dimanche 8 février 2026

August Hermann ZEIZ « Les journées rouges »

 


Berlin durant la première guerre mondiale. Thomas Bogen est un écrivain idéaliste sans le sou et sans concession, subsistant en vendant des journaux du parti politique qui l’a embauché, même s’il est rebelle à sa ligne politique générale. Sa fiancée Fromet est une bourgeoise reniée par ses parents. Elle est enceinte. Son accouchement marque le retour de sa famille qui porte un intérêt soudain à sa vie tandis que le but de Thomas est de sauver l’humanité.

Les nouvelles relations de Fromet avec ses parents obligent Thomas à se rapprocher à son tour. Le bébé du couple est choyé, ses besoins assurés par ses grands-parents, Thomas est quant à lui piégé car il devient subitement un bourgeois et vit en bourgeois, ce qu’il ne supporte pas.

« Si le gouvernement défend les intérêts d’une classe en particulier au sein de l’État, et non ceux du peuple tout entier, on ne peut pas qualifier de traîtres les gens qui luttent pour le bien du peuple ». Thomas repart au charbon contre la classe dans laquelle il vient d’être adopté. Il défend le prolétariat et se trouve de plus en plus à l’origine d’actions et de manifestations. Durant l’une d’elles, des militants sont arrêtés et deux ouvriers tués par la police à la suite d’affrontements. Thomas est à son tour arrêté, placé à l’isolement puis relâché, et enfin étonnamment adulé.

L’Empire est renversé, nous sommes à la fin de la première guerre mondiale et soudain, Thomas est vu en héros pour sa clairvoyance, y compris par la belle-famille qui venait de le rejeter, mais Fromet semble s’éloigner pourtant irrémédiablement de lui. Il voit souvent un médecin un peu foutraque qui rappelle quelque prédicateur azimuté. Quant aux bourgeois de l’entourage de Thomas, ils deviennent des révolutionnaires de la 25e heure, craignant pour leurs biens et leurs privilèges, et rejoignant la République constituée.

La récurrence du mot « haine » dans le récit frappe autant qu’elle surprend. Farell, un camarade de Bogen, est devenu ministre de la toute nouvelle République de Weimar, alors que Braun, étudiant ambitieux et fat rencontré sous l’Empire, est devenu secrétaire du ministre dans un gouvernement de coalition, et l’expression « retourner sa veste » prend ici tout son sens. Bogen, lui, reste pur et lutte pour ses idéaux, soit une liberté individuelle totale, et entre dans une introspection qui ne lui fournit aucune réponse.

« Les journées rouges » est un roman écrit quasiment en direct alors que l’Histoire s’écrit. Débuté en janvier 1918, la république de Weimar, qui y prend une place toute particulière, est proclamée pendant son écriture. L’ambiance se fait de plus en plus sombre : « Le genre humain n’existait pas. Sous ce nom, il n’y avait en réalité que des animaux dégénérés, on ne peut plus hideux, prétendant s’appeler des hommes. Des animaux qui, rusés et dangereux, niaient leur animalité pour donner à leur pouvoir l’apparence de la légitimité. Des araignées, oui, les hommes étaient un genre d’arachnides. Ils tissaient autour d’eux une toile de concepts imaginaires destinés à emberlificoter leurs congénères. Une fois pris au piège, des derniers se trouvaient livrés, impuissants, à un prédateur avide d’assouvir ses pulsions ».

La vie privée de Bogen tend au paroxysme du déchirement amoureux au sein d’une administration kafkaïenne. Il perd fréquemment connaissance. Un tribunal le juge, l’exaltation touche à la folie. Il devient difficile pour Bogen de tenir ses convictions pacifistes devant les interminables combats. Cependant, alors que la première guerre mondiale fait rage, elle n’est jamais évoquée, comme si l’action se déroulait en vase clos. Bogen est témoin d’une courte mais cruciale période historique, analysée sans recul ni conclusion, sauf celle-ci « J’ai les mains propres ! Je n’ai rien à me reprocher ! Mais vous… Oui, maintenant, je le sais : vous avez oublié en chemin le but à atteindre ! ».

L’écriture de « Les journées rouges » est terminée en septembre 1919. L’auteur ne juge pas, il dépeint l’avènement de la République de Weimar, avec ses héros et surtout ses traîtres. Le récit est à la fois roman pacifiste, désabusé et loyal. Il restitue un climat étrange où l’ennemi de la veille devient ardent défenseur d’une cause qu’il condamnait et finit par adopter une doctrine dans un unique but de pouvoir, d’avidité. Le désenchantement est palpable.

Roman douloureux et superbe paru en 2018 aux très belles éditions strasbourgeoises La Dernière Goutte, il est traduit de l’allemand par Elizabeth Willenz.

http://www.ladernieregoutte.fr/

(Warren Bismuth)

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