mercredi 28 novembre 2018

Agnès DESARTHE « La chance de leur vie »


Cette rentrée littéraire 2018 s’étire dans le temps… Agnès DESARTHE revient une nouvelle fois sur le devant de la scène, encore aux éditions de l’Olivier avec son nouveau roman « La chance de leur vie ».

DESARTHE dresse le portrait sans concession d’une famille parisienne qui choisit de s’expatrier aux Etats-Unis, sans le savoir, à la veille des attentats du 13 novembre 2015.

Le tableau est tellement simple, qu’au premier abord, tout semble banal (tristement banal ?) : un couple, Sylvie et Hector, ce dernier est un enseignant-chercheur à l’Université, manifestement sans grand génie, qui, face à « la chance de sa vie », emmène tout son foyer traverser l’océan pour atterrir à Earl University en Caroline du Nord. Ils embarquent avec leur fils unique, Lester (aka Absalom Absalom, figure biblique fils de David et aussi titre du roman de FAULKNER publié en 1936), 14 ans et manifestement occupé par autre chose que par son adolescence.

Le personnage de Sylvie est assez complexe et ne se dévoile qu’au fur et à mesure du récit : femme effacée au physique particulier, voire ingrat tant il semble être à l’opposé des diktats modernes, elle entretient ce côté terrien et primal qui lui valent de faire parfois tourner des têtes (je vous renvoie à la scène surréaliste avec son beau-père). La soixantaine bien tapée, elle a été mère sur le tard après avoir perdu un nouveau-né, bien plus jeune (mais l’âge de sa première grossesse n’est pas précisé). On pressent donc cette complexité, à plusieurs niveaux qui s’imbriquent les uns dans les autres.

Sylvie est une femme effacée, non par soumission ou par contrainte mais parce que c’est son caractère : elle n’est pas maîtresse de son foyer comme ça pourrait être entendu, les choses lui glissent dessus, elle subit, on a l’impression que tout lui échappe. Elle rationalise tout, jusqu’à ce qui pourrait être la mort de son couple. Cette petite bonne femme (je ne vois pas comment la qualifier autrement) rationalise et intellectualise tout ce qui se passe dans sa vie. Son arrivée dans une nouvelle communauté, son intégration nécessaire, ses nouveaux loisirs (la poterie), ses rapports avec les collègues de son mari (majoritairement féminins), ce qu’elle doit dire, ce qu’elle doit faire. Et c’est justement ce qui lui plaît, à Hector ! Pas très brillant, il peut compter sur le soutien inconditionnel de sa femme pour apporter la patine nécessaire à la valorisation de tous ses faits et gestes. Leur relation de couple se veut moderne : il y a autant de confiance que de coups de cœur épars sans que cela ne vienne remettre quoi que ce soit en question (je vous renvoie aux scènes entre Sylvie et son incroyable baby-sitter, et le coup d’œil de Lester en passant). Hector jouit, à son arrivée sur le continent américain, d’un coup de projecteur bienvenu qui lui permet d’enchaîner les conquêtes (pendant que Sylvie façonne des navets, des carottes en poterie, et même les vieilles chaussures de son mari, CQFD).

Et Lester ? Malgré son joli prénom anglais peu commun, cet ado préfère se faire appeler Absalom Absalom, fantaisie à laquelle ses parents finissent par se prêter sans trop se poser de questions, juste Sylvie qui tient à se faire appeler maman plutôt que par son prénom. Très fusionnelle avec son fils, elle s’inquiète quand même depuis qu’il est tout petit de ses intérêts spécifiques ou de ses comportements. Enfant qualifié de très intelligent, la surveillance de ses parents se relâche quand ils constatent que ce dernier arrive à s’intégrer dans son nouvel environnement. Fort d’un groupe de copains hétéroclite, priant pour le salut de l’âme de ses parents (je vous ai dit qu’il était gentiment chelou le môme), il s’évade faire on ne sait quoi en forêt. Tellement on ne sait quoi qu’il sera accusé d’avoir joué à touche pipi avec ses copines alors qu’il ne faisait que prêcher la bonne parole.

Le livre est drôle, certaines scènes surréalistes et le caractère de Sylvie y est pour beaucoup. Ses rapports avec les autres expats ou les locaux, sont truculents (Mister Black et ses contacts farfelus). Le moment où elle pressent l’infidélité de son mari est à crever de rire puisque sa panne de machine à laver est provoquée par l’accumulation de préservatifs usagés dans la pompe à eau, qu’elle regarde nager au fond de sa bassine, pas vraiment émue.

L’ouvrage est vraiment centré sur Sylvie, ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, ce qu’elle vit. Son parcours, finalement pas si transparent ni rectiligne, est émaillé par la douleur que l’on pressent être une véritable première épreuve pour son couple, qui est la perte de l’enfant, quelques heures après sa naissance (une petite fille). Ce fait est repris par Hector qui ne peut que constater que l’humeur de Sylvie n’a plus jamais été la même après ce dramatique événement (et on ne va pas la blâmer).

En toile de fond, les attentats du 13 novembre 2015 qui, eux, vont profondément affecter Lester, touché de plein fouet en apprenant que l’un de ses contacts a été mutilé. Cette violente révélation, faite de manière violente elle aussi, par les réseaux sociaux, vont forger son esprit et entraîner le rejet de tous ces médias de communication modernes tels que nous les connaissons et qui sont d’habitude si plébiscités par les nouvelles générations (et surtout indispensables). On note aussi les commentaires des autochtones sur les événements subits par l’hexagone et l’arrivée pressentie, voire attendue de Trump à la présidence des Etats-Unis.
Ce roman n’est pas un pavé, à peine plus de 300 pages et pourtant il est dense, très dense, il y aurait beaucoup plus à dire et à analyser que ce que je viens de faire fort modestement.

Auteure découverte récemment, toujours aux éditions de l’Olivier, avec « Une partie de chasse », chroniqué juste ici


DESARTHE est maîtresse dans la description des caractères. Les personnages ne sont pas forcément attachants mais ils sont minutieusement décrits, c’est du travail d’orfèvre.


(Emilia Sancti)

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