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dimanche 12 juillet 2026

Alice ZENITER « Frapper l'épopée »

 


Reprenant en partie le plan de son merveilleux « L'art de perdre », Alice Zeniter s'intéresse cette fois-ci à la Nouvelle-Calédonie en mettant en scène (l'autrice écrit aussi pour le théâtre) des personnages qui pourraient être issus de « L'art de perdre », pour des propos là aussi sociaux et engagés tout comme historiques pour la rigueur du travail de fond.

Tass, professeure de français en rupture amoureuse, Calédonienne ayant en partie vécu en métropole, retourne s'installer à Nouméa après 10 ans de vie plus ou moins commune avec Thomas durant lesquels Tass faisait de nombreux allers-retours coûteux et épuisants. Sylviane est une de ses amies et confidentes, 60 ans, propriétaire de l'appartement occupé par Tass. À leurs côtés évoluent quelques figures marquées par leur engagement pour l'indépendance : le vieux Un Ruisseau, celui qui organise des parties de bingo clandestines sur l'île pour en partie financer ses activités politiques, ou encore NEP (« N'Épousera-pas-un-Pauvre ») et FidR (« Fille-de-la-Réussite »).

« Les Blancs ne nous ont pas pris nous terres parce qu'ils en avaient besoin : ils les ont prises pour en faire un bagne ! Ils sont arrivés ici et ils ont dit : c'est un paradis, nous en ferons une colonie pénitentiaire ». De fait, les autochtones vivent de peu, dans la misère, certains dans des squats. Les diverses communautés sociales se côtoient mais ne se mélangent pas. La vie est chère, tout se monnaye. La colonisation a frappé. D'un côté les Blancs, de l'autre les Noirs. Quant à Tass elle se situe un peu entre les deux clans, alors que certains de ses proches comme NEP ou FidR organisent des actions d'« empathie violente » et s'apprêtent à passer à l’action de manière plus visible. En effet, suite à la célèbre poignée de mains de 1988 entre Jean-Marie Djibaou (indépendantiste) et Jacques Lafleur (pro-colonial) entérinant les accords de Matignon pour l’ouverture d'un référendum d'autodétermination, une statue a été édifiée, immortalisant ce moment. Seulement Djibaou (par ailleurs assassiné en 1989) y paraît beaucoup plus petit que Lafleur, ce qui n'est pas du goût des indépendantistes, qui souhaitent affaisser le côté de la statue représentant Lafleur pour rehausser Djibaou.

Car c'est bien toute l'histoire politique et coloniale de la Nouvelle-Calédonie qui passe en accéléré dans ce roman documenté, s'arrêtant sur la période contemporaine, celle de 2022, après trois référendums qui ont évacué l'indépendance. Ici, les Blancs parlent peu de la colonisation, ils semblent gênés aux entournures. La jeunesse noire est paumée, se noyant dans l'alcool, les stupéfiants, s'adonnant à de petits délits, se frottant aux flics. D'autres personnages émaillent le récit : je pense aux jumeaux Pénélope et Célestin (est-elle enceinte ?), qui se sont récemment évaporés.

Alice Zeniter dénonce aussi la colonisation par un prisme original, celui de la biodiversité, avec une possible allégorie subtile, ainsi « Pour qu'une espèce évolue de manière à se défendre contre les prédateurs, il faut un temps si long et si aléatoire que personne ne sait vraiment l'estimer. Depuis leur arrivée, les Européens ont lâché des animaux ici ou là, dans un but ou un autre, il en ont laissé s'échapper des bateaux sans y faire attention, peut-être que d'autres s'étaient glissés dans leurs malles ou leurs tonneaux sans même qu'ils les remarquent. Les bêtes se sont reproduites et elles attaquent la faune endémique qui ne peut pas apprendre assez rapidement à se protéger ou à fuir ». Les pages zoologiques figurent parmi les plus belles séquences du présent récit. Mais patientons, voulez-vous ?

Car voilà qu'au cœur du récit intervient ce long et somptueux chapitre de 70 pages : « Avant ». Et le festival peut commencer. À partir des débuts de la colonisation en 1853, ce texte, comme indépendant (veuillez me pardonner cet involontaire jeu de mots), revient sur l'Histoire de la Calédonie. L'île devient une colonie pénitentiaire dès 1863, la répression est totale alors que l'ombre de Louise Michel (qui y fut déportée) plane sans cesse. La fiction entre en jeu avec la biographie carcérale d'un ancêtre de Tass, Arezki qui raconte sa vie au bagne, un peu à la manière des (incontournables) romans de Éric Vuillard. On touche au sublime. Mais ce n'est pas tout : l'autrice elle-même fait son apparition par le biais des plus de 2000 « Arabes » envoyés à la Pénitentiaire, dont des kabyles, possiblement des ancêtres à elle, dans un recoupement avec la propre histoire de Tass. Arezki finira vagabond.

Alice Zeniter informe sans fanatisme, dénonçant les exactions de ceux avec lesquelles les affinités existent pourtant, en l'occurrence les Communards, prêtant main forte au régime de brutalité en combattant une insurrection anticoloniale de 1878. L'autrice revient sur les femmes prisonnières : « La criminalité féminine, dont la répression a envoyé deux mille femmes aux bagnes de Guyane et de la Nouvelle, est une criminalité tragique et défensive : celle-ci a volé pour ne pas mourir de faim, celle-là a vendu son corps pour les mêmes raisons, cette autre a tué un mari ou un amant dangereux. Souvent, elles sont condamnées non pour leur propre crime mais pour complicité ou recel. Concierges et servantes écopent des travaux forcés pour avoir fait le guet lors d'un cambriolage, donné des informations sur un appartement à vider, signalé l'absence des propriétaires. Épouses et maîtresses sont punies simplement pour avoir partagé le logement d'un voleur qui rapportait son butin à domicile ». Car Zeniter n'oublie jamais le combat féministe et utilise l'histoire comme un porte-voix.

Le feu d'artifice s'étend, l'autrice évoquant le réchauffement climatique avec sa pertinence habituelle, nous ne sommes plus dans le même roman, la digression fut longue mais implacable et passionnante, c'est le moment fort d'un texte qui était pourtant déjà solide sans cet interlude, un texte dont l'espace-temps est de seulement une année mais qui impressionne par son ampleur, sa richesse, sa maturité des thèmes en une seconde partie fulgurante qui laisse bouche bée d'admiration. « Frapper l'épopée » est paru en 2024, il fait d'Alice Zeniter l'une des grandes romancières françaises de notre temps.

(Warren Bismuth)


dimanche 17 mai 2026

Hélène ALDEGUER & Chelsea SZENDI SCHIEDER « Tokyo 68 »

 


La révolte étudiante de Tokyo à la fin des années 1960 est plutôt méconnu en France, l'occasion pour une illustratrice et une scénariste talentueuses de nous entretenir des faits avec une bande dessinée éclairante sur cette page d'histoire reconstituée à partir de souvenirs d'étudiants.

Juin 1960, l'étudiante Kanba Michiko meurt lors d'une manifestation à Tokyo contre le traité de coopération mutuelle entre les États-Unis et le Japon. 1967, université de Todai, Tokyo, la grogne étudiante s’amplifie contre les bases militaires japonaises à la disposition de l'armée étasunienne et servant de piste de décollage aux avions bombardant le Vietnam. Le 8 octobre Yamazaki Hiroaki est tué par la police lors d'une manifestation où plus de 600 personnes sont blessées.

La mobilisation s'étend inexorablement, les revendications d'abord axées contre une réforme de l'Université s'intensifie ensuite contre le traité de sécurité ente les U.S.A. Et le Japon, ainsi que contre la construction de l'aéroport de Narita et contre la guerre au Vietnam. Un militant pacifiste s'immole devant la maison du premier ministre japonais pour protester contre la guerre au Vietnam. Les manifestants sont de gauche révolutionnaire mais de diverses obédiences, notamment les Zenkyoto, comités de lutte.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder choisissent la fiction pour documenter cette période troublée. Par les personnages de Kazuko, Hiromi et Fumiko, elles font revivre cette insurrection étudiante par le biais de figures féminines au cœur d'une société patriarcale. En fond, plusieurs organisations de gauche révolutionnaire en concurrence et compétition, ainsi que l'esquisse de l'organisation Beheiren, collectif pacifiste aidant les soldats étasuniens à déserter au Vietnam. Évocation de la grève contre la présence de la police anti-émeute dans les universités.

