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mercredi 24 juin 2026

Dolores REDONDO « En attendant le déluge »

 


Voici l'été. Et avec lui la nouvelle saison (estivale donc) du challenge « Quatre saisons de pavés » de la précieuse Moka et son blog Au Milieu Des Livres, nous invitant à lire et chroniquer tout livre de plus de 500 pages.

Années 1969-1970, un tueur en série rôde dans Glasgow, Écosse. Il a tué trois jeunes femmes, n'a jamais été appréhendé. Années 1979-1980, deux femmes assassinées à Dundee, Écosse. Le mode opératoire pourrait être le même que celui utilisé pour les trois victimes de Glasgow. En outre, toutes ces femmes avaient leurs règles au moment du meurtre. L'inspecteur Noah Scott Sherrington, 42 ans, célibataire s'interroge sur ces coïncidences. Nous sommes alors en 1983.

Noah est est tain d'interpeller un suspect dénommé John Clyde mais un infarctus le terrasse lors du dernier effort : condamné à court terme, il va devoir vivre avec un couperet au-dessus de la tête. Il ne lui reste théoriquement que quelques semaines à vivre. Noah va dès lors s'acharner à remonter la vie de Clyde alors qu'il ne fait plus partie de la police. Il va scruter chaque détail, chaque élément de la vie de Clyde, ses relations, ses habitudes, sa psychologie surtout. Car « En attendant le déluge » est avant tout un roman noir psychologique et atmosphérique.

La traque de Clyde commence. Et Dolores Redondo se fait précise sur chaque étape ayant trait à l’administration marine. Car Clyde pourrait bien être parti se réfugier à Bilbao au Pays Basque après une étape rapide à La Rochelle. L'autrice brouille les pistes et impose un climat très particulier, poisseux lorsqu'il s'agit de brefs chapitres concernant un petit garçon lavant des vêtements maculés de sang. Noah se lance à la poursuite de Clyde et finit par arriver à son tour à Bilbao.

Bilbao et l’implantation de l'E.T.A. Même si Redondo n'insiste pas sur ce fait, l'ambiance générale est en partie rythmée par l'E.T.A. et ses alliés irlandais de l'I.R.A., ramenant en pensée Noah près de ses terres. Rythmée, elle l'est aussi par la musique qui passe alors sur les ondes, en 1983 en Espagne. Quant aux velléités d'indépendance basque, elles agissent en partie sur l'enquête, l'autre influence majeure est la rencontre entre Noah et Maite, une femme qu'il se refuse d'aimer, se sachant condamné. Son enquête est lente, un peu à la papa, ce qui la rend encore plus humaine et donne à la traque des allures de film au ralenti.

Noah ne mène pas l'enquête seul, il est secondé et même souvent devancé par Mikel de la police autonome du Pays Basque, l'Ertzaintza. Ils vont même devenir amis et confidents. Noah s'entretient avec une psychiatre tandis que se prépare la fête patronale de l'Aste Nagusia, appelée la Grande Semaine. Des pluies diluviennes s'abattent sur la région, elles pourrait bien gâcher l'ambiance, d'autant que de nouvelles femmes disparaissent...

« En attendant le déluge » est une sorte de thriller psychologique remarquable par sa structure ambitieuse et originale. Noah n'est pas le super-flic à biceps proéminents, au contraire il est plein de craintes et de faiblesses. Il ne cherche pas l'identité d'un meurtrier, fût-il multirécidiviste, puisqu'il connaît l'homme depuis le début. Ainsi l'enquête est une avancée dans la propre vie du criminel. Noah n'est pas seul, il est aidé à la fois par un policier, une serveuse de bar (Maite), une psychiatre et surtout par un garçon de 18 ans, Rafa, qui se dresse presque par hasard sur son chemin et qui va le bouleverser. Rafa est frappé de paralysie cérébrale et a de fait du mal à s'exprimer. Il est moqué, mais cache en lui une redoutable intelligence doublée d'un parfait sens de la déduction, il est l'un des très beaux personnages de ce livre. Noah va jusqu'à fouiller dans l'enfance de John Clyde, qui pourrait bien avoir changé d'identité et entretenir des relatons avec l'E.T.A. Oui mais. La fête patronale de Bilbao coïncide avec un épisode pluvieux unique et dévastateur qui va à son tour un peu plus pimenter l'affaire.

Le plus surprenant maintenant. Un tueur en série a réellement sévi à Glasgow en 1969-1970, il a bien assassiné trois femmes. Il est bien possible qu'il soit revenu tuer quelques années plus tard à Dundee, tout comme il est possible qu'il ait remis le couvert aux débuts des années 1980. Il n'a jamais été identifié, il est peut-être encore vivant de nos jours. Mais Dolores Redondo lui donne un nom, une existence dès l'entrée de son long et impressionnant roman. Elle nous le présente pour mieux le mettre à nu. Ainsi, « En attendant le déluge » n'est pas une quête pour dénicher un nom de meurtrier mais bien un homme dont on connaît déjà quelques détails biographiques.

Dolores Redondo joue littéralement avec son lectorat, elle ne cesse de bouger ses pions, s'amuse d'un micro-rebondissement, à aucun moment elle ne montre son plan d'action, rendant la lecture déconcertante car terriblement interrogative, c'est tout le sel de cet excellent polar qui prend aux tripes.

Autre chose : les dévastatrices inondations de Bilbao évoquées dans le livre ont bien eu lieu en 1983 dans la région. Redondo s'est abondamment documentée pour en tirer l'atmosphère si particulière de son roman. C'est-à-dire qu'elle s'appuie en grande partie sur des faits réels, et certaines séquences que vivent ses personnages ont réellement existé, racontées par des témoins. La fiction et la réalité se brouillent sans que jamais nous ne sachions à quelle catégorie l'une et l'autre appartiennent. L'autrice reconstruit un savant puzzle à partir d'événements et même de personnages existants.

La fin est elle-même de toute beauté. Je n'en dirai pas plus, mais sachez que la science joue un rôle prépondérant et que les recherches scientifiques mises en scène ont coïncidé exactement à la même époque avec des avancées majeures en Espagne. « En attendant le déluge » est paru en 2024 dans la prestigieuse collection Série Noire. L'autrice l'avait imaginé depuis les inondations, a mis 39 ans à le coucher sur papier. Et le résultat est stupéfiant, les plus de 550 pages passent comme une lettre à la poste, ne sont jamais ennuyeuses, elles sont même passionnantes pour certains éléments historiques, c'est ce qu'il faut retenir de ce roman exemplaire traduit par Isabelle Gugnon.

(Warren Bismuth)



dimanche 5 avril 2026

Karel ČAPEK « Contes d'une poche et d'une autre poche »

 


L'arrivée du printemps a annoncé le lancement de la nouvelle saison (printemps, donc, si vous suivez bien) du challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, pour lequel sont mis en avant des livres d'au moins 500 pages. On a eu chaud puisque ce recueil nous offre très exactement 502 pages !

Des contes ? Peut-être... En tout cas 48 récits brefs portant sur des intrigues policières. Karel Čapek (1890-1938) fut de ces écrivains dynamiteurs et irrévérencieux qui ont peut-être le plus innové en plusieurs inoubliables chefs d’œuvre d'anticipation, en guise d'urgence à réagir contre le fascisme, mais construits à la façon de récits de science-fiction. Trois œuvres majeures entrent dans ce cadre si difficile à sculpter : le roman « La guerre des salamandres », les pièces de théâtre « La maladie blanche » et « R.U.R. ». Dans « Contes d'une poche et d'une autre poche », l'auteur se tourne vers un autre style, une autre ambiance, le polar loufoque. 48 nouvelles percutantes, où il est permis de rire comme de se révolter, 48 textes traversés par de nombreux personnages, beaucoup sont décalés, proches de l'univers d'un contemporain et compatriote tchèque (tchécoslovaque, pardon, et encore, à la naissance de ces auteurs, le pays faisait partie de l'empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie, la Tchécoslovaquie naissant en 1918, mais refermons cette trop longue parenthèse), proche donc de l'univers d'un contemporain et compatriote de Čapek : Jaroslav Hašek, récits empreints de grotesque, d'absurde, sans oublier de brocarder l'autorité, l'uniforme, la bienséance autoritaire et militaire (« Mettez des galons à un cochon sauvage, vous en ferez un commandant »).

