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mercredi 26 mars 2025

SÉVERINE « L’insurgée »

 


La sulfureuse Séverine, née Caroline Rémy en 1855 (et morte en 1929), est issue d’une famille bourgeoise. Femme complexe, amie de Jules Vallès, elle tente de se suicider en 1880. Toute sa vie elle lutte contre l’oppression, les inégalités, se dresse pour les figures réfractaires de son époque. Ses relations ne sont toutefois pas toujours celles de la société purement révolutionnaire, ainsi elle gardera une tendresse insubmersible et même une admiration pour le général Boulanger, ce dont ses camarades lui tiendront rigueur. Libertaire et irrévérencieuse, elle profite de la grande qualité de sa plume pour écrire des articles parfois séditieux en tant que journaliste. Dans ce recueil, ce sont 45 d’entre eux (sur plus de 6000 qu’elle a produits !), rédigés de 1886 à 1921 qui constituent une « autobiographie journalistique ».

Séverine a repris – brièvement – le journal « Le cri du peuple » lancé par Jules Vallès. Dans celui-ci, mais aussi dans d’autres périodiques, pas toujours ancrés à gauche, elle signe des articles au vitriol ou emplis de tendresse, notamment sur des figures du mouvement révolutionnaire d’alors. Elle rend par exemple un hommage appuyé aux quatre pendus anarchistes de Haymarket (Etats-Unis) exécutés en 1886 (auxquels on doit la fête internationale du Premier Mai). « L’exécuteur les a saisis. La corde ignominieuse s’est nouée autour de leur cou, les trappes ont joué – et les quatre corps se sont balancés dans l’espace, comme quatre grands battants de cloche sonnant le tocsin des représailles dans l’air épouvanté… ».

Les textes rassemblent des biographies succinctes mais néanmoins profondes de militants, souvent anarchistes : Auguste Vaillant, Jean Grave, Ravachol, Jean-Baptiste Clément, Francisco Ferrer (condamné à mort, il sera exécuté quelques jours après la parution de l’article de Séverine), Jules Bonnot (qu’elle mitraille sans fioritures), Louise Michel, etc. Si elle peut être qualifiée de rassembleuse, il n’en reste pas moins qu’elle attaque des figures majeures de son époque, notamment Jules Ferry, sur lequel elle écrit une courte nécrologie particulièrement véhémente.

Séverine n’a pas la langue dans sa poche, même si elle ne s’est pas affranchie de ses racines bourgeoises qui ressortent dans quelques réflexions purement aristocratiques. Elle s’insurge contre la condamnation d’un livre antimilitariste de 1889 de Lucien Descaves, « Sous-offs », signe parfois ses articles d’un seul prénom : Jacqueline, ou encore Renée. Quelques-uns de ses textes apparaissent dans le Gil Blas.

Séverine, bien que ne se revendiquant pas féministe (elle s’en explique), défend l’I.V.G. dès 1890. Militante, elle revient sur l’odieuse tuerie de Fourmies du 1er mai 1891 (neuf morts). Séverine n’est pas pour la violence de classe, du moins pas la violence physique, se classe plutôt du côté des pacifistes, condamnant les bombes lancés par ses camarades : « Il me semble que je suis arrivée à un carrefour empli de ténèbres : que toute clarté s’est éteinte, en moi comme au-dehors ; que la fumée de ces bombes, abattant des femmes, des enfants, en voilant de deuil le soleil, a fait la nuit sur tous mes espoirs, toutes mes vaillances, toutes mes convictions ! Et je trébuche dans cette opacité affreuse, les mains en avant, les pieds tremblant de heurter quelqu’une des victimes dont les cris me déchirent le cœur ! Où est ma route ? Quel est mon chemin ?... ». Si Séverine peut douter, elle repart pourtant toujours à l’assaut avec sa plume puissante et redoutable.

Dans une guerre sociale enclenchée, elle prend partie pour les travailleuses. Mais elle défend aussi la cause animale, fustige la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » ainsi que la colonisation. Elle est de toutes les justes causes. En infatigable militante, elle rejette, dénonce, défend. Le dernier article proposé dans cette anthologie porte sur Louise Michel, et la boucle est bouclée.

Séverine adhère au Parti Communiste Français en 1921, mais elle s’en écarte rapidement pour reprendre sa liberté. Elle n’a de cesse de rebondir sur l’actualité, contre l’oppression sociale. Anarchiste, elle prend pourtant parfois position pour les adversaires de ce mouvement, tout en expliquant son choix.

