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dimanche 29 mars 2026

Françoise SAGAN « De guerre lasse »

 


Pour la confrontation amicale Nathalie Sarraute / Françoise Sagan de ce mois dans le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique », de l'amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, DLR a choisi la seconde option. Pour le meilleur et pour le p... Non, pardon, uniquement pour le pire !

Mai 1942 chez Charles Ambrat, fabricant de chaussures dans le Dauphiné, en zone libre. Alice et Jérôme, vivant ensemble depuis deux ans mais en couple depuis six mois, sont venus se réfugier. Tous deux sont résistants, se cachent depuis un an, Jérôme est un ami de Charles qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il présente Alice à Charles qui, dès le premier coup d’œil, la désire ardemment, veut la posséder sans partage.

Tout à coup Charles se prononce pour Pétain. C'est en fait un subterfuge pour choquer Jérôme avec lequel il est seul ce soir-là et ainsi retarder le moment où il devra rejoindre sa compagne au lit. Charles a combattu en 1940, ainsi l'apprend-t-il à Jérôme. Puis il y a ce message mystérieux sur Radio Londres, enfin, pas mystérieux pour Jérôme ni pour Alice. Souci majeur à Paris. Alice va s'y rendre, lestée du bon Charles, la courtisant toujours. « Il s'était toujours plus préoccupé du plaisir des femmes que de leur bonheur ».

Très bien, si j'ose dire. Mais on s'ennuie, on s'emmerde, on voudrait sortir, en finir. C'est la décision que je prends au terme de la page 135 – notez qu'il en reste alors 80 à avaler -, après ce passage qui m'a laissé groggy : « Ce petit-bourgeois si avide et si naturel, si désarmant et si ingénu dans son cynisme d'homme adulte, ce petit-bourgeois soucieux de son confort et de ses yeux, ce petit-bourgeois représentait pour elle, sur un terrain très exigu et sur lequel elle n'avait jamais joué jusque-là, celui du plaisir physique, eh oui, ce petit-bourgeois représentait pour elle l'aventure... ». Je laisserai éternellement ces trois petits points en suspension...

Vous l'aurez compris, Charles est un « petit-bourgeois » (le terme apparaît quatre fois en huit lignes), imbu de sa personne, il séduit Alice, bourgeoise résistante, elle-même fière et attirée par le bon Charles malgré son machisme démonstratif et ses effets de manches. Jérôme est le grand absent, le cocu de la farce, l'amant dans le placard, le ciel-mon-mari. Car ce n'est pas possible, c'est forcément une farce ! Ces trois êtres d'un caricatural touchant au pathétique, s'échangeant des paroles creuses, vides, défactualisées. Ce Charles se faisant l'avocat du diable pour provoquer Jérôme, et par-delà s'attirer les grâces d'une Alice que l'on perçoit quasiment comme anti-féministe.

Le clou du spectacle. D'après le résumé, Charles va entrer en résistance à son tour, sans doute pour complaire à Alice, comme si la résistance était une agence matrimoniale. Mais le lecteur que je suis n'a pas eu la force d'aller jusque là. De guerre lasse, il se détacha du récit, rejoignit ses pénates, pressé de s’éloigner à jamais des ombres de ses trois protagonistes insupportables et d'oublier leurs sentiments boueux, les plantant dans un Paris perdu, les abandonnant à leurs atermoiements sans une once de compassion. Un triangle amoureux pour récit ennuyeux de bourgeois en mal de sensations. Misogynie, acceptation sont au menu indigeste de ce plat peu ragoûtant. Rien à sauver chez ces êtres autant agaçants que capricieux.

Ah, la résistance pour l'amour d'une femme (idéalisée bien sûr, sinon le charme est rompu), grand bien lui fasse, au grand Charles, peut-être tirera-t-il un coup (de fusil) ? Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre les vieilles blagues de potache. Le naufrage est total, sans l'ombre d'une île. C'est la première fois que je chronique ici un livre que je n'ai pas terminé. Mais les calvaires font aussi partie de la vie d'un lecteur et il se doit peut-être parfois de les partager, surtout lorsqu'il s'agit d’une figure majeure comme celle de Françoise Sagan. On ne reprendra pas ce lecteur à ouvrir une seule des pages de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui jugent et dénoncent après un seul essai, aussi je note qu'une précédente rencontre avec l'autrice s'était déjà avérée douloureuse et terminée en eau de boudin, et je ne parviens pas à me souvenir si j'en avais déjà fui la lecture ou si j'avais poussé le vice jusqu'à entrevoir le mot « Fin ». Mais deux fiascos, c'est beaucoup. Le monde se poursuivra pour moi sans Françoise, et surtout dans ses personnages « petit-bourgeois ». Au suivant !

(Warren Bismuth)



dimanche 22 mars 2026

Armelle HERISSON « La mort malgré lui »

 


Deux époques se font face. D'un côté la deuxième guerre mondiale en Hongrie à partir de 1942 où nous suivons un certain Vilmos. De l'autre Laval, Mayenne, France en 1987 où le corps d'une jeune femme assassinée est retrouvé au pied d'une barre H.L.M. Le commissaire Ralu et son équipe sont sur les dents, cette mort mystérieuse paraît inextricable et Thomas, une nouvelle recrue qui a habité l'immeuble, ne comprend pas plus que ses collègues. Le bâtiment est ratissé, les occupants interrogés, y règne la misère mais surtout la méfiance, l'entre-soi.

Immersions à Rouen pour des morts inexpliquées à la même période (des gens se lancent dans le vide du haut de la cathédrale), puis dans le monde hippique où un cheval célèbre a disparu. À Laval, la morte est enfin identifiée : elle travaillait pour la presse à sensation. L'équipe de Ralu remonte le temps, mène une enquête minutieuse jusqu'à avoir enfin accès à des dossiers professionnels de la victime et recensent les affaires qu'elle avait en cours.

Côté Hongrie, le pays se rallie à l'Allemagne nazie et enrôle des jeunes recrues dans les rangs de la Waffen-SS, ce sont les « Malgré-nous » hongrois, une page oubliée de cette guerre. Contre leur gré, des gamins vont servir l'armée du Reich, c'est l'épisode historico-politique de ce roman foisonnant. La structure pourrait donner la nausée entre ces allers et retours passé/présent mais la plume alerte de Armelle Hérisson dont c'est le premier roman permet au contraire à l'intrigue de rester en place, de se développer à l'ancienne, c'est-à-dire avec des enquêteurs cherchant minutieusement des éléments sur le terrain. Le fait que l'affaire se situe en 1987 n'est pas anodin : l'autrice désire planter un décor d'avant l'explosion de toutes les nouvelles technologies afin de mieux relier les événements aux années 1940, le résultat est bluffant.

« Ils sont arrivés. Ils ont dit que j'étais mobilisé. Mon grand-père a dit que j'avais dix-sept ans et que je travaillais avec lui. Qu'il avait besoin de moi. Il a dit que je n'étais pas volontaire. L'officier a rétorqué que l'armée avait besoin de tous, qu'il n'était plus question de volontaires, que la limite d'âge était maintenant de dix-sept ans et que c'était l'ordre du Reich, et que c'était immédiat ».

Si l'insertion de l'épisode rouennais puis du cheval kidnappé peuvent paraître déstabilisantes tellement elles semblent n'avoir aucun rapport avec l'enquête en cours et surtout finir par rester dans les cartons des enquêteurs, la dynamique de l'écriture, le maillage compact, les traits d'humour font de ce roman un récit accrocheur, sans rebondissements inutiles, et surtout, et c'est à souligner comme force réelle, sans histoire d'amour en second plan, scènes qui souvent affadissent, alourdissent l'énigme et semblent n'être là que pour remplir un cahier des charges. Ici pas de chichis ni sous-vêtements affriolants mais un regard braqué sur les faits et les recherches de preuves.

La maîtrise de Armelle Hérisson est totale durant ces près de 400 pages, jamais son action ne mollit, jamais l'autrice n'en fait des caisses, elle reste sobre et tout en efficacité, en expliquant le destin des malgré-nous hongrois, un sujet peu traité, surtout en polar. Le roman est fait de silences, qui se comblent ou non, et ces silences font aussi partie des vilaines histoires familiales, ils les nourrissent. Le roman vient de paraître dans la célébrissime Série Noire qui frappe d'ores et déjà fort pour 2026.

