dimanche 30 mai 2021

Panaït ISTRATI « Vers l’autre flamme »

 


Dans le cadre du challenge interblogs « Les classiques c’est fantastique » initié par les blogs Au Milieu Des Livres et Mes pages versicolores, et portant ce mois-ci sur le thème de l’invitation au voyage, petite virée du côté de l’U.R.S.S., avec Panaït ISTRATI comme guide malheureux.

« Vers l’autre flamme » est LE livre à la suite duquel la vie d’ISTRATI va basculer. C’est d’abord sur une invitation officielle qu’il se rend en U.R.S.S. en octobre 1927 pour assister à la commémoration des 10 ans de la révolution d’octobre. Censé rester seulement quelques semaines, il en repartira de fait en février 1929. Durant ces seize mois, il va pouvoir se frotter à la vie quotidienne du peuple russe, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il va aller de surprises en surprises.

ISTRATI se considère comme un vaincu. Il avait cru, comme il l’écrit, au bolchevisme. Il a cru en la révolution de février 1917, peut-être un peu moins à celle d’octobre, mais il ne demandait qu’à voir. Et il a vu.

Dans cet essai offensif et sans langue de bois, ISTRATI ne sait pas encore qu’il est en train de se mettre en danger. Il veut partager ses ressentis. Au-delà d’une simple déception, c’est bien tout un système de corruption et de mascarade qu’il voit évoluer sous ses yeux. Le bolchevisme était né pour combattre la bureaucratie, or ce sont précisément des bureaucrates qu’il a mis à sa tête, cette bureaucratie « racaille » selon les mots de l’auteur a détruit l’essence même du communisme.

Il fallait être sacrément courageux pour écrire pareil livre, déconstruisant les images d’Epinal d’un régime égalitaire et quasi parfait. ISTRATI a trempé sa plume dans le vitriol. À son arrivée il a assisté aux grandes parades de la célébration d’octobre, il a profité lui-même du gâteau, « aux frais de la princesse en guenilles ». C’est là qu’il aurait dû repartir pour toujours. Il se rend en Grèce fasciste fin 1927, bref crochet empli de désillusion. Mais il veut à tout prix connaître l’U.R.S.S. de tous les jours, alors il revient.

Victor SERGE est arrêté, emprisonné. Il est le gendre d’un certain ROUSSAKOV, ce ROUSSAKOV que la dictature du prolétariat ne va pas tarder à anéantir psychologiquement. ISTRATI revient longuement sur cette « affaire », elle est selon lui emblématique du système mis en place. Un brave père de famille bientôt considéré sur de fausses rumeurs comme ennemi du prolétariat par la presse d’Etat. ISTRATI défend ROUSSAKOV, il en laisse quelques plumes, confronté à la censure du régime soviétique, à la manipulation de masse, à la réécriture de l’Histoire et aux menaces et autres intimidations.

Dans ce livre écrit neuf mois après son retour d’U.R.S.S. (soit fin 1929), il ne se prive pas de conter certaines anecdotes locales : « En province : un soviet de village couche à terre toute la population locale et lui passe une fessée soviétique. Dans une ville de la Caspienne, deux communistes importants ramassent une femme dans leur auto, la conduisent chez eux et la violent. La femme est malheureusement l’épouse d’un membre du parti, lequel fait du tapage. C’est lui qui est exclu ». ISTRATI piétine une politique nouvelle mais déjà à l’agonie.

ISTRATI dénonce aussi les syndicats, à la botte du pouvoir. « Justice communiste, que l’histoire jugera », phrase visionnaire. ISTRATI n’aurait pas dû raconter, du moins selon ses amis. Ils vont tout lui reprocher : d’avoir exagéré les traits, et même d’avoir inventé ce qu’il a soi-disant vu. Accusé de pratiquer une propagande bourgeoise, il va être abandonné par ses amis, mais aussi par le monde de la littérature, il ne s’en relèvera jamais, sera ostracisé, même par ses relations les plus proches, à une époque ou les exactions communistes sont sujet tabou.