Ce livre, paru en 2022 dans la formidable collection Lampe-tempête des éditions L’échappée, est une manière fort originale d’approcher le travail et la pensée d’une contestataire libre, non inféodée, féministe souhaitant garder un ton d’indépendance. Si elle est un personnage un peu oublié de nos jours, ce recueil lui rend enfin justice.

https://www.lechappee.org/collections/lampe-tempete

(Warren Bismuth)

mercredi 31 janvier 2024

Malcolm MENZIES « Makhno, une épopée »

 


Les biographies sur le paysan révolutionnaire ukrainien Nestor MAKHNO sont peu nombreuses, et s’éloignent parfois volontiers de la réalité pour proposer un super héros résistant qui a quasiment fait plier l’armée rouge des soviets peu après leur prise de pouvoir en octobre 1917. L’anarchiste MAKHNO est souvent dépeint comme un homme sans failles, de manière caricaturale et exagérée dans ses qualités. Cette présente biographie de Malcolm MENZIES remet les pendules à l’heure.

Biographie de 1972 (ici rééditée), la première du révolutionnaire, elle revient abondamment sur les événements politiques du début du XXe siècle en Russie, ranimant le contexte politico-social qui précède la révolution de 1917. Parallèlement l’auteur place Nestor MAKHNO dans cet environnement. Anarchiste dès 1906 (il a alors 18 ans), il connaît pour la première fois la prison l’année suivante, est même condamné à mort, mais comme il est mineur, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité.

Durant ses détentions, MAKHNO « visite » souvent le cachot pour insubordination. Il fait de longs séjours à l’hôpital en raison de sa santé devenue défaillante, touchée par une tuberculose pulmonaire. Il cogite et prépare une revanche, non seulement celle d’un homme, mais celle d’un peuple. La première révolution de 1917, celle de février, aboutit à une amnistie générale des condamnés politiques dont fait partie MAKHNO. Le voilà libre.

« Il languit six années entières à la prison de Boutyrka. Le peu de culture générale ou d’éducation politique qu’il posséda jamais, il devait l’acquérir là. Une prison politique, à cette époque, c’était aussi l’université. C’est là que les jeunes révolutionnaires apprenaient le b.a.-ba de leur idéologie politique des lèvres d’hommes mûris par plusieurs dizaines d’années d’activité subversive ». Car paradoxalement, dans cette biographie très documentée, ce sont bien les faiblesses de MAKHNO, son manque d’instruction, de discernement, son instinct bestial, sa violence qui nous le rendent plus humain, loin de l’image d’être indestructible fait d’un bloc.

Juste après sa libération en 1917, MAKHNO prend la tête d’une organisation ukrainienne paysanne et révolutionnaire, c’est là qu’il va écrire sa légende, alors que la Russie est dans son ensemble touchée par la famine et a besoin de la région d’Ukraine pour survivre. L’auteur revient avec force détails sur les évènements immédiats de l’après octobre. Son travail minutieux permet de suivre l’évolution du régime, mais aussi celle de l’armée Makhnoviste, de sa brève alliance avec LÉNINE, du traité de Brest-Litovsk de 1918, de l’Allemagne qui prend en partie possession de l’Ukraine, alors jeune République autonome. La maison de la mère de MAKHNO est brûlée, l’un de ses frères tué, l’autre jeté en prison.

De cette période, de nombreuses légendes planent sur Nestor MAKHNO, Malcolm MENZIES s’applique à les détricoter, tandis que la Makhnovchtchina, l’armée insurrectionnelle ukrainienne dirigée par MAKHNO, s’adonne à de véritables massacres. Tout s’emballe, la simple évocation du nom de Nestor MAKHNO inspire la terreur. VOLINE, le célèbre révolutionnaire, rejoint cette armée, il témoigne des horreurs, les dépeint.

En 1921, l’aventure se termine, la Makhnovchtchina est vaincu. Sur les accusations d’antisémitisme sur la personne de MAKHNO, là aussi Malcolm MENZIES répond, aussi brièvement que clairement : « L’armée makhnoviste, presque entièrement paysanne dans son recrutement, n’était évidemment pas exempte du sentiment antisémite virulent qui s’était emparé de l’Ukraine. Makhno, personnellement, condamnait toute discrimination. Il publia des ordres interdisant formellement les pogroms, et les sanctions punissant les manifestations d’antisémitisme étaient promptes et rigoureuses. Un commandement de détachement fut fusillé sans jugement en raison d’un raid accompli sur une colonie juive. Un soldat eut droit au même sort pour avoir déployé un calicot portant : ‘Mort aux juifs, sauvons la Révolution, vive le batko Makhno’ ».

Défait, renié, MAKHNO quitte la Russie. Il erre dans divers pays avant de rejoindre la France en 1925, où le mouvement anarchiste est en crise, comme partout en Europe. Indirectement, MAKHNO en fera les frais. Abandonné autant pour son alliance passée (quoique très brève) avec les bolcheviques que pour son attitude jugée hautaine et son comportement solitaire, mais aussi mis de côté simplement pour être russe, comme le furent de nombreux exilés à cette période. Malgré les manifestations et cagnottes de soutien, il meurt dans la misère, épuisé, en 1934. Il n’a que 45 ans. Il reste les actes, ceux d’un révolutionnaire anarchiste déterminé et de son armée paysanne qui a marqué l’Histoire du XXe siècle.

