Recherche

mercredi 7 janvier 2026

Gaetano PETRAGLIA « Elena, une vie pour la liberté »

 


Elena Di Porto est née dans le ghetto juif de Rome. En 1911 ou 1912 ? Les deux dates se juxtaposent, comme si l’on ignorait sa date de naissance exacte, mais plutôt semble-t-il par une erreur d’impression. Juive issue d’une famille pauvre, Elena se marie en 1930, divorce en 1933 après avoir accouché de deux fils.

Elena est une femme à la forte personnalité, rude et impulsive, « bizarre », diront certains. Elle joue volontiers du coup de poing, surtout contre les fascistes, qu’elle déteste. Car à l’époque, c’est Benito Mussolini qui est à la tête du pays. Elle est souvent traitée de « folle », est plusieurs fois internée en hôpital psychiatrique, dont les conditions d’admission réservées aux femmes sont alors ahurissantes : « ces modèles pseudo-scientifiques de malades mentales étaient construits sur une prétendue inclination naturelle à l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, sur leur tendance innée à l’immoralité, sur une féminité considérée comme perversion ». La famille Di Porto est constituée de marchands ambulants, Elena exerce elle-même ce métier pendant un temps.

1940 : l’Italie de Mussolini se rallie à l’Allemagne nazie, les tensions avec le Vatican sont fortes. Gaetano Petraglia revient ici avec justesse sur les conditions d’existence des juifs de Rome comme sur la politique fasciste et le climat général en Italie et particulièrement à Rome. Le 10 juin 1940, l’Italie entre en guerre. C’est ce même jour qu’Elena est arrêtée avec d’autres juifs avant de passer trois mois dans un camp de concentration italien puis d’être assignée à résidence dans un autre camp. Elle n’a pas 30 ans.

De santé précaire, Elena est plusieurs fois déplacée entre 1941 et 1943. Le 25 juillet 1943, le régime mussolinien tombe, Elena, libérée, s’installe à nouveau à Rome. Elle est rapidement arrêtée une nouvelle fois après avoir mené un pillage envers une armurerie romaine tout près du ghetto pour armer le peuple. C’est d’ailleurs la seule à être interpellée pour ce fait.

Le 15 ou 16 octobre 1943, une femme surgit dans le ghetto pour avertir les habitants d’une imminente rafle nazie. Personne ne la croit. De nombreux témoignages voient en cette femme Elena, bien que sa présence ne pourra jamais être totalement prouvée. Femme courageuse voire téméraire, Elena paie le prix fort car, après qu’elle tente de sauver sa belle-sœur et ses enfants de la rafle du ghetto – qui a effectivement eu lieu -, Elena est à nouveau arrêtée. Pour la dernière fois.

Elena Di Porto est transféré dans le camp de concentration de Auschwitz-Birkenau où elle arrive dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943. C’est là que nous perdons définitivement sa trace. Ce n’est que le 25 janvier 1947 que l’on apprend qu’elle est bien morte en déportation à une date inconnue. 23 membres de sa famille sont également morts en déportation, un lourd tribut.

Pour son travail d’archiviste, Gaetano Petraglia s’est appuyé sur de nombreux témoignages directs (notamment ceux de la propre famille d’Elena) ou indirects ainsi que sur des articles. Le geste d’Elena pour sauver le ghetto de Rome de la rafle nazie fut immortalisé au cinéma mais aussi dans la littérature, notamment par « 13 octobre 1943 » de Giacomo Debenetti ou dans une version romancée d’Elsa Morante dans son roman « La storia ».

« Elena, une vie pour la liberté » fait revivre une femme simple aux grandes valeurs morales, une femme étrange mais tout à son combat contre le fascisme et le nazisme. Gaetano Petraglia s’immisce, non dans son intimité, mais dans ses actions publiques, ainsi que dans l’Italie de la moitié du XXe siècle, une Italie meurtrie par le fascisme au pouvoir. L’auteur évoque avec minutie la condition des juifs de Rome. Elena est d’ailleurs sans doute la première personne de confession juive de Rome à s’être levée à titre individuel contre le pouvoir fasciste. C’est ce qui en fait une figure à transmettre pour les générations futures. La préface d’une page est signée Erri de Luca, la postface porte la griffe de Carlo Fiorentino, Nathalie Bauer assurant la belle traduction (tandis que Danièle Valin est à la manœuvre pour la traduction de la préface d’Erri de Luca). De nombreux fac-similés d’époque ainsi que plusieurs photographies de famille accompagnent le récit pour une approche visuelle. Ce récit d’une vie fauchée en pleine croissance est paru aux éditions du Portrait en 2025, pour nous remémorer une héroïne méconnue de la lutte anti-fasciste.