(Warren Bismuth)

dimanche 11 janvier 2026

Dimitri MANESSIS & Jean VIGREUX « Rino Della Negra, footballeur et partisan »

 


Si Rino Della Negra fut un jeune footballeur prometteur, il fut aussi un résistant, membre du groupe Manouchian et exécuté au Mont valérien avec la plupart de ses camarades en février 1944. Mais commençons plutôt par le début.

Rino Della Negra est né en 1923 dans le nord de la France, de parents immigrés italiens. La famille vient rapidement habiter à Argenteuil, le petit Rino a 3 ans. La ville comporte alors une solide unité italienne. Rapidement, Rino s’intéresse au foot. Plus tard il découvre l’engagement ouvrier et syndicaliste lors de ses premiers métiers. Naturalisé français en 1938, il continuera néanmoins à être perçu comme immigré ou italien.

Très doué pour le ballon rond au poste d’ailier droit, il rejoint le prestigieux club du Red Star (de Saint Ouen, vainqueur de la coupe de France la saison précédente) à la rentrée 1943, mais il n’aura pas l’opportunité de s’y exprimer à titre professionnel : « Si Rino Della Negra fut bien engagé par le club, il n’eut pas le temps de figurer dans l’équipe première, professionnelle. En 1943 en effet, le Red Star, à l’image d’autres clubs, est démantelé et ses joueurs éparpillés dans des équipes dites ‘fédérales’ ».

Réfractaire au S.T.O. (Service du travail Obligatoire, s’effectuant pour l’occupant), il entre dans la clandestinité alors que parallèlement il garde sa vraie identité en tant que footballeur. Il devient résistant début 1943 avant de rejoindre la lutte armée, membre des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans Main d’œuvre Immigrée) et du groupe Manouchian. Arrêté le 12 novembre 1943 avec de faux papiers sur dénonciation d’un camarade au cours d’une attaque (Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés quatre jours plus tard), il est hospitalisé car blessé lors de son arrestation. Il est interrogé peu après sur son lit d’hôpital et maintenu à l’isolement dans l’attente de celui qui fut appelé le procès de l’Affiche Rouge et qui se déroule du 15 au 18 février 1944.

Della Negra est d’ailleurs absent de la sinistrement célèbre affiche rouge. Les photos représentant des membres du groupe Manouchian avaient été prises en prison. Or comme Della Negra était hospitalisé, il ne pouvait être photographié. Les 24 accusés sont condamnés à mort et la grande majorité, dont della Negra, exécutés le 21 février 1944 sur le Mont Valérien. Le corps de Della Negra est rapatrié fin 1944 au cimetière d’Argenteuil à la demande de la famille. Contrairement à certaines affirmations, Della Negra ne fut jamais encarté, ne fut membre d’aucun parti politique. Voilà pour la biographie.

Outre ce récit d’une courte vie active – 20 ans -, les auteurs du documentaire, Dimitri Manessis et Jean Vigreux s’attardent bien volontiers sur l’atmosphère : celle de la banlieue parisienne, celle du pays, mais aussi celle au sein des regroupements des immigrés italiens. Les auteurs retracent aussi les vies associative, politique et syndicale d’alors (et le reniement de la FSGT face à l’occupant), se basent sur de nombreux documents, largement cités, pour dépeindre l’itinéraire de Della Negra.

Les auteurs reviennent aussi sur les attentats de la résistance sur Paris et sa banlieue lors de l’occupation allemande, des photographies des archives familiales sont extirpées et ici présentées, en même temps que les deux ultimes lettres que Della Negra écrit à sa famille, nous le montrant comme un homme fort qui ne regrette rien. Ce passionnant documentaire se termine par l’héritage laissé par le groupe Manouchian et Della Negra par-delà les âges, dans la culture populaire (cinéma) comme dans les communes (avec par exemple des bâtiments ou des rues portant le nom du footballeur).

Ce qui ressort peut-être le plus est ce racisme au quotidien, Della Negra vu comme un éternel immigré, son nom souvent mal orthographié. Mais aussi l’insistance des médias ou personnalités politiques pour dire que tous les membres de groupe Manouchian étaient d’origine étrangère (ce qui est par ailleurs faux), la presse était quant à elle aux ordres du Reich nazi et comme lui poussée vers l’antisémitisme. Le climat délétère de l’époque est révélé sans fards, c’est aussi tout l’intérêt de ce documentaire ample et foisonnant, sorti en 2022 chez Libertalia. J’ajoute pour terminer qu’il n’est pas nécessaire d’être féru de football pour suivre les pages consacrées à ce sport (ouf !).

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 7 janvier 2026

Gaetano PETRAGLIA « Elena, une vie pour la liberté »

 


Elena Di Porto est née dans le ghetto juif de Rome. En 1911 ou 1912 ? Les deux dates se juxtaposent, comme si l’on ignorait sa date de naissance exacte, mais plutôt semble-t-il par une erreur d’impression. Juive issue d’une famille pauvre, Elena se marie en 1930, divorce en 1933 après avoir accouché de deux fils.

Elena est une femme à la forte personnalité, rude et impulsive, « bizarre », diront certains. Elle joue volontiers du coup de poing, surtout contre les fascistes, qu’elle déteste. Car à l’époque, c’est Benito Mussolini qui est à la tête du pays. Elle est souvent traitée de « folle », est plusieurs fois internée en hôpital psychiatrique, dont les conditions d’admission réservées aux femmes sont alors ahurissantes : « ces modèles pseudo-scientifiques de malades mentales étaient construits sur une prétendue inclination naturelle à l’infériorité des femmes par rapport aux hommes, sur leur tendance innée à l’immoralité, sur une féminité considérée comme perversion ». La famille Di Porto est constituée de marchands ambulants, Elena exerce elle-même ce métier pendant un temps.

1940 : l’Italie de Mussolini se rallie à l’Allemagne nazie, les tensions avec le Vatican sont fortes. Gaetano Petraglia revient ici avec justesse sur les conditions d’existence des juifs de Rome comme sur la politique fasciste et le climat général en Italie et particulièrement à Rome. Le 10 juin 1940, l’Italie entre en guerre. C’est ce même jour qu’Elena est arrêtée avec d’autres juifs avant de passer trois mois dans un camp de concentration italien puis d’être assignée à résidence dans un autre camp. Elle n’a pas 30 ans.

De santé précaire, Elena est plusieurs fois déplacée entre 1941 et 1943. Le 25 juillet 1943, le régime mussolinien tombe, Elena, libérée, s’installe à nouveau à Rome. Elle est rapidement arrêtée une nouvelle fois après avoir mené un pillage envers une armurerie romaine tout près du ghetto pour armer le peuple. C’est d’ailleurs la seule à être interpellée pour ce fait.

Le 15 ou 16 octobre 1943, une femme surgit dans le ghetto pour avertir les habitants d’une imminente rafle nazie. Personne ne la croit. De nombreux témoignages voient en cette femme Elena, bien que sa présence ne pourra jamais être totalement prouvée. Femme courageuse voire téméraire, Elena paie le prix fort car, après qu’elle tente de sauver sa belle-sœur et ses enfants de la rafle du ghetto – qui a effectivement eu lieu -, Elena est à nouveau arrêtée. Pour la dernière fois.

Elena Di Porto est transféré dans le camp de concentration de Auschwitz-Birkenau où elle arrive dans la nuit du 22 au 23 octobre 1943. C’est là que nous perdons définitivement sa trace. Ce n’est que le 25 janvier 1947 que l’on apprend qu’elle est bien morte en déportation à une date inconnue. 23 membres de sa famille sont également morts en déportation, un lourd tribut.

Pour son travail d’archiviste, Gaetano Petraglia s’est appuyé sur de nombreux témoignages directs (notamment ceux de la propre famille d’Elena) ou indirects ainsi que sur des articles. Le geste d’Elena pour sauver le ghetto de Rome de la rafle nazie fut immortalisé au cinéma mais aussi dans la littérature, notamment par « 13 octobre 1943 » de Giacomo Debenetti ou dans une version romancée d’Elsa Morante dans son roman « La storia ».