Ce documentaire est une mine d’informations, que ce soit sur Nestor MAKHNO, sur l’Histoire politique de la Russie de l’avant révolution de 1917, sa mise en place et ses balbutiements, mais aussi sur les relations internationales et les accords de principe. Au-delà de la biographie d’un être, c’est bien un instantané sur l’Europe de l’est des deux premières décennies du XXe siècle. Quant à la biographie en elle-même, elle est clairvoyante car défanatisée, lucide car impartiale, prenant un recul nécessaire et salvateur. Elle ne glorifie ni ne condamne MAKHNO, ne sous-estime pas son action révolutionnaire, mais ne la rend pas héroïque. La figure de MAKHNO a permis tous les abus, les écrits pros ou anti se réfugiant dans une sorte de caricature du portrait, du super héros au super pourri buvant du sang juif. La vérité est tout autre, et Malcolm MENZIES l’expose brillamment. S’il n’y a qu’un témoignage à retenir sur Nestor MAKHNO, c’est sans doute celui-ci. Il fut enfin traduit (par Michel CHRESTIEN) et réédité dans une version revue et corrigée en 2017 dans la majestueuse collection Lampe-Tempête des éditions L’échappée.

https://www.lechappee.org/collections/lampe-tempete

(Warren Bismuth)

mercredi 27 décembre 2023

Jean MALAQUAIS « Le gaffeur »

 


L’année 2023 se termine par ce beau défi des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé toujours impeccablement par Moka et Fanny, une plongée dans le monde de la S.F., dystopie ou mondes parallèles. Des Livres Rances a décidé de mettre à l’honneur un auteur oublié, jean MALAQUAIS, et son roman « Le gaffeur » de 1953.

Pierre Javelin, la trentaine entamée, est un employé modèle à l’institut national pour la beauté et l’esthétique dans la Cité (la ville n’est jamais nommée), et marié depuis deux ans à Catherine. Une vie rangée et paisible. Jusqu’à des coups de fil intempestifs d’un inconnu au bureau de Catherine, qui prévient son mari. Et c’est ainsi que tout bascule.

Javelin rentre chez lui le soir même mais s’aperçoit que son appartement est occupé par un couple qui prétend l’habiter. Le décor a changé, rien ne reste de l’agencement que Javelin a quitté au matin. Il croit tout d’abord à une farce (son employeur vient de l’augmenter et Catherine aurait pu avoir l’idée d’organiser une petite fête), mais bientôt il déchante. « Dans une pièce que je ne connaissais pas, sous une suspension que je voyais pour la première fois, mon assortiment de pots et de flacons s’alignait au complet sur une table à laquelle je n’avais jamais mangé ».

Dans ce roman riche et copieux, l’anti-héros va affronter une bureaucratie toute kafkaïenne afin de prouver son identité, va se cogner à des tas de personnages énigmatiques, froids et distants, et ne va pas tarder à douter de sa propre existence dans un cadre austère fait de bâtiments et quartiers labyrinthiques. Dans une ville où toute liberté a disparu, où chaque citoyen est épié, où chaque mot peut être retenu contre vous, il faut faire preuve de vigilance. Javelin tente de remonter sa propre histoire tout en se heurtant à un autoritarisme masqué. « Il n’y avait plus de rois, pas même pour les cartes à jouer ». Le voilà parti en quête de sa femme Catherine, pour le meilleur et pour le pire.

L’environnement se fait de plus en plus glacial et sans âme. « On ne voyait pas le bout de la vaste salle. Très longs, très nombreux, des bancs de bois sans dossier la traversaient dans le sens de la largeur. Plutôt surélevés du côté où on les abordait – même il fallait prendre son élan pour s’y hisser -, ils allaient s’abaissant de la droite vers la gauche, dans la direction d’une série de portes latérales qui donnaient accès aux bureaux. Après avoir rempli les questionnaires d’usage, laissé ses empreintes digitales sur une fiche appropriée et reçu un numéro d’ordre, on était admis dans la salle où l’on s’installait en haut des bancs, jeunes et sveltes d’une croupade, vieux et obèses avec l’assistance de leurs concitoyens ». Mais MALAQUAIS en profite pour aborder la vie sous un prisme philosophique, fait de questionnements qui ne trouvent pas toujours une réponse.

