lundi 29 juillet 2019

Noël FAVRELIÈRE « Le désert à l’aube »


Un récit de vie, une autobiographie, un témoignage, classez ce livre où vous voulez, mais ne l’oubliez pas. J’apprécie tout particulièrement les livres qui ont une histoire. C’est le cas pour ce « Désert à l’aube » : paru aux éditions de Minuit, alors engagées contre la guerre d’Algérie, la colonisation et la torture, le 7 octobre 1960, il est saisi par le pouvoir Gaullien dès le 17 octobre pour « Provocation à la désertion et complicité » à l’encontre de Jérôme LINDON (directeur des éditions de Minuit) et l’auteur. C’est le cinquième livre de l’éditeur saisi par les autorités françaises.

Provocation à la désertion ? Noël  FAVRELIÈRE a effectué son service militaire en Algérie après le début des « événements », en 1956. Mais il est rapidement rappelé pour un nouveau tour de piste de quelques mois. Objectif : la guerre, les tortures, la gégène, le racisme, les exécutions sommaires. Dans les parachutistes je précise, gondolade assurée à coups d’intimidations. Mais FAVRELIÈRE en a ras le fusil de ces images quotidiennes : alors qu’il apprend qu’un prisonnier algérien va être exécuter (le « jeu » tant craint du fellagha auquel on va faire croire qu’il est désormais libre pour mieux lui tirer dans le dos ensuite, sous couvert de délit de fuite du prisonnier, on appelle cela la « corvée de bois »), il décide un soir de le faire échapper et de s’enfuir avec lui. Va suivre une errance, des marches sans but de plus en plus proches du désert, la soif, les rencontres avec les moudjahidin, les membres du F.L.N., les fellaghas, etc., et bien sûr Noël, devenu Noureddine, va prendre part au combat, mais contre ses anciens camarades, c’est-à-dire aux côtés des soldats algériens pour l’indépendance. D’où l’accusation de « complicité » pour le livre mis à l’index.

FAVRELIÈRE va voir défiler les morts, des potes parfois, dans la même lutte. « À la guerre, on perd toujours quelque chose. Parfois, c’est seulement la vie ». Il raconte sans vibrato le quotidien d’une armée de Libération nationale dans le maquis, les armes obsolètes ou piquées à l’armée « occupante », les soldats motivés et têtes brûlées, la chaleur, la barrière de la langue, l’ennui (heureusement pour certains il y a la picole, pour d’autres, parfois d’ailleurs les mêmes, la prière). On s’occupe comme on peut : « Mohamed s’éloigna, mais sans quitter le lit de l’oued. Il revint les mains pleines de petits cailloux blancs et de crottes de chameau. Il me fit comprendre  qu’avec ces cailloux et ces crottes, nous allions jouer aux dames. Il dessina un damier sur le sable en faisant un trou pour chaque case, puis nous disposâmes les pions. J’avais choisi les cailloux, car je ne tenais pas à tripoter les crottes, bien qu’elles fussent très sèches et très dures ».

Les bivouacs, les traques, les peurs, les exactions, tout y passe. L’auteur commente tout ceci en version brute, sans recherche stylistique, de manière directe, lucide, parfois froide, distanciée. Ce témoignage est une arme, les récits de « métropolitains » de l’autre côté de la barrière existaient peu à l’époque, et pour cause. Car comme écrit plus haut, bouquin saisi 10 jours après sa parution. Ne pas laisser fuiter, ne pas laisser penser que de bons soldats français passent à l’ennemi de leur plein gré, de surcroît en embarquant un condamné à mort avec eux. Et ça se corse lorsque le récit se fait offensif, contre le patriotisme : « Au moment de partir, il ajouta en regardant Salem qui m’enveloppait le pied : ‘c’est bien la première fois que je vois un drapeau servir à quelque chose d’utile’ ».

FAVRELIÈRE va passer en Tunisie, direction les Amériques, fin du livre. Pourquoi cette nouvelle évasion ? Seul le quatrième de couverture l’annonce : l’auteur a été condamné à mort deux fois dans son pays, il n’y revint que lorsqu’il fut innocenté, en 1966, mais le livre ne dit pas qu’il était entré une première fois clandestinement en France en 1963. Ce bouquin est en décalage par rapport à l’image collective que nous pouvons avoir de la guerre d’Algérie version outre-Méditerranéenne, il met en action la guerre côté colonisés, côté indépendantistes, ce qui était un poil dangereux à l’époque. Le livre ne dit pas non plus que l’infatigable cinéaste militant René VAUTIER soutint FAVRELIÈRE. Témoignage implacable de cette période sombre, il est un pont original pour passer la mer Méditerranée, d’autant qu’il fut écrit presque au cœur du combat, alors que la guerre d’Algérie continuait de sévir. Il fut réimprimé (sans saisie) à plusieurs reprises, la dernière édition à ce jour étant celle de 2012, toujours aux éditions de Minuit où elle est par ailleurs toujours disponible.


(Warren Bismuth)

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