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dimanche 28 décembre 2025

Coups de cœur Des Livres Rances 2025

 


Si je devais tirer un bilan de mon année lectorale, je dirais qu’elle fut encore très chargée, très active, même si la fin d’année m’a vu prendre un peu de distance, ce qui ne s’est pas trop fait sentir sur le blog puisque j’avais de nombreuses chroniques d’avance dans mon réservoir. Pour le nombre de titres lus par auteurs, c’est encore Simenon qui se détache (mais attention j’aurai prochainement terminé son œuvre !) avec 14 titres, suivi par Jean-Patrick Manchette (9) et Jean Meckert/Amila (7). Viennent ensuite Michèle Audin (6 titres, je vais y revenir) et Jim Harrison (5 titres). Comme à peu près chaque année, j’ai tiré (à vue !) environ 50 % de chroniques de mes lectures. Mais à l’inverse des années précédentes, je n’ai quasiment plus de titres dans mon réservoir pour entamer l’année qui vient.

L’année 2025 fut marquée par la disparition de Michèle Audin le 14 novembre, une autrice et historienne que j’admire tout particulièrement. Aussi, si deux hommages lui ont été rendus en cette fin d’année, au moins un autre devrait suivre dans quelques semaines/mois (teaser : lecture en cours).

Pour  équilibrer, une très bonne nouvelle : la naissance d’un nouveau blog littéraire tenu par un ami belge de longue date, vous ne devriez pas vous ennuyer, en voici le lien :

https://livreheuredemots.blogspot.com/

Longue vie à lui !

Vous aurez peut-être remarqué que j’ai lu avec plus de constance des polars et romans noirs. Un besoin peut-être, de m’immerger dans des lectures plus sociales, plus politiques aussi, de m’interroger différemment, à moins que ce soit pour bénéficier de plus de moments de détente lors de mes soirées, à peu près toutes consacrées à la lecture. Mais dans l’absolu, mes lectures furent toujours aussi variées : romans, essais, documentaires, poésie, théâtre, des nouveautés comme des classiques, des rééditions et beaucoup d’international. Même la bande dessinée s’est fait une petite place. Mes coups de cœur ne sont que des livres (ré) édités en 2025, ils sont eux aussi variés dans leur format comme leur contenu et leur provenance.

Pour finir, merci aux maisons d’édition qui continuent à me faire confiance, à me soutenir après toutes ces années, vous me donnez de la richesse comme vous n’en avez pas idée !

Le présent palmarès s’effectue comme chaque année par ordre chronologique des dates de diffusion, il est riche de 14 titres plus un bonus hommage. Et d’ores et déjà rendez-vous en 2026 !

*** Coups de cœur 2025 ***

Jean Echenoz "Bristol", éditions de Minuit

 


Jim Harrison "Métamorphoses", éditions Gallimard

 


Anna Milani "Cantique du lac", Cheyne éditeur

 


Véronique Willmann Rulleau "Des aiguilles plein la bouche", éditions Signes et Balises

 


Olga Chiliaeva "28 jours", éditions Sampizdat

 


Sofi Oksanen "Purge, version théâtrale initiale", éditions L'espace d'un Instant

 


Vladimir Zazoubrine "Le tchékiste", réédition, éditions Christian Bourgois

 


Maria Fagyas "La cinquième femme", collection Série Noire

 


Guido Cavani "Zebio Cotal" éditions du Sonneur

 

Sylvère Petit "En attendant les vautours", collection Mondes Sauvages

 


Nassia Dyonissiou "La mer au creux de ses mains", éditions Cambourakis

 


Peter May "Loch noir", éditions du Rouergue

 


Maxime Ossipov "Luxemburg", éditions Verdier

 


Dan O'Brien "Adieu, Dakota", éditions Au Diable vauvert

 


Et ce bonus en forme d’hommage :

Michèle Audin "La maison hantée", éditions de Minuit

 

Le dessin illustrant ce palmarès vous est une fois de plus offert par LN, il me ressemble tellement ! Un immense merci à elle !

 (Warren Bismuth)

mercredi 24 décembre 2025

Natalka VOROJBYT « Couloirs humanitaires »

 


Dans une file d’attente, quatre réfugiées patientent à la frontière ukrainienne pour se rendre en Europe juste après le début de l’invasion russe en Ukraine. Elles fuient la guerre. Parmi elles, une actrice ayant joué pour la télévision russe, notamment dans une série sur le FSB (l’ancien KGB). Elle a aussi interprété Olena Teliha à l’écran, poétesse ukrainienne antisémite et collabo, exécutée par la gestapo en 1942. L’actrice est immédiatement prise en grippe. Mais la magie de la fiction fait qu’elle semble posséder plusieurs vies.

Au fur et à mesure, la file d’attente évolue, elle change de nom à chaque tableau. Nous faisons plus ample connaissance avec les autres réfugiées : l’amatrice de chats qui trimballe deux chatons endormis dans son sac, la femme au foyer, la manucure. Chacune porte son malheur avec elle. L’amatrice de chats suit quasi en direct l’évolution de la guerre qui ne dit pas son nom, fait part des exactions de l’armée russe à ses comparses, des viols, des saccages, des pillages, des premières exécutions.

Du côté de l’ouest, un silence pudique, « comme si elles violentaient notre ville avec leur malheur », alors que Kyïv (Kiev) croule sous les bombes. Ces réfugiées ne sont pas les bienvenues, l’Europe hésite à prendre part, à aider, ne veut peut-être pas trop blesser la Russie. En attendant, les populations souffrent.

Heureusement il y a l’humour de l’ukrainienne Natalka Vorojbyt (dont je vous ai déjà présentés deux ouvrages) qui transforme ce champ de ruines en une joyeuse confusion où il est parfois difficile de retrouver ses petits. Qu’importe, ses personnages vivent, respirent, mieux, rient, quelquefois aux dépends des autres, des scènes deviennent burlesques, indécentes malgré les velléités d’en finir pour une partie de la population.

« Pourquoi attendre qu’on vous tue ? Il faut fuir ! Il ne reste de la République d’Ukraine que le chœur de Kochytz. C’est l’unique chose ukrainienne que l’Europe a soutenue : votre musique. Partez et rejoignez le chœur. Vous pourrez travailler et préserver l’Ukraine pour les générations à venir. Ce sera comme une mission, et ce sera sans doute mieux que de mourir bêtement ici ! ». Mais le mal du pays pourrait bien rapidement se faire sentir pour ces exilées…

Notons ici la brève préface du célèbre romancier ukrainien Andreï Kourkov qui évoque la notoriété de Natalka Vorojbyt en Ukraine. Le texte de 2023 est traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn et vient de paraître aux éditions l’espace d’un Instant. Ajoutons pour terminer que « Couloirs humanitaires » se dit « Couloirs verts » en Ukrainien.