Les premières enquêtes de ce recueil écrit en 1929 sont construites comme des classiques de la littérature policière, on croit parfois reconnaître la silhouette de Sherlock Holmes ou Rouletabille. Mais Čapek détruit le mythe par sa facétie, rendant une tonalité farfelue, théâtrale, avec ces voyantes, ces graphologues, ces illuminés, mais aussi ces antagonismes. Les enquêtes en deviennent inventives car prennent à contre-pied le classicisme des aînés. Čapek ne respecte rien, il rit au nez, il se moque, il laisse souffler un vent de liberté salutaire, permettant même à des anonymes de résoudre certaines énigmes tout en se gaussant copieusement des bourgeois. Les rebondissements se succèdent et il est facile de se prendre au jeu de l'enquête, tant l'auteur balise le terrain de bons mots.

Tout en restant dans un registre policier, le recueil est aussi une radiographie de la société tchécoslovaque et plus précisément praguoise des années 1920, une grande fresque explosée et originale avec ces portraits de déclassés au cœur d'imbroglios judiciaires, ce racisme, cet antisémitisme à peine feutré de personnages somme toute détestables. Car derrière la farce, c'est bien sûr et comme toujours un Čapek alarmiste sur le mal à venir, soit le fascisme, l'antisémitisme dans sa démesure, et malgré les scènes absurdes, le fond est combatif, il est un cri de révolte ainsi qu'une alerte maximale.

Des enquêtes jubilatoires, loufoques, quelques-unes se suivant dans la chronologie du recueil. Notons la récurrence de plusieurs personnages. Une atmosphère en partie héritée de celle de Kafka et plus précisément des auteurs vivant à la même époque dans le même pays que Čapek. Ce dernier fut un écrivain quasi avant-gardiste, traitant par l'absurde ou la farce une menace bien réelle, même si le présent recueil se lit davantage comme une longue pantalonnade. Čapek devrait être relu de nos jours, nous comprendrions peut-être plus facilement la folie qui est en train de nous tomber à nouveau sur la tête en même temps qu'elle détruit la civilisation humaine, ses complexités et ses complémentarités. « La guerre des salamandres », « La maladie blanche » et « R.U.R. » nous éclairent quant au danger imminent, « Contes d’une poche et d'une autre poche » nous replonge au cœur de cette atmosphère quotidienne, faite de méfiance, de défiance et de bêtise humaine. Et puis, en passant, l'air innocent, l'auteur règle ses comptes avec une certaine littérature : « Mais le journal persista dans son refus de les publier ; d'une part, parce qu'il ne tenait pas à interférer avec l'enquête des autorités locales, et d'autre part, parce que les poèmes étaient de plus en plus minables. L'auteur se répétait et inventait toutes sortes de clichés pseudo-romantiques et d'inepties sans queue ni tête ; bref, il commençait à se comporter en véritable écrivain ».

Moins croustillantes mais tout aussi pertinentes, les dernières nouvelles dénotent par une sorte d’auto-psychanalyse introspective, des protagonistes torturés se questionnant sur leur existence. Mais toujours, et tout au long du recueil, il existe une mince passerelle, parfois à peine perceptible, entre la conclusion d'une affaire et le début de la suivante, un fil d’Ariane qui ferait presque de ce long recueil de 500 pages un imposant roman débraillé.

Karel Čapek est un auteur hors normes, il fut peut-être l'un de ceux qui a le mieux décrit la montée des fascismes. « Contes d'une poche et d'une autre poche », d'une autre tonalité mais tout aussi efficace, est sorti en 2016 chez les très belles éditions du Sonneur.

« Et puis c'est logique, quand une affaire criminelle de premier ordre éclate quelque part, c'est bon pour le commerce. On dit que c'est le signe de perspectives économiques très favorables, vous comprenez, et cela inspire confiance. Encore faut-il que le malfaiteur soit attrapé ».

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



dimanche 25 janvier 2026

George CATLIN « Les indiens d’Amérique du nord »

 


Pour cette nouvelle année, la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres se poursuit avec ce thème « Vous avez du courrier » sur la littérature épistolaire. Il n’en fallait pas plus pour Des Livres Rances puisque « Les indiens d’Amérique du nord » de George Catlin dormait sur sa pile à lire depuis un an. Si ce livre n’est pas à proprement parler un échange épistolaire, Catlin a pourtant rédigé 58 lettres à destination de son lectorat pour rendre compte de l’état des Peuples Premiers aux Etats-Unis, peuples dont il va au devant dans tout le pays au XIXe siècle. Comme il s’agit d’un joli pavé de 657 pages, cette chronique servira aussi de participation au challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés » pour lequel nous présentons des ouvrages de plus de 500 pages, petit jeu toujours orchestré par le même blog. Ce trimestre : l’hiver, bien sûr !

De 1832 à 1839, le peintre George Catlin part à la rencontre des Nations Indiennes d’Amérique du nord et en visite 48 tribus. La première publication de son travail a lieu en 1844. L’auteur revient tout d’abord sur le contexte (les amérindiens ne sont pas encore victimes de génocide, mais son amorce a déjà bien commencé et des peuples ont en partie été décimés) avant de peindre au propre comme au figuré une immense fresque des habits et caractéristiques vestimentaires, coutumes, quotidien, dans 58 lettres destinées au public, afin de témoigner sur une période dont il craint (déjà !) la fin proche. « Venant d’un lieu aussi étrange, où je ne dispose pas de bureau sur lequel écrire ou de courrier pour les expédier, mes lettres sont griffonnées à la hâte dans mon calepin ».

Chaque tribu possède ses particularités, ses rituels, aussi Catlin les rencontre, note tout et retranscrit ses observations. Il n’oublie pas d’évoquer les nombreuses animosités entre les peuples. Par exemple, les Blackfeet sont les plus nombreux et les plus belliqueux, ils sont les ennemis jurés des Crows. La condition des femmes est très difficile. Réduites en esclavage, elles doivent accepter la polygamie.

Catlin s’attarde sur les Mandans, près des berges Missouri dans l’actuel Dakota. Une fois n’est pas coutume, les Mandans sont sédentaires. Ils font visiter leurs wigwams à l’auteur qui les décrit ensuite avec méticulosité, ainsi que les rites funéraires auxquels il assiste, conscient d’avoir accès à un privilège (il suivra d’autres cérémonies plus tard), nombre de Blancs ne se préoccupant par du tout du mode de vie des amérindiens. « Je m’aperçois que la principale raison que nous avons de sous-estimer et de mépriser l’être primitif tient d’ordinaire au fait que nous ne le comprenons pas, et la raison pour laquelle nous ignorons tout de lui et de ses mœurs vient de ce que nous ne nous arrêtons pas à l’étudier, les civilisés ayant trop pour habitude de le considérer comme un être décidément inférieur, une bête, une brute qui n’est pas digne qu’on lui accorde plus qu’une attention éphémère ». Catlin, lui laisse de côté tout préjugé et s’immisce dans le monde fascinant – et parfois inquiétant - des indiens.

La nourriture des peuples vient en grande partie des bisons, c’est la raison pour laquelle les Blancs commencent à les exterminer en très grand nombre, pour affamer les tribus, là aussi l’auteur y revient à plusieurs reprises. Les hommes sont donc de puissants chasseurs, activité principale. Les Amérindiens sont aussi oisifs – les hommes -, très joueurs et ont inventé nombre de jeux de plein air qu’ils pratiquent avec dextérité. Ils possèdent leur propre mythologie (bien sûr inconnue de nous).

Catlin visite ensuite les Minitaree qui cultivent le maïs dans la même zone géographique, avant de se rendre auprès des Sioux et des Puncahs, ces derniers ayant d’ailleurs à cette époque quasiment disparu, l’extinction de masse est en route. Pour toutes les tribus, les fléaux majeurs sont le whisky et la variole, qui tuent énormément. Petit intermède durant lequel Catlin revient sur le prélèvement des scalps ainsi que leur signification. « J’ai vécu chez ces peuples au point d’apprendre à connaître les nécessités de leur vie sur lesquelles pareilles coutumes se fondent, et que par ailleurs j’ai reçu de si nombreux témoignages d’hospitalité de leur part que je me sens obligé, lorsque je peux le faire, de justifier du mieux que je peux les coutumes d’un peuple qui meurt de chagrin et n’a jamais la possibilité de plaider sa propre cause auprès des civilisés ». Les traités existent, ordonnés par les Blancs, et sont prétexte à des déplacements de populations entières afin d’en récupérer les terres.

