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dimanche 31 mai 2026

Richard FORD « Une saison ardente »

 


Été 1960 dans le Montana, la famille Brinson vient de s'y installer. Le père Jerry, 39 ans prof de golf bientôt licencié, la mère Jeanne, 37 ans, tous deux ne s'aiment pas, ou plutôt ne s'aiment plus. Car ils viennent d'aménager dans cet État, à Great Falls, et ils se sentent seuls, isolés et abandonnés du monde. Le témoin de ce couple qui se déchire est Joe, leur fils de 16 ans, timide et effacé, taiseux, aussi sensible que maladroit.

Sur les montagnes, des feux gigantesques sévissent, détruisent tout sur leur passage. Et si c'était l'occasion rêvée pour Jerry de se refaire la cerise, peut-être impressionner Jeanne ? Il se porte volontaire pour aller éteindre les feux tandis que Jeanne cherche (et semble avoir trouvé) un travail. Parallèlement, elle délaisse Joe et s'entiche d'un homme de 55 ans, Warren Miller, ancien soldat blessé à la jambe.

« Une saison ardente » est une mince tranche de vie, trois jours dans celle d'un couple dysfonctionnel avec un enfant en pleine découverte de l'existence. Car c'est un roman d'apprentissage, pour Joe bien sûr, mais aussi pour ses parents qui découvrent la solitude à deux, puis loin l'un de l'autre. Huis clos intimiste tout en retenue, ce bref roman est celui d'une génération étasunienne désorientée devant les drames de la nature, qui lui rappellent ses drames à elle. Nul doute que Richard Ford emprunte à son aîné Raymond Carver qui lui aussi a dépeint le quotidien de couples boiteux du Montana avec grand talent.

« Une saison ardente » est profondément malaisant. Car Jeanne se lie avec Warren sous les yeux de son fils, s’enivre, se donne en spectacle, délaisse son jeune ado, cherche à faire mal. Joe est paumé mais garde la tête sur les épaules, son père lui manque, il se place de son côté, contre l'espèce de folie passagère de la mère, en un sens trop heureuse que son mari soit parti lutter contre le feu afin de la laisser libre et entreprenante. Quant aux incendies, « ça attire les gens. Ils n'ont aucune envie que ça finisse », et Jeanne moins que quiconque puisque l'embrasement éloignant Jerry pour un temps, elle va pouvoir se consacrer à Warren, peut-être envisager un avenir commun, voire sacrifier le jeune Joe.

Les incendies de forêts ? « Ils avaient du bon car ils régénéraient l'endroit même qu'ils avaient brûlé ; quant aux êtres humains, d'après ma mère, eux aussi pouvaient parfois en bénéficier car, face à quelque chose d'aussi incontrôlable et démesuré, vous vous sentiez bien petit et vous rendez mieux compte de votre position dans le monde ». Ce feu de forêt sera-t-il le déclencheur d'une tragédie, d'un renouveau ? Telle est la trame de ce roman mettant peu de personnages en scène, dans un scenario très resserré, une histoire simple, particulièrement Simenonienne avec toutefois une forme et un décor différents. Jusqu'à la dernière page, il paraît évident que la trame aurait pu appartenir à Simenon qui a maintes fois mis en scène des couples défectueux tentant l'aventure au gré des circonstances, qui a tant scruté les détails, les émotions, la psychologie des personnages. Et ce roman de 1990 de Richard Ford n'en manque pas, de psychologie !

Ce roman met mal à l'aise car nous voilà témoins d'une Jeanne pathétique devant son fils, comme échappée d'un film de John Cassavetes, on croit même parfois entrevoir la géniale Gena Rowlands. Le lectorat représente le quatrième personnage de cette étrange trinité entre une mère, son amant et son fils, au gré de l'absence impromptue du mari, alors que la neige, celle qui éteindra tout, peut-être même les ardeurs, se fait attendre.

