dimanche 25 janvier 2026

George CATLIN « Les indiens d’Amérique du nord »

 


Pour cette nouvelle année, la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres se poursuit avec ce thème « Vous avez du courrier » sur la littérature épistolaire. Il n’en fallait pas plus pour Des Livres Rances puisque « Les indiens d’Amérique du nord » de George Catlin dormait sur sa pile à lire depuis un an. Si ce livre n’est pas à proprement parler un échange épistolaire, Catlin a pourtant rédigé 58 lettres à destination de son lectorat pour rendre compte de l’état des Peuples Premiers aux Etats-Unis, peuples dont il va au devant dans tout le pays au XIXe siècle. Comme il s’agit d’un joli pavé de 657 pages, cette chronique servira aussi de participation au challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés » pour lequel nous présentons des ouvrages de plus de 500 pages, petit jeu toujours orchestré par le même blog. Ce trimestre : l’hiver, bien sûr !

De 1832 à 1839, le peintre George Catlin part à la rencontre des Nations Indiennes d’Amérique du nord et en visite 48 tribus. La première publication de son travail a lieu en 1844. L’auteur revient tout d’abord sur le contexte (les amérindiens ne sont pas encore victimes de génocide, mais son amorce a déjà bien commencé et des peuples ont en partie été décimés) avant de peindre au propre comme au figuré une immense fresque des habits et caractéristiques vestimentaires, coutumes, quotidien, dans 58 lettres destinées au public, afin de témoigner sur une période dont il craint (déjà !) la fin proche. « Venant d’un lieu aussi étrange, où je ne dispose pas de bureau sur lequel écrire ou de courrier pour les expédier, mes lettres sont griffonnées à la hâte dans mon calepin ».

Chaque tribu possède ses particularités, ses rituels, aussi Catlin les rencontre, note tout et retranscrit ses observations. Il n’oublie pas d’évoquer les nombreuses animosités entre les peuples. Par exemple, les Blackfeet sont les plus nombreux et les plus belliqueux, ils sont les ennemis jurés des Crows. La condition des femmes est très difficile. Réduites en esclavage, elles doivent accepter la polygamie.

Catlin s’attarde sur les Mandans, près des berges Missouri dans l’actuel Dakota. Une fois n’est pas coutume, les Mandans sont sédentaires. Ils font visiter leurs wigwams à l’auteur qui les décrit ensuite avec méticulosité, ainsi que les rites funéraires auxquels il assiste, conscient d’avoir accès à un privilège (il suivra d’autres cérémonies plus tard), nombre de Blancs ne se préoccupant par du tout du mode de vie des amérindiens. « Je m’aperçois que la principale raison que nous avons de sous-estimer et de mépriser l’être primitif tient d’ordinaire au fait que nous ne le comprenons pas, et la raison pour laquelle nous ignorons tout de lui et de ses mœurs vient de ce que nous ne nous arrêtons pas à l’étudier, les civilisés ayant trop pour habitude de le considérer comme un être décidément inférieur, une bête, une brute qui n’est pas digne qu’on lui accorde plus qu’une attention éphémère ». Catlin, lui laisse de côté tout préjugé et s’immisce dans le monde fascinant – et parfois inquiétant - des indiens.

La nourriture des peuples vient en grande partie des bisons, c’est la raison pour laquelle les Blancs commencent à les exterminer en très grand nombre, pour affamer les tribus, là aussi l’auteur y revient à plusieurs reprises. Les hommes sont donc de puissants chasseurs, activité principale. Les Amérindiens sont aussi oisifs – les hommes -, très joueurs et ont inventé nombre de jeux de plein air qu’ils pratiquent avec dextérité. Ils possèdent leur propre mythologie (bien sûr inconnue de nous).

Catlin visite ensuite les Minitaree qui cultivent le maïs dans la même zone géographique, avant de se rendre auprès des Sioux et des Puncahs, ces derniers ayant d’ailleurs à cette époque quasiment disparu, l’extinction de masse est en route. Pour toutes les tribus, les fléaux majeurs sont le whisky et la variole, qui tuent énormément. Petit intermède durant lequel Catlin revient sur le prélèvement des scalps ainsi que leur signification. « J’ai vécu chez ces peuples au point d’apprendre à connaître les nécessités de leur vie sur lesquelles pareilles coutumes se fondent, et que par ailleurs j’ai reçu de si nombreux témoignages d’hospitalité de leur part que je me sens obligé, lorsque je peux le faire, de justifier du mieux que je peux les coutumes d’un peuple qui meurt de chagrin et n’a jamais la possibilité de plaider sa propre cause auprès des civilisés ». Les traités existent, ordonnés par les Blancs, et sont prétexte à des déplacements de populations entières afin d’en récupérer les terres.