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(Warren Bismuth)

dimanche 21 décembre 2025

Michèle AUDIN « Oublier Clémence »

 


« Clémence Janet est née le 2 septembre 1879 à Tournus (Saône-et-Loire). Sa mère était couturière et son père tailleur de pierres. Elle était ouvrière en soie. Elle s’est mariée le 27 février 1897 à Lyon (5e arrondissement) et a donné naissance à deux enfants, Antoine (29 août 1897-14 septembre 1897) et Louis (13 février 1900-23 juin 1977). Elle est morte à Lyon (2e arrondissement) le 15 janvier 1901 ».

À partir de ces quelques lignes, ces rares éléments d’une courte vie, Michèle Audin reconstitue l’itinéraire d’une femme de la fin de XIXe siècle, une ouvrière décédée à 21 ans. Dans cette courte suite de mots, tout semble dit, une femme est passée sur cette terre sans vraiment laisser de traces. Mais les archives sont tenaces et proposent des pistes. Par ailleurs, Michèle Audin s’amuse à voir que la mère de Clémence était tailleuse tandis que le père était tailleur. Car il faut bien sourire.

Presque mot à mot, Michèle Audin reprend les indications du paragraphe qu’elle décortique. La première de ces indications est donc « Clémence », un prénom peu usité à l’époque, pourquoi fut-il précisément choisi pour cette enfant ? S’ensuit une longue liste de questionnements sur la famille de Clémence, mais aussi les tâches journalières, le travail, tout autant que la période politique et sociale. De nombreuses questions sans réponses, l’autrice suppute, imagine et déduit de ces archives dans lesquelles elle a mis le nez.

Ouvrière de la soie, un métier épuisant, éreintant. Clémence, devenue lyonnaise, bonne catholique, se marie à l’église. Comme on le voit dans le paragraphe analysé, le premier enfant qu’elle a mis au monde est mort à seulement deux semaines. Michèle Audin se demande bien pourquoi. Mais il est vrai que beaucoup d’enfants mouraient jeunes, voire en bas âge.

En bonne mathématicienne, Michèle Audin, à partir de données chiffrées précises, fait des équations, afin de proposer des pourcentages, sur la mortalité infantile notamment, plus précisément celle des alentours de Lyon. Dans une recherche documentaire poussée, elle tisse son bref texte, devient la biographe de Clémence, un peu son ange gardien post-mortem. Elle fait revivre des scènes, en tout cas en remodèle une fiction à partir des rares éléments qu’elle possède. Il se pourrait fort que cette Clémence ne soit pas tout à fait une étrangère aux yeux de Michèle Audin…

Michèle Audin aime peindre l’Histoire à partir de rien. Trois ans après « Oublier Clémence », en 2021, elle imaginera, d’après de vraies archives là encore, la vie d’un couple exilé à Londres après la Commune de Paris, attendant avec angoisse la loi d’amnistie pour rentrer au pays, dans « Josée Meunier, 19 rue des juifs », un texte en partie épistolaire, peut-être moins intense que ce « Oublier Clémence ». Car ici, Michèle Audin ne peut compter que sur quelques mots pour bâtir une histoire solide et cohérente sur seulement quelques dizaines de pages, tout comme elle avait reconstituer plus tôt dans « Une vie brève » la vie de son père, Maurice Audin, tué pendant un interrogatoire en Algérie en 1957, ce père qu’elle n’a pas connu, comme cette Clémence, qui d’ailleurs (mais je n’en dis pas plus), apparaît à plusieurs reprises dans « Une vie brève ». Un tout qui peut se lire comme un triptyque biographique qui ne dit pas son nom, constitué de nombreux documents d’archives, avec « Josée Meunier, 19 rue des juifs », « Une vie brève », et justement ce très beau « Oublier Clémence ». Michèle Audin, spécialiste de la Commune de Paris, est partie rejoindre les communards le 14 novembre 2025, elle avait 71 ans. Elle va laisser un vide immense. Elle le laisse déjà.

(Warren Bismuth)

mercredi 17 décembre 2025

Sofi OKSANEN « La cueillette des fraises »

 


Cette pièce de théâtre de 2024 suit une famille ukrainienne en mars 2022, les Keijovitch, habitant en Finlande centrale. Le père, Keijo, est cultivateur de fraises et toute la famille met la main à la patte. Le fils Ville, 19 ans, n’a plus donné de nouvelles depuis qu’il est parti pour Helsinki. Il est en fait interné dans un établissement psychiatrique à Moscou.

Sa sœur Alina, 30 ans, est policière. L’action se situe quasi simultanément en deux lieux distincts : au cœur de la famille Keijovitch et parallèlement dans l’hôpital moscovite où un psychiatre freudien interroge Ville sur sa « maladie », car Ville est homosexuel. Et le but du psychiatre russe est de le faire renoncer à l’être.

Un homme qui a travaillé avec le père Keijo est condamné pour trafic d’êtres humains, ce qui pourrait éclabousser toute la famille, d’autant qu’un journal vient de divulguer une photo prise deux ans auparavant, qui montre les deux hommes. « Eh bien, Marja-Matti vient de recevoir la première condamnation pour traite d’humains dans notre commune, il y avait plus de deux cents cueilleurs de myrtilles thaïlandais de Marja-Matti en partie civile, et voici une photo d’il y a deux ans où papa remet à ce type le premier prix au gala ‘Innovation de l’année’. C’est clair, ça va soulever des questions ».

Construit comme un thriller, « La cueillette des fraises » se lit comme un roman, avec un suspense politique haletant. Car la période choisie n’a rien du hasard. Si les interrogatoires de Ville se déroulent juste avant l’invasion russe en Ukraine le 24 février 2022, les scènes familiales en Finlande ont lieu début mars, juste après cette attaque. Et la famille pourrait bien se déchirer, d’autant que certains de ses membres ne sont peut-être pas étrangers à l’enfermement de Ville et que Alina va se rendre elle-même à Moscou.

Le but des autorités russes est de redynamiser la démographie. Pour la guerre. Donc de décourager les personnes homosexuelles. Il y a du George Orwell dans cette pièce car le contrôle y est omniprésent, et la volonté d’un profond lavage de cerveau de la population est en train de se concrétiser, par le biais de cette fameuse vérité alternative chère aux gouvernements conspirationnistes, et Moscou n’échappe pas à la règle. « La révolution homo fait partie de l’opération de l’Otan qui cherche à briser notre patrie de l’intérieur ».

