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dimanche 5 juillet 2026

James A. McLAUGHLIN « Dans la gueule de l'ours »

 


Rice Moore, biologiste de 34 ans installé dans la réserve naturelle de Turk Mountain dans les Appalaches en Virginie, réserve dont il est le gardien, s'est en fait évadé d'une prison du Mexique. Devenu Rick Morton, il s'occupe aussi de ruches avec un certain Boger. Un ramasseur de champignons vient à sa rencontre et le guide jusqu'au cadavre d'une ourse qui pourrait bien être un crime perpétré par un puissant cartel faisant commerce illégal d'animaux sauvages, notamment de vésicules biliaires d'ours lui servant à financer ses activités de drogues, surtout en direction de la Chine. « C'était déjà arrivé, dans les années 1990. Des gens tuaient les ours pour le marché noir. La mafia s'en est mêlée, elle payait deux mille dollars la vésicule, éliminant le sel biliaire et la vendait aux Chinois qui s'en servent comme d'un médicament ».

Dans ce paysage majestueux, les ruraux ne semblent pas adaptés aux éléments de la nature sauvage. Cette situation vaut pour l'entièreté du récit, c'est aussi l'une des charpentes de ce premier roman de James A. McLaughlin de 2016 publié en France en 2019. L'énigme se fond autour de la nature, même surtout autour des réactions des habitants face à elle. Rice fait la connaissance de Sara Birkeland, la gardienne qui l'a précédé sur son poste. Elle a eu affaire au cartel, fut victime d'une immense violence psychologique et physique.

Parallèlement, l'histoire fait des demi-tours, s'engouffre dans le passé de Rice avant de se ranger, avec des chapitres où il est question de sa relation sulfureuse avec Apryl, une femme proche du cartel des drogues qui a accepté de servir de mule pour soigner sa jeune sœur schizophrène. « Cette nuit-là, tandis qu'ils marchaient dans le canyon à sec, elle lui avait parlé à voix basse du mur prévu tout le long de la frontière entre l'Arizona et le Mexique, puis de son projet de financement d'une étude majeure montrant que ce mur bousillerait la migration transfrontalière d'espèces menacées de gros animaux ». Nous y sommes. Car « Dans la gueule de l'ours » est avant tout un roman contre l'exploitation de la nature, contre les décisions en haut lieu qui ne prennent pas en compte l'état de la biodiversité, pouvant provoquer un possible effondrement d'un maillon de la chaîne. Et c'est là que ce texte se fait puissant, précis, dans son combat contre les ravages infligés à la nature et aux animaux.

Une étude avait été entreprise concernant les divers impacts sur la faune et les migrants par la construction du mur frontalier entre États-Unis et Mexique. Mais soudain, Rice semble quitter les vivants, du moins les êtres humains, se terre dans les bois, confectionnant une tenue camouflage pour être au plus près de la nature, interagir avec elle, la ressentir, vivre en elle. C'est le passage introspectif voire carrément psychédélique d'un roman qui pourtant ne manque pas d'action : bagarres, intimidations, il sue parfois la testostérone mais retombe sur ses pattes, inversant les valeurs. « Dans la gueule de l'ours » est une sorte de western moderne un peu foutraque. Avec 55 chapitres au compteur, il prend son temps pour dérouler son scénario, l'horloge paraissant parfois figée.

Pour un premier roman, c'est avec brio que James McLaughlin s'en tire, même si nous aurions aimé un développement de certaines idées, la plupart étant affleurées sans être fouillées, pouvant même être « oubliées » après avoir été amorcées. Il n'en est pas moins vrai que « Dans la gueule de l'ours » se lit avec délectation, révolte parfois. Que ses pages de Nature Writing sont immensément belles, que de grandes valeurs sont avancées, que les personnages sont réussis. Et que l'on passe un sacré bon moment aux côtés de Rice. Roman traduit par Brice Matthieussent, il est paru en 2019 dans la belle collection Fiction des éditions Rue de l'Échiquier. Depuis, un deuxième roman de l'auteur est paru dans la même collection, « Les aigles de Panther Gap » en 2023, j'y reviendrai sans doute prochainement.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

lundi 23 août 2021

Norman LOCK « Un fugitif à Walden »