« Si quelqu'un a aggravé la situation, c'est bien l'administration de l'université, en punissant unilatéralement des étudiants innocents et en invitant la police sur le campus. […] Je ne veux pas travailler dans une institution de recherche qui soutient la guerre impérialiste à l'étranger et le contrôle autoritaire à l'intérieur ». Certains étudiants finissent par se désolidariser alors que les barricades sont dressées depuis plusieurs mois et que la tension est à son comble. L'histoire ici relatée se clôt volontairement avant les imminentes violences policières. Le récit se termine en 1968 après s'être concentré sur l’université de Todai.

Le trait de la BD est moderne, aux lignes cassantes et nettes, la couleur dominante est le rouge, celui qui motivait la jeunesse japonaise de l'époque. Les pages fourmillent de détails historiques et politiques, nous suivons les trois étudiantes japonaises dans un monde réservé aux hommes, c'est ainsi à la fois un épisode éminemment politique et féministe qui s'offre ici pour amorcer l'histoire d'une révolte radicale, celle d'un peuple contre l'autorité et la guerre, celle de la constitution d'un mouvement au Japon, celui de la libération des femmes.

« Tokyo 68 » est paru fin 2025 chez Libertalia, on en redemande, tant cette BD nous plonge dans un univers nous étant en partie inconnu bien que coïncidant de plein fouet avec les événements de mai 1968 en France.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 10 mai 2026

Olga TOKARCZUK « Le banquet des empouses »

 


1912, le jeune Mieczysław Wojnicz, étudiant en ingénierie, se rend au sanatorium du village de Görbersdorf située dans les montagnes de Basse-Silésie entre Pologne et Allemagne pour y faire soigner sa tuberculose. Le docteur Brehmer est propriétaire du village tandis que Wilhelm Opitz est celui de la pension où sont hébergés certains curistes. Mieczysław constate que la plupart des femmes de sa propre famille sont mortes jeunes, mauvais présage !

Le talent de Olga Tokarczuk entre bien vite en scène, elle nous présente la majorité de ses personnages par... leurs souliers et leurs jambes ! Mais pourquoi ? La femme d'Optiz passe de vie à trépas dès l'arrivée de Mieczysław. La société reçue en ce monde cloisonné est celle de la belle bourgeoisie, ici malade, au contraire du monde des charbonniers qui la côtoie, sales mais actifs et bien portants, qui créent des poupées à usage sexuel pour les riches, tout ceci étudié en détail par la pétillante et subtile écriture de Olga Tokarczuk.

Lorsque les convives mâles se réunissent le soir, c'est pour dresser un portrait à charge de la Femme, cette « attardée de l'évolution », alors que l'autrice, plus que jamais facétieuse, s'attarde sur des détails insignifiants d'arrière-plan. Ce sanatorium regorge de communistes et on y parle surtout allemand. Tout ce petit monde est minutieusement scruté par les empouses, issues du monde des enfers de la mythologie grecque, proches d'Hécate, qui peuvent prendre plusieurs formes, humaines comme animales. Elles regardent donc les êtres par dessous, du sous-sol en quelque sorte, d'où cette obsession des pieds.

Dans ce récit ample et varié, les séquences singulières sont nombreuses : échanges sur l'art religieux, cueillette de champignons (qui est un moment clé), une toux persistante devenant « Architecture sonore » de la pension, des visites au cimetière, et bien sûr les repas qui finissent fatalement par des réflexions d'une misogynie confondante. Car « Le banquet des empouses » nous renvoie à la controverse de Valladolid (1550), bien qu'ici ce soit la Femme sur le banc des accusées. Chaque humain doit rester à sa place, tenir dans une case et ne pas en dépasser. Ces repas résonnent comme une fin de banquet arrosé.

Dans un style ironique, d'une grande causticité, Olga Tokarczuk mène son train avec une profonde virtuosité. Si les femmes sont quasi absentes du récit (dame Opitz a quant à elle rapidement quitté la piste), elles sont sur toutes les langues, dans toutes les bouches, tellement caricaturées que l'exercice confine au génie. Quant aux patients, ils attendent sagement qu'une place du sanatorium se libère pour s'y installer et quitter cette pension dans laquelle personne n'est vraiment à l'aise. Olga Tokarczuk adopte un ton désinvolte empli d'humour mais la lecture est exigeante car l'action s'échappe dans tous les recoins, se fait farceuse. Vous ferez connaissance avec le catholique Longin Lukas, le socialiste et écrivain August August, le conseiller secret de la police Walter Frommer, l'étudiant et ami du héros Thilo von Hahn, le docteur Semperweiß et tant d'autres. Car les personnages sont nombreux et tous réussis. Et quand j'aurai précisé que l'exergue du roman est une citation de Fernando Pessoa, vous saurez précisément ce qu'il vous reste à faire.

Les scènes vécues par Mieczysław lui rappellent souvent des événements de son enfance en compagnie de son père, quand il se prénommait encore Miecio. Et puis il y a surtout les souvenirs des hôtes de la pension et un présent guère rassurant : chaque automne, un homme disparaît, mais tout le monde semble s'en contrefiche tandis que les mâles trinquent avec cet étrange breuvage, le « Schwärmerei », un puissant hallucinogène... Dans de longs dialogues profondément dostoïevskiens, à propos de l'homme, la femme bien sûr, la métaphysique, la culture, la science, etc., L'autrice excelle, laissant la parole à ses protagonistes qui débattent avec respect mais fermement. Le roman de Olga Tokarczuk est un livre moderne racontant un monde ancien, tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand bouquin marquant. Et le style, mazette, c'est du solide !

De par son atmosphère et son décor, le roman est bien sûr une réécriture moderne et résolument féministe de « La montagne magique » de Thomas Mann, et fut d'ailleurs rédigé tout juste un siècle après la parution de son illustre aïeul. Cependant, il se détache bien vite de l'influence du maître pour vivre sa petite vie de roman singulier loin des redites et des copies.

« Le banquet des empouses » de Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018, est paru en 2024 aux éditions Noir sur Blanc. Délectable et d'une grande intelligence, d'une immense finesse, il est traduit du polonais par Maryla Laurent et sous-titré « Roman d'épouvante naturopathique ». Toutes les réflexions misogynes contenues dans le roman sont tirées de vraies phrases écrites ou prononcées par des hommes illustres dont je vous laisse le soin de découvrir la liste en fin de volume.

https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 8 avril 2026

Charlotte MONÉGIER « Le passage du nord-ouest »

 


Ludivine est journaliste et a été abusée sexuellement et psychologiquement par son mari Mike avec lequel elle a eu un enfant, Simon. Originaire de Normandie, elle est partie à Paris pour ses études de sociologie, a voyagé au Pérou grâce à une bourse d'études après avoir suivi durant une année des musiciens péruviens jouant dans le métro en échange de quelques pièces. Elle est aussi partie en Inde, c'est dans ce pays que se déroule une partie du nouveau roman de Charlotte Monégier.

L'originalité du texte réside dans sa conception : roman en prose entrecoupé de nombreux poèmes qui font pourtant partie intégrante de la narration : « Un soir, pas très loin du métro Vavin, / j'aidais Léo à transporter ses affaires - / basse, gants fourrés, / quelques CD qu'il avait pu enregistrer / et qu'il vendait cinq euros l'unité - / lorsque cette vérité m'est apparue : / la poésie, ça sert à vivre / avec un petit moins de chagrin ». Car pour Ludivine l'écriture est un refuge. Alors que sa féminité l'avait quittée au contact de Mike, s'était étiolée, Ludivine revit lorsqu'elle se sent en liberté, elle redevient femme.

En des chapitres brefs et épurés fermement épaulés par une écriture poétique, délicate et sensuelle, Charlotte Monégier déroule l'itinéraire tortueux de son héroïne, son voyage à Pondichéry en Inde, dans une incessante fuite en avant car « Fuir, c'est devenir celle qui part ». Et qui peut reprendre de zéro. Ludivine nous livre quelques secrets enfouis de son existence tandis qu'un renouveau semble l'habiter par ses voyages. La mère prend une place de choix bien que furtive : « Elle a traversé la vie en s'excusant toujours. Pardon. Pardon. Je ne fais que passer. Ne me fixez pas comme ça, vous vous trompez ». Cette mère victime elle aussi d'abus, de violences répétées.

