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mercredi 7 octobre 2026

Mariana TRAVACIO « Comme si le pardon existait »

 


À une date inconnue, dans un pays non mentionné, un homme issu d'une famille de propriétaires terriens, les Loprete, est tué d'un coup de couteau chez un certain Tano. Mais il ne faut pas que cela se sache. Deux semaines plus tard, trois hommes débarquent à cheval chez Tano, trois frères, encore les Loprete. Ils cherchent leur frangin, ignorant son décès. Ils repartent mais bien vite les voici de retour. Commence alors une chasse à l'homme, aux hommes plutôt. D'un côté les Loprete qui veulent venger leur frère après avoir appris sa mort et vont traquer Tano et ses proches. Ceux-ci, justement, veulent de leur côté retrouver tous les frères Loprete un à un pour assouvir une vieille vengeance. C'est Manoel, enfant jadis abandonné par ses parents, un proche de Tano qui raconte. Ces mêmes parents qui pourraient bien être la cause de la vengeance ourdi par la bande de Tano, Manoel en tête.

S'ouvre alors une longue séquence de tension, de désordre, de souffrance, avec une oreille coupée en guise de hors d’œuvre. Tano et Manoel prennent le parti de fuir, ce dernier ne pouvant s’ôter de la tête Luisa, la sœur de Tano. « Luisa non plus n'était pas une grosse mangeuse, mais elle s'efforçait de me nourrir comme si j'étais un enfant vide dont il fallait remplir l'intérieur ». À partir de maintenant, tous les coups sont comptés et permis, dans une poursuite entre hors-la-loi. Car « Comme si le pardon existait » est un western, aride, étouffant, quasi kafkaïen. Hormis quelques indices sur le passé de certains protagonistes, on ne sait rien sur ces hommes sans passé. Mariana Travacio peint quelques petits points çà et là mais n'en dévoile pas plus.

En des chapitres extrêmement brefs (62 au compteur sur un total de 115 pages), aussi brefs que cette histoire d'une grande âpreté, Mariana Travacio, dont c'est ici le premier roman, impose un climat singulier : des scènes dignes des films de Sergio Corbucci, lentes, violentes, sans insistance, dans un style simple, factuel, d'une formidable oralité (pas même les négations ne survivent à ce récit). Deux bandes se font face, mais qui course qui au juste ? C'est tout l'aspect kafkaïen et même le piment du roman dont les dialogues font partie intégrante du texte, un texte étonnamment sans émotion, d'une froideur et d'un recul palpables, mais aussi d'une immense sauvagerie.

Le vent ne cesse de souffler, il annonce les orages. Avec des portraits azimutés de desperados, Mariana Travacio joue sur le néant, sur l'impossibilité de sauver les hommes. D'ailleurs, nombreux sont les morts qui jonchent les pages du roman, notamment flottant dans quelques mares puantes. « Trois hommes vêtus de blanc étaient en train de courir sans logique apparente. L'un tenait un couteau, les deux autres avaient les mains vides. On aurait dit des créatures d'un autre monde : ils avaient les yeux en désordre, comme si quelqu'un les tourmentait de l'intérieur, et ils poussaient des hurlements stridents de cochon blessé. C'étaient des cris intermittents, qui semblaient suivre un rythme qu'ils étaient les seuls à comprendre. L'un commençait à crier, puis les autres criaient à leur tour, comme s'ils s'encourageaient dans une langue biscornue. Ils couraient en cercle, ou en ligne droite, ou en zigzag, sur leurs jambes qu'on aurait dites en acier : fines et fortes, comme si elles avaient une âme bien à elles, qui leur dictait les mouvements de cette danse endiablée ». Cet extrait restitue à merveille l'univers du livre, un univers que l'on ne rencontre pas souvent, « sans logique apparente ».

Dans cette lutte à mort, aucun espoir n'est permis, sauf celui de retrouver les défunctés de sa propre bande pour les enterrer, ou mieux, pour les rendre à leurs familles, enfin présentables. « Comme si le pardon existait » est un bref western sauvage, sans concession, avec cette écriture surprenante, comme exclue de l'action, contant plus qu'écrivant ce qu'il se passe, et le résultat est assez époustouflant. L'argentine Mariana Travacio joue avec nos nerfs, pour finalement ne rien lâcher ou presque de ses personnages, c'est aussi ce qui rend l'intrigue d'une grande force, cette impossibilité de mettre des visages, des rancœurs, des émotions chez les protagonistes.

Rien que le titre du roman annonce une dichotomie : Ce « Comme si » peut être lu comme « en espérant que » mais aussi dans un sens inverse et plus radical, du genre « vous n'alliez tout de même pas vous imaginer que » ! Tout le long du récit, le lectorat est ballotté comme les personnages sur leurs chevaux, hagards et sans but. Ce percutant roman original au ton déroutant écrit en 2016 est paru en 2026 dans la collection Littérature poche de chez Cambourakis. Avant celui-ci était sorti chez le même éditeur en 2024 le deuxième roman de l'autrice, « Tout ce qui meurt en avril ». « Comme si le pardon existait » est l'un des belles surprises de l'année, l'une de ses grandes singularités aussi.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 4 octobre 2026

Olivier REMAUD « Nocturne amphibien : un conte écologique »

 


La collection Mondes sauvages nous réserve encore une belle surprise. Chaque titre de son catalogue traite un thème en rapport avec le Vivant. Aujourd'hui ce sont les amphibiens qui sont passés au crible avec ce somptueux « Nocturne amphibien », un conte écologique concocté par Olivier Remaud, philosophe et spécialiste du monde de l'eau.

Une présentation du sujet s'impose : genèse de l'apparition des amphibiens sur terre à l'âge de glace, suivi du rôle des glaciers (souvenez-vous le très beau titre du même auteur « Penser comme un iceberg » dans la même collection et présenté quelque part en ces pages). Brusque retour de nos jours où nous retrouvons Olivier Remaud dans la forêt de Rambouillet, au bord d'une mare où il effectue un suivi des populations amphibiennes, principalement entre février et juillet. Outre le travail, l'auteur y va aussi par plaisir pour sentir une « connivence », une communion avec la nature. Il profite de cet instant pour décrire la faune à proximité, nous montrant une fois de plus la richesse exceptionnelle d'un simple lieu comme une mare.

Dans un rêve, Olivier Remaud rencontre une grenouille, Narsa, qu'il va suivre et avec laquelle il va dialoguer. Narsa le guide jusque dans les entrailles de la terre jusqu'à un mystérieux laboratoire de recherche scientifique. De ce bâtiment, tous deux entrevoient le futur que Narsa a par ailleurs déjà visité. « Les amphibiens avaient résisté à des extinctions massives d'espèces. Celle qui avait marqué la fin du Permien, il y a 250 millions d'années, avait presque éteint toute forme de vie. Les amphibiens avaient survécu aux dinosaures après la catastrophe du Crétacé. Mais une décennie avait suffi pour rayer de la carte la grenouille dorée du Panamá ». Pour autant, Olivier Remaud se refuse au défaitisme. Car la grenouille Narsa est une lanceuse d'alerte. Subitement, dans son rêve, l'auteur se voit mué en amphibien. Il devient lui-même grenouille tout en gardant sa pensée humaine et sa propre réflexion (« Ma perception du monde se réinventait »). Avec Narsa ils arrivent dans une vallée des Pyrénées dont la grenouille est native. Elle y retrouve sa famille après des années de voyage.

Le bilan de l'activité humaine et du réchauffement climatique en plus de toutes les agressions, humaines elles aussi, sur la nature, est lourd : « Ces derniers temps, l'air matinal avait perdu de sa fraîcheur. Les nuits n'étaient plus froides comme avant. Le débit des torrents diminuait d'année en année. Ils étouffaient sous la pression des algues filamenteuses qui les envahissaient. Le goût de l'eau avait changé. Il s'était acidifié. Même les mares qui recueillaient la fonte des cimes manquaient d'oxygène. Les glaciers maigrissaient ». Ce rêve vire donc au cauchemar et c'est un cri d'alerte que lance olivier Remaud lorsque son texte se transforme en un avertissement sur le désastre écologique en cours, y compris localement. « Aucune expérience des milieux naturels ne peut s'acquérir 'par procuration'. Nous devons vivre des rencontres avec des êtres non humains pour réveiller notre amour profond du vivant. Sinon, la nature nous demeure étrangère. Ainsi naît l'indifférence : 'Que représente l'extinction du condor pour un enfant qui n'a jamais vu un troglodyte mignon ?' ». Pour sauver la nature, il faut la comprendre et la connaître.

« Nocturne amphibien » est un texte scientifique mais facilement accessible grâce à la pédagogie de son auteur, ainsi que par le truchement du conte. Une partie de la solution est simple pour éviter la tragédie : laisser en libre évolution plutôt que (mal) protéger. Une mare est un monde dans le monde, avec sa profusion d'êtres vivants, certains minuscules voire microscopiques, ses réseaux souterrains, c'est ce que Olivier Remaud appelle le « monde humide ». Le rôle d'une mare est en quelque sorte similaire à celui des glaciers puisque d'elle naît la rivière. Alors que parallèlement est entrepris un immense Holocène, une destruction massive des habitats faunistiques.

Dans ce fascinant petit livre, Olivier Remaud joue sur les atmosphères, tantôt dans son monde onirique avec Narsa, tantôt par un brusque retour sur terre pour prévenir de la violence du danger. Il amplifie sa réflexion sur l'eau en nous entretenant de l'histoire de la pluie et comme par ruissellement de celle des parapluies, en alertant sur la redoutable dangerosité pour les amphibiens de la voiture, véritable criminelle. Les crapoducs sont l'une des solutions bien sûr, mais elle reste fragile devant l'ampleur du carnage.

Les pensées de Ivan Illitch puis de Edward Abbey s'invitent en ces pages avant que l'auteur n'explique le cycle de l'eau en milieu urbain, et là encore c'est passionnant ! Un manifeste amphibien vient clore le volume, les grenouilles ayant décidé de se révolter par leur auto-effacement, pour montrer à quel point elles nous sont indispensables. « Qu'on le veuille ou non, nous allons devoir vivre entre les mondes, comme les grenouilles. Nos sociétés vont devenir amphibies. D'un côté, l'eau monte et dévore les littoraux. De l'autre, elle baisse et assèche les milieux humides. Trop abondante ou trop rare, l'eau ne ment pas et nous ne pouvons vivre sans elle. Pour affronter le monde qui vient, il nous faut conclure notre propre pacte de réciprocité avec l'élément primordial et adopter la perspective que les amphibiens ont sur l'eau ».

