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dimanche 14 juin 2026

Nelson MANDELLA « L'apartheid »

 


Arrêté le 5 août 1962 pour avoir incité à une grève en Afrique du sud les 29, 30 et 31 mai 1961 et pour avoir fondé L'Umkonto we sizwei que ses détracteurs définissent à tort comme branche militaire du Congrès National Africain (C.N.A.) coupable de sabotages, Nelson Mandela passe deux fois en procès, la première à Pretoria du 22 octobre au 7 novembre 1962, la seconde à Rivonia d'octobre 1963 à mai 1964.

Nelson Mandela est alors avocat et farouche ennemi du pouvoir d'apartheid sud-africain. Lors de ces deux procès il choisit donc tout naturellement de se défendre lui-même. Il a déjà fait de la prison. Ce livre regroupe les deux plaidoiries qu'il prononce au tribunal. « La loi telle qu'on l'applique, la loi telle qu'elle a été édictée au cours d'une longue période historique, et en particulier la loi telle que l'a conçue et rédigée le gouvernement nationaliste, est à notre avis immorale, injuste et insupportable. Notre conscience nous ordonne de protester contre elle, de nous y opposer et de tout mettre en œuvre pour la modifier ».

Le gouvernement sud-africain, Blanc, est violemment contre le peuple, à majorité Noire. La première plaidoirie est à charge contre cette violence lors de la grève de mai 1961. À l'issue de ce procès, Mandela est interdit de quitter Johannesburg, d'assister à toute réunion publique, a ordre de démissionner de son poste au C.N.A. Et de ne jamais plus y adhérer. En outre, il est condamné à cinq ans de travaux forcés.

Lors du second procès, Mandela insiste sur la différence voire l'opposition entre le C.N.A. et le communisme. Il définit ainsi le rôle de l'organisation : « C'est l'époque où fut fondée la section de volontaires du C.N.A. On demanda aux volontaires de s'engager à défendre certains principes. Des témoignages sur ces engagements ont été cités dans ce procès, mais tout à fait hors de propos. Les volontaires n'étaient pas, et ne sont toujours pas, les soldats d'une armée noire engagés dans une guerre civile contre les Blancs. Ils étaient et sont toujours des travailleurs dévoués prêts à mener campagne sur l'initiative du C.N.A., à distribuer des tracts, à organiser des grèves, ou à faire tout ce qu'exige une campagne de protestation. On les appelle volontaires parce qu'ils ont accepté de s'exposer aux peines d'emprisonnement et de fouet qui sont maintenant édictées pour de telles actions ».

En 1960, les Noirs ont été écartés du vote lors d'un referendum pour l'établissement de la république, n'ont pas non plus le droit de manifester, c'est pourquoi Nelson Mandela, le C.N.A. et l'Umkonto s'insurgent. « La doctrine du C.N.A. consiste et a toujours consisté dans un nationalisme africain. Il ne s'agit pas du concept qui s'exprime dans le mot d'ordre : « les Blancs à la mer ! ». Le nationalisme africain que prône le C.N.A. consiste à défendre le droit des africains à la liberté et au plein développement sur leur propre sol. Le document politique le plus important qu'ait fondé le C.N.A. est la Charte de la liberté, qui n'est en aucune façon un manifeste pour un État socialiste. Elle appelle à une redistribution, mais non à une nationalisation de la terre ; elle prévoit la nationalisation des mines, des banques, et des grands monopoles industriels parce que ces facteurs économiques sont entre les mains de la seule minorité blanche et que sans cette mesure la domination raciale survivrait à la diffusion du pouvoir politique ».

À la suite du second procès, Mandela est condamné à la détention criminelle à perpétuité. Libéré en 1990, il deviendra Président de la République en 1994.

Une lettre de Breyten Breytenbach ouvre ce volume, elle est suivie par une longue introduction de l'éditeur sur l'apartheid et sur 50 ans de luttes depuis le début du XXe siècle, qui annoncent les grèves de 1961. Ce petit livre d'à peine plus de 100 pages est paru aux éditions de Minuit en 1985 dans la belle collection Documents. Depuis, il est régulièrement réédité sans tambours ni trompettes, et toujours disponible de nos jours. Il éclaire sur la lutte des noirs contre la ségrégation en Afrique du sud, sur la figure de Nelson Mandela et sur des atrocités Blanches qui ne cessent d'entacher l'Histoire.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 juin 2026

Pauline PEYRADE « L'âge de détruire »

 


Normandie, sur une île, une mère et sa fille Elsa, 7 ans, issues d'une famille modeste, emménagent et deviennent pour la première fois propriétaires. Duo vivant en vase clos avec la possession en étendard, Elsa finit pourtant par sympathiser avec une élève de sa classe, Issa. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, d'autant que la mère veille, étouffe sa fille, l'humilie dans une relation toxique qui l'éclabousse, devient mimétisme. « Je deviens jalouse, comme si je convoitais un objet précieux, un trésor à l'air libre. Je tiens au creux de ma main un grain de sable que j'ai peur de voir s'envoler. Je découvre d'autres amplitudes en moi, les immensités de la joie, les balbutiements du désespoir. Des images me viennent qui ne sont pas les bonnes. L'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras. Ce n'est pas ça, Issa et moi. Ce n'est pas une route qui va quelque part. C'est un champ de hautes herbes qui s'étend sur des kilomètres ».

Elsa deviendrait-elle étouffante, omniprésente envers Issa en une seule soirée comme sa mère l'est avec elle en permanence ? Issa est sentie comme une protection, un repère, un talisman, un paratonnerre contre la mère. Pourtant elle va disparaître de la vie d'Elsa. Notons ici la quasi absence de l'Homme durant le récit. Quelques figures masculines insignifiantes croisées furtivement. Pour le reste place aux femmes. Et à la grand-mère chez qui Elsa et maman vont passer Noël pour le meilleur et pour le pire. Là encore, la violence s'abat entre quatre murs, sans témoin. La grand-mère est aux portes de la mort.