« Une saison ardente » est une belle réussite de roman minimaliste, malsain et épuré jusque dans les dialogues. Les protagonistes sont crédibles, vivants et hélas très humains par leurs travers, leurs vices et leur égoïsme. La mère violente devient incontrôlable. Quant à Jerry, le mari, va-t-il finir par revenir ? Car la force du roman est l'action dans l'attente. Il semble que l'absence du père dure une éternité alors qu'elle ne s'étend que sur une période de trois jours, trois jours qui pourraient fort tout faire basculer dans ce couple. Paru en 1991 aux éditions de l'Olivier, « Une saison ardente » est traduit par Marie-Odile Fortier-Masek.

(Warren Bismuth)

mercredi 27 mai 2026

Alain DENIZET « Nuit blanche »

 


Désiré Kaboré, jeune burkinabé de 22 ans, arrive un matin de décembre dans Paris, sans papiers. Il doit rejoindre son cousin Alphonse à Pantin qui s'est proposé de l'aider et lui assurer un avenir. Conseiller informatique, Alphonse est à Paris depuis 20 ans. Désiré doit traverser la capitale française, à pied... et il neige ! Le jeune africain découvre cette substance froide qui glisse sous les semelles. Sa traversée de Paris pourrait se compliquer.

Les chapitres alternent entre Koudougou dans le Burkina Faso, les racines de Désiré, et Paris, qu'il explore. Brillant à l'école, il n'a pu pourtant trouver son bonheur dans son pays, d'autant que l'État Islamique y sévit de plus en plus. Il veut devenir un Benguisse (un africain vivant en France). Truffée de policiers, de publicités et de boutiques aux noms prestigieux, la ville de Paris l'impressionne. Ainsi il déambule dans le froid, s'arrête, savoure ou se révolte. Il est venu chercher la paix après les tensions en expansion dans son pays. « L'insécurité chronique régnait au nord du Burkina Faso où sévissaient bandits et groupes terroristes islamistes. Les gens fuyaient vers les grandes villes, plus sûres, Ouagadougou s'était ainsi gonflée de centaines de milliers de réfugiés ».

Désiré n'a plus de père, aime sa famille qu'il appelle d'ailleurs à partir de son portable alors même qu'il marche dans Paris. Mais son trajet est aussi prétexte à une introspection sur son passé récent, notamment son voyage de neuf mois depuis sa terre natale pour échouer à Paris : pensée pour Abdou, son ami d'infortune rencontré en Libye et actuellement coincé à Vintimille en Italie, pays que Désiré a lui aussi vu, passage obligé des grandes migrations africaines. Pensées pour des amours de passage devant lesquelles Désiré ne sait plus trop comment se placer. Alain Denizet en profite pour expliquer simplement et pédagogiquement les nombreuses étapes d'un migrant, les écueils et les quelques joies, en insistant sur la dangerosité d'une telle décision, celle de partir, l'aventure pouvant se muer en drame profond.

Désiré découvre aussi la France par les chaînes info qui se projettent dans les bars (où il fait chaud) ou dans les vitrines. Les actualités lui paraissent bien futiles à côté de la situation électrique au Burkina Faso et à ce qu'il a vécu depuis son départ. « Du Burkina, il n'avait pas été question. Cent morts, n'était-ce ni suffisant ni assez désespérant ? Malaise et incompréhension le disputaient à l'amertume : sur les chaînes du Burkina, la situation de la France était commentée et analysée ». L'auteur revient sur le quotidien en Afrique noire par les images de Désiré qui sont peut-être les siennes propres puisque Alain Denizet a enseigné huit ans au Niger et au Burkina Faso.

Ce roman humaniste suivant au plus près le parcours de Désiré s'étend sur une seule journée, c'est aussi le premier de l'auteur. Désiré va-t-il rallier Pantin et serrer Alphonse dans ses bras ? C'est toute la question de ce roman dont l'écriture simple est fluide et précise. Désiré incarne cette jeunesse d'Afrique noire fuyant la guerre, espérant trouver un avenir meilleur en France et qui prend des risques inconsidérés pour l'atteindre. La neige est un personnage à part entière et détient des clés cruciales, tout comme le téléphone portable de Désiré. Par la sobriété du style et le vocabulaire choisi, « Nuit blanche » pourrait parler aux jeunes générations comme aux plus anciennes. Un autre intérêt : le roman est parcouru d'expressions et phrases provenant d'Afrique noire qui donnent au récit de la vérité, du vécu, de l'authenticité. Il vient de paraître chez Ella Éditions d'Eure-et-Loire, Alain Denizet étant par ailleurs spécialiste de l'histoire de la Beauce et de l'Eure-et-Loire.