« La cueillette des fraises » est un texte aussi subtil qu’original, où Sofi Oksanen dépeint le nouveau monde, celui de la suspicion, de la manipulation, de la violence psychologique (je n’ai pas dit que toute ceci n’existait pas avant…). Pièce courageuse, clairvoyante qui ne peut laisser de marbre, alertant avec force sur les dérives autoritaires et la répression des populations homosexuelles. Traduite par Sébastien Cagnoli, elle vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Si vous êtes allergiques au théâtre, voici une belle séance de rattrapage pour vous faire changer d’avis !

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(Warren Bismuth)

dimanche 14 décembre 2025

Arnaud FOSSIER « Les cathares, ennemis de l’intérieur »

 


Dans ce documentaire fortement sourcé (plus de 250 notes dressant une impressionnante bibliographie), Arnaud Fossier, historien médiéviste, reconstitue point par point l’épopée des cathares.

Si ce mouvement prend notamment ses racines de la détestation du clergé et de l’Église romaine, il n’en est pas moins un courant religieux, plus « pur », débarrassé des convenances, opposé à la réforme cléricale des XIe et XIIe siècles. Craint par l’Église dominante, le catharisme est d’abord victime en France d’une première croisade contre les albigeois en 1208, même s’il vit le jour en Allemagne et en Italie avant de trouver de l’écho, notamment dans le sud de la France. Il peut être vu comme un courant né du bogomilisme bulgare puis italien. Attaqués, certains cathares entrent en clandestinité, d’autant que vient d’apparaître une justice implacable autant qu’arbitraire, celle de l’Inquisition. Les bûchers ne vont pas tarder à crépiter.

Les cathares, appelés aussi manichéens, ont laissé peu de traces écrites sur leurs valeurs et leurs croyances, aussi il faut fouiller du côté de leurs détracteurs pour tenter de reconstituer certains faits ou modes de pensée. Héritier d’un christianisme primitif, le catharisme est principalement issu des classes nobles affaiblies économiquement. En Italie, il est proche d’un autre courant religieux appelé pataria, c’est d’ailleurs en Italie qu’eurent lieu les premières répressions d’ampleur contre ces mouvements considérés comme hérétiques.

Ce sont les ennemis des cathares qui les ont baptisés ainsi, les cathares se considérant simplement comme « purs » ou « bons hommes et bonnes femmes ». À propos du baptême justement, celui des cathares se nomme le consolament, il est un baptême spirituel. Quant à la place des femmes dans cette idéologie, l’auteur rappelle qu’elle fut peut-être un peu exagérée par certains historiens. Notons cependant que des communautés de femmes se sont créées, exclusives et actives.

La répression contre les cathares s’intensifie vite avec de nouvelles lois condamnant la non-dénonciation : « Si un souverain ne purge pas son pays des hérétiques, il sera excommunié ». Arnaud Fossier revient longuement sur ces lois, ces délations, nombreuses. Viennent les années terribles, entre 1231 et 1239, avec la résistance de plus en plus active des cathares, suivie de longs procès à charge qui n’ont de procès de que le nom puisque les témoins comme les acteurs se trouvent obligés soit de mentir, soit d’extrapoler en faveur de la « justice ».

Pour retracer cette histoire, Arnaud Fossier s’appuie sur de nombreux documents, d’époque comme ultérieurs, notamment du XIXe siècle à nos jours, avec, comme toujours lorsqu’on parle d’histoire, de nouvelles approches et de nouvelles découvertes. L’auteur ne cherche pas à faire des cathares un peuple martyr, mais il tient à mettre en avant l’acharnement de certains dirigeants comme celui de l’Église. Il en vient tout naturellement à la fin des cathares au XIVe siècle, après quelques derniers soubresauts du côté de Carcassonne, d’Albi ou de Toulouse. Mais il serait faux historiquement de résumer la présence des cathares à cette ère géographique restreinte, tout comme il serait faux de les imaginer prendre le pouvoir. Ils n’étaient visiblement que 4000, dont peut-être 200 à Toulouse et en Albigeois durant les années « fastes », pas de quoi imposer une religion.

Documentaire à la fois accessible et érudit, il reste cependant un résumé (certes fort instructif) de l’aventure cathare. En moins de 200 pages format poche, il n’est pas aisé de s’arrêter longuement sur des dates clé, sur des faits précis, tout comme il est difficile de dresser des biographies de certains acteurs, même succinctes. Arnaud Fossier traverse l’épopée avec un rythme soutenu qui peut favoriser la compréhension des plus novices. Pour les plus aguerris, la surprise est moindre mais ceci reste toujours bon de s’injecter une bonne petite piqûre de rappel. Car le catharisme, 800 ans plus tard, continue à faire parler de lui, parfois hélas uniquement par le prisme de la fiction, du fantasme historique et d’un certain folklore parfois aux relents nationalistes (la récupération n’a jamais de limites). Arnaud Fossier tient à rappeler certains points et en démonter d’autres, pour le bien de tout le lectorat. « Les cathares, ennemis de l’intérieur » est paru en 2025 aux éditions La Fabrique.

https://lafabrique.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 décembre 2025

Dieudonné NIANGOUNA « … D’un acteur… D’un pays »

 


Véritable manifeste pour le théâtre insoumis, « … D’un acteur… D’un pays » est un long monologue poétique, ou plutôt deux se faisant face, comme deux textes-miroir. Un vibrant hommage au théâtre et à sa force créatrice, tout en empruntant des allégories, notamment celle où le théâtre devient un train.

« N’être utopique qu’à souhait, porter un rêve et ne jamais ensevelir ce poème, traîner son théâtre dans son ventre comme un caillou et le pondre à chaque coin de rue, là où se ruent la pensée et la chicane dans un verre de polémiques, là où sommeillent les enfants de la rue fatigués d’attendre l’absolution de la poussière, là où s’abreuvent les diatribes et amalgames récalcitrants entre la défense de la culture et des déviances de l’art... ». Dieudonné Niangouna en profite pour extirper, sortir de la brume quelques pistes autobiographiques tout en proposant une déconstruction du théâtre colonial, et « N’oublions pas que l’acteur a des dents et pas que pour sourire » pour une « Résistance théâtrale » qu’il doit s’imposer et partager.

Dieudonné Niangoura a dédié sa vie au théâtre, parfois accusé de désacraliser les symboles. « D’autres acteurs, qui avaient décidé de faire bande à part, avaient trouvé un autre public, plus ou moins anarchiste, punk sur les bords, poètes maudits et intellos marginaux, ensemble ils cherchaient à faire entendre des voix ignorées, à leur donner des noms, des visages, de la dignité ».

Un pamphlet qui relate les goûts variés du public, ses attentes pour un théâtre apportant une richesse culturelle dans sa globalité, un cri d’insoumission pour « repenser toute la charpente du théâtre ».

