[Cette chronique a été rédigée avant les événements en cours depuis le 28 février 2026 et la déclaration de guerre].
Le mouvement Femme, Vie, Liberté est né en Iran à la suite de l'assassinat de la jeunesse kurde Masha Jina Amini le 16 septembre 2022 par les agents de la patrouille de l'orientation islamique à Téhéran. Ce livre collectif écrit par des femmes est un témoignage précieux sur ce qu'elles vivent de nos jours en Iran, mais aussi une approche d'histoire de l'Iran du XXe siècle, ainsi qu'un clin d’œil à ce jeune mouvement auquel est empruntée une partie du nom, changeant toutefois « Vie » en « Rêve ». Les bénéfices sont reversés à Iran Human Rights, organisation non gouvernementale se battant contre la peine de mort.
Douze textes, douze autrices, certaines ayant préféré quitter leur terre natale iranienne, s'étant exilées à l'étranger. Ces textes sont souvent à la lisère de la nouvelle et du documentaire et/ou récit de vie, et dans chacun d'eux il y a peut-être un peu de tout ça. Mais il y a surtout la condition de la Femme en Iran et elle est atroce.
Nombreuses sont les évocations sur les manifestations en cours, à Téhéran notamment, la capitale, manifestations contre le régime autoritaire soumettant les femmes, les renvoyant à l'état d'esclaves. Alors elles se dévoilent, descendent dans la rue et crient leur révolte. De l'autre côté, la répression, les autorités armées qui épient, surveillent les femmes, frappent les manifestant.es.
Pour bien comprendre où le pays en est, certains textes se proposent de revenir sur le mouvement féministe en Iran qui fut pionnier et fédérateur dès la fin du XIXe siècle. La volonté de faire réentendre leurs voix poussent les femmes d'aujourd'hui, souvent jeunes, à se révolter contre le pouvoir malgré le danger, même si « tout ce que nous disons ou faisons se voit instrumentalisé précisément contre les personnes que nous soutenons ». Une certaine poésie s'invite en ces pages tout en dénonçant la régression sociale depuis la révolution de 1979.
Dans ces histoires, plusieurs jeunes femmes disparaissent. « Ils ont dit à la télé qu'on tire sur les jeunes avec flashballs, en visant leurs yeux ». Les mères, victimes de cette révolution, sont inquiètes. Quant aux pères, souvent défenseurs du régime et de ses lois abjectes contre les femmes, ils renient, dans un pays gangrené par une paranoïa galopante. Et que dire du hijab, que les femmes sont obligées de porter dehors, en classe, dans une soumission dès les premières années d'école.
Portraits de femmes sortant de prison, témoignages nombreux et toujours forts sur la condition féminine. Notons ce très beau texte en hommage aux 300 femmes armées qui ont envahi le parlement iranien en 1911, pour ne pas oublier, et bien sûr pour en prendre de la graine. Retour sur les élections truquées de 2009 qui ont entraîné un fort mouvement populaire. En parallèle, les figures d'hommes eux-mêmes soumis au régime, mais autoritaires envers leur propre famille, intraitables au foyer car dociles, serviles des lois drastiques et absurdes.
Le soulèvement du peuple est en cours, en partie contre la soumission au code vestimentaire. « Si quelqu'un contrôle ce que tu portes, c'est toi qu'il contrôle ». les témoignages de femmes victimes affluent, certaines ayant rompu avec les traditions. « Ce n'est pas seulement le foulard. Ce n'est pas seulement notre corps qu'ils ont recouvert de force. C'est notre âme, notre esprit et notre identité. Nous devions cacher nos vrais rires, nos vraies larmes, nos vrais mots, les amours, les danses, et toute petite trace de spontanéité et de sincérité, et ce n'est qu'alors que nous pouvions poser un pied dans la rue. Ils ont fait de nous des êtres qui ont tellement menti, tellement vécu dans le mensonge, que c'est à grand-peine que nous pouvons encore nous souvenir de ce que nous sommes ».
Des femmes empêchées, certaines victimes de la polygamie, des femmes enceintes rouées de coups par la police des mœurs en manifestation, d'autres blessées par balles, c'est le prix à payer pour se faire entendre contre une intolérable servilité. Car les femmes de ce livre font preuve d'un courage formidable, d'une défiance à toute épreuve. Forcées d'obéir, elles se rebellent, haussent le ton et existent malgré les incessantes patrouilles, malgré le risque de toute perdre. Car ce qu'elles veulent retrouver, c'est leur libre choix, leur féminité, leur âme. Et passent ainsi à l'action par le féminisme et le collectif.
Il serait inconcevable de ne pas nommer chacune des autrices de ce livre témoignage majeur, les voici par ordre d'apparition : Bahiyyih Nakhjavani, Asieh Nezam Shahidi, Azar Mahloujian, Aida Moradi Ahani, Sahar Delijani, Parisa Reza, Fariba Vafi, Fahimeh Farsaie, Nasim Marashi, Sorour Kasmaï, Zahra Khanloo et Rana Soleimani. Certaines d'entre elles vivent toujours en Iran, d'autres sont exilées, en Europe ou aux États-Unis, mais toutes restent sœurs de combat contre l'ignominie.
Une partie de ces textes sont inspirés des itinéraires familiaux des autrices, certaines ayant par ailleurs été emprisonnées. Qu'elles vivent aujourd'hui aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Suède, qu’elles soient restées vivre en Iran, qu'elles aient contourné la censure, toutes se battent pour un même objectif : libérer la femme du carcan islamique. Les traductrices et traducteurs de ce recueil sont : Julie Duvigneau, Susanne Juul, Sorour Kasmaï (également autrice d'un des textes et éditrice du présent livre), Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Didier Leroy, Pierre Ramond, Yvonne Rezvani, Joëlle Segerer, Marie-Catherine Vacher et Charlotte Woillez. L'illustration de couverture est signée Keyvan Mahjoor.
Ce livre ô combien collectif est paru en 2023 mais a fait son chemin depuis, fort de plusieurs retirages. Car il est plus que jamais d'actualité avec les événements en cours dans le pays déjà décrits dans cet ouvrage. Le lire c'est déjà mieux comprendre, mieux appréhender ce légitime soulèvement du peuple porté par les femmes. Paru dans la collection Horizons persans de chez Actes sud.
(Warren Bismuth)









