C’est en bibliothécaire désabusé de la New York Public Library que herman melvill (sans majuscules, l’homme se voyant comme terne) se présente à nous. Misanthrope de 41 ans, « de petite taille, un peu bedonnant », herman melvill jette un regard sombre et agressif sur le quartier de Manhattan où il réside. Il définit l’art, vu comme utilité et ressource vitale, en un monologue délirant aux accents brutaux, comme vomi. Les rares phrases (sur 117 pages !) sont éructées, souffrent comme lui, porteur d’un « sévère affaissement de l’arche interne du pied », handicap sur lequel il revient régulièrement.
Cet homme sans majuscules n’est rien, ce qui nous ramène aux personnages désenchantés, mélancoliques de Fernando Pessoa. Par dépit, peut-être par ennui, ce narrateur se met à étudier la vie de son célèbre homonyme, l’écrivain Herman Melville (avec majuscules comme il se doit), engloutit des biographies décevantes, car les auteurs « n’ont pas réussi à le capturer ». Car Herman Melville reste une énigme et semble insaisissable.
En un long souffle ininterrompu dû aux interminables longueurs de phrases, le narrateur marche littéralement sur les pas de Herman Melville dans New York. Il découvre un itinéraire qu’a décrit un autre écrivain – alcoolique -, Malcolm Lowry. Ainsi son esprit désordonné et confus se lance à la suite des déambulations de Lowry, ainsi que de celles de l’architecte Shadrach Woods. De fait, il se met à suivre non pas un mais trois destins.
Les écrits de ce melvill sont destinés à une future et grande bibliothèque fermée qu’il rêve de concrétiser, renfermant des œuvres qui ne seraient jamais lues. Au milieu du monologue, donc du livre, qui pour l’instant, s’est tenu à une seule phrase, de courtes phrases se succèdent soudain en seulement quelques lignes avant que le vent reprenne et qu’une autre phrase s’étende jusqu’à la fin du récit, en un impitoyable exercice de style qui requiert toute notre attention pour que nous ne sombrions pas à notre tour, frappés d’incompréhension.
Retour sur Woods, l’architecte qui a imaginé Manhattan non tel que le quartier existe, mais à son idée. « Petits travaux pour un palais » est un exercice littéraire truculent et désespéré qui oscille entre vérités et mensonges, réalité et fantasme, tandis que notre narrateur doit accomplir la mission qu’il s’est fixée afin de trouver peut-être enfin sa place en ce monde, tout en maudissant le monde des bibliothèques.
Krasznahorkai
est un habitué des phrases au long cours, il souhaite le lectorat captif, attentif
et se plaît à nous perdre. Ce livre est un véritable hommage à la littérature
ainsi qu’une balade hallucinée dans un Manhattan incertain. Il est paru en 2024
aux éditions Cambourakis, traduit par Joëlle Dufeuilly. Tout juste un an après
cette publication, Krasznahorkai obtient le Prix Nobel de Littérature, en 2025
donc. Nul doute que son œuvre charpentée et originale qualifiée de post-moderne
déstabilise et envoûte le lectorat. Une lecture non pas précisément ardue mais
en tout cas active pour un auteur hongrois se plaçant parmi les plus novateurs
de sa génération. Très récemment est décédé le réalisateur hongrois Béla Tarr,
pour lequel Krasznahorkai avait scénarisé plusieurs films, notamment « L’homme
de Londres », stupéfiante adaptation du roman de Georges Simenon.
(Warren
Bismuth)

Je viens d'acquérir Le dernier loup, et je garde celui-là pour l'activité sur les villes de novembre... et j'ai récemment lu Le baron Wenckheim est de retour : un régal !
RépondreSupprimerTrès impressionnant Le dernier loup !
SupprimerMe voilà ! :-)
RépondreSupprimerCet opus a l'air très intéressant, je me le note. Tout ce qui a trait aux bibliothèques attire mon attention.
Je suis donc en train de lire "La mélancolie de la résistance" et j'ai en effet été frappée (surtout que c'est ma première lecture de l'auteur) par ses longues phrases difficiles à suivre car pleines d'incises en plus. Il faut un temps d'adaptation. Je ne suis qu'au tiers du livre (ma nouvelle prise de poste me laisse peu de temps...) et je me demande encore où il veut m'embarquer.