Dans le second texte, l’auteur évoque plus en détails son parcours personnel, comme pour aller du global à l’individuel. La figure de la mère est présente, ainsi qu’une anecdote, un drame : un acteur blessé lors d’une représentation. Dieudonné Niangoura se fait l’interprète de son père, un taiseux, tout se voyant lui-même comme vantard alors que son couple semble subitement en danger.

« … D’un acteur… D’un pays » est une image nouvelle du théâtre burundais, ces deux textes-miroir écrits en 2022 viennent d’être assemblés pour cette publication de la collection Sens Interdits des éditions L’espace d’un Instant. La préface est assurée par Olivier Coyette.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

mercredi 3 décembre 2025

Dan O’BRIEN « Adieu, Dakota »

 


De nos jours, Jason Amdahl, 28 ans, professeur de lycée dans le Colorado, revient sur ses terres natales du Dakota du sud, à Millford. Sa mère Marsha est atteinte d’un cancer incurable, il souhaite l’accompagner jusqu’à son dernier souffle, ayant été longtemps absent et n’ayant de fait jamais vraiment participé à la vie familiale, ce qui lui est d’ailleurs vivement reproché.

La région de son enfance a bien changé, s’est modernisée même si l’ombre des Premières Nations continuent de planer. Dans le Dakota, outre sa mère, Jason retrouve sa sœur Elizabeth de sept ans son aînée, mariée à Tyler et mère d’une adolescente troublée, Megan. La ferme familiale est désormais entourée d’une vaste exploitation forestière qui fore tant et plus. Marsha la mère fut une femme forte qui a soudé une sorte d’esprit de famille. Aujourd’hui elle s’éteint lentement, sur ses terres.

« Adieu, Dakota » est un roman simple à la trame fine, minimaliste, le destin d’une famille rurale happée par le progrès inexorable. La nature luxuriante est en partie masquée par de véritables scènes de huis clos entre les personnages, révélant leurs forces, leurs faiblesses, leurs liens.  C’est aussi un mémorial, les souvenirs familiaux, la jeunesse insouciante d’avant l’accaparement des terres par de grosses industries cupides.

« Elle lui en avait parlé lorsqu’il était enfant, quand elle essayait de lui expliquer les raisons de son départ pour le Dakota. Les résidus de pesticides et d’herbicides en trop grandes quantités sur les cultures intensives de l’Ohio avaient empoisonné les campagnes. Des usines près du lac Erié laissaient échapper tant de produits inflammables que les cours d’eau prenaient parfois feu ».

Le passage à la vieillesse est ici analysé avec pudeur, le moment où les héritiers réalisent qu’une perte irrémédiable est en cours, faisant vieillir à leur tour les plus proches. Le peu de protagonistes de ce roman le rendent encore plus intimiste, pourtant il résonne de manière universelle et presque intemporelle, sauf bien sûr pour la technologie emportant tout sur son passage. Les oiseaux prennent une bonne place, quoique discrète, dans le récit, ils représentent la liberté et l’immortalité, celle qu’aperçoit Marsha par sa fenêtre, vivant ses derniers jours, tout en se faisant lire des romans par Jason qui prend son rôle très au sérieux, il sait que ces moments seront les derniers instants d’évasion de sa mère. Quant au père, il semble se diriger lentement à son tour vers le dernier trou.

Le contraste entre la nature éternelle et puissante au cœur des grands espaces du Dakota, et la fragilité de la vie humaine ainsi que sa brièveté est saisissant. Car la nature regorge de trésors toujours réinventés quand le corps humain s’arrête pour toujours. Cette nature est peu présente, pourtant elle semble observer les comportements humains, les guider vers une vie meilleure moins axée vers le profit, plus en harmonie avec la sauvagerie des grands espaces. Roman politique sous-jacent, l’auteur avançant par petites touches pour dénoncer sans slogans.

Roman simple aux personnages peu exubérants mais fort attachants, il abonde pourtant de scènes splendides, intimes, de geste du quotidien, ceux dont ils ne faut pas se départir pour pouvoir transmettre un savoir comme un savoir-faire aux générations futures. « Adieu, Dakota » est sorti cette année aux éditions Au Diable Vauvert, il est de ces récits pétillants avec trois fois rien. Un grand moment de lecture.

https://audiable.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 30 novembre 2025

Sylvère PETIT « En attendant les vautours »

 


En 2023 sort le film documentaire « Vivant parmi les vivants » de Sylvère Petit, tourné entre août 2020 et août 2023, s’immergeant au centre du causse Méjean dans les Cévennes et suivant le cadavre d’un vieux cheval de Przewalski à l’aide de sa caméra, qu’il prénomme… Caméra ! En 2025, le réalisateur nous propose de découvrir les coulisses de ce film, et l’on ne s’ennuie pas !

 

Sylvère Petit raconte comment il a pu rester sept jours auprès du cadavre de celle qu’il a prénommée Stipa. Il a même suivi ses derniers jours passés sur le causse Méjean (accessoirement peut-être le lieu le plus lunaire qu’il m’ait été permis d’explorer, lunaire au sens littéral !) avant qu’elle ne s’écroule de vieillesse et de fatigue. Là, Sylvère Petit tient son film. Car il attend les vautours qui viendront nettoyer le sol de la chair de Stipa. Seulement, les purificateurs se font attendre.

 

Du fond de son caisson d’observation noir d’un mètre carré le réalisateur se confie : son enfance passionnée près de la nature, ses premières photographies animalières, son parcours. Mais aussi l’histoire de ces chevaux de Przewalski, ceux que l’on croise encore aujourd’hui sur le causse, bien qu’ils aient été quasiment éteints à la fin des années 1960, alors que de nos jours, nous assistons à la plus phénoménale extinction de masse depuis que la terre existe : « Depuis à peine cinquante ans, c’est l’hécatombe. J’arrête pas de le répéter à Caméra. On a perdu 30 % des oiseaux, 70 % des vertébrés, et 80 % des insectes. Monoculture, chimie, disparitions des haies, destruction des sols, bétonisation, immeubles de verre, polluants éternels, éoliennes, pétrole à gogo… ».

 

Il faut revenir aux années 1980 et à la pollution à tout crin, l’inconscience collective de la catastrophe écologique pourtant déjà en cours dans une société de surconsommation produisant des montagnes de déchets. Sylvère Petit s’initie alors au problème, se rapproche de la nature et du vivant, culpabilise mais va de l’avant.

