Au menu du jour, une très
copieuse biographie de l’écrivain étasunien Raymond Carver, de
quoi caler pour la période automnale l'estomac du challenge
trimestriel saisonnier « Quatre saisons de pavés »
du blog Au
Milieu Des Livres,
où l'amie Moka effectue toujours un formidable travail. Avec ses 780
pages, ce livre entre aisément dans le cadre du bouquin à lire
dépassant les 500 pages (mission accomplie et applaudissements
soutenus !).
Imposant travail que cette
biographie quasi au jour le jour qui peut rappeler en partie celle de
Donald Rayfield consacrée à Anton Tchekhov. Il sera d'ailleurs
question de Tchekhov dans la présente biographie parue en 2015.
Carol Sklenicka a rencontré de très nombreux proches ainsi que la
famille de Carver pour reconstruire ce véritable palais littéraire.
Raymond
Carver né en 1938 dans l'Oregon, issu d'une famille de la middle
class, qui ne cesse de déménager dans divers états des États-Unis.
Il gardera ce mode de vie toute son existence. Son père travaille
dans une scierie. Après une jeunesse plutôt pauvre mais pas
misérable, Raymond Carver rencontre Maryann en 1955 alors qu'il a 17
ans. Ce sera la femme de sa vie. Il rencontre aussi l'alcool et le
tabac qui, comme Maryann, vont longtemps vivre avec lui. Il
s'intéresse très jeune à la littérature russe notamment, même si
son modèle est Hemingway. Après leur mariage, Ray et Maryann
s'installent en Californie. Par la suite ils vont déménager à des
rythmes pour le moins soutenus. Rapidement, Maryann tombe enceinte
(« Quand nos
enfants sont nés, nous n'étions même pas encore adultes »).
Carver admire Tchekhov, son
écrivain préféré avec Hemingway, devant Dostoïevski et Kafka,
puis plus tard Maupassant et Isaac Babel (il dira chercher à écrire
comme dans les nouvelles « Cavalerie rouge » de l'auteur
russe). En 1961 sont publiées ses deux premières nouvelles dans
deux magazines avant que le couple s'installe à Iowa City. La
famille éreinte Carver qui à plusieurs reprises l'accusera de
l'avoir empêché d'écrire un seul roman dans sa carrière, ses
enfants lui ayant pris trop de son précieux temps. Ray et Maryann
décrochent de petits boulots temporaires, s'endettent car ils vivent
au-dessus de leurs moyens, et surtout ils boivent beaucoup et Carver
est accro à la cigarette. Le père de Carver meurt en juin 1967.
C'est l'époque du début du
mouvement hippie auquel Carver ne prend pas part, contrairement à
certains de ses amis, notamment du côté de San Francisco. Un
événement va durablement marquer le couple : un voyage à
Tel-Aviv en juillet 1968, voyage écourté car Carver y tombe en
dépression et rentre aux États-Unis en septembre, bien avant la
date prévue, c'est la première alerte d'une longue série. Carver
est un éternel insatisfait, un éternel indécis. Il noie ses
conflits intérieurs dans la boisson, notamment les alcools forts. Et
sa relation à l’alcool ne fait que grandir, notamment parce qu'il
se lie avec des hommes de lettres eux-mêmes adeptes de la boisson,
que ce soit William Kittredge le poète du Montana, ou encore James
Welch et James Crumley, eux aussi du Montana, pas vraiment reconnus
pour être snobs sur le biberon. Ainsi il vit de cuites, d'excès et
de gueules de bois jusqu'à plus soif. Ce sont peut-être ces
relations évoquées plus haut qui ont rangé Raymond Carver dans la
catégorie des écrivains du Montana, État dans lequel il n'a
pourtant jamais habité.
Bien sûr, l'écriture se
trouve affectée par ses excès et Carver écrit moins, il est moins
inspiré. Il part seul à Missoula dans le Montana en 1972, y fait la
connaissance de Diane Cecily qui devient sa maîtresse. De retour
chez lui, il avoue tout à Maryann avec laquelle il devient violent,
comme pour qu'elle le quitte, alors qu'il sait qu'il ne peut vivre
sans elle. Leur vie commune devient extrêmement étriquée et
chaotique au milieu de leurs deux enfants impuissants devant de
telles scènes de pure sauvagerie. Carol Sklenicka l'évoque sans
tabou, car elle n'épargne ni ne protège ou dédouane Raymond
Carver. Elle convoque la vérité pure et dérangeante. On se croit
parfois dans « Une femme sous influence » de John
Cassavetes, témoins impuissants d'un désastre intime. Cette
atmosphère se retrouve aussi dans les nouvelles de Carver.
