J'ai
bien pris connaissance du règlement intérieur du challenge « Quatre
saisons de pavés », du blog Au
Milieu Des Livres, j'ai bien lu que nous ne devions
pas proposer de séries pour participer à ce petit jeu qui consiste
à présenter au moins un livre d'au moins 500 pages chaque trimestre (ici c'est le second pour la saison estivale). Mais
pour ma défense, je précise que le premier volume de cette immense
saga affiche à lui seul 576 pages au compteur, de quoi représenter
dignement l'esprit western dans ce beau challenge. Et de déborder
amplement, puisque cette chronique en renferme en fait quatre, d'où
sa longueur démesurée et le bâillement que vous éprouverez si
toutefois vous parvenez à en achever la lecture.
Alfred
Bertram Guthrie (1901-1991) dit A.B. Guthrie, né en Indiana et mort
dans le Montana, a écrit la série The big sky entre 1947 et 1982,
soit sur près d’un demi-siècle. Des six volumes, seuls quatre
sont parus en France, tous dans la remarquable collection « L’ouest,
le vrai » de Actes sud, créée en 2013 par le non moins
remarquable Bertrand Tavernier, afin d’exhumer des romans westerns
oubliés et adaptés au cinéma. The big sky version française
s’étend sur 1800 pages de 1830 à la fin du XIXe siècle. Nous
verrons qu'il n'en est pas ainsi de la version originale.
« La
captive aux yeux clairs »
1947 (publié en France en 2014)
1830,
Kentucky. Boone Caudill, 17 ans, quitte le domicile familial après
une bagarre dans un bar puis une violente altercation avec son père
qu’il déteste. Errant, il fait route vers l’ouest avec son ami
Jim Deakins du Missouri. Les deux hommes traversent de grandioses
paysages déserts mais font aussi de nombreuses rencontres, certaines
mauvaises, entraînant moult péripéties. Boone se fait voler le
fusil qu’il avait subtilisé à son père après l’échauffourée.
Son but premier est de le retrouver et de faire payer celui qui le
lui a pris. Lorsqu’il le récupère, Boone est arrêté et jugé
alors que Jim part à sa recherche, les deux hommes s’étant perdus
de vue. Il le rencontre rapidement, le duo est à nouveau établi.
Après
une ellipse, les deux amis sont maintenant partenaires de trappeurs
sur un bateau, le Mandan, prêts à tuer des animaux pour en prélever
la peau. Sur ce bateau, de nombreux trappeurs, souvent français,
dont ce Jourdennais, mais aussi Dick Summers. Ils tiennent captive
une jeune indienne Blackfeet, Teal Eye, fille d’un chef, qu’ils
traitent plutôt bien, tandis qu’ils font du commerce de peaux,
d’alcool, y compris avec les indiens, sympathisent même avec
certaines tribus, notamment celle des Rees, les ennemis des Sioux. À
Fort Union, une importante transaction financière leur est proposée,
mais ils la refusent. S’ensuit une violente attaque indienne suite
à la fuite de la jeune Teal Eye, les morts s’entassent bientôt.
1837,
le voyage se poursuit à pied. Caudill, Deakins et Summers font la
connaissance d’un indien d’apparence infantile qu’ils
surnomment pauvre Diable et emmènent avec eux pour de nouvelles
péripéties, notamment la chasse aux castors avant de rejoindre le
Wyoming. Summers finit par les quitter, les Blackfeet sont victimes
de la variole (appelée ici petite vérole) et le seul désir de
Caudill est de rejoindre Teal Eye avec laquelle il a entamé une
histoire d’amour. Il ne tarde pas à la revoir, elle est enceinte.
