mercredi 8 juillet 2020

Jean STERN « Canicule – En souvenir de l’été 2003 »



Le récit démarre par un hommage à Mireille KNOLL, vieille dame juive ayant échappé à la rafle du Vel d’hiv, assassinée sauvagement en 2018 à 93 ans, dont la photographie rappelle à l’auteur un très pénible séjour à l’hôpital Tenon de Paris durant l’été 2003, celui de « La » canicule.

 

À cette période, le journaliste Jean STERN doit se faire opérer d’une sigmoïdite du colon (j’y reviendrai). À l’hôpital et en pleine chaleur étouffante, il partage sa chambre avec un vieux monsieur ayant pris un abonnement télé pour suivre les informations. Alors que l’hôpital semble saturé pour des cas graves d’hyperthermie et déshydratation dues à la canicule chez les personnes âgées, les journaux télévisés se concentrent sur l’assassinat de Marie TRINTIGNANT par son conjoint Bertrand CANTAT.

 

Les animaux de ferme sont particulièrement touchés par la chaleur et tombent comme des mouches. Mais jusqu’ici tout va bien, le gouvernement français de Jean-Pierre RAFFARIN reste droit dans ses bottes, maîtrise totalement la situation, un coup de chaleur, voilà tout. Les hauts dirigeants sont interviewés en direct de leurs résidences d’été. Qui a dit obscène ?

 

Pour Jean STERN, l’opération approche, elle sera la dernière de tout l’hôpital avant au moins une semaine. La cause : admissions en cascade de patients touchés de plein fouet par la canicule. Durant cet été 2003 se joue une véritable tragédie, longtemps sous-estimée.

 

STERN est opéré, il est conscient de ne pas être passé loin de la mort. Son voisin est déplacé, le manque de lits se fait cruel. Pour STERN, et afin de soulager ses violentes douleurs physiques, une pompe à morphine en auto-injection, ça plane pour lui. Rêves pornographiques et tout le toutim. Mais dans l’hôpital même, la situation semble devenir incontrôlable.

 

Un gouvernement insouciant sous-évaluant de manière délirante la canicule, des hôpitaux sous-équipés pour un désastre sanitaire historique, tel est le climat – si je puis dire – de ce récit-témoignage poignant et bouleversant.

 

Jean STERN va garder un vrai lien social grâce aux visites de son petit ami Philippe, de sa mère aussi. Affaibli, il va cependant reprendre presque « naturellement » son métier de journaliste en essayant de comprendre les enjeux de cette crise sanitaire, pour lui-même, démêler le vrai du faux, chercher une vérité cachée.

 

Je vais devoir revenir un peu sur mon parcours personnel dans cette chronique, je m’en excuse mais la lecture de ce texte fut fortement influencée par ma propre expérience. En effet, cinq ans après Jean STERN, j’ai moi-même subi une opération similaire, je suis moi-même passé près de la mort. Ce que dépeint STERN quant aux diverses étrapes de son opération est exactement et à la virgule près ce que j’ai vécu, avec les douleurs, la morphine (pour moi elle fut un cauchemar et j’ai dû la stopper en urgence), les insupportables déchirements physiques dans le ventre, la sonde urinaire, le lent retour à la normale, etc. Chaque mot résonnait dans ma tête et me ramenait plus de dix ans en arrière, il fut donc impossible pour moi de lire ce récit de façon neutre et détachée. Quant à la canicule, je l’avais vécue en direct sous une toile de tente (ambiance sauna assurée), mais ceci est une autre histoire.

 

Le texte fait la part belle aux phrases et images choc dans une atmosphère de désolation : « Aux urgences le pire ce n’est pas la mort, c’est la solitude qu’elle révèle ». Ce témoignage d’une infirmière concernant les morts de personnes âgées qui n’ont plus eu le temps de se réhydrater : « Je n’avais plus qu’à téléphoner aux pompiers, qui parfois ne venaient que quelques jours plus tard, ils trouvaient les petits vieux décomposés face à leur carafe pleine ». Et ces frigos de Rungis : « Les pompes funèbres viennent de réquisitionner les chambres froides du pavillon des viandes de Rungis pour entreposer les morts. Les vieux à la place des carcasses de bœufs, les médias en parleront deux jours plus tard, après la torpeur généralisée ».

 

Ironie de l’histoire : ce texte sur ce que des médecins ont qualifié d’épidémie fut pour la première fois disponible (en avant-première je précise) en France durant le confinement (résultant aussi d’une épidémie), en version Epub ET gratuite alors que sa sortie papier n’interviendra que fin août chez les toujours très pertinentes éditions Libertalia. Ce récit est bouleversant et je vous invite fortement à lire ces quelques dizaines de pages qui ne peuvent laisser de marbre. Radioscopie d’une période, d’une société, d’un drame. Plus de 15000 personnes y laisseront la vie en France.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)


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