https://www.leseditionsduportrait.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 4 janvier 2026

Alice ZENITER « L’art de perdre »

 


C’est l’hiver pour le challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, la première année s’est récemment terminée et le couvert est remis. Donc retour de l’hiver, forcément, saison qui a vu le démarrage du challenge l’an dernier. Toujours les mêmes règles au menu : présenter au moins un livre de 500 pages pour chaque saison. Et voilà Qu’Alice Zeniter débarque avec ses 506 pages, à quelques pages près elle était exclue du challenge ! Mais cette nouvelle année est l’occasion pour moi de me racheter. En effet, durant toute la première année, et avec une constance aveugle forçant le respect, je me suis trompé de logos de présentation (chapeau l’artiste !). Aussi voici enfin les vrais visuels et toutes mes excuses à Moka, organisatrice du challenge.

Huit ans ! Il m’aura fallu huit ans pour ouvrir ce livre, alors qu’il me faisait intensément de l’œil depuis sa sortie en 2017. Affectionnant depuis le travail de cette autrice, je me suis enfin décidé à lire ce roman, considéré comme son œuvre majeure, et l’émotion fut, au-delà de mes espérances, au rendez-vous.

« L’histoire de France marche toujours aux côtés de l’armée française ». Aussi, Alice Zeniter décide de prendre cette sentence proverbiale à contre-pied en suivant la famille de Naïma, jeune femme du monde contemporain d’origine kabyle, qui nous présente son grand-père, Ali. C’est lui que nous allons en partie accompagner tout au long de ce bouleversant voyage.

Ali est né et a grandi en Algérie, dans un département alors français. Il a combattu dans l’armée française lors de la seconde guerre mondiale, s’est marié deux fois. La famille est nombreuse mais Alice Zeniter va surtout pointer sa caméra sur la figure de Hamid, l’un des enfants de Ali et Yema, femme typiquement algérienne, emplie de foi, taiseuse et dure à la tâche. Hamid deviendra plus tard le père de Naïma.

La première partie, en Algérie, est axée sur les rapports familiaux et amicaux, on a l’impression d’être replongé au cœur des premiers tomes de la merveilleuse saga Malaussène de Daniel Pennac (un sommet de la littérature française contemporaine), sauf que les Malaussène évoluaient à Belleville. Personnages drôles, touchants, espiègles, délicats ou coléreux, et en fond l’Histoire, celle qui est alors en train de s’écrire, celle de la fin de l’Algérie française.

1er novembre 1954, une organisation jusque là inconnue, le F.L.N., fait parler les armes, la guerre d’Algérie, bien que taisant son nom, vient de commencer. Le F.L.N. semble beaucoup trop faible pour se mesurer à la puissance de l’armée française et vaincre dans sa guerre de libération du peuple.

Le talent de Alice Zeniter est dans la peinture des personnages représentant chacun un état d’esprit, un positionnement. Si Ali est un sage un peu indécis (il peut par moments faire penser à Albert Camus), d’autres membres de la famille sont plus déterminés, tandis que des voisins français et futurs pieds-noirs voient d’un sale œil ce désir d’indépendance, au moment où Youcef s’engage pour le maquis. Zeniter fait parler ses protagonistes, sans les interrompre. Elle ne prend pas part aux dialogues, sauf pour clamer son antiracisme et sa compassion dans un récit entièrement au présent, une idée judicieuse qui nous immerge au sein de son action.

La tension est totale, bien que certains des autochtones (appelés parfois avec dédain les indigènes) tentent de continuer à vivre au jour le jour leur religion, leurs croyances et leurs coutumes, jusqu’à ce référendum sur l’autodétermination de 1960.

