La poésie de Lawrence Ferlinghetti (1919-2021) est des plus variées malgré des thèmes récurrents. Appartenant à celle de la Beat Generation, elle retrace des événements nationaux, mondiaux comme personnels, fait allusion à l'histoire contemporaine à l'auteur ou plus ancienne. Les 101 poèmes numérotés forment une fresque étonnante, bigarrée dans le fond comme sur la forme, car même si la plupart des poèmes sont en vers libres visuellement décousus, ils peuvent aussi se présenter en prose ou plus classiques.
L'auteur décrit sa jeunesse dans Manhattan puis ses errances lors de voyages, rend hommage aux indiens par petites touches. D'ailleurs les hommages sont nombreux tout au long de ces pages, notamment pour des figures marquantes des arts et bien sûr particulièrement de la poésie. Peu à peu les images se déportent lentement de la Grande Pomme à la ruralité, se posent sur des moments d'une nature peuplée d'oiseaux.
« Et en fait pourquoi ne pas voir des historiens qui / laisseraient des blancs dans leurs écrits / afin qu'ils soient remplis différemment / selon qui est au pouvoir / et l'ordinateur ferait aisément les modifications / Et de toute façon l'histoire n'est pas vraiment l'histoire / jusqu'à ce qu'elle soit réécrite / ou au moins jusqu'à ce qu'elle / se répète elle-même ». Car Ferlinghetti sait se faire offensif et concerné.
Des instantanés parfois déroutants (« Une langouste rouge tenue en laisse ») se mouvant soudain du côté de l'Italie, de l'Espagne ou de la Grèce. « Un métro pour Far Rockaway » est une autobiographie parcellaire ainsi qu'une suite de portraits d'ivrognes, de déclassés, avant celui d'un artiste peintre, l'auteur, en des vers dont la ponctuation est rare. « Coiffé du melon d'Apollinaire je suis dans un zeppelin avec une centaine de dignitaires du monde entier dans une croisière à la recherche d'un lieu où déclarer la paix individuelle et universelle À la recherche d'un atterrissage en douceur pour la paix sur terre ». Parfois désenchantée, la poésie de Ferlinghetti est à fleur de peau, elle ressent le monde et ses dérives.
Lawrence Ferlinghetti est né à New York et a vécu plus d'un siècle. Il a fini par s'établir à San Francisco. Les poèmes de « Un métro pour Far Rockaway » sont quasiment chronologiques et couvrent presque la vie entière de l'auteur, c'est-à-dire que comme lui, ils débutent dans l'est des États-Unis, là où le soleil se lève, pour terminer tout à l'ouest, où il se couche et représente le crépuscule, celui d'une vie pour Lawrence Ferlinghetti.
Ce très beau recueil de 1997 est paru fin 2025 dans l'incontournable collection Amériques des éditions le Réalgar, il est traduit par Christian Garcin, par ailleurs co-directeur de la collection.
« Les pique-assiettes / qui se ruent sur le vin et le fromage / sans un regard sur ce qui pourrait être / considéré comme de l'art / Dans tous ces vernissages du jeudi soir / des galeries de San Francisco / Et les critiques et les criquets / et les célibataires en chasse / Et les guides des groupes de donateurs / gainés de soie & Christian Dior / tenant des lunettes à longues tiges / Après la marée montante des voix tintinnabulantes / Et le peintre à l'écart considérant / l'ensemble de la cohue / comme depuis un rivage très lointain / Se demande Est-ce pour cela / que je peins ? / Quoi d'étonnant à ce qu'il soit / à la dérive dans cette société / qu'il boive trop / et roule sur le sol ? ».
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(Warren Bismuth)