Ce témoignage sur l’U.R.S.S. est capital car écrit par un non russe, de surcroît à l’origine pas tellement réticent au régime en place. Il peut être rapproché, en plus virulent toutefois, du « Retour de l’U.R.S.S. » de GIDE, écrit en 1936, et pointant du doigt les abus du pouvoir en place et sa volonté de proposer aux touristes artistes considérés comme influents une image idéalisée d’un pays. « Vers l’autre flamme » est l’un de ces pamphlets qui allument une mèche, quitte à en brûler son auteur.

(Warren Bismuth)



mercredi 26 mai 2021

Michèle AUDIN « La semaine sanglante – Mai 1871, Légendes et comptes »

 


Comme le titre l’indique parfaitement, il va être question de comptes, de chiffres, de tentative de bilan dans cet essai paru chez Libertalia pendant les commémorations du 150e anniversaire de la Commune de Paris. Le nombre de morts durant cette révolution prolétarienne est peu connu. Et pour cause…

 

Michèle AUDIN s’attaque à un travail de fourmi, d’historienne très méticuleuse. Si elle se base sur des écrits plus ou moins anciens ayant déjà traité le sujet, c’est pour mieux les contrer, expliquer minutieusement certaines improbabilités, même si elle reconnaît le sérieux des travaux fournis à un instant T, avant l’arrivée de données supplémentaires qu’elle possède désormais.

 

Tout d’abord, rendre compte des chiffres donnés antérieurement, et les confronter aux avancées de la science, aux nouvelles façons de comptabiliser, faire resurgir les corps oubliés, etc.

 

Michèle AUDIN va scruter avec ardeur les registres d’époque, ceux ayant trait aux morts dans Paris et dans les villes proches durant cette brève période de la Commune de Paris (18 mars-28 mai 1871). Oui mais ne pas omettre les combattants morts avant, c’est-à-dire ces communards qui ont péri sur le champ de bataille avant l’avènement du 18 mars. Et contrairement aux travaux précédents, démontrer avec une grande perspicacité les morts de la Commune après qu’elle fut renversée, des suites de blessures, d’assassinats (nous verrons dans cet ouvrage qu’après le 28 mai, les exécutions sommaires se poursuivront d’effrayante manière).

 

Les archives des cimetières parisiens ou de la banlieue proche où avaient eu lieu des échauffourées sont passées au peigne fin. Michèle AUDIN œuvre magistralement, bout par bout, les chiffres, nombreux, donnent le tournis. Chaque archive est épluchée, disséquée, analysée au plus près. L’historienne raconte sa manière de procéder, étape par étape.

 

Elle insiste sur les barricades, celles des femmes notamment, des barricades dont on ne sait pas grand-chose, puisqu’il est évident que les combattants sur le terrain n’avaient guère le temps d’écrire, ce qui ne fournit pas toujours la matière première nécessaire pour les spécialistes, peu d’informations étant disponibles (certaines ont été détruites). Projet ambitieux et impressionnant. Car Michèle AUDIN parle aussi des viols commis, des abus en tous genres, la barbarie à l’œuvre dans une guerre violente. « Toutes les fois que le nombre des condamnés [Communards, nddlr] dépassera dix hommes, on remplacera par une mitraillette les pelotons d’exécution ».

 

La semaine sanglante (21-28 mai 1871) est examinée avec un rare soin, c’est là que tout se joua, que l’ignominie parvint à son paroxysme. Michèle AUDIN rappelle comment parfois on enterrait les victimes, dans une fosse commune, le plus vite possible. Elle s’attarde aussi sur les légendes, en démontre l’impossibilité ou l’exagération notoire.

 

Les corps furent parfois retrouvés des décennies après la Commune, notamment lors de travaux de terrassements dans Paris. Forcément, ces cadavres n’avaient jamais été comptabilisés…

 

Remarquable travail, qui ne donne pas un chiffre exact, mais tend à se rapprocher au plus juste du nombre des combattants tombés. Le nombre ne sera jamais connu. Mais l’estimation de Michèle AUDIN ne paraît pas farfelue, d’autant qu’elle a su expliquer sa démarche. Alors 15000 morts ? C’est possible, d’ailleurs l’autrice met un point d’honneur à ce que ces chiffres avancés ne soient pas vus comme une sorte de voyeurisme pour sensations malsaines mais bien collant au plus près de la tragédie. Un essai original et sérieux à découvrir.