Alice Zeniter s’est fortement documentée pour l’écriture de cette véritable fresque historique et sociale. Aussi elle déterre des dossiers lourds de conséquences, notamment celui des « bidons spéciaux » lancés par l’armée française, contenant en fait … du napalm ! Oui, ce produit qui fera les beaux jours de l’armée américaine quelques années plus tard au Vietnam.

L’indépendance est proclamée. La deuxième partie nous amène en France, toujours avec Ali qui a préféré fuir sa terre d’origine. Lui et les siens échouent tout d’abord au camp de Rivesaltes, camp de transit dans lequel sa famille va beaucoup souffrir. Puis direction le camp de Jouques, l’occasion pour l’autrice de détailler la vie dans ce genre de camps de l’après guerre d’Algérie. Ali est donc un harki, et à partir de ce moment du récit, il est évident que Alice Zeniter, s’intéressant de très près à ce que cache ce terme, livre un combat pour la réhabilitation des harkis, qui n’étaient par ailleurs pas tous contre l’indépendance. Mais nous ouvrons là une porte complexe et glissante. « Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir ».

La famille d’Ali déniche enfin un vrai appartement dans l’Orne après bien des vicissitudes, en même temps qu’elle prend goût au confort, alors que Hamid découvre la langue française et la lecture avant de faire connaissance avec une française, Clarisse, la future mère de Naïma.

Dans un va-et-vient entre passé et présent, présent où s’invitent les attentats islamistes de janvier et novembre 2015, Alice Zeniter fait grandir « sa » famille kabyle en un savant dosage entre histoire, social, politique, fiction et humour. Dans un simple roman, elle parvient à placer les grandes dates de la guerre d’Algérie, les perturbations politiques et sociales de l’après-guerre, le racisme dont sont victimes les personnes exilées en France, et l’évolution générale dans le monde contemporain. « L’art de perdre » est un roman majeur sur l’Algérie, écrit par une jeune femme de 29 ans. Il bouscule les certitudes, prend part intelligemment et subtilement au débat, il ne fait par l’erreur de l’exaltation, il reste mesuré mais engagé, jamais tiède, jamais mièvre.

Naïma a 30 ans à la fin du récit, l’âge de Alice Zeniter quand elle l'a écrit. Elle va découvrir l’Algérie dans une troisième partie toute en flottaison dont je ne dévoilerai rien. Le titre « L’art de perdre » est tiré d’un poème d’Elizabeth Bishop et c’est un livre digne d’être découvert.

Alice Zeniter est une immense autrice, ce roman est un régal en même temps qu’un coup de poing, car l’écrivaine parvient à faire rire malgré la tragédie en cours, n’emploie pas de superlatifs pour étayer son propos, elle se contente d’énoncer, tout en condamnant le racisme, elle est de ces figures nécessaires et salutaires dans le paysage artistique actuel.

(Warren Bismuth)



dimanche 28 décembre 2025

Coups de cœur Des Livres Rances 2025

 


Si je devais tirer un bilan de mon année lectorale, je dirais qu’elle fut encore très chargée, très active, même si la fin d’année m’a vu prendre un peu de distance, ce qui ne s’est pas trop fait sentir sur le blog puisque j’avais de nombreuses chroniques d’avance dans mon réservoir. Pour le nombre de titres lus par auteurs, c’est encore Simenon qui se détache (mais attention j’aurai prochainement terminé son œuvre !) avec 14 titres, suivi par Jean-Patrick Manchette (9) et Jean Meckert/Amila (7). Viennent ensuite Michèle Audin (6 titres, je vais y revenir) et Jim Harrison (5 titres). Comme à peu près chaque année, j’ai tiré (à vue !) environ 50 % de chroniques de mes lectures. Mais à l’inverse des années précédentes, je n’ai quasiment plus de titres dans mon réservoir pour entamer l’année qui vient.

L’année 2025 fut marquée par la disparition de Michèle Audin le 14 novembre, une autrice et historienne que j’admire tout particulièrement. Aussi, si deux hommages lui ont été rendus en cette fin d’année, au moins un autre devrait suivre dans quelques semaines/mois (teaser : lecture en cours).

Pour  équilibrer, une très bonne nouvelle : la naissance d’un nouveau blog littéraire tenu par un ami belge de longue date, vous ne devriez pas vous ennuyer, en voici le lien :

https://livreheuredemots.blogspot.com/

Longue vie à lui !