 


Samuel Long, le narrateur de cette histoire, esclave noir, s’est échappé de la tyrannie de son maître en 1844 en tranchant sa propre main alors menottée. Aidé par les réseaux de « L’underground railroad » qui aidaient les noirs à circuler aux Etats-Unis pour s’acheminer vers un lieu situé plus au nord dans le pays, où ils pourraient commencer une nouvelle vie, le nord étant alors plus évolué socialement que le sud, Samuel arrive finalement aux abords du bord du lac de Walden dans le Massachussets, où Henry David THOREAU a alors décidé de vivre (il y résidera entre 1845 et 1847) durant l’été 1845.

À son contact, Samuel apprend la vie libre mais aussi l’immensité et la rudesse de la nature. Il y rencontre d’autres pionniers de l’écologie sociale, des transcendantalistes comme Ralph Waldo EMERSON ou Nathaniel HAWTHRONE, sans oublier le journaliste William GARRISON. Immédiatement, de longs dialogues s’amorcent sur le sens de la vie. Et bien sûr, le parcours de Samuel Long, esclave noir en fuite, n’a pas grand-chose à voir avec ceux de ses interlocuteurs directs.

Cependant, une amitié naît par delà les différences, même si Samuel est bien conscient que ses nouveaux amis ne peuvent pas ressentir certains épisodes de son propre vécu (quatre millions de noirs vivent alors aux U.S.A.). Walden, lieu légendaire, est ici scruté en détails. Mais le narrateur en profite pour dresser un tableau historique du combat antiesclavagiste aux Etats-Unis dans la première partie du XIXe siècle, portant le récit vers une veine historique.

Mais ce n’est pas tout. Fort de sa documentation, l’auteur Norman LOCK peint un portrait méticuleux de THOREAU, proposant une biographie certes romancée mais s’appuyant en partie sur les propres écrits de THOREAU, l’imagination fait le reste. THOREAU est ici vu par les yeux de ce héros malheureux, Samuel, qui n’hésite d’ailleurs pas à égratigner le personnage de THOREAU, du moins au début, puis un profond respect s’instaure, comme si les deux hommes s’étaient apprivoisés. Il relaie le discours anticolonialiste, antiesclavagiste de THOREAU, diversifiant ainsi sa pensée que nous pouvions imaginer avant tout écologique.

Ceci est une fiction. Ce Samuel n’a pas existé. Mais il est pourtant vivant dans ce roman, tel une personnification de l’esclavagisme du XIXe siècle, et si LOCK lui donne vie, c’est pour rendre plus ample son récit et mêler la fiction au cœur de l’histoire de Samuel : « Si je semble préoccupé de ma propre histoire, c’est que je la crois aussi nécessaire que celle de Henry que les fils de chaîne et de trame le sont à un tissage. Je ne suis pas mentionné dans son compte rendu du séjour qu’il fit dans les bois de Walden. Je fus sans importance dans son expérience. J’aurais peut-être gâché la construction de son récit. Qui sait quelles pensées traversent l’esprit d’un écrivain ? On se souviendra de Henry, alors que mes présents récits seront bientôt oubliés. En tout cas, je suis certain de ne pas avoir la moitié de son talent. Henry avait le génie de rendre monumentales les choses les plus banales. Sous sa plume, un gland prend les proportions du Taj Mahal. La mienne, je le crains, métamorphoserait le Taj Mahal en gland ».

Et pourtant, même si cette histoire n’existe que par l’imagination de son auteur, elle est crédible car agrémentée en permanence de nombreuses références historiques, que ce soit sur THOREAU ou plus globalement sur les Etats-Unis du milieu du siècle numéro 19. Les grandes envolées côtoient des passages très intimistes eux-mêmes entrecoupés de faits historiques ou de souvenirs. Les réflexions philosophiques abondent et donnent une épaisseur supplémentaire au récit. Le rendu est original et la dimension multiple.