 

Les éditions Libertalia nous offrent cette aubaine avec leur talent habituel pour proposer des textes allant à contresens de l’Histoire, mais jamais de manière évasive ni dogmatique. Paru récemment, ce livre, par ailleurs accompagné de photographies ou peintures d’époque, mais aussi d’un index et d’une massive bibliographie, nous replonge dans cette période somme toute mal connue, avec les fortes tentatives de récupérations politiques diverses, donc déformant forcément une partie de la vérité. Michèle AUDIN tient à rétablir certains faits et s’y prend de manière magistrale et convaincante.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 23 mai 2021

Murielle WENGER « Jules Maigret – Enquête sur le commissaire à la pipe »

 



Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le héros de SIMENON, si tant est que vous soyez attirés par l’un des plus célèbres personnages fictifs du XXe siècle, se trouve dans cet essai très documenté, rendu difficile par cet enquêteur taiseux et pudique.

Murielle WENGER rend hommage à cette figure de la littérature mondiale par un livre entre biographie détaillée et fascination. Elle a décortiqué (le mot n’est pas trop fort) chaque page de la série faite pourtant de 75 romans et 28 nouvelles, écrits entre 1930 et 1972, s’appuyant sur de très nombreux ouvrages consacrés au commissaire. Chaque ligne est passée au peigne fin et le résultat est assez vertigineux. Maigret est scruté minutieusement : son identité, son passé, ses aïeuls, son âge, ses hobbies, son physique, ses habitudes, ses hantises, ses goûts, ses amis, ses collègues, et bien sûr deux sujets qui intriguent tout particulièrement son lectorat, ses méthodes de travail et sa femme.

L’autrice, menant un travail d’historienne, fouille la vie du commissaire, notamment lorsqu’il se confie (rarement), comme c’est le cas dans un tome tout à fait à part dans la série : « Les mémoires de Maigret ». Mais elle va aussi piocher dans les écrits de son créateur, SIMENON lui-même, qui a dévoilé avec parcimonie les traits de son personnage ou les conditions de sa naissance.

Maigret est un enquêteur atypique dans la littérature policière : il ne s’intéresse pas spécialement aux coupables ni à leur châtiment futur, ce qui compte pour lui est l’aspect psychologique : pourquoi le crime a-t-il été commis ? Il s’imprègne des personnages croisés, des lieux, il a un besoin presque vital de ressentir à la place des autres, de se mettre à leur place, comme dans une sorte d’empathie mêlée à un éveil des sens. « Ce n’est pas tellement le « qui l’a fait ? » qui l’intéresse, mais bien le « pourquoi l’a-t-il fait ? » ; la manière dont le crime a été commis a bien moins d’importance pour lui que les motivations du criminel. En se mettant à la place de celui-ci, Maigret tisse des liens avec lui et il éprouve souvent de la difficulté à le livrer à la justice ».

Si chaque volet de la série peut être lu séparément, l’autrice montre bien une évolution réelle dans le personnage. Plusieurs anecdotes viennent démontrer un fil conducteur ténu mais bien présent. « Cependant, à mesure que l’on avance dans la saga, l’interrogatoire final a lieu principalement dans le bureau de Maigret, car Simenon s’est attaché à ce que la description du travail de police soit de plus en plus proche de la réalité, et le commissaire respecte davantage la routine et les règles de son métier que dans les premiers romans. Comme cela apparaît à plusieurs reprises dans les romans tardifs, un changement dans le code de procédure aura pour conséquence que l’interrogatoire final se déroule dans le cabinet du juge d’instruction, ce que le commissaire regrette, et il s’y plie bien malgré lui ».