https://www.ella-editions.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 mai 2026

Raymond CARVER « Les trois roses jaunes »

 


Le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres nous propose ce mois-ci de réfléchir à une couleur dans le titre d'un livre. Et comme j'aime éperdument ce rendez-vous mensuel, ce n'est pas une, mais bien deux couleurs qui apparaissent dans le titre que j'ai choisi, de quoi fayoter auprès de la directrice de l'événement, Madame Moka.

Dernier livre paru du vivant de l'auteur en 1988 (et traduit en France dès 1989), « Les trois roses jaunes » est un recueil de sept nouvelles peignant avec une vertigineuse simplicité des êtres isolés dans de petites villes des Etats-Unis. Ivrognes, chômeurs, désenchantés voire suicidaires, tous les personnages pourraient être vus comme un même tableau se répétant à l'infini. Des couples battant de l'aile, la violence conjugale, les abus, dans un quotidien décrit en mêlant de menus détails. Car ce qui intéresse Carver, c'est ce qui ne crève pas l'écran, les à-côté, les insignifiances de la vie, dans un réalisme époustouflant qui nous plonge au cœur même des logis de ses protagonistes.

Les personnages de Raymond Carver (1938-1988) évoluent sur fond d’actualité, que ce soit le droit à l'euthanasie, la vieillesse ou le délitement de la société en un achèvement peu glorieux du rêve américain. Ces nouvelles sont des instantanés d'existences ratées, des règlements de compte en huis clos, des familles dysfonctionnelles, détruites, des couples bringuebalants qui ne sont sans rappeler ceux du cinéma de John Cassavetes. « Sans vouloir t'offenser, chéri, je me dis parfois que j'aimerais te coller une balle dans la peau et te regarde crever ».

Des êtres insomniaques issus de la classe moyenne, fatigués par les abus mais incapables de s'en défaire, sans aucune illusion, vivant comme dans un cauchemar éveillé. L'ambiance est forcément malséante et le cœur parfois au bord des lèvres. Reliées, ces nouvelles forment un tout, elles pourraient se dérouler dans un même quartier résidentiel, la caméra passant d'un logement à l'autre, en ne s'arrêtant que le temps d'une dispute. Mais attention, pas de scandale « car nous sommes des gens comme il faut. Du moins jusqu'à un certain point ».

Raymond Carver admirait Thekhov et il faut bien admettre que, quoique bien plus sombres et brutes, ses nouvelles se rapprochent de celles de son maître dans leur structure : leur action commence au milieu d'une scène ou d'une tranche de vie, laisse évoluer ses protagonistes en toute liberté avant de les abandonner brutalement, sans même attendre la suite, sans même leur laisser le temps de s'expliquer. Carver se refuse à juger, il constate et il s'en va. Il se contente de nous présenter des être pathétiques et terriblement vrais, comme ceux de Tchekhov, dans un minimalisme saisissant, tant dans le décor que dans le texte où peu de dialogues apparaissent malgré une ambiance théâtrale, le rapprochant une fois de plus de son maître.

L'argent est ici le nerf de la guerre, provoque la trahison, l'isolement et en fin de tableau le mépris ou la haine. Son absence condamne toute distraction et entraîne une perte d'illusions et un regain d’hypocrisie et de lâcheté. Les personnages de Carver se présentent dans un moment délicat de leur vie, ils se mettent à nu, sans rideau protecteur. Et si j'insiste sur Tchekhov, c'est que la dernière nouvelle (éponyme), totalement différente du reste du recueil, lui est consacré, est plutôt consacrée à ses derniers instants, comme sont alors peut-être les derniers instants de l'auteur Raymond Carver qui met le point final à un recueil de nouvelles, son ultime.

« Les trois roses jaunes » est un exercice remarquable de construction de nouvelles, un travail d'orfèvre. Rare sont les recueils où aucun texte n'est à jeter, c'est pourtant le cas ici, où l'auteur détient une maîtrise impressionnante du format !

