samedi 13 octobre 2018

Joseph ANDRAS « Kanaky – sur les traces d’Alphonse Dianou »


Après un formidable et très remarqué « De nos frères blessés » (Goncourt du premier roman 2016, prix refusé par l'auteur), Joseph ANDRAS, reprend sensiblement les mêmes ingrédients un peu plus de deux ans plus tard pour ce « Kanaky ». Récit historique basé sur les tristement célèbres événements de la prise d'otages de la grotte d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie en avril/mai 1988.

Même si les relations, bonnes et surtout mauvaises, entre la France et la Nouvelle-Calédonie sont anciennes, avec ces drames, ces meurtres, ces déroutes (l'auteur en dresse un bref historique très instructif) le point culminant semble se profiler avec le « référendum Pons » sur l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en septembre 1987 et le boycott par les indépendantistes, suivi du « statut Pons » en 1988, très défavorable aux « Kanak » (les indépendantistes). Puis c'est l'escalade jusqu'à l'attaque de la gendarmerie de Fayaoué le 22 avril 1988 par les indépendantistes, tuant quatre gendarmes avant la prise d'otages dans la grotte Watetö de l'île d'Ouvéa qui se soldera par 19 kanak tués ainsi que 2 gendarmes.

Cela, ANDRAS le raconte à merveille dans ce bouquin historique très documenté, très militant, très critique sur la politique française de colonisation en Nouvelle-Calédonie. Le but avoué du projet littéraire : « Comprendre qui était Alphonse DIANOU, par-delà la prise d’otages suffisamment documentée, et saisir ce qui le mit en mouvement ; raconter à travers la trajectoire d’un individu une lutte collective aux racines fort anciennes ; donner la parole à celles et ceux que cette histoire implique en premier lieu et n’être qu’une courroie, narrateur assemblant comme il le peut les morceaux vivants et disparus ».

Au coeur de ces événements, Kahnyapa DIANOU (Alphonse DIANOU pour la France), chef de file du mouvement indépendantiste kanak aux côtés de Jean-Marie DJIBAOU le « leader » du FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste). DIANOU est l'un de ces utopistes non violents adepte de GANDHI, que le pacifisme a forgé mais aussi déçu. Les témoignages sont formels : DIANOU, homme croyant, d'une foi pure, contre l'usage des armes à feu, ne peut avoir tué de gendarmes ni même ordonné de tirer sur eux. Répondre sur ce point est d'une importance capitale car DIANOU est mort lors de l'attaque de la grotte d'Ouvéa par des forces françaises soucieuses d'en libérer les otages.

C'est d'autant plus crucial que l'assaut des forces de l'ordre a lieu pendant l'entre-deux tours de l'élection présidentielle française durant laquelle chiraquiens et mitterrandiens ne vont cesser de s'envoyer des peaux de bananes ou des savonnettes mouillées entre les pattes. Tous les coups sont permis ! Il semble que c'est bien du côté de l'atoll d'Ouvéa que le résultat final se joue, l'enjeu politique calédonien est énorme, donc chaque parti va mettre le paquet, oubliant juste accessoirement que derrière cette tragédie il y a des êtres humains et un peuple. Le contexte politique de l'époque en métropole est majeur et biscornu dans cette affaire : en effet, depuis 1986 la France vit sa première cohabitation, la gauche préside mais la droite décide, les couteaux sont aiguisés et les grenades prêtes à exploser, d’autant que les médias sont friands de cette lutte sans merci entre deux partis politiques historiquement ennemis, le P.S. et le R.P.R.

Dans cette quête de la vérité, ANDRAS réalise un vrai travail journalistique, collectant  les archives, allant sur place rencontrer divers témoins de tous bords, maîtrisant jusqu'à la perfection la mise en place et en scène des indices car, s’il sait bien d’où il vient, il n’en oublie pas sa famille de combat, celle du cœur : « ʺJ’aimais la Franceʺ, écrivit encore le général dans ses mémoires ; je l’aimais aussi, sans imparfait, mais s’il faut un récit au pays, n’empruntons pas la plume des puissants – le nôtre s’écrit à l’encre des omis, des sans-parts, des incomptés, de ceux ʺqui ne sont rienʺ ». Deux fils conducteurs se répondent à chaque chapitre : son enquête actuelle et, en italiques, les événements de l'époque, jour après jour, présentés sous forme de compte à rebours jusqu'à l'attaque de la grotte. C'est extrêmement minutieux, extrêmement sérieux et, ce qui ne gâche rien, extrêmement bien écrit.

Le boulot d'ANDRAS n'est pas sans rappeler celui d'Eric VUILLARD : s'appuyer par exemple sur une photographie pour la faire parler, lui faire raconter le passé, jusqu'à désincarcérer le détail. Tout comme dans « De nos frères blessés », ANDRAS s'insurge contre la colonisation. La première fois elle était traitée pendant la période de la guerre d'Algérie avec la figure de Fernand IVETON, militant communiste guillotiné par l'État français, ici elle est dénoncée par le biais de DIANOU et du drame d'Ouvéa. Et les deux résultats littéraires sont proprement prodigieux. ANDRAS est déjà un grand à seulement 35 ans. Sa force est aussi dans son intérêt plein mais mesuré, sa compassion non aveugle. Il ne voit pas en DIANOU une figure parfaite à laquelle lui, Joseph ANDRAS, aurait aimé ressembler : « J’admets n’être guère sensible au verbe religieux d’Alphonse DIANOU et de certains des siens, fondations matérialistes obligent, mais là n’est plus la question puisqu’ils ont une réponse, la seule qui vaille, Dieu ou non, en cette Terre combien mal ficelée : ne pas plier ».

Avec ce « Kanaky » il frappe très fort, et son bouquin sorti chez Actes Sud peu après la grand-messe de la rentrée littéraire 2018 ne s'est de fait positionné sur aucun prix. Pourtant il est à mon avis sans doute LA véritable sensation de cette rentrée, un sans-faute absolument éblouissant et se terminant comme une apothéose avec une bibliographie solide et même très imposante sur le sujet développé, pour bien montrer que l'auteur n'a rien laissé traîner. Son enquête lui aura pris deux ans et demi de sa vie, et le moins que l'on puisse dire est que ce ne fut pas du temps perdu. Bravo.

(Warren Bismuth)


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