Ce qui caractérise Maigret, c’est sa compassion, son écoute, sa volonté de se projeter dans l’âme des autres. SIMENON le voyait d’ailleurs en « raccommodeur de destinées ». Mais SIMENON n’est pas toujours très scrupuleux dans les détails égrenés au fil de la série. Par exemple, tout d’abord Maigret, à qui son créateur n’a au départ pas donné de prénom, devient Joseph, puis subitement Jules. Il gardera ce dernier patronyme jusqu’à la fin. Les erreurs sont nombreuses si l’on se penche plus méticuleusement sur la série. Mais Maigret évolue comme évolue SIMENON, qui a d’ailleurs plusieurs fois tenté de le « tuer ». En vain. Comble de l’ironie : le dernier roman jamais écrit par SIMENON (en 1972, il se consacrera ensuite exclusivement à ses mémoires) met en scène le commissaire. C’est « Maigret et l’oncle Charles ». C’est par lui que SIMENON tire sa révérence fictionnelle. Je me souviens que SIMENON disait en substance que ce n’est pas Maigret qui rassembla peu à peu SIMENON, mais bien le contraire, comme si l’auteur avait été dépassé voire hanté par sa propre invention (syndrome de Frankenstein ?).

Seul bémol dans ce travail de titan, l’absence notoire des romans appelés les « proto-Maigret », quand en 1929 SIMENON, encore sous pseudo (plus pour très longtemps), esquisse son personnage, commence à le dessiner, dans cinq romans (par ailleurs regroupés en un volume aux éditions Omnibus sous le titre « Maigret entre en scène », une curiosité à découvrir pour tous les « maigretophiles »). Ce silence est dommageable, même s’il est vrai que ces romans ne font pas à proprement parler partie de la série. Mais ne boudons pas notre plaisir, ce qui est écrit dans cet essai vaut largement le détour et se lit comme une « vraie » biographie, celle d’un personnage historique qui a marqué son époque à sa manière. Sorti en 2019 aux éditions Luc Pire.

(Warren Bismuth)

mercredi 19 mai 2021

Philippe CLAUDEL « La petite fille de monsieur Linh »

 


Comment évoquer « La Petite fille de Monsieur Linh » sans ôter au futur lecteur l’indicible émotion générée par sa chute ? Comment en traduire l’arrière-goût, mi-amer mi-doux ? Comment dépeindre la beauté de l’ouvrage sans en dévoiler l’esquisse ? Si vous me demandiez de le faire, je vous dirais sans nul doute : « Vous en avez de drôles d’idées, c’est impossible votre truc ». Mais voilà, vous ne me demandez rien. Et je suis pleine de ce sentiment étrange que ne peut laisser qu’une œuvre qui vous a profondément touchée. Je ne suis pas du genre à me lancer dans une entreprise farfelue et perdue d’avance, mais c’est un sentiment qui ne peut dormir au fond de soi. C’est un sentiment qui réclame d’être partagé. Alors, je vais vous dire, je vais répondre à votre question.

 

Je ne vous dirai rien de l’histoire ou si peu. Un livre qui mérite d’être lu ne doit pas être simplement lu, il doit être découvert. Page par page, mot par mot. Le lecteur doit plonger. Que dis-je. Il doit sombrer dans l’histoire. Il doit saisir le livre et se laisser happer par le flot des mots dans un glissement à la fois gracile et ténébreux. Et alors qu’il se trouve bien tranquillement installé dans son canapé, allongé sur son lit ou enfoncé dans le fauteuil d’un train, n’être plus là où il est tout à fait. Un tel ouvrage ne saurait souffrir d’être connu avant que d’être goûté. Cela gâcherait le plaisir, cela gâterait la rencontre.