« On pourrait dire aussi que c'est mon histoire qui m'a quitté. Que je vais devoir continuer à vivre sans histoire, ou que l'histoire va devoir se passer de moi désormais ». On ne saurait mieux dire.

(Warren Bismuth)



dimanche 17 mai 2026

Hélène ALDEGUER & Chelsea SZENDI SCHIEDER « Tokyo 68 »

 


La révolte étudiante de Tokyo à la fin des années 1960 est plutôt méconnu en France, l'occasion pour une illustratrice et une scénariste talentueuses de nous entretenir des faits avec une bande dessinée éclairante sur cette page d'histoire reconstituée à partir de souvenirs d'étudiants.

Juin 1960, l'étudiante Kanba Michiko meurt lors d'une manifestation à Tokyo contre le traité de coopération mutuelle entre les États-Unis et le Japon. 1967, université de Todai, Tokyo, la grogne étudiante s’amplifie contre les bases militaires japonaises à la disposition de l'armée étasunienne et servant de piste de décollage aux avions bombardant le Vietnam. Le 8 octobre Yamazaki Hiroaki est tué par la police lors d'une manifestation où plus de 600 personnes sont blessées.

La mobilisation s'étend inexorablement, les revendications d'abord axées contre une réforme de l'Université s'intensifie ensuite contre le traité de sécurité ente les U.S.A. Et le Japon, ainsi que contre la construction de l'aéroport de Narita et contre la guerre au Vietnam. Un militant pacifiste s'immole devant la maison du premier ministre japonais pour protester contre la guerre au Vietnam. Les manifestants sont de gauche révolutionnaire mais de diverses obédiences, notamment les Zenkyoto, comités de lutte.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder choisissent la fiction pour documenter cette période troublée. Par les personnages de Kazuko, Hiromi et Fumiko, elles font revivre cette insurrection étudiante par le biais de figures féminines au cœur d'une société patriarcale. En fond, plusieurs organisations de gauche révolutionnaire en concurrence et compétition, ainsi que l'esquisse de l'organisation Beheiren, collectif pacifiste aidant les soldats étasuniens à déserter au Vietnam. Évocation de la grève contre la présence de la police anti-émeute dans les universités.

« Si quelqu'un a aggravé la situation, c'est bien l'administration de l'université, en punissant unilatéralement des étudiants innocents et en invitant la police sur le campus. […] Je ne veux pas travailler dans une institution de recherche qui soutient la guerre impérialiste à l'étranger et le contrôle autoritaire à l'intérieur ». Certains étudiants finissent par se désolidariser alors que les barricades sont dressées depuis plusieurs mois et que la tension est à son comble. L'histoire ici relatée se clôt volontairement avant les imminentes violences policières. Le récit se termine en 1968 après s'être concentré sur l’université de Todai.

Le trait de la BD est moderne, aux lignes cassantes et nettes, la couleur dominante est le rouge, celui qui motivait la jeunesse japonaise de l'époque. Les pages fourmillent de détails historiques et politiques, nous suivons les trois étudiantes japonaises dans un monde réservé aux hommes, c'est ainsi à la fois un épisode éminemment politique et féministe qui s'offre ici pour amorcer l'histoire d'une révolte radicale, celle d'un peuple contre l'autorité et la guerre, celle de la constitution d'un mouvement au Japon, celui de la libération des femmes.

« Tokyo 68 » est paru fin 2025 chez Libertalia, on en redemande, tant cette BD nous plonge dans un univers nous étant en partie inconnu bien que coïncidant de plein fouet avec les événements de mai 1968 en France.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 10 mai 2026

Olga TOKARCZUK « Le banquet des empouses »

 


1912, le jeune Mieczysław Wojnicz, étudiant en ingénierie, se rend au sanatorium du village de Görbersdorf située dans les montagnes de Basse-Silésie entre Pologne et Allemagne pour y faire soigner sa tuberculose. Le docteur Brehmer est propriétaire du village tandis que Wilhelm Opitz est celui de la pension où sont hébergés certains curistes. Mieczysław constate que la plupart des femmes de sa propre famille sont mortes jeunes, mauvais présage !

