Elena Di Porto est née dans le ghetto juif de Rome. En 1911 ou 1912 ? Les deux dates se juxtaposent, comme si l’on ignorait sa date de naissance exacte, mais plutôt semble-t-il par une erreur d’impression. Juive issue d’une famille pauvre, Elena se marie en 1930, divorce en 1933 après avoir accouché de deux fils.
Elena est une femme à la forte personnalité, rude et impulsive, « bizarre », diront certains. Elle joue volontiers du coup de poing, surtout contre les fascistes, qu’elle déteste. Car à l’époque, c’est Benito Mussolini qui est à la tête du pays. Elle est souvent traitée de « folle », est plusieurs fois internée en hôpital psychiatrique, dont les conditions d’admission réservées aux femmes sont alors ahurissantes : « ces modèles pseudo-scientifiques de malades mentales étaient construits sur une prétendue inclination naturelle à l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, sur leur tendance innée à l’immoralité, sur une féminité considérée comme perversion ». La famille Di Porto est constituée de marchands ambulants, Elena exerce elle-même ce métier pendant un temps.
1940 : l’Italie de Mussolini se rallie à l’Allemagne nazie, les tensions avec le Vatican sont fortes. Gaetano Petraglia revient ici avec justesse sur les conditions d’existence des juifs de Rome comme sur la politique fasciste et le climat général en Italie et particulièrement à Rome. Le 10 juin 1940, l’Italie entre en guerre. C’est ce même jour qu’Elena est arrêtée avec d’autres juifs avant de passer trois mois dans un camp de concentration italien puis d’être assignée à résidence dans un autre camp. Elle n’a pas 30 ans.
De santé précaire, Elena est plusieurs fois déplacée entre 1941 et 1943. Le 25 juillet 1943, le régime mussolinien tombe, Elena, libérée, s’installe à nouveau à Rome. Elle est rapidement arrêtée une nouvelle fois après avoir mené un pillage envers une armurerie romaine tout près du ghetto pour armer le peuple. C’est d’ailleurs la seule à être interpellée pour ce fait.
Le 15 ou 16 octobre 1943, une femme surgit dans le ghetto pour avertir les habitants d’une imminente rafle nazie. Personne ne la croit. De nombreux témoignages voient en cette femme Elena, bien que sa présence ne pourra jamais être totalement prouvée. Femme courageuse voire téméraire, Elena paie le prix fort car, après qu’elle tente de sauver sa belle-sœur et ses enfants de la rafle du ghetto – qui a effectivement eu lieu -, Elena est à nouveau arrêtée. Pour la dernière fois.
Elena Di Porto est transféré dans le camp de concentration de Auschwitz-Birkenau où elle arrive dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943. C’est là que nous perdons définitivement sa trace. Ce n’est que le 25 janvier 1947 que l’on apprend qu’elle est bien morte en déportation à une date inconnue. 23 membres de sa famille sont également morts en déportation, un lourd tribut.
Pour son travail d’archiviste, Gaetano Petraglia s’est appuyé sur de nombreux témoignages directs (notamment ceux de la propre famille d’Elena) ou indirects ainsi que sur des articles. Le geste d’Elena pour sauver le ghetto de Rome de la rafle nazie fut immortalisé au cinéma mais aussi dans la littérature, notamment par « 13 octobre 1943 » de Giacomo Debenetti ou dans une version romancée d’Elsa Morante dans son roman « La storia ».
« Elena, une vie pour la liberté » fait revivre une femme simple aux grandes valeurs morales, une femme étrange mais tout à son combat contre le fascisme et le nazisme. Gaetano Petraglia s’immisce, non dans son intimité, mais dans ses actions publiques, ainsi que dans l’Italie de la moitié du XXe siècle, une Italie meurtrie par le fascisme au pouvoir. L’auteur évoque avec minutie la condition des juifs de Rome. Elena est d’ailleurs sans doute la première personne de confession juive de Rome à s’être levée à titre individuel contre le pouvoir fasciste. C’est ce qui en fait une figure à transmettre pour les générations futures. La préface d’une page est signée Erri de Luca, la postface porte la griffe de Carlo Fiorentino, Nathalie Bauer assurant la belle traduction (tandis que Danièle Valin est à la manœuvre pour la traduction de la préface d’Erri de Luca). De nombreux fac-similés d’époque ainsi que plusieurs photographies de famille accompagnent le récit pour une approche visuelle. Ce récit d’une vie fauchée en pleine croissance est paru aux éditions du Portrait en 2025, pour nous remémorer une héroïne méconnue de la lutte anti-fasciste.
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(Warren Bismuth)
















