samedi 6 janvier 2018

Fédor DOSTOIEVSKI « Crime et châtiment »


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Comment aligner une suite de phrases à propos un roman que l’on considère comme le plus grand jamais écrit ? Je ne vous ferai certes pas l’injure de vous balancer brutalement un résumé de ce roman fleuve, tout le monde ou presque connaît au moins l’histoire de cet étudiant sans le sou, Raskolnikov, assassinant une usurière dans un bâtiment lugubre de Petersbourg en ce milieu d’un XIXème siècle agité. Ce livre écrit entre 1864 et 1866 est régulièrement estampillé comme le plus grand chef d’oeuvre fictionnel de l’Histoire de la littérature. Pourquoi tant d’enthousiasme ? Sans doute parce qu’il aborde plus ou moins en détails la plupart des thèmes majeurs de l’âme humaine. Mais aussi parce qu’il est une sorte de détonateur de toute une littérature mondiale, il est cette espèce de pont entre la littérature classique du XIXème siècle et celle à venir. Il est à la fois roman philosophique, étude psychologique assez poussée, travail psychanalytique voire psychiatrique. C’est également une étude sociologique fouillée, le culte du surhomme est de plus largement développé, et une réflexion quoique encore esquissée du féminisme encore balbutiant dans des cerveaux mâles du siècle numéro dix-neuf. Mais c’est peut-être surtout l’ancêtre du thriller psychologique où même l’erreur judiciaire est traitée. C’est enfin à l’évidence un livre politique. Il a été dit ou écrit quelque part que les personnages de DOSTOIEVSKI étaient les premiers à avoir autant été élaborés dans la littérature, ils ne sont pas tout d’un bloc, ils sont éminemment complexes. C’est plus que vrai dans « Crime et châtiment » où même les seconds couteaux sont difficiles à cerner, oscillant sans cesse ente le bien et le mal, les mauvaises pensées et la rédemption. La force de DOSTOIEVSKI est qu’il laisse parler ses personnages sans jamais s’immiscer, de sorte qu’il est difficile voire impossible de savoir où se positionne l’auteur. Si Raskolnikov en est le personnage principal, c’est peut-être le juge Porphiri qui guide toute l’action, un type comme il n’en avait jamais été inventé auparavant, avec un flair touchant au génie, un recul et une fausse candeur forçant le respect. Oui « Crime et châtiment » est bel et bien un thriller, bien qu’il soit infiniment plus que cela. Les deux face-à-face entre Raskolnikov et Porphiri (dans certaines traductions il s’appelle Prophyre) sont sans doute les plus beaux duels de toute la littérature. Raskolnikov est cet étudiant qui a dû stopper ses études par manque d’argent. Mais il donne aux pauvres, chaque fois qu’il a de l’argent il le redistribue tel un mécène, un sauveur. Il possède un cœur énorme, une sensibilité exacerbée, mais une fierté et un culte de la personnalité qui le perdra. Il est à coup sûr une figure résolument christique. Seulement voilà : il a tué. Porphiri est passionnant à suivre. Juge qui ne paie pas de mine, c’est pourtant ce personnage qui a inspiré Columbo (selon moi la plus grande série ayant existé, par ses enquêtes complexes et implacables, et bien sûr par son inoubliable lieutenant à l’imperméable râpé. L’autre influence majeure de l’accouchement de Columbo semble être « Le petit docteur » de SIMENON soit dit en passant). Lorsque l’on connaît bien l’univers de Columbo et que l’on relit « Crime et châtiment », cette gémellité saute aux yeux, est saisissante. Un simple exemple parmi tant d’autres : « Si je l’arrête trop tôt, notre homme – même si je suis persuadé que C’EST LUI – c’est moi-même, n’est-ce pas, que je prive des moyens de le démasquer ultérieurement et, ça, pourquoi ? Parce que je lui donne, pour ainsi dire, une position stable, pour ainsi dire, je le prépare et je l’apaise, psychologiquement, et il rentre dans sa carapace : il comprend enfin qu’il est prisonnier ». Mais