Dans un univers de démence, MALAQUAIS crée un monde parallèle qui ressemble pourtant au nôtre au sortir de la seconde guerre mondiale. Car « Le gaffeur » a été écrit entre 1949 et 1953 et dépeint une société totalitaire par le biais d’une seule ville. Il est même visionnaire par ses écrans omniprésents et la sophistication technologique. Il est difficile de ne pas ranger « Le gaffeur » aux côtés de KAFKA (« Le château » et « Le procès) et du « 1984 » d’ORWELL. Là où il se distingue pourtant, c’est dans l’atmosphère. Malgré ce climat étouffant, cloisonné et aseptisé, imperméable à toute influence extérieure, l’écriture est pleine d’humour voire de désinvolture, les scènes sont décalées et narrées sur un ton humoristique, rappelant le rire du condamné, l’énergie du désespoir, un désespoir à son comble jusqu’à la chute finale, la descente aux enfers.

MALAQUAIS est né juif polonais en 1908. Arrivé en France en 1926, il va apprendre la langue, jusqu’à écrire en français. Il fait partie de ces combattants de l’ombre, des révolutionnaires de la littérature, par le style et les convictions. Par sa rareté aussi. Car s’il est décédé en 1998 à 90 ans, il ne laisse derrière lui que trois romans, « Le gaffeur » est son dernier. Il parut d’abord en 1953, puis en 2001, c’est en 2016 que les éditions L’échappée proposent cette réédition superbe dans leur formidable collection Lampe-Tempête. La police de caractères en est étrangement de couleur verte. Si le titre du roman pourrait laisser penser à une immense farce, il n’en est rien, car en argot « gaffer » signifie « surveiller », comme l’est ce Javelin. La préface est signée Sebastián CORTÈS, la postface Geneviève NAKACH. « Le gaffeur » est de ces livres qui auraient dû devenir incontournables, parmi les classiques des classiques, il n’en fut rien. Et c’est peut-être pour cela qu’il faut le lire. Il n’a rien à envier à ces illustres titres toujours encensés.

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(Warren Bismuth)



mercredi 22 novembre 2023

Collectif « Bandits & brigands »

 


La figure du bandit de grand chemin, du Robin des Bois n’existe pas que dans l’imagination collective. Aussi, ce recueil de textes permet de se replonger dans diverses périodes historiques et de voir revivre quelques acteurs majeurs du banditisme.

Huit auteurs et autrices se succèdent, choisissant chacun un personnage qui a œuvré par le brigandage à une répartition plus équitable des richesses, prenant aux riches pour redistribuer aux sans grades, aux nécessiteux.

Ce qui est formidable dans ce recueil, au-delà du parcours des bandits de haut vol, c’est la pluralité des styles littéraires, du populaire à la poésie en passant par le ton journalistique. Émilien BERNARD, dans une écriture verte et alerte, nous entretient de l’épopée de Ned KELLY en Australie au XIXe siècle. Dans une langue suave et précise, Thomas GIRAUD revient sur un berger détrousseur de bétail écossais des XVIIe et XVIIIe siècles, Rob Roy MACGREGOR.

Par sa poésie libre, brûlante, puissante et désarticulée, Sarah HAIDAR rappelle la vie d’un bandit d’honneur kabyle du XXe siècle, Hend U MERRI, tandis que la grande Linda LÊ, dans un style fort et charpenté, prend la plume pour faire revivre Phoolan DEVI et son combat féministe et sans concession au XXe siècle dans une Inde pourtant récente mais toujours patriarcale à l’extrême. Patrick PÉCHEROT a choisi une figure très célèbre en France, celle de CARTOUCHE, dans un XVIIIe siècle que l’auteur dépeint avec entrain.

Serge QUADRUPPANI a opté pour Sante NOTARNICOLA, révolutionnaire italien du XXe siècle, décédé par ailleurs peu après la parution de cet ouvrage, dans un pays transformé en véritable poudrière. La légende de Joachín MURIETA, révolutionnaire anti-impérialiste mexicain (ou chilien) est ravivée par Sébastien RUTÉS dans un texte volontairement embrouillé et obscur, faisant la part belle au plausible quant à l’existence du bandit mexicain. Enfin, Jean-Luc SAHAGAN, dans un récit construit comme un patchwork, c’est-à-dire réassemblé, convoque la double figure de Maria BONITA et de LAMPIÃO, couple de hors-la-loi brésilien ayant sévi durant la première partie du XXe siècle.

Certains textes collent au plus près de la biographie, d’autres privilégient l’exercice de style, d’autres encore la légende, mais tous se rejoignent pour rendre un hommage vibrant aux bandits empathiques, altruistes, amis et mécènes des classes laborieuses. L’originalité se situe dans les pays, les périodes visités dans ces différents textes, faisant de l’ouvrage une mini anthologie du banditisme mondial, tantôt individualiste, tantôt faisant partie intégrante d’un élan collectif. Car c’est la variété des combats, des revendications et des modes d’agissements qui saute ici aux yeux.