 

Mais je vois bien que vous insistez. Vous n’êtes pas du genre à lâcher l’affaire vous. Ce n’est pas bien d’être curieux comme cela. Mais bon, après tout, si vous le demandez... Je vais vous parler de Monsieur Linh et de sa petite fille. Monsieur Linh est un vieil homme. Il vient d’un pays, à l’est, bien à l’est de chez nous, où se mêlent senteurs de citronnelle et de coriandre fraîche. Ce pays, cette terre qui est la sienne, Monsieur Linh ne l’aurait jamais quittée s’il n’y avait eu la guerre et puis sa petite-fille, la fille de son fils et de sa belle-fille, orpheline déjà. C’est pour elle qu’il a pris ce bateau, qu’il a tout abandonné. Pour l’élever ailleurs, loin de la guerre. Et voilà qu’il arrive dans ce pays sans odeur, dont il ne sait rien. Et voilà qu’il se retrouve dans ce dortoir qu’il partage avec d’autres réfugiés, d’autres gens du pays, qui ne l’apprécient guère. Et voilà qu’il n’y a pas plus seul que lui.

 

Enfin, je n’en dirai guère plus sur le fond de l’histoire. Mais quel bouleversement. C’est pourtant avec une simplicité, une légèreté presque, que son auteur, Philippe Claudel, nous emporte avec lui, dans les pas de Monsieur Linh. Il narre avec beaucoup de vérité le destin tragique bien que tristement commun d’un homme déraciné, perdu, le cœur en miettes et les rides creusées, soumis à l’incompréhension du monde. Incompris et incapable de comprendre quoi que ce soit à cette langue étrangère, à ce pays sans odeur, à ces gens qui passent et ne le regardent pas.

 

« La Petite fille de Monsieur Linh » est aussi un incroyable roman d’amour. Celui d’un mari à sa femme disparue et qui continue de l’attendre assis sur un banc. Celui d’une amitié incongrue entre deux hommes qui ne se comprennent pas et se comprennent pourtant. Celui d’une amitié insondable, parce qu’elle se passe de mots et n’est qu’un mouvement du cœur, un élan puissant et sensible. Celle d’un homme qui a tout perdu et se raccroche à ce qui lui reste et qui est tout pour lui, sa petite-fille.

 

Je ne veux pas vous embêter mais il faut encore que je vous parle des dernières pages. Pour vous prévenir. Ce n’est pas une chute, c’est un saut dans le vide. Je n’ai jamais eu le vertige mais alors que l’on lit les dernières lignes de ce très beau roman, on ne peut que ressentir le monde qui tournoie autour de nous et nous renverse du même coup. C’est l’un de ces ultimes passages où l’on comprend qu’en fin de compte on n’avait rien compris. On se repasse alors l’entièreté de ce voyage imaginaire que l’on vient de traverser et c’est comme avoir pris quinze ans. Les choses sont bien différentes de comment nous les avions pensées. Tout prend sens et pourtant tout est chamboulé.

 

Voulez-vous que je vous dise encore ? Je n’ai pas répondu à votre question. A relire ces quelques lignes rédigées pour vous, pour moi, pour vous dire que j’ai aimé ce livre et que j’ai bien du chagrin quand je pense à tous les Monsieur Linh qui respirent quelque part, je me rends compte qu’elles disent si mal et si maladroitement ce que j’ai pu ressentir. Ce sentiment étrange dont je vous parlais plus tôt. Ce que les mots peuvent manquer lorsque cela touche au cœur. Un jour, vous lirez peut-être ce roman. Il n’est pas si long après tout, quelques 200 pages, une traînée de mots. Alors vous comprendrez ce que j’ai voulu dire.

(Mïa Wincow)

dimanche 16 mai 2021

Julien CHUZEVILLE « Léo Frankel communard sans frontières »

 


Cette biographie très documentée permet de mieux connaître un militant singulier : membre de l’A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs), il en deviendra l’un des secrétaires, militant actif de la Commune de Paris, il en sera même le seul élu étranger, faisant de la Commune une lutte internationaliste. Ami de MARX, il sera aussi un combattant actif parcourant infatigablement l’Europe.