« Elena, une vie pour la liberté » fait revivre une femme simple aux grandes valeurs morales, une femme étrange mais tout à son combat contre le fascisme et le nazisme. Gaetano Petraglia s’immisce, non dans son intimité, mais dans ses actions publiques, ainsi que dans l’Italie de la moitié du XXe siècle, une Italie meurtrie par le fascisme au pouvoir. L’auteur évoque avec minutie la condition des juifs de Rome. Elena est d’ailleurs sans doute la première personne de confession juive de Rome à s’être levée à titre individuel contre le pouvoir fasciste. C’est ce qui en fait une figure à transmettre pour les générations futures. La préface d’une page est signée Erri de Luca, la postface porte la griffe de Carlo Fiorentino, Nathalie Bauer assurant la belle traduction (tandis que Danièle Valin est à la manœuvre pour la traduction de la préface d’Erri de Luca). De nombreux fac-similés d’époque ainsi que plusieurs photographies de famille accompagnent le récit pour une approche visuelle. Ce récit d’une vie fauchée en pleine croissance est paru aux éditions du Portrait en 2025, pour nous remémorer une héroïne méconnue de la lutte anti-fasciste.

https://www.leseditionsduportrait.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 novembre 2025

Johann CHAPOUTOT & Philippe GIRARD « Libres d’obéir »

 


Cette BD de 2025 est l’adaptation du livre documentaire « Libres d’obéir : le management du nazisme à aujourd’hui » de Joahnn Chapoutot, paru en 2020.

Reinhard Höhn (1904-2000) fut un bon nazi, toujours prêt à briller par son statut de chercheur pour le triomphe de la cause, statut de chercheur qu’il conservera toute sa vie. Proches des idées du Führer, il pense comme lui que le pouvoir n’est pas l’Etat et que l’Etat doit disparaître dans sa globalité, car « puisque l’Etat redistribue les richesses, il assure la survie des faibles ». Or dans le IIIe Reich, on n’aime pas particulièrement les faibles. Le but est diriger plutôt que gouverner. 

Ainsi Höhn propose une approche managériale autoritaire avec prescription de méthamphétamines pour améliorer le rendement des ouvriers. Un seul syndicat est autorisé : le Deutsche Arberitsfront. La plume de Johann Chapoutot, épaulée magistralement par le somptueux travail graphique de Philippe Girard, raconte pour ainsi dire trois histoires : celle du nazisme par le prisme du traitement du prolétariat, le destin de Reinhard Höhn en une biographie traçant les grandes lignes de son métier de chercheur, la troisième histoire, enchâssée, étant celle de victimes du management autoritaire contemporain se documentant sur l’origine de ce patronat sévère et destructeur.

Le système nazi se finance en partie par la spoliation des biens juifs réinjectés pour réduire les impôts et augmenter les prestations sociales. Ironie de l’histoire : en 1945, au départ de nombreuses troupes de soldats allemands sur le front, il faut les remplacer pour continuer à faire fonctionner le pays. 15 millions d’étrangers sont recrutés.

Après la guerre, Höhn n’est pas inquiété pour son passé nazi, il crée en 1956 une école de management basée sur l’expérience étasunienne, un management dur, où l’humain est remplacé par la rentabilité. Le salarié devient flexibilité, adaptabilité, performance. Au revoir la vie privée, bonjour l’aliénation ancêtre de ce que l’on appellera plus tard le burn-out. Les entreprises sont dirigées comme des armées même si l’adversaire est invisible, seul le profit compte.

C’est toute cette évolution du management jusqu’au monde actuel que Chapoutot raconte dans cette bande dessinée, formant un miroir avec les employées discutant de nos jours, détruites par leurs conditions de travail, dont l’ancêtre pas si lointain émane du nazisme.

Le travail de Philippe Girard est tous points remarquable : coloré, dynamique, il joue avec les polices de caractère, le type « affiche » pour des slogans présentés comme des publicités. La couleur rouge est très présente et gifle quasiment à chaque page. Car le discours de fond suinte le sang, la maltraitance, la négation des valeurs humaines. Ce n’est pas uniquement le message de Chapoutot qui se lit avec intérêt, mais sa représentation par Philippe Girard qui fait de cette BD un écrin. Car Girard agrémente des slogans de management dans leur langage original : l’allemand. Il sert aussi à rendre la pilule moins amère, l’esthétisme est ici aussi important que le texte.


Derrière la biographie de Reinhard Höhn, derrière une histoire du management nazi, derrière son héritage dans les entreprises de nos jours, c’est une BD qui forme un tout grâce à deux hommes très talentueux qui unissent leur force pour proposer un livre d’une grande valeur artistique comme historique et sociologique. Pour les détails concernant le management toxique, ruez-vous sur ce documentaire, il vaut le coup !

(Warren Bismuth)

mercredi 24 septembre 2025

Laurent MAUVIGNIER « La maison vide »

 


Le nouveau roman de Laurent Mauvignier, fort de 743 pages, est l’occasion rêvée de m’immiscer une fois de plus dans le challenge « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, dont le principe est de chroniquer un livre d’au moins 500 pages au rythme des saisons. Voici donc (déjà) l’automne.

Laurent Mauvignier est peut-être mon auteur français contemporain préféré. Partant de ce constat, et aussi saugrenu ou contradictoire que cela puisse paraître, je serai moins élogieux, en tout cas plus mesuré que bon nombre de critiques que j’ai eu sous les yeux depuis la parution de ce nouveau roman, toutes pour le moins dithyrambiques.

En prenant sa propre famille comme cadre, Laurent Mauvignier se livre en disséquant, en exhumant et bien sûr et surtout en imaginant ce que fut la vie et les relations des générations passées, depuis le XIXe siècle. Étonnement tout d’abord quant au style : l’auteur se fait Balzacien, réécrit un roman du XIXe siècle y compris par le ton donné, si loin de son écriture, de son univers habituels.

Dans ce qu’il nomme une « catastrophe familiale », Laurent Mauvignier place d’abord en exergue une question primordiale à partir d’une de ses figures du XXe siècle : sa grand-mère Marguerite effacée tout bonnement du tableau de l’histoire familiale. Pourquoi ? Pour obtenir la réponse, il lui faut remonter le temps, jusqu’à sa mère à elle, Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur.

Marie-Ernestine est née religieusement, a connu le couvent où elle a appris le piano grâce à un homme. Elle a découvert un art inconnu de sa classe sociale. Marie-Ernestine grandit, jusqu’à son mariage forcé par son père. Ce sera Jules. Et là le style unique de Mauvignier entre en scène, quittant l’ambiance surannée du roman du XIXe siècle. Mauvignier redevient lui-même.

Cependant, tout n’est pas si fluide. Je pense à la nuit de noces de Marie-Ernestine, exagérément, démesurément étirée, avec ses grandes phrases qui finissent parfois par se mordre la queue, tandis que le bon Jules se met à titiller le goulot un peu trop avidement. De cette union naît la « fameuse » Marguerite, en 1913, possiblement d’un viol exercé par Jules, alors que la première guerre mondiale vient montrer ses baïonnettes. « Marie-Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa proie, elle pense qu’en effet le bébé lui ressemble, à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer ». Celle de Jules se terminera pourtant bien vite puisqu’il mourra en 1916 sur le front. Cependant, son visage, sa silhouette posent pour l’éternité grâce à une statue le représentant sur le monument aux morts du village.

« La maison vide » est une chronique rurale s’étalant sur plusieurs générations, elle est ambitieuse, mais Mauvignier est peut-être tombé en partie dans le panneau de l’autofiction historique, pullulant actuellement chez nombre d’auteurs français (certes depuis pas mal d’années, mais le moins que l’on puisse dire est que ça ne s’arrange pas, chacun parlant de soi, des ancêtres et des héros ou antihéros de sa propre famille, avec parfois une impudeur frisant l’indécence, en des récits nombrilistes qui oublient tout simplement de s’ouvrir au monde, fin de la parenthèse). Il semble parfois empêtré entre données réelles personnelles et universelles. Exemple : de la tentative de suicide d'une aïeule puis du suicide de son père en 1983, l’auteur envisage, certes furtivement, une sorte d’hérédité dans ce geste, imaginant une potentialité, sans doute inconsciente, du suicide dans sa globalité comme un atavisme, voire une malédiction contre laquelle on ne peut lutter.

