mardi 27 août 2019

Bérangère COURNUT « De pierre et d’os »


Wahou. Voilà le premier mot qui me vient à l’esprit en terminant la lecture de « De pierre et d’os », second ouvrage de Bérangère COURNUT aux très belles éditions du Tripode. 220 pages d’un récit superbe, suivies de quelques clichés qui ont inspirés l’auteure pour l’écriture de son roman. Et pourtant, encore une fois, j’ai failli passer à côté : explications.

Avant de commencer un ouvrage j’ai l’habitude de me repaître de la quatrième de couverture, du fameux résumé, qui me permet d’ordonner mes lectures en fonction de mes envies, de mes besoins du moment. Les quelques lignes lues me ravissent : une jeune femme, inuit, se retrouve séparée de sa famille par une fracture dans la banquise. Mon imagination galope et j’imagine déjà une épopée survivaliste. Manqué. Déception de prime abord, puis une pointe d’agacement : les quatrièmes, de plus en plus, m’induisent en erreur. Heureusement Bérangère COURNUT écrit merveilleusement bien, immersion totale en vue.

La jeune héroïne de ce roman initiatique se nomme Uqsuralik, qui signifie mi-ours, mi-hermine. Réveillée par ses règles que l’on devine être les premières de sa vie, l’adolescente sort de la tente familiale et fait quelques pas dehors en regardant le sang couler. Un grondement, une vibration, la banquise se sépare et chaque morceau part à la dérive : d’un côté l’adolescente, de l’autre un père, une mère et un petit frère. Le père n’a le temps que de jeter à sa fille un petit paquetage fait avec la peau d’un ours, contenant quelques outils. Le brouillard bouche l’espace, bientôt Uqsuralik est seule.

Elle ne se démonte pas, la voilà partie pour retrouver la terre ferme et éventuellement d’autres nomades chez lesquels elle pourra trouver refuge. La jeune fille a la tête froide : cheminant, elle finit par tomber sur une meute de chiens, une femelle et quatre mâles, déjà excités par l’odeur du sang, qui ne songent qu’à se ruer sur Uqsuralik pour la dévorer. La femelle, Ikasuk, la défend et notre héroïne n’hésitera pas à tuer l’un des chiens pour se nourrir car elle a peu de chance lorsqu’elle s’essaie à la chasse.

Ses pas la conduiront vers d’autres êtres vivants, avec lesquels elle traversera la vie, faite de famines parfois, de tabous qu’il faut respecter, d’esprits plus ou moins bienveillants, d’amulettes, de repas qui nous sont complètement étrangers : « Une pâte gluante au milieu de laquelle on distingue de petits os. Il s’agit de mergules enfermés là depuis l’automne dernier (NDLR : plus d’un an) et qui ont pourri, fermenté avec leurs plumes et leurs entrailles ».

C’est donc l’histoire d’une vie, d’Uqsuralik, que nous suivrons toute jeune fille, jusqu’à sa mort, où l’on rencontrera des hommes bons et des hommes mauvais, des femmes exceptionnelles, comme Sauniq par exemple.

En dehors de la magnifique écriture de Bérangère COURNUT, j’ai appris une foule de choses des rituels Inuits, que je ne pouvais même pas imaginer. Les nouveau-nés choisissent eux-mêmes le prénom de leurs ancêtres disparus, tant et si bien que l’enfant de X peut aussi être la mère de X car en prenant le prénom il prend aussi l’âme de la personne décédée. On assiste parfois à des dialogues étranges auxquels il faut s’habituer où certains parents nomment affectueusement leur enfant « petite mère » : il nous appartient d’être attentifs pour ne pas tout mélanger. Ceci n’est qu’un exemple, l’ouvrage regorge d’informations enrichissantes tant sur le plan humain que sur le plan intellectuel. Notons notamment que le récit est émaillé de chants traditionnels où les familles racontent leurs histoires de vie, où l’on récite des poèmes protecteurs ou mystiques.

Ce roman est un roman initiatique où Uqsuralik va devoir apprendre à devenir une femme, un individu autonome et singulier, cet individu mi-ours mi-hermine qui lui confère des pouvoirs particuliers et qui se mêle autant aux hommes et à leur chasse, qu’aux femmes et au tannage des peaux. On s’attache énormément à ce personnage, qui ne doit pas être aussi fictionnel que cela d’ailleurs. Résolument féministe aussi :

« Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers »

J’affirme sans peine que notre héroïne, tout comme la majorité des femmes du roman d’ailleurs, n’ont finalement que peu besoin des hommes, c’est une autre société que l’on nous donne à voir, même si l’on constate certaines dérives patriarcales (rien n’est idyllique).

Le Tripode choisit de ne publier qu’un seul livre lors de cette rentrée littéraire : pas besoin d’en publier plusieurs quand on propose un roman d’une telle qualité. Wahou, bis repetita.


(Emilia Sancti)

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