vendredi 10 décembre 2021

Allain GLYKOS & ANTONIN « Kazantzaki – 1 – Le regard crétois 1883-1919 »

 


Dans cette BD foisonnante, Allain GLYKOS et ANTONIN s’emparent littéralement à bras le corps du parcours de l’auteur crétois Nikos KAZANTZAKI (1883-1957) et lui redonne vie dans une fresque majestueuse. Par ordre chronologique minutieusement suivi, le duo va créer délicatement et sûrement une passerelle en forme d’héritage entre un écrivain célèbre et un jeune homme à l’ascendance un peu similaire qui s’en va l’interviewer par-delà la mort.

KAZANTZAKI est né en Crète en 1883 à Candie (= Megalo Kastro = Heraklion selon les époques) de deux familles fort dissemblables : côté père des corsaires, des chefs de guerre, côté mère de discrets paysans. La figure du père est écrasante : homme puissant, taiseux, froid, il a inspiré le personnage du capétan Michel pour le roman « La liberté et la mort ». En Crète, depuis deux millénaires jusqu’en fin de XIXe siecle, l’indépendance de l’île peut se résumer à moins de 100 ans. Pour le reste, l’île fut sous diverses dominations, occupations, notamment celle des Turques durant 267 années consécutives. C’est en partie ce qui va construire le destin de la famille KAZANTZAKI.

Dans des pages richement colorées, de pastel à rouge vif en passant par le noir le plus opaque, les dessins parfois en forme de fresques s’étalent pleine page en plusieurs petites parties se rejoignant, se complétant dans une atmosphère chaleureuse, résolument moderne dans un décor pourtant passéiste, en passant par les successions de vignettes. C’est l’une des grandes forces visuelles de cette œuvre, mêler le passé au présent de manière cohérente et esthétiquement marquante.

Mais retour sur le fond : des images fortes sont gardées en mémoire, comme ce canari, propriété du tout jeune Nikos KAZANTZAKI qui le libère ponctuellement de sa cage dans sa chambre, canari qui se pose au sommet d’un globe terrestre, sur un pôle, et de là naît l’imagination du futur romancier poète. Ce jeune Nikos affecté par la violence de ses instituteurs, une violence qui semble présente sur toute l’île, et sans doute par-delà les mers. Mais ceci, il ne l’apprendra que plus trad.

Ici c’est toute la première partie de vie de Nikos KAZANTZAKI qui est contée, avec passion et volonté évidente de partage. Le jeune homme questionneur apparaissant sur chaque page minuscule médaillon aux côtés de KAZANTZAKI, vignette constituant le fil rouge de cette BD imprégnée de la lutte incessante entre la Crète et la Turquie notamment par le biais de cet échange voluptueux et plein de saveur.

« Sois le bienvenu, malheur, si tu viens seul ». Des phrases fortes viennent ponctuer cette magistrale biographie. Et l’on constate que l’œuvre romanesque de KAZANTZAKI est loin d’être fictive, tant les éléments tirés de sa propre vie y sont légion, ne serait-ce que ses personnages, dont cet Alexis Zorba. Qui a existé, certes sous un prénom différent.

La Crète paraît ne jamais avoir été épargnée par les turpitudes. Les occupations étrangères successives faisant suite à des tremblements de terre, même le sol semble s’être ligué contre l’avenir de la Crète. Quant à Nikos, il rencontre l’amour, ça se passera plus ou moins bien, il commence à voyager, à Athènes d’abord à partir de 1902 pour ses études de Droit (c’est là qu’il rédige son premier roman « Le lys et le serpent » sous le pseudo de Karma Nirvami), à Paris ensuite afin de poursuivre lesdites études. Il y suit les cours d’Henri BERGSON dont la pensée philosophique est un choc pour le jeune Nikos, comme le sera peu après celle de NIETZSCHE pour lequel il dirige ses pas en Suisse, un besoin de voir par lui-même et de s’imprégner des lieux où a vécu le philosophe, sur lequel il écrira une thèse. La curiosité, compagne d’une vie. Puis ce sera la visite aux moines de l’île de Naxos. Nouveau choc.

Dans cette BD, le fantôme post-mortem de KAZANTZAKI se livre, parle de ses convictions, des rencontres décisives qui influenceront sa vie à jamais, ses désillusions, ses espoirs, la religion bien sûr : « On raconte qu’à ma naissance, la sage-femme qui m’a mis au monde a dit qu’un jour je deviendrai un évêque. L’idée me plaisait. Mais plus tard, quand j’ai vu ce que faisaient les évêques, j’ai changé d’avis ». KAZANTZAKI se fait philosophe, entre sagesse et révolte.

Et le combat presque fratricide quoique ennemi entre Crète et Turquie, et plus généralement cette situation géopolitique de la Grèce, position provoquant les tempêtes historiques : « De nouvelles forces montent de l’Orient et de l’Occident. La Grèce, entre ces deux poussées, devient une fois de plus le lieu du remous ».

KAZANTZAKI participe à la première guerre balkanique de 1912, il en est brièvement fait état dans cette BD copieuse au travail de titan. L’entretien s’achève en 1919, alors que KAZANTZAKI commence à posséder quelque puissant bagage pour affronter les vicissitudes de la vie. Mais soyons patients : un second tome sur la suite de cette existence en forme d’épopée est prévu, il sera ardu de patienter après ce premier volume de plus de 200 pages époustouflantes, emplies de détails documentaires entre vie intime et destin universel. C’est paru en 2021 aux éditions Cambourakis et c’est très chaudement recommandé.

https://www.cambourakis.com

(Warren Bismuth)



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