Vous aurez peut-être remarqué que j’ai lu avec plus de constance des polars et romans noirs. Un besoin peut-être, de m’immerger dans des lectures plus sociales, plus politiques aussi, de m’interroger différemment, à moins que ce soit pour bénéficier de plus de moments de détente lors de mes soirées, à peu près toutes consacrées à la lecture. Mais dans l’absolu, mes lectures furent toujours aussi variées : romans, essais, documentaires, poésie, théâtre, des nouveautés comme des classiques, des rééditions et beaucoup d’international. Même la bande dessinée s’est fait une petite place. Mes coups de cœur ne sont que des livres (ré) édités en 2025, ils sont eux aussi variés dans leur format comme leur contenu et leur provenance.

Pour finir, merci aux maisons d’édition qui continuent à me faire confiance, à me soutenir après toutes ces années, vous me donnez de la richesse comme vous n’en avez pas idée !

Le présent palmarès s’effectue comme chaque année par ordre chronologique des dates de diffusion, il est riche de 14 titres plus un bonus hommage. Et d’ores et déjà rendez-vous en 2026 !

*** Coups de cœur 2025 ***

Jean Echenoz "Bristol", éditions de Minuit

 


Jim Harrison "Métamorphoses", éditions Gallimard

 


Anna Milani "Cantique du lac", Cheyne éditeur

 


Véronique Willmann Rulleau "Des aiguilles plein la bouche", éditions Signes et Balises

 


Olga Chiliaeva "28 jours", éditions Sampizdat

 


Sofi Oksanen "Purge, version théâtrale initiale", éditions L'espace d'un Instant

 


Vladimir Zazoubrine "Le tchékiste", réédition, éditions Christian Bourgois

 


Maria Fagyas "La cinquième femme", collection Série Noire

 


Guido Cavani "Zebio Cotal" éditions du Sonneur

 

Sylvère Petit "En attendant les vautours", collection Mondes Sauvages

 


Nassia Dyonissiou "La mer au creux de ses mains", éditions Cambourakis

 


Peter May "Loch noir", éditions du Rouergue

 


Maxime Ossipov "Luxemburg", éditions Verdier

 


Dan O'Brien "Adieu, Dakota", éditions Au Diable vauvert

 


Et ce bonus en forme d’hommage :

Michèle Audin "La maison hantée", éditions de Minuit

 

Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN, il me ressemble tellement ! Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

mercredi 24 décembre 2025

Natalka VOROJBYT « Couloirs humanitaires »

 


Dans une file d’attente, quatre réfugiées patientent à la frontière ukrainienne pour se rendre en Europe juste après le début de l’invasion russe en Ukraine. Elles fuient la guerre. Parmi elles, une actrice ayant joué pour la télévision russe, notamment dans une série sur le FSB (l’ancien KGB). Elle a aussi interprété Olena Teliha à l’écran, poétesse ukrainienne antisémite et collabo, exécutée par la gestapo en 1942. L’actrice est immédiatement prise en grippe. Mais la magie de la fiction fait qu’elle semble posséder plusieurs vies.

Au fur et à mesure, la file d’attente évolue, elle change de nom à chaque tableau. Nous faisons plus ample connaissance avec les autres réfugiées : l’amatrice de chats qui trimballe deux chatons endormis dans son sac, la femme au foyer, la manucure. Chacune porte son malheur avec elle. L’amatrice de chats suit quasi en direct l’évolution de la guerre qui ne dit pas son nom, fait part des exactions de l’armée russe à ses comparses, des viols, des saccages, des pillages, des premières exécutions.

Du côté de l’ouest, un silence pudique, « comme si elles violentaient notre ville avec leur malheur », alors que Kyïv (Kiev) croule sous les bombes. Ces réfugiées ne sont pas les bienvenues, l’Europe hésite à prendre part, à aider, ne veut peut-être pas trop blesser la Russie. En attendant, les populations souffrent.