Plus c’est long plus c’est bon, à voir… Si « Histoires de la nuit », son roman précédent, flirtait allègrement avec le chef d’œuvre malgré ses 635 pages passant comme une averse glaciale, « La maison vide » souffre cruellement de longueurs, en tout cas pour tout admirateur de Mauvignier et dans sa première moitié. L’édifice entrepris pourrait être une compression de « La comédie humaine » de Balzac doublée de la saga des Rougon-Macquart de Zola pour le sujet de l’hérédité. Le résultat pourrait être à son tour un chef d’oeuvre. Pourtant, il manque ce je-ne-sais-quoi, ou plutôt il y a ce trop-plein de je-ne-sais-quoi, d’introspection à rebours, presque d’uchronie sous-jacente. Mais revenons à notre généalogie.

Marguerite, la fille (qui deviendra la grand-mère de Mauvignier), s’éprend de son père par-delà la mort, l’occasion pour l’auteur de nous rappeler à son immense talent, grâce à des images puissantes sur les gueules cassées, ces morts toujours en vie. Marguerite ne va pas tarder à rencontrer l’âme sœur, mais là encore le tragique s’installe à table, une gangrène semblant bouffer tout ce qu’il reste de sain dans la famille.

La clé du roman est sans doute dans ces quelques mots : « C’est parce que je ne sais rien ou presque de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence ».

« La maison vide » est une fresque, celle d’une famille de campagne, comme tant d’autres, dans le feu des deux guerres mondiales, entre déchirures, secrets, honte et affrontements. Deux guerres qui dévastent les liens (comme dans de nombreuses familles, parfois lors d’autres guerres), qui créent l’animosité, la haine. En 83 chapitres d’étalant sur une cinquantaine d’années et un épilogue resserré, Laurent Mauvignier, par ses longues phrases noueuses, se fait le rapporteur du destin d’une famille, la sienne. Si le tout paraît parfois un brin indigeste par l’action qui stagne voire s’assoupit malgré la foultitude de détails, l’épilogue en partie axé sur l’épuration permet une très belle sortie pour un roman qui ne restera pourtant pas le meilleur de l’auteur, dont pourtant la quasi intégralité de l’œuvre est à découvrir urgemment. Il vient de paraître aux éditions de Minuit. Il montre peut-être l’essoufflement du sujet de l’autofiction historique dans le paysage littéraire français. Une nouvelle page est à écrire, les sujets ne manquent pas.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)



dimanche 13 avril 2025

Petra RAUTIAINEN « Un pays de neige et de cendres »

 


Dans ce roman historique, deux récits s’imbriquent, s’assemblent et se complètent. Le premier, sorte de journal intime de Vaïno Remes, interprète dans le camp de prisonniers de Inari, Laponie, est vécu quasi au jour le jour durant un espace temps de quelques mois de l’année 1944. Le second, entre 1947 et 1950 est une quête, celle de Inkeri Lindqvist, journaliste photographe, officiellement pour rendre compte de la reconstruction de la Laponie, mais plus personnellement pour retrouver trace de son mari qu’elle avait suivi  au Kenya, c’est là-bas qu’elle s’est spécialisée dans la photographie.

Inkeri fait la connaissance de Olavi, personnage charnière du roman. Tout comme Vaïno il a exercé en qualité d’interprète au camp d’Inari, à la même époque. Les vestiges du camp se situeraient dans le village même où Inkeri s’est installée et où elle forme la jeune Bigga-Marja à la photo. Mais Olavi est un être mystérieux, comme insaisissable, et Inkeri entreprend une enquête discrète à son égard. Vient s’ajouter une nouvelle pièce maîtresse en la personne d’une certaine Saara, qui a vu la vie du camp et pourrait bien détenir des informations capitales. Tout comme Koskela.

La structure de cet ambitieux roman est aussi entremêlée que solide. Entre vie d’un camp de Laponie durant la seconde guerre mondiale et la reconstruction difficile de la même région quelques années plus tard, Petra Rautiainen joue le yoyo entre ces deux époques. C’est pour elle l’occasion de conter la guerre en Laponie, de dénoncer le peuple finlandais du nord, pour qui ceux qu’il appelle les lapons (une insulte en vérité, les habitants de Laponie se revendiquant Sames), et cet objectif démesuré et conquérant : la création d’une Grande-Finlande aux côtés de l’Allemagne nazie.

Des expériences troublantes sur des cadavres humains en vue de classifications raciales se sont déroulées dans le camp, et il se pourrait bien que peu de témoins souhaitent revenir sur cet horrible épisode. Quant au mari de Inkeri, qu’est-il advenu de lui ? Pour finir, percera-t-elle les véritables personnalités de Olavi, Saara, Koskela ?

« Un pays de neige et de cendres » est un beau roman rythmé par la plume froide et distanciée de son autrice, mais aussi le talent qu’elle a pour peindre la nature, les cerfs, la faune, la flore dans cette région reculée. Cette nature qui sauvé des hommes pendant la guerre : « Moi j’ai l’habitude de marcher dans la forêt Mais en temps de guerre, c’est différent. On passe pas mal de temps à grelotter le ventre vide. J’ai tué des rennes, et pas qu’un peu. Je mangeais du lichen. Je cherchais à manger sous la mousse, comme les rennes. J’ai eu des maux de ventre et j’ai cru en mourir ».

Car derrière le discours global, il y a la vie de ces anonymes que Petra Rautiainen s’applique à donner forme. La chute est particulièrement inattendue, elle fait de ce roman une série de tiroirs à intrigues se rapprochant d’un thriller historique. Récit sur la mémoire collective, dans un monde où il faut dénicher des preuves d’un événement malgré la méticulosité des coupables à les faire disparaître à tout jamais. C’est bien sûr avant tout la mémoire d’une région méconnue et abandonnée, tout comme ses habitants, la Laponie. Pétra Rautiainen s’emploie avec raffinement à équilibrer Histoire et fiction, et la recette fonctionne parfaitement. Jamais les paupières ne se font lourdes à la lecture de ce « page-turner », paru en France en 2022 (et déjà réédité en poche) et traduit par Sébastien Cagnoli. Depuis, la jeune Petra Rautiainen a publié un nouveau roman.

(Warren Bismuth)

dimanche 19 janvier 2025

Michèle AUDIN « La maison hantée »

 


En 1992, Delphine Maugein, sorte de double de l’autrice, est mutée à la Bibliothèque animale des sciences de Strasbourg. C’est dans cette ville qu’elle achète un appartement situé rue Dunat-Diehr où elle fait la connaissance posthume de Emma, concierge de l’immeuble dans les années 1930 et évacuée en 1939. Delphine s’intéresse immédiatement au destin de cette inconnue, et c’est par elle qu’elle va faire remonter les souvenirs de toute une ville, toute une région, de l’aube de la seconde guerre mondiale à la libération et même après.

Michèle Audin nous plonge, documents à l’appui, au cœur d’une région dans une période historique hallucinante. Car l’Alsace et la Moselle n’ont pas connu la seconde guerre mondiale comme le reste du pays. Elles furent par ailleurs allemandes entre 1871 et 1918, donc selon leurs âges, les habitants y ont appris le français ou l’allemand. Pour Emma, c’est la mobilisation de son mari Fabien, mobilisé au sein de l’armée française en 1939, alors qu’elle et une partie de sa famille sont évacuées à Périgueux avant que leur département, comme deux autres, ne repasse sous bannière allemande.

Michèle Audin, jonglant entre chapitres sur Emma comme représentante de l’Alsace-Moselle d’alors, et la propre destinée de Delphine, fait résonner l’itinéraire de toute une population en des temps troublés. Les évacués, mais aussi les « maintenus » (ceux qui sont restés sur place malgré l’occupation puis l’annexion), les « rentrés » (les évacués revenus après l’annexion). L’Histoire est parfois peu banale, c’est le cas pour les départements français jouxtant l’Allemagne hitlérienne. Et ces lois, nouvelles, comme l’interdiction de parler français à l’école, ou ces rues rebaptisées à l’allemande, tandis qu’entre en fonction le premier camp d’extermination de la région, le Struthof, inauguré en 1941.

