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dimanche 29 mars 2026

Françoise SAGAN « De guerre lasse »

 


Pour la confrontation amicale Nathalie Sarraute / Françoise Sagan de ce mois dans le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique », de l'amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, DLR a choisi la seconde option. Pour le meilleur et pour le p... Non, pardon, uniquement pour le pire !

Mai 1942 chez Charles Ambrat, fabricant de chaussures dans le Dauphiné, en zone libre. Alice et Jérôme, vivant ensemble depuis deux ans mais en couple depuis six mois, sont venus se réfugier. Tous deux sont résistants, se cachent depuis un an, Jérôme est un ami de Charles qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il présente Alice à Charles qui, dès le premier coup d’œil, la désire ardemment, veut la posséder sans partage.

Tout à coup Charles se prononce pour Pétain. C'est en fait un subterfuge pour choquer Jérôme avec lequel il est seul ce soir-là et ainsi retarder le moment où il devra rejoindre sa compagne au lit. Charles a combattu en 1940, ainsi l'apprend-t-il à Jérôme. Puis il y a ce message mystérieux sur Radio Londres, enfin, pas mystérieux pour Jérôme ni pour Alice. Souci majeur à Paris. Alice va s'y rendre, lestée du bon Charles, la courtisant toujours. « Il s'était toujours plus préoccupé du plaisir des femmes que de leur bonheur ».

Très bien, si j'ose dire. Mais on s'ennuie, on s'emmerde, on voudrait sortir, en finir. C'est la décision que je prends au terme de la page 135 – notez qu'il en reste alors 80 à avaler -, après ce passage qui m'a laissé groggy : « Ce petit-bourgeois si avide et si naturel, si désarmant et si ingénu dans son cynisme d'homme adulte, ce petit-bourgeois soucieux de son confort et de ses yeux, ce petit-bourgeois représentait pour elle, sur un terrain très exigu et sur lequel elle n'avait jamais joué jusque-là, celui du plaisir physique, eh oui, ce petit-bourgeois représentait pour elle l'aventure... ». Je laisserai éternellement ces trois petits points en suspension...

Vous l'aurez compris, Charles est un « petit-bourgeois » (le terme apparaît quatre fois en huit lignes), imbu de sa personne, il séduit Alice, bourgeoise résistante, elle-même fière et attirée par le bon Charles malgré son machisme démonstratif et ses effets de manches. Jérôme est le grand absent, le cocu de la farce, l'amant dans le placard, le ciel-mon-mari. Car ce n'est pas possible, c'est forcément une farce ! Ces trois êtres d'un caricatural touchant au pathétique, s'échangeant des paroles creuses, vides, défactualisées. Ce Charles se faisant l'avocat du diable pour provoquer Jérôme, et par-delà s'attirer les grâces d'une Alice que l'on perçoit quasiment comme anti-féministe.

Le clou du spectacle. D'après le résumé, Charles va entrer en résistance à son tour, sans doute pour complaire à Alice, comme si la résistance était une agence matrimoniale. Mais le lecteur que je suis n'a pas eu la force d'aller jusque là. De guerre lasse, il se détacha du récit, rejoignit ses pénates, pressé de s’éloigner à jamais des ombres de ses trois protagonistes insupportables et d'oublier leurs sentiments boueux, les plantant dans un Paris perdu, les abandonnant à leurs atermoiements sans une once de compassion. Un triangle amoureux pour récit ennuyeux de bourgeois en mal de sensations. Misogynie, acceptation sont au menu indigeste de ce plat peu ragoûtant. Rien à sauver chez ces êtres autant agaçants que capricieux.