« Le passage du nord-ouest », c'est un amour déclaré aux mots, à la poésie, à la liberté, mais jamais exalté. Simon grandit et s'épanouit, sa mère est souvent à ses côtés, guide et protectrice. Ce roman est aussi une suite de rencontres, belles comme dangereuses. Car Ludivine va croiser des êtres toxiques, rejoindre une secte bien malgré elle, avant de connaître un lieu libre et spirituel puis d'échapper à un tsunami.

« Un espace resserrée parmi les fjords du Canada », tel est ce passage du nord-ouest qui réserve de belles pages dans lesquelles on voyage beaucoup. Charlotte Monégier s'appuie en partie sur son parcours, sur ses expériences de l'autre bout du monde pour faire vivre « sa » Ludivine, une femme meurtrie mais debout, qui va devoir se battre pour trouver sa liberté, loin des hommes toxiques, car ce roman est un témoignage féministe sur la violence masculine. Charlotte Monégier laisse Ludivine en fin de récit alors qu'elle est enfin en sécurité, qu'elle va pouvoir enfin envisager un avenir serein avec son enfant.

« Le passage du nord-ouest » est à la fois un roman intimiste, un voyage dans diverses contrées mais aussi dans l'âme d'une héroïne forte et déterminée. Et il est bien sûr un texte hybride et remarquablement dosé entre prose et poésie, l'une s'abreuvant de l'autre en une parfaite symétrie. Il vient de paraître aux éditions Calmann Lévy dans la collection Ancrages.

(Warren Bismuth)

dimanche 15 mars 2026

Collectif « Femme, Rêve, Liberté »

 


[Cette chronique a été rédigée avant les événements en cours depuis le 28 février 2026 et la déclaration de guerre].

Le mouvement Femme, Vie, Liberté est né en Iran à la suite de l'assassinat de la jeunesse kurde Masha Jina Amini le 16 septembre 2022 par les agents de la patrouille de l'orientation islamique à Téhéran. Ce livre collectif écrit par des femmes est un témoignage précieux sur ce qu'elles vivent de nos jours en Iran, mais aussi une approche d'histoire de l'Iran du XXe siècle, ainsi qu'un clin d’œil à ce jeune mouvement auquel est empruntée une partie du nom, changeant toutefois « Vie » en « Rêve ». Les bénéfices sont reversés à Iran Human Rights, organisation non gouvernementale se battant contre la peine de mort.

Douze textes, douze autrices, certaines ayant préféré quitter leur terre natale iranienne, s'étant exilées à l'étranger. Ces textes sont souvent à la lisère de la nouvelle et du documentaire et/ou récit de vie, et dans chacun d'eux il y a peut-être un peu de tout ça. Mais il y a surtout la condition de la Femme en Iran et elle est atroce.

Nombreuses sont les évocations sur les manifestations en cours, à Téhéran notamment, la capitale, manifestations contre le régime autoritaire soumettant les femmes, les renvoyant à l'état d'esclaves. Alors elles se dévoilent, descendent dans la rue et crient leur révolte. De l'autre côté, la répression, les autorités armées qui épient, surveillent les femmes, frappent les manifestant.es.

Pour bien comprendre où le pays en est, certains textes se proposent de revenir sur le mouvement féministe en Iran qui fut pionnier et fédérateur dès la fin du XIXe siècle. La volonté de faire réentendre leurs voix poussent les femmes d'aujourd'hui, souvent jeunes, à se révolter contre le pouvoir malgré le danger, même si « tout ce que nous disons ou faisons se voit instrumentalisé précisément contre les personnes que nous soutenons ». Une certaine poésie s'invite en ces pages tout en dénonçant la régression sociale depuis la révolution de 1979.

Dans ces histoires, plusieurs jeunes femmes disparaissent. « Ils ont dit à la télé qu'on tire sur les jeunes avec flashballs, en visant leurs yeux ». Les mères, victimes de cette révolution, sont inquiètes. Quant aux pères, souvent défenseurs du régime et de ses lois abjectes contre les femmes, ils renient, dans un pays gangrené par une paranoïa galopante. Et que dire du hijab, que les femmes sont obligées de porter dehors, en classe, dans une soumission dès les premières années d'école.

Portraits de femmes sortant de prison, témoignages nombreux et toujours forts sur la condition féminine. Notons ce très beau texte en hommage aux 300 femmes armées qui ont envahi le parlement iranien en 1911, pour ne pas oublier, et bien sûr pour en prendre de la graine. Retour sur les élections truquées de 2009 qui ont entraîné un fort mouvement populaire. En parallèle, les figures d'hommes eux-mêmes soumis au régime, mais autoritaires envers leur propre famille, intraitables au foyer car dociles, serviles des lois drastiques et absurdes.

Le soulèvement du peuple est en cours, en partie contre la soumission au code vestimentaire. « Si quelqu'un contrôle ce que tu portes, c'est toi qu'il contrôle ». les témoignages de femmes victimes affluent, certaines ayant rompu avec les traditions. « Ce n'est pas seulement le foulard. Ce n'est pas seulement notre corps qu'ils ont recouvert de force. C'est notre âme, notre esprit et notre identité. Nous devions cacher nos vrais rires, nos vraies larmes, nos vrais mots, les amours, les danses, et toute petite trace de spontanéité et de sincérité, et ce n'est qu'alors que nous pouvions poser un pied dans la rue. Ils ont fait de nous des êtres qui ont tellement menti, tellement vécu dans le mensonge, que c'est à grand-peine que nous pouvons encore nous souvenir de ce que nous sommes ».

Des femmes empêchées, certaines victimes de la polygamie, des femmes enceintes rouées de coups par la police des mœurs en manifestation, d'autres blessées par balles, c'est le prix à payer pour se faire entendre contre une intolérable servilité. Car les femmes de ce livre font preuve d'un courage formidable, d'une défiance à toute épreuve. Forcées d'obéir, elles se rebellent, haussent le ton et existent malgré les incessantes patrouilles, malgré le risque de toute perdre. Car ce qu'elles veulent retrouver, c'est leur libre choix, leur féminité, leur âme. Et passent ainsi à l'action par le féminisme et le collectif.

Il serait inconcevable de ne pas nommer chacune des autrices de ce livre témoignage majeur, les voici par ordre d'apparition : Bahiyyih Nakhjavani, Asieh Nezam Shahidi, Azar Mahloujian, Aida Moradi Ahani, Sahar Delijani, Parisa Reza, Fariba Vafi, Fahimeh Farsaie, Nasim Marashi, Sorour Kasmaï, Zahra Khanloo et Rana Soleimani. Certaines d'entre elles vivent toujours en Iran, d'autres sont exilées, en Europe ou aux États-Unis, mais toutes restent sœurs de combat contre l'ignominie.

Une partie de ces textes sont inspirés des itinéraires familiaux des autrices, certaines ayant par ailleurs été emprisonnées. Qu'elles vivent aujourd'hui aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Suède, qu’elles soient restées vivre en Iran, qu'elles aient contourné la censure, toutes se battent pour un même objectif : libérer la femme du carcan islamique. Les traductrices et traducteurs de ce recueil sont : Julie Duvigneau, Susanne Juul, Sorour Kasmaï (également autrice d'un des textes et éditrice du présent livre), Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Didier Leroy, Pierre Ramond, Yvonne Rezvani, Joëlle Segerer, Marie-Catherine Vacher et Charlotte Woillez. L'illustration de couverture est signée Keyvan Mahjoor.

Ce livre ô combien collectif est paru en 2023 mais a fait son chemin depuis, fort de plusieurs retirages. Car il est plus que jamais d'actualité avec les événements en cours dans le pays déjà décrits dans cet ouvrage. Le lire c'est déjà mieux comprendre, mieux appréhender ce légitime soulèvement du peuple porté par les femmes. Paru dans la collection Horizons persans de chez Actes sud.