Ce conte documentaire, s'il prévient d'une sorte d'apocalypse déjà entamée, n'est en aucun cas désespéré, bien au contraire. Il est urgent de le lire pour mieux comprendre les enjeux de notre monde contemporain. Le livre est paru en 2026. Cette collection Mondes sauvages donne chaque fois le sentiment que le temps s'arrête, que l'on apprend avec lenteur mais intérêt et le voyage est toujours fabuleux.

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

(Warren Bismuth)

mercredi 30 septembre 2026

Sigolène VINSON « Le butor étoilé »

 


Une femme, la narratrice, se voit confiée une mission bien spéciale : répertorier le nombre de butors étoilés aux abords d'un petit étang de Provence. Au même moment, la jeune Dedou, 15 ans, fille adoptive de Hélène, disparaît. La narratrice est séparée de Marc depuis 4 ans mais ne cesse de penser à lui, elle lui envoie des lettres, interceptées par Damien, la cinquantaine, responsable d'un data center qui enregistre les cris d’oiseaux avant de les analyser.

La jeune femme est épaulée par Nathalie, ornithologue, parle à la nature, qui lui répond en une éblouissante osmose. Car « Le butor étoilé » est peut-être avant tout un roman onirique, peuplé d'images de livres de contes, sorte de fable écologique au cœur de laquelle notre narratrice observe l'étang, la nuit, alors qu'un loup rôde et qu'une partie de la population accuse déjà le canidé d'avoir attaqué et tué Dedou.

Peu à peu, Damien se mue en animal, sous les yeux de son père Kader, la nature reprend des droits que jamais elle n'aurait dû perdre. Damien se réincarne, on pense évidemment au très beau livre de Hélène Lanscotte « Ma femme, cette animale » (Cheyne éditeur). La nature est décrite méticuleusement, c'est la force du roman. La jeune femme pêche la palourde en pensant à Marc, ou peut-être à Damien, qui forcément doit penser à elle. D'ailleurs, la trame amoureuse vient gâcher ce qui aurait pu être un grand roman, les amours sonnent comme des passages obligés de l'adolescence alors que les protagonistes sont adultes et mêmes mûrs. Les personnages sont à peine esquissés, même Roland, le chasseur à la mauvaise vue. Mais dès que l'objectif se resserre sur l'extérieur, les bords de l'étang, la faune et la flore, le texte devient magie et pétillance.

« Un phénomène notable avait donné lieu à une nouvelle veille, la lagune avait atteint un taux de salinité jamais relevé, comme si elle s'était chargée en sel dans le but de nous porter tous, de hisser le village au-dessus du niveau de la mer et peut-être l'amener à hauteur du loup. Si les rhizomes retenaient un corps prisonnier, l'étang, par sa nouvelle composition, allait nous le restituer ». Et ce qui est restitué en priorité, c'est un charnier animal... Quant au butor, viendra ? Viendra pas ? C'est l'une des questions que pose le roman.

Sigolène Vinson décrit la nature à merveille mais peine à faire vivre ses personnages, c'est dommage car « Le butor étoilé » s'annonçait comme un grand roman, hélas il n'en est rien, même si certaines pages de Nature Writing donnent des frissons. Roman paru en 2025 et réédité en poche en 2026 au Tripode, il restera comme une belle tentative écologique. Sigolène Vinson fut miraculeusement épargnée lors de la tuerie contre Charlie Hebdo en janvier 2025, gageons qu'elle aura encore de belles pages nature à partager.

https://le-tripode.net/maison

(Warren Bismuth)

dimanche 27 septembre 2026

James BALDWIN « Meurtres à Atlanta »

 


Saison 7 challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deuxième round. Penchons-nous ce mois sur un nouveau beau sujet : « Un essai en littérature ». Et tout de suite pour DLR, l'attrait représenté par James Baldwin.

Entre 1979 et 1981, un tueur de masse sévit dans la ville d'Atlanta, Géorgie, États-Unis. 28 enfants et 2 adultes sont assassinés, tous sont noirs. À la demande du magazine Playboy, l'écrivain noir afro-américain James Baldwin alors exilé en France s'y rend pour un reportage. Dans cette affaire, un homme noir est inculpé pour le meurtre des 2 adultes et jugé pour l'ensemble des 30 crimes.

James Baldwin (1924-1987) fut de tous temps un combattant acharné pour la cause noire, ce qui le fera quitter les États-Unis jugés trop dangereux pour un homme comme lui. Il y retourne cependant pour l'affaire brûlante d'Atlanta. Après avoir exposé les faits, Baldwin se lance dans un message particulièrement offensif dont les premiers portraits dessinés sont ceux de la Femme. « La plupart des femmes réussissent fort brillamment à survivre sans se laisser enfermer dans les définitions d'autrui. Elles ignorent tout simplement les catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer lorsque celles-ci sont susceptibles de les menacer. Ou bien encore, elles trouvent parfois même une façon de les tourner à leur avantage. Et cela, peut-être, parce qu'elles ne rêvent pas. Mais les hommes ne sont pas aussi flexibles ou subtils. Un homme doit se battre pour sa virilité : c'est le minimum en-deçà duquel il n'existe pas. C'est que l'homme ne dispose tout simplement pas des armes féminines ».

Baldwin ouvre le débat sur l'intégration, problème réglé car selon lui ayant déjà eu lieu. Reste la déségrégation, c'est pour ce motif qu'il se bat en compagnie des autres noirs militants. Il raconte sa lutte et son engagement au quotidien, analyse les rouages de la ségrégation et tape au bon endroit. Baldwin revient sur son enfance émaillée par la violence de rue contre les noirs, considérés comme « Traîtres au fameux rêve américain ». Les mots, les images de Baldwin giflent, sont une radioscopie d'un pays malade de son racisme. « Les Noirs n'ont jamais été vraiment considérés comme des citoyens ici. Dans l'imaginaire américain et vis-à-vis des institutions de ce pays, les Noirs existent selon les termes du Code esclavagiste : la première reconnaissance juridique de notre présence demeure la plus puissante, la plus contraignante. C'est pourquoi chaque nouvelle génération a dû revendiquer face à une oppression de plus en plus forte, et au prix de sacrifices de plus en plus lourds, ses droits « civiques » : revendication éloquente pour ceux qui sont déjà des citoyens ! Seuls les Amérindiens, c'est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d'égards ». Aux États-Unis, les Noirs subissent la Loi du marché.

Selon Baldwin, il faut bien différencier la ségrégation des noirs et la persécution des juifs, il n'oublie pas que « mes ancêtres sont entrés dans le monde civilisé après avoir été vendus aux enchères » dans l'autobiographie partielle d'une enfance dans le quartier de Harlem à New York et la prise de conscience dans un pays violent et raciste.

Mais revenons aux drames d'Atlanta. Un homme a donc été arrêté, Wayne Williams, mais Baldwin ne croit pas à sa culpabilité, du moins pas pour l'ensemble des meurtres, et s'en explique. Il revient sur les faits avant de les analyser : « Les enfants étaient presque tous des jeunes Noirs de sexe masculin vivant dans le purgatoire, ou l'éternité, de la pauvreté. Impossible d'être pauvre et noir dans un pays aussi riche et blanc sans porter sur soi-même un jugement sans appel. On n'a rien à perdre. Pourquoi refuser une invitation à faire un tour en voiture ? Au fond de la misère, le pire existe-t-il ? Et un enfant pauvre est aussi un enfant solitaire ». À ce stade de ma lecture, je réalise que la majorité de ce livre précieux pourrait être annotée et citée, notamment par les faits d'une actualité criante : ils se déroulent encore dans l'Amérique de Donald Trump, et bien sûr progressent dans cette Amérique là, la pire de toutes celles envisagées.

« L'histoire qui se nomme blanche est un désastre incommensurable : tout d'abord parce que, dans le monde où nous vivons, il n'en existe pas d'autres. L'histoire est un hymne aux Blancs écrit par des Blancs. Nous autres, tous les autres, avons été « découverts » par les Blancs, qui détiennent le droit de nous laisser entrer ou non dans l'Histoire ». C'est partant de ce postulat que Baldwin évoque la figure de Martin Luther King avant de reparler de Wayne Williams, qui sera condamné à la prison à vie (il y est encore au moment où je tape ces quelques lignes).

« La lâcheté de notre époque est révélée avec clarté par le mensonge permanent suivant : on attribue tous les désastres qui atteignent la société à une voire une demi-douzaine de créatures cinglées, et on explique qu'elles doivent être emprisonnées ou éliminées. Ainsi, de nos jours, il suffit de traiter une personne ou un groupe de gauchistes, de guérilleros ou de terroristes pour refuser de les considérer comme humains : il ne sont plus aux yeux de l'opinion que de la vermine à détruire ». Un message d'une acuité bouleversante dans le « nouveau » monde du XXIe siècle. « Meurtres à Atlanta », rédigé en 1985, soit deux ans avant la disparition de l'auteur, devrait être étudié aujourd'hui dans les classes, justement à cause de cette Amérique de Trump qui rend de nouveau vivace la haine de la différence. Cet essai est un coup de poing nécessaire et majeur écrit par un homme engagé et lucide, un livre à lire absolument tant il marque et tant il est une photographie d'un pays hélas duplicable à l'infini, vous pouvez enchaîner par le visionnage de « I am not your negro », portrait DVD éblouissant de l'auteur, le support se trouve encore facilement. La traduction est ici signée James Bryant et révisée par Florence Noblet, la préface est l’œuvre de Jacqueline Woodson. Ce livre marquera les esprits à long terme, n'en doutons pas.

(Warren Bismuth)



mercredi 23 septembre 2026

Pauline PEYRADE « Les habitantes »

 


Les éditions de Minuit semblent être victimes d'un virus de redondance dans ses titres : après « La maison vide » de Laurent Mauvignier et « La maison hantée » de Michèle Audin en 2025, voici donc « Les habitantes » de Pauline Peyrade. Et après mon cuisant échec à la lecture du « Viens Élie » de Jonas Sollberger (un premier bref roman sans personnalité, prenant au vol les règles littéraires de Laurent Mauvignier (justement) et Marguerite Duras en de nombreuses redites d'une grande pénibilité), je me devais une revanche envers Minuit que j'affectionne tout particulièrement.

Une maison située près d'un hameau. Y vivent la narratrice Emily et sa chienne Loyse. La maison appartenait jadis à la grand-mère Moune, décédée, et doit être mise en vente par la famille. Or, Emily refuse de quitter les lieux et s'attire ainsi les foudres de ses proches. Son amie et voisine Aude lui permet d'accomplir de petits boulots qui la font vivoter. Emily reçoit régulièrement des lettres de sa famille, l'exhortant à accepter la vente de la maison. Mais Emily la solitaire est inflexible : elle restera.