Ah, la résistance pour l'amour d'une femme (idéalisée bien sûr, sinon le charme est rompu), grand bien lui fasse, au grand Charles, peut-être tirera-t-il un coup (de fusil) ? Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre les vieilles blagues de potache. Le naufrage est total, sans l'ombre d'une île. C'est la première fois que je chronique ici un livre que je n'ai pas terminé. Mais les calvaires font aussi partie de la vie d'un lecteur et il se doit peut-être parfois de les partager, surtout lorsqu'il s'agit d’une figure majeure comme celle de Françoise Sagan. On ne reprendra pas ce lecteur à ouvrir une seule des pages de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui jugent et dénoncent après un seul essai, aussi je note qu'une précédente rencontre avec l'autrice s'était déjà avérée douloureuse et terminée en eau de boudin, et je ne parviens pas à me souvenir si j'en avais déjà fui la lecture ou si j'avais poussé le vice jusqu'à entrevoir le mot « Fin ». Mais deux fiascos, c'est beaucoup. Le monde se poursuivra pour moi sans Françoise, et surtout dans ses personnages « petit-bourgeois ». Au suivant !

(Warren Bismuth)



mercredi 25 mars 2026

Jim HARRISON « Chants de déraisons »

 


L’année 2025 aura été celle de Jim Harrison (1937-2016), avec pas moins de quatre publications. Outre l’imposant « Métamorphoses » fort de plus de 1100 pages dans la collection Quarto de Gallimard, sont parus la très dispensable novella inédite « Blue moon on Kentucky » chez Héros-Limite, ainsi que la réédition du beau recueil de poèmes « Théorie et pratique des rivières »chez Les Belles Lettres, et pour finir l’année en beauté la parution de cet inédit, là aussi recueil de poèmes, avec l’envoûtant « Chants de déraisons » de 2011 paru récemment dans la formidable collection Amériques du Réalgar qui frappe ici un grand coup.

Une étrangeté : si ce recueil est présenté sous le titre « Chants de déraison » (l’original de 2011 s’intitulait « Songs of unreason »), sur mon exemplaire figure en couverture « Chants de déraisons » avec un S à la fin, alors que la page de titre reprend bien « Chants de déraison » au singulier, ainsi que le dos du livre. Mais c’est avec le S non amputé que je le présente ici. Toutefois, le visuel de ma chronique ne prend pas en compte ce S puisque je n'ai pas trouvé photo l'associant sur le net. Cette chronique est aussi un hommage à Jim Harrison décédé il y a tout juste 10 ans, il manque toujours.

« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène » prévient Jim Harrison dès le début du recueil.

Tous les thèmes de l’œuvre de l’auteur sont ici associés, assemblés et expurgés : les bribes autobiographiques, les instantanés de vies et de voyages, les souvenirs – en une belle mélancolie -, la nature par les oiseaux, les rivières, les arbres. La vieillesse s’invite au menu (l’auteur a alors 72 ans), tout comme les fantasmes, mais aussi les chevaux, les chiens, tous dans une approche radicalement différente de celle de ses romans et novellas.

Recueil écrit vers la fin de sa vie, il montre un Harrison toujours hanté par la mort de sa sœur à l’âge de 19 ans d’un accident de voiture avec son père, décédé lui aussi. Il y a cette séquence où l’auteur se rend sur les lieux de l’exécution du poète tant aimé Federico Garcia Lorca, et la maladie qui en découle presque fatalement. L’image du Poète est bien présente, notamment dans ce « Avertissement du poète » : « Il partit en mer / dans un dé de poésie / sans voiles ni rames / ni ancre. Quelle chance / ai-je ? pensa-t-il. / Des centaines de milliers / de lunes se sont noyées ici / sans la moindre pierre tombale ».

Ici pas de traits d’humour, le texte est resserré, privilégiant l’émotion. Sur les pages de gauche, de brefs poèmes de quelques vers libres, comme des aphorismes. Sur la droite, des poèmes plus longs mais jamais de plus d’une page, en vers libres ou en prose. Des peintures saisissantes, marquantes, avec la récurrence de la chienne Mary, qui apparaît presque autant que la série de poèmes sur les rivières.