« Un fugitif à Walden » est sorti récemment en cette année 2021 chez Rue de L’Echiquier et plus particulièrement dans sa superbe collection Fiction. Le roman est ici traduit par l’incontournable Brice MATTHIEUSSENT, traducteur historique de Jim HARRISON notamment. Ce livre évoque de nombreux sujets, dont les principaux sont la condition des noirs aux Etats-Unis, les premiers balbutiements de l’écologie social et du refus du capitalisme, mais c’est aussi un livre sur l’amitié, la sagesse et l’espoir.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

dimanche 22 décembre 2019

DES LIVRES RANCES « Coups de coeur 2019 »


L’heure des bilans ayant sonné sans crier gare, nous nous permettons de vous faire modestement part de nos coups de cœur littéraires pour cette année passée, encore riche en émotions, vous n’y couperez pas ! Voici donc les 10 lauréats de notre blog DES LIVRES RANCES pour 2019, sans ordre particulier. Pourquoi pas 9 ou 11 ? C’est le hasard seul qui nous a fait tomber sur un chiffre rond, sur nos pattes en quelque sorte. Nous n’avons pas pour ambition de vous présenter une liste exhaustive ou démesurée, cependant elle vous guidera peut-être pour vos lectures de 2020. Merci pour votre fidélité, votre intérêt, vos retours, votre amitié. Merci aux éditeurs, éditrices qui continuent à nous montrer leur marque de confiance. 2020 frappe à la porte, nous continuerons à transmettre. Mais pas les microbes.

***** Coups de cœur 2019 d’Emilia Sancti *****

*****
Julia DECK « Propriété privée » éditions de Minuit



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Bérangère COURNUT « De pierre et d’os » éditions du Tripode



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Aurélie CHAMPAGNE « Zébu boy » éditions Monsieur Toussaint Louverture



*****
Jean-Claude GRUMBERG « La plus précieuse des marchandises » éditions du Seuil


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***** Coups de cœur 2019 de Warren Bismuth *****

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Ferdinand PEROUTKA « Le nuage et la valse » éditions La Contre Allée



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Éric VUILLARD « la guerre des pauvres » éditions Actes Sud



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Éric PLAMONDON « Oyana » Quidam éditeur



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Ernest CALLENBACH « Écotopia » éditions Rue de l’Échiquier (réédition)



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Erri DE LUCA « Le tour de l’oie » éditions Gallimard



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Collectif « De Tchernobyl à la Crimée » éditions L’Espace d’un Instant



mardi 28 mai 2019

Cédric TALING « Thoreau et moi »


Une BD décroissante ! On l’attendait, Cédric TALING l’a faite ! Tout part du constat que la terre est devenue invivable, polluée à l’extrême, absurde, et qu’il faudrait enfin changer nos modes de vies, de consommation, ne plus agir en prédateurs mais respecter enfin dame nature à qui l’on doit tant. Pourquoi ce titre ? Car l’ombre d’Henry David THOREAU (1817-1862) plane à chaque instant. Son fantôme au nez trop long vient s’immiscer dans les discussions, il intervient même, évoquant son isolement volontaire dans la forêt de Walden, s’essayant à la simplicité volontaire dans une cabane de bois, en faisant en quelque sorte le précurseur des futurs mouvements écologistes radicaux.