« Les habitantes » est un roman déroutant. S'il reprend les codes du roman moderne rural, style très en vogue actuellement en France, c'est pour mieux les tordre. Dans une écriture soignée et poussée, à la fois rêche et poétique, Pauline Peyrade déploie un certain talent pour planter une atmosphère singulière, tout aussi inquiétante que sereine, avec des phrases brèves qui percutent la pensée. Mieux, ses humains ne sont pas, ne sont plus au cœur du récit, l'humain ne devenant qu'un animal parmi d'autres. Le rôle de la nature, de la faune, est immense (ce plan avec la découverte d'un héron mort est de toute beauté) dans un scénario resserré à l'extrême, les incursions dans le passé familial au sein de la maison, en petites touches anecdotiques. Car Emily y a vécu seule avec Loyse et Moune.

« Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries, à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir ». Car « Les habitantes » est une ode à la nature, à la sauvagerie. Emily elle-même est devenue sauvage à son contact. C'est également un roman sur la mémoire des lieux, sur la façon d'habiter le monde, sur l'aspect mortel du Vivant, où animaux et humains sont enfin sur le même plan, partageant le même habitat : le monde, ici délimité par la maison. Cette Emily qui résiste pour un lieu, c'est un peu ces migrateurs qui reviennent chaque année sur le même territoire, ou ces animaux qui passent leur vie au même endroit. On pense bien sûr à la parabole du feu : malgré les éléments, que ce soit des lettres ou des flammes, des êtres restent attachés à leur terre, quitte à périr avec elle. Le texte peut aussi entrer en écho avec les luttes des Zones À Défendre.

« Les habitantes » est un roman déconcertant par sa structure, par son rejet des règles (ici administrative), rendues dérisoires devant la force de la nature, mais aussi par son aspect décharné, jusqu'à Emily qui se satisfait de peu, juste d'une symbiose avec ce qui l'entoure, qui profite du moment malgré l'irrémédiable, comme pour savourer les derniers instants, les rendre éternels, alors que l'humain est relégué, n'est plus tout puissant devant la nature.

« Protégée par ses écailles dorées, sa peau nappée de mucus, la tanche occupe le fond de l'eau. Son ventre jaune s'envase, des branches de cornifles touchent ses flancs, petite forêt nageante, confite dans l'onde troublée de l'étang. Elle demeure nageoires rondes, immobile, insensible, au manque d'oxygène, aux variations de la température ». Car cette maison, c'est l'allégorie du monde tout entier, celui que nous habitons, et que le réchauffement climatique et le désastre écologique pourraient nous forcer à quitter malgré nous si nous ne prenons pas soin du Vivant dans son ensemble.

Coup de maître pour ce deuxième roman, tellement plus altruiste et original que le premier de l'autrice, « L'âge de détruire ». Un roman généreux mais aussi une alerte sur l'état de notre planète. Espérons que ce texte fera date. Décidément les éditions de Minuit n'en sont pas encore à faiblir dans leur ligne éditoriale (oublions ce « Viens Élie ») et se situent toujours du côté de l'avant-garde, c'est encore le cas pour « Les habitantes », superbe alarme dans un monde qui s'étiole, roman paru en 2026.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 20 septembre 2026

Leon Ray LIVINGSTON « D'un océan à l'autre »

 


En avant-propos, méfions-nous de ce faux ami, le sous-titre « Sur la route avec Jack London ». Si Leon Ray Livingston (1872-1944) revendique pleinement cette appellation, c'est-à-dire ses aventures avec un Jack London à l'aube de son prestige en 1894, les documents historiques sont pourtant tenaces et ne font état d'aucun contact entre les deux hommes avant 1907. Dans « D'un océan à l'autre », Livingston raconte sa vie de hobo, de vagabond du rail aux côtés de Jack London, tous deux liés à la vie à la mort pour « brûler le dur » (se déplacer sur, sous ou dans des trains clandestinement, sans payer). Si l'un et l'autre ont largement pratiqué la clandestinité dans les trains étasuniens, il semble impossible qu'il l'ait fait ensemble, comme le rappelle Thierry Beauchamp (également traducteur) dans sa très éclairante préface sur le contexte de ce livre.

Livingston imposteur ? Reconnu de son vivant comme affabulateur, mégalomane, adorant se mettre en scène même pour des anecdotes auxquelles il n'a nullement participé, il faut pour le moins attaquer ses récits avec la prudence nécessaire (il était surnommé N°1, vous voyez le genre). N'avons-nous pas connu nous-mêmes ce pote encombrant, qui parle fort, qui gesticule et se vante, qui prend aux autres leurs propres anecdotes pour en faire sienne, qui se place sans cesse en avant, en héros, en redresseur de torts, qui ne peut s'empêcher d'inventer sa vie (la vraie ayant dû sans doute être un brin décevante), d'une manière un peu beauf et surtout pathétique. Méfiance donc. Mais ce qui est certain, c'est que Livingston a bel et bien vécu une jeunesse mouvementée, faisant le trimard depuis ses 13 ans.

Ceci dit, « D'un océan à l'autre » est un document de première bourre sur le monde des hobos, ces vagabonds qui sautaient sur les trains pour voyager à l’œil, prétextant la recherche d'emploi dans une autre ville souvent alors inconnue. Ce monde est ici dépeint sans ombre, pleinement. La (fausse) rencontre avec Jack London aurait eu lieu en 1894, ils auraient convenu de « suivre la piste enfumée » ensemble (brûler le dur, donc), London déjà en partie attiré par l'alcool, Livingston en abstinent.

« D'un océan à l'autre » est un document important sur le fonctionnement des trains de l'époque ainsi que sur les compagnies ferroviaires et leurs employés, qui cherchent à chasser les resquilleurs afin d'être bien vus, ces resquilleurs jouant au chat et à la souris avec les contrôleurs et les flics, des vagabonds sans foi ni loi qui parfois se dépouillent entre eux, certains peuvent même être armés. Les trimardeurs se nomment « touristes » ente eux. Et bien sûr l'alcool coule à flot, la déveine colle aux basques.

Quelques scènes marquent les esprits, je pense à cet employé du rail qui use d'un lourd morceau de fer lesté au bout d'une corde qu'il fait descendre entre deux wagons à la manière d'un pendule pour déloger les clandestins. Nombreuses sont les personnes que les hobos rencontrent durant leurs périples. En effet, entre deux voyages, ils se frottent aux habitants pour aider, gagner de quoi bouffer, ou bien ils font la manche pour obtenir de quoi être hébergés une nuit dans des hôtels spéciaux pour hobos. Ils savent pertinemment qu'ils risquent la prison, voire des peines de travaux forcés. Le document regorge d'expression ferroviaires ou propres aux hobos, et rien que ceci est un petit régal.

Dans « D'un océan à l'autre », guigne et veine cohabitent quasi quotidiennement. Pour ce qui est des souvenirs personnels, bien sûr Livingston se donne le beau rôle, bien sûr il brille en société, il gouaille jusqu'à plus soif et fat marrer ses comparses par de bons mots toujours pertinents. Mais il ne faut pas prendre ce récit au pied de la lettre, plutôt comme un recueil de divers témoignages. Il se lit un peu comme un roman d'aventures avec un fond avéré mais des personnages réels dans lesquels l'auteur se love de manière fictive.

Pourquoi « D'un océan à l'autre » n'est écrit qu'en 1917, soit 23 ans après les faits ? Jack London est mort l'année précédente, peut-être que dans la tête de Livingston, il ne pourrait plus témoigner des mensonges le concernant dans ce livre ? Mais ceci n'est que pure spéculation. En revanche ce qui est certain, comme le rappelle Thierry Beauchamp dans sa préface, c'est que Charmian, la veuve de Jack London, s'oppose à la sortie du livre en l'état : « Elle lui demanda [à Livingston, ndddlr] de ne jamais plus associer le nom de son défunt époux à l'alcool et de ne jamais plus insinuer qu'il ait pu être aidé à écrire ses œuvres ». Et d'une manière élégante et faussement farceuse, Charmian conclut par ce cinglant « Si j'étais « méchante », je pourrais révéler que Jack et vous n'avez jamais été compagnons de route », ce qui paraît d'une grande limpidité sur la création pure et simple de cette amitié entre Livingston et London, Charmian ayant découvert le bien peu honnête subterfuge.

« D'un océan à l'autre » est paru en 2026 aux éditions du Sonneur, déjà coupables du merveilleux « Vagabonds de la vie » de Jim Tully, justement sur le monde des hobos, Tully ayant lui-même bien connu cette existence. Pour aller plus loin dans cet univers, il faudra absolument vous reporter à un autre auteur ayant été très tôt embarqué dans ce mode aventurier, et qui rassemble ses souvenirs dans un somptueux livre, « Les vagabonds du rail ». Son nom ? Jack London !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 16 septembre 2026

Michel DOUARD « Avant impact »

 


De nos jours, un astéroïde de deux kilomètres de diamètre se dirige irrémédiablement vers la terre et devrait plus précisément entrer en contact avec la France, provoquant des dégâts hors norme partout en Europe. Le gouvernement français décide de protéger ses compatriotes en les aidant dans leur exil vers des pays étrangers et lointains. Ce sont des personnages qui fuient le point d’impact que Michel Douard met en scène. Parmi eux, Luis, ex footballeur professionnel qui doit quitter Tours ; Lucie, son mari et leur fils Tom, autiste, s'enfuient de Paris ; Tonio et David qui s'apprêtent à être libérés d'une prison de Lyon ; Bilal qui fuit Montpellier. Dans un mouvement inverse, Warren, citoyen des États-Unis, vient sauver sa grand-mère, résidente malade dans un Ehpad de luxe à Thonon-les-bains. Quant à Ayan, somalien au passé cabossé, il est en Libye et lui aussi souhaite regagner la France pour d'autres raisons.

Dans ce roman choral, Michel Douard dépeint de très nombreux personnages aux ramifications diverses, tout d'abord en des scènes brèves saisies dans le moment qui précède la panique, car l'Europe entière pourrait bien disparaître suite à la chute de l'astéroïde, et chaque habitant ou presque organise son départ. Mais déjà les pillages commencent, notamment ceux de tableaux du musée d'Orsay. Les banques ferment et la France semble plongée dans une atmosphère d'avant guerre.