De brèves anecdotes de voyages cohabitent avec des images de ses trois principaux lieux de vie : Michigan, Montana, Arizona, en une poésie des cinq sens, où le visuel se confond avec l’olfactif, l’auditif, dans une moindre mesure au tactile et au gustatif. Et en arrière-plan le combat d’une vie pour la nature : « j’ai vu deux pélicans morts. Il paraît qu’on les abat / parce qu’ils mangent les truites, corneilles abattues / parce qu’elles mangent les œufs de canards, loups abattus / parce qu’ils mangent les wapitis ou poursuivent un cycliste / à Yellowstone. Devrait-on nous abattre / parce que nous dévorons le monde et l’arrosons de vomi ? ».

L’imminence de la mort, sujet qui intéresse l’auteur sans pourtant le tracasser tant la fin de vie lui paraît immuable. Cette vieillesse qui le fait se retourner sur son parcours, ses acquis, cet amour désormais différent qu’il voue à la Femme.

Des 15 recueils de poèmes écrits par Jim Harrison, seuls 7 ont été traduits en France, c’est dire si sa poésie est moins cotée que ses romans et ses novellas, tous traduits. Pourtant, Jim Harrison s’est toujours considéré comme un poète avant d’être un romancier, un nouvelliste ou un essayiste. Espérons que ses poèmes inédits en français finiront par être traduits et publiés, car la poésie de Jim Harrison est l’une des plus belles, des plus sensorielles qui soient. Ce « Chants de déraisons » est une étape majeure pour leur reconnaissance, il est traduit par Brice Matthieussent.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 22 mars 2026

Armelle HERISSON « La mort malgré lui »

 


Deux époques se font face. D'un côté la deuxième guerre mondiale en Hongrie à partir de 1942 où nous suivons un certain Vilmos. De l'autre Laval, Mayenne, France en 1987 où le corps d'une jeune femme assassinée est retrouvé au pied d'une barre H.L.M. Le commissaire Ralu et son équipe sont sur les dents, cette mort mystérieuse paraît inextricable et Thomas, une nouvelle recrue qui a habité l'immeuble, ne comprend pas plus que ses collègues. Le bâtiment est ratissé, les occupants interrogés, y règne la misère mais surtout la méfiance, l'entre-soi.

Immersions à Rouen pour des morts inexpliquées à la même période (des gens se lancent dans le vide du haut de la cathédrale), puis dans le monde hippique où un cheval célèbre a disparu. À Laval, la morte est enfin identifiée : elle travaillait pour la presse à sensation. L'équipe de Ralu remonte le temps, mène une enquête minutieuse jusqu'à avoir enfin accès à des dossiers professionnels de la victime et recensent les affaires qu'elle avait en cours.

Côté Hongrie, le pays se rallie à l'Allemagne nazie et enrôle des jeunes recrues dans les rangs de la Waffen-SS, ce sont les « Malgré-nous » hongrois, une page oubliée de cette guerre. Contre leur gré, des gamins vont servir l'armée du Reich, c'est l'épisode historico-politique de ce roman foisonnant. La structure pourrait donner la nausée entre ces allers et retours passé/présent mais la plume alerte de Armelle Hérisson dont c'est le premier roman permet au contraire à l'intrigue de rester en place, de se développer à l'ancienne, c'est-à-dire avec des enquêteurs cherchant minutieusement des éléments sur le terrain. Le fait que l'affaire se situe en 1987 n'est pas anodin : l'autrice désire planter un décor d'avant l'explosion de toutes les nouvelles technologies afin de mieux relier les événements aux années 1940, le résultat est bluffant.

« Ils sont arrivés. Ils ont dit que j'étais mobilisé. Mon grand-père a dit que j'avais dix-sept ans et que je travaillais avec lui. Qu'il avait besoin de moi. Il a dit que je n'étais pas volontaire. L'officier a rétorqué que l'armée avait besoin de tous, qu'il n'était plus question de volontaires, que la limite d'âge était maintenant de dix-sept ans et que c'était l'ordre du Reich, et que c'était immédiat ».