Visite des Shiennes où l’auteur assiste à des règlements de comptes. D’autre part il rencontre des problèmes après qu’il a peint un indien de profil, une anecdote d’ailleurs assez croustillante ! Mais s’il traverse le pays de long en large c’est aussi pour nous entretenir de la nature luxuriante, des grands espaces, de botanique. Car ce récit est aussi un hymne à la nature sauvage et indomptée, en plus d’être un manuel anthropologique et ethnographique époustouflant de détails.

« Ces derniers temps en effet, je suis devenu si indien que mon crayon a perdu tout appétit pour les sujets qui ont des relents de domesticité ». Direction l’Arkansas à la rencontre des Pawnees, des Camanchees et des Osages (appelés Wa-saw-see dans leur langue). Ces derniers rejettent en grande partie le whisky. Mais les informations ne s’arrêtent pas là, elles sont abondantes et nous pouvons parfois nous sentir noyés devant tant d’éléments à digérer.

Catlin, qui jusque là s’est contenté d’observer et de décrire les peuples amérindiens, évoque enfin sa propre situation, durant un été caniculaire où lui comme les siens a terriblement souffert lors d’un voyage douloureux sous un soleil de plomb et l’arrivée de maladies diverses, dues en partie à l’eau croupie qu’il a fallu ingurgiter. Catlin fut malade, fiévreux, et a bien cru voir sa dernière heure arrivée, alors que d’autres de ses comparses ont eu moins de chance et ont été terrassés.

Retour à des cieux plus cléments, en tout cas pour l’auteur, visite des Kickapoos, qui furent quasiment anéantis dès leur rencontre avec l’Homme Blanc, le pourtant qualifié de « civilisé ». Eux aussi furent déplacés suite à des traités honteux, alors que les Delawares ont quant à eux subi un acharnement absolu de la part des Blancs. Comme les puissants iroquois, décimés presque intégralement. Caltin s’attarde un peu plus sur les Cherokees, principalement installés en Géorgie. Il livre son ressenti, sa stupéfaction, lui qui commence à bien connaître la vie des indiens et les voit disparaître irrémédiablement, impuissant devant une telle sauvagerie.

Ce documentaire est aussi une manière de découvrir la géologie de divers lieux étasuniens ainsi les différentes interactions entre nations Autochtones tandis que Catlin poursuit son voyage et va à la rencontre des Winnebagos, des Menomonis dans l’actuel Iowa, puis des Séminoles, mot signifiant fugitifs, alors que par une certaine ironie 250 représentants de ce peuple sont prisonniers, ils sont issus de la nation Creek.

La dernière longue lettre décrit les populations à la frontière du nord-ouest (en fait près du golfe du Mexique). C’est en fait une puissance synthèse du livre sur les racines, les origines ou la culture amérindienne, c’est aussi une défense affirmée pour ces peuples qui commencent déjà à l’époque à dangereusement péricliter. Le livre se clôt par un appendice sur l’extinction des Mandans. Souvenez-vous : les Mandans ont été l’un des premiers peuples dont Catlin a parlé dans ses lettres. Depuis sa visite, cette nation a disparu, frappée par la variole, le whisky et les attaques d’ennemis. L’auteur termine son récit par une passionnante éventualité toute personnelle de la véritable origine des Mandans, qui pourrait se situer quelque part en Europe, mais je n’en dis pas plus…

Ce copieux et parfois ardu documentaire est préfacé par Peter Matthiessen et la version proposée ici est une édition de 2024 parue dans la collection Terre Indienne/Espaces libres d’Albin Michel, elle est traduite par Danièle et Pierre Bondil, pour ce qui fut sans doute une vertigineuse entreprise, et accompagnée de 18 reproductions couleur de dessins de représentants des peuples, de la main même de l’auteur. En ressort un documentaire époustouflant d’informations, une encyclopédie des Peuples Autochtones du XIXe siècle, avant l’irrémédiable. C’est un monde disparu qui défile devant nos yeux ébahis, pas sûr que beaucoup d’écrivains se soient intéressés au sort des amérindiens à l’époque, ce qui rend ce récit encore plus précieux.

(Warren Bismuth)






dimanche 4 janvier 2026

Alice ZENITER « L’art de perdre »

 


C’est l’hiver pour le challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, la première année s’est récemment terminée et le couvert est remis. Donc retour de l’hiver, forcément, saison qui a vu le démarrage du challenge l’an dernier. Toujours les mêmes règles au menu : présenter au moins un livre de 500 pages pour chaque saison. Et voilà Qu’Alice Zeniter débarque avec ses 506 pages, à quelques pages près elle était exclue du challenge ! Mais cette nouvelle année est l’occasion pour moi de me racheter. En effet, durant toute la première année, et avec une constance aveugle forçant le respect, je me suis trompé de logos de présentation (chapeau l’artiste !). Aussi voici enfin les vrais visuels et toutes mes excuses à Moka, organisatrice du challenge.

Huit ans ! Il m’aura fallu huit ans pour ouvrir ce livre, alors qu’il me faisait intensément de l’œil depuis sa sortie en 2017. Affectionnant depuis le travail de cette autrice, je me suis enfin décidé à lire ce roman, considéré comme son œuvre majeure, et l’émotion fut, au-delà de mes espérances, au rendez-vous.

« L’histoire de France marche toujours aux côtés de l’armée française ». Aussi, Alice Zeniter décide de prendre cette sentence proverbiale à contre-pied en suivant la famille de Naïma, jeune femme du monde contemporain d’origine kabyle, qui nous présente son grand-père, Ali. C’est lui que nous allons en partie accompagner tout au long de ce bouleversant voyage.

Ali est né et a grandi en Algérie, dans un département alors français. Il a combattu dans l’armée française lors de la seconde guerre mondiale, s’est marié deux fois. La famille est nombreuse mais Alice Zeniter va surtout pointer sa caméra sur la figure de Hamid, l’un des enfants de Ali et Yema, femme typiquement algérienne, emplie de foi, taiseuse et dure à la tâche. Hamid deviendra plus tard le père de Naïma.

La première partie, en Algérie, est axée sur les rapports familiaux et amicaux, on a l’impression d’être replongé au cœur des premiers tomes de la merveilleuse saga Malaussène de Daniel Pennac (un sommet de la littérature française contemporaine), sauf que les Malaussène évoluaient à Belleville. Personnages drôles, touchants, espiègles, délicats ou coléreux, et en fond l’Histoire, celle qui est alors en train de s’écrire, celle de la fin de l’Algérie française.

1er novembre 1954, une organisation jusque là inconnue, le F.L.N., fait parler les armes, la guerre d’Algérie, bien que taisant son nom, vient de commencer. Le F.L.N. semble beaucoup trop faible pour se mesurer à la puissance de l’armée française et vaincre dans sa guerre de libération du peuple.

Le talent de Alice Zeniter est dans la peinture des personnages représentant chacun un état d’esprit, un positionnement. Si Ali est un sage un peu indécis (il peut par moments faire penser à Albert Camus), d’autres membres de la famille sont plus déterminés, tandis que des voisins français et futurs pieds-noirs voient d’un sale œil ce désir d’indépendance, au moment où Youcef s’engage pour le maquis. Zeniter fait parler ses protagonistes, sans les interrompre. Elle ne prend pas part aux dialogues, sauf pour clamer son antiracisme et sa compassion dans un récit entièrement au présent, une idée judicieuse qui nous immerge au sein de son action.

La tension est totale, bien que certains des autochtones (appelés parfois avec dédain les indigènes) tentent de continuer à vivre au jour le jour leur religion, leurs croyances et leurs coutumes, jusqu’à ce référendum sur l’autodétermination de 1960.