Michèle Audin n’oublie pas les « malgré-nous », ces soldats partis rejoindre l’armée allemande pour combattre contre ce qui fut leur pays quelque temps auparavant (à ce propos elle nous apprend l’existence des « malgré-elles » dont on ne parle jamais), et cet autodafé public en décembre 1940, supprimant en une étincelle des milliers de livres sélectionnés car jugés indignes ou dangereux. En effet, « Il faut des livres allemands dans les librairies alsaciennes ; il ne peut y avoir deux cultures dans une librairie. Il fallait donc se débarrasser des livres français. Même traduits en allemand. La collecte a commencé le 15 décembre 1940. Atlas, romans, propagande, journaux illustrés… ».

L’Alsace s’est en partie nazifiée, même les esprits sont tournés désormais du côté du Reich, la presse, comme une partie de la population, s’emballe, dithyrambise, notamment lors de la célèbre bataille de Stalingrad : « Attaqués par les bolchéviques, les Allemands défendent Stalingrad » ou encore après la défaite nazie à l’issue de la même bataille « L’héroïque résistance des forces européennes à Stalingrad a pris fin ». Les repères sont inversés, tout comme le mode de pensée et les valeurs.

Comme souvent avec Michèle Audin, le livre est abondamment documenté et chiffré, truffé d’anecdotes oubliées ou saugrenues, comme ici les étranges voyages des vitraux de la cathédrale de Strasbourg. Elle n’oublie pas les peuples alsaciens et mosellans, rappelle que leurs jeunes furent incorporés dans l’armée allemande, certains participant même à l’incendie du village d’Oradour-sur-Glane, où d’ailleurs furent froidement assassinés… des alsaciens ! Une partie de l’Histoire peu aisée à raconter, tellement elle paraît hors sol, loin de tout rationalisme. Mais Michèle Audin s’y emploie et y parvient avec une grande dextérité par le truchement de la fiction, et la force maîtresse de ce récit, en prenant comme point d’appui un immeuble strasbourgeois. Pourtant il est difficile d’accoler à « La maison hantée » le simple format « Roman » tant il bouillonne de l’Histoire du XXe siècle, qu’elle soit française ou allemande, le tout dans un espace géographique resserré, où se sont joués des enjeux que l’on pourrait qualifier de délirants.

Comme une partie de l’« écurie » de la collection Arbalète de chez Gallimard, Michèle Audin vient de rejoindre les prestigieuses éditions de Minuit, pour notre plus grand bonheur, ce livre qui vient de paraître en est issu. J’en profite pour vous glisser à l’oreille que l’autrice tient ce qui est peut-être le plus riche blog consacré à la Commune de Paris dont elle est une spécialiste de longue date, et ceci n’a pas de prix, ne sera jamais négociable.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

vendredi 6 décembre 2024

Louis LE MOIGNE & Marcel BARBANCEYS « L’Armée Secrète en Haute-Corrèze 1942-1944 »

 


Un pavé conséquent pour revivre le maquis, la résistance et l’action de l’Armée Secrète sur tout le territoire de Haute-Corrèze, 500 pages truffées d’informations, de détails méticuleusement mis en place sur le quotidien de ceux qui ont dit non à l’occupant durant la seconde guerre mondiale, entre 1940 et 1944 (le titre est trompeur) dans une petite région vallonnée et rurale.

La Haute-Corrèze est la région géographique où aurait été créé le premier maquis de France, en 1940. Il faut dire que la topographie s’y prête : collines et vallées boisées se succèdent sans cesse et sont les meilleures alliées pour se planquer de l’ennemi afin de mieux l’affronter. La résistance y fut très tôt présente, dès 1940 donc. Les deux auteurs, qui ont eux-mêmes participé à la lutte contre l’occupation nazie, tiennent ici ce que l’on pourrait presque appeler un journal de bord, tant les événements sont consignés quasiment au quotidien.

Au sein de ces combats, plusieurs organisations, dont la M.O.I. : « Les autres travailleurs étrangers sont, pour la plupart, groupés en une organisation, la « M.O.I. », sigle mystérieux que tout le monde traduit par « Mouvement ouvrier international ». C’est en fait l’organisation de la Main-d’œuvre immigrée mise sur pied par le parti communiste entre les deux guerres. Il s’agit de rassembler ces travailleurs, de les défendre, et aussi d’empêcher le patronat de les opposer au prolétariat français ». Car nombre de résistants sont étrangers, ce qui donne un aspect antifasciste à certains groupes. Mais il est peu question de politique dans ce documentaire, les auteurs se focalisant sur l’ennemi commun et la lutte presque au corps à corps de l’Armée Secrète durant trois années (cinq en fait) dans ces paysages pour le moins cabossés.

Tout nous est révélé : les planques de munitions, les actes de sabotage, l’aide aux réfractaires au S.T.O., la milice collaborationniste active (de Bort-les-Orgues notamment), les premières attaques de Vichy contre des francs tireurs, les embuscades. C’est toute l’organisation, mais aussi toutes les actions de l’Armée Secrète de Haute-Corrèze qui sont percées ici au grand jour. Dans une moindre mesure, celles de l’armée allemande ou collaborationniste, le tout dans un langage militaire pouvant s’avérer technique, mais toujours au plus près du terrain.

L’organisation est de plus en plus poussée, le rôle des sédentaires – indispensable – est dévoilé, expliqué. Il en est de même pour les points stratégiques de repli, de caches d’armes, de réunions clandestines, je pense à ce petit garage automobile à Neuvic, sorte de plaque tournante et de QG de l’Armée Secrète. Des bâtiments qui ne paient pas de mine, qui n’attirent pas l’attention, qui sont de ce fait des lieux clés. C’est d’ailleurs toute une toile d’araignée qui se déploie contre l’occupant. Il est intéressant de noter que, outre les soutiens à titres personnels, les sympathisants, sont présentes nombre d’organisations : les M.O.I., les F.T.P., l’A.S. (Armée Secrète), des groupes de résistants, de maquisards, etc. La variété des portraits est totale. C’est ainsi qu’il n’est pas fait état des convictions politiques, des partis et des mouvances, mais le doigt est uniquement pointé sur l’union contre les nazis et les collaborationnistes.

Un fait frappant : le nombre important de petits groupes d’une poignée d’hommes, disséminés sur ce terrain rural propice à l’anonymat, à l’abri sécurisé. Très rapidement, tous les responsables de l’A.S. vivent dans la clandestinité. Dans ce récit rigoureux – quoique forcément partisan car retraçant une épopée collective vécue par les auteurs – c’est tout un organigramme de la résistance globale de Haute-Corrèze qui se dresse. Beaucoup de ses acteurs paieront de leur vie.

Il serait évidemment vain d’entrer dans les détails sur cette guerre dans la guerre tant ils sont nombreux, consignés sur chaque page avec minutie, forts de témoignages directs d’acteurs de la résistance, témoignages essentiels qui évoquent l’état d’esprit général. Il est fait état de collaborationnistes et/ou miliciens qui changent de camp, qui entrent dans l’A.S. afin de combattre leurs anciens alliés, d’autant que sur le terrain les combattants au nazisme sont désormais organisés, de plus en plus proches de la résistance à Londres et en pourparlers avec elle. Si le récit peut paraître technique par l’accumulation des préparations militaires, des moyens à disposition, des armes en jeu, etc., il est pourtant bien cette survivance du passé, document unique par sa richesse, son ampleur pour un cadre géographique aussi limité. Car il se cantonne quasi exclusivement à la Haute-Corrèze, ne débordant que brièvement sur les départements limitrophes et même sur la Basse-Corrèze. Il peut sembler peindre une évolution, un combat en vase clos, et pourtant ces actions se déroulent dans un cadre international voire internationaliste.

Et puis les combats pour la Libération, peut-être les pages les plus passionnantes, avec notamment cette embuscade d’envergure au Chavanon début juillet 1944 (quand on connaît les lieux elle prend tout de suite une dimension dantesque par son emplacement stratégique entre Puy-de-Dôme et Corrèze !). 22 morts côté allemand, aucun côté français. C’est alors que ces embuscades se succèdent, sans oublier l’Histoire dans l’Histoire, notamment la singulière présence de ce groupe de Tatars au milieu de (presque) nulle part, ou encore ce « Plan national établi par les allemands pour l’extermination du maquis ».