Dans une seconde partie, Elsa est devenue adulte, a pris son envol, coupé le cordon ombilical, vit seule, sans fréquentation. Elle continue à voir sa mère dans une relation déséquilibrée, toxique, de dominante à dominée, de résignation, de soumission. Avant d'atteindre l'âge de déraison, l'âge de détruire...

Dans ce premier et bref roman dérangeant, Pauline Peyrade abuse du « Je » dans une autofiction toute française : jamais elle ne s'intéresse au dehors, seule la relation avec la mère, la filiation l'intéressent, c'est ce qui rend ce roman malsain, nous donnant l'impression d'être témoins obligés d'un drame familial sans qu'à aucun moment on ne trouve un repère à partager avec ce couple, on se sent prisonnier d'elles, dans le sens où le lectorat n'existe pas, puisqu'elles deux seulement évoluent dans un exténuant vase clos. Dans une écriture sèche, l'autrice se dévoile, peut-être sans pudeur, encore une particularité du roman français. Du monde extérieur, nous ne saurons rien, ne récolterons aucun indice. Pourtant, le récit se lit d'une traite, on a à la fois hâte de connaître la suite et d'en terminer pour se sentir libéré. C'est tout le paradoxe de ce roman paru en 2023 aux éditions de Minuit qui a obtenu le Goncourt du premier roman la même année, il est autant repoussant qu'addictif, et nous voilà penchant pour la catégorie « voyeurs ». L'inceste n'est pas loin, il est d'ailleurs brièvement décrit. Il y a bien sûr du Marguerite Duras dans cette exposition de mère à fille, du Simenon dans la trame. Depuis, Pauline Peyrade a sorti « Les habitantes », toujours chez Minuit, je ne serais pas étonné de le tenter, et accessoirement de vous en reparler.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 28 décembre 2025

Coups de cœur Des Livres Rances 2025

 


Si je devais tirer un bilan de mon année lectorale, je dirais qu’elle fut encore très chargée, très active, même si la fin d’année m’a vu prendre un peu de distance, ce qui ne s’est pas trop fait sentir sur le blog puisque j’avais de nombreuses chroniques d’avance dans mon réservoir. Pour le nombre de titres lus par auteurs, c’est encore Simenon qui se détache (mais attention j’aurai prochainement terminé son œuvre !) avec 14 titres, suivi par Jean-Patrick Manchette (9) et Jean Meckert/Amila (7). Viennent ensuite Michèle Audin (6 titres, je vais y revenir) et Jim Harrison (5 titres). Comme à peu près chaque année, j’ai tiré (à vue !) environ 50 % de chroniques de mes lectures. Mais à l’inverse des années précédentes, je n’ai quasiment plus de titres dans mon réservoir pour entamer l’année qui vient.

L’année 2025 fut marquée par la disparition de Michèle Audin le 14 novembre, une autrice et historienne que j’admire tout particulièrement. Aussi, si deux hommages lui ont été rendus en cette fin d’année, au moins un autre devrait suivre dans quelques semaines/mois (teaser : lecture en cours).

Pour  équilibrer, une très bonne nouvelle : la naissance d’un nouveau blog littéraire tenu par un ami belge de longue date, vous ne devriez pas vous ennuyer, en voici le lien :

https://livreheuredemots.blogspot.com/

Longue vie à lui !

Vous aurez peut-être remarqué que j’ai lu avec plus de constance des polars et romans noirs. Un besoin peut-être, de m’immerger dans des lectures plus sociales, plus politiques aussi, de m’interroger différemment, à moins que ce soit pour bénéficier de plus de moments de détente lors de mes soirées, à peu près toutes consacrées à la lecture. Mais dans l’absolu, mes lectures furent toujours aussi variées : romans, essais, documentaires, poésie, théâtre, des nouveautés comme des classiques, des rééditions et beaucoup d’international. Même la bande dessinée s’est fait une petite place. Mes coups de cœur ne sont que des livres (ré) édités en 2025, ils sont eux aussi variés dans leur format comme leur contenu et leur provenance.

Pour finir, merci aux maisons d’édition qui continuent à me faire confiance, à me soutenir après toutes ces années, vous me donnez de la richesse comme vous n’en avez pas idée !

Le présent palmarès s’effectue comme chaque année par ordre chronologique des dates de diffusion, il est riche de 14 titres plus un bonus hommage. Et d’ores et déjà rendez-vous en 2026 !

*** Coups de cœur 2025 ***

Jean Echenoz "Bristol", éditions de Minuit

 


Jim Harrison "Métamorphoses", éditions Gallimard

 


Anna Milani "Cantique du lac", Cheyne éditeur

 


Véronique Willmann Rulleau "Des aiguilles plein la bouche", éditions Signes et Balises

 


Olga Chiliaeva "28 jours", éditions Sampizdat

 


Sofi Oksanen "Purge, version théâtrale initiale", éditions L'espace d'un Instant

 


Vladimir Zazoubrine "Le tchékiste", réédition, éditions Christian Bourgois

 


Maria Fagyas "La cinquième femme", collection Série Noire

 


Guido Cavani "Zebio Cotal" éditions du Sonneur

 

Sylvère Petit "En attendant les vautours", collection Mondes Sauvages

 


Nassia Dyonissiou "La mer au creux de ses mains", éditions Cambourakis

 


Peter May "Loch noir", éditions du Rouergue

 


Maxime Ossipov "Luxemburg", éditions Verdier

 


Dan O'Brien "Adieu, Dakota", éditions Au Diable vauvert

 


Et ce bonus en forme d’hommage :

Michèle Audin "La maison hantée", éditions de Minuit

 

Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN, il me ressemble tellement ! Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

mercredi 12 novembre 2025

Revue Critique « Frontières du noir »

 


Pour son numéro de l’été 2025, la revue d’analyse littéraire des éditions de Minuit, oscillant entre mensuel et bimestriel, propose à sa façon de célébrer les 80 ans de la Série Noire de chez Gallimard (dont les éditions de Minuit font partie depuis 2023). Le numéro 937-938 balaie l’univers du noir, pas seulement littéraire par ailleurs, et il est toujours très pointu dans ses propos.

