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mercredi 4 mars 2026

Frédéric PAULIN : Trilogie Tedj Benlazar

 


Confus, le chroniqueur réalise soudain qu’il n’a jamais présenté un seul des livres des excellentes et pertinentes éditions Agullo à son public médusé. Aussi, il décide, en accord avec lui-même, un tir groupé de trois titres en une seule chronique, une trilogie monumentale niveau documentation sur les relations entre la France et l’Algérie, mais pas seulement et loin de là, dont le premier tome s’intitule « La guerre est une ruse », citation empruntée à Mohamed Merah, un islamiste qui ne tardera pas à faire parler de lui.

« La guerre est une ruse » 2018


Débuts des années 1990, la situation politique bouge beaucoup en Algérie. Les élections désormais libres enregistrent des scores élevés pour les partis islamistes et le point de bascule pourrait être rapidement atteint, quelques années après les premières guérillas islamistes. C’est le point de départ de celle qui sera appelée la décennie sanglante ou encore la décennie noire.

Frédéric Paulin nous fait suivre le lieutenant Tedj Benlazar, homme en partie algérien mais exerçant pour les services de renseignements français. Il s’appuie sur de nombreux dossiers montés au fil des années par son comparse Remy de Bellevue de la DGSE, envoyé en Algérie en 1988 à l’époque du parti unique. Des éléments montrent qu’un camp de déportation existe aux portes du Sahara, le camp de Aïn M’guel et abrite des rebelles islamistes. Le climat se dégrade et les relations s’enveniment entre la France et l’Algérie, nous sommes à l’âge d’or de la Françafrique.

Froidement mais avec parcimonie, Frédéric Paulin raconte l’évolution politique de l’Algérie. « En 1990, 80 % des électeurs de Lakhdaria ont voté pour les islamistes aux élections municipales, et Mohamed Yabouche, membre du FIS, a été élu maire. La violence s’est déchaînée quand l’armée a interrompu le processus électoral. Les hommes du GIA sont descendus des montagnes. Des dizaines de policiers se sont fait tuer, les têtes coupées étaient jetées sur le parvis de la grande mosquée, les voitures explosaient dans les rues. Les gendarmes vivaient reclus et barricadés dans leur caserne, la population était abandonnée à son sort », alors qu’une guerre interne entre le GIA et le FIS éclate.

Tout se précipite : manifestations, ennemis du régime torturés avec les mêmes moyens que ceux de la France lors de la guerre d’Algérie, la violence s’intensifie et le FIS est interdit en janvier 1992 après la prise de pouvoir des militaires, l’état d’urgence est déclaré. « Le chaos s’annonce », et la France pourrait bien être débordée et menacée. Quant à la DGSE, elle est en embuscade et cherche à grappiller la moindre information sur les ennemis du régime. Le rôle du Département de Renseignement de la Sécurité (DRS) est éclairci et expliqué.

Ce premier volume revient amplement sur la montée de l’islamisme en Algérie en tant qu’entité politique de premier ordre. Il dépeint aussi les relations internationales entre l’Algérie et le gouvernement français de cohabitation sous le second septennat de François Mitterrand. Avec une écriture parfois quasi journalistique, rugueuse et sans emphase, Frédéric Paulin fait vivre ses protagonistes, au cœur d’un mouvement bien réel, moments historiques de point de rupture. Ses personnages sont d’ailleurs fort bien dépeints et parviennent à rendre l’atmosphère respirable. Roman ô combien noir qui se termine par l’attentat du RER station Saint-Michel-Notre-Dame en 1995. Le possible tant redouté vient de se réaliser : les islamistes viennent de frapper sur le sol français.

« Prémices de la chute » 2019


Des bandes organisées tirent sur des policiers dans le nord de la France, de nombreuses attaques à mains armées du côté de Roubaix pour ceux que l’on ne tardera pas à appeler « Le gang de Roubaix ». Al-Qaïda, l’organisation islamiste montante, pourrait bien être derrière ces exactions d’autant qu’elle a besoin d’argent pour étendre sa propagande internationale.

De son côté, Tedj Benlazar, agent de la DGSE, en héritier de son ami Rémy, décédé, vient d’être envoyé en ex-Yougoslavie pour glaner des renseignements sur la guerre qui fait rage en ce milieu des années 1990. Il assiste au siège de Sarajevo et à l’action de groupes islamistes venant d’Algérie où les frères musulmans égyptiens et saoudiens qui financent en partie l’armée bosniaque. Parallèlement en France, la fille de Tedj, Vanessa, semble s’être entichée d’un homme, Réif Arno, qui en connaît long, il est journaliste.