 

Le causse Méjean : aride (aucun cours d’eau ne le traverse), perdu, brûlant l’été, glacial l’hiver, du vent frappant incessamment cet espace vide et quasi surnaturel. De ce paysage, Sylvère Petit nous entretient à la fois de son présent dans son cube noir, attendant les vautours, et de son passé ainsi que de l’histoire globale de la Terre dans un sens écologique. Mais pas de manière austère. Au contraire, il use sans contrainte à la fois de la langue orale, mais aussi de l’humour qui l’accompagne tout au long du récit, celui qui fait presque relativiser le constat amer que la planète est dans un état lamentable.

 

Sylvère Petit a donc commencé comme photographe animalier (dont il publie ici quelques clichés), spécialité dont il retrace d’ailleurs brièvement l’histoire dès le XIXe siècle. Il décortique aussi sa propre motivation pour s’être tourné vers cet art, dans un processus de la photographie comme mémoire collective, avant de nous entretenir, toujours avec drôlerie, vers sa démarche de réalisateur animalier et son désir de tourner des « films interespèces » où l’humain n’est plus au centre de l’écran, et l’animal plus du tout dans un rôle où l’humain l’attend.

 

L’auteur va s’attarder sur sa découverte puis sa rencontre déterminante avec la philosophe animalière Vinciane Despret, par ailleurs préfacière du présent ouvrage, puis de celle cruciale avec Baptiste Morizot, ici postfacier, deux personnages auxquels il doit tant !

 

« En attendant les vautours », en plus d’être la genèse du film documentaire « Vivant parmi les vivants », est une brève autobiographie de l’auteur, mais surtout une radiographie de la planète et de sa nature, une dénonciation de l’anthropomorphisme, tout comme une remise à plat d’un certain vocabulaire. En effet, l’auteur remet en question la notion de protection de la nature à laquelle il préfère celle de défense, la défense laisse les vivants non humains en libre évolution alors que la protection est une action avant tout humaine, pour s’autoprotéger.

 

« En attendant les vautours » est un petit régal de lecture, on apprend en souriant, l’approche, bien que scientifique, se faisant avec des mots simples dans une langue facile d’accès. Quant aux fichus vautours, vont-ils enfin se mettre à table pour nettoyer le causse de la dépouille de Stipa ? Vous le saurez en toute fin d’ouvrage. « En attendant les vautours » se lit d’une traite et de préférence au bord d’un cours d’eau, il est paru en 2025 dans la somptueuse collection Mondes Sauvages de chez Actes sud, une collection que je n’ai pas fini de découvrir.

 

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

 

 (Warren Bismuth)

mercredi 26 novembre 2025

Logan de CARVALHO « [Rakatakatak] c’est le bruit de nos coeurs »


Nous sommes devant un texte théâtral que l’on pourrait aisément qualifier de post-apocalyptique, et pourtant… En effet, « Nous sommes en 2087. Comme prévu, le niveau de la mer a augmenté de quatre centimètres entraînant raz-de-marées, glissements de terrain, tsunamis et tremblements de terre. La planète est un champ de ruines, recouvert de marécages. Dans le monde, treize métropoles se sont données pour mission d’y faire survivre l’espèce humaine, en se retranchant dans des Dômes complètement hermétiques », l’image faisant penser bien sûr à un roman de Stephen King. Deux mondes s’affrontent au milieu du néant : les zoneureuses contre les soldats dômeux, les uns représentant la liberté, la joie de vivre par l’autogestion et l’entraide, le progrès intérieur et collectif, les autres la bassesse, l’autoritarisme et la mentalité militaire.

Le texte se resserre autour des zoneureuses, de leurs échanges en de longs dialogues empreints de néologismes argotiques témoignant de la continuité de l’évolution de la langue française malgré le péril imminent, échanges tournant autour du couple, de l’amour libre, la binarité ou encore les vieux réflexes virilistes. Car avant de vouloir change la société il faut savoir changer soi-même en enterrant ses propres certitudes tout en faisant acte d’écoute envers son prochain.

Dans ce monde refait et parfois en voie de disparition, de nouveaux codes se sont créés, comme ces pastilles de couleurs apposées sur des vêtements, chaque couleur représentant l’état d’esprit que l’on souhaite pour la personne qui va venir entrer en discussion avec nous, ceci afin d’éviter les excès, les harcèlements, les gestes ou paroles menaçants. Les face-à-face se déroulent au centre d’amas de ruines, dans un indescriptible chaos de fin du monde, et alors que les dômeux s’apprêtent à passer à l’attaque.

Les rapports humains sont analysés, certaines postures rejetées, les voix se faisant entendre malgré les bruits extérieurs d’une guerre sociale. Les femmes deviennent de véritables enjeux avec d’un côté une volonté d’émancipation, d’un autre un retour – chez les dômeux – à l’état d’esclaves d’une société moyenâgeuse. Puis les moments de détente : chants, danses, comme des talismans devant le spectacle d’apocalypse.

Le fait étonnant est que l’imminente disparition du monde est longtemps mise de côté, oubliée, pour laisser place à des débats sur l’avenir des mentalités entre hommes, femmes et non binaires. Une reconstruction est en route malgré l’irrémédiable. À moins que cet irrémédiable ne bascule vers un autre possible…

« [Rakatakatak] c’est le bruit de nos coeurs » a été écrit en 2021 par une troupe cisgenre, la réalité rattrapant parfois le texte, les autrices et auteurs s’interrompant en sortant de leurs rôles pour redevenir leur propre personne avec son propre mode de pensée. Le livre vient de paraître aux éditions l’espace d’un Instant, il est précédé d’une belle préface de Mélissa Zehner et enrichi d’une superbe couverture.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 23 novembre 2025

Nassia DIONYSSIOU « La mer au creux de ses mains »

 


En avril 1947, un journaliste britannique est dépêché sur l’île de Chypre afin de rendre compte de la situation sur place, car des milliers de juifs rescapés de la seconde guerre mondiale débarquent régulièrement avant de rejoindre une Palestine sous mandat britannique depuis 1922. Seulement le peuple juif a été jugé illégal à partir de 1946 sur le sol palestinien et un quota d’immigration est imposé. La Grande-Bretagne envoie donc dans un premier temps les rescapés dans des camps de transit à Chypre, colonie britannique.

Cette tragédie juive de l’après guerre a été évoquée dès le procès de Nuremberg. Le journaliste rencontre les exilés comme la population locale, en écrit des articles destinés à la presse. Puis un narrateur ou une narratrice fait état du mental des réfugiés, des souvenirs, avant que des habitants des camps prennent la parole. « C’est là qu’elle avait pris conscience que la mer transporte aussi des hommes sur son dos, pas seulement des oranges, des grenades, de la soie, du coton, des amandes ou du tabac. C’est là qu’elle avait pris conscience que, si l’on quitte son pays – puisse Dieu n’envoyer à personne un malheur pareil -, c’est pour échapper à l’enfer, et l’enfer, comme le paradis, n’est jamais que l’œuvre des hommes, pas celle de Dieu ».