Entrée en matière pour le moins originale et surnaturelle avec un texte de Geoffrey O’Brien s’attardant sur le roman « The search of Briday Murphy » de Morey Bernstein de 1956, où il est question d’hypnose, la pensée s’ouvrant sur le cinéma. Marc Cerisuelo analyse quatre films de François Truffaut : « La mariée était en noir », « Baisers volés », « La sirène du Mississipi » (avec un seul P, l’auteur insiste à juste titre) et « Domicile conjugal », approche sur la technique comme sur le rapport à d’autres cinéastes.

Caroline Reitz revient sur le roman « Eileen » de Ottessa Moshfegh (2015) ou une femme prend la parole 50 ans après sa jeunesse. Est mis en parallèle le roman « Ma sœur, serial killeuse » de Oyinkan Braithwaite (2019, Nigeria), deux roman qui abordent entre autres la sororité et le féminisme, et ne sont pas sans rappeler le film « Thelma et Louise » de Ridley Scott (1991).

C’est la série BD « 100 bullets » du scénariste Brian Azzarello et du dessinateur Eduardo Risso qui est à l’honneur dans le texte de Denis Mellier avant que Thibaut Bruttin se penche sur l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et Jean Vautrin et leur rapport au cinéma, notamment aux deux monstres sacrés Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Dans un style fort similaire du reste de son œuvre, Pierre Bayard discourt sur la paranoïa dans le cinéma dans un entretien donné à Marc Cerisuelo et Benoît Tadié, par ailleurs traducteur d’une partie des textes en anglais de la présente revue.

Comme dans son indispensable livre « Le roman noir, une histoire française », Natacha Levet trace un historique passionnant du roman noir à la sauce francophone et, contrairement à son livre, elle n’omet pas de mentionner les auteurs « noirs » de Minuit que sont entre autres Jean Echenoz, Christian Gailly, Tanguy Viel et autre Yves Ravey. Boris Dralyuk propose une approche originale du noir avec trois poètes étatsuniens : Kenneth Fearing, Alfred Hayes et Weldon Kees, une poésie du noir dont de larges extraits accompagnent le propos.

Pierre Berthomieu nous entretient de l’œuvre cinématographique de Michael Curtiz et plus précisément de son adaptation en 1945 du roman « Mildred Pierce » de James M. Cain (1941).

Caroline Julliot dresse les contours du Nestor Burma de Léo Malet et revient sur la carrière de ce pionnier du roman noir. Dans un texte sur l’opposition entre police et détective, Thierry Hoquet place trois films en parallèle : « Meurtres mystérieux à Manhattan » de Woody Allen, « Assurance sur la mort » de Billy Wilder et la série « Only murders in the buildings » de Steve Martin et John Hoffman. En silhouette apparaît le crime d’une proche de la famille de l’auteur de l’article, ensuite hanté par la lecture de polars classiques.

La directrice de la Série Noire Stéfanie Delestré répond pertinemment aux questions de Marc Cerisuelo et Benoît Tadié sur l’itinéraire de la célèbre collection de chez Gallimard. Et comme toujours avec l’interviewée, on en apprend beaucoup !

Gérald Peloux s’intéresse quant à lui à certains titres de romans noirs japonais déviants dans la littérature de l’entre-deux guerre, tandis que Jean-Pierre Naugrette met la lumière sur la place prépondérante de la couleur noire et l’errance dans l’œuvre de Charles Dickens, la pensée s’amplifiant bien vite vers les évocations de la ville de Londres dans la littérature classique.

Vincent Platini ressuscite l’œuvre en partie oubliée de Francis Carco, insistant sur la bohème de l’écrivain, sa fréquentation des bas-fonds qu’il retranscrit à la perfection dans ses romans agrémentés de langage populaire, d’argot parisien typique, les figures des prostituées gouailleuses. Platini revient aussi sur les rapports entretenus entre Carco et le monde la peinture.

Le dernier article signé Andrew Pepper fait la part belle à l’après Jean-Patrick Manchette, au polar de l’après mai 68, c’est-à-dire au roman noir, au polar sociétal en direct en temps de crise surtout aux Etats-Unis, avec un constat sans solution. L’article s’étend toutefois vers le polar féministe d’Amérique latine, de quoi inspirer des lectures.

« Frontière du noir » est un recueil de textes traitant le « Noir » de manière ample et variée, touchant à la fois littérature et cinéma pour rendre le tout plus pertinent, moins réducteur. Si quelques interventions peuvent paraître ardues, d’autres s’adressent à toute la population, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on parle de roman noir. Recueil dans lequel il se pourrait fort que vous annotiez quelques petites références à exploiter ultérieurement. Et puis les éditions de Minuit restent une valeur sûre (même si c’est esthétiquement curieux de voir soudain apparaître une couv’ noire dans ma bibliothèque personnelle des livres de chez Minuit)…

Ainsi se termine mon cycle consacré aux 80 ans de la Série Noire, à moins que... J’espère que vous y aurez trouvé des lectures intéressantes. J’ai tenté de varier les articles, les époques, les auteurs, j’espère ne pas avoir trop échoué. Bien sûr, je reviendrai ultérieurement sur des titres de la Série Noire, mais de manière moins solennelle, plus ponctuellement.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 24 septembre 2025

Laurent MAUVIGNIER « La maison vide »

 


Le nouveau roman de Laurent Mauvignier, fort de 743 pages, est l’occasion rêvée de m’immiscer une fois de plus dans le challenge « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, dont le principe est de chroniquer un livre d’au moins 500 pages au rythme des saisons. Voici donc (déjà) l’automne.

Laurent Mauvignier est peut-être mon auteur français contemporain préféré. Partant de ce constat, et aussi saugrenu ou contradictoire que cela puisse paraître, je serai moins élogieux, en tout cas plus mesuré que bon nombre de critiques que j’ai eu sous les yeux depuis la parution de ce nouveau roman, toutes pour le moins dithyrambiques.