17 août 1944 les troupes allemandes entrent dans une ville d’Ussel désertée alors que les combats font rage à quelques encablures, du côté d’Egletons. Le 22 août 1944 les nazis quittent définitivement la Haute-Corrèze, la région est libérée. Toute cette épopée guerrière, de résistance, d’organisation, de foi et de lutte est ici racontée. En tout cas celle de l’Armée Secrète, sujet principal du livre. En effet, si le reste des combats est (parfois) évoqué, ce n’est que très partiellement. Un exemple : il n’est consacré que quelques lignes au « Pendus de Tulle » de juin 1944, il n’est même pas fait état du nombre pourtant conséquent de morts (99). La « caméra » est braquée sur l’Armée Secrète de Haute-Corrèze, sur ses faits d’armes, sur ses exploits, ses doutes, ses succès, ses échecs aussi, mais particulièrement sur sa solidarité sans faille.

Ce qui est peut-être à retenir au-delà des combats, c’est l’organisation d’anonymes, de gens comme vous et moi, des poignées de citoyens qui n’ont à gagner que leur liberté, ces quidams qui s’impliquent tout en continuant leurs activités personnelles, qui donnent des coups de main ponctuels, qui s’engagent à leur niveau, et qui font partie de ce grand tout. Ils sont pourtant des éléments majeurs de lutte conte le nazisme, même s’ils peuvent paraître invisibles. Le combat est rude, d’autant que les mouchards et traîtres sont nombreux.

« L’Armée Secrète en Haute Corrèze » est un livre nécessaire qui témoigne d’une courte période dans un lieu géographique lui aussi restreint, avec ses particularités. Et lorsque l’on connaît la topologie évoquée, on se surprend à balader notre imaginaire sur les lieux, c’est un voyage dans le temps comme dans l’espace. Ce bouquin un rien confidentiel a pourtant été édité trois fois entre 1977 et 1993, par l’Association Amicale des Maquis A.S. de Haute-Corrèze », autant dire auto-édité. Il est épuisé mais peut-être le trouverez-vous, chanceux que vous êtes, sur une quelconque plate-forme ou lors d’un vide grenier, c’est tout le mal que je vous souhaite.

 (Warren Bismuth)

mercredi 2 octobre 2024

Marion DACKO & Arnaud POCRIS « Les Gergoviotes, des étudiants en résistance »

 


Entre 1940 et 1943 s’est joué au cœur de l’Auvergne un épisode singulier de la seconde guerre mondiale. Sa cause, l’exil, celui de 374000 alsaciens et mosellans dont la moitié de strasbourgeois suite à la signature de l’armistice entre la France et l’Allemagne nazie en juin 1940 et à l’imminente annexion de la région vers le Reich. L’Université de Strasbourg est alors transférée à Clermont-Ferrand, en zone libre. Nombre d’étudiants vont alors rejoindre la capitale auvergnate. Le plateau de Gergovie se dressant à moins de deux heures à pied du centre de Clermont-Ferrand est déjà célèbre pour la victoire de Vercingétorix contre les troupes de Jules César lors de la bataille en 52 avant Jésus Christ.

Des étudiants alsaciens – mais pas seulement – ont décidé de s’installer sur le plateau dès l’été 1940. Un projet de maison des étudiants se développe immédiatement sous la houlette rigide, autoritaire mais enthousiaste du général de Lattre de Tassigny. Les travaux commencent rapidement, ils sont l’œuvre des étudiants eux-mêmes qui vont conjointement entreprendre des fouilles archéologiques sur le plateau en rapport avec la fameuse bataille de Gergovie sous la direction de Jean Lassus. Ce chantier est aussi un prétexte pour garder les étudiants en zone libre, les protéger de l’occupant.

Un noyau dur et mixte se forme au sein des Gergoviotes, une quarantaine de jeunes permanents. Ici, pas de hiérarchie, même si bien sûr des noms et des caractères se détachent. Y sont dispensés des cours de sports, danse, chant, théâtre. Les fouilles démarrent concrètement à l’été 1941 mais parallèlement, les étudiants, politisés, se mobilisent contre l’Allemagne nazie. Sans être à proprement parler des résistants, ils participent à de petites actions que les auteurs nomment « résistance récréative ». « Le groupe des Gergoviotes n’a constitué ni un mouvement organisé de résistance, ni un maquis. La soif d’engagement de chacun, qu’elle soit individuelle ou collective, y a cependant trouvé des occasions de s’exprimer, galvanisée par des personnalités fortes ». C’est pourtant le début de la résistance estudiantine en Auvergne. Partis de graffitis, collages d’affiches ou distributions de tracts, les actes se durcissent, avec notamment l’utilisation d’explosifs et fabrications de faux papiers à partir d’avril 1942.

Le 25 juin 1943 tout bascule : le foyer des étudiants alsaciens, la Gallia, situé en plein cœur de Clermont-Ferrand, est perquisitionné et raflé. Les arrestations sont nombreuses, notamment chez les Gergoviotes. En novembre, c’est au tour de l’université d’être raflée suite à la dénonciation commise par un résistant dont le livre raconte avec documentation la déchéance. « Le 25 novembre, c’est toute l’université qui est concernée : le foyer « la Gallia », les différentes facultés et la bibliothèque. Au total, 1200 professeurs et étudiants [dont cinq Gergoviotes, nddlr] sont arrêtés par la gestapo assistée de 200 soldats de la Luftwaffe ». L’heure des arrestations a sonné pour les Gergoviotes, quatorze en une année. Celle des déportations aussi, douze durant la même période.

Quelle est la signification de ce nom, Gergoviotes ? Fort vraisemblablement la contraction des deux mots Gergovie et Patriotes. Quant au livre, regorgeant de magnifiques illustrations, il représente une iconographie unique et dense de cette expérience. C’est aussi l’occasion pour les deux auteurs d’agrémenter le tout par des biographies succinctes des principaux protagonistes, nous les faisant mieux découvrir.

Quelques noms reviennent plus souvent que d’autres, celui de la famille Kuder notamment, qui a joué un rôle important. René tout d’abord, qui a peint vers 1941 une fresque murale sur l’un des murs de la maison des étudiants. Sa fille aînée Stéphanie ensuite, déportée à Ravensbrück après l’expérience Gergoviote et son arrestation. Quelques extraits de ses mémoires sur sa déportation sont inclus dans le livre. À ce titre il est intéressant de noter que Stéphanie Kuder se trouve déportée en ces lieux exactement en même temps que Micheline Maurel, qui a plus tard écrit le remarquable « Un camp très ordinaire » à propos de sa déportation (paru aux Editions de Minuit), en même temps que l’ethnologue Germaine Tillion – une auvergnate -, compositrice clandestine de la saisissante opérette pièce de théâtre « Le Verfügbar aux Enfers » alors même qu’elle est en déportation.

Qu’est-il advenu de la maison des étudiants, abandonnée durant l’été 1943 après quatre années intenses ? « La date précise du démantèlement complet du bâtiment reste à ce jour un mystère. La documentation photographique en notre possession montre que la maison est encore en place le 26 septembre 1946, mais qu’au mois d’août 1947, il n’en subsiste plus que les fondations ». Quant aux Gergoviotes, après la guerre les survivants retournent à la vie civile, aboutissant pour certains d’entre eux à une brillante carrière professionnelle.

En 1951 une stèle commémorative est érigée à l’emplacement même du drapeau tricolore que hissaient les Gergoviotes devant leur baraquement. Les anciens acteurs de cette aventure atypique se sont réunis régulièrement jusqu’aux années 1980, faisant demeurer l’esprit des Gergoviotes.

Un point à relever : dès l’entame de ce livre nous sont offerts quelques vers du poète résistant Jean Cassou dont les « Trente-trois sonnets composés au secret » furent publiés début 1944 par les Editions de Minuit clandestines sous le nom de Jean Noir, préfacées par un certain François la Colère, en fait Aragon. Ces sonnets avaient été composés dans la mémoire de l’auteur alors qu’il était prisonnier et que le papier était rationné donc indisponible pour les prisonniers. Il avait profité d’une liberté provisoire pour enfin les écrire, c’est ainsi qu’ils furent publiés en toute clandestinité. Quand l’Histoire rejoint la littérature.