1843,
Montana. Les deux comparses affublés de leur indien préparent une
expédition avec un certain Peabody, la peur du froid les divise
quant à la possibilité de la concrétiser. Le but est l’Oregon,
au nord, avec la conquête de terres inexploitées. Peu à peu, Boone
se rapproche des indiens, de leur mode de vie, de leurs pensées, de
leurs coutumes, il devient une sorte d’indien blanc…
« La
captive aux yeux clairs » n’est cependant pas qu’un simple
western, c’est un imposant roman de près de 600 pages avec
d’indéniables et nombreuses forces qui vont bien au-delà de la
chevauchée sauvage et vagabonde. La nature, discrète mais pourtant
omnisciente, rythme les déplacements. Elle ouvre quasiment chaque
chapitre dans une luxuriance à couper le souffle, elle est aussi
vivante que les pauvres trappeurs affamés. « Le
vent qui soufflait au-dessus des montagnes était chaud. Parfois, il
poussait des cris stridents et glaciaux entre les arbres, puis
faiblissait et n’était qu’un murmure qui vous obligeait à
tendre l’oreille. Dans ces moments-là, en pleine obscurité, Boone
entendait l’eau goutter des branches givrées et du replat rocheux
qui se dressait juste derrière le campement. Le vent soufflait
presque en permanence dans cette région, comprimé par les canyons
et se déversant sur les hautes plaines, jusqu’à ce que l’on s’y
habitue et cesse d’y faire attention, sauf parfois la nuit quand il
se réveillait et, en entendant ce son sauvage et triste, il
s’enfonçait un peu plus sous sa couverture et sa peau de bison, en
se sentant à l’abri, curieusement, et bien. Peu à peu, le sommeil
revenait et le vent devenait comme une rivière qui coulait au rythme
de ses rêves ».
Ce
premier volume est une leçon de style : sauvage, taquinant le
Nature Writing, mais aussi roman psychologique par ses personnages au
caractère poussé et fouillé. Il est en partie cinématographique,
nous immergeant au cœur des grands espaces où, les yeux fermés,
nous sentons le vent sur nous. Roman très littéraire par ces suites
de scénettes qui sont comme des images fortes qui se succèdent pour
créer un tout cohérent à l’allure de fresque immense,
documentée, donc à la portée historique majeure. Guthrie insère
même une séquence sur le cannibalisme au cœur d’un hiver
insupportable.
Tous
les ingrédients d’un bon western sont égrenés, jusqu’à la
partie de cartes ! Les premiers trains sillonnent le pays mais
nous n’en voyons aucun. C’est également un roman contemplatif
par ces paysages grandioses qui parfois écrasent le scénario,
rappelant que la nature est plus forte que tout. De ce grand tout,
certains survivront, mais la plupart périront.
« La
captive aux yeux clairs » est un immense roman foisonnant que
l’on ne peut réduire au classique western, tellement ses pages
sont riches. Sans le savoir, avec ce roman de 1947, A.B. Guthrie
vient d’inventer une marque de fabrique : l’école du
Montana. Si cette étiquette est en partie vide de sens, il faut bien
reconnaître que beaucoup d’auteurs vont pourtant lui donner
ultérieurement un sens et une valeur : Jim Harrison, James
Welch, Rick Bass, James Crumley, Thomas McGuane, James Lee Burke (qui
signe d’ailleurs la belle préface de l’ouvrage) et tant
d’autres. Mais plus rationnellement, ce roman est un livre
charnière entre les récits de grands espaces qui s’éloignent de
ceux de Jack London pour mettre la nature au cœur du texte dans un
sens contemplatif, tout en décrivant ce qui s’y passe dans sa
faune, et en donnant quelques pistes biologiques et naturalistes,
rapprochant l'exercice de celui de l'un des pionniers, Henry David
Thoreau. La place laissée à la culture amérindienne est immense,
avec de nombreux focus sur les différents peuples, en une étude
ethnologique passionnante, augmentant encore la portée de ce roman
qui décidément lance de nombreux thèmes sans en bâcler un seul.
L’histoire d’amour, contrairement à ce que laisse suggérer le
titre, est loin d’être omniprésente.
