dimanche 18 janvier 2026

Stig DAGERMAN « La dictature du chagrin & autres textes amers »

 


Les 22 articles qui composent ce recueil furent rédigés entre 1945 et 1953, notamment pour des journaux, car c’est ici la casquette de journaliste que le suédois Stig Dagerman (1923-1954) prend (il fut aussi romancier, essayiste et nouvelliste).

En bon anarchiste déterminé, Stig Dagerman critique d’abord la démocratie telle que les gouvernements l’utilisent, la trouvant destituée de sa propre définition. Il évoque aussi l’anarcho-syndicalisme (Dagerman fut membre du syndicat S.A.C.), défend l’opposition au nom de la liberté individuelle. Dans ses articles, Dagerman se dévoile comme humaniste, empathique mais sans beaucoup d’espérance. Pacifiste et témoin de guerre, il est aussi démocrate.

Dans son pessimisme, Dagerman utilise pourtant l’humour : « Mais non, les fermetures éclair suédoises sont de bonne qualité et les subventions allouées aux écrivains représentent la valeur d’une demi-torpille et environ le dixième d’un canon de DCA, selon les calculs qui ont été faits. C’est probablement ce dixième qui a si malencontreusement empêché notre défense antiaérienne d’ouvrir le feu au cours des premières années de la guerre ; on a d’ailleurs pu remarquer une très nette amélioration dans ce domaine dès qu’il a été question de réduire les subventions en question. Si tout n’est pas encore parfait, c’est certainement la faute des crédits alloués à la recherche scientifique, qui doivent aussi priver notre pays d’un morceau de canon ».

Les thèmes abordés dans ce recueil sont variés et multiples. Dagerman analyse, notamment lorsqu’il convoque l’écrivain pour en retenir son état, tout comme celui du lectorat, qu’il n’épargne d’ailleurs pas. Quant à l’écrivain, « Lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence », il devient prisonnier, car Dagerman sait se faire cynique et désabusé.

Mais une valeur est placée avant tout le reste, écrase et devient un porte-drapeau : la liberté. Comme chez Tchekhov et malgré une approche fort différente, elle s’immisce en chaque phrase, en chaque pensée, elle porte l’espoir et le sens du collectif. Dagerman constate ensuite les écueils de la parentalité, se basant sur les écrits de Jonathan Swift auquel il fait répondre Kafka.

Quelques aphorismes surgissent du texte, comme ce « Et quel peut bien être le but des parades militaires si ce n’est de nous faire oublier que la guerre est quelque chose de laid et de sale ? », car Dagerman revendique haut et fort son pacifisme.

Dagerman est en France en 1947-1948, en résulte ennui et tristesse. Cinq textes de son séjour sont ici publiés. L’auteur aurait dû en fournir bien plus comme stipulé dans son contrat, mais n’en trouve pas la force. S’ensuit un beau récit de voyage en Hollande et Belgique, puis retour aux quartiers populaires de Paris ainsi que dans une banlieue grise où Dagerman rencontre des prolétaires et en tire quelques pages à la manière d’un Zola ou d’un Meckert, avant d’évoquer les émeutes de la faim et les grèves de 1947.

Justement, il présente le roman « Nous avons les mains rouges » de Jean Meckert comme un grand roman de la résistance et de la désillusion. Il faut d’ailleurs bien reconnaître que plusieurs forces de conviction de Dagerman peuvent ramener indéniablement à Jean Meckert, tout en faisant beaucoup penser à la philosophie et les valeurs de Albert Camus. Même sujet, la deuxième guerre mondiale, avec l’évocation d’un résistant mort pendant la guerre suivi des cicatrices laissées en France.

Stig Dagerman a milité dès 18 ans, a vécu sans mère, qu’il a rencontrée brièvement alors qu’il avait 19 ans, il ne donnera d’ailleurs pas suite à cette entrevue. Dagerman fut un militant anarcho-syndicaliste, un pacifiste convaincu ainsi qu’un homme désespéré. Il met fin à ses jours en 1954 dans son garage.

« La dictature du chagrin & autres textes amers » est un livre majeur pour qui veut connaître Stig Dagerman qui s’y met à nu, porte son lectorat vers ses propres valeurs, ne les clame pas en slogan ni en dogme. Ces articles sont ceux d’un homme entier, juste, pur et bien sûr au fond de lui idéaliste. Le recueil est sorti en 2009 puis réédité en 2023 aux éditions Agone (qui ont par ailleurs publié d’autres de ses livres) et il est une radiographie pessimiste du monde d’après-guerre. Il est traduit et postfacé par Philippe Bouquet, spécialiste de Stig Dagerman.

https://agone.org/

(Warren Bismuth)

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