En des instantanés, des images fortes de migrants juifs débarqués au camp de Karaolos près de Famagouste (ils seront plus de 50000 dans une douzaine de camps), l’autrice ravive une histoire en partie oubliée de l’après-guerre. Des juifs démunis (leurs biens ont été pillés par les nazis) sont bien transférés sur la terre palestinienne, mais au compte-gouttes, stagnant dans ces camps de l’île de Chypre durant un temps indéterminé. Les camps se mutinent, l’ambiance se durcit.

Nassia Dionyssiou insiste sur la non recevabilité du « on ne savait pas » car nous savions. Pour l’holocauste, pour les atrocités, les déportations, les fours crématoires, mais aussi pour cet épisode insulaire. La poésie est partie prenante dans ce texte d’une grande puissance, l’autrice nous rappelle d’autre part cette légende, celle du hêtre sous lequel écrivait Goethe, qui aurait été épargné lors de la construction du camp de Buchenwald. Tout comme elle prend le sujet de la mer comme exemple de la mémoire collective, comme celle qui brise les barrières et inonde le monde d’une tolérance essentielle, alors que les déportés tentent de se raccrocher à leurs coutumes, à leurs rites.

La poésie grecque est convoquée pendant que les juifs de l’île viennent en aide aux réfugiés. L’écriture est ô combien resserrée en une sorte de journal intime polyphonique où la Grande Histoire surgit, notamment rappelée par l’immense incendie de Salonique de 1917, avant un hommage final à Paul Celan. Ces camps existèrent de 1946 à 1949.

« La mer aux creux de ses mains », traduit par Marie-Cécile Fauvin, est de ces textes brefs qui cognent en peu de phrases mais beaucoup d’images, qui exhument un passé fiévreux, dont le rôle est de remémorer, de transmettre une tragédie pour laquelle le monde a préféré regarder ailleurs. Ce percutant roman est sorti en 2025 dans la somptueuse collection grecque de chez Cambourakis, même si l’autrice est chypriote. En moins de 100 pages, elle cloue son lectorat au sol, elle le guide de force sur une île durant une période trouble, il est difficile de résister.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 19 novembre 2025

Peter MAY « Loch noir »

 


Peter May semblait en avoir fini avec sa trilogie écossaise, l’un de ces chocs littéraires qui se terminent toujours trop vite. Il n’en était rien, puisque le bougre remet le couvert pour un quatrième volume se déroulant chronologiquement après les trois premiers.

Une jeune femme de 18 ans, Caitlin Black, célèbre nageuse et animatrice d’une émission de télévision, est retrouvée morte sur une plage de l’île de Lewis en Ecosse, une terre marquée par la religion et les rites ancestraux. Outre le fait qu’elle porte de multiples contusions, elle a été violée et était même enceinte. Seulement, le meurtrier pourrait bien être un certain Fionnlagh, le propre fils de Fin Macleod, ancien flic de l’île parti vivre à Glasgow pour y devenir criminaliste numérique indépendant mais travaillant toujours avec la police, dont on a pu suivre les enquêtes sur l’île dans les trois premiers tomes. Si Fionnlagh est marié et père d’une petite fille, il est pourtant établi qu’il entretenait une relation avec la victime, de 12 ans sa cadette. Fin Macleod se rend sur l’île avec sa femme Marsaili même si le couple bat de l’aile depuis quelque temps.

Fin a longtemps vécu sur cette île, aussi elle regorge pour lui de vieux souvenirs de jeunesse qu’il exhume lorsqu’il chipe le stylo du narrateur. Fin a bien vécu, fait les 400 coups avec de vieux potes, mais il y eut cette vieille histoire de trafics de saumons à laquelle il avait pris part 30 ans plus tôt. Et il a bien connu la propre mère de la victime et plusieurs de ses proches. Ce n’est donc nullement en étranger qu’il se met à fouiner un peu partout pour sauver l’honneur de la famille mais plus encore pour tenter d’innocenter son fils incarcéré. Il va croiser de vieilles connaissances, pas toutes heureuses de le voir de retour.

L’élevage de saumons continue de rapporter énormément, seulement une association environnementale détient des preuves d’un scandale sanitaire majeur qui pourrait exploser d’un jour à l’autre. Caitlin, comme sa meilleure amie Iseabail, toutes deux inséparables et se ressemblant physiquement, aidait l’association en question. Des vidéos clandestines ont été tournées dans les cages des saumons d’élevage et pourraient bien entraîner la fermeture de ce commerce.

Parallèlement, des baleines s’échouent en nombre sur une plage. Marsaili œuvre pour les sauver de l’irrémédiable. Ces pages, quoique atroces sur la souffrance animale, sont d’un profond intérêt pour mieux connaître ces cétacés, en une séquence quasi documentaire qui donne encore pus d’ampleur à un roman qui n’en manque pourtant pas.

Les rebondissements se succèdent comme une sinistre farandole, Peter May se fait virtuose d’un suspense qu’il ménage tout en jouant avec nos nerfs et nos émotions. Son Fin Macleod est un personnage marqué par la vie mais sachant se faire brutal comme tendre, il est bâti de plusieurs facettes comme la plupart des protagonistes que l’on suit dans cette enquête minutieuse savamment orchestrée, en une succession de désirs de vengeance mais aussi d’amour contrariées, empêchées voire impossibles. Car « Loch noir » ne manque pas d’histoires de cœur, mais toutes se rejoignent en une sorte d’impossibilité de dépassement de soi.

La description des paysages de toute beauté est saisissante de vérité, les images défilent comme dans un documentaire environnemental. Car ce roman sait se faire hybride, même si jamais Peter May ne perd la main sur le déroulé de son enquête, poisseuse et rugueuse à souhait.

Sur fond de réchauffement climatique, « Loch noir » est un polar écologique, un constat alarmant sur l’état de notre planète et des procédés atroces mis en œuvre dans le domaine de la pêche. « Un élevage de saumon d’un demi hectare produit autant de déchets qu’une ville de dix mille habitants ». Mené de main de maître, le roman nous dévoile de nombreux et peu glorieux secrets de famille au cœur des grands espaces de l’Ecosse sauvage et ignorée, pour un tout parfaitement régulé, équilibré. Pour reprendre une métaphore sportive éculée, ce quatrième tome est un vrai retour gagnant.