Si
vous aimez les grandes plaines, les hautes montagnes, les amours
contrariées, l’histoire des États-Unis comprenant celle des
amérindiens, si vous appréciez les personnages entiers, les moments
tendus apaisés par des pages de nature époustouflantes, ruez-vous
sur ce roman majeur, d’autant que la postface signée Bertrand
Tavernier nous en apprend beaucoup sur le destin cinématographique
du livre et de la série ainsi que sur son écho. Ce volume est
traduit par Jean Esch.
« On
a eu des castors, on a connu un pays libre, on a bien vécu, et tout
ce qu’on a fait, on dirait qu’on l’a fait contre nous-mêmes,
et que même si on l’avait su, on aurait pas pu faire autrement. On
est partis, loin, pour prendre du bon temps, librement, mais c’était
forcé que les gens nous suivent ».
« La
route de l'ouest »
1949 (publié en France en 2014)
Deux
ans après « La captive aux yeux clair », A.B. Guthrie se
lance dans la suite de « The big sky ». Nous suivons Dick
Summers, une des figures principales du tome précédent, dans le
Missouri de 1845. Les fermiers sont pauvres, affamés, fatigués et
souvent malades. L'espoir réside en une vie meilleure du côté de
l'ouest, notamment vers l'Oregon, appartenant alors à L'Amérique du
Nord Britannique. Un convoi nommé « Va pour l'Oregon »
se prépare afin que de nombreux habitants puissent voyager ensemble
et de fait être plus forts en cas d'attaques indiennes notamment,
mais aussi de maladies ou de coups durs, d'accidents. Dick Summers,
dont la femme vient de mourir, se décide à rejoindre le convoi, il
lui servira de guide, lui qui connaît la route puisque ayant déjà
stationné en Oregon (voir « La captive aux yeux clairs »).
Les
âmes sont en peine à l'idée de quitter définitivement les terres
sur lesquelles elles ont grandi et travaillé. Guthrie lui-même
semble hésiter dans sa structure, laissant traîner les préparatifs
sur de nombreux chapitres, comme s'il avait du mal à extirper ses
personnages de leur pays. Mais finalement, le convoi va bien
s'ébranler, Tadlock en sera le capitaine. Plus de trois mille
kilomètres à parcourir entre montagnes, immenses plaines, caprices
de la météo et relations humaines pas toujours aisées.
« La
route de l'ouest » n'atteint par l'intensité du fabuleux tome
précédent. L'aspect contemplatif est moins prégnant, les paysages
moins décrits, l'action se resserrant sur la psychologie des
personnages, la chasse aux bisons et quelques fâcheuses rencontres
avec les Indiens. Tadlock ne fait pas l'unanimité, des actes
d’insubordination se succèdent jusqu'à sa démission. C'est
Evans, un proche de Summers, qui devient capitaine. Il tente de
ménager la chèvre et le chou tandis que le convoi progresse
lentement vers l'ouest et que les enfants s'ennuient malgré quelques
séances de jeu bienvenues.
Même
si la nature s'immisce moins, il faut bien constater que le roman
réserve de beaux tableaux des grandes plaines de l'ouest, celles
d'avant la décimation des bisons, en des pages précieuses de Nature
Writing. « Il s'avança vers la rivière et son pas fit
lever un oiseau qui s'envola devant lui. De près la rivière
semblait une large coulée d'encre dont on ne pouvait voir le fond.
Au large, les deux îles accrochées au-dessus des eaux comme deux
nappes de brume sombre. Evans eut l'illusion de les voir bouger.
C'étaient sans doute les bêtes qui se levaient toutes ensemble pour
paître ». D'autres belles pages cassant la routine nous
attendent sur l'hostilité de la faune, des intempéries, ce sont
dans ces moments-là que les protagonistes se mettent le plus à nu,
dévoilent leur propre personnalité.