Heureusement il y a l’humour de l’ukrainienne Natalka Vorojbyt (dont je vous ai déjà présentés deux ouvrages) qui transforme ce champ de ruines en une joyeuse confusion où il est parfois difficile de retrouver ses petits. Qu’importe, ses personnages vivent, respirent, mieux, rient, quelquefois aux dépends des autres, des scènes deviennent burlesques, indécentes malgré les velléités d’en finir pour une partie de la population.

« Pourquoi attendre qu’on vous tue ? Il faut fuir ! Il ne reste de la République d’Ukraine que le chœur de Kochytz. C’est l’unique chose ukrainienne que l’Europe a soutenue : votre musique. Partez et rejoignez le chœur. Vous pourrez travailler et préserver l’Ukraine pour les générations à venir. Ce sera comme une mission, et ce sera sans doute mieux que de mourir bêtement ici ! ». Mais le mal du pays pourrait bien rapidement se faire sentir pour ces exilées…

Notons ici la brève préface du célèbre romancier ukrainien Andreï Kourkov qui évoque la notoriété de Natalka Vorojbyt en Ukraine. Le texte de 2023 est traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn et vient de paraître aux éditions l’espace d’un Instant. Ajoutons pour terminer que « Couloirs humanitaires » se dit « Couloirs verts » en Ukrainien.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 21 décembre 2025

Michèle AUDIN « Oublier Clémence »

 


« Clémence Janet est née le 2 septembre 1879 à Tournus (Saône-et-Loire). Sa mère était couturière et son père tailleur de pierres. Elle était ouvrière en soie. Elle s’est mariée le 27 février 1897 à Lyon (5e arrondissement) et a donné naissance à deux enfants, Antoine (29 août 1897-14 septembre 1897) et Louis (13 février 1900-23 juin 1977). Elle est morte à Lyon (2e arrondissement) le 15 janvier 1901 ».

À partir de ces quelques lignes, ces rares éléments d’une courte vie, Michèle Audin reconstitue l’itinéraire d’une femme de la fin de XIXe siècle, une ouvrière décédée à 21 ans. Dans cette courte suite de mots, tout semble dit, une femme est passée sur cette terre sans vraiment laisser de traces. Mais les archives sont tenaces et proposent des pistes. Par ailleurs, Michèle Audin s’amuse à voir que la mère de Clémence était tailleuse tandis que le père était tailleur. Car il faut bien sourire.

Presque mot à mot, Michèle Audin reprend les indications du paragraphe qu’elle décortique. La première de ces indications est donc « Clémence », un prénom peu usité à l’époque, pourquoi fut-il précisément choisi pour cette enfant ? S’ensuit une longue liste de questionnements sur la famille de Clémence, mais aussi les tâches journalières, le travail, tout autant que la période politique et sociale. De nombreuses questions sans réponses, l’autrice suppute, imagine et déduit de ces archives dans lesquelles elle a mis le nez.

Ouvrière de la soie, un métier épuisant, éreintant. Clémence, devenue lyonnaise, bonne catholique, se marie à l’église. Comme on le voit dans le paragraphe analysé, le premier enfant qu’elle a mis au monde est mort à seulement deux semaines. Michèle Audin se demande bien pourquoi. Mais il est vrai que beaucoup d’enfants mouraient jeunes, voire en bas âge.

En bonne mathématicienne, Michèle Audin, à partir de données chiffrées précises, fait des équations, afin de proposer des pourcentages, sur la mortalité infantile notamment, plus précisément celle des alentours de Lyon. Dans une recherche documentaire poussée, elle tisse son bref texte, devient la biographe de Clémence, un peu son ange gardien post-mortem. Elle fait revivre des scènes, en tout cas en remodèle une fiction à partir des rares éléments qu’elle possède. Il se pourrait fort que cette Clémence ne soit pas tout à fait une étrangère aux yeux de Michèle Audin…