Alice Zeniter s’est fortement documentée pour l’écriture de cette véritable fresque historique et sociale. Aussi elle déterre des dossiers lourds de conséquences, notamment celui des « bidons spéciaux » lancés par l’armée française, contenant en fait … du napalm ! Oui, ce produit qui fera les beaux jours de l’armée américaine quelques années plus tard au Vietnam.

L’indépendance est proclamée. La deuxième partie nous amène en France, toujours avec Ali qui a préféré fuir sa terre d’origine. Lui et les siens échouent tout d’abord au camp de Rivesaltes, camp de transit dans lequel sa famille va beaucoup souffrir. Puis direction le camp de Jouques, l’occasion pour l’autrice de détailler la vie dans ce genre de camps de l’après guerre d’Algérie. Ali est donc un harki, et à partir de ce moment du récit, il est évident que Alice Zeniter, s’intéressant de très près à ce que cache ce terme, livre un combat pour la réhabilitation des harkis, qui n’étaient par ailleurs pas tous contre l’indépendance. Mais nous ouvrons là une porte complexe et glissante. « Tu peux venir d’un pays sans lui appartenir ».

La famille d’Ali déniche enfin un vrai appartement dans l’Orne après bien des vicissitudes, en même temps qu’elle prend goût au confort, alors que Hamid découvre la langue française et la lecture avant de faire connaissance avec une française, Clarisse, la future mère de Naïma.

Dans un va-et-vient entre passé et présent, présent où s’invitent les attentats islamistes de janvier et novembre 2015, Alice Zeniter fait grandir « sa » famille kabyle en un savant dosage entre histoire, social, politique, fiction et humour. Dans un simple roman, elle parvient à placer les grandes dates de la guerre d’Algérie, les perturbations politiques et sociales de l’après-guerre, le racisme dont sont victimes les personnes exilées en France, et l’évolution générale dans le monde contemporain. « L’art de perdre » est un roman majeur sur l’Algérie, écrit par une jeune femme de 29 ans. Il bouscule les certitudes, prend part intelligemment et subtilement au débat, il ne fait par l’erreur de l’exaltation, il reste mesuré mais engagé, jamais tiède, jamais mièvre.

Naïma a 30 ans à la fin du récit, l’âge de Alice Zeniter quand elle l'a écrit. Elle va découvrir l’Algérie dans une troisième partie toute en flottaison dont je ne dévoilerai rien. Le titre « L’art de perdre » est tiré d’un poème d’Elizabeth Bishop et c’est un livre digne d’être découvert.

Alice Zeniter est une immense autrice, ce roman est un régal en même temps qu’un coup de poing, car l’écrivaine parvient à faire rire malgré la tragédie en cours, n’emploie pas de superlatifs pour étayer son propos, elle se contente d’énoncer, tout en condamnant le racisme, elle est de ces figures nécessaires et salutaires dans le paysage artistique actuel.

(Warren Bismuth)



mercredi 22 octobre 2025

Rick BASS « Là où se trouvait la mer »

 


Dans la famille « Quatre saisons de pavés », challenge de l’amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, je demande l'automne ! Et c’est presque tout naturellement que vient s’incruster Rick Bass, peut-être l’auteur qui prend le plus en compte le rythme des saisons, ici pour un roman de plus de 600 pages, puisque la règle du jeu de ces pavés des quatre saisons est de présenter un livre de n’importe quel format comportant au moins 500 pages.

Rick Bass enchante dans ses recueils de nouvelles. Ce géant des grands espaces et du nature writing sait mieux que tout autre décrire des scènes et des images sauvages qui marquent et questionnent. Ses romans ne possèdent peut-être pas cette même magie, en tout cas les moments de grâce sont sans doute plus espacés, ils se méritent.

« Là où se trouvait la mer » de 1998 est le premier roman de l’auteur, après plusieurs recueils de nouvelles et des essais. Le travail est ambitieux pour une première salve, puisque Bass nous entraîne à la frontière entre le Montana et le Canada pour nous faire suivre plusieurs personnages sur plus de 600 pages. Le vieux Dudley, vieil homme acariâtre, autoritaire et porté sur les femmes, en plus d’être fauconnier à ses heures perdues, est un géologue de renom. Il a formé Matthew, en faisant en quelque sorte son double soumis et effacé. Il imagine aussi un bel avenir pour le jeune Wallis qu’il prend sous son aile. Mais celui-ci pourrait bien lui donner du fil à retordre.

Dudley, établi du côté du Texas, envoie Wallis prospecter dans le nord-ouest du Montana pour rechercher du pétrole dans les entrailles de la terre. Là-bas vit Mel, la femme de Matthew et fille du vieux Dudley, accessoirement spécialiste des loups dont elle suit régulièrement les traces des meutes. Le Montana en hiver est un coin du globe isolé, comme figé par le froid et l’impressionnante épaisseur de neige. La vie s’y écoule au ralenti, le thermomètre pouvant descendre en dessous de moins 60 degrés. « Les Indiens avaient chassé dans cette vallée chaque automne, mais ne s’y étaient jamais installés. Il faisait encore plus froid, alors, on était plus proche de l’époque des grands glaciers et la terre, comme un visage qui se serait tourné vers le soleil, n’avait pas encore commencé son lent réchauffement ».

Les conditions de vie sont rudes, la coupure avec le monde extérieur totale. Mel et Wallis vont devoir d’apprivoiser, prendre leur temps pour faire plus ample connaissance dans cette vallée de la Swan nouvellement habitée par les humains puisqu’elle ne fut occupée à l’année qu’à partir des années 1910. Soudain, Wallis tombe sur de vieux carnets de jeunesse de Dudley, et c’est un choc. Car Dudley est un érudit de géologie, et ses carnets regorgent d’informations de première main sur la minéralogie, la Terre jusqu’à l’origine du Monde. Dans ce long roman, Wallis va ouvrir ponctuellement ces carnets, s’en imprégner tout en tentant de percer à jour la personnalité de Dudley qui lui échappe en partie.

Régulièrement, Dudley et Matthew viennent rendre visite à Mel et Wallis, traversent le pays afin de passer quelques jours dans ce coin sauvage du Montana. Dudley se comporte horriblement, cruellement. Mel n’hésite pas à le remettre en place, à le houspiller. Puis Dudley et Matthew repartent comme ils étaient venus, après que Matthew ait embrassé sa femme une dernière fois. Mais Mel et Wallis se rapprochent inexorablement.

Tout en étant un roman étrangement silencieux et très contemplatif, « Là où se trouvait la mer » foisonne en informations : sur l’hiver extrême dans un coin perdu du monde, sur la géologie, l’origine de la création de la terre, mais aussi sur la faune locale, les cerfs notamment. Il se fait parfois guide naturaliste ou minéralogique. Il est aussi roman psychologique, avec ces deux beaux personnages que sont Mel et Wallis, vivant ensemble un grand isolement, une sorte de solitude à deux. Les personnages secondaires peuvent également s’avérer forts, je pense à Joshua, ce fabricant de cercueils aux formes bestiales pour rendre comme onirique le trépas des habitants de la vallée et alléger les souffrances des survivants. Il y a aussi la vieille Helen, la mère de Matthew, en fin de vie, influencée par la sagesse amérindienne, tandis que se forme à chaque visite de Matthew un faux triangle amoureux entre lui, Mel et Wallis, bien que Rick Bass soit avare en dialogues malgré de réguliers rebondissements qui mettent du piment dans la lecture. « La neige ne cessait de tomber, plus vite qu’on ne pouvait la ramasser, si bien que la plupart des gens finirent par abandonner et par rentrer chez eux, résignés à attendre le printemps, ne dépendant maintenant plus que de la pitié des éléments ».