1993 En Algérie, les islamistes continuent leur pression et le tristement célèbre enlèvement des moines de Tibhirine attire l’attention. Les moines sont retrouvés décapités, Tedj est poussé vers la sortie par sa hiérarchie de la DGSE. Sa retraite va-t-elle s’avérer calme ? Rien n’est moins sûr. « Ça ressemble à une guerre, c’est une nouvelle guerre, une nouvelle forme de guerre ».

Laureline Fell est une responsable de la DST, femme énergique, courageuse et accessoirement investie dans le couple qu’elle forme avec Tedj, désormais recherché pour haute trahison du secret défense. Il part se cacher et change d’identité avant de couler des jours paisibles en Auvergne. Réif, quant à lui, collecte en 1998 des informations sur des attentats islamistes d’envergure à venir et qui pourraient bien être exécutés avec des avions. Mais personne alors ne le croit.

« De 1991 à 1995, des volontaires islamistes sont arrivés d’un peu partout sous couvert d’organisations humanitaires. Des moudjahidine qui revenaient de Tchétchénie ou d’Afghanistan et qui ont importé en Bosnie-Herzégovine le radicalisme wahhabite ». Quant au GIA, il a en partie été avalé par Al-Qaïda de Ben Laden. Ce deuxième volume est un hommage appuyé au journalisme d’investigation par la figure de Réif, c’est aussi des portraits de femmes actives et déterminées.

« Prémices de la chute » est l’histoire contemporaine des pays arabes comme une géopolitique de l’islamisme, avec de fortes ramifications dans les Balkans. Le volume se clôt sur les attentats du 11 septembre 2001 alors que l’action s’étend de 1996 à 2001 avec quelques incursions dans un passé (y compris avant 1996) qu’il faut connaître pour comprendre et appréhender le présent.

« La fabrique de la terreur » 2020


Le dernier volet de la Trilogie Benlazar parcourt les réseaux et ramifications islamistes de 2010 à 2015. En Tunisie, le peuple se soulève contre le Président Ben Ali alors qu'un jeune homme, Mohamed Bouazizi, s'immole dans les rues de Sidi Bouzid. C'est le début du Printemps Arabe. Ben Ali s'enfuit après 23 ans de pouvoir.

Laureline Fell travaille à la DCRI de Toulouse tandis que Tedj Benlazar, en quelque sorte le héros malgré lui des deux précédents volumes, âgé aujourd'hui 60 ans il se met en retrait. C'est sa fille Vanessa, désormais journaliste d'investigation, qui part à son tour sur le terrain. 2011, les islamistes Abdelkader et son frère Mohamed Merah sont pistés par les services de renseignements français. La toute nouvelle DCRI embauche Ihsane Chaoui, une femme parlant couramment l'arabe.

Vanessa se rend en Tunisie, la France bombarde la Libye de Kadhafi, l'occasion pour Frédéric Paulin de revenir avec force documentation sur les mouvements islamistes radicaux depuis le début le début des années 1990. Le Moyen-Orient est devenu une poudrière. En France, des groupes islamistes se forment dans la petite ville de Lunel près de Nîmes, des lycéens au profil de radicalisation s'embrasent en cours dès qu'il est question de sujets traitant du christianisme. Réif, dont la relation avec Vanessa bat de l'aile, est témoin direct des événements en tant que prof. Il est d'ailleurs passé à tabac.

La piste Mohamed Merah est en partie abandonnée par les Services français alors qu'il s'apprête à perpétrer une tuerie du côté de Toulouse. La faillite des services de renseignements est totale et incompréhensible. La DCRI, fusion de la DST et des Renseignements Généraux, deux services pourtant complémentaires, est l'une des inventions hallucinantes de Nicolas Sarkozy, alors Président de la République Française. La DCRI deviendra bientôt la DGSI.

Dans cet ultime volet, il faut géographiquement s'accrocher. Nous allons de la France à la Tunisie en passant par la Turquie, la Syrie, l'Iran, mais loin de faire du tourisme au Moyen-Orient. Car Paulin analyse la géopolitique, les forces en action ainsi que les accords plus ou moins officiels entre divers pays, en un quasi documentaire d'une certaine prise de pouvoir d'Al-Qaida puis de Daech et autre État Islamique, des groupes se développant notamment par les réseaux sociaux où leur discours et leurs vidéos horribles sont très regardés et commentés. La Belgique est pointée à son tour du doigt, avec une radicalisation évidente du côté de Molenbeek, banlieue de Bruxelles.