Michèle Audin aime peindre l’Histoire à partir de rien. Trois ans après « Oublier Clémence », en 2021, elle imaginera, d’après de vraies archives là encore, la vie d’un couple exilé à Londres après la Commune de Paris, attendant avec angoisse la loi d’amnistie pour rentrer au pays, dans « Josée Meunier, 19 rue des juifs », un texte en partie épistolaire, peut-être moins intense que ce « Oublier Clémence ». Car ici, Michèle Audin ne peut compter que sur quelques mots pour bâtir une histoire solide et cohérente sur seulement quelques dizaines de pages, tout comme elle avait reconstituer plus tôt dans « Une vie brève » la vie de son père, Maurice Audin, tué pendant un interrogatoire en Algérie en 1957, ce père qu’elle n’a pas connu, comme cette Clémence, qui d’ailleurs (mais je n’en dis pas plus), apparaît à plusieurs reprises dans « Une vie brève ». Un tout qui peut se lire comme un triptyque biographique qui ne dit pas son nom, constitué de nombreux documents d’archives, avec « Josée Meunier, 19 rue des juifs », « Une vie brève », et justement ce très beau « Oublier Clémence ». Michèle Audin, spécialiste de la Commune de Paris, est partie rejoindre les communards le 14 novembre 2025, elle avait 71 ans. Elle va laisser un vide immense. Elle le laisse déjà.

(Warren Bismuth)

mercredi 17 décembre 2025

Sofi OKSANEN « La cueillette des fraises »

 


Cette pièce de théâtre de 2024 suit une famille ukrainienne en mars 2022, les Keijovitch, habitant en Finlande centrale. Le père, Keijo, est cultivateur de fraises et toute la famille met la main à la patte. Le fils Ville, 19 ans, n’a plus donné de nouvelles depuis qu’il est parti pour Helsinki. Il est en fait interné dans un établissement psychiatrique à Moscou.

Sa sœur Alina, 30 ans, est policière. L’action se situe quasi simultanément en deux lieux distincts : au cœur de la famille Keijovitch et parallèlement dans l’hôpital moscovite où un psychiatre freudien interroge Ville sur sa « maladie », car Ville est homosexuel. Et le but du psychiatre russe est de le faire renoncer à l’être.

Un homme qui a travaillé avec le père Keijo est condamné pour trafic d’êtres humains, ce qui pourrait éclabousser toute la famille, d’autant qu’un journal vient de divulguer une photo prise deux ans auparavant, qui montre les deux hommes. « Eh bien, Marja-Matti vient de recevoir la première condamnation pour traite d’humains dans notre commune, il y avait plus de deux cents cueilleurs de myrtilles thaïlandais de Marja-Matti en partie civile, et voici une photo d’il y a deux ans où papa remet à ce type le premier prix au gala ‘Innovation de l’année’. C’est clair, ça va soulever des questions ».

Construit comme un thriller, « La cueillette des fraises » se lit comme un roman, avec un suspense politique haletant. Car la période choisie n’a rien du hasard. Si les interrogatoires de Ville se déroulent juste avant l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022, les scènes familiales en Finlande ont lieu début mars, juste après cette attaque. Et la famille pourrait bien se déchirer, d’autant que certains de ses membres ne sont peut-être pas étrangers à l’enfermement de Ville et que Alina va se rendre elle-même à Moscou.

Le but des autorités russes est de redynamiser la démographie. Pour la guerre. Donc de décourager les personnes homosexuelles. Il y a du George Orwell dans cette pièce car le contrôle y est omniprésent, et la volonté d’un profond lavage de cerveau de la population est en train de se concrétiser, par le biais de cette fameuse vérité alternative chère aux gouvernements conspirationnistes, et Moscou n’échappe pas à la règle. « La révolution homo fait partie de l’opération de l’Otan qui cherche à briser notre patrie de l’intérieur ».

« La cueillette des fraises » est un texte aussi subtil qu’original, où Sofi Oksanen dépeint le nouveau monde, celui de la suspicion, de la manipulation, de la violence psychologique (je n’ai pas dit que toute ceci n’existait pas avant…). Pièce courageuse, clairvoyante qui ne peut laisser de marbre, alertant avec force sur les dérives autoritaires et la répression des populations homosexuelles. Traduite par Sébastien Cagnoli, elle vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Si vous êtes allergiques au théâtre, voici une belle séance de rattrapage pour vous faire changer d’avis !

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 14 décembre 2025

Arnaud FOSSIER « Les cathares, ennemis de l’intérieur »

 


Dans ce documentaire fortement sourcé (plus de 250 notes dressant une impressionnante bibliographie), Arnaud Fossier, historien médiéviste, reconstitue point par point l’épopée des cathares.