Rick Bass déploie un redoutable talent pour nous immiscer au coeur de la nature sauvage, mais plus encore au coeur de la famille qu’il peint. Son talent fait que nous nous sentons appartenir entièrement à cette quasi fratrie. Certes, les scènes de chasses, de traques, d’assassinats d’animaux sont irrespirables et parfois bien trop longues, se perdant dans des détails dont nous nous dispenserions aisément. Mais il y a tout le reste : la chaleur humaine, la beauté de la terre, de la nature, la complicité, la lenteur surtout. Qu’il fait bon se pavaner en ces pages qui filent à un train de sénateur. Rick Bass, lui-même habitant le nord-ouest du Montana, observe ses égaux, leurs gestes du quotidien, leurs émotions, leur solitude, pour nous les retranscrire sans fioritures mais avec cette langue d’une haute porte poétique où plutôt « poéthique animalière » comme l’écrit dès le titre de son ouvrage de 2021 l’essayiste Claire Cazajous-Augé à propos du travail de l’auteur. Car il s’agit bien de cela, la poésie par l’éthique et de profondes valeurs animalières. Les femmes chez Bass sont aussi prépondérantes par leur présence, leurs valeurs, leur identité de femmes et leur répondant. « Une petite fille prit la parole – c’était Suzie, une des élèves. ‘Vous avez pas besoin de forer ici, dit-elle avec colère. C’est pas bien. Ça va tout bousculer, ici – ça va déranger les animaux – leurs vies – leurs… Elle regarda autour d’elle, désespérée. Leurs cultures, quoi, dit-elle. Leur relation avec la terre’ ».

Des êtres vont naître, d’autres vont disparaître, tels est le cycle de la vie sur terre, simple mais divinement raconté par Rick Bass. Comme ses personnages, son roman d’aspect sauvage se laisse finalement domestiqué pour ne plus nous lâcher. Tout est beau dans ce roman : ses protagonistes, sa nature immense, les cours d’histoire, de biologie, de géologie. Même les excès du vieux Dudley sont rendus avec tendresse (mais révolte). Car Bass ne juge pas, il laisse vivre et évoluer ses personnages, il ne les condamne pas, même s’il est parfois palpable qu’il se dresse contre certains de leurs abus. Et puis ces cours d’écologie, ces pages contemplatives sont d’une splendeur absolue. « Là où se trouvait la mer », écrit en 1998, est paru en 1999 en France, traduit par Anne Wicke. Il souffre de quelques longueurs (quel roman de plus de 600 pages n’en souffre pas ?), de quelques redites, mais pardon, quel voyage époustouflant ! Sans les scènes difficiles de souffrance animale, ce roman serait peut-être un chef d’oeuvre dans son genre. Il peut aussi être vu comme une version fictionnelle de sa fausse trilogie nature des grands espaces (fausse car elle n’est pas du tout présentée comme trilogie, même si les trois volumes se complètent et me paraissent en partie indissociables) comprenant « Winter », « Le livre de Yaak » et « Le journal des cinq saisons », qu’il vous faut à tout prix avoir lu (et même si je n’ai parlé sur ce blog que d’un seul des trois titres). « Toute la terre qui nous possède », l’un de ses rares romans, ne m’avait pas provoqué la magie nécessaire à l’appréciation d’une œuvre, mais « Là où se trouvait la mer » en comble peut-être les manques. Roman à apprécier loin de la vitesse et du bruit, comme une offrande.

(Warren Bismuth)





mercredi 24 septembre 2025

Laurent MAUVIGNIER « La maison vide »

 


Le nouveau roman de Laurent Mauvignier, fort de 743 pages, est l’occasion rêvée de m’immiscer une fois de plus dans le challenge « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, dont le principe est de chroniquer un livre d’au moins 500 pages au rythme des saisons. Voici donc (déjà) l’automne.

Laurent Mauvignier est peut-être mon auteur français contemporain préféré. Partant de ce constat, et aussi saugrenu ou contradictoire que cela puisse paraître, je serai moins élogieux, en tout cas plus mesuré que bon nombre de critiques que j’ai eu sous les yeux depuis la parution de ce nouveau roman, toutes pour le moins dithyrambiques.

En prenant sa propre famille comme cadre, Laurent Mauvignier se livre en disséquant, en exhumant et bien sûr et surtout en imaginant ce que fut la vie et les relations des générations passées, depuis le XIXe siècle. Étonnement tout d’abord quant au style : l’auteur se fait Balzacien, réécrit un roman du XIXe siècle y compris par le ton donné, si loin de son écriture, de son univers habituels.

Dans ce qu’il nomme une « catastrophe familiale », Laurent Mauvignier place d’abord en exergue une question primordiale à partir d’une de ses figures du XXe siècle : sa grand-mère Marguerite effacée tout bonnement du tableau de l’histoire familiale. Pourquoi ? Pour obtenir la réponse, il lui faut remonter le temps, jusqu’à sa mère à elle, Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Marie-Ernestine est née religieusement, a connu le couvent où elle a appris le piano grâce à un homme. Elle a découvert un art inconnu de sa classe sociale. Marie-Ernestine grandit, jusqu’à son mariage forcé par son père. Ce sera Jules. Et là le style unique de Mauvignier entre en scène, quittant l’ambiance surannée du roman du XIXe siècle. Mauvignier redevient lui-même.

Cependant, tout n’est pas si fluide. Je pense à la nuit de noces de Marie-Ernestine, exagérément, démesurément étirée, avec ses grandes phrases qui finissent parfois par se mordre la queue, tandis que le bon Jules se met à titiller le goulot un peu trop avidement. De cette union naît la « fameuse » Marguerite, en 1913, possiblement d’un viol exercé par Jules, alors que la première guerre mondiale vient montrer ses baïonnettes. « Marie-Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa proie, elle pense qu’en effet le bébé lui ressemble, à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer ». Celle de Jules se terminera pourtant bien vite puisqu’il mourra en 1916 sur le front. Cependant, son visage, sa silhouette posent pour l’éternité grâce à une statue le représentant sur le monument aux morts du village.

« La maison vide » est une chronique rurale s’étalant sur plusieurs générations, elle est ambitieuse, mais Mauvignier est peut-être tombé en partie dans le panneau de l’autofiction historique, pullulant actuellement chez nombre d’auteurs français (certes depuis pas mal d’années, mais le moins que l’on puisse dire est que ça ne s’arrange pas, chacun parlant de soi, des ancêtres et des héros ou antihéros de sa propre famille, avec parfois une impudeur frisant l’indécence, en des récits nombrilistes qui oublient tout simplement de s’ouvrir au monde, fin de la parenthèse). Il semble parfois empêtré entre données réelles personnelles et universelles. Exemple : de la tentative de suicide d'une aïeule puis du suicide de son père en 1983, l’auteur envisage, certes furtivement, une sorte d’hérédité dans ce geste, imaginant une potentialité, sans doute inconsciente, du suicide dans sa globalité comme un atavisme, voire une malédiction contre laquelle on ne peut lutter.

Plus c’est long plus c’est bon, à voir… Si « Histoires de la nuit », son roman précédent, flirtait allègrement avec le chef d’œuvre malgré ses 635 pages passant comme une averse glaciale, « La maison vide » souffre cruellement de longueurs, en tout cas pour tout admirateur de Mauvignier et dans sa première moitié. L’édifice entrepris pourrait être une compression de « La comédie humaine » de Balzac doublée de la saga des Rougon-Macquart de Zola pour le sujet de l’hérédité. Le résultat pourrait être à son tour un chef d’oeuvre. Pourtant, il manque ce je-ne-sais-quoi, ou plutôt il y a ce trop-plein de je-ne-sais-quoi, d’introspection à rebours, presque d’uchronie sous-jacente. Mais revenons à notre généalogie.

Marguerite, la fille (qui deviendra la grand-mère de Mauvignier), s’éprend de son père par-delà la mort, l’occasion pour l’auteur de nous rappeler à son immense talent, grâce à des images puissantes sur les gueules cassées, ces morts toujours en vie. Marguerite ne va pas tarder à rencontrer l’âme sœur, mais là encore le tragique s’installe à table, une gangrène semblant bouffer tout ce qu’il reste de sain dans la famille.

La clé du roman est sans doute dans ces quelques mots : « C’est parce que je ne sais rien ou presque de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence ».

