mercredi 2 février 2022

Isaac BABEL « Chroniques de l’an 18 »

 


Pour terminer ce triptyque consacré aux écrivains controversés et censurés, pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » mené tambour battant par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, et après les destins de BOULGAKOV (mort dans son pays après que plusieurs demandes d’exils lui aient été refusé), ZAMIATINE (mort en exil), terminons par celui d’Isaac BABEL, exécuté par le régime stalinien.

Isaac BABEL (1894-1940) n’est pas l’un des écrivains russes les plus connus en Occident. L’intérêt de ces 19 chroniques rédigées en 1918 est multiple. En effet, quelques mois seulement après la révolution d’octobre 1917, BABEL est allé à la rencontre des habitants d’Odessa et Saint Pétersbourg (s’appelant à l’époque Pétrograd), et ce qu’il en ramène, ce sont de brefs textes descriptifs sur les conditions de vie d’un peuple en miettes.

Ces chroniques sont comme des instantanés, un moment précis, une image figée sur ce que voit et ressent l’auteur. Elles font partie des premiers textes de BABEL (il a alors 24 ans). La position de BABEL est inconfortable dans la Russie bolchevik comme elle l’était sous le tsarisme : juif ayant travaillé pour la Tchéka, il est rapidement surveillé.

Dans ces tableaux, sans prise de position exagérée, BABEL décrit dans ces récits qu’il a décidé de présenter au présent : pénurie générale de matières premières, usines tournant au ralenti, augmentation notoire de la mortalité, sous-alimentation, les seins des mères sont souvent taris d’où le recours à des nourrices, malheureusement peu nombreuses. De plus l’argent manque pour enterrer les morts, des fosses communes poussent de fait un peu partout. « Tous les jours on amène à la morgue les corps des fusillés et des tués. Ils les emmènent sur des traîneaux, ils les déchargent à côté de la grille et ils repartent. Avant, on posait encore des questions – qui a été tué, quand, par qui. Maintenant, on a laissé tomber. On écrit sur un papier « inconnu » et on l’emporte à la morgue. Ceux qui les emmènent sont des soldats de l’Armée rouge, des miliciens, un peu tout le monde ». Et puis il y a la guerre civile, les accidents, le pays ressemble à un vaste charnier. Il en est de même dans les zoos où les animaux meurent de faim, en nombre. Les chevaux, que l’on ne peut plus nourrir, sont abattus par milliers.

BABEL participe aux réquisitions de nourriture et voit donc des gens crevant la dalle. Il dresse un portrait glacial de cette Russie qui vient de basculer. Ce qui est intéressant, c’est qu’il se contente de décrire, ainsi il ne se prononce pas sur le fond : montre-t-il un pays agonisant suite aux siècles de régime monarchiste ou bien un peuple déjà en proie à la misère suite à l’accession au pouvoir des bolcheviks ? Peut-être un peu les deux, mais le lecteur ne peut trancher. Contrairement au régime en place.

Ces chroniques furent écrites ente mars et novembre 1918, elles peuvent constituer les premières d’une longue série sur le bolchevisme au pouvoir. Elles semblent avoir été « oubliées » jusqu’en 1990, peut-être d’ailleurs parce qu’elle furent dès leur rédaction jugées « pornographiques » (sic). BABEL fait preuve d’un anticléricalisme, certes pas offensif, mais bien distinctif dans ces portraits. Lui-même est victime de l’antisémitisme galopant.

À ce jour, seule une édition fut publiée en France, en 1996. Elle est traduite par Cécile TEROUANNE et André MARKOWICZ, est agrémentée de 3 chroniques écrite en 1916 et plus particulièrement axées sur la littérature, le monde des bibliothèques en Russie et l’édition, BABEL y faisant notamment part de son admiration pour MAUPASSANT.

Toutes ces chroniques (les 19 originelles ainsi que les 3 rajoutées), si elles font bien partie de l’œuvre de BABEL, sont néanmoins à part dans celle-ci, puisque lui-même a dit n’être entré en littérature qu’en 1924.

En 1939, Isaac BABEL est arrêté pour Trotskisme et espionnage ainsi que pour une sordide histoire de mœurs. Il est fusillé en 1940 et ce n’est que plus d’un an plus tard que sa famille l’apprend. BABEL fut l’un de ces nombreux écrivains censurés, interdits par le pouvoir bolchevik avant d’être réhabilité en 1954, peu après la mort de STALINE.

 (Warren Bismuth)



1 commentaire:

  1. La démarche journalistique est intéressante, les infos sont brutes et sans atours j'imagine. Mais le pauvre, je vois que cet auteur a aussi pris cher son engagement au service de la vérité...

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