d’ailleurs, tout « Crime et châtiment » n’est-il pas la trame première de Columbo ? Dès le meurtre de l’usurière, on sait que c’est Raskolnikov qui l’a commis. Mieux : on sait AVANT le crime qu’il va l’assassiner. Ne croyez pas avoir là un roman lugubre et austère. En effet, certaines scènes, par ailleurs très théâtrales, sont cocasses voire hilarantes (l’auteur se lâche enfin). Pourtant elles sont jouées par des âmes perdues, torturées au dernier seuil. Revenons à Prophiri, personnage très peu présent dans le récit, mais dont l’ombre porte pourtant la majeure partie du récit.  Le roman va basculer, le « héros » Raskolnikov va, à un moment très précis, d’une manière comme imprévue, juste après sa deuxième et dernière entrevue en duel avec Prophiri, totalement changer. Quelle est la dernière phrase de Porphiri à l’issue de cet ultime entretien ? « De bonnes pensées, de bons commencements ». Lorsqu’on est plongé au cœur de l’action, cette phrase sonne comme visionnaire, seul Porphiri a pu prévoir ce revirement chez Raskolnikov. Je me risque à dire que Raskolnikov et Prophiri sont peut-être les deux personnages de fiction les plus réussis, les plus aboutis (les plus emblématiques ?) de toute la littérature, en tout cas de celle qu’il m’a été permis d’explorer. Le génie de ce bouquin vient aussi du fait qu’il a été écrit par un romancier qui n’écrivait pas très bien (les critiques sont à peu près unanimes), un style un brin balourd, des répétitions à foison, des hésitations nombreuses, répétitives elles aussi. D’un style bancal DOSTOIEVSKI en sort la substantifique moelle, un coup d’éclat unique puisque l’on finit par ne plus penser au style mais bien à l’affaire, plongés que nous sommes dans le cœur même des protagonistes. Je n’avais encore jamais lu un roman pour la troisième fois, c’est désormais chose faite avec ce « Crime et châtiment » laissant sans voix. Cependant c’est une première avec la traduction au cordeau d’André MARKOWICZ, spécialiste de l’écriture de DOSTOIEVSKI. Contrairement à tous ( ?) les traducteurs précédents, MARKOWICZ a pris le parti de présenter DOSTOIEVSKI exactement comme il écrivait, avec les hésitations, les lourdeurs, les répétitions afin d’être au plus près de l’auteur, être le plus « vrai » possible, ne pas trahir ni embellir. Jusqu’ici, on tentait de bonifier, de fluidifier l’écriture de cet écrivain. MARKOWICZ met la plume dans le cambouis et refuse tout subterfuge. Il en résulte un moment rare, comme si soudainement nous étions en mesure de lire un manuscrit russe à partir de la langue originale. Nous découvrons un DOSTOIEVSKI qui écrit ses dialogues comme ceux-ci pourraient réellement avoir lieu dans la rue entre quidams, avec ces onomatopées, ces erreurs de conjugaison, ces hésitations. Mais il suffit, étant donné que je pourrais écrire des heures et noircir des pages sur ce chef d’œuvre, il vaut mieux s’en tenir là, respirer un bon coup, et se dire qu’il va être difficile à l’avenir de lire un bouquin aussi fort, aussi dense, aussi varié dans ses thèmes, aussi prenant. En d’autres mots, aussi parfait. Troisième rencontre et troisième sensation singulière d’être abandonné en quittant ce récit, de se retrouver face à un vide palpable, immédiat. Et si je me sens trop seul et désire retrouver cette puissance incarnée par Raskolnikov et Porphiri, un petit Columbo ne sera jamais de trop, tel un placebo qui ferait son effet. Et je me plais à imaginer les lecteurs et lectrices qui ont découvert ce « Crime et châtiment » à sa sortie sous forme de feuilleton (comme souvent à l’époque), n’en pouvant plus d’attendre la suite et se rongeant les ongles jusqu‘au sang, voire jusqu’au moignon. La présente traduction est sortie dans la collection ACTES NOIRS de chez ACTES SUD. Ruez-vous dessus, il ne sera fait aucun prisonnier.


(Warren Bismuth)

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