Les protagonistes de cette BD en ont assez de jouer le jeu des multinationales, de dévaster la terre sans scrupules, ils rêvent d’une autre vie, axée sur le respect de la nature, l’autosuffisance, la diminution drastique des déchets ménagers. Mais bien sûr, rien n’est facile. En effet, l’éducation, les générations précédentes, tout a été fait pour surconsommer, jeter, acheter, dépouiller la terre de ses matières premières épuisables. Alors qu’il semble trop tard pour agir, une poignée d’écolos tentent le grand saut, malgré les vieux réflexes consuméristes : travail donc profusion dans la consommation, et par ricochets profusion dans la démence asphyxiante de la pollution. Les mers et océans en font les frais. Et ces jours d’orgies consommatrices comme le black Friday, engraissant sans vergogne les multinationales et autres milliardaires.

Mais remontons dans le temps, avec THOREAU invitant sur « ses » terres l’un des personnages clés de la BD. Oui, il est possible de vivre autrement, THOREAU l’a montré dans le livre « Walden ou la vie dans les bois » (régulièrement réédité), un texte fondateur de la philosophie écologiste. Il a quand même de la gueule le site de Walden, et il pourrait devenir une sacrée source d’inspiration. Par quoi commencer ? Par la discussion, l’échange d’idées. Mais là aussi c’est compliqué. Un exemple :

« - Nan mais sans blague, on doit sortir du nucléaire.
-         Moi j’trouve que les éoliennes, c’est pas mal.
-         Non, c’est de la merde, les éoliennes, ça tue les oiseaux migrateurs et les chauves-souris.
-         Les centrales thermiques, ça pourrait être une solution.
-         Tu déconnes ?! Elles marchent au fuel, au charbon et aux déchets, c’est pourri !!
-         OK, donc on fait quoi si y’a rien de bon ? On s’éclaire comment ?
-         Bah… À la bougie !
-         Quoi ? À la bougie ?!
-         Mais à la bougie végétale alors ! Parce que la paraffine c’est du pétrole. Et la cire d’abeille, c’est de l’exploitation animale.
-         Attends, chouchou, ta bougie végétale, elle est pas faite à l’huile de palme au moins ?
-         Merde ! On fait comment alors ? On s’éclaire à la cire d’oreilles ?!!

Bref, on n’a pas le cul sorti des ronces. Les réflexions fusent, se contredisent, montrent la dépendance de l’humain pour chaque petit geste du quotidien, la difficulté de penser autrement, d’agir activement, en lien avec ses convictions, mais de manière radicale afin de protéger l’environnement. Il va falloir passer par une remise en cause du salariat, et bien sûr de l’argent roi, laisser tomber la bagnole, l’excès, malgré les vieux démons, malgré tout ce qui a été mis en place pour une vie capitaliste confortable, faite de biens matériels et guidée par le pognon, la compétition et l’égoïsme.

Je vous laisse découvrir comment nos personnages vont tenter l’expérience, se basant bien sûr sur celle de THOREAU. Les dessins sont résolument modernes et colorés, comme pour bien insister sur le fait que le XIXe siècle et l’écologie de THOREAU était en avance sur son époque. Les dialogues sont très nombreux, fluides et argumentés. Les 120 pages ne laissent pas de répit, elles sont denses, sensées, et les débats contradictoires démontrent bien que nous sommes à une période charnière pour la survie de la planète mais que les vieux démons semblent difficiles à étrangler. La BD vient de sortir chez les excellents Rue de l’Échiquier encore fort inspirés. Achetez-la et surtout faites-la tourner, les propositions n’y sont ni utopiques ni rébarbatives, du très bon travail enfin respectueux de la Terre. Cet album fait partie de ces chaînons qui commencent à poindre dans les actions nouvelles, il ne faut pas laisser passer l’instant, il est crucial. Ceci est le premier album de Cédric TALING, c’est un vrai coup de maître.


(Warren Bismuth)

lundi 22 avril 2019

Géraldine COLLET « La suspension»


En 2017, l’annonce de la réédition des œuvres de Louis-Ferdinand CÉLINE chez Gallimard a mis le feu aux poudres. Tout du moins chez Louise, une adolescente de 17 ans, petite-fille d’un certain déporté n°21055, Gilbert dans le civil, prisonnier à Buchenwald. Alors savoir que les écrits de CÉLINE vont ressortir, y compris les plus haineux, les plus « hitlero-compatibles », les plus antisémites, pour Louise c’en est trop. Elle va aller fouiller le passer de la maison Gallimard, mais pas que.