Le talent de Olga Tokarczuk entre bien vite en scène, elle nous présente la majorité de ses personnages par... leurs souliers et leurs jambes ! Mais pourquoi ? La femme d'Optiz passe de vie à trépas dès l'arrivée de Mieczysław. La société reçue en ce monde cloisonné est celle de la belle bourgeoisie, ici malade, au contraire du monde des charbonniers qui la côtoie, sales mais actifs et bien portants, qui créent des poupées à usage sexuel pour les riches, tout ceci étudié en détail par la pétillante et subtile écriture de Olga Tokarczuk.

Lorsque les convives mâles se réunissent le soir, c'est pour dresser un portrait à charge de la Femme, cette « attardée de l'évolution », alors que l'autrice, plus que jamais facétieuse, s'attarde sur des détails insignifiants d'arrière-plan. Ce sanatorium regorge de communistes et on y parle surtout allemand. Tout ce petit monde est minutieusement scruté par les empouses, issues du monde des enfers de la mythologie grecque, proches d'Hécate, qui peuvent prendre plusieurs formes, humaines comme animales. Elles regardent donc les êtres par dessous, du sous-sol en quelque sorte, d'où cette obsession des pieds.

Dans ce récit ample et varié, les séquences singulières sont nombreuses : échanges sur l'art religieux, cueillette de champignons (qui est un moment clé), une toux persistante devenant « Architecture sonore » de la pension, des visites au cimetière, et bien sûr les repas qui finissent fatalement par des réflexions d'une misogynie confondante. Car « Le banquet des empouses » nous renvoie à la controverse de Valladolid (1550), bien qu'ici ce soit la Femme sur le banc des accusées. Chaque humain doit rester à sa place, tenir dans une case et ne pas en dépasser. Ces repas résonnent comme une fin de banquet arrosé.

Dans un style ironique, d'une grande causticité, Olga Tokarczuk mène son train avec une profonde virtuosité. Si les femmes sont quasi absentes du récit (dame Opitz a quant à elle rapidement quitté la piste), elles sont sur toutes les langues, dans toutes les bouches, tellement caricaturées que l'exercice confine au génie. Quant aux patients, ils attendent sagement qu'une place du sanatorium se libère pour s'y installer et quitter cette pension dans laquelle personne n'est vraiment à l'aise. Olga Tokarczuk adopte un ton désinvolte empli d'humour mais la lecture est exigeante car l'action s'échappe dans tous les recoins, se fait farceuse. Vous ferez connaissance avec le catholique Longin Lukas, le socialiste et écrivain August August, le conseiller secret de la police Walter Frommer, l'étudiant et ami du héros Thilo von Hahn, le docteur Semperweiß et tant d'autres. Car les personnages sont nombreux et tous réussis. Et quand j'aurai précisé que l'exergue du roman est une citation de Fernando Pessoa, vous saurez précisément ce qu'il vous reste à faire.

Les scènes vécues par Mieczysław lui rappellent souvent des événements de son enfance en compagnie de son père, quand il se prénommait encore Miecio. Et puis il y a surtout les souvenirs des hôtes de la pension et un présent guère rassurant : chaque automne, un homme disparaît, mais tout le monde semble s'en contrefiche tandis que les mâles trinquent avec cet étrange breuvage, le « Schwärmerei », un puissant hallucinogène... Dans de longs dialogues profondément dostoïevskiens, à propos de l'homme, la femme bien sûr, la métaphysique, la culture, la science, etc., L'autrice excelle, laissant la parole à ses protagonistes qui débattent avec respect mais fermement. Le roman de Olga Tokarczuk est un livre moderne racontant un monde ancien, tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand bouquin marquant. Et le style, mazette, c'est du solide !

De par son atmosphère et son décor, le roman est bien sûr une réécriture moderne et résolument féministe de « La montagne magique » de Thomas Mann, et fut d'ailleurs rédigé tout juste un siècle après la parution de son illustre aïeul. Cependant, il se détache bien vite de l'influence du maître pour vivre sa petite vie de roman singulier loin des redites et des copies.