« Avant impact » est à ce moment de lecture un roman pré-apocalyptique en forme de parabole, celle de la migration en temps de guerre avec des populations quittant leur pays pour échouer ailleurs, en sécurité, sauf qu'ici ce sont les européens qui doivent aujourd’hui quitter leurs terres, créant un effet miroir sur les voies de migrations, les demandeurs devenant les anciens accueillants, et vice-versa. « Pour la réussite du plus grand exode qu'ait connu l'humanité, les Français doivent se soumettre aux règles de l'état d'urgence. Accepter, au moins dans un premier temps, la destination qui leur est imposée et le moyen de transport qui a été prévu pour chaque famille ».

Les scènes indépendantes du roman, celles de chaque personnage suivi, vont pourtant finir par s'emboîter et ne plus faire qu'une. Car la fuite se passe en partie par mer (les aéroports étant attaqués) dans un roman sans cesse en mouvement, alors qu'un bistrotier breton, avant les embarquements, accueille les démunis et écoule gratuitement ses stocks en attendant l'apocalypse. C'est sans doute le plus beau portrait du récit, hélas il s'éclipse après seulement quelques pages.

« L'astéroïde mesure près de deux kilomètres de diamètre et va nous frapper avec un angle de 80°. Ça veut dire un cratère de près de cinquante kilomètres de circonférence, une boule de feu qui enflammera tout, arbres et habitations, presque instantanément sur un rayon de sept à huit cents kilomètres avec un vent soufflant à quatre kilomètres par seconde. En bonus, vous ajoutez un tremblement de terre de magnitude 9 qui sera ressenti sur les mêmes distances... ».

Soudain le roman prend une tournure de thriller maritime et c'est là que le bât blesse. Michel Douard privilégie l'action à la psychologie des personnages avec lesquels le lectorat passe pourtant de plus en plus de temps. Les caractères sont esquissés mais jamais fouillés, restant à l'état de brouillon mal défini. Pourtant il va nous falloir passer encore plus de 200 pages avec les protagonistes, qui ne cessent d'ailleurs de se multiplier. « Avant impact » bascule dans un roman de gangsters en mode maritimo-viriliste. Les testostérones tournent à plein régime et l'omniprésence d'une figure du récit, Freddy, est telle qu'elle écrase le scénario, le rendant confus. Car Freddy c'est le mal absolu, on l'aura immédiatement compris, mais l'auteur insiste tant et plus sur les prises de lignes de coke, d'insultes, d'alcool, de scènes de gros bras, car son Freddy est sans cesse prévisible, il est de ces personnages qui n'apportent rien au scénario dès qu'ils sont en représentation et volent la vedette tout en tirant l'énigme vers le bas.

C'est dommage, car « Avant impact » s'annonçait bien par ses 150 premières pages (il en comporte tout de même 396). Hélas la seconde partie est éloignée à ce point de la première que nous avons le sentiment d'avoir été propulsés sur un autre plateau, où le huis clos veut jouer un rôle de « suffocateur », mais ne parvient qu'à emmêler le scénario. Les bastons, les intimidations remplissent le cadre et le cahier des charges mais plus grand-chose de réellement « humain » ne se produit, plus rien ne vibre. Même le drame à venir semble avoir été comme oublié, on préfère jouer les cadors sur des bateaux à destination de l'Afrique.

« Avant impact » avait tout d'une histoire séduisante, il se révèle un roman un peu fouillis duquel on cherche finalement à s'extraire tant les personnages sont des croquis inachevés. Il vient de paraître chez City, et malgré sa première moitié alléchante, il ne m'a guère convaincu. En outre il n'évoque jamais (en 400 pages tout de même) les conséquences d'une catastrophe telle que celle décrite sur le désastre nucléaire avec des centrales rasées de la surface de notre sol. Et ceci est pour le moins curieux.

J'ai reçu ce livre dans une version « épreuves non corrigées », je suis désolé de ne pas pouvoir défendre ce roman qui m'aura laissé un goût amer de travail peu approfondi.

(Warren Bismuth)

dimanche 13 septembre 2026

Baptiste MORIZOT & Laurent NEYRET « Liberté, dignité, habitabilité »

 


[Préambule]

Lorsque j'ai créé ce blog en août 2017, résonnait facétieusement cette petite phrase irréaliste : « à ma 1000e publication, j'arrête ». J'étais alors persuadé que cet événement n'adviendrait jamais, le chiffre 1000 me paraissant hors d'atteinte, à des décennies du présent de 2017. Pourtant, à peine plus de 9 ans plus tard, nous y voilà. Et je devrais donc, au nom de la probité, tenir parole, et stopper toute activité sur ce blog à cette minute même, faire mes adieux sans ce tonnerre d'applaudissements, sans ces confettis pleuvant du plafond, sans ce coup du chapeau qui précède la sortie de scène. Mais parole d'ivrogne (que je ne suis pourtant plus depuis fort longtemps), mon implication dans ce travail bloguesque est réelle et presque totale. À vraie dire, je n'envisage pas à ce jour une vie sans lui, même si cette dernière est bien entamée. Alors je continue. Parce que les liens créés avec d'autres blogs mais aussi simples humains, parce que cette envie d'écrire, de partager, de découvrir et faire découvrir, parce que les challenges (mensuel et trimestriel), parce que les partenariats avec des maisons d'éditions (merci !), autrices et auteurs (itou !). Parce que tout cela combiné me procure un vrai plaisir, une activité culturelle épanouissante, un but, parce que cela semble logique pour prolonger mon métier de bibliothécaire. Et parce que vous m'apportez beaucoup. Je ne sais pas si je dois écrire « cap sur la 2000e », mais en tout cas The show must go on, alors allons-y gaiement, main dans la main. Et ce plaisir est accentué par la chronique du jour, un manifeste crucial pour les droits du Vivant.

Un « Tracts Gallimard » grand format fort bien venu en cette période d'effondrement de la biodiversité et du mépris du Vivant. Un juriste, Laurent Neyret, et un philosophe, Baptiste Morizot que l'on ne présente plus, unissent leurs forces et leurs compétences pour un texte à quatre mains d'une soixantaine de pages. Un texte important.

Morizot et Neyret ont travaillé dix ans sur ce texte, véritable plaidoyer pour les droits de la nature, du Vivant. Le mot clé est habitabilité. Afin que la planète soit habitable par toutes et tous, pour toutes et tous, qu'il n'y ait pas de petits malins (l'humain par exemple) qui en fasse sa propriété, son hochet, son joujou. Le texte est en fait rien moins qu'une proposition de loi, le « Principe habitabilité ».

« Le Principe habitabilité, dans cette logique, ne vise pas à empêcher chaque atteinte environnementale – pas plus que la dignité n'a empêché tous les crimes. Il vise à nous faire collectivement recouvrer la vue. Une valeur protégée ne supprime pas le mal, elle supprime la tranquillité du mal. La possibilité de faire le mal en paix. Elle retire au crime sa banalité. Elle rééquipe la conscience collective. Et c'est alors qu'une société peut réellement se défendre. Car nul ne peut combattre efficacement ce qu'il ne reconnaît pas encore comme un crime. La dignité a nommé ce qu'on ne doit jamais faire à un humain. Le Principe habitabilité nomme ce qu'on ne doit jamais faire à un monde ».

Le mouvement du « Principe habitabilité » est déjà créé, il suffit d'en faire une force collective, en proposer un nouveau système, celui qui admet l'interdépendance entre l'humain et la nature, souhaite en vider la notion d'anthropocentrisme. Oui mais il y a le poids des multinationales. Il faudra rendre certaines de leurs pratiques illégales, les faire payer, cher. Car notre monde a besoin d'une boussole, de valeurs qui ont eu tendance à s'évaporer dans l'air (pollué). L'effondrement que l'on perçoit de plus en plus clairement, ne signifie pas obligatoirement la mort mais « La fermeture des possibles », c'est-à-dire une condamnation à cette mort.

Et l'évidence, qui frappe, dans ce texte bref mais dense : « Sans pollinisateurs, tous les humains ne mourraient pas de faim. Le blé, riz, le maïs – les calories de base – sont pollinisés par le vent. Certains pourraient peut-être survivre. Mais 75 % des cultures vivrières dépendent des pollinisateurs pour leur rendement ou leur qualité : les fruits, les légumes, le café, le cacao, les amandes. Sans eux, on perd la diversité des nutriments qui fait la santé, la robustesse immunitaire, mais aussi les saveurs, les textures, les couleurs. On perd les cuisines du monde. On perd les fêtes où l'on partage des fruits. On perd la possibilité de transmettre des recettes à ses enfants. C'est l'appauvrissement d'une forme de vie où manger n'est pas seulement se nourrir, mais se renforcer, se guérir, goûter, partager, célébrer ».

Les deux auteurs rappellent le rôle crucial des forêts. Sans elles nous n'existons pas, nous avons pourtant tendance à l'oublier. Il en est de même pour les récifs coralliens. Autre rappel : celui des guerres passées, mortifères et polluantes pour longtemps. « Nous avons condamné l'Agent Orange comme crime de guerre. Mais ce que nous faisons à nos milieux et nos corps, et aux possibles de la vie autour de nous et en nous, nous ne le nommons pas. C'est plus lent, plus diffus, plus ordinaire – donc invisible. Pourtant la structure est identique : destruction des producteurs d'habitabilité, atteinte aux corps, transmission intergénérationnelle, fermeture des possibles ».

Dans un discours alarmiste mais non désespéré, les deux auteurs, tout en ayant conscience de l'ampleur de la tâche, entrevoient une possible éclaircie : ils n'oublient pas que le procès de Nuremberg a fait évoluer les mentalités sur les crimes de guerre, espèrent que le « Principe habitabilité » ouvrira des possibles pour ne plus détruire ce qui nous nourrit, ce qui nous fait vivre, tout simplement. Ainsi nous retrouverons une dignité du Vivant. Le chemin est encore long, mais rien n'est inexorable.

Sous-titré « Donner au siècle la valeur qui lui manque », ce texte est profond et salutaire. Il nous met en face de nos crimes, ou tout du moins de notre complicité, notre passivité. Les tribunaux devront être armés pour sanctionner sévèrement les manquements au respect de l'habitabilité. Ce manifeste très fort est paru cette année, il est à distribuer, à faire circuler urgemment.

