« Les Pérégrins » sont celles et ceux qui pratiquent la pérégrination, par le biais de voyages, ceux mêmes qui forment la jeunesse, mais pas seulement. Et Olga Tokarczuk déploie tout son génie pour en parler, par des nouvelles de longueurs variées, mais aussi de petites brèves, comme philosophiques, punaisées comme des aphorismes, coincées entre deux nouvelles, parfois au cœur d'une seule et même nouvelle à rallonge. Après être revenue sur le processus d'écriture, elle se lance. Et c'est un feu d'artifice. Des personnages esquissés mais déjà aboutis pour des nouvelles sur le thème du voyage, un tourisme agrémenté d'un besoin de rencontrer l'autre, de le connaître un peu mieux, d'échanger et de s'ouvrir au monde. Des tranches de vies, des témoignages réels ou inventés, dans des aéroports des gares des avions des trains, sur des bateaux en une mosaïque du savoir. Car dans ce monde en perpétuel mouvement qui donne un peu le tournis, Olga Tokarczuk sait pourtant s'arrêter pour disséquer. Car il est beaucoup question d'anatomie, contemporaine comme ancienne, avec plusieurs arrêts autour du XVIIe siècle. Ces nouvelles fouillent le passé, telles des archéologues décidés à mettre à jour une trouvaille d'importance.
« La ligne Irkoutsk-Moscou. L'avion décolle d'Irkoutsk à huit heures du matin et arrive à Moscou à la même heure – huit heures du matin, le même jour. C'est le moment où le soleil se lève ; ainsi, tout le vol s'effectue à l'aube. On demeure dans le même instant, qui s'étire comme un immense et paisible. Maintenant, aussi vaste que la Sibérie. Ce devrait être un moment propice à la confession de toute une vie. Le temps s'écoule à l'intérieur de la carlingue, mais ne ruisselle pas à l'extérieur ».
Le nomadisme décrit dans le résumé du livre est plutôt un ensemble de voyages par des personnages aisés (le nomadisme est tout de même souvent associé à la pauvreté) même s'ils font bien sûr connaissance de vagabonds (peu). Ici le nomadisme est perçu comme un simple mouvement perpétuel de population par le biais de transports souvent assez chers, et le travail de l'autrice consiste à ratifier ces moments, car « Le papier a été inventé pour véhiculer des idées », notamment ici celles ayant trait à la science, à l'anatomie jusqu'à la momification, en un travail pour la mémoire collective. Laisser des traces afin qu'elles soient découvertes par les futurs archéologues, justement. « Autrefois, on implantait les aéroports à la périphérie des grandes villes, comme leur complément, à l’instar des gares. Mais, de nos jours, ils ont acquis suffisamment d'autonomie pour avoir leur propre identité. Et, dans un avenir très proche, on pourra dire des villes qu'elles sont les annexes de l'aéroport, dédiées au travail et au repos. On sait bien que la vraie vie rime avec le mouvement ».
Entre nouvelles à structure charpentée et amorces d'essais, ce livre étonne et pétille, il renferme le savoir, tout le passé du monde en « Atlas du corps humain » aux pointes de fantastique, tout en saupoudrant généreusement de révolte ingénieuse. Fin et subtil, il crée des ponts entre ses histoires, voyageant à la fois par les inventions de tous temps autour du monde mais aussi géographiquement dans ce même univers, tout en nous entretenant de bizarreries, de la cruauté des hommes, de la souffrance des animaux. Car Olga Tokarczuk est conscientisée par la souffrance animale régie par l'Homme, et elle la dénonce. « Tu sais, le vrai Dieu est animal. Oui, Il se cache dans les animaux ! Et parce qu'il est tellement proche de nous, nous ne Le remarquons pas. Il se sacrifie pour nous, Il meurt tous les jours pour nous. Il nous nourrit de Sa chair, nous vêt de Sa peau et nous laisse tester des médicaments sur Lui, pour que nous puissions vivre mieux et plus longtemps ».
« On dirait que la mémoire est un tiroir bourré de documents ». Cet ample patchwork de la connaissance sait impressionner jusque dans la narration que l'autrice contrôle de manière impressionnante, discourant de thèmes brûlants comme l'euthanasie (toujours une histoire de corps), entrecoupant ses nouvelles d'anecdotes couchées en quelques lignes et fort possiblement des récits de vie personnelle, en une possible autofiction distillée.
L'enterrement de Frédéric Chopin est relaté et décrit avec les yeux de Louise, sa sœur. La mosaïque s'étend sur plusieurs continents, plusieurs époques. « Pareil savoir avait quelque chose d'inhumain ».
« Les Pérégrins », objet littéraire non identifié, fut écrit en 2007 et traduit en 2010 par Graźyna Erhard pour le superbe éditeur Noir sur Blanc.
« Un jour, un ami m'a dit qu'il n'aimait pas voyer seul. Dès qu'il voyait quelque chose d'extraordinaire, d'inédit, de beau, il brûlait d'envie de partager son enchantement avec quelqu'un, à tel point qu'il se sentait malheureux s'il n'avait personne à ses côtés. À mon avis, en voilà un qui n'est pas fait pour être pérégrin ».
https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/
(Warren Bismuth)

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