« Le banquet des empouses » de Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018, est paru en 2024 aux éditions Noir sur Blanc. Délectable et d'une grande intelligence, d'une immense finesse, il est traduit du polonais par Maryla Laurent et sous-titré « Roman d'épouvante naturopathique ». Toutes les réflexions misogynes contenues dans le roman sont tirées de vraies phrases écrites ou prononcées par des hommes illustres dont je vous laisse le soin de découvrir la liste en fin de volume.

https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 6 mai 2026

Lawrence FERLINGHETTI « Un métro pour Far Rockaway »

 

La poésie de Lawrence Ferlinghetti (1919-2021) est des plus variées malgré des thèmes récurrents. Appartenant à celle de la Beat Generation, elle retrace des événements nationaux, mondiaux comme personnels, fait allusion à l'histoire contemporaine à l'auteur ou plus ancienne. Les 101 poèmes numérotés forment une fresque étonnante, bigarrée dans le fond comme sur la forme, car même si la plupart des poèmes sont en vers libres visuellement décousus, ils peuvent aussi se présenter en prose ou plus classiques.

L'auteur décrit sa jeunesse dans Manhattan puis ses errances lors de voyages, rend hommage aux indiens par petites touches. D'ailleurs les hommages sont nombreux tout au long de ces pages, notamment pour des figures marquantes des arts et bien sûr particulièrement de la poésie. Peu à peu les images se déportent lentement de la Grande Pomme à la ruralité, se posent sur des moments d'une nature peuplée d'oiseaux.

« Et en fait pourquoi ne pas voir des historiens qui / laisseraient des blancs dans leurs écrits / afin qu'ils soient remplis différemment / selon qui est au pouvoir / et l'ordinateur ferait aisément les modifications / Et de toute façon l'histoire n'est pas vraiment l'histoire / jusqu'à ce qu'elle soit réécrite / ou au moins jusqu'à ce qu'elle / se répète elle-même ». Car Ferlinghetti sait se faire offensif et concerné.

Des instantanés parfois déroutants (« Une langouste rouge tenue en laisse ») se mouvant soudain du côté de l'Italie, de l'Espagne ou de la Grèce. « Un métro pour Far Rockaway » est une autobiographie parcellaire ainsi qu'une suite de portraits d'ivrognes, de déclassés, avant celui d'un artiste peintre, l'auteur, en des vers dont la ponctuation est rare. « Coiffé du melon d'Apollinaire je suis dans un zeppelin avec une centaine de dignitaires du monde entier dans une croisière à la recherche d'un lieu où déclarer la paix individuelle et universelle À la recherche d'un atterrissage en douceur pour la paix sur terre ». Parfois désenchantée, la poésie de Ferlinghetti est à fleur de peau, elle ressent le monde et ses dérives.

Lawrence Ferlinghetti est né à New York et a vécu plus d'un siècle. Il a fini par s'établir à San Francisco. Les poèmes de « Un métro pour Far Rockaway » sont quasiment chronologiques et couvrent presque la vie entière de l'auteur, c'est-à-dire que comme lui, ils débutent dans l'est des États-Unis, là où le soleil se lève, pour terminer tout à l'ouest, où il se couche et représente le crépuscule, celui d'une vie pour Lawrence Ferlinghetti.

Ce très beau recueil de 1997 est paru fin 2025 dans l'incontournable collection Amériques des éditions le Réalgar, il est traduit par Christian Garcin, par ailleurs co-directeur de la collection.

« Les pique-assiettes / qui se ruent sur le vin et le fromage / sans un regard sur ce qui pourrait être / considéré comme de l'art / Dans tous ces vernissages du jeudi soir / des galeries de San Francisco / Et les critiques et les criquets / et les célibataires en chasse / Et les guides des groupes de donateurs / gainés de soie & Christian Dior / tenant des lunettes à longues tiges / Après la marée montante des voix tintinnabulantes / Et le peintre à l'écart considérant / l'ensemble de la cohue / comme depuis un rivage très lointain / Se demande Est-ce pour cela / que je peins ? / Quoi d'étonnant à ce qu'il soit / à la dérive dans cette société / qu'il boive trop / et roule sur le sol ? ».