« La maison vide » est une fresque, celle d’une famille de campagne, comme tant d’autres, dans le feu des deux guerres mondiales, entre déchirures, secrets, honte et affrontements. Deux guerres qui dévastent les liens (comme dans de nombreuses familles, parfois lors d’autres guerres), qui créent l’animosité, la haine. En 83 chapitres d’étalant sur une cinquantaine d’années et un épilogue resserré, Laurent Mauvignier, par ses longues phrases noueuses, se fait le rapporteur du destin d’une famille, la sienne. Si le tout paraît parfois un brin indigeste par l’action qui stagne voire s’assoupit malgré la foultitude de détails, l’épilogue en partie axé sur l’épuration permet une très belle sortie pour un roman qui ne restera pourtant pas le meilleur de l’auteur, dont pourtant la quasi intégralité de l’œuvre est à découvrir urgemment. Il vient de paraître aux éditions de Minuit. Il montre peut-être l’essoufflement du sujet de l’autofiction historique dans le paysage littéraire français. Une nouvelle page est à écrire, les sujets ne manquent pas.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)



mercredi 13 août 2025

Joseph BOYDEN « Les saisons de la solitude »

 


Nouvelle intrusion dans le challenge « Quatre saisons de pavés » (présenter au moins un livre de plus de 500 pages par trimestre) du blog Au milieu des livres pour la saison estivale, avec ce roman de 500 signé du Canadien Joseph Boyden.

Au Canada, dans la petite ville de Moosonee en bord de lac, Will, 55 ans, ancien pilote d’avion et Indien Cree alcoolique, est dans le coma à l’hôpital. Sa nièce, Annie, vient chaque jour à son chevet. Ces deux personnages vont partager la longue histoire de ce roman, leurs deux récits s’enchâssant parfaitement au gré de chaque chapitre pour former une fresque familiale sur trois générations.

La sœur d’Annie, Suzanne, a disparu depuis deux ans avec Gus Netmaker. Les deux familles, du temps du père de Will et de la première guerre mondiale, étaient proches, mais les épreuves du temps les ont rendues ennemies. De plus, Gus n’est pas précisément un tendre : il fait dans la vente de drogue, notamment auprès de la jeune génération dans certaines réserves indiennes du pays.

Dans les chapitres où il tient le rôle de narrateur, WIll s’adresse à ses deux nièces, les filles de Lisette, comme dans un journal intime. Il fut autrefois attaqué par Marius, un biker, et en outre le frère intrépide de Gus, qui a juré sa mort. Quant à Annie, elle vit dans une cabane avec Gordon, indien – ojibwé - lui-même et muet de naissance, son protecteur. Elle possède une amie précieuse, Eva, infirmière dans l’hôpital où a échoué Will. C’est elle, mère d’un bébé et désenchantée dans un couple mal assorti, qui en partie veille sur le vieil indien.

Annie part à la recherche de sa sœur Suzanne, de Toronto à Montréal en passant par New York tout en se confessant à son oncle dans le coma lorsqu’elle vient lui rendre visite chaque jour ou presque. Annie vit une existence moderne, assimilée, emplie de fêtes, d’un travail de mannequin de charme (comme sa sœur), d’alcool, de rencontres fortuites et d’ecstasy. Elle va faire la connaissance d’un DJ de Toronto et de ses amis, peut-être pas franchement pour le meilleur. WIll, lui, a en partie abandonné les coutumes Crees, au contraire de son demi-frère Antoine, vivant à la manière de leurs ancêtres alors que de nombreux Indiens sont portés disparus dans la Communauté.

Ce beau roman lent qui prend plaisir à étirer les scènes d’introspections et les monologues, est émouvant, attachant par ses personnages qui incarnent la dérive d’une jeunesse canadienne, en particulier la décadence des jeunes Indiens, paumés et abandonnés. C’est aussi un roman de la disparition, celle de Suzanne, celle peut-être imminente de WIll, la disparition du mode de vie Amérindien, des coutumes, des croyances, mais aussi celle de l’amitié entre deux familles.

Le talent de Joseph Boyden réside dans cet affrontement entre deux mondes : celui, ancien et quasi perdu, du vieil oncle Will, celui d’Annie, moderne, actuel, fait de rencontres sur fond d’alcool, de drogues, dans de grandes villes loin des réserves indiennes. Les deux voix, tout en se juxtaposant, racontent deux vies opposées, deux destins en contradiction l’un avec l’autre. Et pourtant existe cet amour filial, quasi inébranlable.

Peu à peu Joseph Boyden laisse découvrir des détails, des pans de vie qui aident à mieux comprendre les tenants et les aboutissants de ce roman ambitieux. Ambitieux car long (500 pages), narré par deux personnages qui de bout en bout prennent sans cesse le relais narratif de l’autre, infatigablement. Il est saisissant de comparer les deux récits.  Deux salles deux ambiances. Mais l’un comme l’autre, Annie et Will ont souffert, parfois pour les mêmes raisons, dont le racisme. La lutte à mort contre les Netmaker est sous-jacente, sans jamais pourtant prendre le dessus. Les sentiments sont exposés avec une grande pudeur, contrairement aux massacres d’animaux qui peuvent donner la nausée.

C’est ici le deuxième roman de Joseph Boyden – traduit en 2009 par Michel Lederer, - encore lui ! - après le déjà très réussi « Le chemin des âmes ». Boyden est un auteur discret et rare, seulement trois romans et un recueil de nouvelles à son actif. Canadien, il fut punk dans sa jeunesse, et a sans doute connu les épisodes brumeux des fêtes pathétiques qu’il raconte avec sobriété. Un roman pareil ne pouvait paraître que dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. Il est à déguster lentement, truffé de petits détails à première vue insignifiants qui sont pourtant tout le ciment du scénario. Il est difficilement résumable tant les protagonistes de premier ordre sont nombreux et magnifiquement dépeints, on se prend de tendresse pour les uns, de rage contre les autres, mais l’équilibre est toujours parfait. Quant aux scènes avec des ours, elles sont d’une grande beauté, d’ailleurs la nature, quoique loin d’être prépondérante, est bien présente tout au long du parcours des deux narrateurs. En somme, un beau voyage à peu de frais (et sans drogue).

(Warren Bismuth)





dimanche 20 juillet 2025

Georges SIMENON « Mes apprentissages – reportages 1931-1946 »

 


Maintenant que nous avons en hiver et au printemps fait plus ample connaissance avec le nouveau challenge, annuel celui-ci, « Quatre saisons de pavés » du blog Au milieu des livres (présenter au moins un livre de plus de 500 pages par trimestre), penchons-nous sur ce très gros bouquin de plus de 1000 pages de Simenon, « Mes apprentissages » pour ce troisième rendez-vous du défi, le Pavé d’été.

Simenon n’est pas précisément connu pour sa plume journalistique, c’est bien pourtant dans cette profession qu’il a débuté à Paris tout droit débarqué de Liège. Ici, pas de dépoussiérages de ses premiers articles mais bien une sélection d’articles à partir de 1931 qui court jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Contenu copieux, c’est grâce à ces articles de presse, que Simenon a délivrés comme pour ses romans à une vitesse vertigineuse, que nous apprenons à mieux connaître l’homme. Celui qui par sa fiction était à la recherche de « L’homme nu » se met, inconsciemment, ici lui-même dans le plus simple appareil puisque l’on jauge de ses idées, convictions, contradictions (nombreuses), ses hantises comme ses goûts. Simenon a passé une partie de sa vie à voyager, et c’est par ces voyages qu’il nous dépeint ce qui l’a forgé, que ce soit au bord d’une rivière française ou à l’autre bout du monde.

L’entame est une petite mise en jambes avec des chroniques sur ses voyages fluviaux en France, dressant une fresque du pays dans le début des années 1930. C’est peut-être le compte rendu de sa visite au 36, quai des orfèvres qui suscite les premiers émois. Là-bas, Simenon a suivi des enquêtes de faits divers, c’est sur le terrain qu’il a peaufiné le personnage de Maigret tout en donnant son point de vue personnel sur quelques affaires, dont la célèbre « Affaire Stavisky ». C’est - dit-il en tout cas – qu’a été demandé non à Simenon mais à son commissaire Maigret, ce qu’il pense de cette histoire. Il doit en rendre compte par le biais d’articles. Il se met donc, lui, dans la peau du personnage auquel il a donné naissance pour donner son opinion. Moment totalement à part du recueil, et accessoirement fort réussi.