Jacques SCHIFFRIN monte sa première maison d’édition en 1923 puis la prestigieuse collection de La Pléiade en 1931 qui intègre les rangs des éditions Gallimard dès 1933, entre autres grâce à André GIDE qui introduit SCHIFFRIN chez le vieux GALLIMARD. SCHIFFRIN est ensuite licencié par l’éditeur car juif, il se trouve que justement des lois anti-juives sont promulguées dans le beau pays de France, il faut obéir nom d’un petit bonhomme ! À la place de SCHIFFRIN est nommé un poids lourd de l’antisémitisme intellectuel : Pierre DRIEU LA ROCHELLE, qui se rend notamment en Allemagne au congrès des grands romanciers européens, accompagné par le pimpant BRASILLAC.

2012 : par le biais de leur célèbre collection de La Pléiade, les éditions Gallimard ressortent les œuvres de DRIEU LA ROCHELLE, auteur qui doit entre autres sa nouvelle notoriété à des combattants de l’ombre, dont Daniel LESKENS, un néonazi belge militant et fondu, qui profitera un jour d’être en Allemagne pour pisser sur des tombes juives. La classe, ça ne se commande pas. Un geste qui devant le tollé général le fera démissionner de son poste de conseiller municipal d’Anderlecht (quartier de Bruxelles). Son but ? Réintroduire le fascisme dans le jeu culturel. L’extrême droite est activement à la manœuvre pour faire réhabiliter DRIEU, tout ceci n’est bien sûr pas gratuit, elle tente par là de propager ses propres idées par le biais de Pierrot le sulfureux.

Années 2010 un peu partout dans le monde : recrudescence des actes antisémites, violence des actes, des propos, la parole se libère, certains s’appuient sur de vieux écrits pour encourager la haine. « Mein kampf » entre dans le domaine public et fait un tabac en Allemagne. « Plus jamais ça » semble vouloir dire Louise, qui parallèlement cherche des informations sur son grand-père déporté. Louise possède un profond sens éthique, une conscience sans ambiguïté, un honneur : elle refuse que, comme DRIEU plus tôt, CÉLINE donne du grain à moudre à l’extrême droite : « Ce n’est pas possible qu’un tel éditeur publie ces merdes ! Un ramassis d’immondices assassins ! Et qu’on ne nous dise pas cette fois que c’est pour ses qualités littéraires qu’on veut rééditer ces horreurs… Ce n’est pas ce qu’on a envie de lire, bordel ! Ce n’est pas le genre de littérature qu’on veut transmettre ». Le sujet s’invite à table en France. Verdict : le 11 janvier 2018, les éditions Gallimard jettent l’éponge : elles ne rééditeront pas CÉLINE (sa veuve est d’ailleurs toujours vivante, plus de 100 ans !). Antoine GALLIMARD annonce « Je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette réédition choque, blesse ou inquiète (…). Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends le projet ».