 

Léo FRANKEL est né hongrois en 1844, de langue allemande. Très tôt engagé dans la lutte sociale, il rejoint l’A.I.T., voyage en Autriche, Allemagne notamment, arrive en France en 1867. Sous son impulsion, le mouvement ouvrier parisien prend de l’ampleur. 18 mars 1871 le gouvernement de Thiers s’enfuit à Versailles, place à la Commune. FRANKEL y est aux avant-postes, il en est aussi l’une de ses figures emblématiques : humaniste, tolérant mais combatif, il propose de mettre en place des lois totalement révolutionnaires pour l’époque : suppression du travail de nuit des boulangers, égalité salariale entre hommes et femmes, journée de travail de huit heures, etc.

 

Au-delà de la biographie de FRANKEL, l’auteur Julien CHUZEVILLE nous replace dans le contexte, dépoussière des discours ou articles de FRANKEL. On y voit que la Commune fut loin d’être un acquiescement de ses partisans, entre contestations au sein même du mouvement, dysfonctionnements et improvisations.

 

Après l’écrasement sanglant de la Commune, FRANKEL fuit tout d’abord en Suisse, où il retrouve des camarades, puis se réfugie à Londres, toujours aidé par l’A.I.T. FRANKEL est un marxiste convaincu, il connaît par ailleurs très bien Karl MARX et Friedrich ENGELS, prend souvent la parole en public, est emprisonné à plusieurs reprises.

 

Sur la Commune FRANKEL écrit qu’elle « ne fut pas seulement une révolution de plus, s’ajoutant à tant d’autres, elle fut essentiellement une révolution nouvelle, nouvelle par l’objectif qu’elle essayait d’atteindre, nouvelle parce qu’elle fut une révolution ouvrière. […] Son but était de mettre fin à l’exploitation de l’homme et à la domination de classe. […] Malgré les imprécations des prêtres, les menaces ou les sarcasmes de la classe dirigeante, malgré toutes les misères, tous les dangers, le grand idéal qui animait les combattants de la Commune continuera à se répandre jusqu’au jour où il conduira les opprimés à la victoire finale et réalisera la libération de la classe ouvrière. […] Pour nous le 18 mars est l’annonciateur d’une société nouvelle, d’un monde nouveau ! ».

 

FRANKEL est un activiste bouillonnant, il crée notamment en 1878 le Parti des non-électeurs (= les exclus du droit de vote). Unificateur des forces révolutionnaires, dévoué, collectiviste et modeste, FRANKEL représente l’abnégation. Bien qu’associé à la Commune, son nom résonne pourtant également ailleurs et en d’autres temps. Peut-être plus que tout dans cet ouvrage pointe la figure du « protoféminisme masculin », FRANKEL fera de la lutte des femmes l’un de ses combats : « Toutes les objections produites contre l’égalité de l’homme et de la femme sont du même calibre que celles que l’on émet contre l’émancipation de la race noire, des classes ouvrières, etc. On ferme les yeux au monde et on lui dit qu’il est aveugle de naissance ».

 

Il meurt à Paris à 52 ans en mars 1896, mais l’histoire ne s’arrête pas là, son corps est rapatrié à Budapest en 1968…

 

Ce volume agrémenté de 400 (!!!) notes et à la bibliographie conséquente reprend aussi des extraits de discours ou des écrits de Léo FRANKEL, quelques échanges de correspondance, notamment avec Karl MARX. En fin d’ouvrage, des photographies sont proposées. Superbe livre sorti très récemment pour le 150e anniversaire de la Commune de Paris, aux éditions Libertalia toujours au sommet !

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 mai 2021

Larry McMURTRY « Les rues de Laredo »

 


Hasard troublant du calendrier : alors que j’étais plongé dans cet ultime volume de la saga « Lonesome Dove » et me délectait des aventures contées, Larry McMURTRY cassait sa pipe, levait les bottines, dévissait son billard. Il n’est pas fréquent d’apprendre la disparition d’un auteur que nous sommes précisément en train de lire, donc forcément la fin de cette série a soudain revêtu pour moi un habit de deuil, a changé d’odeur, de goût.