(Warren Bismuth)

dimanche 6 septembre 2026

Olga TOKARCZUK « Les Pérégrins »

 


« Les Pérégrins » sont celles et ceux qui pratiquent la pérégrination, par le biais de voyages, ceux mêmes qui forment la jeunesse, mais pas seulement. Et Olga Tokarczuk déploie tout son génie pour en parler, par des nouvelles de longueurs variées, mais aussi de petites brèves, comme philosophiques, punaisées comme des aphorismes, coincées entre deux nouvelles, parfois au cœur d'une seule et même nouvelle à rallonge. Après être revenue sur le processus d'écriture, elle se lance. Et c'est un feu d'artifice. Des personnages esquissés mais déjà aboutis pour des nouvelles sur le thème du voyage, un tourisme agrémenté d'un besoin de rencontrer l'autre, de le connaître un peu mieux, d'échanger et de s'ouvrir au monde. Des tranches de vies, des témoignages réels ou inventés, dans des aéroports des gares des avions des trains, sur des bateaux en une mosaïque du savoir. Car dans ce monde en perpétuel mouvement qui donne un peu le tournis, Olga Tokarczuk sait pourtant s'arrêter pour disséquer. Car il est beaucoup question d'anatomie, contemporaine comme ancienne, avec plusieurs arrêts autour du XVIIe siècle. Ces nouvelles fouillent le passé, telles des archéologues décidés à mettre à jour une trouvaille d'importance.

« La ligne Irkoutsk-Moscou. L'avion décolle d'Irkoutsk à huit heures du matin et arrive à Moscou à la même heure – huit heures du matin, le même jour. C'est le moment où le soleil se lève ; ainsi, tout le vol s'effectue à l'aube. On demeure dans le même instant, qui s'étire comme un immense et paisible. Maintenant, aussi vaste que la Sibérie. Ce devrait être un moment propice à la confession de toute une vie. Le temps s'écoule à l'intérieur de la carlingue, mais ne ruisselle pas à l'extérieur ».

Le nomadisme décrit dans le résumé du livre est plutôt un ensemble de voyages par des personnages aisés (le nomadisme est tout de même souvent associé à la pauvreté) même s'ils font bien sûr connaissance de vagabonds (peu). Ici le nomadisme est perçu comme un simple mouvement perpétuel de population par le biais de transports souvent assez chers, et le travail de l'autrice consiste à ratifier ces moments, car « Le papier a été inventé pour véhiculer des idées », notamment ici celles ayant trait à la science, à l'anatomie jusqu'à la momification, en un travail pour la mémoire collective. Laisser des traces afin qu'elles soient découvertes par les futurs archéologues, justement. « Autrefois, on implantait les aéroports à la périphérie des grandes villes, comme leur complément, à l’instar des gares. Mais, de nos jours, ils ont acquis suffisamment d'autonomie pour avoir leur propre identité. Et, dans un avenir très proche, on pourra dire des villes qu'elles sont les annexes de l'aéroport, dédiées au travail et au repos. On sait bien que la vraie vie rime avec le mouvement ».

Entre nouvelles à structure charpentée et amorces d'essais, ce livre étonne et pétille, il renferme le savoir, tout le passé du monde en « Atlas du corps humain » aux pointes de fantastique, tout en saupoudrant généreusement de révolte ingénieuse. Fin et subtil, il crée des ponts entre ses histoires, voyageant à la fois par les inventions de tous temps autour du monde mais aussi géographiquement dans ce même univers, tout en nous entretenant de bizarreries, de la cruauté des hommes, de la souffrance des animaux. Car Olga Tokarczuk est conscientisée par la souffrance animale régie par l'Homme, et elle la dénonce. « Tu sais, le vrai Dieu est animal. Oui, Il se cache dans les animaux ! Et parce qu'il est tellement proche de nous, nous ne Le remarquons pas. Il se sacrifie pour nous, Il meurt tous les jours pour nous. Il nous nourrit de Sa chair, nous vêt de Sa peau et nous laisse tester des médicaments sur Lui, pour que nous puissions vivre mieux et plus longtemps ».

« On dirait que la mémoire est un tiroir bourré de documents ». Cet ample patchwork de la connaissance sait impressionner jusque dans la narration que l'autrice contrôle de manière impressionnante, discourant de thèmes brûlants comme l'euthanasie (toujours une histoire de corps), entrecoupant ses nouvelles d'anecdotes couchées en quelques lignes et fort possiblement des récits de vie personnelle, en une possible autofiction distillée.

L'enterrement de Frédéric Chopin est relaté et décrit avec les yeux de Louise, sa sœur. La mosaïque s'étend sur plusieurs continents, plusieurs époques. « Pareil savoir avait quelque chose d'inhumain ».

« Les Pérégrins », objet littéraire non identifié, fut écrit en 2007 et traduit en 2010 par Graźyna Erhard pour le superbe éditeur Noir sur Blanc.

« Un jour, un ami m'a dit qu'il n'aimait pas voyer seul. Dès qu'il voyait quelque chose d'extraordinaire, d'inédit, de beau, il brûlait d'envie de partager son enchantement avec quelqu'un, à tel point qu'il se sentait malheureux s'il n'avait personne à ses côtés. À mon avis, en voilà un qui n'est pas fait pour être pérégrin ».

https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 2 septembre 2026

Marie-Hélène LAFON « Le pays d'en haut »

 


Le pays d'en haut, c'est bien sûr le Cantal, plutôt son nord, juché à 1000 mètres d'altitude, celui que Marie-Hélène Lafon s'évertue à décrire depuis 25 ans. La collection Versant intime invite un auteur, une autrice, à se dévoiler dans le jeu d'une interview menée par Fabrice Lardreau. Et ici c'est Marie-Hélène Lafon qui s'assied sur le canapé.

Grandir sur une terre de moyenne montagne dans une ferme isolée, entourée de champs et de bois, c'est le parcours de l'autrice qui a pourtant su très vite qu'elle quitterait ses terres natales pour étudier ailleurs, loin à la grande ville. Ce n'est d'ailleurs pas la seule à avoir choisi cette option, le Cantal étant par nature une « terre notable d'émigration ». La montagne, la vraie, la haute, elle l'a découverte par le biais de la télévision, quand, jeune, elle suivait avec toute sa famille les étapes du Tour de France. Elle analyse ici la différence entre moyenne et haute montagne.

À l'instar de Annie Ernaux qu'elle connaît par ailleurs, Marie-Hélène Lafon est un transfuge social, ayant tourné le dos à sa « classe » pour s'émanciper et s'affranchir. Sa classe à elle, c'est la paysannerie par héritage, où l'on se doit de reprendre le domaine agricole, ce que Marie-Hélène Lafon se refusera à entreprendre. Elle a rejoint un pensionnat religieux de Saint Flour à l'âge de 12 ans et en livre ici ses souvenirs. C'est en 1980, à 18 ans, qu'elle s'exile à Paris pour ses études.

Marie-Hélène Lafon se définit volontiers comme orgueilleuse, et passe chaque année plus de deux mois dans le Cantal. Car si elle a quitté le mode de vie de sa famille, elle reste profondément attachée à elle ainsi qu'aux terres noires du Cézallier, une région isolée et tourmentée entre Cantal et Puy-de-Dôme. Cette terre, couplée avec l'indispensable marche en nature, lui permet de diluer son esprit afin de préciser sa pensée, chaque mot se mettant alors en place dans le cadre d'un projet littéraire.

Dans ce beau témoignage, Marie-Hélène Lafon raconte son enfance avec pudeur et sobriété, ainsi que ses techniques d'écriture : « J'ai toujours le sentiment que mes livres comportent trop de gras, un trop-plein dont je me méfie énormément. La poésie représenterait pour moi l'épure ultime, dans laquelle le blanc monte, mange la page, la noie de silence. Je cherche constamment à élaguer. Ce souci de l'épure est sans doute lié à l'austérité et au dénuement des paysages arasés dans lesquels j'ai grandi. La boucle se boucle... Il y a une volupté du dénuement, une ivresse de l'âpreté ». Car sa terre est fertile, y compris pour son œuvre littéraire qui s'abreuve des paysages uniques du haut Cantal. Mais n'y voyez là aucune nostalgie. Non seulement l'autrice la réfute mais condamne ce sentiment, tout comme elle se défend avec justesse d'être une autrice de terroir, justement par l'absence totale de cette nostalgie. Puis, toujours calmement, elle s'engouffre « dans les plis de silence ».

L'exercice de cette collection est aussi pour les invités de présenter quelques textes qui les ont marqués, qu'ils ont envie de partager avec leur lectorat avec une amorce qu'ils ont rédigée. Ici, ils sont appelés « Lectures montagnardes ». Ce sera d’abord presque naturellement le texte de la chanson « La montagne » de Jean Ferrat, puis un extrait des « Chroniques des justes altitudes » d'Alexandre Vialatte, suivi de quelques paragraphes des « Carnets du grand chemine » de Julien Gracq, enchaînant par un extrait issu de « Ennemonde et autres caractères » de Jean Giono ». La littérature contemporaine est aussi représentée avec un extrait de « Au commencement du septième jour » de Luc Lang, l'exercice se terminant par quelques lignes d'un poème de Philippe Jaccottet.

Ce livre nous éclaire sur la personnalité de Marie-Hélène Lafon même si elle a su nous guider tout au long de son œuvre. Il est paru en 2019. L'autrice a continué son chemin depuis et demeure une autrice à part dans le paysage littéraire français.

(Warren Bismuth)


dimanche 30 août 2026

Marcel PAGNOL « Topaze »

 


C'est reparti ! Je veux bien sûr parler du challenge mensuel « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, qui rempile pour une année supplémentaire avec cette saison estampillée 7, où encore une fois les thèmes alléchants vont faire sortir Des Livres Rances de sa zone de confort. Tant mieux. Le premier thème est ouvert à tous les vents (marins), il a pour nom Marcel Pagnol, et Moka nous propose de passer l'été avec lui.

Tiens, si je me coulais dans la peau de nombre d'écrivains ouverts sur le monde et me mettais à parler... de moi ? Rassurez-vous, ce ne sera pas long. Enfant, je n'ai pas été élevé dans le culte de la culture ni de la lecture. Nous n’avions qu'une très modeste bibliothèque, un beau meuble (certes brinquebalant) mais bien vide. Parmi les quelques livres trônant figuraient pour la plupart des romans à couvertures rigides des éditions France Loisirs ou des documentaires sur la guerre d'Algérie. Mais je me souviens de quelques pièces de théâtre de Marcel Pagnol en format poche, et je me rappelle parfaitement leurs couvertures. Celle de « Topaze » était ornée du visage de Fernandel (qui avait incarné le personnage au théâtre), était parue chez Presses Pocket. En faisant une simple recherche, j'ai retrouvé une date de parution chez cet éditeur pour ce titre précisément : 1976. Ça colle. Je me souviens que Marcel Pagnol (et peut-être même « Topaze ») est l'un des premiers auteurs (le premier ? La mémoire ne me revient pas si précisément) dont j'ai ouvert un livre. Quant à savoir si j'ai lu Topaze ? Là non plus, je n'ai pas d'indice, mais je suis persuadé de l'avoir tout au moins parcouru. Je crois simplement savoir comme je viens de l'écrire que Pagnol fut sans doute, par le biais de ces quelques titres disponibles chez mes parents, le premier auteur que j'ai lu, d'où une certaine tendresse de le retrouver près de 50 ans plus tard. Fin de l'autobiographie, vous pouvez vous réveiller.