(Warren Bismuth)

mercredi 11 juin 2025

Olga CHILIAEVA « 28 jours »

 


Sous-titré « tragédie du cycle menstruel », cette pièce de théâtre est un dialogue entre ELLE – une femme, une anonyme – et le chœur des femmes, de toutes les femmes, dialogue parfois interrompu par des réflexions de l’Homme, son compagnon ignorant tout des douleurs menstruelles, être odieux et ignorant, se plaçant en position de victime. ELLE souffre terriblement lors des premiers jours de règles, elle s’en confie au choeur, qui lui donne force conseils et analyse sa souffrance. Certaines femmes de ce chœur ont décidé de s’en remettre à la foi pour moins éprouver le mal physique, d’où certaines pensées ou conseils passéistes.

La pièce amorce des allégories politiques, sans jamais insister, mais le message est clair : « Mes chers « amis rouges » / je vous hais ». Le sang menstruel se mêle à celui des soldats qui tombent pour la patrie. Douleurs atroces, difficultés dans la vie professionnelle, notamment pour ces femmes pratiquant un travail très physique dans une ferme par exemple, un mal qui englobe toutes les classes sociales sans exception. L’homme présent, où figure la misogynie, est l’occasion pour le choeur de rappeler l’omniscience masculine dans nos sociétés : « Je vous soutiens. / Si les hommes / avaient des règles, / il y a belle lurette / qu’une loi aurait été adoptée. / Et les pantalons pleins de sang / seraient la norme. / Et on distribuerait / des protections gratuitement ! ».

Poésie en vers libres, féministe et revendicative, texte-tract de ces femmes qui culpabilisent de leur épreuvre menstruelle sous la domination masculine, qui ne vivent pas toujours bien un éventuel désir entre deux cycles, qui souffrent de souffrir, pas uniquement physiquement. Et si la fécondation était la solution pour stopper le cycle et les douleurs ?

Viennent ces SPM, symptômes prémenstruels savamment expliqués par l’autrice russe Olga Chiliaeva, en un monde où la domination favorise le harcèlement, un peu partout dans des lieux publics ou privés. Les remarques désobligeantes, et pourtant si « naturelles » de la part des hommes, du moins en pensée : « Je te fais du mal / parce que la vie va te blesser, / elle blesse tout le monde - / donc moi, / je te prépare à ça ». Le cynisme est à son comble, le viol, les attouchements sous-estimés par la gente masculine, par la voix politique comme par celle du peuple. S’ensuivent quelques faits divers tragiques, évoqués dans ce texte bouillonnant et révolté, puissant et sans concession.

« 28 jours » est aussi un théâtre pacifiste : « Si les mecs savaient / combien il est dur / de mettre / les gens / au monde, / jamais / ils n’entreprendraient / de guerre ». Hymne à la vie, à la solidarité, à la complémentarité, bataille pour les obtenir. L’une et l’autre. Pas l’une sans l’autre. Ode à la sororité, à l’éducation des hommes. Les deux dernières séquences sont ici proposées dans leur version originale de 2020 puis dans une réécriture de 2022, où l’occupation russe en Ukraine s’immisce, dans une version inédite en Russie.

« 28 jours » est une pièce féministe parue récemment chez Sampizdat éditions, une maison basée à Clermont-Ferrand dont le but est de publier « des textes russophones issus des espaces soviétique et postsoviétique, ainsi que des ouvrages francophones liés à ces aires culturelles et linguistiques », une maison qui travaille avec les communautés théâtrales russes dissidentes et exilées. Je vous en reparle d’ailleurs très bientôt. « 28 jours » fut nominée au Masque d’Or de Russie en 2020. Ici traduite et brillamment postfacée par Pascale Melani, c’est une pièce résolument moderne qui exhume enfin certains grands tabous de la société patriarcale, dans un texte déterminé et politique de Olga Chiliaeva, autrice originaire de Sibérie.

« Je regarde l’enfer dans les yeux » et, croyez-moi, elle n’est pas près de les baisser.

https://www.sampizdat.org/

 (Warren Bismuth)

mercredi 26 mars 2025

SÉVERINE « L’insurgée »

 


La sulfureuse Séverine, née Caroline Rémy en 1855 (et morte en 1929), est issue d’une famille bourgeoise. Femme complexe, amie de Jules Vallès, elle tente de se suicider en 1880. Toute sa vie elle lutte contre l’oppression, les inégalités, se dresse pour les figures réfractaires de son époque. Ses relations ne sont toutefois pas toujours celles de la société purement révolutionnaire, ainsi elle gardera une tendresse insubmersible et même une admiration pour le général Boulanger, ce dont ses camarades lui tiendront rigueur. Libertaire et irrévérencieuse, elle profite de la grande qualité de sa plume pour écrire des articles parfois séditieux en tant que journaliste. Dans ce recueil, ce sont 45 d’entre eux (sur plus de 6000 qu’elle a produits !), rédigés de 1886 à 1921 qui constituent une « autobiographie journalistique ».

Séverine a repris – brièvement – le journal « Le cri du peuple » lancé par Jules Vallès. Dans celui-ci, mais aussi dans d’autres périodiques, pas toujours ancrés à gauche, elle signe des articles au vitriol ou emplis de tendresse, notamment sur des figures du mouvement révolutionnaire d’alors. Elle rend par exemple un hommage appuyé aux quatre pendus anarchistes de Haymarket (Etats-Unis) exécutés en 1886 (auxquels on doit la fête internationale du Premier Mai). « L’exécuteur les a saisis. La corde ignominieuse s’est nouée autour de leur cou, les trappes ont joué – et les quatre corps se sont balancés dans l’espace, comme quatre grands battants de cloche sonnant le tocsin des représailles dans l’air épouvanté… ».

Les textes rassemblent des biographies succinctes mais néanmoins profondes de militants, souvent anarchistes : Auguste Vaillant, Jean Grave, Ravachol, Jean-Baptiste Clément, Francisco Ferrer (condamné à mort, il sera exécuté quelques jours après la parution de l’article de Séverine), Jules Bonnot (qu’elle mitraille sans fioritures), Louise Michel, etc. Si elle peut être qualifiée de rassembleuse, il n’en reste pas moins qu’elle attaque des figures majeures de son époque, notamment Jules Ferry, sur lequel elle écrit une courte nécrologie particulièrement véhémente.

Séverine n’a pas la langue dans sa poche, même si elle ne s’est pas affranchie de ses racines bourgeoises qui ressortent dans quelques réflexions purement aristocratiques. Elle s’insurge contre la condamnation d’un livre antimilitariste de 1889 de Lucien Descaves, « Sous-offs », signe parfois ses articles d’un seul prénom : Jacqueline, ou encore Renée. Quelques-uns de ses textes apparaissent dans le Gil Blas.

Séverine, bien que ne se revendiquant pas féministe (elle s’en explique), défend l’I.V.G. dès 1890. Militante, elle revient sur l’odieuse tuerie de Fourmies du 1er mai 1891 (neuf morts). Séverine n’est pas pour la violence de classe, du moins pas la violence physique, se classe plutôt du côté des pacifistes, condamnant les bombes lancés par ses camarades : « Il me semble que je suis arrivée à un carrefour empli de ténèbres : que toute clarté s’est éteinte, en moi comme au-dehors ; que la fumée de ces bombes, abattant des femmes, des enfants, en voilant de deuil le soleil, a fait la nuit sur tous mes espoirs, toutes mes vaillances, toutes mes convictions ! Et je trébuche dans cette opacité affreuse, les mains en avant, les pieds tremblant de heurter quelqu’une des victimes dont les cris me déchirent le cœur ! Où est ma route ? Quel est mon chemin ?... ». Si Séverine peut douter, elle repart pourtant toujours à l’assaut avec sa plume puissante et redoutable.

Dans une guerre sociale enclenchée, elle prend partie pour les travailleuses. Mais elle défend aussi la cause animale, fustige la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » ainsi que la colonisation. Elle est de toutes les justes causes. En infatigable militante, elle rejette, dénonce, défend. Le dernier article proposé dans cette anthologie porte sur Louise Michel, et la boucle est bouclée.

Séverine adhère au Parti Communiste Français en 1921, mais elle s’en écarte rapidement pour reprendre sa liberté. Elle n’a de cesse de rebondir sur l’actualité, contre l’oppression sociale. Anarchiste, elle prend pourtant parfois position pour les adversaires de ce mouvement, tout en expliquant son choix.

