dimanche 20 septembre 2026

Leon Ray LIVINGSTON « D'un océan à l'autre »

 


En avant-propos, méfions-nous de ce faux ami, le sous-titre « Sur la route avec Jack London ». Si Leon Ray Livingston (1872-1944) revendique pleinement cette appellation, c'est-à-dire ses aventures avec un Jack London à l'aube de son prestige en 1894, les documents historiques sont pourtant tenaces et ne font état d'aucun contact entre les deux hommes avant 1907. Dans « D'un océan à l'autre », Livingston raconte sa vie de hobo, de vagabond du rail aux côtés de Jack London, tous deux liés à la vie à la mort pour « brûler le dur » (se déplacer sur, sous ou dans des trains clandestinement, sans payer). Si l'un et l'autre ont largement pratiqué la clandestinité dans les trains étasuniens, il semble impossible qu'il l'ait fait ensemble, comme le rappelle Thierry Beauchamp (également traducteur) dans sa très éclairante préface sur le contexte de ce livre.

Livingston imposteur ? Reconnu de son vivant comme affabulateur, mégalomane, adorant se mettre en scène même pour des anecdotes auxquelles il n'a nullement participé, il faut pour le moins attaquer ses récits avec la prudence nécessaire (il était surnommé N°1, vous voyez le genre). N'avons-nous pas connu nous-mêmes ce pote encombrant, qui parle fort, qui gesticule et se vante, qui prend aux autres leurs propres anecdotes pour en faire sienne, qui se place sans cesse en avant, en héros, en redresseur de torts, qui ne peut s'empêcher d'inventer sa vie (la vraie ayant dû sans doute être un brin décevante), d'une manière un peu beauf et surtout pathétique. Méfiance donc. Mais ce qui est certain, c'est que Livingston a bel et bien vécu une jeunesse mouvementée, faisant le trimard depuis ses 13 ans.

Ceci dit, « D'un océan à l'autre » est un document de première bourre sur le monde des hobos, ces vagabonds qui sautaient sur les trains pour voyager à l’œil, prétextant la recherche d'emploi dans une autre ville souvent alors inconnue. Ce monde est ici dépeint sans ombre, pleinement. La (fausse) rencontre avec Jack London aurait eu lieu en 1894, ils auraient convenu de « suivre la piste enfumée » ensemble (brûler le dur, donc), London déjà en partie attiré par l'alcool, Livingston en abstinent.

« D'un océan à l'autre » est un document important sur le fonctionnement des trains de l'époque ainsi que sur les compagnies ferroviaires et leurs employés, qui cherchent à chasser les resquilleurs afin d'être bien vus, ces resquilleurs jouant au chat et à la souris avec les contrôleurs et les flics, des vagabonds sans foi ni loi qui parfois se dépouillent entre eux, certains peuvent même être armés. Les trimardeurs se nomment « touristes » ente eux. Et bien sûr l'alcool coule à flot, la déveine colle aux basques.

Quelques scènes marquent les esprits, je pense à cet employé du rail qui use d'un lourd morceau de fer lesté au bout d'une corde qu'il fait descendre entre deux wagons à la manière d'un pendule pour déloger les clandestins. Nombreuses sont les personnes que les hobos rencontrent durant leurs périples. En effet, entre deux voyages, ils se frottent aux habitants pour aider, gagner de quoi bouffer, ou bien ils font la manche pour obtenir de quoi être hébergés une nuit dans des hôtels spéciaux pour hobos. Ils savent pertinemment qu'ils risquent la prison, voire des peines de travaux forcés. Le document regorge d'expression ferroviaires ou propres aux hobos, et rien que ceci est un petit régal.

Dans « D'un océan à l'autre », guigne et veine cohabitent quasi quotidiennement. Pour ce qui est des souvenirs personnels, bien sûr Livingston se donne le beau rôle, bien sûr il brille en société, il gouaille jusqu'à plus soif et fat marrer ses comparses par de bons mots toujours pertinents. Mais il ne faut pas prendre ce récit au pied de la lettre, plutôt comme un recueil de divers témoignages. Il se lit un peu comme un roman d'aventures avec un fond avéré mais des personnages réels dans lesquels l'auteur se love de manière fictive.

Pourquoi « D'un océan à l'autre » n'est écrit qu'en 1917, soit 23 ans après les faits ? Jack London est mort l'année précédente, peut-être que dans la tête de Livingston, il ne pourrait plus témoigner des mensonges le concernant dans ce livre ? Mais ceci n'est que pure spéculation. En revanche ce qui est certain, comme le rappelle Thierry Beauchamp dans sa préface, c'est que Charmian, la veuve de Jack London, s'oppose à la sortie du livre en l'état : « Elle lui demanda [à Livingston, ndddlr] de ne jamais plus associer le nom de son défunt époux à l'alcool et de ne jamais plus insinuer qu'il ait pu être aidé à écrire ses œuvres ». Et d'une manière élégante et faussement farceuse, Charmian conclut par ce cinglant « Si j'étais « méchante », je pourrais révéler que Jack et vous n'avez jamais été compagnons de route », ce qui paraît d'une grande limpidité sur la création pure et simple de cette amitié entre Livingston et London, Charmian ayant découvert le bien peu honnête subterfuge.

« D'un océan à l'autre » est paru en 2026 aux éditions du Sonneur, déjà coupables du merveilleux « Vagabonds de la vie » de Jim Tully, justement sur le monde des hobos, Tully ayant lui-même bien connu cette existence. Pour aller plus loin dans cet univers, il faudra absolument vous reporter à un autre auteur ayant été très tôt embarqué dans ce mode aventurier, et qui rassemble ses souvenirs dans un somptueux livre, « Les vagabonds du rail ». Son nom ? Jack London !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

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