Ce petit précis de l’action directe sociale est paru en 2020, dans l’éblouissante collection Lampe-Tempête (quel joli nom !) des éditions L’échappée, petite collection à la ligne éditoriale remarquable, que je compte vous présenter régulièrement, mais dont voici déjà le lien, précieux, à intégrer à vos favoris :

https://www.lechappee.org/collections/lampe-tempete

(Warren Bismuth)

mercredi 15 novembre 2023

Eugène DABIT « La zone verte »

 


Ce roman de 1935 dédié à André GIDE commence comme un coup de sang : un chômeur de 43 ans, Leguen, ancien soldat de la première guerre mondiale, s’enfuit de Paris à pied, décidé à cueillir du muguet à Mantes, à plus de 40 kilomètres, afin de se faire un peu d’argent de poche. Le vent de liberté sonne enfin pour un homme déjà fatigué par la vie. Il traverse les bourgs de la banlieue, certains nouvellement construits, tout en profitant de ces instants privilégiés à flâner dans la campagne, y respirer l’air pur : « Marcher ainsi en pleine campagne l’aidait à se rappeler mieux son passé », lui qui avait été abandonné par une femme alors qu’il était sur le front.

Leguen s’arrête à Boismont pour quelque temps, il y fait connaissance avec ses habitants, leurs habitudes, amitiés, inimitiés et préjugés. C’est un monde différent de celui de la capitale qu’il découvre. Son cœur bat pour certaines femmes, il se lie d’amitié, entame de petits chantiers de peintre, sans savoir où il vient de mettre les pieds.

« La zone verte » est une description de la banlieue parisienne, encore peu traitée à l’époque. Il est un regard sociologique intéressant sur ces habitants, des hommes et des femmes dont les préjugés contre les parisiens sont nombreux. Cependant, le récit se mue bien vite en romance un brin dramatique, assez loin de la trame de départ et cette recherche de la liberté absolue, comme si DABIT, auteur par ailleurs prolifique même si en partie oublié de nos jours (il a pourtant écrit le roman « L’hôtel du nord » adapté à l’écran en 1938 par Marcel CARNÉ et qui deviendra une référence cinématographique), perdait le contrôle du scénario, comme s’il devenait privé de son histoire.

Si « La zone verte » est une jolie déambulation dans les rues et les campagnes de la banlieue parisienne, il est aussi un portrait peu chaleureux d’une petite ville, mais peut-être surtout le reflet d’amours déchues, porté par des scènes un peu rébarbatives sur l’amorce de l’amour entre deux êtres, cet aspect est un peu trop prégnant dans un livre qui aurait pu être grand roman sur le fond. D’ailleurs les 30 dernières pages sont sombres et bouleversantes, l’auteur a mitonné sa sortie, sa chute. En résumé, débuts fracassants, fin ciselée, mais entre les deux, comme un vide, pas total, mais les longueurs romantiques éclipsent le propos de départ, très alléchant, sur le rejet de la ville et le désir de nature. « Il redevenait un animal. Il arracha une touffe d’herbe, en mâchonna un brin. Il songea à Paris, sa ville natale, qui lui apparaissait en ce moment laide et monstrueuse, avec ses arbres malades, ses squares tristes, des bois de Boulogne et de Vincennes où des autos et des foires coloniales rappellent l‘homme. Une ville faite pour vous désespérer ».

Mais ce roman est également une description assez émouvante des fêtes de villages banlieusardes et des bagarres provoquées par des types trop ivres. Entre en piste la jalousie, thème très présent, mais aussi, et peut-être de manière plus originale, les premiers effrois sur l’odeur de guerre prochaine (« Guerre ou révolution on en fera les premiers frais »). Car l’on perçoit de l’engagement humaniste entre les lignes, faisant de ce roman une lecture tout de même intéressante, avec quelques pages d’une grande beauté.

Ce roman intimiste et sans prétention a été réédité en 2023 dans la toute nouvelle collection Paris perdu des éditions L’échappée, collection qui devrait faire la part belle au Paris des années 20 et 30. Ici c’est pourtant de la banlieue dont il est question. Cette collection pourrait être de celles qui deviennent des références par les choix de sélection d’une période donnée, sur un territoire imposé. Attendons la suite. Vous pouvez aller fureter du côté des prévisions sur le site de L’échappée.

https://www.lechappee.org/collections/paris-perdu

(Warren Bismuth)

samedi 25 janvier 2020

Emma GOLDMAN « Vivre ma vie – une anarchiste au temps des révolutions »


La vertigineuse autobiographie de l’infatigable militante anarchiste Emma GOLDMAN enfin disponible en intégralité ! Jusque là éditée en France de manière largement et honteusement tronquée, « Vivre ma vie » est sorti en 2018 aux éditions L’échappée en version complète, l’éditeur ayant mis le paquet tant au niveau de la présentation et de la qualité de l’objet que dans son contenu : pas moins de 1100 pages grand format pour une traduction époustouflante de Laure BATIER et Jacqueline REUSS.

