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mercredi 7 novembre 2018

Hans LIMON « Poéticide »


On nous prévoit un carnage, des têtes vont tomber, celles des poètes surtout ! Hans LIMON n’y va pas par quatre chemins, le sang va couler, des comptes vont se régler. L’auteur s’appuie sur des œuvres existantes qu’il se propose de réécrire, de réinterpréter. Figure de poète maudit, 100 % XXIe siècle, il quitte le mythe du XIXe romantique où l’on se déclamait des vers en se suçant généreusement la langue.

Mélange des genres : prose, poésie, théâtre. La forme classique du poème peut côtoyer le langage injurieux, trivial, finalement ordurier parfois. Oeuvre très riche qui s’adresse à un public averti (AZERTY écrirait l’auteur) par justement cette mixité toute particulière teintée de références littéraires. Le niveau d’écriture est haut, brillant, bouillant, peut se faire vindicatif dans cette forêt référencée de mots au vocabulaire recherché. Pour ne rien gâter LIMON sort son joker : l’humour, oui ces teintes dévastatrices, la dérision, la moquerie, ça part dans tous les sens, truculence nous voilà !

Un exercice de style de haut vol, car même si le lecteur doit par contrainte rester passif, il se régale là où LIMON semble s’amuser passionnément. Le Monsieur gère la fougère ! Cette fougère épaisse derrière laquelle se trouvent des troncs d’arbres sur lesquels viennent s’inviter tour à tour PESSOA, ARTAUD, BAUDELAIRE, RIMBAUD, VERLAINE, SHAKESPEARE, HUGO, RILKE, VILLON, MOREAU bien sûr. « Bien sûr » parce que dans cette nouvelle collection « Les Indociles » de chez Quidam Éditeur, c’est bien marcel MOREAU qui en avait essuyé les plâtres il y a seulement quelques semaines avec la réédition de « À dos de dieu », un texte de 1980. Pour LIMON, MOREAU est le plus grand, le rescapé d’une épidémie, le miraculé du génocide poétissier. Oui, permettons-nous poétissier, car LIMON ne se prive pas pour nous délivrer des néologismes, souvent très drôles d’ailleurs, parfois en forme de jeux de mots inventifs. Car il est interdit de s’emmerder une seule seconde dans « Poéticide ». On y parle vrai, cru, on y agit cru, on y baise cru. Le poème écrit par l’auteur ne lui plaît pas ? Aucun problème, il le biffe. Si si, sur le livre, scratch, une rayure en guise de guillotine en travers de la page :

« - SHAKESPEARE : Pourquoi ces poèmes rayés ?
-         LE VIEIL HOMME : Le plaisir de laisser un indice ou deux sur la scène de crime. Et puis, je ne consens à boire ma soupe que si j’y ai préalablement craché un peu de bile, histoire de lui donner meilleurs goût et consistance ».

Certains vers, certaines phrases, certaines pages sentent le foutre :

« Un génie du coït
virtuose de la bite
une machine à orgasmes
distributeur de spasmes
un colossal jouisseur
qui burine jusqu’au cœur
une sommité du sexe
jamais à cours
jamais perplexe
un athlète endurci
caucasien
circassier circoncis »

Écrire par nécessité, par besoin vital, pas pour se vendre dans le métier ni faire de ronds de jambes aux puissants (tous les métiers possèdent leurs puissants) : « Ta Poésie, c’est de l’aber, du superflou, ta couille dans mon potage, la foudre sans orage ! Elle se vend, ta Poésie, elle se prostitue chaque année sur les places publiques ! Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! Elle pue la pisse et la naphtaline ! ».

LIMON se veut libre de toute contrainte, de tout contrat. Il souhaiterait faire table rase du passé, occire à nouveau tous les poètes. Oui mais il y a MOREAU, ce MOREAU qui prend la plume, intervient en fin de texte, tapotant l’épaule de LIMON de sa vieille main tremblante, comme pour l’exhorter à continuer. Nous ressortons rassurés : aucun poète n’a été zigouillé en ces pages, la légende peut continuer de s’écrire, avec ou sans vers, théâtralement ou non. La vie en prose reprend son chemin. Il sera rocailleux mais mènera loin.


(Emilia Sancti & Warren Bismuth)

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