En prenant sa propre famille comme cadre, Laurent Mauvignier se livre en disséquant, en exhumant et bien sûr et surtout en imaginant ce que fut la vie et les relations des générations passées, depuis le XIXe siècle. Étonnement tout d’abord quant au style : l’auteur se fait Balzacien, réécrit un roman du XIXe siècle y compris par le ton donné, si loin de son écriture, de son univers habituels.

Dans ce qu’il nomme une « catastrophe familiale », Laurent Mauvignier place d’abord en exergue une question primordiale à partir d’une de ses figures du XXe siècle : sa grand-mère Marguerite effacée tout bonnement du tableau de l’histoire familiale. Pourquoi ? Pour obtenir la réponse, il lui faut remonter le temps, jusqu’à sa mère à elle, Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Marie-Ernestine est née religieusement, a connu le couvent où elle a appris le piano grâce à un homme. Elle a découvert un art inconnu de sa classe sociale. Marie-Ernestine grandit, jusqu’à son mariage forcé par son père. Ce sera Jules. Et là le style unique de Mauvignier entre en scène, quittant l’ambiance surannée du roman du XIXe siècle. Mauvignier redevient lui-même.

Cependant, tout n’est pas si fluide. Je pense à la nuit de noces de Marie-Ernestine, exagérément, démesurément étirée, avec ses grandes phrases qui finissent parfois par se mordre la queue, tandis que le bon Jules se met à titiller le goulot un peu trop avidement. De cette union naît la « fameuse » Marguerite, en 1913, possiblement d’un viol exercé par Jules, alors que la première guerre mondiale vient montrer ses baïonnettes. « Marie-Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa proie, elle pense qu’en effet le bébé lui ressemble, à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer ». Celle de Jules se terminera pourtant bien vite puisqu’il mourra en 1916 sur le front. Cependant, son visage, sa silhouette posent pour l’éternité grâce à une statue le représentant sur le monument aux morts du village.

« La maison vide » est une chronique rurale s’étalant sur plusieurs générations, elle est ambitieuse, mais Mauvignier est peut-être tombé en partie dans le panneau de l’autofiction historique, pullulant actuellement chez nombre d’auteurs français (certes depuis pas mal d’années, mais le moins que l’on puisse dire est que ça ne s’arrange pas, chacun parlant de soi, des ancêtres et des héros ou antihéros de sa propre famille, avec parfois une impudeur frisant l’indécence, en des récits nombrilistes qui oublient tout simplement de s’ouvrir au monde, fin de la parenthèse). Il semble parfois empêtré entre données réelles personnelles et universelles. Exemple : de la tentative de suicide d'une aïeule puis du suicide de son père en 1983, l’auteur envisage, certes furtivement, une sorte d’hérédité dans ce geste, imaginant une potentialité, sans doute inconsciente, du suicide dans sa globalité comme un atavisme, voire une malédiction contre laquelle on ne peut lutter.

Plus c’est long plus c’est bon, à voir… Si « Histoires de la nuit », son roman précédent, flirtait allègrement avec le chef d’œuvre malgré ses 635 pages passant comme une averse glaciale, « La maison vide » souffre cruellement de longueurs, en tout cas pour tout admirateur de Mauvignier et dans sa première moitié. L’édifice entrepris pourrait être une compression de « La comédie humaine » de Balzac doublée de la saga des Rougon-Macquart de Zola pour le sujet de l’hérédité. Le résultat pourrait être à son tour un chef d’oeuvre. Pourtant, il manque ce je-ne-sais-quoi, ou plutôt il y a ce trop-plein de je-ne-sais-quoi, d’introspection à rebours, presque d’uchronie sous-jacente. Mais revenons à notre généalogie.

Marguerite, la fille (qui deviendra la grand-mère de Mauvignier), s’éprend de son père par-delà la mort, l’occasion pour l’auteur de nous rappeler à son immense talent, grâce à des images puissantes sur les gueules cassées, ces morts toujours en vie. Marguerite ne va pas tarder à rencontrer l’âme sœur, mais là encore le tragique s’installe à table, une gangrène semblant bouffer tout ce qu’il reste de sain dans la famille.

La clé du roman est sans doute dans ces quelques mots : « C’est parce que je ne sais rien ou presque de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence ».

« La maison vide » est une fresque, celle d’une famille de campagne, comme tant d’autres, dans le feu des deux guerres mondiales, entre déchirures, secrets, honte et affrontements. Deux guerres qui dévastent les liens (comme dans de nombreuses familles, parfois lors d’autres guerres), qui créent l’animosité, la haine. En 83 chapitres d’étalant sur une cinquantaine d’années et un épilogue resserré, Laurent Mauvignier, par ses longues phrases noueuses, se fait le rapporteur du destin d’une famille, la sienne. Si le tout paraît parfois un brin indigeste par l’action qui stagne voire s’assoupit malgré la foultitude de détails, l’épilogue en partie axé sur l’épuration permet une très belle sortie pour un roman qui ne restera pourtant pas le meilleur de l’auteur, dont pourtant la quasi intégralité de l’œuvre est à découvrir urgemment. Il vient de paraître aux éditions de Minuit. Il montre peut-être l’essoufflement du sujet de l’autofiction historique dans le paysage littéraire français. Une nouvelle page est à écrire, les sujets ne manquent pas.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)



mercredi 16 juillet 2025

Marie NDIAYE « Rosie Carpe »

 


Née Rose-Marie, Rosie Carpe est une femme qui malgré son jeune âge a déjà vécu maintes vicissitudes. Elle et son fils Titi (Etienne), 6 ans, vont rejoindre en Guadeloupe Lazare, frère aîné de Rosie, après 5 ans de silence. Immédiatement un mystère à propos du passé de la famille Carpe se crée. Rosie est alors enceinte d’un second enfant et ses parents vivent eux aussi désormais en Guadeloupe.

Les souvenirs surgissent et prennent vite une place prépondérante dans le récit : enfance à Brive-la-Gaillarde, déménagement à Paris, juste pour Rosie et son frère, les parents ne les rejoindront que bien plus tard sans toutefois nouer de liens cordiaux avec leur fille qui sombre dans l’alcool et l’apathie, dans le stupre et les sex-tapes.