Emma GOLDMAN a mis deux ans à écrire ce livre, entre 1928 et 1930. De façon donc très logique n’apparaissent pas les années où elle a lutté contre la dictature en Espagne, ni la mort de son « double » Alexandre BERKMAN, ni sa retraite au Canada où elle mourra en 1940.

Née en 1869, Emma GOLDMAN est russe mais, tyrannisée par son père, quitte le pays en 1885 pour rejoindre les Etats-Unis où vit sa sœur bien aimée. Là-bas, elle va faire plus ample connaissance avec le militantisme et les milieux anarchistes, notamment par le biais du drame de Haymarket Square en 1886 où, après une manifestation violente terminée en bain de sang, huit anarchistes sont arrêtés (quatre seront pendus). Après cette atrocité, Emma GOLDMAN entre définitivement dans le mouvement anarchiste auquel elle restera fidèle jusqu’à sa mort. Mais c’est en 1889 que pour elle tout bascule par sa rencontre avec Alexandre BERKMAN (Sasha), son moteur et son amour de toujours, même s’ils ne formèrent pas un couple en tant que tel.

Soyons brefs, car le livre regorge de détails indispensables pour mieux connaître la société contemporaine à Emma GOLDMAN et plus particulièrement les milieux anarchistes. Dans ce bouquin comme dans la vie, Emma GOLDMAN va croiser des centaines de militants et amis, des centaines d’adversaires politiques, des centaines d’ennemis. Tout est foisonnant : les détails, les biographies pourtant succinctes de personnages qu’elle a bien connus, les meetings, nombreux et parfois violents, les censures de l’État ou des dirigeants locaux, le journal Mother Earth qu’elle avait fondé, les bagarres, les faux papiers, etc. Il serait fastidieux de se focaliser sur un résumé de l’œuvre.

On voit du beau linge dans ce récit : Errico MALATESTA, Pierre KROPOTKINE, Sébastien FAURE, Louise MICHEL, Nestor MAKHNO et tant d’autres côté anarchiste, des moins célèbres mais tout aussi actifs. Pour les non anarchistes, Jack LONDON, Léon TROTSKI, LÉNINE, l’écrivain russe Vladimir KOROLENKO entre autres. Ce livre bouillonnant est, comme son auteure, toujours en mouvement.

Expulsée des Etats-Unis toute fin 1919, elle débarque en Russie révolutionnaire début 1920, pleine d’espoir et de convictions pour les soviets. C’est ici, sur ses terres natales, qu’elle semble changer. Elle est attirée par le gouvernement bolchevique, ne peut en admettre les erreurs, les massacres, la misère, elle pointe l’aristocratie bourgeoise comme responsable (en cela elle suivra aveuglément, au moins pour un temps, les convictions du pouvoir). Alors que pourtant ses proches lui conseillent de se méfier, elle reste attentiste mais pas « anti », elle concède, elle ramollit. Il faudra le massacre commandité par LÉNINE et TROTSKI des marins anarchistes de Kronstadt en 1921 pour lui faire prendre conscience de l’immense danger représenté par le bolchevisme et sa dictature du prolétariat. Mieux : elle refusera son aide à Nestor MAKHNO, l’anarchiste paysan menant une immense armée libertaire en Ukraine contre le système léniniste. Lorsqu’elle se réveille, le mal est fait, les troupes de MAKHNO ont succombé. Ayant de plus en plus de mal à vivre dans cette tourmente, Emma GODMAN fuit la Russie à la toute fin de 1921, après deux ans de désillusions.

Elle passe par l’Allemagne, l’Angleterre, le Canada, avant de partir s’installer dans le sud de la France, c’est là qu’elle écrit son autobiographie présentée ici. Elle est brute, sans concessions. Emma GOLDMAN fut sur tous les fronts sociétaux de l’anarchisme d’alors : anti-capitalisme, anti-étatique, anti-militariste, se battant contre la censure, pour les camarades emprisonnés, pour la condition de la femme, pour le contrôle des naissances par la légalisation des contraceptifs, pour la liberté sexuelle (je vais y revenir), pour l’égalité, contre l’antisémitisme, le racisme, la liste peut être allongée à l’envi.