Ce livre, paru en 2022 dans la formidable collection Lampe-tempête des éditions L’échappée, est une manière fort originale d’approcher le travail et la pensée d’une contestataire libre, non inféodée, féministe souhaitant garder un ton d’indépendance. Si elle est un personnage un peu oublié de nos jours, ce recueil lui rend enfin justice.

https://www.lechappee.org/collections/lampe-tempete

(Warren Bismuth)

mercredi 15 janvier 2025

Alice ZENITER « Édène »

 


Cette pièce de théâtre est (très) librement inspirée du roman « Martin Eden » de Jack London. Édène, jeune femme noire de condition modeste, sauve Ariane, intellectuelle engagée, d’une agression. Dès lors Édène se prend de passion pour la culture, les arts, et la littérature en particulier.

« Ils se ressemblent tous. / C’est impossible de choisir. / Comment on peut savoir qu’un livre est meilleur qu’un autre ? / Celui-là est écrit plus petit – celui-là n’a pas d’image en couverture. / Et les dimensions et le papier ils se ressemblent tous mais pas vraiment et je ne sais pas quoi faire de leurs différences elles indiquent quoi ? / Elles parlent à qui ? ». Car Édène découvre le monde littéraire, mystérieux pour elle.

Un texte attachant, émouvant, attendrissant, dans lequel une transfuge de classe tente de percer, de s’imposer par sa plume. Édène accepte un travail en blanchisserie où elle est témoin du racisme ordinaire. Puis vient le confinement de 2020. Cette pièce insiste sur la place, le rôle de l’écriture, de la culture, sur le ciment qu’elle procure dans une société désenchantée.

Puis vient l’heure de la grève dans la blanchisserie, Édène y aura-t-elle un rôle à jouer ? Parallèlement déferle chez les libraires la « dark romance » et ses préjugés de classes. « Ça veut dire qu’il y a un marché. C’est de la merde. Ce que j’ai fait de bien, de réellement bien, personne n’en veut ». Car cette pièce pose la question de l’écriture comme travail alimentaire, comme passe-temps, et non plus comme art, une homogénéité sous l’influence de spécialistes, de « jurés », qui distribuent les bons points pour une littérature jetable, devenue produit de consommation. Le texte a cependant tendance à se disperser en pourtant peu de pages, évoquant beaucoup de sujets liés à la littérature.

Pour celles et ceux qui tirent leur épingle du jeu se pose le problème de la notoriété, comment la vivre ? Tandis qu’Édène se bat avec ses démons, se questionne sur sa légitimité dans un monde culturel issu de l’élite, de la bourgeoisie, d’autant qu’il semble bien qu’aucun signe ne semble manifeste concernant un chamboulement des mentalités. « J’avais l’impression que tu disais des choses que je pensais mais c’est pas vrai parce que j’arrive jamais à les penser comme ça ».

Peut-être moins féministe que ses précédents ouvrages, il peut cependant être vu comme un vrai chemin du combattant pour les femmes à se faire une renommée dans le monde de la littérature.

« Édène » est une pièce intimiste sur notre rapport à la littérature, sur ses clichés encore bien ancrés. Alice Zeniter parvient à nous poser de bonnes questions, à nous de trouver les bonnes réponses. Texte paru en 2024 chez l’Arche éditeur.

https://www.arche-editeur.com/

 (Warren Bismuth)

mercredi 27 novembre 2024

Jeanne DIAMA « Cousu main + Le pouvoir du pagne ? »

 


Après avoir exploré le théâtre des Balkans dans toutes ses aspérités, dans tous ses combats, les éditions L’espace d’un Instant mettent en relief avec ce volume le théâtre d’Afrique subsaharienne francophone, et plus précisément celui du Mali, dans cette nouvelle et très belle collection offensive Sens Interdits.

Deux pièces de théâtre pour un même manifeste, deux textes de détermination féministe. « Cousu main » est un jeu de mots presque imperceptible avec « Coups humains ». Ecrite en 2019 cette pièce met en scène une petite fille de 8 ans et sa mère, ainsi qu’une voix. Une guerre vient plomber tous les espoirs, quand des hommes arrivent, violent et frappent. D’un côté la résignation d’une mère qui a connu toute sa vie l’humiliation, le joug patriarcal. De l’autre une enfant résolue, prête à s’imposer dans son statut de femme, de combattante, dans sa volonté à faire évoluer les comportements masculinistes.

« Je ne veux plus être cette petite qui s’est vue arracher son enfance, son innocence et son avenir. J’ai déjà enterré le sang d’entre mes jambes, j’ai enterré l’espoir d’être une mère, d’être une femme. Je veux garder l’espoir d’être autre chose qu’une morte vivante. Je veux juste sortir de cette misère. J’habite en elle et elle habite en moi depuis si longtemps ». Quant aux monologues de La voix, ils interviennent brutalement et sont d’une grande résonance devant le désarroi de la mère.

« Tafé fanga ? / Le pouvoir du pagne ? » de 2020 présente sept femmes dont certaines refusent le destin conventionnel qui semble leur avoir été attribuées. Elle clament leur désir d’égalité, d’équité dans un monde moderne qu’elles souhaiteraient débarrassé de son sexisme et de ses altérités dues au genre. Ces femmes échangent, revendiquent, dénoncent. Quand un poème de Marie-Charlotte Siokos vient conclure les débats.

Brillante préface de Pénélope Dechaufour qui revient notamment sur les manifestations féministes de 1929 au Nigeria. Les deux pièces quant à elles sont complémentaires, la première intimiste, la seconde tournée vers l’extérieur, vers l’avenir dans sa globalité, dans son universalité. « Pourquoi avoir le même nombre de partenaires sexuels que vous vous dérange tant ? Tout à coup on est des putes, des frustrées, des hystériques parce qu’on veut la même chose que vous ? Mais tiens donc… Serait-ce parce que vous avez peur de nous ? ».

« Cousu main + Le pouvoir du pagne ? » de la jeune autrice Jeanne Diama, 30 ans, vient de paraître chez L'espace d’un Instant pour une découverte tout en revendication et en finesse du théâtre africain.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

mercredi 23 octobre 2024

Charlotte MONÉGIER « Ne t’inquiète pas des tempêtes »

 


Trois femmes, trois destins imbriqués. À tour de rôle, elles prennent la parole, devenant tour à tour narratrices, racontent leur histoire, une seule histoire pourtant, mais vue par trois prismes différents. Aurore tout d’abord, jeune rêveuse, qui a grandi à la campagne en Normandie, elle fut témoin avec sa mère d’une double noyade comme nous l’apprend ce roman dès son entame. Aurore, poussée par les études, quitte le cocon familial afin d’aller s’installer à Paris. Sa mère, Aube, femme effacée, victime de la société patriarcale, est dévastée par le choix de sa fille. Aube a toujours rêvé de Paris, n’en a fait qu’un voyage éclair 25 ans plus tôt, lui est restée cette expérience unique, comme un instant de liberté, un instant qu’elle n’a fait qu’effleurer « comme s’il avait été sa marque de croissance ».

Aurore et sa mère Aube furent donc les témoins impuissants de la noyade de cette enfant de 2 ans et de sa mère qui voulait secourir sa fille. Elles en restent marquées alors qu’à Paris Aurore connaît ses premières amours, avortées, se sent isolée dans cette ville trop grande et trop tapageuse, la mélancolie s’empare d’elle.

Pourtant « Paris est à portée de main, je le sais, et je voudrais arpenter ses rues comme une reine adulée, trouver ma place et des êtres sur qui compter. Je le voudrais vraiment. Mais je n’y parviens pas. Le soir, dans mon lit, je pose sur mes cheveux une couronne imaginaire. Mon manteau de laine bouillie se change en robe pailletée et ma mère apparaît avec la poudre colorée des fées entre les mains ». Aurore semble ne plus rien attendre de l’avenir, quand soudain elle rencontre la mystérieuse Borée, troisième narratrice du récit, qui en est aussi la clé de voûte. Aurore et Borée deviennent inséparables, cette dernière allant même jusqu’à rencontrer Aube la mère d’Aurore en Normandie. Soudain tout bascule.