Lorsque les deux enfants de
Maryann et Ray grandissent, ils se mettent aussi à boire et à se
droguer. Après un coma éthylique, Maryann arrête de boire malgré
quelques rechutes jusqu'en 1978 et Carver n'est toujours pas
l'écrivain reconnu qu'il souhaiterait devenir. Le couple a alors
atteint les tréfonds de l'ivrognerie, même si Carver ne reconnaît
son alcoolisme qu'en 1975, lorsqu'il ne parvient plus à s'exprimer
en public. Il écrit toujours très peu et, malgré quelques
publications de nouvelles ou poèmes dans des magazines, il reste un
écrivain confidentiel. Il est pourtant déjà détruit par la vie,
une vie de débauche à laquelle Maryann est tantôt complice tantôt
victime.
Le premier recueil de
nouvelles, 22 au total, « Tais-toi, je t'en prie » est
publié en mars 1976, à la veille d'un procès de l'auteur pour
fraude sociale. Le cauchemar continue, la violence est quotidienne.
Au fond du gouffre, il boit pourtant son dernier verre d’alcool le
2 juin 1977, il a 39 ans et le sentiment d'avoir gâché sa vie et
celle des siens. Il ne retouchera plus à la divine bouteille.
Cependant, il n'arrête pas la drogue, notamment la marijuana et la
cocaïne, et fume toujours autant. Avec l'arrêt de l'alcool, c'est
une renaissance et une reconnaissance, car Ray commence à se faire
un nom dans le monde très fermé de la littérature. Il donne des
cours, voyage et se met en quatre pour réussir.
C'est
à cette période qu'il fait la connaissance de l'écrivain Richard
Ford, avec lequel il va rapidement se lier jusqu'à devenir un ami
proche. Il en est de même avec Tobias Wolff. Quant à Maryann, elle
arrête de boire très exactement le 11 mars 1978, quelques mois
après son mari. Paradoxalement, c'est à ce moment que leur relation
va sérieusement s'envenimer, jusqu'à leur séparation en 1978.
« Si,
auparavant, on admirait des poètes comme Lowell et Barryman pour
leur addiction, tout à coup, on s'interrogeait : quel rapport
avec le fait décrire des poèmes ? Par ailleurs, beaucoup
n'étaient plus capables d'écrire parce qu'ils étaient détruits.
La folie n'était pas un atout ».
Carver n'est pas touché par la
folie. Il déménage, seul cette fois, à El Paso au Texas. Il tombe
en pâmoison devant la poétesse Tess Gallagher, elle sera sa
nouvelle compagne, ils vivent ensemble à partir de janvier 1979
alors qu'il tente de se refaire une santé, physique comme morale.
Fin 1979, il se met à écrire plus convulsivement, 7 nouvelles
rédigées en 7 semaines. Il est d'ailleurs intéressant de noter que
Raymond Carver écrit la moitié de son œuvre après son abstinence,
c'est-à-dire durant une période de seulement 10 ans, une œuvre que
carol Sklenicka analyse et commente astucieusement, donnant des
pistes de compréhension absolument précieuses. C'est d'ailleurs
grâce à ces pistes que l'on réalise combien l’œuvre de Raymond
Carver est autobiographique, il prend nombre de faits de sa propre
vie pour mieux les diluer dans la fiction et la poésie. Alors qu'il
commence à être connu, il publie un recueil majeur, « Parlez-moi
d'amour », mais son éditeur a retouché ses nouvelles, en a
supprimé de nombreux passages qu'il jugeait dispensables ou
médiocres. Pendant ce temps, la nouvelle « Cathédrale »
(d'une grande beauté) rencontre un grand succès.
Pour
sa nouvelle vie, Carver tente de soigner ses contrats et devient
intransigeant sur ses textes. Jamais plus il ne permettra des coupes
rases. La mort du père de Tess en 1982 d'un cancer du poumon le
pousse à essayer d’arrêter de fumer. Nouvel échec. Raymond
Carver divorce enfin de Maryann le 18 octobre 1982. Le format de la
nouvelle a alors le vent en poupe aux États-Unis. Ray devient
célèbre, en souffre jusqu'à finalement s'adapter et jouir de sa
notoriété. Cependant, il est un homme de plus en plus solitaire et
casanier.
