mardi 16 octobre 2018

Thomas GIRAUD « Élisée avant les ruisseaux et les montagnes »


Quelle idée lumineuse de faire revivre pour quelque 130 pages la jeunesse d’Élisée RECLUS. RECLUS est connu pour ses travaux de géographe, ses convictions et son militantisme anarchiste, végétarien et naturaliste. Mais ces idéaux, ces convictions, il lui a bien fallu les rencontrer, s’en faire siens, s’emparer des sujets. C’est ce que ce petit bouquin sorti en 2016 chez nos chères et tendres Éditions de la Contre Allée tente d’expliciter. Et le résultat est là.

Né en Gironde en 1830, mésentente cordiale avec le père pasteur, Jacques RECLUS (Jacques est par ailleurs le vrai prénom d’Élisée), adepte de longs sermons, d’interminables monologues moralistes. Élisée est élevé dans un protestantisme dur, strict, dans une famille très nombreuse : quatorze enfants parmi lesquels Élie, qui va beaucoup influencer le petit Élisée. Élie est parti à Neuwied en Prusse, son frère le rejoint alors qu’il n’a que 12 ans. Il y restera deux ans, chez les luthériens.

Retour en France, en famille, avec des bribes de convictions à développer et explorer. Car Élisée est curieux de tout. Il semble prêt. « Prêt pour quoi, en fait ? Rétrospectivement, on peut seulement dire qu’Élisée se prépare à la suite même si l’on sait que la suite c’est géographe (et anarchiste, et végétarien, et naturiste). Si chaque chose entreprise prépare ce qu’il va devenir, il se construit sans méthode. Ce défaut, cette absence de méthode plutôt puisque parler de défaut serait évoquer quelque chose qui manque et qui aurait dû être, le définit assez bien ».

Il se proclame adepte de Jean-Jacques ROUSSEAU et trouve son inspiration dans la marche, les longues marches solitaires durant lesquelles il médite et assis les fondements de ses théories à venir. Mais pas que, car c’est un prétexte idéal pour étudier Dame Nature. En même temps qu’il perd définitivement la foi transmise par son père (mais l’a-t-il eu un jour, cette foi ?), il harangue, échange afin que chacun arrête de manger de la viande, dans un esprit de liberté animale et de respect de la nature (c’est Élisée qui parle) : « On ne peut pas vivre avec humanité et manger des animaux. Les manger, c’est d’abord les tuer, lâchement, après avoir organisé soigneusement leur vie pour en faire une petite vie. Je ne veux que regarder les animaux. Apprendre en les observant ».

Il aiguise son militantisme, qui deviendra libertaire, anti-autoritaire. Élisée RECLUS est un être assez fascinant qui a été de tous les combats, un humaniste révolutionnaire, érudit, intelligent, touchant. Lire le parcours de ses premières années de vie, c’est aussi apprendre à le connaître plus intimement, balbutiant les thèmes qui finiront par lui être chers. Il peut à ce titre être défini comme l’un des pères de l’écologie.

La langue de Thomas GIRAUD est très belle, intimiste, parfaitement adaptée à ce genre d’écrits, c’est un réel plaisir de se plonger dans cette biographie romancée, vivre aux côtés de la famille RECLUS qui, comme chaque famille, possède ses contradictions, qui amèneront d’ailleurs en partie Élisée à devenir ce qu’il est devenu. Bien entendu on en redemande (Thomas GIRAUD a récemment écrit la biographie d’un musicien maudit des 60’s, Jackson C. FRANK, chroniquée quelque part dans nos lignes), le format semble parfaitement convenir à l’auteur, qui par ailleurs paraît avoir une tendresse toute particulière pour le biographé RECLUS. Et, imitant un graffiti quelque part visible sur un rideau de fer, ne nous gênons pas pour proclamer « ÉLISEZ LES RECLUS » !


(Warren Bismuth)

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