« Topaze », écrit en 1928, est une pièce en quatre actes dont le personnage principal s'appelle justement Albert Topaze. Il est prof dans une école de ville, à la maison Muche, alors que les classes ne sont pas encore mixtes. Homme naïf mais incorruptible, il s'applique à donner des cours de morale, tout en étant attiré par Ernestine, la fille du directeur de l'établissement, monsieur Muche, homme qui joue à l'aristocrate, au caractère autoritaire mais qui s'aplatit dès lors que surgissent des puissants. Un lâche. L'ami de Topaze, Tamise, lui donne force conseil afin de séduire la jeune femme. Fort de ces informations, Topaze tente un rapprochement physique, mais est vite repoussé par Ernestine. Il est exclu de l'école.

Le conseiller municipal de la ville est un homme fat, prétentieux, suffisant et surtout peu probe et magouilleur pour acquérir des marchés payés par la municipalité, on dirait aujourd'hui des conflits d'intérêts. À la suite de circonstances assez spéciales, il embauche Topaze, alors chômeur, comme homme d'affaire, le propulsant propriétaire d'une grosse entreprise gérée en sourdine par la mairie. Toujours naïf, Topaze accepte. Il vient d'entrer dans un monde géré par le fric et la cupidité.

Sur un ton léger et humoristique, Marcel Pagnol traite pourtant un sujet délicat : la corruption des élites. Plus précisément, celle du peuple fréquentant ces élites d'un peu près. Quant à Topaze, son air niais en fait le pigeon rêvé : « Cher monsieur, en affaires, il est souvent très bon de prendre l'air idiot, mais vous poussez la chose un peu loin ». Topaze n'est qu'un prête-nom à la grosse entreprise nébuleuse du conseiller municipal, tout ceci pour les yeux d'une femme, Suzy, dont Topaze est entiché, alors qu'elle est la maîtresse de l'élu. Sur fond de mensonges et d’hypocrisie, de machiavélisme même, la pièce garde ce ton printanier et désinvolte, Topaze réalisant qu'il est le dindon de la farce. Il est victime d'un système et devient soumis et las, d'autant qu'un journaliste véreux entre en piste et que tout le système semble gangrené. À moins que...

« Mais non, vous ne regrettez rien, puisque vous avez obtenu ce que vous désiriez : un homme de paille soumis et timide ; ainsi, vous gagnez de l'argent, et vous vivez dans une sécurité trompeuse auprès de celui que vous aimez ; vous l'aimez, cet homme, cet abominable gredin, cet abcès politique, cette canaille enflée qui verra quelque jour fondre sa graisse jaune au soleil des travaux forcés ! ». À ce stade, la morale chère à Topaze l'a emporté, le discours de Pagnol aussi. C'est mal connaître l'auteur, qui contre toute attente renverse la table, transformant cette pièce gentillette en fable immorale.

Ce fut un plaisir de retrouver Pagnol. Bien sûr l'anecdote contée au début de cette chronique y est pour beaucoup, le style de la pièce est daté et peut sentir la naphtaline et la poussière d'antan. Il n'empêche. Et puis c'est étonnant de le voir lui-même, Pagnol, comme hypnotisé par la malhonnêteté des personnages de son invention. Quant aux images, on les perçoit, en noir et blanc bien sûr, elle représentent elles aussi un pan de la jeunesse révolue, ont un petit goût de madeleine. Et si comme la madeleine il ne faut sans doute pas trop en abuser, mais une petite de temps en temps fait passer le goût du temps.

(Warren Bismuth)



mercredi 26 août 2026

Barbara KINGSOLVER « Petit miracle et autres essais »

 


Les 23 textes qui composent cet essai de 2002 ont été écrits au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Biologiste de formation, Barbara Kingsolver nous embarque dans son univers, celui de la nature sauvage, en nous demandant de nous méfier des images toutes faites : « Les ours et les loups sont nos ennemis archétypaux de contes de fées, et par ces contes, ce que nous apprenons à nos enfants c'est uniquement, et perpétuellement, à les tuer, plutôt qu'à passer devant eux sur la pointe des pieds en les laissant dormir ».

En 2002 le réchauffement climatique est déjà à l’œuvre et la biodiversité commence à s'effondrer. Les responsables sont en partie les multinationales, sans limites ni scrupules. Barbara Kingsolver nous entraîne dans les beautés majestueuses de la nature, les canyons notamment, avant qu'il ne soit peut-être trop tard. Elle en profite pour glisser quelques réflexions philosophiques, culturelles ou religieuses, dressant un portrait peu reluisant d'une Amérique égoïste et toute puissante ne demandant qu'à soumettre l'autre partie du monde.

La nature et sa luxuriance, ses apports sans cesse renouvelés pour le simple confort humain, pour la vie même aussi, bien sûr. L'autrice s'appuie régulièrement sur des pensées d'auteurs de Nature Writing, plusieurs textes sont écrits à quatre mains avec son mari, Stephen Hopp.

La vie des rivières, l'évolution de notre rapport à la nature, l'alerte prononcée sur l'état catastrophique de la biodiversité – l’autrice prévoit un effondrement majeur imminent - avait-elle tort ? - c'est un véritable manifeste écologique que Barbara Kingsolver a concocté. Nous, humains, désirons posséder la nature, la contrôler, la faire nôtre, il n'y a pas plus grande erreur possible sur terre. L'autrice et poétesse s'en explique avec délicatesse et détermination, tout comme elle condamne scientifiquement les OGM, qui font partie de cette volonté de contrôle.

Ce livre est aussi la vie de la forêt au Mexique, les vestiges Mayas et leurs pyramides. Mais retour chez soi avec le circuit de la nourriture dans le monde, circuit qui interroge, qui fait peur, qui rend coupable. Kingsolver est pour une consommation locale, la plus propre possible, pour une décroissance calculée et consciente, contre la surconsommation actuelle (les exemples donnés par l'autrice sont saisissants). « En moyenne, un produit alimentaire servi à un consommateur américain a parcouru presque deux mille kilomètres pour arriver jusqu'à lui. Si l'individu moyen mange à peu près dix produits par jour (et la plupart d'entre nous en mangent plus), en l'espace d'une année sa nourriture aura parcouru presque huit millions de kilomètres sur la terre, sur la mer et dans les airs. Représentez-vous un camion chargé de pommes, d'oranges et de laitues iceberg qui ferait dix fois par an l'aller-retour de la Terre à la Lune rien que pour vous. Multipliez par le nombre d'Américains qui aiment manger – représentez-vous cette flotte de 285 millions de camions en route pour la Lune – et osez me dire que ce n'est pas le moment de revoir le scénario ! ».

Il est temps d'arrêter de lire ou d'écouter ce pitre de Jean-Marc Jancovici, le VRP nucléocrate du capitalisme vert, lisez plutôt Barbara Kingsolver qui pose les bonnes questions en tentant de donner les meilleures réponses possibles, sans aucune arrogance, contrairement à son homologue français. Les propos de Kingsolver sont réfléchis et élaborés, pertinents.

L'autrice a grandi dans une famille croyante et conservatrice, elle en garde encore quelques réflexes parfois inconscients. Elle parle ici peu d'elle, mais revient sur l’éducation qu'elle a donnée à ses deux filles dans une lettre destinée à l'une d'elles. Puis elle écrit à sa mère à qui elle confie un viol qu'elle a subi. De ses enfants, le propos se fait plus global, vers les alors récentes différentes tueries dans les écoles étasuniennes. Et de fil en aiguille, le 11 septembre, qu'elle analyse de manière humaniste, sans fatalisme ni fanatisme, brièvement. Ce qui l'intéresse est le global, le sort des sans-abris par exemple.

La littérature n'est jamais loin. Aussi, Kingsolver revient sur l'exercice de la nouvelle, sur ses débuts de carrière, sur le sexe en littérature avant d'amorcer un sujet plus épineux : le nationalisme. Si l'autrice se considère comme « libertaire civile », elle dit aimer son pays pour l'humanisme qu'il peut dégager, pas pour son incessant rapport de forces avant ses interlocuteurs internationaux. Pacifiste, elle est aussi adepte de l'autodéfense et se met à nu dans un texte courageux sur le sujet. Le livre se clôt par un manifeste pour la tolérance et contre la haine.

Vous l'aurez compris, lire Barbara Kingsolver c'est s’immiscer dans les pensées et les revendications d'une citoyenne engagée et aux valeurs complexes, c'est accepter de se faire maltraiter (à juste titre) pour mieux réfléchir à ce que nous sommes, c'est apprendre sur la nature, sur nous-mêmes, c'est se faire humble. Pour parvenir à ces questionnements, Kingsolver utilise l'humour, fin et subtil. Elle est une autrice qui peut aisément être rapprochée de ses consœurs Kathleen Dean Moore et Terry Tempest Williams. Je la découvre, mon prochain défi sera d'explorer plus en avant son œuvre, c'est dire si ce livre m'a convaincu. Je vous reparlera donc de Barbara Kingsolver, c'est une certitude. Le présent livre, paru chez Rivages en 2002, est traduit par Dominique Peters, Valérie Morlot et Julie Sibony.

(Warren Bismuth)


dimanche 23 août 2026

A.B. GUTHRIE : « The big sky », série

 


J'ai bien pris connaissance du règlement intérieur du challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, j'ai bien lu que nous ne devions pas proposer de séries pour participer à ce petit jeu qui consiste à présenter au moins un livre d'au moins 500 pages chaque trimestre (ici c'est le second pour la saison estivale). Mais pour ma défense, je précise que le premier volume de cette immense saga affiche à lui seul 576 pages au compteur, de quoi représenter dignement l'esprit western dans ce beau challenge. Et de déborder amplement, puisque cette chronique en renferme en fait quatre, d'où sa longueur démesurée et le bâillement que vous éprouverez si toutefois vous parvenez à en achever la lecture.

Alfred Bertram Guthrie (1901-1991) dit A.B. Guthrie, né en Indiana et mort dans le Montana, a écrit la série The big sky entre 1947 et 1982, soit sur près d’un demi-siècle. Des six volumes, seuls quatre sont parus en France, tous dans la remarquable collection « L’ouest, le vrai » de Actes sud, créée en 2013 par le non moins remarquable Bertrand Tavernier, afin d’exhumer des romans westerns oubliés et adaptés au cinéma. The big sky version française s’étend sur 1800 pages de 1830 à la fin du XIXe siècle. Nous verrons qu'il n'en est pas ainsi de la version originale.