Rosie revoit donc son frère Lazare en Guadeloupe après de nombreuses péripéties. Il n’est plus le même homme, ayant entreprit un commerce nébuleux avec son ami Abel. Elle fait connaissance avec Lagrand, un noir dont la mère est internée. C’est lui qui incarne à lui seul tout le peuple de Guadeloupe. C’est aussi lui qui s’occupe d’un Titi à l’abandon, notamment lorsque ce dernier tombe malade, tandis que les parents de Rosie semblent désormais mener grande vie, se détournant toujours plus de leurs deux enfants. C’est par le prisme de Lagrand que l’histoire nous est lentement dévoilée, alors que les rebondissements se succèdent en cascades sur fond de racisme « ordinaire » (comme si le racisme pouvait être ordinaire).

« Rosie Carpe » est un roman dérangeant, particulièrement poisseux et malséant, sans doute par le fait que les personnages, hormis Lagrand, sont antipathiques, refermés comme des huîtres, taiseux et/ou manipulateurs. L’écriture froide et distanciée de Marie Ndiaye colle parfaitement à son sujet, grave voire désespéré. Car aucun espoir ne paraît vouloir émerger des protagonistes, écrasés par leur propre existence, ayant en partie cessé de lutter, alors qu’un meurtre se déroule sous les yeux de certains d’entre eux.

Tout semble effrayant dans ce roman paru en 2001 aux éditions de Minuit. Le style de l’autrice, littéraire aux phrases longues et idées imbriquées, contribue à mettre le lectorat mal à l’aise. Rien ne vient sauver ce tableau de quasi naufragés dans un scénario laissant entrevoir une embellie avant de revenir subitement au même point, le tout rythmé par la perversité de personnages se mentant à eux-mêmes. Et la réminiscence de la couleur jaune, celle de la maison de Brive, couleur pourtant si chaude, ne permet aucun souffle salvateur, tout est pourri dans cet environnement familial vicié.

« Rosie Carpe » est un roman de la fuite puis de la non rencontre, de l’abandon à soi-même comme aux autres, c’est aussi une analyse profonde et sombre des relations familiales perverties, de l’échec cuisant de la notion même de famille. Seul ce Lagrand tire son épingle du jeu, il pourrait bien être le seul humain, en tout cas le seul humaniste du récit. Le décor est la Guadeloupe, touchée par la misère, les trafics en tous genres ainsi que le racisme ambiant. La chute, soignée, laisse pourtant entrevoir une lueur d’espoir, mais Marie Ndiaye préfère clore son sujet avant cette éventualité. Roman de la désolation à lire en apnée pour des nuits agitées, il ne se laisse pas apprivoiser facilement tant il sent la bile et possède un persistant goût de nausée. Mais l’expérience, quoiqu’un brin traumatisante, vaut largement le détour. 340 pages à lire lorsqu’on se sent suffisamment armé psychologiquement pour l’affronter par la face nord, la plus froide.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 19 janvier 2025

Michèle AUDIN « La maison hantée »

 


En 1992, Delphine Maugein, sorte de double de l’autrice, est mutée à la Bibliothèque animale des sciences de Strasbourg. C’est dans cette ville qu’elle achète un appartement situé rue Dunat-Diehr où elle fait la connaissance posthume de Emma, concierge de l’immeuble dans les années 1930 et évacuée en 1939. Delphine s’intéresse immédiatement au destin de cette inconnue, et c’est par elle qu’elle va faire remonter les souvenirs de toute une ville, toute une région, de l’aube de la seconde guerre mondiale à la libération et même après.

Michèle Audin nous plonge, documents à l’appui, au cœur d’une région dans une période historique hallucinante. Car l’Alsace et la Moselle n’ont pas connu la seconde guerre mondiale comme le reste du pays. Elles furent par ailleurs allemandes entre 1871 et 1918, donc selon leurs âges, les habitants y ont appris le français ou l’allemand. Pour Emma, c’est la mobilisation de son mari Fabien, mobilisé au sein de l’armée française en 1939, alors qu’elle et une partie de sa famille sont évacuées à Périgueux avant que leur département, comme deux autres, ne repasse sous bannière allemande.

Michèle Audin, jonglant entre chapitres sur Emma comme représentante de l’Alsace-Moselle d’alors, et la propre destinée de Delphine, fait résonner l’itinéraire de toute une population en des temps troublés. Les évacués, mais aussi les « maintenus » (ceux qui sont restés sur place malgré l’occupation puis l’annexion), les « rentrés » (les évacués revenus après l’annexion). L’Histoire est parfois peu banale, c’est le cas pour les départements français jouxtant l’Allemagne hitlérienne. Et ces lois, nouvelles, comme l’interdiction de parler français à l’école, ou ces rues rebaptisées à l’allemande, tandis qu’entre en fonction le premier camp d’extermination de la région, le Struthof, inauguré en 1941.

Michèle Audin n’oublie pas les « malgré-nous », ces soldats partis rejoindre l’armée allemande pour combattre contre ce qui fut leur pays quelque temps auparavant (à ce propos elle nous apprend l’existence des « malgré-elles » dont on ne parle jamais), et cet autodafé public en décembre 1940, supprimant en une étincelle des milliers de livres sélectionnés car jugés indignes ou dangereux. En effet, « Il faut des livres allemands dans les librairies alsaciennes ; il ne peut y avoir deux cultures dans une librairie. Il fallait donc se débarrasser des livres français. Même traduits en allemand. La collecte a commencé le 15 décembre 1940. Atlas, romans, propagande, journaux illustrés… ».

L’Alsace s’est en partie nazifiée, même les esprits sont tournés désormais du côté du Reich, la presse, comme une partie de la population, s’emballe, dithyrambise, notamment lors de la célèbre bataille de Stalingrad : « Attaqués par les bolchéviques, les Allemands défendent Stalingrad » ou encore après la défaite nazie à l’issue de la même bataille « L’héroïque résistance des forces européennes à Stalingrad a pris fin ». Les repères sont inversés, tout comme le mode de pensée et les valeurs.