Si vous souhaitez chevaucher cette longue série écrite entre 1985 et 1997, sachez qu’il faudra vous armer de temps libre et de patience : pas moins de 3200 pages à avaler. Petite précision : il me paraît nécessaire de lire les aventures de nos Texas Rangers dans l’ordre chronologique (et non l’ordre d’écriture), soit : « la marche du mort » (écrit en 1995), « Lune comanche » (en 1997), « Lonesome Dove » (en deux volumes, rédigés en 1985) et ce « Les rues de Laredo » (écrit en 1993) qui en constitue la conclusion.

Ce dernier volet se déroulant dans les années 1890 sonne tout de suite de manière plus mélancolique. En effet Gus McCrae, ami de toujours de Woodrow Call, n’est plus. Des deux inséparables, l’un est mort de la gangrène. Call va devoir se chercher de nouveaux coéquipiers pour repartir à la chasse aux brigands. Cette fois-ci, il va poursuivre Joey Garza, un jeune fondu de 19 ans qui a déjà quelques dizaines de meurtres à son actif lors d’attaques de trains. L’autre étant Mox Mox, un fou furieux dont le plaisir est de brûler les hommes morts ou vivants.

Seulement Call a désormais 70 ans aux prunes, il vieillit, sa vue baisse. Et bien sûr il est nostalgique de McCrae et de leurs nombreuses aventures. Il recrute de plus jeunes associés, certes expérimentés mais qui ne remplacent pas un type comme Gus (il en est de même dans la lecture, Gus manque cruellement). Parmi eux l’indien Famous Shoes connaît bien la mère de Joey Garza puisqu’elle lui a jadis sauvé la vie. Tous vont devoir faire preuve de ruses pour débusquer les deux fuyards.

« Les rues de Laredo » est semblable aux volets précédents en ceci : personnages charpentés, vrais, des cow-boys au grand cœur mais qui souhaiteraient bien convertir les apaches, scènes violentes parfois atroces dans leurs détails, mais avec ce besoin de raconter comme historiquement. Les lieux sont encore une fois les grands espaces près de la frontière mexicaine, et l’analyse psychologique des personnages est très solide.

Il diffère bien sûr quant à l’absence de Gus, mais peut-être également sur des longueurs plus marquées dans le récit, des redondances aussi. Mais attention, « Les rues de Laredo » est très loin d’être un mauvais roman. Avec près de 800 pages il connaît forcément des faiblesses, des pertes d’énergie, mais il reste un grand western qui colle aux semelles et au plus près des thèmes du genre. L’auteur sait parfaitement de quoi il parle, et rend une atmosphère très far west.

Les femmes ne sont pas oubliées, certaines figures sont fort bien dépeintes, refusant de se soumettre à la toute puissance masculine, se révoltent. Ne vous attachez pas trop à certains des personnages que vous allez croiser, certains pourraient bien défuncter en route, c’est le risque avec cette saga.

En conclusion, « Lonesome Dove » est l’une de ces séries dont on se souvient toute une vie, par sa démesure, le nombre de protagonistes, les rebondissements, l’humanisme et la bestialité chevauchant ensemble dans les grands plaines du Texas. Série marquante, elle est l’exemple parfait du long western sans illusions, mais truffé de traits d’humour. Elle est aussi un bon moyen de découvrir la vie aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cet ultime volume est sorti en 2020 chez Gallmeister, il clôt une aventure singulière et palpitante, une expérience de lecture forte et mémorable.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 2 mai 2021

Jean CASSOU « Les massacres de Paris »

 


Dans ce roman de 1935, Jean CASSOU (1897-1986) place son action en France en 1870 et 1871. Le héros et narrateur s’appelle Théodore Quiche, ami de Siffrelin, un ancien quarante-huitard ébéniste investi dans les milieux de luttes sociales qui va faire son éducation politique.

Le récit débute exactement le 1er janvier 1870. Théodore est issu d’un milieu pauvre et doit travailler sous la férule d’un oncle autoritaire, Joséphin. Il fait connaissance plus en profondeur avec Clémence et Adélaïde, les deux filles de Joséphin, finit même par les convoiter.