Débat toujours houleux dans les cercles littéraires : doit-on autoriser les rééditions d’œuvres, les auteurs fussent-ils notoirement antisémites ? Géraldine COLLET ne se propose pas de trancher au niveau national, elle donne son point de vue sous les traits de Louise, il se défend. On peut lui arguer la liberté d’expression. Certes. Mais n’oublions pas qu’aujourd’hui, plus que jamais, des réseaux extrémistes voire terroristes s’appuient sur des écrits d’auteurs ayant colporté la haine, de DRIEU à BRASILLAC en passant par tant d’autres, dont CÉLINE. J’ai toujours une partie de moi qui s’effraie de voir un écrivain contemporain citer l’un de ces trois auteurs en référence, se faire prendre en photo avec l’un de ses bouquins en mains, j’ai froid dans le dos. Comme Louise avec GALLIMARD, j’ai envie de le gifler. Durant des siècles, il y a eu tant et tant d’écrivains (pas toujours reconnus d’ailleurs), plein de talent et de passion, qui ne se sont pas placés du côté de la haine. Si je peux comprendre une décision de rééditer des œuvres, c’est que j’en connais la demande, c’est elle qui crée l’offre, donc le bouquin. Aux lecteurs, mais aussi artistes (surtout) de se dresser contre la haine et la propagation d’idéologies nauséabondes, même de manière détournée et inconsciente. Et même par le prétexte un brin provocateur (« T’as vu ? Je lis DRIEU et je t’emmerde, je suis libre ! »), j’y vois quant à moins un poil de voyeurisme et une publicité malsaine qui peut à tout moment déclencher un brasier. Il vaut parfois mieux savoir lire la lumière éteinte. À tous les étages d’ailleurs.

Ce petit livre, entre roman et documentaire d’à peine 60 pages, propose une piste, elle est radicale, elle se défend, elle est bien menée, par une immersion dans un passé que certains aimeraient définitivement oublier. Les éditions Rue de l’Échiquier ont choisi de le sortir en cette année 2019, et je trouve personnellement qu’il a vraiment de la gueule et qu’il rouvre un débat qui a tendance à patiner.


(Warren Bismuth)

jeudi 14 mars 2019

Ernest CALLENBACH « Écotopia »


Arrêtez sur-le-champ tout ce que vous aviez entrepris pour vous isoler avec ce roman, c’est (presque) un ordre ! Pourtant écrit en 1975 (et très récemment réédité en France), il est d’une incroyable clairvoyance sur le monde d’aujourd’hui. Pour ceci, il peut sans conteste être qualifié de roman d’anticipation, même si l’action se déroule en 1999 (soit tout de même 25 ans après son écriture).

Une région états-unienne, l’Écotopia, regroupant une partie de la Californie, l’Oregon et l’État de Washington, a fait sécession avec le reste des U.S.A. William Weston, journaliste au Times-Post de New-York, est envoyé en Écotopia afin d’écrire des articles sur ce nouveau pays. Ce qu’il va y découvrir dépassera l’entendement.

Ce roman est tellement riche et dense qu’il est impossible de souligner tous les aspects développés dans ce pays de cocagne. Mais voici un aperçu sur ses avancées. Tout d’abord les Écotopiens sont humanistes, collectivistes et solidaires. Leur ego ne les intéressent pas, leur nombril ne fait pas partie de leur quotidien. Dans ce petit pays ont déjà été concrétisés nombres de projets pour le bien-être humain, mais surtout et avant tout de la nature : pas d’éclairage la nuit, pas ou peu d’automobiles, transports en commun gratuits (le train est assez répandu), panneaux solaires visibles un peu partout. Le plastique existe bel et bien, mais il est issu de plantes qui seront recyclées après détérioration. D’ailleurs, la plupart des biens des Écotopiens sont recyclables, biodégradables, l’humain n’étant pas au centre de la vie. Tout est prévu pour diminuer la pollution, la cupidité et l’étouffement, auto-contrôle des naissances (le fameux déclin démographique), impôts uniquement mis en place pour les entreprises, salaires plafonnés, réglementation stricte tendant vers une écologie « radicale » et une auto-suffisance.

Et tout ceci semble fonctionner à merveille. D’abord dubitatif voire carrément hostile, William Weston finit par se laisser séduire et ses articles évoluent au cours du récit. Voyez-vous donc : le Président est une Présidente ! L’amour est libre et la femme enfin l’égale de l’homme, dans les salaires, les décisions, les tâches et les responsabilités, elle lui est même parfois supérieure : « Le contrôle absolu qu’elles ont de leur corps signifie qu’elles disposent ouvertement d’un pouvoir qui, dans d’autres sociétés, est inexistant ou dissimulé : le droit de choisir le père de leur enfant. ‘Aucune Écotopienne ne porte jamais l’enfant d’un homme qu’elle n’aurait pas librement choisi’ m’a-t-on solennellement déclaré ». William entreprend une liaison libre avec Marissa, une Écotopienne qui lui apprend que les femmes ont leur jardin secret : « Elle refuse de me dire si elle est dans la période de fécondité, de son cycle ou si elle a encore un stérilet. Elle se contente de me répondre : ‘c’est mon corps’ ».

