mardi 29 septembre 2020

Bachir HADJ ALI « L’arbitraire »

 


Livre aussi court que percutant. 1965, la guerre de Libération est gagnée pour les algériens depuis trois ans. Mais la mise en place du nouveau pays indépendant est laborieuse. Le F.L.N. ne parvient pas à concrétiser les promesses faites sous la colonisation française, le coup d’État du colonel Houari BOUMEDIENE du 19 juin 1965 venant rebattre les cartes. Le 21 septembre 1965, Bachir HADJ ALI est arrêté pour son attachement communiste et son possible appui à des militants rebelles au pouvoir en place.

Première surprise : les salles de tortures dressées durant la colonisation pour faire parler les dissidents sont toujours non seulement présentes mais fonctionnelles, et ont même été modernisées. HADJ ALI est un militant de vieille date, il a par exemple combattu sept ans et demi dans la clandestinité pour l’indépendance algérienne. Enfermé, il prend des notes, il écrit dans son cachot, un peu au hasard, dans le noir le plus opaque. Il va être passé à tabac, torturé, mais ne parlera pas. Que pourrait-il dire d’ailleurs ? Il écrit ces lignes à l’aveuglette avant son transfert de la prison Poirson à Alger à la centrale de Lambèse, qui interviendra le 20 novembre 1965.

Étonnant de la part de ce gouvernement F.L.N. d’utiliser les mêmes moyens que pratiquait naguère l’État français sur le sol algérien, pour soumettre les prisonniers à « La question » ? HADJ ALI va être torturé onze fois, c’est après la dixième qu’il écrit ce portrait de prisonniers algériens en Algérie face à un gouvernement algérien.

« Que la vague coloniale, après ses flux et reflux dévastateurs et son retrait final désordonné, ait laissé dans notre inconscient collectif un goût amer de violence et déposé sur notre sable un amas d’habitudes condamnables, rien n’est moins douteux. Mais, pas plus que la torture ne fut introduite dans le corps expéditionnaire par les légionnaires allemands, elle n’est le simple prolongement du cataclysme qui s’est abattu sur l’Algérie pendant cent trente-deux ans et, singulièrement, pendant la guerre de libération. Fruits pourris de l’arbitraire, telle est la torture, tels sont les tortionnaires. Fruits pourris des sociétés divisées en classes, manifestation suprême du terrorisme, exercé par l’appareil répressif des classes exploiteuses au pouvoir contre les forces montantes, la torture fut codifiée dans les siècles de l’Inquisition. Les châtiments horribles que les religions promettent au pécheur le jour du Jugement dernier reflètent le raffinement féodal du supplice ».

Dans ce récit sont dressés des portraits sans concession des tortionnaires, mais aussi des suppliciés. Les préfaces sont signées Hocine ZAHOUANE et Mohamed HARBI, elles préviennent de la suite de la lecture. Le texte ici imprimé fut recopié sur du papier toilette, puis planqué dans des cigarettes vidées de leur tabac afin d’être dévoilé clandestinement, distribué, et faire éclater la vérité. Ces quelques dizaines de pages seront publiées en mai 1966 par les éditions de Minuit, s’ensuivra une interdiction pour HADJ ALI de recevoir des visiteurs, y compris sa famille jusqu’en mai 1967. « L’enfer est allumé » écrit-il dans le noir.

En complément de ce texte sont insérés une lettre du prisonnier au ministre de la défense nationale ainsi que 14 poèmes (certains épiques) du même détenu.

Témoignage exceptionnel d’une victime de la violence gouvernementale seulement une poignée d’années après la même violence exercée par le colonisateur, dans les mêmes locaux et avec les mêmes moyens. Ce qui fait la force de ce récit, c’est que, nous métropolitains, n’avions alors eu vent que d’une infime partie des atrocités commises après les accords d’Evian sur le sol algérien par son propre gouvernement, c’est ce qui en fait un document essentiel. Il a été réédité, en Algérie en tout cas. En France il le fut en version numérique pour un petit prix par les éditions FeniXX. Il n’est pas listé au sens propre comme un document appartenant à la catégorie « guerre d’Algérie » chez Minuit (puisque écrit après), mais il en est une suite, une répercussion, l’infernale continuité.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

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