Dans ce travail conséquent, documenté et limpide, d’une extrême rigueur, les auteurs nous guident durant ces 220 pages dans l’Histoire de France mais aussi internationale et universelle, entre la guerre des Gaules et la Résistance de la seconde guerre mondiale, sans jamais mettre de côté le caractère archéologique des chantiers des Gergoviotes. Et puisque l’Histoire ne s’arrête jamais, ils en profitent pour dresser un état actuel des fouilles archéologiques sur le plateau de Gergovie. Plus de 150 illustrations (photos, dessins, etc.) viennent compléter un tableau déjà riche. Ce documentaire historique exceptionnel vient juste de paraître aux Presses universitaires Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand. Quant au bilan humain des Gergoviotes, même s’il ne peut être résumé, en voici quelques chiffres : « On peut évoquer les vingt-deux Gergoviotes arrêtés par les polices française ou allemande, les six qui ont réussi à s’évader, les douze qui ont été déportés, les onze membres de différents maquis, les onze engagés dans l’armée de Libération et les sept qui ont payé cet engagement de leur vie et dont les noms sont désormais gravés sur le granit des Vosges de la stèle dressée à Gergovie ».

Ce livre fait suite à l’exposition présentée sur le site même de Gergovie, plus précisément au Musée Archéologique de la Bataille de Gergovie, exposition montée par les auteurs de ce documentaire d’envergure.

https://www.pubp.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 12 juin 2024

Rika BENVENISTE « Louna »

 


Sous-titré « Essai de biographie historique », ce méticuleux documentaire est bâti pierre par pierre. Il n’est pas une biographie à proprement parler, ou plutôt il est bien plus que cela. S’il s’attache à retracer la vie de Louna Assaël (1910-1998), il est une vraie mine d’informations sur la vie des juifs de Thessalonique au XXe siècle, et bien plus encore.

Louna est une juive illettrée, de ces anonymes que l’on ne remarque pas, qui ne laissent pas de traces, qui ne font pas de bruit, qui semblent vivre tranquillement leur petite vie. C’est aussi la tante de Rika Benveniste, spécialiste de l’Histoire juive, qui part à sa rencontre après son décès, et va chercher les indices de parcours de Louna ainsi que dans ses souvenirs personnels de nièce, ce qu’elle appelle la « Microhistoire », dans une quête de repères par les lieux que Louna a fréquentés, traversés. Les indices sont maigres, le travail de recherche n’en est que plus conséquent.

Louna est née à Salonique en 1910, ville redevenue Thessalonique en 1912, l’histoire tragique rattrape déjà l’intime. Sa langue maternelle est le judéo-espagnol mais elle parle – mal – le grec. Elle devient couturière avant de se marier en 1931, la même année que le déclenchement d’un pogrom sur Thessalonique. Juive, elle est déportée le 27 mars 1943 à Auschwtiz, elle y arrive le 3 avril où on lui attribue le matricule 40077. Charlotte Delbo se souviendra de l’arrivée de ce convoi. Les chiffres de Rika Benveniste laissent cois : « Des 1 100 000 Juifs qui sont déportés à Aucshwitz, 865 000 sont immédiatement assassinés ; seuls 200 000 franchissent les portes du camp. Pour les personnes qui y sont déportées de toute l’Europe nazie, la mort est la règle et la survie, l’exception ». Un nouveau calvaire commence. Souvent malade, Louna passe 18 mois au sinistre Block 10.

Pendant que Louna souffre, certains médecins jouent un rôle barbare dans le camp, notamment par les stérilisations forcées de femmes, entraînant des séquelles et des traumatismes. Les faits sont dans ce livre patiemment examinés et décrits.

Les indices sur les conditions de détention de Louna sont épars, les informations manquent, encore une fois. Le camp d’Auschwitz est évacué en janvier 1945. Louna a déjà rejoint celui de Bergen-Belsen, à 850 kilomètres de là. Puis elle revient en Grèce. Nous sommes alors à l’exacte moitié du récit, tout comme à l’exacte moitié de la vie de Louna.

Une nouvelle vie. Encore. Guerre civile grecque, naissance d’organisations pour l’accueil des anciens déportés grecs appelés otages. Une nouvelle lutte est entamée, pour la restitution des biens des déportés revenus. Louna est sans abri, sans rien, elle est tout d’abord hébergée dans une synagogue, puis un « Dortoir » jusqu’à la fin des années 60 tandis que Thessalonique se développe à une vitesse folle. Un nouveau monde s’installe. Pour Louna, intégration dans un tout nouvel hospice en 1982 et demande de reconnaissance de « Combattante de la Résistance nationale ». Et ces quelque lignes, écrites par d’autres mains mais dictées par Louna, bouleversantes, sur la raison de cette demande. Pour la première fois du récit, Louna semble nous parler, le moment est solennel : « Durant l’occupation de notre patrie par les forces ennemies germano-italo-bulgares, j’ai été emmenée comme otage dans les camps allemands, d’avril 1943 à mai 1945, en raison de mes origines juives. Plus particulièrement : j’ai été arrêtée par les allemands à Thessalonique en mars 1943 et enfermée au camp Baron-Hirsch. Puis j’ai été transférée au camp de Birkenau où je suis restée pendant trois mois environ. D’août 1943 à avril 1944, j’ai été détenue au camp d’Auschwitz. D’avril 1944 à mai 1945, j’ai été internée au camp de Bergen-Belsen, en Allemagne, d’où j’ai été libérée le 2 mai par les forces anglo-américaines. Je suis rentrée dans ma partie en septembre 1945 après avoir été transférée aux quatre coins de l’Europe sous la supervision des Alliés. Je porte sur l’avant-bras gauche le numéro matricule 40077 ».

Le retour des déportés juifs est tellement difficile que beaucoup décident de s’exiler, aux Etats-Unis notamment, mais aussi en Palestine, clandestinement, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Car derrière le parcours de Louna, c’est toute l’Histoire du peuple Juif du XXe siècle qui est ici développée. Celle de la ville de Thessalonique également, c’est ce qui donne un caractère universel au récit. Quant à Louna, elle est enterrée en 1998 dans le cimetière juif de Thessalonique. Le dernier chapitre du livre est lumineux, comme la chronologie en fin de volume.

Comme toujours aux éditions Signes et Balises, le travail et la présentation sont particulièrement soignés, des photos accompagnent le récit bien qu’aucune de Louna ne soit publiée, l’autrice préférant la laisser dans l’ombre, dans l’intimité, la laisser en paix surtout. Enfin. La très jolie préface est signée Annette Wieviorka, elle est sobrement intitulée « Kaddish pour Louna ». Le livre est agrémenté de très nombreuses notes qui constituent une vertigineuse bibliographie. Le tout est traduit par Loïc Marcou dont on imagine sans peine les heures passées à retranscrire le texte.

Dans cette quête, Louna est pourtant parfois oubliée pour laisser place à une grande fresque du XXe siècle vue par le prisme des juifs Grecs. Même les incendies ravageurs de la ville de Thessalonique des XIXe et XXe siècles sont ici consignés. Les détails foisonnent, se multiplient, s’enchaînent.

« Louna » est un livre aux multiples facettes. Intimiste, il l’est par la vie de Louna, une juive qui a connu tous les malheurs et drames du XXe siècle. Il apporte un langage universel par l’Histoire des juifs de Thessalonique au XXe siècle, il est même plus global par l’histoire même, mouvementée, de la ville de Thessalonique à cette période. Enfin il est un témoignage sur la barbarie nazie. Il est remarquable par ses longues recherches historiques, précises et minutieuses. Il s’inscrit parfaitement dans le petit mais déjà somptueux catalogue des éditions Signes et Balises, où plusieurs histoires se télescopent quasi à chaque fois, où l’on fait connaissance avec des anonymes au cœur d’un bouleversement mondial. Maison d’édition nécessaire par les contenus, mais aussi toujours par cet esthétisme, cette qualité, y compris dans la fabrication, la couverture à rabats et le papier, ce qui devient de plus en plus rare. « Louna » vient de sortir, précipitez-vous !