Tout ce peuple semble vivre en totale harmonie dans une sorte d’immense communauté. D’ailleurs, les Écotopiens se sont beaucoup inspirés des tribus indiennes pour leur projet de vie. Le mot d’ordre, même s’il n’est pas prononcé (roman écrit en 1975 je le répète) est : décroissance ! En effet, 20 heures de travail hebdomadaire, diminution drastique de l’esprit de compétition, éducation revue et corrigée, mais aussi confection de matériaux solides et aisément réparables (ou l’anti obsolescence programmée), pas de statut spécial pour les professions, notamment celle d’artiste, tout le monde au même niveau. Pour le bien-être collectif, la marijuana est tolérée et même encouragée, malgré le manque à gagner pour les caisses de l’État. Il n’existe pas de « grands projets inutiles », d’ailleurs de nombreuses structures considérées comme obsolètes ou réduisant la liberté des humains et des animaux ont été déconstruites : « Le nouveau gouvernement est allé jusqu’à faire dynamiter certains barrages construits sur des fleuves, sous le prétexte fallacieux qu’ils empêchaient la pratique du kayak et interféraient avec la remontée des saumons, laquelle a repris après beaucoup d’efforts et pour la plus grande joie de la population ».

Pourquoi par exemple la semaine de 20 heures de travail ? « L’homme, affirmaient les Écotopiens, n’est pas fait pour la production, contrairement à ce qu’on avait cru au XIXe et au début du XXe. L’homme est fait pour s’insérer modestement dans un réseau continu et stable d’organismes vivants, en modifiant le moins possible les équilibres de ce biotope ».

Dans ce roman est écrit noir sur blanc le terme « Do it yourself » et, même si ce peuple Écotopien n’est ni végétarien ni vegan (1975 hein !), le respect animal et de la nature sont prépondérants. Ce que décrit Ernest CALLENBACH (dont c’est semble-t-il le seul roman) est tout bonnement une sorte de société libertaire idéale débarrassée de ses fléaux et de ses envies destructrices (et ce même s’il y a quelques prisons là-bas). Le rendu est impressionnant, parfois technique lorsqu’il tend à expliquer les phases de production d’un matériau (même si le bois est celui qui est le plus naturellement préconisé), mais toujours très précis, documenté et passionné. Sa présentation est la suivante : alternance de deux modèles de chapitres, dans l’un William parle de ce qu’il voit, entend, ressent autour de lui, dans l’autre c’est le journaliste qui livre ses impressions au Times-Post. Après moins de deux mois au cœur de l’Écotopia, il lui faudra prendre une décision définitive sur sa vie future.

Ce roman d’une grande ingéniosité est aussi un récit ô combien visionnaire. La société Écotopienne de 1999 dépeinte ici ressemble farouchement à une communauté parfaite que nous rêverions de rejoindre (et urgemment même !) en 2019, 20 ans plus tard. Ce livre fait un bien fou, donne des pistes pour démontrer qu’il n’est jamais trop tard pour la planète, et surtout certifie que les questions que nous nous posons aujourd’hui sur l’écologie et le vivre ensemble ne sont pas nouvelles puisque très habilement développées dans ce roman qui gardera pour moi une place très spéciale pour longtemps encore. Applaudissements nourris et intensifs. Il est sorti fin 2018 chez Rue de L’Échiquier et pourrait rapidement devenir la référence anticipatrice d’une société utopique comme l’a par exemple été « 1984 » d’Orwell pour la dystopie.


(Warren Bismuth)