dimanche 7 août 2022

Georges SIMENON « Maigret chez le coroner »

 


Pourquoi donc présenter sur ce blog un volet de la série des Maigret de Georges SIMENON alors que tout le monde connaît ce commissaire ? Pour plusieurs raisons : tout d’abord, j’en continue la lecture, jusqu’à ce que mort s’en suive, ou plutôt jusqu’à avoir épuisé l’intégralité de ses enquêtes, défi entamé il y a 15 ans, qui touche à sa fin, et dont je vous reparlerai dans une prochaine intervention. Deuxièmement car il me semble être devenu un personnage incontournable de la littérature du XXe siècle et qu’il faut bien de temps à autre le déterrer afin de l’aérer. Enfin, cet épisode de Maigret est sans nul doute l’un des plus audacieux et des plus originaux de la saga (forte de 75 romans et 28 nouvelles tout de même, sans compter les 5 romans de SIMENON publiés alors sous pseudo et ébauchant les premiers traits et les premières manies du futur commissaire, regroupés sous le titre « Maigret entre en scène »).

Invité par le F.B.I., le pourtant pantouflard Maigret se rend en Arizona afin d’assister à un procès, pour mieux se rendre compte de la manière de travailler de la police Etats-unienne. Au menu une morte, retrouvée près d’un rail de chemin de fer, elle a été percutée par la locomotive. Accident, meurtre ou suicide ? Ce soir-là, ils étaient six jeunes (Bessy la victime ainsi que cinq hommes) à faire la fête et boire plus que de raison. De séductions en disputes et tromperies sur fond de saoulerie mémorable, le drame survient.

Aux Etats-Unis, pas d’interrogatoires en privé mais des procès gigantesques et médiatisés devant public et journalistes. Et bien sûr la foi sous serment de ne dire que la vérité, toute la vérité. Entre souvenirs évasifs, hésitations et sans doute force mensonges, les acteurs de la soirée se confient à la barre…

Pourquoi « Maigret chez le coroner » est-il un tome original de la série ? En premier lieu car le commissaire français assiste au procès, mais ne participe pas. S’il aimerait parfois intervenir pour demander des éclaircissements ou faire part d’un détail qu’il juge erroné, il se contente d’écouter, il est peu actif (alors que d’habitude son imposante et lourde carrure est omniprésente). Ce qui est étonnant, c’est aussi qu’il découvre le confort tout relatif et matérialiste de la société américaine : de l’électroménager dernier cri au développement des assourdissants juke-box, en passant par les limousines de luxe, les yeux du commissaire s’écarquillent, pas toujours par acquiescement. SIMENON montre les Etats-Unis tels qu’ils sont à l’époque (le roman fut écrit en 1949), donnant de nombreux indices sur la technologie montante et galopante.

Maigret aimerait la jouer à l’ancienne, se rendre sur le terrain du drame. Mais aux Etats-Unis, on ne procède pas ainsi, les méthodes du commissaire semblent être devenues obsolètes. S’il est parfois séduit par le pays, le plus souvent il ne le regarde que d’un œil suspicieux, sans jugement toutefois.

Une autre originalité dans ce roman : souvent, SIMENON avait besoin d’avoir quitté une région pour ensuite mettre en scène l’une de ses histoires en ces lieux, il lui était nécessaire de prendre un certain recul géographique pour mieux en dépeindre les contours, comme dans un souvenir de l’essentiel. Il écrit pourtant « Maigret chez le coroner » alors qu’il réside non seulement aux Etats-Unis, mais dans l’Etat d’Arizona, situé près de la frontière mexicaine. Cependant, fidèle à son habitude, il ne s’embarrasse pas de descriptions de la nature et en l’occurrence des grands espaces, il s’en tient à ce qu’il sait faire : explorer l’âme humaine, en tirer des éléments purement psychologiques.

Autre caractéristique de ce roman : si Georges SIMENON est parfois tombé voire a sombré dans la facilité et la caricature sur la notion de race, il se plaît ici à défendre les noirs et un chinois impliqué dans l’affaire. Car il se souvient que Maigret ne juge pas, qu’il sait être empreint d’un humanisme que son auteur n’a certes pas toujours.

Cette enquête de Maigret est déroutante, de par le décor – un huis clos lors d’un procès – dans un pays lointain, mais aussi parce que Maigret est discrètement « posé » dans cette affaire de moeurs. On finit par oublier qu’il s’agit d’une histoire le mettant en scène, on se surprend à croire que nous sommes plongés dans un roman noir américain des années 40 ou 50. Et puis il y a ces réflexions intérieures du commissaire qui constate que les américains boivent beaucoup, alors que la plupart de ses aventures en France se déroulent en partie dans un bar ou devant un verre de bière, de vin ou d’alcool plus nerveux. Il paraît étouffer dans ce monde trop moderne, trop bruyant. Pourtant il ne relève pas que des points négatifs, même s’il reste estomaqué par le fait que là-bas, plusieurs centaines de kilomètres supplémentaires au volant d’un véhicule ne sont « qu’un simple détour ». Ce monde lui semble trop grand, trop rapide, trop superficiel, trop « tape à l’œil ». C’est pourtant là que SIMENON habite en 1949.

« Maigret chez le coroner » se coupe de l’atmosphère habituelle des enquêtes du commissaire, il est un volet singulier dans l’œuvre et il est à déguster tranquillement, lentement, au calme.

 (Warren Bismuth)

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