« Loch noir », traduit par Ariane Bataille, est paru cette année aux éditions du Rouergue, c’en est à coup sûr l’un des polars majeurs. Quant à Fin Macleod, reviendra-t-il nous torturer l’esprit ? C’est tout le mal que l’on peut se souhaiter.

https://www.lerouergue.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 16 novembre 2025

Michèle AUDIN « Rue des Partants »

 

Mise à jour : cette chronique a été préparée il y a quelques semaines afin de paraître le 1er décembre. Or, vendredi 14 novembre, Michèle Audin nous a quittés. Cet article publié plus tôt que prévu initialement est donc un hommage au remarquable travail passionné d'historienne dont elle a fait preuve toute sa vie, je n'en change pas une ligne. Repose en paix.

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Tout commence par une photographie de Robert Doisneau, celle d’un lavoir de Ménilmontant à Paris, rue des Partants, prise quelque part au mitan du XXe siècle. On y voit des blanchisseuses s’affairer. L’occasion est trop belle pour Michèle Audin qui se plonge grâce à de nombreux documents d’archives dans l’histoire de ce quartier populaire, de 1848 à 1953.

Les blanchisseuses de Ménilmontant sont prétexte à digression, notamment sur les révoltes et les insurrections du quartier. Arrêt prolongé sur la Commune de Paris, dont Michèle Audin est une spécialiste, sur les figures de Eugène Varlin, Léo Frankel, Gustave Flourens notamment, non sans rappeler une première tentative de Commune en octobre 1870 sur les hauteurs de Belleville.

Dans un XXe arrondissement prolétaire et rebelle, la population est plus à même d’organiser des mouvements de contestation contre le pouvoir en place, y compris bien sûr par le truchement de la Commune, dont l’autrice extirpe une célèbre photo d’une barricade, qu’elle analyse minutieusement. La Commune, c’est aussi, toujours dans ce même quartier, le presbytère transformé en morgue.

Michèle Audin continue son exploration : faisons connaissance avec cet Alexis Trinquet, figure méconnue de la Commune de Paris, dont l’autrice nous dresse un portrait, celui d’un homme qui se dresse contre Léon Gambetta. Car l’histoire politique est aussi remémorée, patiemment, incluant quelques croustillantes anecdotes. Mais ce livre est aussi une topographie de Ménilmontant, une comparaison avant / après, entre XIXe siècle et monde contemporain.

Les faits divers les plus marquants du quartier sont évoqués, comme le premier accident du métro parisien en 1903, 84 morts, ou encore le quartier bombardé par un zeppelin allemand en 1916, pendant la première guerre mondiale.

Venons-en au recensement national de 1936. Là aussi Michèle Audin explore les archives et analyse les données. Elle pousse jusqu’à la seconde guerre mondiale et énumère les noms des riverains de Ménilmontant morts en déportation à Auschwitz, ou ses Résistants morts à la même période, toujours exécutés par l’ennemi. Là encore, le travail de recherche est conséquent. Petit clin d’œil à Madeleine Riffaud, qui a combattu dans ce quartier, la même Madeleine dont une fameuse saga est en cours en bande dessinée (le quatrième tome vient de paraître), cette Madeleine qui vient de nous quitter en 2025 à plus de 100 ans.

La visite se termine par un index des noms et lieux cités. Ce documentaire est original : il nous guide dans le Ménilmontant du passé, par son histoire, son quotidien, ses faits marquants, l’évolution de son architecture. Un petit livre très plaisant à parcourir, d’autant qu’ils se clôt par ce qui était le but premier : les blanchisseuses de la rue des Partants. Michèle Audin possède ce talent de nous faire nous intéresser à des bribes historiques que nous n’aurions peut-être pas connues sans elle. Et chaque fois ou presque, elle dévoile de nouvelles images de la Commune de Paris, et ceci est capital. « Rue des Partants » est une longue radiographie d’un Ménilmontant prolétaire en même temps que celle d’un monde englouti. Le livre est paru en 2024 aux toutes fraîches éditions Terres de Feu, nées durant l’été 2023.

« Les enfants pauvres sont pittoresques. Dans le tableau de Delacroix, vous savez, l’un d’eux guide le peuple, à égalité avec la liberté. Dans Victor Hugo, qui a inventé Gavroche. Dans les photographies du vingtième siècle. Ils font partie du décor : sur les photographies, les grands terrains vagues des fortifications seraient bien vides sans eux ».

https://editions-terresdefeu.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 12 novembre 2025

Revue Critique « Frontières du noir »

 


Pour son numéro de l’été 2025, la revue d’analyse littéraire des éditions de Minuit, oscillant entre mensuel et bimestriel, propose à sa façon de célébrer les 80 ans de la Série Noire de chez Gallimard (dont les éditions de Minuit font partie depuis 2023). Le numéro 937-938 balaie l’univers du noir, pas seulement littéraire par ailleurs, et il est toujours très pointu dans ses propos.

Entrée en matière pour le moins originale et surnaturelle avec un texte de Geoffrey O’Brien s’attardant sur le roman « The search of Briday Murphy » de Morey Bernstein de 1956, où il est question d’hypnose, la pensée s’ouvrant sur le cinéma. Marc Cerisuelo analyse quatre films de François Truffaut : « La mariée était en noir », « Baisers volés », « La sirène du Mississipi » (avec un seul P, l’auteur insiste à juste titre) et « Domicile conjugal », approche sur la technique comme sur le rapport à d’autres cinéastes.

Caroline Reitz revient sur le roman « Eileen » de Ottessa Moshfegh (2015) ou une femme prend la parole 50 ans après sa jeunesse. Est mis en parallèle le roman « Ma sœur, serial killeuse » de Oyinkan Braithwaite (2019, Nigeria), deux roman qui abordent entre autres la sororité et le féminisme, et ne sont pas sans rappeler le film « Thelma et Louise » de Ridley Scott (1991).

C’est la série BD « 100 bullets » du scénariste Brian Azzarello et du dessinateur Eduardo Risso qui est à l’honneur dans le texte de Denis Mellier avant que Thibaut Bruttin se penche sur l’œuvre de Jean-Patrick Manchette et Jean Vautrin et leur rapport au cinéma, notamment aux deux monstres sacrés Jean-Paul Belmondo et Alain Delon. Dans un style fort similaire du reste de son œuvre, Pierre Bayard discourt sur la paranoïa dans le cinéma dans un entretien donné à Marc Cerisuelo et Benoît Tadié, par ailleurs traducteur d’une partie des textes en anglais de la présente revue.

Comme dans son indispensable livre « Le roman noir, une histoire française », Natacha Levet trace un historique passionnant du roman noir à la sauce francophone et, contrairement à son livre, elle n’omet pas de mentionner les auteurs « noirs » de Minuit que sont entre autres Jean Echenoz, Christian Gailly, Tanguy Viel et autre Yves Ravey. Boris Dralyuk propose une approche originale du noir avec trois poètes étatsuniens : Kenneth Fearing, Alfred Hayes et Weldon Kees, une poésie du noir dont de larges extraits accompagnent le propos.