« La captive aux yeux clairs » 1947 (publié en France en 2014)


1830, Kentucky. Boone Caudill, 17 ans, quitte le domicile familial après une bagarre dans un bar puis une violente altercation avec son père qu’il déteste. Errant, il fait route vers l’ouest avec son ami Jim Deakins du Missouri. Les deux hommes traversent de grandioses paysages déserts mais font aussi de nombreuses rencontres, certaines mauvaises, entraînant moult péripéties. Boone se fait voler le fusil qu’il avait subtilisé à son père après l’échauffourée. Son but premier est de le retrouver et de faire payer celui qui le lui a pris. Lorsqu’il le récupère, Boone est arrêté et jugé alors que Jim part à sa recherche, les deux hommes s’étant perdus de vue. Il le rencontre rapidement, le duo est à nouveau établi.

Après une ellipse, les deux amis sont maintenant partenaires de trappeurs sur un bateau, le Mandan, prêts à tuer des animaux pour en prélever la peau. Sur ce bateau, de nombreux trappeurs, souvent français, dont ce Jourdennais, mais aussi Dick Summers. Ils tiennent captive une jeune indienne Blackfeet, Teal Eye, fille d’un chef, qu’ils traitent plutôt bien, tandis qu’ils font du commerce de peaux, d’alcool, y compris avec les indiens, sympathisent même avec certaines tribus, notamment celle des Rees, les ennemis des Sioux. À Fort Union, une importante transaction financière leur est proposée, mais ils la refusent. S’ensuit une violente attaque indienne suite à la fuite de la jeune Teal Eye, les morts s’entassent bientôt.

1837, le voyage se poursuit à pied. Caudill, Deakins et Summers font la connaissance d’un indien d’apparence infantile qu’ils surnomment pauvre Diable et emmènent avec eux pour de nouvelles péripéties, notamment la chasse aux castors avant de rejoindre le Wyoming. Summers finit par les quitter, les Blackfeet sont victimes de la variole (appelée ici petite vérole) et le seul désir de Caudill est de rejoindre Teal Eye avec laquelle il a entamé une histoire d’amour. Il ne tarde pas à la revoir, elle est enceinte.

1843, Montana. Les deux comparses affublés de leur indien préparent une expédition avec un certain Peabody, la peur du froid les divise quant à la possibilité de la concrétiser. Le but est l’Oregon, au nord, avec la conquête de terres inexploitées. Peu à peu, Boone se rapproche des indiens, de leur mode de vie, de leurs pensées, de leurs coutumes, il devient une sorte d’indien blanc…

« La captive aux yeux clairs » n’est cependant pas qu’un simple western, c’est un imposant roman de près de 600 pages avec d’indéniables et nombreuses forces qui vont bien au-delà de la chevauchée sauvage et vagabonde. La nature, discrète mais pourtant omnisciente, rythme les déplacements. Elle ouvre quasiment chaque chapitre dans une luxuriance à couper le souffle, elle est aussi vivante que les pauvres trappeurs affamés. « Le vent qui soufflait au-dessus des montagnes était chaud. Parfois, il poussait des cris stridents et glaciaux entre les arbres, puis faiblissait et n’était qu’un murmure qui vous obligeait à tendre l’oreille. Dans ces moments-là, en pleine obscurité, Boone entendait l’eau goutter des branches givrées et du replat rocheux qui se dressait juste derrière le campement. Le vent soufflait presque en permanence dans cette région, comprimé par les canyons et se déversant sur les hautes plaines, jusqu’à ce que l’on s’y habitue et cesse d’y faire attention, sauf parfois la nuit quand il se réveillait et, en entendant ce son sauvage et triste, il s’enfonçait un peu plus sous sa couverture et sa peau de bison, en se sentant à l’abri, curieusement, et bien. Peu à peu, le sommeil revenait et le vent devenait comme une rivière qui coulait au rythme de ses rêves ».

Ce premier volume est une leçon de style : sauvage, taquinant le Nature Writing, mais aussi roman psychologique par ses personnages au caractère poussé et fouillé. Il est en partie cinématographique, nous immergeant au cœur des grands espaces où, les yeux fermés, nous sentons le vent sur nous. Roman très littéraire par ces suites de scénettes qui sont comme des images fortes qui se succèdent pour créer un tout cohérent à l’allure de fresque immense, documentée, donc à la portée historique majeure. Guthrie insère même une séquence sur le cannibalisme au cœur d’un hiver insupportable.

Tous les ingrédients d’un bon western sont égrenés, jusqu’à la partie de cartes ! Les premiers trains sillonnent le pays mais nous n’en voyons aucun. C’est également un roman contemplatif par ces paysages grandioses qui parfois écrasent le scénario, rappelant que la nature est plus forte que tout. De ce grand tout, certains survivront, mais la plupart périront.

« La captive aux yeux clairs » est un immense roman foisonnant que l’on ne peut réduire au classique western, tellement ses pages sont riches. Sans le savoir, avec ce roman de 1947, A.B. Guthrie vient d’inventer une marque de fabrique : l’école du Montana. Si cette étiquette est en partie vide de sens, il faut bien reconnaître que beaucoup d’auteurs vont pourtant lui donner ultérieurement un sens et une valeur : Jim Harrison, James Welch, Rick Bass, James Crumley, Thomas McGuane, James Lee Burke (qui signe d’ailleurs la belle préface de l’ouvrage) et tant d’autres. Mais plus rationnellement, ce roman est un livre charnière entre les récits de grands espaces qui s’éloignent de ceux de Jack London pour mettre la nature au cœur du texte dans un sens contemplatif, tout en décrivant ce qui s’y passe dans sa faune, et en donnant quelques pistes biologiques et naturalistes, rapprochant l'exercice de celui de l'un des pionniers, Henry David Thoreau. La place laissée à la culture amérindienne est immense, avec de nombreux focus sur les différents peuples, en une étude ethnologique passionnante, augmentant encore la portée de ce roman qui décidément lance de nombreux thèmes sans en bâcler un seul. L’histoire d’amour, contrairement à ce que laisse suggérer le titre, est loin d’être omniprésente.

Si vous aimez les grandes plaines, les hautes montagnes, les amours contrariées, l’histoire des États-Unis comprenant celle des amérindiens, si vous appréciez les personnages entiers, les moments tendus apaisés par des pages de nature époustouflantes, ruez-vous sur ce roman majeur, d’autant que la postface signée Bertrand Tavernier nous en apprend beaucoup sur le destin cinématographique du livre et de la série ainsi que sur son écho. Ce volume est traduit par Jean Esch.

« On a eu des castors, on a connu un pays libre, on a bien vécu, et tout ce qu’on a fait, on dirait qu’on l’a fait contre nous-mêmes, et que même si on l’avait su, on aurait pas pu faire autrement. On est partis, loin, pour prendre du bon temps, librement, mais c’était forcé que les gens nous suivent ».

« La route de l'ouest » 1949 (publié en France en 2014)


Deux ans après « La captive aux yeux clair », A.B. Guthrie se lance dans la suite de « The big sky ». Nous suivons Dick Summers, une des figures principales du tome précédent, dans le Missouri de 1845. Les fermiers sont pauvres, affamés, fatigués et souvent malades. L'espoir réside en une vie meilleure du côté de l'ouest, notamment vers l'Oregon, appartenant alors à L'Amérique du Nord Britannique. Un convoi nommé « Va pour l'Oregon » se prépare afin que de nombreux habitants puissent voyager ensemble et de fait être plus forts en cas d'attaques indiennes notamment, mais aussi de maladies ou de coups durs, d'accidents. Dick Summers, dont la femme vient de mourir, se décide à rejoindre le convoi, il lui servira de guide, lui qui connaît la route puisque ayant déjà stationné en Oregon (voir « La captive aux yeux clairs »).

Les âmes sont en peine à l'idée de quitter définitivement les terres sur lesquelles elles ont grandi et travaillé. Guthrie lui-même semble hésiter dans sa structure, laissant traîner les préparatifs sur de nombreux chapitres, comme s'il avait du mal à extirper ses personnages de leur pays. Mais finalement, le convoi va bien s'ébranler, Tadlock en sera le capitaine. Plus de trois mille kilomètres à parcourir entre montagnes, immenses plaines, caprices de la météo et relations humaines pas toujours aisées.

« La route de l'ouest » n'atteint par l'intensité du fabuleux tome précédent. L'aspect contemplatif est moins prégnant, les paysages moins décrits, l'action se resserrant sur la psychologie des personnages, la chasse aux bisons et quelques fâcheuses rencontres avec les Indiens. Tadlock ne fait pas l'unanimité, des actes d’insubordination se succèdent jusqu'à sa démission. C'est Evans, un proche de Summers, qui devient capitaine. Il tente de ménager la chèvre et le chou tandis que le convoi progresse lentement vers l'ouest et que les enfants s'ennuient malgré quelques séances de jeu bienvenues.

Même si la nature s'immisce moins, il faut bien constater que le roman réserve de beaux tableaux des grandes plaines de l'ouest, celles d'avant la décimation des bisons, en des pages précieuses de Nature Writing. « Il s'avança vers la rivière et son pas fit lever un oiseau qui s'envola devant lui. De près la rivière semblait une large coulée d'encre dont on ne pouvait voir le fond. Au large, les deux îles accrochées au-dessus des eaux comme deux nappes de brume sombre. Evans eut l'illusion de les voir bouger. C'étaient sans doute les bêtes qui se levaient toutes ensemble pour paître ». D'autres belles pages cassant la routine nous attendent sur l'hostilité de la faune, des intempéries, ce sont dans ces moments-là que les protagonistes se mettent le plus à nu, dévoilent leur propre personnalité.

L'Oregon semble alors abandonné du monde, tout comme pourrait l'être le convoi dans lequel les tensions montent d'un octave, deux clans désormais s’affrontant, parfois même physiquement. Pour le jeune Brownie, fils de Evans et fasciné par la figure de Summers, c'est l'apprentissage de la vie et de l'amour, car cette « Route de l'ouest » est un roman d'initiation, y compris pour les adultes, comme prisonniers dans une routine désespérante : « Travail, soucis, poussière, soleil, et la nuit venait, et cela recommençait ». Le convoi se scinde, une partie faisant finalement route pour la Californie alors qu'un micro gouvernement se constitue pour ceux dont le but reste l'Oregon. Le rôle des femmes ne doit pas être sous-estimé, ainsi : « Il y avait en elles une sorte de rudesse farouche, une énergie qu'on n'aurait pas soupçonnée chez elles dans un salon. Il s'ensuivait que petit à petit elles étaient amenées à donner leur avis et les hommes à les écouter et à en tenir compte. L'amour-propre masculin eût-il à en souffrir, aucun de ces hommes ne croirait plus désormais que la femme est un être agréable à regarder à condition qu'elle se taise ».