Aube est une femme qui a raté sa vie et souhaiterait que sa fille Aurore réussisse là où elle a échoué. Mais Aurore se questionne, doute toujours plus : « Et si je n’étais rien de plus qu’une respiration ? Si je n’avais pas de destin ? ». Il se pourrait que Borée de son côté n’a pas non plus gouverné sa barque comme elle l’aurait voulu. Les trois femmes déroulent chacune leur point de vue sur la vie, l’expérience et leur destin, trois avis animés, hantés par le passé. Car chacune pourrait bien cacher un lourd secret, et l’infinie délicatesse de la plume poétique de Charlotte Monégier nous invite à combler les cases vides.

« Ne t’inquiète pas des tempêtes » est un roman d’une construction tout en finesse, où l’intrigue avance en de lentes et minutieuses touches, dont le rythme s’accélère pourtant au fur et à mesure de l’histoire, récit devenant quasi « thriller » tant la tension monte avec la découverte des premiers secrets enfouis. Ne vous fiez pas à la ligne éditoriale de la collection Territoires de l’éditeur Calmann Levy qui vient d’y faire  paraître ce très beau roman. Cette collection renferme habituellement des noms – certains d’ailleurs assez célèbres – d’auteurs du terroir. Ici il n’en est rien. Ce roman est celui de destins brisés, de vies à reconstruire, dans un jeu de miroirs saisissant. Rien ne permet de classer ce récit dans le registre de romans du terroir si ce n’est qu’il prend sa source dans la Normandie rurale. Il est empreint d’une très profonde poésie psychologique qui découle tout au long des 180 pages. Quant au scénario, solide, il est sombre, âpre. Pourtant il ne tombe jamais dans le pessimisme, tenu par cette narration originale, quasi onirique au cœur d’un drame humain.

Pétri de rebondissements, ce roman élégant se lit non sans une certaine frénésie tant le style le porte haut, les secrets sont dévoilés avec parcimonie et intelligence, le soufflé ne retombe jamais. Bien au contraire, la pression reste en constante ébullition grâce au talent de l’autrice. Livre féministe, jamais fataliste malgré les souvenirs tragiques des trois protagonistes. Il ne m’est pas possible d’en dire plus, le risque de dévoiler une partie de l’intrigue n’étant que trop compromettant. La chute est on ne peut plus soignée et permet de comprendre et analyser les séquences antérieures. « Ne t’inquiète pas des tempêtes » envoûte par sa forme, son atmosphère, il est l’une des vraies belles surprises de l’année. Il vient d’obtenir le Prix  Jeune Talent Jeannine-Balland 2024. Nul doute qu’il fera son petit bonhomme de chemin.

 (Warren Bismuth)

mercredi 16 octobre 2024

Geneviève BRISAC « Anna Akhmatova, portrait »

 


Cette biographie à a fois condensée et ample de la poétesse Anna Akhmatova (1889-1966) est un petit miracle. Rares sont les moments où la vie d’un écrivain russe est retracée aussi sobrement, sans discours lénifiants, sans superlatifs ni surenchères. Le travail documenté de Geneviève Brisac est impressionnant par ce recul en même temps que cette précision horlogère.

Née en 1889 en Ukraine, Anna Akhmatova connut dès l’enfance un parcours fait de tragédies, de morts des proches, a elle-même failli mourir d’une maladie à 10 ans. C’est là qu’elle a composé ses premiers poèmes. Elle est encore jeune lorsqu’elle rencontre le peintre Amedeo Modigliani (qui lui aussi ne va pas tarder à mourir) à Paris, ils deviendront amis. Puis les premières publications à un peu plus de 20 ans. Et premiers succès littéraires. Un peu avant la première guerre mondiale.

Il est troublant que la plupart de ses bouleversements personnels coïncident avec de forts bouleversements historiques. Ainsi Anna Akhmatova divorce de son premier mari juste après la révolution russe de 1917. Puis 1921, la Russie affamée d’un côté, Blok son ami poète mort de l’autre, sans oublier l’assassinat de Goumiliov son premier mari et le divorce d’avec son second. Akhmatova est alors interdite de publication et même d’écriture dans son propre pays. Elle ne pourra republier que des décennies plus tard. Sur ce, viennent les grandes purges staliniennes qui prennent place à partir de 1934.

Les tragédies d’écrivains d’envergure vont se succéder : Maïakovski suicidé en 1930, Ossip Mandelstam – un très proche – arrêté pour un poème contre Staline en 1934 (il meurt en décembre 1938 dans un camp de transit pour la sinistrement célèbre Kolyma), Pilniak assassiné en 1938, Tsvétaïeva suicidée en 1941 après 17 ans d’exil (les deux femmes ne venaient que de se rencontrer pour la première fois), etc.

Dès 1936 Anna Akhmatova a repris « l’écriture », du moins la création de poèmes par la pensée, poèmes qu’elle apprend par cœur car elle a interdiction de laisser toute trace écrite de son travail. Elle rencontre Lydia Tchoukovskaïa qui deviendra son amie, mais avec laquelle elle se brouillera ensuite. Lydia et une autre amie, Nadejda Mandelstam, veuve du poète, apprennent ses poèmes par cœur pour pouvoir les réciter plus tard. « Elle se sent menacée de folie. Elle l’est vraiment. On ne dit pas souvent les maux physiques et psychiques de la dictature, de la terreur. Elle est tellement impuissante à faire libérer son fils. Et lui, au loin, il s’imagine que si elle ne le fait pas revenir, c’est par indifférence et égoïsme. Comme sa grand-mère le lui a dit quand il était un petit garçon ». Car l’histoire familiale, intime, rejoint la tragédie nationale. La deuxième guerre mondiale éclate, commence le siège de Leningrad. Son fils est libéré de prison, mais la poétesse subit une suite d’infarctus. Elle est usée, à 50 ans.

Dans cet ouvrage fourmillant d’anecdotes de la vie littéraire russe du XXe siècle, on peut voir les forts liens que Akhmatova entretient avec certains des poids lourds de son époque, dont Boris Pasternak. Geneviève Brisac en profite pour rappeler « l’affaire du Docteur Jivago », suite à la divulgation du roman qui va faire couler tellement d’encre que Pasternak refuse le Prix Nobel de littérature en 1958.

La littérature est d’ailleurs à l’honneur dans cette épatante biographie. Des extraits de poèmes rendant hommage à Anna Akhmatova, écrits par Nikolaï Goumiliov son premier mari, mais aussi par Ossip et Nadejda Mandelstam, Marina Tsvétaïeva ou encore Varlam  Chalamov, tandis que Geneviève Brisac, au-delà de sa remarquable érudition, n’oublie pas les extraits de poèmes de Anna, des œuvres autobiographiques, des instantanés où toute la douleur de la poétesse éclate.

Le portrait de Anna Akhmatova est saisissant, cette aristocrate de 1,78 mètre, adulée puis rejetée, cette grande dame qui perd peu à peu tous ses appuis par les décès successifs de ses proches et confidents, comme si la mort se fichait d’elle. Cette femme qui a connu tant d’hommes qui tous ont affronté un destin tragique, qui est restée debout, comment, par quelle force ? Celle dont les intimes sont morts suicidés ou exécutés pour raisons politiques, a toujours refusé de s’exiler, au contraire de nombreux écrivains de l’époque, c’est ce qui en fait une figure à part de la littérature russe du XXe siècle. Celle dont l’influence majeure venait des lignes de Pouchkine, mort bêtement en duel. La mort, l’odeur de cadavres semble côtoyer l’âme de la poétesse.

