mercredi 23 septembre 2026

Pauline PEYRADE « Les habitantes »

 


Les éditions de Minuit semblent être victimes d'un virus de redondance dans ses titres : après « La maison vide » de Laurent Mauvignier et « La maison hantée » de Michèle Audin en 2025, voici donc « Les habitantes » de Pauline Peyrade. Et après mon cuisant échec à la lecture du « Viens Élie » de Jonas Sollberger (un premier bref roman sans personnalité, prenant au vol les règles littéraires de Laurent Mauvignier (justement) et Marguerite Duras en de nombreuses redites d'une grande pénibilité), je me devais une revanche envers Minuit que j'affectionne tout particulièrement.

Une maison située près d'un hameau. Y vivent la narratrice Emily et sa chienne Loyse. La maison appartenait jadis à la grand-mère Moune, décédée, et doit être mise en vente par la famille. Or, Emily refuse de quitter les lieux et s'attire ainsi les foudres de ses proches. Son amie et voisine Aude lui permet d'accomplir de petits boulots qui la font vivoter. Emily reçoit régulièrement des lettres de sa famille, l'exhortant à accepter la vente de la maison. Mais Emily la solitaire est inflexible : elle restera.

« Les habitantes » est un roman déroutant. S'il reprend les codes du roman moderne rural, style très en vogue actuellement en France, c'est pour mieux les tordre. Dans une écriture soignée et poussée, à la fois rêche et poétique, Pauline Peyrade déploie un certain talent pour planter une atmosphère singulière, tout aussi inquiétante que sereine, avec des phrases brèves qui percutent la pensée. Mieux, ses humains ne sont pas, ne sont plus au cœur du récit, l'humain ne devenant qu'un animal parmi d'autres. Le rôle de la nature, de la faune, est immense (ce plan avec la découverte d'un héron mort est de toute beauté) dans un scénario resserré à l'extrême, les incursions dans le passé familial au sein de la maison, en petites touches anecdotiques. Car Emily y a vécu seule avec Loyse et Moune.

« Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries, à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir ». Car « Les habitantes » est une ode à la nature, à la sauvagerie. Emily elle-même est devenue sauvage à son contact. C'est également un roman sur la mémoire des lieux, sur la façon d'habiter le monde, sur l'aspect mortel du Vivant, où animaux et humains sont enfin sur le même plan, partageant le même habitat : le monde, ici délimité par la maison. Cette Emily qui résiste pour un lieu, c'est un peu ces migrateurs qui reviennent chaque année sur le même territoire, ou ces animaux qui passent leur vie au même endroit. On pense bien sûr à la parabole du feu : malgré les éléments, que ce soit des lettres ou des flammes, des êtres restent attachés à leur terre, quitte à périr avec elle. Le texte peut aussi entrer en écho avec les luttes des Zones À Défendre.

« Les habitantes » est un roman déconcertant par sa structure, par son rejet des règles (ici administrative), rendues dérisoires devant la force de la nature, mais aussi par son aspect décharné, jusqu'à Emily qui se satisfait de peu, juste d'une symbiose avec ce qui l'entoure, qui profite du moment malgré l'irrémédiable, comme pour savourer les derniers instants, les rendre éternels, alors que l'humain est relégué, n'est plus tout puissant devant la nature.

« Protégée par ses écailles dorées, sa peau nappée de mucus, la tanche occupe le fond de l'eau. Son ventre jaune s'envase, des branches de cornifles touchent ses flancs, petite forêt nageante, confite dans l'onde troublée de l'étang. Elle demeure nageoires rondes, immobile, insensible, au manque d'oxygène, aux variations de la température ». Car cette maison, c'est l'allégorie du monde tout entier, celui que nous habitons, et que le réchauffement climatique et le désastre écologique pourraient nous forcer à quitter malgré nous si nous ne prenons pas soin du Vivant dans son ensemble.

Coup de maître pour ce deuxième roman, tellement plus altruiste et original que le premier de l'autrice, « L'âge de détruire ». Un roman généreux mais aussi une alerte sur l'état de notre planète. Espérons que ce texte fera date. Décidément les éditions de Minuit n'en sont pas encore à faiblir dans leur ligne éditoriale (oublions ce « Viens Élie ») et se situent toujours du côté de l'avant-garde, c'est encore le cas pour « Les habitantes », superbe alarme dans un monde qui s'étiole, roman paru en 2026.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

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