L'Oregon
semble alors abandonné du monde, tout comme pourrait l'être le
convoi dans lequel les tensions montent d'un octave, deux clans
désormais s’affrontant, parfois même physiquement. Pour le jeune
Brownie, fils de Evans et fasciné par la figure de Summers, c'est
l'apprentissage de la vie et de l'amour, car cette « Route de
l'ouest » est un roman d'initiation, y compris pour les
adultes, comme prisonniers dans une routine désespérante :
« Travail, soucis, poussière, soleil, et la nuit venait, et
cela recommençait ». Le convoi se scinde, une partie
faisant finalement route pour la Californie alors qu'un micro
gouvernement se constitue pour ceux dont le but reste l'Oregon. Le
rôle des femmes ne doit pas être sous-estimé, ainsi : « Il
y avait en elles une sorte de rudesse farouche, une énergie qu'on
n'aurait pas soupçonnée chez elles dans un salon. Il s'ensuivait
que petit à petit elles étaient amenées à donner leur avis et les
hommes à les écouter et à en tenir compte. L'amour-propre masculin
eût-il à en souffrir, aucun de ces hommes ne croirait plus
désormais que la femme est un être agréable à regarder à
condition qu'elle se taise ».
Le
convoi dans lequel ont par ailleurs lieu plusieurs naissances lors de
l'interminable voyage parviendra-t-il en Oregon ? C'est tout
l'enjeu de ce roman profondément humaniste dont les protagonistes
sont merveilleusement dépeints, aucun ne faisant tapisserie,
l'auteur s'est appliqué à les rendre humains, émotifs voire
sentimentaux. « La route de l'ouest », même s'il est un
ton en-dessous de « La captive aux yeux clairs », est un
très joli roman lent des grands espaces qui se laisse déguster, les
derniers chapitres étant de toute beauté. Guthrie démontre par son
audace qu'un roman western simple dans son scénario peut être
littéraire et par moments envoûtant. Bertrand Tavernier intervient
une fois de plus en fin de volume. C'est Jacques Dilly qui signe
cette fois la traduction.
« Dans
un si beau pays »
1982 (publié en France en 2017)

Ce
volume, troisième de la série dans sa chronologie française, a
pourtant été écrit bien après les autres. Il s'intercale dans sa
version française entre « La route de l'ouest » et
« L'irrésistible ascension de Lat Evans », alors que
dans la version originale il clôture la série, en sixième volume
(à noter que deux volumes n'ont jamais été traduits en France).
Nous y retrouvons avec un immense plaisir Dick Summers, chasseur,
guide et chercheur d'or, 45 ans au début de l'action (le scenario
s’étend sur plus de deux décennies à partir de 1845). Il
parcourt l'ouest des États-Unis avec son ami Higgins et son
inséparable violon. Summers fait désormais partie de ces pionniers
qui ont défriché le pays, ouvert des pistes, mais tout a changé.
Les Blancs veulent le pouvoir, les terres, et accessoirement la
disparition des Indiens et des bisons, ils saccagent la nature.
Peut-être qu'au fond de lui, Summers ne se sent plus appartenir à
sa race, d'autant qu'il retrouve Teal Eye (voir « La captive
aux yeux clairs »), l'ancienne femme de son ami Boone Caudill
avec lequel il s'est brouillé et qui a fait un enfant, aveugle,
Nocansee, à Teal Eye avant de tuer un homme.
Summers
se rapproche de Teal Eye, jusqu'à l'épouser et lui faire à son
tour un enfant, Lije. Lui et Higgins vivent entre deux cultures :
indienne et blanche. Dans leurs errances, ils rencontrent des tas de
personnages variés qui donnent du sel supplémentaire au roman,
notamment ce Pasteur Potter qui vient convertir les indiens et,
derrière sa prétendue bienveillance, ce sera de gré ou de force.
Car tous les protagonistes du récit possèdent un caractère bien à
eux, ils font vivre l'histoire par leur seule présence. Lorsqu'une
silhouette entre en scène, ce n'est jamais pour faire de la
figuration mais bien pour donner une épaisseur supplémentaire au
texte. Dans ce roman parfois contemplatif, parfois cruel, toujours
écrit avec le cœur, il semble ne rien se passer, et pourtant sa
richesse est folle, les informations poussées sur le quotidien du
cowboy du milieu du XIXe siècle, sans oublier les références
historiques, Summers et Higgins se retrouvant projetés au cœur de
la guerre de Sécession bien malgré eux, Higgins se liant avec la
jeune indienne Little Wing qui voudra revoir les siens, les
Shoshones.