Ce qui m’a gêné dans ce récit, et malgré une sorte d’admiration que je pouvais avoir pour la militante Emma GOLDMAN, c’est la femme privée, elle m’a perturbé voire agacé. Toujours soucieuse de son image publique, elle se vexe tout rouge (et noir) lorsqu’elle est critiquée, par exemple dans les médias, elle est très autoritaire (une amie me souffle qu’une femme engagée et de surcroît révolutionnaire à cette époque ne pouvait qu’être autoritaire pour se faire entendre, dont acte) et manie la mauvaise foi avec une certaine dextérité. Elle est pour l’union libre mais paraît jalouse des conquêtes de ses petits amis. Elle n’est pas tendre avec certaines femmes proches de ses amis mâles.

Le plus pénible est peut-être sa vision des hommes : avant même que l’on sache si tel monsieur est militant et si oui dans quel camp et sur quels thèmes, Emma nous apprend qu’il est beau, séduisant, elle semble même rejeter les hommes qui ne lui conviennent pas physiquement, ceci a été un obstacle non négligeable dans ma lecture. Elle pardonne facilement à un garçon entrant dans ses critères de beauté physique (ah, le cas de Ben, son amoureux pendant des années, beau comme un Dieu, des yeux hypnotisants, qu’elle finit par dépeindre comme un imbécile, alors que le lectorat avait rectifié dès l’entrée en scène de ce beau garçon un brin immature et influençable), elle est résolument attirée par l’image physique et ce qu’elle dégage à ses yeux, ce qui par ailleurs n’apporte rien au récit et peut décrédibiliser un brin son action féministe radicale.

Emma GOLDMAN sait être vindicative, se montre nerveuse et impulsive, parfois hors de contrôle, et toujours cette obsession pour les hommes (elle a par ailleurs eu de nombreux amants) et son image publique, cette dernière pouvant sur certains passages la faire passer pour égocentrique et narcissique, elle qui pourtant a combattu sa vie durant l’injustice. Toujours du côté des opprimés, elle a parfois payé de sa personne – plusieurs fois emprisonnée -, de sa santé, se trouvant dans des situations inextricables, aux Etats-Unis comme en Russie soviétique. Il y a comme un paradoxe entre ces deux aspects : altruiste et en même temps autocentrée.

Quoi que je puisse en dire, Emma GOLDMAN reste une référence de premier ordre dans le combat anarchiste et féministe. Ce livre est une véritable bible de l’action anarchiste internationale entre 1885 et 1930 (il ne sera donc pas fait état de la montée du nazisme), il est un condensé d’histoire, de militantisme, de politique, de violence d’État. Bien sûr tout est vu avec les yeux d’Emma GODMAN, on peut, on doit ne pas être d’accord avec certains propos, il n’empêche que c’est un témoignage pointu et détaillé du début du capitalisme comme de celui du communisme autoritaire (même si là, je le répète, elle sera moins véhémente, plus nuancée et parfois contradictoire). Farci de détails en tout genre, il se lit lentement, d’autant que le bébé pèse tout de même son kilo et demi et qu’il peut être très inconfortable de le tenir longtemps en mains.

Il faut se laisser le temps de tout assimiler, de parfois éteindre sa colère (voir plus haut sur certains comportements de la femme privée). Ce livre est une bombe incendiaire, un pamphlet anti-autoritaire de haute volée, alors ne boudez pas votre plaisir, faites abstraction des passages embarrassants et devenez incollables sur la période pendant laquelle s’étendent les histoires du bouquin.

Esthétiquement, ce livre est incomparable, de toute beauté, couverture rigide et épaisse, papier et encre d’une qualité supérieure, on prend plaisir à le choyer, d’autant qu’il est agrémenté d’une préface très éclairante, de photos et portraits d’époque. Il se termine par deux index des publications, organisations et personnages rencontrés au fil des pages, il est incontournable dans le domaine. Et chanceux que je suis, il m’a été offert par une personne qui tient une grande place dans ma vie, « Vivre ma vie » c’est aussi cela.


(Warren Bismuth)

dimanche 28 juillet 2019

MAURIENNE « Le déserteur »


Roman sulfureux, militant, politique, irrévérencieux. Mais qui est ce MAURIENNE, l’auteur ? Un pseudo bien sûr, celui de l’alsacien Jean-Louis HURST, pseudo trouvé par le directeur des éditions de Minuit, Jérôme LINDON, lorsqu’elles vont publier le roman : « C’est simple, pendant la Résistance, nous avions Vercors. Alors, pour la suivante, j’ai choisi la vallée d’à côté ».

« Le déserteur » est l’un ces romans prétextes à une tribune. L’appellation « roman » le dispense aussi d’avoir à se défendre en cas de plaintes. Mais sachez que dans ce récit, tous les personnages ont bel et bien existé, hormis un seul. C’est bien un récit de vie qui est proposé, mais planqué sous la couverture du fictionnel.

