mercredi 18 mars 2026

Bob KAUFMAN « Sardine dorée suivi de Plus de jazz à Alcatraz »

 


Petit-fils d’esclaves, fils d’un juif et d’une noire, Bob Kaufman (1925-1986) a souffert avant même sa naissance. « Sardine dorée », le premier recueil de 1967, est une immersion au cœur de cette souffrance par des portraits déformés et quasi surréalistes lors de déambulations nocturnes dans des villes états-uniennes où la violence croise le regard de l’auteur. Des fragments, des bouts de chansons, quelques extraits écrits entièrement en majuscules. Comme pour crier, se révolter, exister.

« Mon visage est brûlé de lune ». Poète noctambule appartenant à la Beat generation, Bob Kaufman hurle désespérément. Ses poèmes sont des chansons (de jazz bien entendu, musique présente tout au long du recueil, Kaufman était né à la Nouvelle-Orleans) désenchantées hantées par la mort, le néant. « Dans mes yeux caverneux, le pauvre coq / a filé en gueulant, désertant ma pendule sans aiguilles. / Dieu, tu es juste un frigo vide ; / avec un enfant mort à l’intérieur, incognito, / dans les décombres du bric-à-brac moderne ».

L’exercice est parfois obscur voire abscons, mais les sonorités, mais le rythme. Et l’on se laisse bercer par cette musique, par ces photographies : « Je mets mes yeux au régime, mes larmes ont pris trop de poids ». Poésie urbaine, glaciale, elle est aussi engagée, pour preuve ces immiscions anti-nucléaires ou contre la peine de mort. Car Kaufman n’est pas un poète tiède. Le premier recueil se termine par deux poèmes hallucinés en prose, sorte de scénario de film mettant en scène des amérindiens.

« Plus de jazz à Alcatraz » s’ouvre étrangement sur une nouvelle, celle d’un enfant découvrant la musique et le saxophone, suivie d’un exercice de style paroxystique, 13 pages épiques sans ponctuation ni majuscule écrites à la manière d’un cadavre exquis, d’apparence surréaliste et/ou sous effet d’une drogue puissante et dévastatrice.

Retour aux poèmes, certains de moins d’une page, frappés par la peur du nucléaire. Lisez ce beau poème « Que la paix soit avec toi », pacifiste mais sans espoir, écrit en 1983 et qui commence par ces vers libres (je garde les majuscules choisies) : « LES ARMES DE GUERRE SE SONT TUES, / CE N’EST PLUS COMME AVANT / LA FOULE NE RÉCLAME PLUS LE SANG. / LA PAIX N’EST PAS UN CHÂTEAU EN ÉCOSSE, / CE N’EST PAS LA PREMIÈRE BANQUE DU TEXAS, / CE N’EST PAS L’OREILLE DE GETTY. / UN CRI POUR LA PAIX SE FAIT ENTENDRE À BREST-LITOVSK, LE PAVILLON RÉPOND, PAR LA GUEULE DES CANONS ».

Le dernier poème du recueil, « Le voyage, le voyage Dharma, le voyage Sangha » sonne à la fois comme une profession de foi et prophétie. « LA ROUTE NE MÈNE QU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE, / ON DIRAIT QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE VOIE / LA VIE AU SOMMET D’UNE MONTAGNE / ET LE CIEL TOUT AUTOUR, / UNE VUE PANORAMIQUE / POUR HORIZON, / SUBSTITUANT LES IMAGES AUX MOTS », c’est en effet le dernier poème écrit par Kaufman peu avant son trépas. Il meurt misérable et presque oublié en 1986. Les éditions Le Réalgar font revivre cette voix singulière, poésie alliant jazz et cinéma, par sa belle collection Amériques, également coupable d’un autre recueil de Kaufman, « Des solitudes peuplées d’abandon » déjà traduit par Marie Schermesser en 2024 (le présent recueil est paru en 2025).

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

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