Pierre Berthomieu nous entretient de l’œuvre cinématographique de Michael Curtiz et plus précisément de son adaptation en 1945 du roman « Mildred Pierce » de James M. Cain (1941).

Caroline Julliot dresse les contours du Nestor Burma de Léo Malet et revient sur la carrière de ce pionnier du roman noir. Dans un texte sur l’opposition entre police et détective, Thierry Hoquet place trois films en parallèle : « Meurtres mystérieux à Manhattan » de Woody Allen, « Assurance sur la mort » de Billy Wilder et la série « Only murders in the buildings » de Steve Martin et John Hoffman. En silhouette apparaît le crime d’une proche de la famille de l’auteur de l’article, ensuite hanté par la lecture de polars classiques.

La directrice de la Série Noire Stéfanie Delestré répond pertinemment aux questions de Marc Cerisuelo et Benoît Tadié sur l’itinéraire de la célèbre collection de chez Gallimard. Et comme toujours avec l’interviewée, on en apprend beaucoup !

Gérald Peloux s’intéresse quant à lui à certains titres de romans noirs japonais déviants dans la littérature de l’entre-deux guerre, tandis que Jean-Pierre Naugrette met la lumière sur la place prépondérante de la couleur noire et l’errance dans l’œuvre de Charles Dickens, la pensée s’amplifiant bien vite vers les évocations de la ville de Londres dans la littérature classique.

Vincent Platini ressuscite l’œuvre en partie oubliée de Francis Carco, insistant sur la bohème de l’écrivain, sa fréquentation des bas-fonds qu’il retranscrit à la perfection dans ses romans agrémentés de langage populaire, d’argot parisien typique, les figures des prostituées gouailleuses. Platini revient aussi sur les rapports entretenus entre Carco et le monde la peinture.

Le dernier article signé Andrew Pepper fait la part belle à l’après Jean-Patrick Manchette, au polar de l’après mai 68, c’est-à-dire au roman noir, au polar sociétal en direct en temps de crise surtout aux Etats-Unis, avec un constat sans solution. L’article s’étend toutefois vers le polar féministe d’Amérique latine, de quoi inspirer des lectures.

« Frontière du noir » est un recueil de textes traitant le « Noir » de manière ample et variée, touchant à la fois littérature et cinéma pour rendre le tout plus pertinent, moins réducteur. Si quelques interventions peuvent paraître ardues, d’autres s’adressent à toute la population, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on parle de roman noir. Recueil dans lequel il se pourrait fort que vous annotiez quelques petites références à exploiter ultérieurement. Et puis les éditions de Minuit restent une valeur sûre (même si c’est esthétiquement curieux de voir soudain apparaître une couv’ noire dans ma bibliothèque personnelle des livres de chez Minuit)…

Ainsi se termine mon cycle consacré aux 80 ans de la Série Noire, à moins que... J’espère que vous y aurez trouvé des lectures intéressantes. J’ai tenté de varier les articles, les époques, les auteurs, j’espère ne pas avoir trop échoué. Bien sûr, je reviendrai ultérieurement sur des titres de la Série Noire, mais de manière moins solennelle, plus ponctuellement.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 novembre 2025

Johann CHAPOUTOT & Philippe GIRARD « Libres d’obéir »

 


Cette BD de 2025 est l’adaptation du livre documentaire « Libres d’obéir : le management du nazisme à aujourd’hui » de Joahnn Chapoutot, paru en 2020.

Reinhard Höhn (1904-2000) fut un bon nazi, toujours prêt à briller par son statut de chercheur pour le triomphe de la cause, statut de chercheur qu’il conservera toute sa vie. Proches des idées du Führer, il pense comme lui que le pouvoir n’est pas l’Etat et que l’Etat doit disparaître dans sa globalité, car « puisque l’Etat redistribue les richesses, il assure la survie des faibles ». Or dans le IIIe Reich, on n’aime pas particulièrement les faibles. Le but est diriger plutôt que gouverner. 

Ainsi Höhn propose une approche managériale autoritaire avec prescription de méthamphétamines pour améliorer le rendement des ouvriers. Un seul syndicat est autorisé : le Deutsche Arberitsfront. La plume de Johann Chapoutot, épaulée magistralement par le somptueux travail graphique de Philippe Girard, raconte pour ainsi dire trois histoires : celle du nazisme par le prisme du traitement du prolétariat, le destin de Reinhard Höhn en une biographie traçant les grandes lignes de son métier de chercheur, la troisième histoire, enchâssée, étant celle de victimes du management autoritaire contemporain se documentant sur l’origine de ce patronat sévère et destructeur.

Le système nazi se finance en partie par la spoliation des biens juifs réinjectés pour réduire les impôts et augmenter les prestations sociales. Ironie de l’histoire : en 1945, au départ de nombreuses troupes de soldats allemands sur le front, il faut les remplacer pour continuer à faire fonctionner le pays. 15 millions d’étrangers sont recrutés.

Après la guerre, Höhn n’est pas inquiété pour son passé nazi, il crée en 1956 une école de management basée sur l’expérience étasunienne, un management dur, où l’humain est remplacé par la rentabilité. Le salarié devient flexibilité, adaptabilité, performance. Au revoir la vie privée, bonjour l’aliénation ancêtre de ce que l’on appellera plus tard le burn-out. Les entreprises sont dirigées comme des armées même si l’adversaire est invisible, seul le profit compte.

C’est toute cette évolution du management jusqu’au monde actuel que Chapoutot raconte dans cette bande dessinée, formant un miroir avec les employées discutant de nos jours, détruites par leurs conditions de travail, dont l’ancêtre pas si lointain émane du nazisme.

Le travail de Philippe Girard est tous points remarquable : coloré, dynamique, il joue avec les polices de caractère, le type « affiche » pour des slogans présentés comme des publicités. La couleur rouge est très présente et gifle quasiment à chaque page. Car le discours de fond suinte le sang, la maltraitance, la négation des valeurs humaines. Ce n’est pas uniquement le message de Chapoutot qui se lit avec intérêt, mais sa représentation par Philippe Girard qui fait de cette BD un écrin. Car Girard agrémente des slogans de management dans leur langage original : l’allemand. Il sert aussi à rendre la pilule moins amère, l’esthétisme est ici aussi important que le texte.


Derrière la biographie de Reinhard Höhn, derrière une histoire du management nazi, derrière son héritage dans les entreprises de nos jours, c’est une BD qui forme un tout grâce à deux hommes très talentueux qui unissent leur force pour proposer un livre d’une grande valeur artistique comme historique et sociologique. Pour les détails concernant le management toxique, ruez-vous sur ce documentaire, il vaut le coup !

(Warren Bismuth)