Simenon a la bougeotte, alors il va et vient un peu partout en France. Il s’intéresse non pas à la nature ni aux paysages – ou si peu - mais à l’homme dans son quotidien. Il dépeint notamment des travailleurs, prolétaires pour la plupart, et il en ressort un certain nationalisme fleurant un rien la naphtaline. Soudain, nouvelle surprise, voilà que Simenon, homme dans ce qu’il a de plus misogyne de manière presque compulsive, écrit sur la Femme. On l’a d’ailleurs connu bien moins rigoureux à prendre fait et cause pour la gente féminine qu’il n’hésite pas à écorcher, humilier ou caricaturer dans son œuvre. Ici il se fait défenseur ardent et même apôtre, mais avec ce rien de machisme sous-jacent qui colle plus à ce qu’il est vraiment. Par ailleurs, dans ces chroniques, il évoque avec fierté les nombreux bordels qu’il a assidûment fréquentés.

Simenon fut peut-être l’un des écrivains les plus contradictoires de son époque. Son racisme latent est ici comme pris à contre-pieds dans une attaque effrénée et sincère contre le colonialisme. « Le colonialisme porte atteinte à la dignité de l’homme » écrit-il. Et là il ne feint pas, on le sent révolté contre le sort qui est réservé aux populations autochtones par des Blancs envahisseurs et esclavagistes. Il se dit même « antiraciste convaincu » alors que nombre de phrases ou situations dans des romans ont sans nuance réfuté cette position. C’est tout l’intérêt de lire Simenon. Car si on le sait très réactionnaire dans ses convictions, très conservateur, « vieux jeu » pour ne pas dire ringard, on découvre par moment un homme sincèrement révolté, lui qui a fait ses premières classes françaises du journalisme aux côtés des anarchistes. On le sent proche d’eux pour certains faits sociaux alors que pour d’autres il se place aux antipodes. Ici il analyse la colonisation avec toute sa rage et son cœur, et il en ressort quelques pages magistrales.

La Norvège en plein hiver, un drame aux îles Galapagos, s’ensuivent de nombreux articles peut-être moins intéressants voire plus soporifiques, sans doute purement alimentaires. Sur un recueil de 1000 pages, il est presque « normal » de traverser par moments des pages plus ennuyeuses où l’écrivain se contente de décrire, tente de peindre une carte postale par sa seule plume. Le drame avec Simenon, c’est que lorsqu’il veut faire reprendre la sauce, il fait aisément d’un exemple précis une généralité, il conclut hâtivement et quasi internationalement à partir d’une scène vue, souvent de quelques minutes, ou d’un entretien qu’il a eu avec l’habitant d’un pays qui lui a raconté ce qu’il avait envie, peut-être d’ailleurs ce que Simenon avait envie d’entendre. Pourtant Simenon entonne le petit refrain modeste : « Je ne veux rien prouver du tout ni rien juger. Je me contente de raconter mes petites anecdotes sans même essayer d’en tirer une morale ». Si seulement…

Par ce livre d’articles, apprend-t-on à mieux connaître Simenon ? La réponse est aussi ambivalente que l’homme lui-même : oui et non. On le reconnaît sous certains traits qu’il a accumulés dans ses romans, par de nombreux « réflexes » d’homme (le mot est important) de son époque, et même par des idéaux politiques qui, même s’il ne développe pas ce thème, peuvent s’apparenter non à un soutien mais tout au moins à aucune répugnance envers le nazisme montant dans les années 30 (tiens, Simenon a croisé Hitler en Allemagne dans un ascenseur). Il ne condamne pas, loin s’en faut, la politique de Mussolini, et jamais il ne se met dans la peau d’un homme de « gauche » sur la politique internationale. Il est attentiste, curieux mais pas affolé. Mais tout ceci est déjà palpable dans son œuvre.

Simenon fait preuve d’un certain nationalisme dès qu’il décrit la France. Plus étonnant : jamais il n’indique tout au long de ces plus de mille pages qu’il est resté citoyen belge, il se revendique français avec des papiers en bonne et due forme, lui qui n’a jamais demandé la nationalité française. Tout comme il apprécie le fait d’être un auteur à part, ce qui l’autorise, dirait-on, à fustiger certains de ses petits camarades d’écriture.

Autant le dire immédiatement, ce recueil est classé par thèmes, non par chronologie. Aussi on peut être perdu quant à l’époque exacte où a été écrit tel ou tel article, même si chaque date est scrupuleusement consignée. Bien vite, le voici en 1945 à Londres, au Canada, aux Etats-Unis où il s’établit pour quelques années (l’idylle, l’exaltation qu’il décrit comme étant la sienne ne dureront pourtant qu’une grosse décennie avant un retour sur son continent natal). Il fuit l’Europe, et pour cause. Car même s’il n’a sans doute pas été un collaborateur actif durant la guerre, il n’a pas non plus farouchement fait preuve ne serait-ce que d’une velléité de résistance, les rumeurs enflent (son frère fut en revanche un proche du régime nazi) et Simenon quitte la piste, direction le nouveau monde. Dans les articles de cette époque, Simenon s’interdit de parler politique (monsieur est prudent, on le serait à moins…). Pourtant, parfois, comme par un vieux réflexe, sa plume fourche. Il parle ainsi de « l’Allemagne occupée » (si si, un lapsus qui en dit long).

La famille Simenon traverse en automobile les Etats-Unis du nord au sud, l’occasion pour le désormais père de famille de créer une suite d’articles consacrés à ce voyage. Là encore les vieux réflexes ressurgissent. Simenon s’extasie sans retenue devant la société d’hyper consommation, d’hyper production, d’hyper capitalisme. Bref, d’hyper tout. Un pays de la démesure égoïste qui semble coller parfaitement avec les idéaux d’un Simenon par ailleurs devenu immensément riche. Ici s’est glissé un texte de 1958, dans lequel par ailleurs il emploie le terme « israélite ». Prudence à nouveau pour celui qui a tant fustigé les « juifs » dans ses œuvres.

Mais revenons en 1931 (vous voyez que le livre, comme ces chroniques, voyage lui aussi, mais dans le temps). C’est un Simenon reporter que l’on perçoit. Il connaît sans aucun doute possible le travail alors fort apprécié de Albert Londres et s’en inspire peut-être directement dans cette série d’articles où il sera notamment question de trafic de tabac à la frontière belge, et ce sentiment de renouer avec Maigret, ce n’est plus Simenon qui décrit, mais le commissaire, comme dans un inconscient dédoublement de personnalité. Ces pages sont émouvantes car elles font revivre en quelque sorte l’atmosphère si particulière des romans de Maigret.

Retour des « impressions de voyageur » et du journalisme sur le terrain. Interview de Léon Trotski en 1933, voyage en Russie en 1934, où il ne voit que mensonge, corruption, manipulation d’Etat, dissimulation et mise en scène. Mais peut-on lui donner tort ? Il raconte en détails sa difficulté pour pénétrer dans le pays mais aussi… pour en ressortir ! Plusieurs articles sur la Turquie avant une nouvelle série d’instantanés sur de nombreux lieux qu’il a traversés. Ce copieux ouvrage est accompagné de photographies prises par Simenon lui-même. Tout n’est pas intéressant, mais Simenon, on le prend comme il est, c’est-à-dire que ses points de vue sont toujours attendus au virage, ne serait-ce que pour s’auto-alimenter sur le fait que cet homme possédait de nombreuses facettes dont certaines peu enviables ou en tout cas peu glorieuses.

Il faut être Simenophile pour escalader pareille montagne, mais l’effort vaut la peine d’être tenté, même si l’homme n’en ressort pas particulièrement grandi. Il nous aura au moins livré des traits plus humanistes de sa personnalité, par-delà des articles eux-mêmes qu’il qualifiait d’ « anecdotes sans prétention, des petites histoires de partout et d’ailleurs, des instantanés pris aux quatre coins du monde ». Et c’est un fait que nous aurons parcouru le globe en chaque point durant ce long voyage, que nous aurons exploré tous les continents avec émotion car, et il faut bien le reconnaître, Simenon écrit ici en passionné, en vrai témoin de son temps, il nous fait partager cette exaltation permanente et on le sent beaucoup moins désinvolte que dans ses romans. C’est un autre aspect de l’homme, une autre sensibilité qui nous sont livrés, et rien que pour ces détails il est intéressant de parcourir ce pavé.