Si l'insertion de l'épisode rouennais puis du cheval kidnappé peuvent paraître déstabilisantes tellement elles semblent n'avoir aucun rapport avec l'enquête en cours et surtout finir par rester dans les cartons des enquêteurs, la dynamique de l'écriture, le maillage compact, les traits d'humour font de ce roman un récit accrocheur, sans rebondissements inutiles, et surtout, et c'est à souligner comme force réelle, sans histoire d'amour en second plan, scènes qui souvent affadissent, alourdissent l'énigme et semblent n'être là que pour remplir un cahier des charges. Ici pas de chichis ni sous-vêtements affriolants mais un regard braqué sur les faits et les recherches de preuves.

La maîtrise de Armelle Hérisson est totale durant ces près de 400 pages, jamais son action ne mollit, jamais l'autrice n'en fait des caisses, elle reste sobre et tout en efficacité, en expliquant le destin des malgré-nous hongrois, un sujet peu traité, surtout en polar. Le roman est fait de silences, qui se comblent ou non, et ces silences font aussi partie des vilaines histoires familiales, ils les nourrissent. Le roman vient de paraître dans la célébrissime Série Noire qui frappe d'ores et déjà fort pour 2026.

(Warren Bismuth)

mercredi 18 mars 2026

Bob KAUFMAN « Sardine dorée suivi de Plus de jazz à Alcatraz »

 


Petit-fils d’esclaves, fils d’un juif et d’une noire, Bob Kaufman (1925-1986) a souffert avant même sa naissance. « Sardine dorée », le premier recueil de 1967, est une immersion au cœur de cette souffrance par des portraits déformés et quasi surréalistes lors de déambulations nocturnes dans des villes états-uniennes où la violence croise le regard de l’auteur. Des fragments, des bouts de chansons, quelques extraits écrits entièrement en majuscules. Comme pour crier, se révolter, exister.

« Mon visage est brûlé de lune ». Poète noctambule appartenant à la Beat generation, Bob Kaufman hurle désespérément. Ses poèmes sont des chansons (de jazz bien entendu, musique présente tout au long du recueil, Kaufman était né à la Nouvelle-Orleans) désenchantées hantées par la mort, le néant. « Dans mes yeux caverneux, le pauvre coq / a filé en gueulant, désertant ma pendule sans aiguilles. / Dieu, tu es juste un frigo vide ; / avec un enfant mort à l’intérieur, incognito, / dans les décombres du bric-à-brac moderne ».

L’exercice est parfois obscur voire abscons, mais les sonorités, mais le rythme. Et l’on se laisse bercer par cette musique, par ces photographies : « Je mets mes yeux au régime, mes larmes ont pris trop de poids ». Poésie urbaine, glaciale, elle est aussi engagée, pour preuve ces immiscions anti-nucléaires ou contre la peine de mort. Car Kaufman n’est pas un poète tiède. Le premier recueil se termine par deux poèmes hallucinés en prose, sorte de scénario de film mettant en scène des amérindiens.

« Plus de jazz à Alcatraz » s’ouvre étrangement sur une nouvelle, celle d’un enfant découvrant la musique et le saxophone, suivie d’un exercice de style paroxystique, 13 pages épiques sans ponctuation ni majuscule écrites à la manière d’un cadavre exquis, d’apparence surréaliste et/ou sous effet d’une drogue puissante et dévastatrice.

Retour aux poèmes, certains de moins d’une page, frappés par la peur du nucléaire. Lisez ce beau poème « Que la paix soit avec toi », pacifiste mais sans espoir, écrit en 1983 et qui commence par ces vers libres (je garde les majuscules choisies) : « LES ARMES DE GUERRE SE SONT TUES, / CE N’EST PLUS COMME AVANT / LA FOULE NE RÉCLAME PLUS LE SANG. / LA PAIX N’EST PAS UN CHÂTEAU EN ÉCOSSE, / CE N’EST PAS LA PREMIÈRE BANQUE DU TEXAS, / CE N’EST PAS L’OREILLE DE GETTY. / UN CRI POUR LA PAIX SE FAIT ENTENDRE À BREST-LITOVSK, LE PAVILLON RÉPOND, PAR LA GUEULE DES CANONS ».