Mais
Summers a un but : celui de retrouver Boone coûte que coûte,
pour parler avec lui, lui faire part de sa folie de naguère. Et en
effet, Boone Caudill est aperçu non loin du lieu où se trouve
Summers qui, ainsi, va l'attendre...
« Dans
un si beau pays » est une suite magnifique et charpentée de
« La route de l'ouest », écrite pourtant près de 35 ans
plus tard. Guhtrie possède ce talent de peindre des personnages
complexes, parfois contradictoires, sans jamais caricaturer, les
faisant évoluer dans les grandes plaines et montagnes du Montana,
qu'il magnifie par sa plume. Car la série « The big sky »
est un hommage très prononcé aux grands espaces, au monde d'avant,
englouti. Les êtres et la nature ne font qu'un, même s'ils
s'affrontent, c'est toute la beauté de cette saga que la plume
littéraire de l'auteur rend magique, un de ces moments où l'on se
sent si bien dans des pages, bien que le finale du présent volume
soit sombre, âpre et désespéré, c'en est aussi sa puissance,
cette faculté à changer radicalement d'ambiance. Comme Summers,
Guthrie est un guide. Quant au sort qu'il lui réserve, ainsi qu'à
Higgins, Teal Eye et ses enfants, je n'en dévoilerai rien. Mais
lisez cette série, elle vaut l'effort à accomplir pour les quatre
volumes.
« Dans
un si beau pays on ne pouvait qu'être heureux ».
Traduction Christine Piot, postface Bertrand Tavernier.
« L'irrésistible
ascension de Lat Evans » 1956 (publié en France en 2017)
Roman
qui en version française clôt la tétralogie « The big sky »,
il est en fait le troisième volume qui dans sa version originale
comportera 6 tomes (2 restent donc inédits en français). Guthrie
nous permet de suivre Lat Evans, fils ambitieux de Brownie Evans et
de Mercy McBee, déjà dépeints dans le superbe « La route de
l'ouest ». Lat quitte ses parents vers 1880 dans l'Oregon pour
rejoindre le Montana avec une équipe de cowboys qui mènent un
convoi avec chevaux et 2000 têtes de vaches à livrer.
Dans
ce volume âpre, Guthrie s'attarde sur l'atmosphère, il délaisse en
partie des descriptions époustouflantes de la nature, dressant un
roman peut-être plus personnel. Le parcours de Lat Evans est celui
de nombreux ranchers de la fin du XIXe siècle : réussir par le
pouvoir et l'argent. Certes, quelques pages de nature sont grandioses
et mémorables mais elles ne constituent plus le socle du récit.
« Ce pays tout autour, cette étendue de terre géante,
cette plaine sur laquelle le bétail s'était déversé depuis les
pentes. En dehors de l'Ouest montagneux, elle fleurissait à perte de
vue. Plus loin qu'un homme ne pouvait le concevoir, au-delà des
buttes bleuies par l'espace, et dans lequel elle flottait, la ligne
d'horizon ourlait le ciel. Et presque rien en vue, presque aucun être
vivant. Des loups, des coyotes, des renards de prairie, des gauphres,
des créatures de ce genre, qui ne comptaient pas. Ici et là, un
groupe d'antilopes. Aucun bison pour le moment ». Et pour
cause : les Blancs sont en train d'exterminer des bisons, de les
rayer de la surface de la terre dans le seul but d'affamer les
Indiens.
Lat
vit d'ailleurs quelque temps avec des Indiens après avoir été
blessé par l'un d'eux, et l'on sent toute la tendresse de l'auteur
pour ce peuple, comme dans les volets précédents. La trame
principale du roman réside pourtant dans la vengeance, celle que Lat
fomente contre un certain Jehu qui lui doit de l'argent. Lat
s'entiche d'une prostituée, Callie, beau personnage du roman.