Alors que l’œuvre fictionnelle de Simenon est sans cesse rééditée dans de nombreuses collections, « Mes apprentissages » ne fut publié qu’à une poignée de reprises, la dernière fois en 2016. La version proposée ici est celle de chez Omnibus datée de 2001. Bon voyage !

(Warren Bismuth)





dimanche 25 mai 2025

Jacques PRÉVERT « Octobre »

 


On ferme ! C’est en effet la fin de la saison pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » dirigé par Moka du blog Au milieu des livres, l’heure du bilan donc, de ces magnifiques cinq années. C’est d’ailleurs le thème du mois. Plus précisément, celui de revenir sur un thème que nous aurions loupé. Comme j'ai été absent des premiers défis de la saison 1, j'ai parcouru les themes abordés et suis tombé sur ce "Au théâtre ce soir" qui a réveillé ma lointaine jeunesse. Et comme mon livre choisi dépassait le coquet score de 500 pages (538 pour être précis), je profite de l’aubaine pour l’incorporer dans le nouveau challenge, toujours piloté par la même Moka, celui-ci intitulé « Quatre saisons de pavés » (ici le printemps), où chaque participant, dont Des Livres Rances se targue d’être l’un d’eux, présentera au rythme des saisons un livre de n’importe quelle forme, pourvu qu’il atteigne les fatidiques 500 pages. À l’honneur pour ce double challenge : Jacques Prévert et son groupe Octobre, pour le meilleur et pour le rire.

Nous tenons là, dans nos doigts tremblants (est-ce l’arthrite ou bien l’émotion ?) un petit chef d’œuvre du genre. Ce gros bébé joufflu rassemble l’intégralité des textes écrits par Jacques Prévert – du moins ceux retrouvés – pour le groupe Octobre, troupe théâtrale engagée ayant sévi en France entre 1932 et 1936, certes conduite par la plume de Prévert pour les textes, mais parfois épaulé par ses acolytes.

Octobre est une troupe qui succède de près à Prémices (« groupe de choc »), s’inscrit comme son prédécesseur dans la tradition agit-prop du théâtre. Un théâtre sulfureux, politique, irrévérencieux, libertaire, communiste (un peu trop acquis à la cause soviétique mais passons) et insurrectionnel. La plupart des pièces sont brèves, quelques pages, certaines sous forme de poèmes monologués ou de chansons. Un théâtre qui rend entre autres hommage à la Commune de Paris, qui reconstruit librement et sans courbettes de manière humoristique la naissance de Jésus Christ ou la bataille de Fontenoy, tout en collant à l’actualité, épinglant Hitler et les nazis sans une once de précaution.

Mais c’est avant tout un théâtre d’agitation prolétarienne révolutionnaire où sont évoqués les faits divers et les grèves d’ouvriers d’alors. « Un ouvrier c’est comme un vieux pneu… / Quand il y en a un qui crève, on ne l’entend pas crever ». Prévert et ses camarades prennent fait et cause pour le prolétariat, étrillent la bourgeoisie, l’aristocratie en des dialogues plus que savoureux. Le 14 juillet ?  Balivernes ! « c’est le quatorze juillet, il faut danser… / Nous dansons avec la vie chère / nous dansons avec la misère / avec la misère avec les huissiers / nous dansons devant le buffet / les huissiers emportent les buffets / on ne sait plus sur quel pied danser / Nous danserons sur le pied de guerre / puisque les crédits sont votés / trois milliards / trois mille millions de francs / pour la guerre ». Car Octobre est une troupe farouchement antimilitariste, antipatriotique et pacifiste.

Octobre nous invite à rire malgré ce « sourire de faux témoin », celui de l’ennemi. Au-delà, les sketchs de la troupe sont une intéressante radiographie de la France des années 1930, de celle de l’Europe. Radiographie évidemment tout ce qu’il y a de plus irrévérencieuse. « LE BOUFFON – Charade : Votre premier ministre est un imbécile. / (Rires… du roi). / Votre second ministre est un idiot. / (Approbation du roi). / Votre troisième ministre est un crétin. / Votre quatrième ministre est… / LE ROI, l’interrompant, - … une fripouille. / (Il rit). Mais quelle est la solution, bouffon ? / LE BOUFFON – La solution… Sire, vous êtes le roi des cons… ».

Certaines chansons d’Octobre traversèrent l’Histoire, étant reprises ultérieurement par divers artistes. Cette suite de brûlots dissidents témoigne d’une profonde solidarité prolétarienne, le groupe se donne en spectacle lors de grèves, de manifestations ou d’occupations d’usines, défend – mais toujours avec humour – les sardineries bretonnes (on pense ici à la brève épopée des sardinières de Douarnenez, les Penn-Sardin, en 1924), brocarde l’autorité et ses valets dociles « S’il y en a qui rouspètent on cogne dessus, c’est tout simple… », se fait joyeusement anticléricale, avec notamment ce curé dans « Suivez le druide » traité de « branleur de cloches », l’image est osée mais parlante, comme beaucoup de celles qui fleurissent tout au long de cette anthologie. Cervantès est repris à la sauce Octobre dans « Le tableau des merveilles ». « Dans ce pays le nom des villes et des villages est inscrit sur les girouettes au lieu d’être inscrit sur les bornes… On suit la flèche… mais le vent tourne… la girouette tourne et on est perdu à nouveau… C’est comme si les villes se sauvaient… Impossible de mettre la main dessus… ».

Les meilleures choses ont une fin, et Octobre ne va pas tarder à se saborder. En effet, « L’humanité » du 16 mai 1935 annonce « M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de la sécurité » (Octobre avait joué en 1933 à Moscou devant Staline). Pour un groupe aux accointances communistes mais surtout antimilitaristes, c’est le coup de pied de l’âne. Des dissensions apparaissent avec un Prévert peut-être plus tourné du côté de l’anarchisme, qu’il revendiquera toute sa vie.

Bref retour de la troupe en mai 1936 devant le Mur des Fédérés du Père Lachaise pour commémorer – une fois de plus – l’anniversaire de La Commune. Mais aussi pour défendre les nouvelles grèves et occupations d’usines suite à la récente élection de Léon Blum à la tête de l’Etat français. Mais c’en est bien fini du groupe.

En annexes sont proposés des textes d’Octobe non datés ainsi qu’une petite biographie de Prévert par le prisme du groupe et ses retentissements ultérieurs. Sont incorporés des articles d’époque sur la troupe, la plupart peu tendres (cependant Antonin Artaud livre un article dithyrambe). Dans celle-ci évoluaient quelques acteurs et autres "vedettes" qui ne vont pas tarder à faire leur place : Raymond Bussières, Maurice Baquet, Sylvia Bataille (femme de Georges Bataille puis de Jacques Lacan), Jean-Paul Dreyfus (futur Jean-Paul Le Chanois), Marcel Duhamel (futur créateur de la prestigieuse Série Noire de Gallimard) et autre Marcel Mouloudji.

Ce qu’il faut retenir du théâtre libre d’Octobre, c’est son engagement, son antimilitarisme, son internationalisme, son antifascisme frontal, son communisme lorgnant du côté des libertaires (bien qu’aussi, hélas, vers un Moscou Stalinien), mais aussi sa drôlerie permanente, même sur les sujets les plus sérieux. Octobre ne pouvait durer qu’un temps, ne pouvait que se dissoudre à brève échéance. Restent ces textes de Prévert pour joyeux lurons, sulfureux, tranchants et diablement efficaces, où une image éclaire toute une période. Sous-titrée « Sketches et chœurs parlés pour le groupe Octobre 1932-1936 », cette anthologie parue en 2007 est une vraie baffe à l’ordre et à la notion de patrie.

« Le tricolore au bout d’une perche / Le tricolore à la boutonnière / Le tricolore à la braguette / Comme ils sont beaux à voir, le tricolore au suspensoir // Ecoutez la jeunesse dédorée qui crie d’une voix de châtré / La France aux Français… La France aux français… / C’est l’écume du quartier latin / La jeunesse des écoles du crime… / Bête comme ses pieds… fière comme un pape / Sourde comme Maurras / Elle a dans ses oreilles du coton tricolore / Et les seuls cris qu’elle sait pousser / Sont des derniers cris de mort… ».

 (Warren Bismuth)