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 22 mai 2024

Sylvain PRUDHOMME « L’enfant dans le taxi »

 


Après une rencontre littéraire fort plaisante où l’auteur présentait son nouveau roman, séduit je me suis précipité vers le stand de vente pour acquérir ce livre, sans vraiment savoir ce qui m’attendait malgré l’effet enthousiaste que m’avait laissé l’auteur.

Dès l’entame de ce roman particulièrement inspiré, Sylvain Prudhomme pose les jalons. Une scène au bord du lac de Constance côté allemand peu après l’armistice de la seconde guerre mondiale. Une ferme où vit une jeune fille. Un jeune français, soldat, y habite depuis deux semaines. Ils s’aiment. Ils consomment. Ceci, l’auteur-narrateur l’imagine. Car un enfant est né de cette union contre nature. Cet enfant est devenu un secret de famille, une honte presque, un tabou en tout cas. D’ailleurs, le texte ne lui permet pas d’être prénommé, son auteur se contente finement d’un « M. » pour toute identité.

Très près de nous dans le temps, les funérailles du patriarche d’une famille, les Malusci, dans le sud de la France. Or ce vieil homme fut soldat dans l’armée d’occupation française en Allemagne en 1945, au bord du lac de Constance. Le lien semble évident et ce secret va peser sur la famille « comme une pierre continue de ricocher longtemps après que la main qui l’a lancée est retournée à son immobilité ».

De son côté, Simon, le narrateur (sans doute prénommé ainsi par la passion que voue l’auteur à Claude Simon), écrivain de son métier, se débat contre une récente séparation amoureuse douloureuse alors que deux fils sont nés de cette alliance.

Vous l’aurez compris, nous sommes confrontés à ce que l’on nomme aujourd’hui une autofiction. Mais Sylvain Prudhomme s’en sort la tête haute : il ne se met jamais en avant, sait garder les distances et semer un trouble délicat entre réalité et fiction. Mieux : il se sert de son histoire familiale pour développer avec grand talent une universalité, « Il y a eu 400 000 enfants comme M. 400 000 enfants allemands nés de soldats alliés ». Simon va mener son enquête, traverser la France à plusieurs reprises afin de chercher la trace de ce M. malgré la désapprobation de la famille, de la grand-mère Imma surtout, celle dont on vient d’enterrer le mari. Car que ce dernier ait eu un enfant d’une autre union, elle le sait, mais refuse de s’en confier. « Je te bannis » dit-elle à son petit-fils s’il lui prend l’envie d’aller trouver ce fils maudit, ce fils bâtard.

Les premiers secrets – et ils sont nombreux dans ce livre - divulgués font vaciller la famille, sa structure. Simon a tiré sur un fil, c’est toute la pelote qui vient à lui. Il découvre des ramifications qu’il ignorait, qu’il ne sait comment analyser, alors que parallèlement il tente de faire face à sa propre séparation. Car « L’enfant dans le taxi », s’il est une quête sur la découverte et la résurgence du passé, sur l’histoire familiale interdite, il est aussi celui de la reconstruction, de la volonté d’avenir. Il navigue sans cesse entre ces deux bouts (de pelote en quelque sorte) en un présent brumeux, même si Simon s’octroie avec ou sans ses enfants de belles sorties qui le font respirer.

« L’enfant dans le taxi » est mené de main de maître. Au-delà de cette passionnante et intrigante plongée dans un passé familial lourd de conséquences, Sylvain Prudhomme met les formes : texte moderne, dynamique, bienveillant (mais pas cucul !), porté par une écriture sensitive et particulièrement soignée, déroulée comme un synopsis. Si les questionnements sont nombreux dans ce roman, aucun point d’interrogation ne vient les soutenir, les entretenir. L’échange de Simon et son oncle Franz lors de l’enterrement du grand-père est un modèle du genre : aucun point, juste une suite de bouts de phrases ponctuée par des virgules et des retraits à la ligne. Et le tout est d’une efficacité redoutable.

Roman de la filiation autant que de la trahison, de l’omerta et du pardon, « L’enfant dans le taxi » se garde de jugements. Il décrit avec pudeur, suavement, sans condamner, sans pointer du doigt, c’est indéniablement l’une de ses forces principales. Les digressions ne sont jamais impromptues, elles collent au texte, elles l’aèrent, le font vivre. Pas une phrase n’est superflue, le bâtiment est solide et sans fissures, c’est une grande découverte, parue chez Minuit fin 2023.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 12 mai 2024

Goran STEFANOVSKI « La chair sauvage »

 


La ville de Skopje, alors yougoslave, juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale. La famille Andréévić, avec à sa tête le patriarche Dimitrija, 55 ans, invalide. Puis le fils aîné, Simon, serveur de métier et dépressif d’état. Andreja, autre fils, commis épicier. Et ce Stevo, encore un fils, chef de service dans une filiale allemande appartenant à un certain Herzog, père d’une jeune Sarah dont s’entiche bien vite Stevo, délaissant même sa fiancée. L’animation est à son comble ce jour dans la petite maison familiale, avec la préparation de la fête de la famille, à laquelle doivent assister de nombreux convives.

La filiale dans laquelle travaille Stevo n’est pas une entreprise très propre : elle trafique, fabrique des faux. Une grève se prépare. Stevo, prêt à tout pour être bien vu de sa hiérarchie, invite dans l’antre familial un allemand, Klaus, personnage mystérieux en visite protocolaire. Il n’est pas le bienvenu. C’est alors que Marija, la mère de famille, ressent sa « Chair sauvage », cette « croyance que lorsqu’on avale un poil, autour de la racine de ce poil il pousse une chair qui n’est pas humaine, et elle pousse tant qu’elle étouffe celui qui avait avalé le poil ». En outre, toute la famille semble étouffer de la simple présence de Klaus, de ce qu’il représente à ses yeux.

« La chair sauvage » est une pièce éminemment politique, sur les luttes sociales en plein triomphe du IIIe Reich, luttes sociales au sein même de la famille Andreević, qui personnalise le peuple yougoslave, tiraillé entre acquiescement et résistance au nazisme. Cette famille, surtout déchirée par le projet d’agrandissement de la filiale où travaille Stevo, un bâtiment qui jouxte la maison Andreević dont l’entreprise compte se rendre propriétaire pour le détruire et bâtir de nouvelles structures.

Stevo est celui qui dénonce l’archaïsme des membres de sa famille, « Tout ce que vous ignorez est maudit, étranger et ennemi. Cramponnez-vous à votre ceinture de caleçon, restez entre vous, tels que vous êtes ». Un combat sans merci s’instaure dans les murs de la maison, combat idéologique, d’intimidation. La famille éclate alors que la guerre devient inéluctable. Deux mondes s’affrontent de manière intime au sein d’une fratrie, avant que le mal ne se répande mondialement.

« Je ne fais qu’obéir aux ordres ».

« La chair sauvage » est une réflexion sur les anonymes à la veille d’un conflit majeur. Elle marque par ses dialogues intimistes, nous invitant ainsi à nous immiscer au cœur des scènes vécues par ses protagonistes. La forme est simple alors que le fond est politiquement bouillant. De plus les événements se déroulent dans un pays allié de l’U.R.S.S., elle-même déchirée entre hostilité au nazisme et pacte de non agression signé. C’est tout l’enjeu de cette courte pièce de 1979 aux forts accents russes dans sa dimension, sa tonalité comme dans son atmosphère.

Goran Stefanovski (1952-2018) était sujet macédonien né quelques années après la seconde guerre mondiale, auteur déjà présenté ici par sa pièce « Éloge du contraire » parue fin 2022 aux éditions L’espace d’un Instant. Dans « La chair sauvage » l’auteur dépeint une situation équivoque, celle qui consiste à choisir le moindre mal. Il rend le discours universel, intemporel, lui ouvre des horizons applicables encore de nos jours. « La chair sauvage » est de ces textes qui traversent le temps sans encombre, qui peut être resservi devant n’importe quel conflit d’envergure, comme modèle. Écrit en 1979, il vient d’être enfin édité par les toutes jeunes éditions Flora, grâce à cette belle traduction du macédonien signée Maria Béjanovska que je remercie ici au passage, et dont je vous livre l’adresse du blog :

https://mariabejanovska.wordpress.com/

 (Warren Bismuth)