C'est vers 1983, au moment où
il paraît le plus heureux, ayant enfin des rapports corrects avec
Maryann, étant devenu l'écrivain qu'il rêvait d'être, heureux en
amour avec Tess, que sa santé se dégrade. Il a environ 45 ans et
paient ses abus. Il écrit des nouvelles et surtout de très nombreux
poèmes. Dans ces deux domaines il a publié enfin pas mal de livres,
avec succès. Il a tout pour être apaisé d'une vie de douleur,
douleur qu'il a par ailleurs provoqué en partie. Mais fin 1987, il
est diagnostiqué d'un cancer des poumons. Opéré, il continue
pourtant à fumer cigarettes et marijuana. C'est alors que se déclare
une tumeur au cerveau. Presque dans l'urgence, Tess Et Ray se marie
le 17 juin 1988, il meurt le 2 août suivant.
J'ai
un peu évoqué Anton Tchekhov. Le nouvelliste russe aura traversé
une grande partie de la vie de Carver, jusqu'à ses derniers
instants, une passion qui jamais ne s’éteindra, jusqu'à son
ultime souffle. Peu avant son trépas, « Gallagher
[Tess,
nddlr] et lui
parlèrent même sérieusement – au point de téléphoner à des
agences de voyages – de la possibilité d'aller visiter les maisons
de Tolstoï et Dostoïevski, ainsi que la tombe de Tchekhov ».
Mais ce voyage n'aura jamais lieu. Par ailleurs, « Dans
la nuit du 1er au 2 août, Carver et Gallagher regardèrent la
cassette vidéo des yeux
morts, film de
Nikita Mikhalkov inspiré de « La dame au petit chien »
de Tchekhov ».
Pour finir, il est demandé quelques heures plus tard à Jack Estes,
un proche de Tess, de veiller sur Carver pour cette ultime nuit.
Carver « avait
beau souffrir et de ne se trouver bien dans aucune position, il avait
bon moral. Les deux hommes discutèrent un peu de Tchekhov et de
cinéma ». On
peut dire que Carver a bien assimilé Tchekhov, tellement son œuvre
de fiction restitue une atmosphère similaire où, en quelques pages,
une histoire entière est construite jusqu'à ses moindres détails.
Le
présent volume est accompagné de la liste des nouvelles de l'auteur
– il en a écrit 70 – mais pas de ses poèmes, il en a écrit
plus de 250. On trouve aussi un surprenant épilogue où Carol
Sklenicka raconte l'héritage pour le moins houleux sur les biens et
œuvres de l'auteur entre la famille de Maryann, la mère de Carver
et Tess, sa femme. Les masques tombent et les affrontements
paraissent tellement dérisoires et indignes devant l’œuvre de
l'homme. Ces tensions vont perdurer pendant des années.
« Raymond Carver, une vie
d’écrivain » est un matériau d'une redoutable solidité
pour aborder la vie et l’œuvre de l'auteur, tant les informations
sont nombreuses et conséquentes, comme la constitution méticuleuse
d'un puzzle de plusieurs milliers de pièces. Si vous vous intéressez
à Carver, nul doute que cette biographie vous passionnera. N'ayez
cependant pas peur de vous confronter à des passages très durs et
d'une violence conjugale inouïe lors des crises d'ivrogneries.
Carver, c'est aussi cela, instable jusqu'à l'agression physique
totale. Loin d'être un ange, il fut à la fois victime de son
alcoolisme et coupable d'une horreur sans nom sur Maryann. Les 780
pages doivent parfois être laissées de côté pour digérer les
abus du bonhomme et mieux pouvoir retourner au charbon ensuite. Reste
un témoignage essentiel et rare paru en 2015 aux éditions de
L'Olivier – qui a republié l'intégralité des nouvelles de Carver
ainsi que des poèmes et des textes isolés sur 9 volumes et traduit
par Carine Chichereau dans un travail de titan. Carver s'est toujours
d'abord considéré comme un poète, c'est pourtant en nouvelliste
qu'il a atteint le succès. Il n'a achevé aucun roman malgré de
nombreuses tentatives.
http://editionsdelolivier.fr/
(Warren
Bismuth)