Pourtant il se marie avec Joyce, avec qui il a un enfant. Guthrie
insiste méticuleusement sur les gestes et actions précis d'un
rancher de l'époque et de sa famille. « Voilà le plaisir
du cow-boy, se dit Carmichael : des amis, rien à faire que de
flemmarder, siroter du whisky, échanger des balivernes, et se taper
un petit carton peut-être, sans se soucier de ce qui se passe
dehors. Tous ces blablas dans les journaux qui prétendent qu'un
homme doit se méfier à cause des Indiens, des débandades, du
mauvais temps, des mauvaises rencontres, alors qu'en fait chevaucher
seul sur une crête permet au cavalier de peaufiner ses histoires, de
les mettre à l'épreuve et de se frotter les mains à l'idée de les
raconter ».
Guthrie
met en avant la foi chrétienne de Lat, ce dernier finissant par
retrouver un ancêtre. Le roman surprend par sa lenteur, son absence
de but véritable hormis la fameuse ascension de Lat. Contrairement
aux tomes précédents, celui-ci ne propose pas de personnages
charismatiques cachant une immense beauté intérieure. Au contraire,
les protagonistes de ce quatrième volet, derrière leur
opportunisme, sont en partie fats, prétentieux et quelque peu
antipathiques. Seules les femmes s'en sortent mieux, laissant percer
une pointe de féminisme masqué derrière les propos virilistes des
hommes.
Peu
à peu, en fin de volume se perçoit comme un profond romantisme,
doublé durant quelques pages d'une ambiance de polar. Mais dans
l'ensemble, ce récit est dominé par le froid, au propre comme au
figuré, par les vents dont le chinook, et bien sûr par la recherche
du profit. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est
un roman à part dans le cycle, il est peut-être plus mélancolique,
en tout cas moins poétique, moins « rêveur » que les
précédents. S'il m'a paru moins réussi, c'est en partie parce que
je n'ai pas retrouvé les folles descriptions des grands espaces, ni
les beaux personnages des volumes précédents. Ni la présence
indienne, rassurante dans ce monde de Blancs.
Je
l'ai précisé, « L'irrésistible ascension de Lat Evans »
est le dernier tome de la série proposée en français. Pourtant il
fut le 3e écrit chronologiquement. Le replacer en dernière position
n'est pas dû au hasard, puisque dans la chronologie historique, il
est bel et bien le dernier, se déroulant dans les années 1880. En
tout cas il clôt une somptueuse série, « The big sky »,
qui peut être vue comme la grande sœur de « Lonesome dove »
de Larry McMurtry (commencée en 1985). Ces deux séries sont deux
piliers du western, complémentaires et pourtant différentes. Elles
valent largement le temps que l'on passe à côté des protagonistes.
« L'irrésistible ascension de Lat Evans » ne cherche
plus un nouveau monde, peut-être meilleur, son but n'est plus de le
créer puisqu'il est advenu, on n'est plus plongés au sein d'un rêve
éveillé mais bien dans une réalité qui est parfois loin de ce
qu'était le rêve. L'écriture de la tétralogie « The big
sky » s'est étendue sur près de 50 ans, il est en de même
pour l'action, débutant en 1830, s'achevant après 1880, où le
capitalisme moderne a triomphé.
Je
ne sais pas si les deux volumes inédits en français (« Arfive »
de 1971 et « The last valley » de 1975) verront le jour,
tant « L'irrésistible ascension de Lat Evans » semble
bien vouloir en terminer avec cette saga. Comme pour chaque volume,
les dernier mots reviennent au créateur de la collection L'ouest le
vrai, monsieur Bertrand Tavernier himself, qui nous nourrit une fois
de plus de sa grande culture western, le propos est comme toujours
passionnant. Et c'est ainsi que se terminent les 1800 pages de cette
série que j'abandonne à regret. Le présent volume est à nouveau
traduit par une personne différente, cette fois par Agathe Neuve.
https://actes-sud.fr/collections/louest-le-vrai
(Warren Bismuth)