Le dernier poème du recueil, « Le voyage, le voyage Dharma, le voyage Sangha » sonne à la fois comme une profession de foi et prophétie. « LA ROUTE NE MÈNE QU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE, / ON DIRAIT QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE VOIE / LA VIE AU SOMMET D’UNE MONTAGNE / ET LE CIEL TOUT AUTOUR, / UNE VUE PANORAMIQUE / POUR HORIZON, / SUBSTITUANT LES IMAGES AUX MOTS », c’est en effet le dernier poème écrit par Kaufman peu avant son trépas. Il meurt misérable et presque oublié en 1986. Les éditions Le Réalgar font revivre cette voix singulière, poésie alliant jazz et cinéma, par sa belle collection Amériques, également coupable d’un autre recueil de Kaufman, « Des solitudes peuplées d’abandon » déjà traduit par Marie Schermesser en 2024 (le présent recueil est paru en 2025).

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(Warren Bismuth)

dimanche 15 mars 2026

Collectif « Femme, Rêve, Liberté »

 


[Cette chronique a été rédigée avant les événements en cours depuis le 28 février 2026 et la déclaration de guerre].

Le mouvement Femme, Vie, Liberté est né en Iran à la suite de l'assassinat de la jeunesse kurde Masha Jina Amini le 16 septembre 2022 par les agents de la patrouille de l'orientation islamique à Téhéran. Ce livre collectif écrit par des femmes est un témoignage précieux sur ce qu'elles vivent de nos jours en Iran, mais aussi une approche d'histoire de l'Iran du XXe siècle, ainsi qu'un clin d’œil à ce jeune mouvement auquel est empruntée une partie du nom, changeant toutefois « Vie » en « Rêve ». Les bénéfices sont reversés à Iran Human Rights, organisation non gouvernementale se battant contre la peine de mort.

Douze textes, douze autrices, certaines ayant préféré quitter leur terre natale iranienne, s'étant exilées à l'étranger. Ces textes sont souvent à la lisère de la nouvelle et du documentaire et/ou récit de vie, et dans chacun d'eux il y a peut-être un peu de tout ça. Mais il y a surtout la condition de la Femme en Iran et elle est atroce.

Nombreuses sont les évocations sur les manifestations en cours, à Téhéran notamment, la capitale, manifestations contre le régime autoritaire soumettant les femmes, les renvoyant à l'état d'esclaves. Alors elles se dévoilent, descendent dans la rue et crient leur révolte. De l'autre côté, la répression, les autorités armées qui épient, surveillent les femmes, frappent les manifestant.es.

Pour bien comprendre où le pays en est, certains textes se proposent de revenir sur le mouvement féministe en Iran qui fut pionnier et fédérateur dès la fin du XIXe siècle. La volonté de faire réentendre leurs voix poussent les femmes d'aujourd'hui, souvent jeunes, à se révolter contre le pouvoir malgré le danger, même si « tout ce que nous disons ou faisons se voit instrumentalisé précisément contre les personnes que nous soutenons ». Une certaine poésie s'invite en ces pages tout en dénonçant la régression sociale depuis la révolution de 1979.

Dans ces histoires, plusieurs jeunes femmes disparaissent. « Ils ont dit à la télé qu'on tire sur les jeunes avec flashballs, en visant leurs yeux ». Les mères, victimes de cette révolution, sont inquiètes. Quant aux pères, souvent défenseurs du régime et de ses lois abjectes contre les femmes, ils renient, dans un pays gangrené par une paranoïa galopante. Et que dire du hijab, que les femmes sont obligées de porter dehors, en classe, dans une soumission dès les premières années d'école.

Portraits de femmes sortant de prison, témoignages nombreux et toujours forts sur la condition féminine. Notons ce très beau texte en hommage aux 300 femmes armées qui ont envahi le parlement iranien en 1911, pour ne pas oublier, et bien sûr pour en prendre de la graine. Retour sur les élections truquées de 2009 qui ont entraîné un fort mouvement populaire. En parallèle, les figures d'hommes eux-mêmes soumis au régime, mais autoritaires envers leur propre famille, intraitables au foyer car dociles, serviles des lois drastiques et absurdes.

