Le roman « Eux dont les noms sont inconnus » eut un funeste destin, à la fois stupéfiant et injuste, mais rendez-vous en fin de chronique pour le découvrir.
Années 1930, Oklahoma, période de la Grande Dépression. La famille Dunne, des fermiers, vit chichement, pauvrement et même de plus en plus misérablement. Les tempêtes de poussière (les fameuses « Dust Bowls ») sévissent et étouffent les récoltes et les cours d’eau. Les habitants manquent de tout. Les voisins les plus proches des Dunne sont aussi touchés. Quant aux Dunne, ils finissent par vendre leur piano, ce qui désespère Julia, la femme, ainsi que les deux filles, Lonnie et Myra. Son mari Milt est bien aidé par quelques voisins, alors que le grand-père semble comme absent, observant avec une certaine fatalité l’évolution à la fois des siens et du ciel.
« Pendant longtemps, la jeune fille avait considéré la banque comme une aide publique à ceux qui avaient urgemment besoin d’argent pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. Toutefois, plus elle en apprenait sur les différents fonctionnements et sur les familles dont le dur labeur et les sacrifices contribuaient à son existence, plus elle la voyait comme une entreprise mercenaire qui tirait de juteux profits des malheurs et de la situation désespérée d’autrui ». Car en Oklahoma on finit par désespérer de tout, par ne même plus croire en Dieu, d’autant que les récentes lois gouvernementales mises en œuvre pénalisent encore un peu plus les fermiers.
La météo rythme le déroulé du roman et devient cauchemar. Le récit, âpre et désolé, prend alors une allure de dystopie avec ces séquences de tempêtes de poussière apocalyptiques. Mais c’est aussi le romanesque qui s’impose, car les protagonistes sont peints avec grande crédibilité et sensibilité, ils ne sont pas d’un bloc, vivent, réfléchissent et agissent, le romantisme s’invite parfois à la table, balayé en un coup de vent de poussière.
« On a un beau pays, un grand pays riche comme on en trouve partout dans le monde, j’pense, et si les choses étaient en ordre, on s’en sortirait tous très bien. Y’a beaucoup d’argent bloqué quelque part et l’vieux Moon me disait samedi qu’il avait entendu le président dire à la radio qu’un tiers de la population était pauvre comme nous, parfois plus, et qu’il leur manquait de tout. D’après lui, les riches ont tout ce qu’il leur faut. Vous croyez quand même pas qu’un homme peut gagner honnêtement un million de dollars, pas vrai ? ».
« Eux dont les noms sont inconnus » est un roman qui pourrait être qualifié de prolétarien, d’anticapitaliste aux gammes pacifistes. On est étonnés du rôle majeur des femmes pour l’époque, qui ne sont pas des bibelots que l’on sort du placard pour faire joli. Elles sont fortes et courageuses, à l’image de Mrs Starwood, une voisine qui a perdu son mari et qui l’une des premières décide de partir vers l’ouest, immédiatement suivie des Dunne qui finissent pas abandonner cette vie ingrate. Sauf le grand-père qui reste sur ses terres. Le roman surprend par des dialogues riches entre plusieurs générations de fermiers, qui s’écoutent, se respectent, malgré une totale désillusion : « On peut pas s’mettre en grève contre la poussière ». Le roman ne s’apprivoise pas facilement tant il est sauvage, les détails du quotidien nombreux, les personnages comme insaisissables tant ils sont en mouvement à l’intérieur d’un périmètre pourtant restreint. Il faut attendre les 2/3 du livre pour que les Dunne partent enfin vers ce nouveau monde, la Californie.
La décision de partir prend peut-être forme après le suicide d’un voisin, la peur que tout le monde crève dans ce pays aride d’une manière ou d’une autre. L’exil, comme une ultime espérance. La Californie comme but à atteindre. Mais là-bas, l’herbe n’y est pas plus verte. En tant que travailleurs cueilleurs itinérants, les Dunne connaissent la violence capitaliste, l’égoïsme, la prison pour certains, mais aussi les syndicats, la grève et la solidarité.
« Ces gros bonnets considèrent chacune de ces grandes vallées comme une usine, et si c’est une usine pour eux, c’en est une pour nous. On est plus des fermiers, pas plus qu’un homme travaille dans une usine de chaussures est un cordonnier. On est comme les ouvriers qui fabriquent des automobiles, sauf que nous, on fabrique de la nourriture qui est ensuite transportée dans des camions à remorque ou des trains frigorifiques de plusieurs kilomètres de long. On forme un ensemble des pièces détachées qui peuvent pas agir seules parce qu’on a pas un seul hectare à nous où poser nos pieds. On fabrique de la nourriture et nos patrons, qu’on voit jamais, la vendent au monde entier. On est plus vivants qu’avant, et ils nous brutalisent pendant qu’on a la tête baissée pour qu’on oublie qui on est ».
Le roman d’une grande oralité se termine en feu d’artifice avec un long discours syndicaliste et anti-capitaliste aux relents libertaires prononcé par un Milt qui n’a jamais autant parlé de sa vie.
Le destin de ce roman, je le disais, est stupéfiant. En effet, écrit à partir de 1937, les premiers chapitres ainsi que les notes de terrain tombent en 1938 entre les mains d’un certain John Steinbeck, qui s’empresse d’écrire un roman en partie d’après ces notes. Quant à Sanora Babb, très occupée, elle ne parvient pas à terminer le sien. Elle le boucle pourtant en 1939. Il est refusé catégoriquement. En effet, un autre roman traitant du même sujet fait alors un carton : « Les raisins de la colère » de… John Steinbeck ! Oui, celui qui s’est inspiré des notes de Sanora Babb. Il est vrai que les points communs sont nombreux. Outre que les principaux protagonistes sont une famille venant d’Oklahoma et représentée par plusieurs générations, outre que c’est bien le Dust Bowl qui est le héros caché, que les personnages sont pauvres, en quête d’un avenir meilleur qu’ils voient en la Californie, Steinbeck va jusqu’à reprendre une scène d’enfant mort-né présente dans le roman de Sanora Babb. Nous tenons là une fois de plus une preuve d’invisibilisation de la femme dans la culture et les arts, dans une domination viriliste et misogyne qui écrase la femme dans son ensemble.
Enorme paradoxe : Steinbeck est connu pour avoir été un romancier engagé (même s’il l’est beaucoup moins que la réputation qu’on a voulu lui coller), il paraît pourtant presque tiède devant les personnages de Sanora Babb qui réfléchissent de plus en plus en syndicalistes, en tout cas en citoyens lucides contre l’Etat. De belles pages offensives émaillent le récit. Pourtant c’est John Steinbeck qui tirera les marrons du feu. Ce n‘est qu’à l’âge de 95 ans que, sur la proposition d’un éditeur, Sanora Babb se met enfin à corriger les épreuves de son roman. Nous sommes alors en 2002. « Eux dont les noms sont inconnus » sort enfin, en 2004, Sanora Babb a 97 ans, elle s’éteint l’année suivante. Ce précieux roman vient d’être enfin traduit en 2025 par Thierry Beauchamp qui offre une préface somptueuse de détails sur l’itinéraire de ce texte maudit récemment paru aux superbes éditions du Sonneur.
https://www.editionsdusonneur.com/
(Warren
Bismuth)

Quelle histoire ! Encore un truc qui écorché sérieusement l'image de Steinbeck... En tout cas ça donne furieusement envie de lire ce roman !
RépondreSupprimerSteinbeck semble en effet avoir "pillé" plusieurs œuvres sans aucun scrupule. Et ce roman est génial !
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