Le convoi dans lequel ont par ailleurs lieu plusieurs naissances lors de l'interminable voyage parviendra-t-il en Oregon ? C'est tout l'enjeu de ce roman profondément humaniste dont les protagonistes sont merveilleusement dépeints, aucun ne faisant tapisserie, l'auteur s'est appliqué à les rendre humains, émotifs voire sentimentaux. « La route de l'ouest », même s'il est un ton en-dessous de « La captive aux yeux clairs », est un très joli roman lent des grands espaces qui se laisse déguster, les derniers chapitres étant de toute beauté. Guthrie démontre par son audace qu'un roman western simple dans son scénario peut être littéraire et par moments envoûtant. Bertrand Tavernier intervient une fois de plus en fin de volume. C'est Jacques Dilly qui signe cette fois la traduction.

« Dans un si beau pays » 1982 (publié en France en 2017)


Ce volume, troisième de la série dans sa chronologie française, a pourtant été écrit bien après les autres. Il s'intercale dans sa version française entre « La route de l'ouest » et « L'irrésistible ascension de Lat Evans », alors que dans la version originale il clôture la série, en sixième volume (à noter que deux volumes n'ont jamais été traduits en France). Nous y retrouvons avec un immense plaisir Dick Summers, chasseur, guide et chercheur d'or, 45 ans au début de l'action (le scenario s’étend sur plus de deux décennies à partir de 1845). Il parcourt l'ouest des États-Unis avec son ami Higgins et son inséparable violon. Summers fait désormais partie de ces pionniers qui ont défriché le pays, ouvert des pistes, mais tout a changé. Les Blancs veulent le pouvoir, les terres, et accessoirement la disparition des Indiens et des bisons, ils saccagent la nature. Peut-être qu'au fond de lui, Summers ne se sent plus appartenir à sa race, d'autant qu'il retrouve Teal Eye (voir « La captive aux yeux clairs »), l'ancienne femme de son ami Boone Caudill avec lequel il s'est brouillé et qui a fait un enfant, aveugle, Nocansee, à Teal Eye avant de tuer un homme.

Summers se rapproche de Teal Eye, jusqu'à l'épouser et lui faire à son tour un enfant, Lije. Lui et Higgins vivent entre deux cultures : indienne et blanche. Dans leurs errances, ils rencontrent des tas de personnages variés qui donnent du sel supplémentaire au roman, notamment ce Pasteur Potter qui vient convertir les indiens et, derrière sa prétendue bienveillance, ce sera de gré ou de force. Car tous les protagonistes du récit possèdent un caractère bien à eux, ils font vivre l'histoire par leur seule présence. Lorsqu'une silhouette entre en scène, ce n'est jamais pour faire de la figuration mais bien pour donner une épaisseur supplémentaire au texte. Dans ce roman parfois contemplatif, parfois cruel, toujours écrit avec le cœur, il semble ne rien se passer, et pourtant sa richesse est folle, les informations poussées sur le quotidien du cowboy du milieu du XIXe siècle, sans oublier les références historiques, Summers et Higgins se retrouvant projetés au cœur de la guerre de Sécession bien malgré eux, Higgins se liant avec la jeune indienne Little Wing qui voudra revoir les siens, les Shoshones.

Mais Summers a un but : celui de retrouver Boone coûte que coûte, pour parler avec lui, lui faire part de sa folie de naguère. Et en effet, Boone Caudill est aperçu non loin du lieu où se trouve Summers qui, ainsi, va l'attendre...

« Dans un si beau pays » est une suite magnifique et charpentée de « La route de l'ouest », écrite pourtant près de 35 ans plus tard. Guhtrie possède ce talent de peindre des personnages complexes, parfois contradictoires, sans jamais caricaturer, les faisant évoluer dans les grandes plaines et montagnes du Montana, qu'il magnifie par sa plume. Car la série « The big sky » est un hommage très prononcé aux grands espaces, au monde d'avant, englouti. Les êtres et la nature ne font qu'un, même s'ils s'affrontent, c'est toute la beauté de cette saga que la plume littéraire de l'auteur rend magique, un de ces moments où l'on se sent si bien dans des pages, bien que le finale du présent volume soit sombre, âpre et désespéré, c'en est aussi sa puissance, cette faculté à changer radicalement d'ambiance. Comme Summers, Guthrie est un guide. Quant au sort qu'il lui réserve, ainsi qu'à Higgins, Teal Eye et ses enfants, je n'en dévoilerai rien. Mais lisez cette série, elle vaut l'effort à accomplir pour les quatre volumes.

« Dans un si beau pays on ne pouvait qu'être heureux ». Traduction Christine Piot, postface Bertrand Tavernier.

« L'irrésistible ascension de Lat Evans » 1956 (publié en France en 2017)

Roman qui en version française clôt la tétralogie « The big sky », il est en fait le troisième volume qui dans sa version originale comportera 6 tomes (2 restent donc inédits en français). Guthrie nous permet de suivre Lat Evans, fils ambitieux de Brownie Evans et de Mercy McBee, déjà dépeints dans le superbe « La route de l'ouest ». Lat quitte ses parents vers 1880 dans l'Oregon pour rejoindre le Montana avec une équipe de cowboys qui mènent un convoi avec chevaux et 2000 têtes de vaches à livrer.

Dans ce volume âpre, Guthrie s'attarde sur l'atmosphère, il délaisse en partie des descriptions époustouflantes de la nature, dressant un roman peut-être plus personnel. Le parcours de Lat Evans est celui de nombreux ranchers de la fin du XIXe siècle : réussir par le pouvoir et l'argent. Certes, quelques pages de nature sont grandioses et mémorables mais elles ne constituent plus le socle du récit. « Ce pays tout autour, cette étendue de terre géante, cette plaine sur laquelle le bétail s'était déversé depuis les pentes. En dehors de l'Ouest montagneux, elle fleurissait à perte de vue. Plus loin qu'un homme ne pouvait le concevoir, au-delà des buttes bleuies par l'espace, et dans lequel elle flottait, la ligne d'horizon ourlait le ciel. Et presque rien en vue, presque aucun être vivant. Des loups, des coyotes, des renards de prairie, des gauphres, des créatures de ce genre, qui ne comptaient pas. Ici et là, un groupe d'antilopes. Aucun bison pour le moment ». Et pour cause : les Blancs sont en train d'exterminer des bisons, de les rayer de la surface de la terre dans le seul but d'affamer les Indiens.

Lat vit d'ailleurs quelque temps avec des Indiens après avoir été blessé par l'un d'eux, et l'on sent toute la tendresse de l'auteur pour ce peuple, comme dans les volets précédents. La trame principale du roman réside pourtant dans la vengeance, celle que Lat fomente contre un certain Jehu qui lui doit de l'argent. Lat s'entiche d'une prostituée, Callie, beau personnage du roman. Pourtant il se marie avec Joyce, avec qui il a un enfant. Guthrie insiste méticuleusement sur les gestes et actions précis d'un rancher de l'époque et de sa famille. « Voilà le plaisir du cow-boy, se dit Carmichael : des amis, rien à faire que de flemmarder, siroter du whisky, échanger des balivernes, et se taper un petit carton peut-être, sans se soucier de ce qui se passe dehors. Tous ces blablas dans les journaux qui prétendent qu'un homme doit se méfier à cause des Indiens, des débandades, du mauvais temps, des mauvaises rencontres, alors qu'en fait chevaucher seul sur une crête permet au cavalier de peaufiner ses histoires, de les mettre à l'épreuve et de se frotter les mains à l'idée de les raconter ».

Guthrie met en avant la foi chrétienne de Lat, ce dernier finissant par retrouver un ancêtre. Le roman surprend par sa lenteur, son absence de but véritable hormis la fameuse ascension de Lat. Contrairement aux tomes précédents, celui-ci ne propose pas de personnages charismatiques cachant une immense beauté intérieure. Au contraire, les protagonistes de ce quatrième volet, derrière leur opportunisme, sont en partie fats, prétentieux et quelque peu antipathiques. Seules les femmes s'en sortent mieux, laissant percer une pointe de féminisme masqué derrière les propos virilistes des hommes.

Peu à peu, en fin de volume se perçoit comme un profond romantisme, doublé durant quelques pages d'une ambiance de polar. Mais dans l'ensemble, ce récit est dominé par le froid, au propre comme au figuré, par les vents dont le chinook, et bien sûr par la recherche du profit. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est un roman à part dans le cycle, il est peut-être plus mélancolique, en tout cas moins poétique, moins « rêveur » que les précédents. S'il m'a paru moins réussi, c'est en partie parce que je n'ai pas retrouvé les folles descriptions des grands espaces, ni les beaux personnages des volumes précédents. Ni la présence indienne, rassurante dans ce monde de Blancs.

Je l'ai précisé, « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est le dernier tome de la série proposée en français. Pourtant il fut le 3e écrit chronologiquement. Le replacer en dernière position n'est pas dû au hasard, puisque dans la chronologie historique, il est bel et bien le dernier, se déroulant dans les années 1880. En tout cas il clôt une somptueuse série, « The big sky », qui peut être vue comme la grande sœur de « Lonesome dove » de Larry McMurtry (commencée en 1985). Ces deux séries sont deux piliers du western, complémentaires et pourtant différentes. Elles valent largement le temps que l'on passe à côté des protagonistes. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » ne cherche plus un nouveau monde, peut-être meilleur, son but n'est plus de le créer puisqu'il est advenu, on n'est plus plongés au sein d'un rêve éveillé mais bien dans une réalité qui est parfois loin de ce qu'était le rêve. L'écriture de la tétralogie « The big sky » s'est étendue sur près de 50 ans, il est en de même pour l'action, débutant en 1830, s'achevant après 1880, où le capitalisme moderne a triomphé.

Je ne sais pas si les deux volumes inédits en français (« Arfive » de 1971 et « The last valley » de 1975) verront le jour, tant « L'irrésistible ascension de Lat Evans » semble bien vouloir en terminer avec cette saga. Comme pour chaque volume, les dernier mots reviennent au créateur de la collection L'ouest le vrai, monsieur Bertrand Tavernier himself, qui nous nourrit une fois de plus de sa grande culture western, le propos est comme toujours passionnant. Et c'est ainsi que se terminent les 1800 pages de cette série que j'abandonne à regret. Le présent volume est à nouveau traduit par une personne différente, cette fois par Agathe Neuve.

https://actes-sud.fr/collections/louest-le-vrai

(Warren Bismuth)