Le soulèvement du peuple est en cours, en partie contre la soumission au code vestimentaire. « Si quelqu'un contrôle ce que tu portes, c'est toi qu'il contrôle ». les témoignages de femmes victimes affluent, certaines ayant rompu avec les traditions. « Ce n'est pas seulement le foulard. Ce n'est pas seulement notre corps qu'ils ont recouvert de force. C'est notre âme, notre esprit et notre identité. Nous devions cacher nos vrais rires, nos vraies larmes, nos vrais mots, les amours, les danses, et toute petite trace de spontanéité et de sincérité, et ce n'est qu'alors que nous pouvions poser un pied dans la rue. Ils ont fait de nous des êtres qui ont tellement menti, tellement vécu dans le mensonge, que c'est à grand-peine que nous pouvons encore nous souvenir de ce que nous sommes ».

Des femmes empêchées, certaines victimes de la polygamie, des femmes enceintes rouées de coups par la police des mœurs en manifestation, d'autres blessées par balles, c'est le prix à payer pour se faire entendre contre une intolérable servilité. Car les femmes de ce livre font preuve d'un courage formidable, d'une défiance à toute épreuve. Forcées d'obéir, elles se rebellent, haussent le ton et existent malgré les incessantes patrouilles, malgré le risque de toute perdre. Car ce qu'elles veulent retrouver, c'est leur libre choix, leur féminité, leur âme. Et passent ainsi à l'action par le féminisme et le collectif.

Il serait inconcevable de ne pas nommer chacune des autrices de ce livre témoignage majeur, les voici par ordre d'apparition : Bahiyyih Nakhjavani, Asieh Nezam Shahidi, Azar Mahloujian, Aida Moradi Ahani, Sahar Delijani, Parisa Reza, Fariba Vafi, Fahimeh Farsaie, Nasim Marashi, Sorour Kasmaï, Zahra Khanloo et Rana Soleimani. Certaines d'entre elles vivent toujours en Iran, d'autres sont exilées, en Europe ou aux États-Unis, mais toutes restent sœurs de combat contre l'ignominie.

Une partie de ces textes sont inspirés des itinéraires familiaux des autrices, certaines ayant par ailleurs été emprisonnées. Qu'elles vivent aujourd'hui aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Suède, qu’elles soient restées vivre en Iran, qu'elles aient contourné la censure, toutes se battent pour un même objectif : libérer la femme du carcan islamique. Les traductrices et traducteurs de ce recueil sont : Julie Duvigneau, Susanne Juul, Sorour Kasmaï (également autrice d'un des textes et éditrice du présent livre), Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Didier Leroy, Pierre Ramond, Yvonne Rezvani, Joëlle Segerer, Marie-Catherine Vacher et Charlotte Woillez. L'illustration de couverture est signée Keyvan Mahjoor.

Ce livre ô combien collectif est paru en 2023 mais a fait son chemin depuis, fort de plusieurs retirages. Car il est plus que jamais d'actualité avec les événements en cours dans le pays déjà décrits dans cet ouvrage. Le lire c'est déjà mieux comprendre, mieux appréhender ce légitime soulèvement du peuple porté par les femmes. Paru dans la collection Horizons persans de chez Actes sud.

(Warren Bismuth)

mercredi 11 mars 2026

Kathleen Dean MOORE « Sur quoi repose le monde »

 


Des textes brefs sous forme de chroniques familiales, des émotions et des visions et analyses philosophiques (l’autrice est philosophe) empreintes de poésie, telle est la recette de ce documentaire à classer indéniablement dans la catégorie Nature Writing.

Écrit en 2004 mais traduit et publié en 2021 chez Gallmeister, « Sur quoi repose le monde » raconte et interroge. Raconte des vacances, celles que la famille s’offre chaque été en Alaska, sur Pine Island. De belles images, comme celle où Kathleen Dean Moore s’approche au plus près d’un banc de phoques avec son kayak. Ce livre est aussi une succession d’interrogations sur l’amour et sur l’avenir de notre planète, l’un n’allant d’ailleurs peut-être pas sans l’autre. Son mari, Frank, est scientifique. Ainsi nous assistons à des échanges riches sur la nature et la science.