La mort, et le totalitarisme. « … elle se rend compte qu’elle fait l’objet d’une surveillance accrue, si une telle chose est possible : on installe des micros chez elle en son absence, il y a de nouveaux petits trous dans son plafond, et des miettes de plâtre en tombent. D’étranges individus aux mines patibulaires montent la garde sous ses fenêtres. Ceux qu’elle appelle la « cour des miracles » - policiers en civil, mouchards variés – sont en ébullition ». Le 20 août 1946 Anna Akhmatova est exclue de l’Union des écrivains, privée de fait de revenus et de droit à la publication. Le dégel amorcé après la mort de Staline en 1953 a lieu trop tard et surtout est loin d’être complet. Akhmatova vieillit, exténuée par la douleur, la cruauté. Mais comme le rappelle Geneviève Brisac, « La littérature, est-ce autre chose que des ragots sublimés ? ». Anna Akhmatova s’éteint en 1966, après une vie de malheurs, de déchirements et d’interdictions. Tout ceci, le livre de Geneviève Brisac le raconte sans omettre les détails documentés. Cette biographie rend admirablement compte de ce que fut cette féministe au cœur du régime soviétique totalitaire. Sorti en 2024 aux éditions Seghers, souhaitons qu’il fasse date car son contenu le mérite amplement.

https://www.lisez.com/seghers/4

(Warren Bismuth)

dimanche 1 septembre 2024

Jennifer LAVALLÉ « Les journées sont si longues »

 


Cinq nouvelles, cinq femmes, cinq destins. L’autrice franco-belge Jennifer Lavallé dépeint avec méthode cinq existences de femmes qui a priori ne se connaissent pas et n’ont rien en commun sauf d’être chacune de (très) bonne famille. Dès l’amorce, le lectorat est sous le charme, avec cette première nouvelle, brève autant que merveilleusement facétieuse, mais je ne puis hélas rien vous révéler afin de vous en laisser découvrir tout le piquant.

Chaque nouvelle est précédée d’un proverbe qui en annonce la teneur. Petites historiettes qui, si elles sont toutes indépendantes, peuvent laisser entrevoir un fil d’Ariane, que ce soit dans une rupture amoureuse, la maladie, ou la vieillesse, il pourrait être le désir de liberté, la volonté (ou le besoin ?) de repartir de zéro, mais aussi dans une moindre mesure la nostalgie ou la peur de l’oubli.

Les rêves ainsi que l’élément liquide se font une place de choix dans ce recueil varié par ses thèmes. Ces femmes sont toutes intégrées dans la société dans laquelle elles évoluent, mais un choc émotionnel, toujours différent dans son approche, va faire basculer leur existence, parfois par un fait extérieur, parfois par un coup de patte (je pense au chat sur la couverture) de la protagoniste. « Les journées sont si longues » avance ses pions par petites touches poétiques, suaves et délicates, même si le fond peut s’avérer tragique.

La dernière nouvelle « Pâles soleils » occupe à elle seule plus de la moitié de ce mince volume de 80 pages. Une femme agressée, hospitalisée. Un chirurgien. Elle amnésique, séduite, lui prévenant. Très vite ils vivent ensemble. La suite est à découvrir dans ce recueil qui sait mettre en valeur des femmes aisées touchées dans leur élan. Bien sûr, la littérature n’est pas en reste : « Elle acheta son premier roman, « Bourlinguer » de Blaise Cendrars. Elle alla s’installer sur une chaise dans un jardin public et elle se mit à lire, avec avidité. De temps à autres, abandonnant sa lecture, elle observait les passants. Les amoureux sur les bancs. Les paumés. Les vieux et les enfants. Elle observait la ronde du monde avec détachement. Elle se sentait différente d’eux tous ».

Jennifer Lavallé sait mettre les formes stylistiques pour nous accompagner dans ses histoires, les phrases sont poncées jusqu’à ne laisser dépasser que la partie nécessaire, donnant une fluidité d’une grande poésie à chacun des récits. Ce livre pétillant et très attachant est  sorti en 2023 dans la maison d’auto-édition Librinova.

https://www.librinova.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 5 juin 2024

Michèle PEDINIELLI « Boccanera »

 


Certaines périodes de la vie sont propices à la lecture de polars, pour un lâcher prise salutaire. Se vider la tête, souffler. Le roman de Michèle Pedinielli tombait à pic. Il est le premier d’une série en cours qui possède quatre tomes au moment où j’écris.

Ghjulia Boccarena est une détective privée (mais pas privée d’humour) au sang en partie corse et en partie italien, approchant la cinquantaine, accroc au café, Doc Martens huit trous aux pieds, une certaine tendance à l’insomnie, et amoureuse de ce Nice qu’elle habite. Un homme brillant, Mauro Giannini vient d’être assassiné par strangulation. Ghjulia est engagée par son petit ami plombier (l’homme était homosexuel) pour éclaircir l’affaire. Seulement le futur mari, ancien travesti de scène, est à son tour défuncté, de la même manière que Mauro. Faut-il s’orienter vers les milieux anti-gays du genre de la manif pour tous ou des jeunesses identitaires ?

Ghjulia entre en contact avec son ancien compagnon, Jo, un flic avec lequel les relations sont toujours courtoises. Il va lui livrer des éléments essentiels pour la poursuite de l’enquête.

Le premier tome de cette série en cours plante le décor. La détective privée est une femme moderne, décomplexée, qui joue de l’humour comme d’une carte de visite. Elle lit beaucoup les enquêtes du shérif Longmire, le héros de Craig Johnson, et ce doit être le cas également pour l’autrice, qui digère l’influence en ne gardant que le côté cocasse et l’air détaché et parfois un peu ours du shérif du Wyoming par l’entremise de sa Ghjulia, solitaire et marquée par la vie.

Mais attention, ce polar n’est pas une copie ni une caricature, il sait se faire engagé et féministe. « Concevoir, me reproduire, perpétuer l’espèce… Faire un enfant. Ni en adopter un. Jamais. J’aime les enfants, les enfants des autres, tous les enfants de la terre. Mais je ne me suis jamais sentie en droit ni en capacité de devenir mère. C’est un sentiment que j’ai toujours réussi à expliquer et défendre fermement, face à mes copines et même à mes parents ».

Dans ce roman dynamique et raconté au présent par la narratrice-détective, il est aussi question des migrants qui viennent d’Italie, de leur désoeuvrement. Car c’est un polar social, y compris dans ses descriptions de caïds niçois. Nice est d’ailleurs un peu la vedette ici, arpentée et analysée par une autrice qui sait de quoi elle parle. Sans être précisément machiavélique, l’intrigue est solide, les personnages décalés (ah, le mendigot allemand muet !) font partie de la recette. Certes se succèdent quelques solutions de facilité, notamment ces nombreux morts, quand on ne sait pas trop, semble-t-il, comment les incorporer plus activement à l’affaire. Le zigouillage systématique en somme.

« Boccanera » est un bon moment de lecture même si, comme la plupart des polars ou romans noirs, il pêche parfois par ses clichés. D’accord, l’héroïne est féministe et engagée, mais elle n’évite pas les réflexes un peu lourds sur le physique des mecs, types forcément intéressants car beaux, du sexisme inversé en quelque sorte, qui peut déranger voire exaspérer. Quant à la seule scène de sexe, inutile, elle est également assez ratée (pourquoi doit-on ajouter une scène de cul dès que l’on crée un roman noir, comme pour respecter un cahier des (dé)charges ?). Mais ne pleurons pas, ce premier volet se déroule de manière probante et pied au plancher. Michèle Pedinielli est rédactrice au sein de Retronews, un site d’archives de presse de la B.N.F. que je vous recommande chaudement, tout comme je vous recommande les podcasts « Séries noires à la une » issus aussi de Retronews, de très grandes réussites sonores (même s’ils semblent actuellement en pause). « Boccanera » est sorti en 2018 aux éditions de L’aube.

https://editionsdelaube.fr/

(Warren Bismuth)

jeudi 14 mars 2024

Anne CRIGNON « Une belle grève de femmes »

 


Au sein du challenge annuel du blog Book’ing dont le thème de 2024 est « Lire sur le monde ouvrier & les mondes du travail », il existe des activités internes, dont celle des lectures communes, où plusieurs blogueureuses vont lire un même ouvrage pour le présenter à une date précise. Ce bouquin historique de Anne CRIGNON en fait partie, et tous les blogs intéressés présentent leur billet sur leurs blogs respectifs en ce 15 mars. Je vous remets le lien de ce challenge qui s’accroît au fil des jours :

https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2024/01/2024-lire-sur-le-monde-ouvrier-les.html

Dans ce passionnant documentaire, Anne CRIGNON fait revivre une fameuse grève de la Bretagne d’antan, dont le lieu exact et la date nous sont donnés dans le sous-titre, « Les Penn sardin – Douarnenez, 1924 ». Les Penn sardin, c’étaient ces sardinières du Finistère s’exténuant à mettre en boîtes les poissons. Leurs revendications sont diverses, mais juste une curiosité pour amorcer le sujet : les ouvrières de la vingtaine des usines de sardines de Douarnenez étaient les moins bien payées de tout le pays. L’autrice pose les jalons historiques et sociaux qui menèrent à cette grève massive de novembre 1924, sorte de deuxième round d’une grève de 1905 où des avancées sociales avaient déjà été enregistrées, pour stagner ensuite. Ici aussi, les revendications sont les cadences infernales, le salaire ridicule et les mauvaises conditions de travail. L’étincelle se produit lorsqu’un patron refuse de recevoir des ouvrières éreintées.

