mardi 5 janvier 2021

Mènis KOUMANDARÈAS « La verrerie »

 


Peu après la seconde guerre mondiale et en pleine récession en Grèce, des personnages en attente de lendemains qui chantent cherchent à s’en sortir par des moyens nobles en lançant leurs forces dans une boutique de verre à Athènes. Les personnages centraux sont la belle Bèba (Barbara) et ses jambes magnifiquement fuselés, son conjoint Vlassis, homme mal dans sa peau et dépressif, et deux salariés de la verrerie, inséparables.

Bèba est une militante humaniste d’extrême gauche marquée par une fausse couche, alors que Vlassis est issu d’une famille très ancré du côté d’une droite conservatrice. Plus le temps avance, plus Vlassis ressent un mal-être. Il va être hospitalisé, dans un état dépressif inquiétant. Bèba continue à tenter de faire fonctionner la verrerie, aidée par les fameux deux collègues qui sont à la fois ses amis (dont l’un a fait la fâcheuse expérience de la guerre de Corée, l’autre revenant des États-Unis) et ses boulets. Ensemble ils tentent de ranimer la flamme de l’autogestion. En vain, par manque de chance, d’adresse, d’organisation.

« À un certain moment, l’entreprise fut en danger. Le verre, au lieu de fondre dans les fours pour être ensuite moulé, s’entassait dans les dépôts. Quand il réapparaissait sur le marché, les commerçants devaient encore payer des amendes et des droits de garde en douane. Par ailleurs, les consommateurs n’avaient plus d’argent, les créanciers attendaient, les traites à la main, et les débiteurs s’arrangeaient pour avoir des délais supplémentaires. Petit à petit, le stock de lampes, de lustres et d’appliques s’épuisait ».

Mais le véritable héros du roman se nomme Athènes. Cet Athènes que les protagonistes traversent de part et d’autre, jusqu’aux moindres recoins. Les rencontres vont y être nombreuses et riches, dans un pays frappé par la corruption, les magouilles et les mauvais payeurs, sans compter le peu de foi des puissants et les industriels particulièrement véreux. Athènes livrée à elle-même, avec ses quartiers chauds et sa population désenchantée.

Roman de la désillusion d’un pays au sortir de la guerre et victime de la dictature, « La verrerie » est celui d’une nation qui souffre, d’une population paumée qui ne sait plus comment construire un avenir. L’auteur a choisi une poignée de portraits, réalisant ainsi un roman intimiste, blessé et vrai, qui fut publié en 1975, soit après la chute de la « Dictature des colonels ». Il est une déambulation dans Athènes, chaque pierre y porte un souvenir, une odeur, une image : « Elle descendit les escaliers, s’arrêtant pour s’appuyer contre le mur, pitoyable comme une femme de ménage. Dehors, elle fut entraînée par la foule vers des vendeurs de souvlakis, pressée de tous côtés par des groupes de jeunes qui discutaient football sur les trottoirs, puis, emportée par l’escalator du métro vers le sous-sol où grouillait une foule hétéroclite et où la puanteur de l‘ammoniaque émanant des pissotières la fit chanceler. Soudain, elle se mit à penser qu’elle se trouvait dans une ville inconnue, qu’elle était une autre femme, une provinciale déboussolée ».

« La verrerie » ne s’empare de la politique et du social en Grèce que par petites touches. KOUMANDARÈAS se concentre sur le parcours individuel de ses personnages, qu’il peint de main de maître, avec une écriture simple et pourtant charpentée et pure, entraînante et vive.

« La verrerie » est un roman écrit entre 1971 et 1974, et qui parut pour la première fois en 1975. Ici, Quidam éditeur nous propose une nouvelle traduction signée Marcel DURAND.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

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