Visite des Shiennes où l’auteur assiste à des règlements de comptes. D’autre part il rencontre des problèmes après qu’il a peint un indien de profil, une anecdote d’ailleurs assez croustillante ! Mais s’il traverse le pays de long en large c’est aussi pour nous entretenir de la nature luxuriante, des grands espaces, de botanique. Car ce récit est aussi un hymne à la nature sauvage et indomptée, en plus d’être un manuel anthropologique et ethnographique époustouflant de détails.

« Ces derniers temps en effet, je suis devenu si indien que mon crayon a perdu tout appétit pour les sujets qui ont des relents de domesticité ». Direction l’Arkansas à la rencontre des Pawnees, des Camanchees et des Osages (appelés Wa-saw-see dans leur langue). Ces derniers rejettent en grande partie le whisky. Mais les informations ne s’arrêtent pas là, elles sont abondantes et nous pouvons parfois nous sentir noyés devant tant d’éléments à digérer.

Catlin, qui jusque là s’est contenté d’observer et de décrire les peuples amérindiens, évoque enfin sa propre situation, durant un été caniculaire où lui comme les siens a terriblement souffert lors d’un voyage douloureux sous un soleil de plomb et l’arrivée de maladies diverses, dues en partie à l’eau croupie qu’il a fallu ingurgiter. Catlin fut malade, fiévreux, et a bien cru voir sa dernière heure arrivée, alors que d’autres de ses comparses ont eu moins de chance et ont été terrassés.

Retour à des cieux plus cléments, en tout cas pour l’auteur, visite des Kickapoos, qui furent quasiment anéantis dès leur rencontre avec l’Homme Blanc, le pourtant qualifié de « civilisé ». Eux aussi furent déplacés suite à des traités honteux, alors que les Delawares ont quant à eux subi un acharnement absolu de la part des Blancs. Comme les puissants iroquois, décimés presque intégralement. Caltin s’attarde un peu plus sur les Cherokees, principalement installés en Géorgie. Il livre son ressenti, sa stupéfaction, lui qui commence à bien connaître la vie des indiens et les voit disparaître irrémédiablement, impuissant devant une telle sauvagerie.

Ce documentaire est aussi une manière de découvrir la géologie de divers lieux étasuniens ainsi les différentes interactions entre nations Autochtones tandis que Catlin poursuit son voyage et va à la rencontre des Winnebagos, des Menomonis dans l’actuel Iowa, puis des Séminoles, mot signifiant fugitifs, alors que par une certaine ironie 250 représentants de ce peuple sont prisonniers, ils sont issus de la nation Creek.

La dernière longue lettre décrit les populations à la frontière du nord-ouest (en fait près du golfe du Mexique). C’est en fait une puissance synthèse du livre sur les racines, les origines ou la culture amérindienne, c’est aussi une défense affirmée pour ces peuples qui commencent déjà à l’époque à dangereusement péricliter. Le livre se clôt par un appendice sur l’extinction des Mandans. Souvenez-vous : les Mandans ont été l’un des premiers peuples dont Catlin a parlé dans ses lettres. Depuis sa visite, cette nation a disparu, frappée par la variole, le whisky et les attaques d’ennemis. L’auteur termine son récit par une passionnante éventualité toute personnelle de la véritable origine des Mandans, qui pourrait se situer quelque part en Europe, mais je n’en dis pas plus…

Ce copieux et parfois ardu documentaire est préfacé par Peter Matthiessen et la version proposée ici est une édition de 2024 parue dans la collection Terre Indienne/Espaces libres d’Albin Michel, elle est traduite par Danièle et Pierre Bondil, pour ce qui fut sans doute une vertigineuse entreprise, et accompagnée de 18 reproductions couleur de dessins de représentants des peuples, de la main même de l’auteur. En ressort un documentaire époustouflant d’informations, une encyclopédie des Peuples Autochtones du XIXe siècle, avant l’irrémédiable. C’est un monde disparu qui défile devant nos yeux ébahis, pas sûr que beaucoup d’écrivains se soient intéressés au sort des amérindiens à l’époque, ce qui rend ce récit encore plus précieux.

(Warren Bismuth)






7 commentaires:

  1. Choix super intéressant et qui me donne une idée de cadeau, je te remercie ! Et bravo pour le doublé challenge ;-)

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  2. Quelle belle manière de conjuguer ces deux RDV que j'aime tant ! Encore une chronique captivante qui attise ma curiosité !

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    1. Des Livres Rances30 janvier 2026 à 15:37

      Attention la "bête" n'est pas de tout repos !

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  3. Quelle proposition originale (bien que "classique" :)

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  4. Voilà un bel ouvrage documentaire sur ces peuples décimés. C'est très précieux. Bon par contre plus de 600 pages, c'est rude pour du documentaire (mais c'est justifié).

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    1. Des Livres Rances30 janvier 2026 à 15:38

      Je t'avoue que j'ai franchi le col en pas mal d'étapes !

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