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 3 mai 2026

Ron RASH « Serena »

 


Années 1930 dans les Appalaches de Caroline du Nord, Pemberton, exploitant forestier de la Boston Lumber Company, épouse la jeune Serena, fille d'un exploitant de bois qui fut orpheline dès 16 ans. Le même Pemberton va bientôt être aussi père de l'enfant d'une autre femme, Rachel Harmon, qui a travaillé pour lui. Ainsi commence cette histoire romanesque en diable. Pemberton possède une grande surface de terres convoitées par le gouvernement en vue de créer un parc national.

« Serena » est de ces romans lents qui s'étendent et s'attardent sur les détails. Ses personnages évoluent, chacun incarnant un visage de l'Amérique d'alors. Sur fond de crise financière, Ron Rash campe des protagonistes rugueux, un brin rednecks. Au centre Serena, femme déterminée, possédant une autorité naturelle et sachant se faire respecter. Elle aime le pouvoir et élève un aigle qui lui servira à chasser les serpents qui blessent ou tuent les travailleurs de son mari Pemberton. Rachel est la femme oubliée, humiliée, invisible. Son enfant Jacob est celui de Pemberton... qui s'en fiche. Du moins le croit-on.

« Serena » est l'occasion de décortiquer minutieusement le travail de bûcheronnage, dangereux et physique, d'expliquer le capitalisme tout puissant qui pense pouvoir tout acheter afin de tirer un profit maximum après investissement dans des outils délirants qui défigurent la nature. Car ce roman est bien sûr une ode à l'écologie, comme toujours chez Ron Rash. L'entreprise de Pemberton pourrait bien être expropriée, déjà 2000 agriculteurs ayant été expulsés de leurs terres.

Et puis il y a les morts. Ainsi Pemberton assassine l'un de ses employés en maquillant le meurtre en accident. Et les ouvriers tombent les uns après les autres, la sécurité n'étant pas assurée sur les chantiers, d'autant que le labeur devient de plus en plus pénible et dangereux, à cause des nouvelles terres à déboiser – en pente -, des nombreuses pluies récentes. Au même moment Serena tombe enceinte, le petit ne vivra pas. C'est alors que Serena envisage un plan d’implantation au Brésil afin d'explorer des concessions forestières pour un meilleur profit.

« Serena » frappe par sa diversité de styles : de western dans un magnifique premier chapitre, il se fait roman du monde du travail au parler rugueux des fermiers pauvres. Les descriptions de la nature, quoique rares, transforment le tout en poésie et en respect silencieux. Mais le récit va basculer en fin de volume en une sorte de thriller implacable. Là encore changement de ton. Il faut noter la prouesse de la traduction de Béatrice Vierne qui parvient à rendre une atmosphère saisissante, qui permet au texte de vivre et de nous submerger, tout en comptabilisant quelques morts, notamment cette vieille veuve égorgée, peut-être bien pour toucher directement Rachel et Jacob, qui a alors 2 ans. Et Serena n'est peut-être pas innocente...

« Les hommes tombent presque aussi souvent que les arbres ».

Le roman de 400 pages, de 2008, traduit en 2011 n'est certes pas exempt de quelques longueurs, isole longuement quelques scènes peut-être dispensables (je pense à cette séquence aussi inutile que grotesque où l'aigle de Serena s'attaque à un dragon (???) dans un cirque). Néanmoins ses personnages sont vrais, aucun n'est franchement sympathique mais tous ont quelque chose à sauvegarder, y compris l'honneur. Si la longueur vous impressionne, vous pouvez vous rabattre sur le recueil de nouvelles « Incandescences » écrit à la même période et qui restitue parfaitement le monde des Appalaches ainsi que l'atmosphère globale de « Serena ».

Mais « Serena » est aussi un roman moral et universel : « Là-dessus, tous les historiens et les philosophes sont d'accord. Y'a un gus, en Allemagne, qu'a l'air bien décidé à foutre le feu à toute l'Europe dès qu'il pourra, et on aura beau lui régler son compte, y'en aura toujours un autre qui viendra derrière ». Et c'est plus que jamais vrai de nos jours.

Si vous désirez connaître la suite de la vie de Serena, sachez que Ron Rash lui a redonné vie en 2022 dans une longue nouvelle du recueil « Plus bas dans la vallée », par ailleurs sous-titré « Le retour de Serena ».

(Warren Bismuth)