mercredi 18 juillet 2018

Rafael MENJIVAR OCHOA « Ma voix est un mensonge »


Ce n’est pas si souvent que l’on a l’opportunité de lire un auteur Salvadorien de par nos contrées, c’est pourtant possible grâce au talent de dénicheur de Quidam éditeur. Voici un polar très particulier dont je vais tenter de vous dresser le scénario de manière aussi peu confuse que possible. Le narrateur dont nous ne connaîtrons pas l’identité travaille dans une station de radio pour laquelle il joue de sa voix ambivalente dans des feuilletons radiophoniques après avoir été acteur de théâtre, accompagné par Gudalupe Frejas, sa partenaire professionnelle, qui lui donne la réplique. Seulement, il joue toujours les méchants, les ordures. Possédant une certaine notoriété auprès des fidèles auditeurs, il est impossible de lui laisser tourner pour des publicités, sa voix serait immédiatement associée à ses rôles de salauds. Donc il se retrouve au chômage.

Sur ces entrefaites Gudalupe décède, c’est là qu’il réalise qu’il l’aimait. Son ombre va d’ailleurs hanter le récit. Un ténébreux service spécial de police propose à notre narrateur sans le sou un contrat fort juteux mais qui n’est pas sans risque et dont voici les données : un type châtain a assassiné un révolutionnaire qui devenait gênant pour le pouvoir. Le meurtrier, prisonnier politique, serait mort, le narrateur est recruté pour jouer son rôle vocal, avouer le crime auprès de journalistes et donner toutes les preuves de l’assassinat en se faisant passer pour le meurtrier afin de faire croire qu’il est bien toujours vivant.

Ce roman est celui des faux-semblants : du faux paralytique en passant par la fausse veuve (quoique !) puis par la fausse amoureuse, les fausses infos des journaux. Pour les défunctés c’est pareil, il n’est jamais clairement dit qu’ils sont bel et bien morts, et si ça l’est, c’est parfois démenti quelques pages plus loin. Où est la vérité ? Y’en a-t-il une d’ailleurs ? Et ne peut-elle pas jaillir de fausses preuves ? C’est le bal des masqués dans ce polar atypique. Un personnage peut être un bras armé du gouvernement tout comme un leader de la guérilla. Les convictions sont sans cesse chahutées, discutées, infirmées. Qui sont les interlocuteurs ? Qui est cette Maria qui semble tomber amoureuse du narrateur plus vite que l’éclair ? Et où diable se déroule l’action ? Au Mexique sans doute, même si rien n’est précisé. Même chose pour l’époque, on aurait tendance à la situer en 1956, mais là non plus rien n’est sûr.

Une spirale infernale qui procède par informations aussitôt contredites pour un récit haletant, sans temps mort (la brièveté du roman lui donne encore plus de force) et résolument politique. L’ombre de KAFKA semble planer à chaque page. Derrière les semelles collantes d’une intrigue sombre et poisseuse, l’auteur sait agrémenter son exposé de quelques tirades drôles échouées là comme un cheveu sur la soupe (même si l’un des personnages principaux est chauve).

Le titre est sacrément bien trouvé, car la voix humaine et le mensonge sont les deux piliers de ce bouquin déstabilisant – le premier titre édité était « Les années flétries », bien moins parlant - qui est le premier volet d’une trilogie baptisée « De certaines façons de mourir… » (d’ailleurs est-ce vraiment une trilogie ? là aussi les cartes sont brouillées), c’est aussi une nouvelle réédition (de 2018) et accessoirement un pur régal. Attendons les rééditions des prochains tomes, si elles sont du même tonneau, nous n’avons pas fini de nous délecter, ne les ratez pas. L’auteur est décédé en 2011.


(Warren Bismuth)

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