Comme souvent avec Michèle Audin, le livre est abondamment documenté et chiffré, truffé d’anecdotes oubliées ou saugrenues, comme ici les étranges voyages des vitraux de la cathédrale de Strasbourg. Elle n’oublie pas les peuples alsaciens et mosellans, rappelle que leurs jeunes furent incorporés dans l’armée allemande, certains participant même à l’incendie du village d’Oradour-sur-Glane, où d’ailleurs furent froidement assassinés… des alsaciens ! Une partie de l’Histoire peu aisée à raconter, tellement elle paraît hors sol, loin de tout rationalisme. Mais Michèle Audin s’y emploie et y parvient avec une grande dextérité par le truchement de la fiction, et la force maîtresse de ce récit, en prenant comme point d’appui un immeuble strasbourgeois. Pourtant il est difficile d’accoler à « La maison hantée » le simple format « Roman » tant il bouillonne de l’Histoire du XXe siècle, qu’elle soit française ou allemande, le tout dans un espace géographique resserré, où se sont joués des enjeux que l’on pourrait qualifier de délirants.

Comme une partie de l’« écurie » de la collection Arbalète de chez Gallimard, Michèle Audin vient de rejoindre les prestigieuses éditions de Minuit, pour notre plus grand bonheur, ce livre qui vient de paraître en est issu. J’en profite pour vous glisser à l’oreille que l’autrice tient ce qui est peut-être le plus riche blog consacré à la Commune de Paris dont elle est une spécialiste de longue date, et ceci n’a pas de prix, ne sera jamais négociable.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 janvier 2025

Jean ECHENOZ « Bristol »

 


Après son précédent roman de 2020, « Vie de Gérard Fulmard », Jean Echenoz introduit à nouveau dans son titre le patronyme du personnage qu’il va nous faire suivre. Cette fois il s’agit de « Bristol », Robert Bristol, réalisateur insignifiant préparant une adaptation cinématographique du roman « Nos cœurs au purgatoire » de Marjorie des Marais, et témoin impuissant d’une défenestration. En effet, un corps nu tombe tout près de ses pieds dans une rue de Paris.

Bristol rencontre Marjorie des Marais, qui lui soumet d’autorité, moyennant une généreuse aide au financement du film, une certaine céleste Oppen dans le rôle principal, ce qui ne le ravit pas. Le tournage du film doit démarrer, il aura lieu dans des décors naturels similaires à ceux du livre, plus pimpants que les studios de Nevers. Cap sur l’Afrique donc. Le Bostwana plus précisément.

Là-bas, rien ne va franchement se dérouler comme prévu, d’autant qu’une armée, possiblement de miliciens, déboule de nulle part, envahissant le plateau comme le paysage. Entre temps, un éléphant est embauché sur le tournage et semble bien être le plus talentueux de toute la troupe, bien qu’il provoque un incendie de village.

Retour à Paris, le défenestré refait surface. Et c’est bien tout le piment de ce prodigieux roman. L’immeuble dans lequel vit Bristol et où l’homme a sauté, rue des Eaux, est sans cesse en mouvement, les gens passent, se croisent, s’aiment ou se détestent, alors que Céleste Oppen est portée disparue depuis le fiasco du film. Les protagonistes de cette immense farce se succèdent sans mollir, l’immeuble étant leur témoin. Un défilé incessant, même le commandant Parker, chef des miliciens africains, vient rendre une petite visite, c’est dire.

Mais chez Echenoz, tout est toujours sous contrôle. Bousculé entre scénario cinématographique, roman moderne, d’aventure, polar, biographies des principaux personnages, le maître Jean retombe toujours solidement sur ses pieds alors que le déroulé de l’histoire pouvait laisser craindre que l’auteur s’était malencontreusement éparpillé. La machinerie Echenozienne est parfaitement huilée, dans une richesse de vocabulaire frisant l’obsession. Chaque phrase est bâtie à la manière d’un bâtiment antisismique. En 200 pages, Echenoz s’ingénie une fois de plus à plastiquer outrageusement et méthodiquement les codes du roman, tout en multipliant les aphorismes décalés (« Il faut d’abord se reposer d’avoir dormi »).

Virtuose de la plume, Echenoz fait en sorte que son roman ne soit pas résumable, ses personnages, ses décors comme ses séquences sont innombrables, les scènes burlesques abondantes. Echenoz aime à surenchérir toujours un peu plus, jusqu’à cette scène où un parachutiste atterrit sur le dos de l’éléphant du tournage. Bref, c’est immoral, mais réjouissant. L’auteur joue avec son lectorat : « Corps longiligne et thorax trapézoïdal, lèvres lascives et lunettes noires polarisantes sur nez grec, Jacky Pasternac serait assez facile à décrire mais on n’en a pas tellement envie ». Car oui, il y a un dénommé Pasternac. D’ailleurs, les clins d’œil et allusions à la littérature et au cinéma sont légion, accentuant un peu plus la parodie. La spirale infernale ne cesse d’étourdir tout en faisant monter la pression d’un cran.

Echenoz percute à nouveau son lectorat et signe peut-être ici son meilleur roman. Enfin, roman, c’est vite dit, appelons-le plutôt « aroman » tant il est une suppression des repères, une abolition du déjà vu, une privation sensorielle où les humains semblent écrasés par le poids du rôle d’un immeuble. Bref, il faut avoir lu Echenoz pour se plonger sans restriction dans l’univers unique et millimétré de son œuvre. Ce « Bristol » vient tout juste de paraître chez Minuit (comme tous les romans de l’auteur), il laisse sans voix. Et sans mots. Alors autant emprunter ceux de Jean Echenoz pour qualifier Robert Bristol : « Là, le Lavomatic jouxte un imposant immeuble qui était, dans le temps, un grand et beau cinéma populaire avant qu’on le transforme en magasin de surgelés – Bristol se demande encore, pas très longtemps non plus, si ce ne serait pas une métaphore de sa vie ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 29 décembre 2024

Coups de cœur Des Livres Rances 2024

 


Cette année m’a paru assez singulière dans mon activité lectorale. En effet, je suis beaucoup revenu sur des auteurs déjà lus et relus, la plupart ayant déjà quitté ce vieux monde fou. J’ai parfois évolué par cycles d’auteurs ou de thèmes, peut-être jusqu’à l’obsession. C’est ainsi que j’ai pu lire tout au long de l’année 17 romans de Jean Meckert (dont je suis ponctuellement revenu ici par le biais de chroniques), auteur qui restera en ce qui me concerne comme celui de l’année 2024 bien que décédé en 1995. J’ai, bien entendu et comme chaque année, poursuivi mon exploration de l’œuvre de Georges Simenon, une quinzaine de titres à mon actif cette fois-ci. J’ai comblé mon retard sur la série policière de Craig Johnson mettant en scène le shérif Walt Longmire, et seul le volume paru cette année me reste à découvrir.