Dans cette première partie est mise en scène la vie d’une famille moyenne juste avant et pendant la guerre franco-prussienne de 1870. De cette guerre, nous ne saurons pas grand-chose, sinon que la France essuie une véritable débâcle du côté de Sedan. Théodore découvre la lutte sociale et se politise.

Ellipse de quelques mois qui nous amène à la seconde partie, commençant le 1er janvier 1871, après la défaite de la France et avant l’invasion imminente de l’armée allemande alors aux portes de Paris. Le pays crève de faim, les conditions de travail et de vie sont désastreuses, les miséreux se multiplient, le peuple gronde et va se révolter. Théodore fait partie du Comité Central Communard.

Puis survient la Commune, avec son cortège d’espoirs, d’autogestion et de liberté. Au début du déclenchement de celle-ci, soit dès le 18 mars, Théodore tient un cahier, qu’il abandonne bien vite devant la précipitation des événements. Parallèlement il tombe amoureux de Marie-Rose, c’est avec elle qu’il va combattre au sein des communards.

Historiquement, même s’il n’entre pas dans les détails, hormis pour quelques scènes majeures de la Commune de Paris, en revenant plus longuement sur la semaine sanglante (21/28 mars 1871), ce roman est convaincant, CASSOU utilisant l’outil déjà souvent éprouvé en littérature française, faire vivre un héros fictif au sein d’un événement historique, avec ses repères et ses portraits croisés sur le terrain. Car Théodore rencontre pas mal de figures majeures de La Commune. En revanche, pourquoi accorder autant de place à une histoire d’amour à l’eau de rose, y compris sur les barricades ? Ce procédé alourdit le récit, pouvant même le décrédibiliser. Et ne parlons pas de l’espionnage d’une conversation entre Napoléon III et Joséphine par le sieur Théodore, scène longue frisant le grotesque.

Mais quelques scènes flamboyantes viennent poindre et donnent du volume : « Vois-tu, c’était peut-être un voltairien, mais nom de Dieu, faudrait pas qu’on touche aux curés ! Ni aux sergents de ville ! Ni à la rente française ! On blague, mais on ne plaisante pas. Eh ! Tu l’as eue, ta petite minute d’héroïsme… Le sourire aux lèvres, la rose entre les dents, le cœur haut placé, tu es mort à la française, quoi ! Tout à la française, la rente, les bonnes vieilles chansons… Ton chapeau sur l’oreille, ta badine à la main, tu es allé leur faire voir de quel bois ça se chauffe, un chevalier français, hein ? Qu’est-ce que c’est que ces voyous, qui se permettent… Nous sommes chez nous ici. Nous sommes d’honnêtes gens. C’est à nous, la place Vendôme. Et la Bourse, et les bordels qui sont autour. Nous sommes des français de vieille roche. Nous représentons la galanterie, le libéralisme, les arts d’agrément et la foi de nos pères. Faites vos jeux ! Honneur aux dames ! En avant, les flambards et vive la cascade ! Et puis voilà, un garde national a tiré dans le tas ».

Mais l’inventivité est peut-être ailleurs : Théodore est poète à ses heures perdues, et la poésie de CASSOU se fait jour lors du déclenchement de la semaine sanglante, comme pour rendre lisible l’insaisissable, donner du relief aux actes odieux des versaillais, quand l’auteur semble se fondre dans son héros. Certes, « Les massacres de Paris » n’est pas un immense roman, pourtant il permet de se replonger dans la Commune de Paris et son utopie détruite. Il aurait pu être un roman fort sans ces interminables passages où les amoureux Marie-Rose et Théodore se regardent avec des yeux pleins de cœurs. Les romans se déroulant pendant cette période de l’Histoire de France ne sont pas légion, ils l’étaient encore moins dans les années trente, alors remettons celui-ci dans son contexte et savourons-le au moins en partie pour sa documentation historique. Gardons le plus intéressant pour la fin : il est un témoignage certes indirect mais un vrai hommage aux femmes combattantes de la Commune, celles que l’Histoire a trop eu tendance à oublier, rien pour cela il ne doit pas être laissé de côté.

 (Warren Bismuth)