Anne CRIGNON dépeint à merveille l’atmosphère générale, avec des femmes salariées qui, sans le savoir, ont fondé une micro société matriarcale au sein de leurs minuscules maisons sans confort, où les maris ne sont plus ni dominants ni autoritaires. Ainsi leur révolte découle d’un penchant naturel, ainsi que d’une solidarité à toute épreuve.

Anne CRIGNON nous guide au cœur de ce climat bien particulier dans les ateliers de sardines où le lieu de travail est comme héréditaire, avec parfois de jeunes fillettes de 8 à 10 ans qui sont embauchées sous un nom d’emprunt dans un pays où la mixité sociale scolaire n’existe pas, tout comme celle réservée sur les bancs des églises de cette région très pieuse. Cet ouvrage est d’ailleurs riche en détails sur les mœurs et le quotidien rural de la Bretagne des débuts du XXe siècle.

Un féminisme ouvrier se met en place presque naturellement, alors que les ouvrières chantent, et que certaines paroles peuvent irriter les oreilles des patrons, dont ce refrain « :

« Saluez, riches heureux

Ces pauvres en haillons

Saluez, ce sont eux

Qui gagnent vos millions ».

Petits riens qui rendent ce témoignage précieux, par son folklore, sa situation historique (quelques années après la première guerre mondiale) comme par cette organisation d’abord fébrile des femmes grévistes ou encore ces brèves biographies d’actrices et acteurs de cet épisode majeure de la grève en Bretagne.

Le portrait du maire d’alors, Daniel LE FLANCHEC, est dressé. Homme de conviction, communiste pacifiste ayant fait ses classes dans l’anarchisme, LE FLANCHEC reçoit les grévistes, les écoute et les soutient immédiatement dans la grève. Il sera pour un temps suspendu de ses fonctions. Quelques jours plus tard, ce sont 3000 manifestantes qui défilent dans les rues de Douarnenez. Un certain Charles TILLON (qui plus tard fera beaucoup parler de lui), un jeunot de 27 ans, alors secrétaire de la CGTU Bretagne, rejoint aussi le mouvement et crée des crèches pour accueillir les enfants des grévistes, alors que des fonds sont levés pour leur venir en aide et que la tension monte d’un cran avec les autorités nationales. Marcel CACHIN, directeur du journal L’humanité, se rend sur place.

ANNE CRIGNON insiste sur le caractère anonyme des femmes grévistes. Elles ont à peine un visage, mais pas d’identité, elles n’existent que collectivement, derrière un drapeau rouge vestige de la grève de 1905. Seule semble survivre dans l’histoire cette Joséphine PENCALET (prononcer Penn Kalett), que l’autrice portraitise grâce aux informations qu’elle a pu dénicher.

La journée du 1er janvier 1925 est particulièrement violente, cela aussi Anne CRIGNON le détaille, dans une écriture vivace, dynamique, énergique et truffée d’humour, qui n’est pas sans rappeler le style acéré et affirmé de l’actuelle journaliste Anne-Sophie MERCIER dans Le Canard Enchaîné. Après 48 jours de grève, le patronat ploie, les Penn sardin ont gagné. S’ensuit un rapide effet boule de neige : plusieurs communes environnantes adoptent les mêmes lois pour le travail des ouvrières.

Le titre de cet ouvrage est emprunté à celui de Lucie COLLARD qui, dans un court récit de 1925, fait déjà revivre cette bataille sociale, d’autant qu’elle a été sur le terrain et a participé aux manifestations et aux comités de soutien. Ce documentaire est exceptionnel par la richesse de ses informations ou encore de ses éléments bibliographiques semés çà et là dans le récit. Au cœur du livre, des photographies viennent à leur tour témoigner d’une époque, d’une lutte. Rien n’est laissé au hasard car, comme déjà signifié, c’est aussi le style littéraire de Anne CRIGNON qui fait vibrer l’action de manière originale et pétillante. On doit cette tranche de l’histoire aux éditions Libertalia, qui ont sorti cette petite perle marine en 2023 dans leur somptueuse collection poche La Petite Littéraire pour laquelle j’avoue un faible.

Pour aller plus loin, je vous colle cette chanson de madame Claude MICHEL, en hommage aux Penn sardin :

https://www.youtube.com/watch?v=50VKs3g6DqQ

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 4 février 2024

Annie ERNAUX « La honte »

 


1952, Normandie. Annie ERNAUX a 12 ans lorsque son père agresse sa mère sous le toit familial, sans aucun témoin extérieur. En 1996 c’est la première fois que l’autrice confie cette scène de ses souvenirs, hantant sa mémoire. « Il me semble avoir attendu pendant des mois, peut-être des années, le retour de la scène, certaine qu’elle se reproduirait ». À partir de ce fait divers, elle déroule son texte, hybride, comme un instantané de cette année-là (que Claude FRANÇOIS a chanté, mais pour 1962).

Un silence assourdissant a suivi la violence du père. La mère, chrétienne, a-t-elle pardonné malgré son esprit autoritaire et dominant ? Et l’Affaire Dominici qui fait son apparition dans les pages, pourquoi ? Car rien n’est gratuit ni anodin dans un texte de l’autrice. L’adulte Annie ERNAUX épluche les journaux de ses 12 ans, ceux de Paris-Normandie de 1952, pour retrouver des repères, des saveurs, parcourir comme à nouveau en direct les sensations, les odeurs et les bruits de cette année. Dans son style froid, expéditif, reconnaissable dans son extrême distanciation des faits, ERNAUX se remémore son enseignement catholique, autoritaire lui aussi, dans une école privée. Elle n’a alors aucun ami, gravite entre famille et établissement scolaire, en somme entre religion et religion.

Ce souvenir, entre parenthèses, comme un élément qui surgit presque accidentellement de la mémoire : « Je ne peux empêcher qu’en 1952 je croyais vivre en état de péché mortel depuis ma première communion, parce que j’avais, du bout de la langue, délité l’hostie qui s’était collée au palais, avant de parvenir à l’avaler. J’étais sûre d’avoir détruit et profané ce qui était alors pour moi le corps de Dieu. La religion était la forme de mon existence. Croire et l’obligation de croire ne se distinguaient pas ».

Le père, effacé, pas assez croyant, écrasé par l’image toute puissante de la mère. « Dépourvu des signes d’une véritable religion, donc du désir de s’élever, mon père ne fait pas la loi ». Et à côté, la découverte de la vie pour la fille Annie, le combat pour aller voir, aller imaginer un peu plus loin que les quatre murs de l’antre familial, eux qui renferme encore l’agression du père.

ERNAUX déploie son texte, comme toujours il démarre de manière intimiste et presque égoïste, pour aller rejoindre le global, l’histoire nationale comme internationale. Et cette honte qui ne cesse de s’inviter dans les pensées : « Le pire dans la honte, c’est qu’on croit être seul à la ressentir ».

Ce roman aurait pu s’appeler « Été 52 » mais il eut sonné trop « Durassien ». Il est une pierre imposante de l’œuvre de Annie ERNAUX, il est typique du style, du scénario de l’autrice, bref, percutant, avançant des images qui laissent un goût au palais. Car ce que ERNAUX raconte, c’est aussi un monde enfoui, enseveli, qui n’existera plus, et par ses mots elle parvient pourtant à nous y replonger l’espace d’une scène, forte, par ses décors ou ses portraits, ses photographies racontées. Elle nous fait revivre l’instant. Dans ses moindres détails, activant tous les sens. « La honte » est un réel pilier de l’œuvre de l’autrice, il est à lire lentement pour bien y enregistrer les moments gravés.

 (Warren Bismuth)