jeudi 23 août 2018

Pierre VIDAL-NAQUET « Les assassins de la mémoire »


Attention chaud devant, brûlot explosif en vue ! Le célèbre historien de la Grèce antique et de la guerre d’Algérie (il s‘est notamment penché sur le sujet de la torture) Pierre VIDAL-NAQUET (déjà présenté dans notre blog) va devant vos yeux ébahis déconstruire de A jusque Z le « révisionnisme », c’est-à-dire la thèse selon laquelle les chambres à gaz n’ont pas existé durant la seconde guerre mondiale. Une autre marotte du révisionnisme consiste à dire que ce sont les juifs qui ont déclaré la guerre à l’Allemagne en 1939, et que leur anéantissement s’est fait dans un esprit de guerre et non pas de génocide, sans oublier l’hilarante thèse sur une épidémie de typhus qui aurait décimé les populations des camps.


Tout ceci, VIDAL-NAQUET va le déconstruire patiemment, tranquillement mais avec rage (ses parents avaient été exterminés en camps de concentration). Preuves à l’appui, par un travail méticuleux, rigoureux, avec aplomb et professionnalisme, il va dynamiter les thèses révisionnistes. Un peu d’Histoire (justement !) : l’instigateur de ces thèses serait un français, Paul RASSINIER, pourtant lui-même déporté durant la guerre, communiste puis socialiste et même brièvement membre de la Fédération Anarchiste. C’est au tout début des années 50 qu’il écrit sur le sujet. Il sera repris à la fin des années 70 par le sinistre Robert FAURISSON, et l’escroquerie historique fera son chemin un peu partout dans le monde.

Contrairement aux idées reçues, comme nous venons de le voir, le révisionnisme émane à l’origine surtout des milieux de l’ultra-gauche, des communistes aux anarchistes, VIDAL-NAQUET le développe très bien dans ce bouquin parfois un peu ardu mais toujours d’un immense intérêt historique. L’auteur cite notamment et à nombreuses reprises LA VIEILLE TAUPE, journal d’extrême gauche qui a répandu la thèse révisionniste jusqu’à même publier sous ses propres éditions de nombreux pamphlets d’extrême droite. VIDAL-NAQUET n’oublie pas d’épingler l’intellectuel linguiste libertaire Noam CHOMSKY pour son soutien à FAURISSON (à la fin des années 70 il avait signé une pétition contre le « lynchage » de FAURISSON. Pire : il avait préfacé l’un de ses livres qu’il n’avait pourtant pas lu. Lorsqu’il sera attaqué de toute part, CHOMSKY se défendra en disant que cette préface fut publiée sans son autorisation et s’empêtrera dans ses explications).

Je ne vais pas reprendre les nombreux points pertinents et passionnants évoqués par VIDAL-NAQUET pour démonter avec un brio exceptionnel les thèses révisionnistes, car rien que pour vous donner une toute petite idée du travail acharné effectué sur plusieurs décennies, sachez que le présent ouvrage ne comporte pas moins de 475 notes ! Un labeur colossal qui ne va pourtant qu’à l’essentiel car, écrit l’auteur avec humour « Si chaque fois qu’un « révisionniste » produit une nouvelle affabulation, il fallait lui répondre, les forêts du Canada n’y suffiraient pas ».

Tout en étant LE livre sur le révisionnisme, « Les assassins de la mémoire » est en fait un recueil de plusieurs écrits de VIDAL-NAQUET sur le sujet, il comprend le texte éponyme, mais aussi pas mal d’autres, dont le célèbre « Un Eichmann de papier » ainsi que de nombreux courts articles, réunis par ordre chronologique (écrits entre 1980 et 1987, mais corrigés, rectifiés et annotés ensuite, jusqu’en 2005, l’auteur s’éteindra en 2006, montrant que ce travail aura en quelque sorte été celui de toute une vie). Il se termine par un texte de Gisèle SAPIRO allant dans le même sens.

Ce livre me paraît indispensable pour bien comprendre le cheminement du révisionnisme (qui plus tard prendra carrément le nom de négationnisme), il est d’une précision horlogère, dépassionné mais bien décidé à moucher, par des preuves évidentes, irréfutables et historiques, le nez des révisionnistes. D’autre part, n’oublions pas que c’est ce révisionnisme moderne qui a accouché du conspirationnisme, des adeptes de la théorie du complot (eux aussi souvent antisémites) et de la propagation de ce que l’on nomme aujourd’hui les « Fake news ». Alors soyons vigilants, et le fait de replonger dans un ouvrage tel que celui de VIDAL-NAQUET nous donne des armes pour nous méfier d’une certaine vérité. Un auteur brillant qui nous manque beaucoup.

Cette version est celle de 2005, elle est la plus complète, la plus conséquente et je vous invite, si ce n’est déjà fait, à la lire d’urgence. Après une telle expérience, on a le sentiment de se coucher moins bêtes (même si moins apaisés). En note, une phrase de l’auteur qui devrait longtemps faire écho : « Je n’entends pas affirmer, par une inversion totalitaire, que tout ce qu’écrivent les « révisionnistes » est faux dans les moindres détails, c’est l’ensemble qui constitue un système mensonger ».

Je laisse le dernier mot aux premiers vers du texte « Cambalache » du poète de tango Enrique Santos DISCEPOLO, texte intégralement repris dans le livre :

Que le monde fut et sera toujours une saleté,
Je le sais,
En mille cinq cent six,
Et en l’an deux mille aussi.
Qu’il y a toujours eu des voleurs,
Des truqueurs et des escroqués,
Des satisfaits et des déçus,
De la morale et des mensonges,
Mais que le XXe siècle soit un torrent
De méchanceté insolente,
Plus personne ne peut le nier.
Nous vivons dans un tourbillon écumeux,
Et dans la même boue
Tous manipulés.

(Warren Bismuth)


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