dimanche 24 mai 2026

Raymond CARVER « Les trois roses jaunes »

 


Le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres nous propose ce mois-ci de réfléchir à une couleur dans le titre d'un livre. Et comme j'aime éperdument ce rendez-vous mensuel, ce n'est pas une, mais bien deux couleurs qui apparaissent dans le titre que j'ai choisi, de quoi fayoter auprès de la directrice de l'événement, Madame Moka.

Dernier livre paru du vivant de l'auteur en 1988 (et traduit en France dès 1989), « Les trois roses jaunes » est un recueil de sept nouvelles peignant avec une vertigineuse simplicité des êtres isolés dans de petites villes des Etats-Unis. Ivrognes, chômeurs, désenchantés voire suicidaires, tous les personnages pourraient être vus comme un même tableau se répétant à l'infini. Des couples battant de l'aile, la violence conjugale, les abus, dans un quotidien décrit en mêlant de menus détails. Car ce qui intéresse Carver, c'est ce qui ne crève pas l'écran, les à-côté, les insignifiances de la vie, dans un réalisme époustouflant qui nous plonge au cœur même des logis de ses protagonistes.

Les personnages de Raymond Carver (1938-1988) évoluent sur fond d’actualité, que ce soit le droit à l'euthanasie, la vieillesse ou le délitement de la société en un achèvement peu glorieux du rêve américain. Ces nouvelles sont des instantanés d'existences ratées, des règlements de compte en huis clos, des familles dysfonctionnelles, détruites, des couples bringuebalants qui ne sont sans rappeler ceux du cinéma de John Cassavetes. « Sans vouloir t'offenser, chéri, je me dis parfois que j'aimerais te coller une balle dans la peau et te regarde crever ».

Des êtres insomniaques issus de la classe moyenne, fatigués par les abus mais incapables de s'en défaire, sans aucune illusion, vivant comme dans un cauchemar éveillé. L'ambiance est forcément malséante et le cœur parfois au bord des lèvres. Reliées, ces nouvelles forment un tout, elles pourraient se dérouler dans un même quartier résidentiel, la caméra passant d'un logement à l'autre, en ne s'arrêtant que le temps d'une dispute. Mais attention, pas de scandale « car nous sommes des gens comme il faut. Du moins jusqu'à un certain point ».

Raymond Carver admirait Thekhov et il faut bien admettre que, quoique bien plus sombres et brutes, ses nouvelles se rapprochent de celles de son maître dans leur structure : leur action commence au milieu d'une scène ou d'une tranche de vie, laisse évoluer ses protagonistes en toute liberté avant de les abandonner brutalement, sans même attendre la suite, sans même leur laisser le temps de s'expliquer. Carver se refuse à juger, il constate et il s'en va. Il se contente de nous présenter des être pathétiques et terriblement vrais, comme ceux de Tchekhov, dans un minimalisme saisissant, tant dans le décor que dans le texte où peu de dialogues apparaissent malgré une ambiance théâtrale, le rapprochant une fois de plus de son maître.

L'argent est ici le nerf de la guerre, provoque la trahison, l'isolement et en fin de tableau le mépris ou la haine. Son absence condamne toute distraction et entraîne une perte d'illusions et un regain d’hypocrisie et de lâcheté. Les personnages de Carver se présentent dans un moment délicat de leur vie, ils se mettent à nu, sans rideau protecteur. Et si j'insiste sur Tchekhov, c'est que la dernière nouvelle (éponyme), totalement différente du reste du recueil, lui est consacré, est plutôt consacrée à ses derniers instants, comme sont alors peut-être les derniers instants de l'auteur Raymond Carver qui met le point final à un recueil de nouvelles, son ultime.

« Les trois roses jaunes » est un exercice remarquable de construction de nouvelles, un travail d'orfèvre. Rare sont les recueils où aucun texte n'est à jeter, c'est pourtant le cas ici, où l'auteur détient une maîtrise impressionnante du format !

« On pourrait dire aussi que c'est mon histoire qui m'a quitté. Que je vais devoir continuer à vivre sans histoire, ou que l'histoire va devoir se passer de moi désormais ». On ne saurait mieux dire.

(Warren Bismuth)



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