Maxime Gorki fut lui aussi copieusement représenté (5 lectures) ainsi que Rick Bass (même bilan), tandis que le centenaire de la mort de Franz Kafka battait son plein (4 lectures). Rien de bien neuf me direz-vous à juste titre ! Mais justement, 2024 fut aussi l’année où j’ai reçu le plus de « matériel promotionnel » (que cette expression est laide !), environ 35 titres, soit plus de deux par mois, ce qui est à la fois énorme et inespéré (je rappelle que je suis toujours seul dans la vie du blog). J’en profite pour remercier chaleureusement les éditrices et éditeurs, autrices et auteurs qui, par leur confiance (souvent renouvelée), font que ce blog existe toujours après ses près de huit ans d’existence. Merci du fond du cœur !

Déception en poursuivant la série polar de James Crumley et son détective Milodragovitch. Une fois passée la bonne surprise sur l’ambiance et le style, ce désagréable sentiment de lire à chaque fois le même bouquin, et cette grande difficulté pour clore une série de pourtant seulement 4 titres. C’est ce qui m’a fait renoncer à terminer la mini-série sur son autre détective C.W. Sughrue, composée pourtant elle aussi de 4 titres. Décrochage sans remords peu avant la ligne d’arrivée avec 3 titres lus (dont un, particulièrement décevant, mettant en scène ses deux détectives et présent en doublon sur les deux séries en troisième tome pour chacune).

Ma participation au challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » fut totale et j’ai pu présenter au moins un titre par thème, ce dont je me réjouis. Mes amitiés à Moka et Fanny, merci pour votre travail acharné. La vraie nouveauté de l’année fut ma participation au challenge annuel (un thème spécifique à développer sur toute une année civile) du blog Book’ing sur le thème « Monde ouvrier et mondes du travail » pour lequel j’ai présenté 9 titres, en attendant le sujet de 2025 ! Merci à Ingrid.

Encore une centaine de chroniques ajoutées cette année, c’est beaucoup, j’en suis conscient, mais peut-être suis-je en somme une sorte de Stakhanoviste du clavier ? Le mois de décembre a vu se succéder les chroniques à un rythme plus soutenu. La raison en est simple : j’avais trop de billets en attente dans le « réservoir » de mon ordinateur (travaillant parfois des week-ends entiers sur leur rédaction) et je fus tout simplement submergé par mon propre flux. Aussi décidai-je en accord avec moi-même et après délibération d’augmenter la régularité des chroniques, passant de deux (depuis maintenant plusieurs mois) à trois par semaine sur une période ponctuelle, s’étendant en l’occurrence sur un mois. Je ne ferai aucun pronostic pour l’année 2025, ayant échoué à ce jeu lors des années précédentes. Mais dans mon for intérieur, je souhaiterais une fois de plus ralentir le rythme, mais rien n’est moins sûr, étant donné la fréquence des chroniques depuis août 2017, date de création du blog. Plus de 830 ont été mises en ligne à ce jour, c’est dire l’ampleur du labeur !

Quoi qu’il en soit, et c’est ce que vous attendez depuis le début de ce médiocre article rébarbatif, voici venir le temps, non pas des rires et des chants, mais du bilan Coups de cœur de livres parus en 2024, toujours par ordre d’apparition sur le blog, avec à nouveau et comme l’an passé 13 élus, toujours dans un souci d’équité (aucun éditeur ni auteur n’est représenté deux fois) et de variété, avec du roman, du théâtre, de la poésie, de la nouvelle, du documentaire. Merci pour votre fidélité, votre enthousiasme, votre intérêt, sans vous Des Livres Rances n’existerait pas.

*** Coups de cœur 2024 ***

Jean Meckert "Théâtre en trois volumes" éditions Joseph K.

 


Jacques Josse " Trop épris de solitude" éditions Le Réalgar

 


Charlotte Delbo "Prière aux vivants pour leur pardonner d'être vivants et autres poèmes" éditions de Minuit

 


Esther Bol "Crime #AlwaysArmUkraine" éditions L'espace d'un Instant

 


Rika Benveniste "Louna" éditions Signes et Balises

 


Eve S. Philomène "Comme une fougère" éditions Le Ver à Soie

 


James Welch "L'hiver dans le sang" réédition Le Livre de poche

 


Ron Rash "Réveiller les morts" éditions Corlevour

 


Jack London "Les mains de Midas" éditions Tendance Négative

 


Geneviève Brisac "Anna Akhmatova, portrait" éditions Seghers

 


Marion Dacko & Arnaud Pocris "Les Gergoviotes, des étudiants en résistance" Presses Universitaires Blaise-Pascal

 


Charlotte Monégier "Ne t'inquiète pas des tempêtes" éditions Calmann Levy

 


Gaston Couté "La chanson d'un gâs qu'a mal tourné" éditions Wallâda (réédition)

 


Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN. Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

mercredi 6 novembre 2024

Mahmoud DARWICH « Palestine mon pays »

 


Mars 1988 en Israël, peu après le début de la première intifada palestinienne c’est, une fois n’est pas coutume, un poème qui fait les titres des journaux. « Passants parmi les paroles passagères » est signé Mahmoud Darwich (1941-2008), célèbre poète palestinien également membre du comité exécutif de l’O.L.P. (organisation pour la Libération de la Palestine) et proche de Yasser Arafat. Ce poème, traduit de l’arabe vers l’hébreu, est présenté comme un texte terroriste, antijuif. Il faut dire que la traduction n’est pas gratuite, elle est tournée de telle façon que les mots, les phrases, les idées mêmes sont corrompus. Il est fait dire aux vers de Darwich que le peuple palestinien souhaite que tous les habitants d’Israël se noient dans la mer (en fait il y est écrit : « Alors, sortez de notre terre / de notre terre ferme, de notre mer »). La traduction du poème par des journalistes israéliens le rend tout à coup quasi génocidaire pour le peuple israélien, ce que bien sûr il n’est pas.

