dimanche 15 novembre 2020

Jacques BAUJARD « Panaït Istrati, l’amitié vagabonde »

 


Une biographie de Panaït ISTRATI ne se prend pas à la légère. Surtout lorsque celle-ci, sortie en 2015 aux éditions Transboréal, est palpitante de bout en bout. La vie se présente mal pour le futur grand écrivain roumain né Gherasim ISTRATI en 1884, dont le père contrebandier décède alors qu’il n’a que neuf mois. Jeunesse marquée par la violence et ses premiers émois avec l’esprit révolutionnaire. Son « baptême » sera une manifestation en janvier 1905 en soutien aux travailleurs russes.

ISTRATI vagabonde entre 1907 et 1913 en Orient. Puis il écrit des articles militants et devient secrétaire du syndicat des ouvriers du port de Braïla, une petite ville qui va beaucoup compter dans son oeuvre future.

Panaït se marie une première fois en 1915, mais seulement 10 mois plus tard il s’enfuit du domicile conjugal et de Roumanie, où il ne reviendra qu’en 1925. Dès 1916 il apprend le français. Pacifiste convaincu, il s’installe tout d’abord en Suisse, pays neutre durant la première guerre mondiale, il y est travailleur itinérant. Il en repart en 1920, tuberculeux. Entre temps, il avait fait publier son premier article en français à propos de Tolstoï et du bolchevisme. À la même période sa chère mère décède.

Le tournant de sa vie se situe en 1921. Désespéré, il tente de se suicider en se tranchant la gorge avec une lame de rasoir. Cependant, il survit, mais lorsqu’il était entre la vie et la mort, une lettre trouvée sur lui et adressée à l’écrivain Romain ROLLAND, alors adulé, est transmise à son destinataire. ROLLAND entre alors en contact avec le jeune Panaït, une amitié de plusieurs années vient de naître. Mais pas seulement.

ROLLAND, confiant en le talent du roumain, lui conseille d’écrire. « Cette œuvre s’imposera par la violence du cœur ». Des livres, des romans, dans lesquels il déploierait avec sa verve un univers brossant un portrait de son parcours et de ce qui l’entoure. Ce qu’il fait. Lui et ROLLAND se rencontrent pour la première fois en 1922.

ISTRATI n’écrira plus qu’en français. C’est en 1923 que paraît son premier roman, « Kyra kyralina », très bien reçu par la critique. ISTRATI se remarie en 1924, mais là encore c’est un cuisant échec. L’écrivain vagabond vit enfin en partie de sa plume. Celui qui a jusqu’alors exercé tant de métiers, dont celui notamment de peintre en bâtiment, semble enfin avoir trouvé sa voie. Il rencontre Joseph KESSEL qui deviendra son ami.

Nouveau tournant : en 1927, ISTRATI est invité à Moscou pour célébrer le dixième anniversaire de la révolution d’octobre. Enthousiaste et plutôt admiratif du régime en place en Russie, il s’y rend. L’année suivante, il part en voyage en Russie pour 16 mois. Là-bas il déchante rapidement en observant la réalité du bolchevisme. Rencontre avec l’auteur grec Nikos KAZANTZAKI qui l’impressionne grandement (il lui rappelle son ami Mikhaïl qu’il immortalisa dans plusieurs de ses romans) et deviendra un proche. C’est en 1929 qu’il publie « vers l’autre flamme », violent pamphlet contre le pouvoir soviétique. C’est alors que non seulement il est lâché par ses amis – dont Romain ROLLAND – mais doit affronter des attaques incessantes des camarades communistes, notamment les agressions écrites à répétition de l’écrivain Henri BARBUSSE. Le but est de faire taire ISTRATI. Mieux : faire en sorte qu’il n’a jamais existé en tant qu’écrivain. Le verdict est sévère : tout le milieu littéraire l’abandonne.

ISTRATI est alors isolé. Il ne peut plus voyager, se fait refouler de nombreux pays pour lesquels il représente désormais un danger. Il se commettra même dans un journal tendancieux, mais en tant qu’homme libre n’ayant de compte à rendre à personne.

« N’adhérer à rien, c’est ne pas mettre un seul genou à terre. N’adhérer à rien, c’est laisser au loin les fausses consolations du monde. N’adhérer à rien, c’est prendre son courage à deux mains et faire un pas de côté. La vie, avant tout ».

Troisième et dernier mariage en 1932 avant un retour définitif en Roumaine en 1934 pour y mourir. Ironie de l’histoire : en revenant chez lui à Braïla, il constate que sa maison a été transformée… en musée Panaït ISTRATI ! En effet, tout le monde le croyait mort. Il préfère en rire et chercher une autre demeure à Bucarest. Il semble d’ailleurs que le musée soit toujours en activité de nos jours.

ISTRATI s’éteint le 16 avril 1935, oublié et malheureux. Victime d’une véritable entreprise de démolition, c’est au moment où il sera célèbre qu’il lui deviendra horriblement difficile de s’exprimer par sa plume.

Heureusement, des décennies après sa disparition, des voix s’élèveront pour rendre justice et réhabiliter ISTRATI. Il peut être vu aujourd’hui comme l’écrivain vagabond et rebelle par excellence, anarchiste sans doctrine, libre-penseur et réel conteur d’exception. Auteur d’une quinzaine de courts romans, son univers d’errances libertaires teintées d’atmosphère de contes persans le rend unique et reconnaissable. Merci à Jacques BAUJARD, de la librairie parisienne Quilombo, de nous avoir fait partager ce voyage avec l’un des plus grands.

À 20 ans, Panaït ISTRATI écrivait : « Dans ce mouvement, j’ai toujours été un dilettante chaud, parfois impétueux. Pour moi, toute la vie se résume dans le mot sentiment. Aussi ne me suis-je attaché qu’aux seuls militants qui faisaient de l’amitié la plus vivante des religions. De la doctrine, je m’en moque ». Il s’y tiendra jusqu’au bout.

http://transboreal.fr/

(Warren Bismuth)

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