Si ce mouvement prend notamment ses racines de la détestation du clergé et de l’Église romaine, il n’en est pas moins un courant religieux, plus « pur », débarrassé des convenances, opposé à la réforme cléricale des XIe et XIIe siècles. Craint par l’Église dominante, le catharisme est d’abord victime en France d’une première croisade contre les albigeois en 1208, même s’il vit le jour en Allemagne et en Italie avant de trouver de l’écho, notamment dans le sud de la France. Il peut être vu comme un courant né du bogomilisme bulgare puis italien. Attaqués, certains cathares entrent en clandestinité, d’autant que vient d’apparaître une justice implacable autant qu’arbitraire, celle de l’Inquisition. Les bûchers ne vont pas tarder à crépiter.

Les cathares, appelés aussi manichéens, ont laissé peu de traces écrites sur leurs valeurs et leurs croyances, aussi il faut fouiller du côté de leurs détracteurs pour tenter de reconstituer certains faits ou modes de pensée. Héritier d’un christianisme primitif, le catharisme est principalement issu des classes nobles affaiblies économiquement. En Italie, il est proche d’un autre courant religieux appelé pataria, c’est d’ailleurs en Italie qu’eurent lieu les premières répressions d’ampleur contre ces mouvements considérés comme hérétiques.

Ce sont les ennemis des cathares qui les ont baptisés ainsi, les cathares se considérant simplement comme « purs » ou « bons hommes et bonnes femmes ». À propos du baptême justement, celui des cathares se nomme le consolament, il est un baptême spirituel. Quant à la place des femmes dans cette idéologie, l’auteur rappelle qu’elle fut peut-être un peu exagérée par certains historiens. Notons cependant que des communautés de femmes se sont créées, exclusives et actives.

La répression contre les cathares s’intensifie vite avec de nouvelles lois condamnant la non-dénonciation : « Si un souverain ne purge pas son pays des hérétiques, il sera excommunié ». Arnaud Fossier revient longuement sur ces lois, ces délations, nombreuses. Viennent les années terribles, entre 1231 et 1239, avec la résistance de plus en plus active des cathares, suivie de longs procès à charge qui n’ont de procès de que le nom puisque les témoins comme les acteurs se trouvent obligés soit de mentir, soit d’extrapoler en faveur de la « justice ».

Pour retracer cette histoire, Arnaud Fossier s’appuie sur de nombreux documents, d’époque comme ultérieurs, notamment du XIXe siècle à nos jours, avec, comme toujours lorsqu’on parle d’histoire, de nouvelles approches et de nouvelles découvertes. L’auteur ne cherche pas à faire des cathares un peuple martyr, mais il tient à mettre en avant l’acharnement de certains dirigeants comme celui de l’Église. Il en vient tout naturellement à la fin des cathares au XIVe siècle, après quelques derniers soubresauts du côté de Carcassonne, d’Albi ou de Toulouse. Mais il serait faux historiquement de résumer la présence des cathares à cette ère géographique restreinte, tout comme il serait faux de les imaginer prendre le pouvoir. Ils n’étaient visiblement que 4000, dont peut-être 200 à Toulouse et en Albigeois durant les années « fastes », pas de quoi imposer une religion.

Documentaire à la fois accessible et érudit, il reste cependant un résumé (certes fort instructif) de l’aventure cathare. En moins de 200 pages format poche, il n’est pas aisé de s’arrêter longuement sur des dates clé, sur des faits précis, tout comme il est difficile de dresser des biographies de certains acteurs, même succinctes. Arnaud Fossier traverse l’épopée avec un rythme soutenu qui peut favoriser la compréhension des plus novices. Pour les plus aguerris, la surprise est moindre mais ceci reste toujours bon de s’injecter une bonne petite piqûre de rappel. Car le catharisme, 800 ans plus tard, continue à faire parler de lui, parfois hélas uniquement par le prisme de la fiction, du fantasme historique et d’un certain folklore parfois aux relents nationalistes (la récupération n’a jamais de limites). Arnaud Fossier tient à rappeler certains points et en démonter d’autres, pour le bien de tout le lectorat. « Les cathares, ennemis de l’intérieur » est paru en 2025 aux éditions La Fabrique.

https://lafabrique.fr/

(Warren Bismuth)