L’autrice convoque plusieurs figures tutélaires de la pensée, notamment Descartes, qu’elle contredit illico sur le thème de la conscience tout en prenant la défense des animaux, les interactions du Vivant. « Il est vrai que je ne sais pas avec certitude quels animaux pensent, mais Descartes non plus, et cela paraît être une bonne raison pour ne pas tirer des conclusions hâtives sur ce qu’un animal a en tête. Comme c’est drôlement commode de croire que les humains ont le monopole de l’univers toujours présent à l’esprit. Si les gens ont l’intention de mettre les dauphins en captivité et de transformer la vésicule biliaire des ours en un élixir fortifiant, s’ils ont l’intention de racler complètement le fond de l’océan et de moudre l’arrière-train du cerf à queue noire en steak haché, s’ils ont l’intention de réduire les sites de nidifications des hiboux pour fabriquer du papier toilette et se persuader que ce n’est pas un problème, alors ils auront besoin de croire que les humains ont une âme et pas les autres animaux. Mais cela relève de la solution de facilité, pas de la vérité ».

Kathleen Dean Moore observe et retranscrit : la faune, les minéraux, les oiseaux surtout (elle est aussi ornithologue), et la beauté époustouflante d’un monde que l’on a désappris à regarder. Le livre sait se faire contemplatif, silencieux, on n’ose pas lire à voix haute pour ne pas déranger la nature, il est également bienveillant mais offensif contre les destructeurs de la planète, car l’autrice défend une écologie morale.

Puis c’est le tour d’une île de l’Oregon. Dean Moore a connu Aldo Leopold, en parle avec tendresse, tout comme de Thoreau qu’elle enseigne à ses étudiants. Des souvenirs de jeunesse refont surface, avant que l’urgence d’écrire ne reprenne. « Si le Nature Writing est une bonne chose qui a des effets bénéfiques – ce qui est le cas – et si vivre près de la terre nourrit les bons ouvrages de Nature Writing – ce que l’on a pu assurément vérifier -, alors les bénéfices de la vie et de l’écriture dans et sur les grands espaces l’emportent sur les nuisances ». Pourtant l’autrice vit en ville et s’en explique, mais a besoin de la nature pour écrire.

L’humour est bien présent quoique distillé avec parcimonie. Et l’observation reprend : le geai, par exemple, a pleine conscience du fait de dérober de la nourriture à l’un de ses congénères, et suite au vol, se comporte différemment.

Merveilleuses pages sur un petit barrage inutile dont le couple Dean Moore a financé le dynamitage pour libérer les truites cutthroat. Sur le thème des incendies, toujours très présents dans les régions boisées, l’autrice répond par l’intermédiaire du philosophe Héraclite. Mais il est temps de souffler, il est maintenant question de jardinage et de fleurs de jardins, avec quelques références à la bible, avant un cours d’étymologie bienvenu.

Certes, quelques chapitres présentent un moindre intérêt, mais dans l’ensemble ce documentaire riche est varié par les thèmes et fait un bien fou lors de la lecture. Et comme tout ce qui fait du bien, le tout se termine en musique. Livre traduit par Josette Chicheportiche.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)


dimanche 8 mars 2026

Corinne MOREL DARLEUX « Du fond des océans les montagnes sont plus grandes »

 


En avril 2025, l'autrice Corinne Morel Darleux est invitée par l'organisation écologiste Under The Pole, spécialisée dans la plongée profonde en mer, à embarquer pour un mois sur le bateau Why. Direction les Caraïbes, les côtes du Honduras, plus précisément l'île de Roatán. Le but du voyage est l'observation et les prélèvements de corail dans des forêts minuscules situées sous la ligne de flottaison. Oui, des forêts sous-marines ! Ambiance conviviale sur le Why, échanges sur le thème de l'écologie, travaux et plongées de rigueur (scientifique).