Le sort de Darwich semble désormais scellé : attaqué de toute part, y compris par l’Etat d’Israël, il n’est plus libre de sa plume, étant dans le viseur de l’occupant, d’autant qu’il a déjà connu de fortes préoccupations et pressions politiques depuis les années 60 pour ses prises de position, ayant dû pratiquer l’exil. Quelques semaines après la parution du poème, bien qu’au Parlement israélien, le premier ministre Ytzhak Shamir lui-même l’évoque en termes crus tout en refusant de le lire, arguant qu’il ne souhaite pas le voir ultérieurement consigné dans les archives de la Knesset.

Les traductions en hébreu font dire au poème ce qu’il ne dit pas. Mieux : elles lui font dire à peu près le contraire. Ce poème est un texte de résistance contre l’occupation israélienne, l’auteur demande à l’occupant de partir, de quitter le territoire palestinien, les journalistes et l’autorité israélienne y voient un appel au meurtre, au massacre, alors que, par exemple, Mahmoud Darwich a toujours su faire la promotion de la littérature israélienne engagée.

« Passants parmi les paroles passagères » devient rapidement une affaire d’Etat. Dans ce petit livre paru dès « l’affaire » (il est d’ailleurs sous-titré « L’affaire du poème ») dans la sublime collection Documents des éditions de Minuit, la parole est donnée brièvement à son directeur d’alors, Jérôme Lindon, puis immédiatement à la cinéaste Simone Bitton qui relate précisément les événements qui ont conduit à une pareille absurdité dans un texte fort intitulé « Le poème et la matraque », où elle revient sur l’exercice de traduction du poème en hébreu qui a tout déclenché, pas vraiment innocemment. Puis sont publiées tout d’abord l’intégralité du poème condamné (où l’on voit bien que le texte n’est pas une attaque gratuite ni une déclaration de guerre, mais bien une volonté d’indépendance), ainsi qu’une lettre écrite à un ami à cette époque par son auteur, Mahmoud Darwich, dans laquelle il explique ce qu’il a bel et bien écrit, tout comme dans le texte « L’hystérie du poème » qui lui fait immédiatement suite. « Un poème de la colère » est signé Matitiahu Peled, officier de l’armée israélienne, qui donne son point de vue sur le poème, qu’il défend (alors qu’il est israélien). Un autre israélien, journaliste humaniste, Ouri Avnéri, prend position pour le poème, dénonce les pressions dans « L’arrogance de la gauche israélienne ».

Tous ces textes ont été écrits juste après la publication du poème en hébreu, pour le justifier dans sa langue originelle, l’arabe, surtout pour démontrer la manipulation invraisemblable de l’Etat d’Israël qui l’a brandi comme une arme de destruction massive, juste (je le répète) après la première intifada. Au-delà de sa documentation historique de premier plan, ce petit livre sert un discours plus universel, celui de la liberté d’écrire et de publier, contre l’arbitraire d’un régime politique qui ne devrait pas faire de l’ingérence dans la culture. Mais c’est aussi une alerte : contre la dérive journalistique doublée de l’erreur volontaire de traduction. Comme pour bien nous rappeler qu’une traduction est peut-être aussi importante que le texte qu’elle traduit, qu’elle doit être rigoureuse, que sinon elle dénature la portée du texte voire pire, car ici nous avons l’exemple parfait d’une manipulation de masse où une traduction donne un aspect guerrier qu’il n’a pas à un poème pacifiste et résistant. La traduction ne peut pas se permettre de faire n’importe quoi, elle possède une responsabilité majeure dans le sens du texte original.

Dans la lettre publiée dans ce recueil, Mahmoud Darwich écrit : « Cette campagne est-elle dirigée réellement contre ce poème ? Je ne le pense pas. Elle fait plutôt partie de la propagande officielle qui vise à contrecarrer la prise de conscience pacifiste d’un grand nombre d’intellectuels israéliens et juifs appelant à la reconnaissance d’un Etat palestinien à côté de l’Etat israélien dès le retrait des territoires occupés ».

Après l’attaque du Hamas sur le territoire israélien le 7 octobre 2023, une pluie de bombes et de massacres s’en est immédiatement suivie, l’occupation israélienne d’une extrême violence a trouvé le prétexte idéal à une riposte plongeant les terres palestiniennes en état de guerre. Les éditions de Minuit ont à leur tour riposté, à leur manière, en rééditant en novembre 2023 ce livre de 1988, comme pour montrer que l’affaire du poème est encore en train de s’écrire. Et comme pour soutenir une fois de plus la cause palestinienne, l’éditeur reprend son bâton de pèlerin en répliquant par ses publications, de manière pertinente et intelligente, prouvant que les éditions de Minuit, contrairement à ce que l’on pouvait croire après leur rachat par Gallimard le 1er janvier 2022, n’ont rien perdu de leur mordant, ne se sont pas dépolitisées. Ce « Palestine mon pays » le démontre de manière magistrale.

« La propagande israélienne a-t-elle besoin d’un poème comme « Passants parmi des paroles étrangères » pour tester ses facultés exceptionnelles à la falsification des faits et au déni de l’autre ? Pourquoi voit-elle dans la mer, qui est le lieu de notre exode, un cimetière de juifs ? Qui a jeté l’autre dehors ? Qui de nous a spolié l’autre ? » (Mahmoud Darwich, 22 mars 1988).

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)