Le scénario de ce « Déserteur » est simple : des potes, jeunes, français métropolitains, discutent régulièrement sur l’attitude à adopter en pleine guerre d’Algérie (le livre est écrit en 1960 pendant les événements) : se battre pour la France ? Euh, mais l’Algérie est AUSSI la France… Alors disons se battre pour le gouvernement de Paris contre les indépendantistes ? Ce serait le défendre, cautionner les actes abominables de l’armée, les tortures. Se battre côté adverse, pour le F.L.N. ? Cela paraît plus alléchant, mais dangereux voire téméraire. Alors quoi ? Déserter ? Pourquoi pas après tout, cette solution semble envisageable, souhaitable même, c’est en tout cas la plus propre des convictions d’une partie des amis.

Certains avaient déjà choisi : devenir déserteurs insoumis avant même d’être appelés. D’autres ont eu cette réflexion trop tard et se sont retrouvés mobilisés avant même d’avoir tranché. En fond, le racisme, la pseudo-supériorité des blancs, l’avènement de de GAULLE en mai 1958, la peur du retour du fascisme (les soldats « français de souche » sont comparés à des S.S.) avec les souvenirs de la deuxième guerre mondiale, le radicalisme d’État, se noyant dans une volonté de tout contrôler, de tout censurer.

En parlant de censure, « Le déserteur » est l’un de ces livres rapidement saisis par l’État français : paru le 7 avril 1960 aux éditions de Minuit, il est interdit dès le 20 avril pour « Incitations de militaires à la désobéissance » à l’encontre du directeur de Minuit Jérôme LINDON et de l’auteur du roman Jean-Louis HURST. C’est le troisième livre de chez Minuit saisi. Pourquoi n’est-il pas mentionné le terme « désertion » dans cette plainte ? Une désertion n’est considérée comme telle que lorsqu’elle s’effectue contre son pays, face à l’ennemi. Or, cette guerre est un conflit franco-français. Reconnaître la désertion serait reconnaître en quelque sorte l’indépendance de l’Algérie. Donc incitation à la désobéissance, voilà.

Le spectre du fascisme récent flotte et brouille les idées : « Je crois que si cette guerre était juste (quelque chose comme une guerre de défense en face d’une invasion fasciste, par exemple), j’aimerais la faire, j’aimerais cette aventure vraie et dure et totale qui m’obligerait à vivre intensément, à me dépasser ». La gauche se fait elle-même fort nébuleuse : « Je crois que tant que la gauche ne dira pas nettement que la classe ouvrière française et le peuple algérien doivent se soutenir mutuellement parce qu’ils ont les mêmes ennemis et le même intérêt à retrouver la paix, la guerre n’a pas beaucoup de chances de s’arrêter… ».

Et puis l’auteur se positionne : « Il faudrait se mettre dans la peau d’un Algérien. Rendez-vous compte que ces hommes ont vécu voués au mépris de tous depuis 1830 jusqu’à maintenant. Ils étaient, le plus souvent, considérés comme du bétail. Pourtant, on a su, pendant la guerre, les employer au même titre que les autres citoyens ! En 1945, on en a massacré 40 000 dans la peur d’une quelconque vague de revendications nationalistes. C’est cette année-là que la guerre d’Algérie a commencé, pas en 1954 ».

Dans le livre sont cités deux poèmes que l’auteur prétend être du répertoire de FERID, maquisard algérien. Il apprendra après l’indépendance de 1962 que ces vers viennent de la main de René VAUTIER lui-même, VAUTIER fortement impliqué dans l’indépendantisme algérien, notamment grâce à sa caméra avec laquelle il tournera de nombreux documentaires sur le sujet (il existe un assez impressionnant et redoutable coffret). Le roman est étayé de correspondances écrites entre divers personnages de l’histoire, et leur motivation ou non à finir par penser à déserter, refusant cette sorte de leitmotiv « N’en tuez quand même pas trop ».

En préambule de ce petit roman, les diverses préfaces qui l’ont précédé. Car plusieurs éditions virent le jour : l’originale aux éditions de Minuit, une réédition en 1991 fit long feu aux éditions Manya, la présente édition étant celle proposée par L’échappée en 2005. Trois préfaces, deux de l’auteur qui, pour cet exercice, a trempé sa plume dans le curare et règle certains comptes jusqu’alors restés en suspens. Un roman chargé d’histoire que les éditions L’échappée ont eu l’excellente idée de rééditer et de « mettre à jour ». Il constitue une base supplémentaire de support pour rendre compte que tout le peuple n’a pas suivi aveuglément et comme un seul homme René COTY, Guy MOLLET ou Charles de GAULLE. Agréable à lire et plein d’infos, il fait partie de ces bouquins qui ont marqué le militantisme français.

https://www.lechappee.org/
(Warren Bismuth)