Un constat : la région est victime de la déforestation à outrance. Là nous parlons des forêts visibles, émergées. Mais Corinne Morel Darleux va rapidement nous en présenter d'autres, immergées celles-ci, et nous voilà dans un monde féerique. Des forêts miniatures donc, possédant les mêmes caractéristiques que les forêts « terrestres », avec une nombreuse faune, des arbres bien sûr, ceci situé à 200 mètres de profondeur dans ce qui est appelée une zone mésophotique. Et l’autrice s'émerveille et nous fait en quelque sorte profiter de la vue de ces forêts animales marines.

De petites touches historiques viennent se glisser au cœur du récit qui se fait aussi alarmant : « Et c'est ainsi que ces dernières années, on a perdu près de 15 % des coraux dans le monde. Ces coraux qui abritent 25 % de la biodiversité marine alors qu'ils constituent à peine 0,1 % de la surface des océans, qui permettent à un habitant sur quinze dans le monde de subsister, qui enfin protègent les côtes de l'érosion, des vagues et des tsunamis ». Là encore, l'activité humaine, démultipliée, gigantesque : chalutage, utilisations de filets de pêche géants, alors on racle le fond des mers, on arrache tout, pour le profit de quelques-uns. Les récifs coralliens jouent en quelque sorte le rôle de douves d'un château, mais pour la biodiversité, et on les détruit sans aucun ménagement, sans scrupules. Autre activité humaine dévastatrice : le tourisme maritime. Imaginez ces paquebots de croisière de 250000 tonnes transportant 10000 passagers, voguant sur des flots renfermant des trésors. Et le tour est joué, on salope tout, encore et toujours.

Corinne Morel Darleux digresse et se disperse volontiers dans ce documentaire aux mille et une facettes : présentations de livres coups de cœur, sensations sur le bateau, souvenirs de la terre ferme, mais aussi bien sûr des découvertes naturalistes, comme celle-ci : d'autres mammifères, non humains, comme les cétacés, les cétacées plutôt, souffrent de la ménopause. Car « Du fond des océans les montagnes sont plus grandes » est un melting-pot, ce genre de livre fourre-tout dans lequel on picore en apprenant : manuel d'ethnologie, de zoologie, de biologie, guide de survie, évocations de précédents voyages autour du monde, lanceur d'alerte sur l'effondrement de la biodiversité et des écosystèmes à cause des activités humaines et du réchauffement climatique qui en découle. « Il aura donc fallu une glaciation et des millions d'années pour produire le charbon qu'en deux siècles nous aurons quasiment épuisé. Comment ne pas songer à l'ironie de cette histoire. Tous ces bouleversements, ces sédimentations, ce temps infini pour finalement servir à alimenter des applications loufoques et contribuer in fine à asphyxier, par le réchauffement climatique, les forêts tropicales et marines d'aujourd'hui. Des causes inverses produisant les mêmes effets, par l'inconséquence des hommes d'aujourd'hui... Quelle absurdité ».

Cap sur l'île d'Utila dont le sommet culmine à 235 mètres d'altitude, autant dire que la submersion de l'île à brève échéance paraît inéluctable. Un autre constat s'impose : au-dessous de 30 mètres de profondeur, les forêts animales marines sont préservées du réchauffement climatique, mais pour combien de temps ? D'autant que « la somme des savoirs qui disparaît en ce moment est incommensurable », on ne saurait mieux dire. Plus l'homme habite la terre, plus il la rogne et plus « le monde rétrécit ». Et il faut tout l'humour décalé et l'autodérision de Corinne Morel Darleux pour faire passer l'amère pilule.

Livre scientifique, écologiste, lanceur d'alerte, récit de voyage estampillé Nature Writing, journal intime, il aborde beaucoup de thèmes, sans les développer en profondeur, mais c'en est aussi sa force, obligeant le lectorat à se servir de ses doigts pour bien aller chercher sur le net l’information amorcée. Documentaire salutaire en ces temps de catastrophe en cours, il est paru fin 2025 chez les incontournables Libertalia.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)