Par moments, la partie fictionnelle semble presque absente tant les éléments historiques l'emportent, et qu'ils soient racontés par des personnages inventés par l'auteur n'y change rien. Car ces personnages sont nombreux, complexes, se croisent et s'entrecroisent, et la lecture doit se resserrer sur un plan, celui de la partie réelle, d'autant que - et ce n'est que mon point de vue au conditionnel – les peintures des protagonistes sont peut-être un brin moins réussies que lors des deux premiers volets.

De traques en fiascos, de revendications en actions, d'êtres vivants en cadavres, nous sommes témoins de ce tissage complexe des diverses forces islamistes. Jusqu'à ce point qui semble alors culminant : l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, attentat que pourtant l'auteur laisse à l'état de grossier résumé, et encore...

Mais l'auteur se dirige, comme aimanté, du côté du combat des Kurdes contre Daech, notamment dans la région de Kobané, en Syrie, près de la frontière turque. Et il paraît indéniable qu'il y a du respect voire de l'admiration pour la lutte de ce peuple en partie ignoré des médias et laissé à l'abandon par la classe politique. Ces pages font partie des plus belles du volet, elles laissent planer comme une lueur d'espoir.

Retour en France, avec ces nombreux attentats low-cost survenus avec pour ainsi dire des bouts de ficelles, en une sorte d'artisanat du djihad alors que la propagande bat son plein. Mais le Moyen-Orient est aussi frappé par des bombes, Daech est en partie financé par une multinationale française, le monde marche sur la tête. Frédéric Paulin tient à soigner sa fin, nous révéler ce qu'il advient de ses personnages. D'ailleurs, cette fin est sans doute ce qu'il y a de plus romanesque dans ces plus de 1000 pages d'une trilogie particulièrement réussie et documentée. Quant à la fin des fins, elle est un horrible retour à la réalité, la vraie, avec l'attentat sanglant contre le Bataclan le 13 novembre 2015. Une trilogie à lire, pour comprendre mais aussi pour ne pas oublier.

« Tu n'as pas compris : les Américains et leurs alliés, ils ne veulent plus aider personne, ils ont peur. Ils ont peur comme jamais, ils croient que nous, les pauvres, tous les pauvres du monde entier, on veut venir chez eux les tuer ».

https://agullo-editions.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 mars 2026

Valentine IMHOF « Les abandonnés de Saint-Paul »

 


3 Mars 1930, océan indien austral. Sept personnes dont une femme et un malgache se portent volontaires pour rester quelques mois sur une île, celle de Saint Paul, 7 km² appartenant à la France, île « considérée comme l’une des plus isolées de la planète », avec son cratère effondré caractéristique. Le bateau L’Austral sur lequel ils travaillaient les laissent à leur sort, il appartient à l’entreprise bretonne La Langouste française dont c’est la deuxième mission en ces lieux, avec cette fois-ci à son bord 130 travailleurs restés 5 mois à terre. Le rôle des sept volontaires est simple : entretenir les baraquements et le matériel jusqu’à la prochaine expédition, car voyez-vous il faut bien que la France Triomphante montre qu’elle a acquis cette terre, fut-elle inhospitalière, et l’habite parfois. Les sept volontaires seront bien payés et ravitaillés tous les trois mois en attendant le retour de L’Austral.

L’un des sept marins tient quotidiennement un journal de bord. La seule femme présente est enceinte. Bientôt elle accouche. Mais sur ce bout de terre hostile et venteux infesté par les rats, l’enfant meurt à seulement huit semaines. Bientôt, l’un des adultes la suit de près dans la tombe (car oui, un cimetière se dresse sur cette île minuscule), puis un deuxième. Le scorbut vient de frapper.

Après six mois passés dans cet enfer, les survivants ne sont toujours pas ravitaillés, ils n’ont encore croisé personne et sont coupés du monde (la France est à 12000 km), spéculent sur l’état de la planète ainsi que sur celui des marins de l’Austral. Ils se nourrissent d’œufs de pingouins car les vivres commencent à manquer. Nouveau décès, un noyé ce coup-ci.

« Oui, ce destin-là, celui auquel on les a condamnés, est bien pire que celui des langoustes. Les baraquements sont devenus des boîtes dont on peine à s'extraire pour aller scruter, à s'en faire mal aux yeux, un horizon invariablement vide, quand il n'est pas effacé par la brume. L'île aussi est une boîte, un peu plus grosse, où l'on est enfermé en plein air. Plus hermétique et plus implacable que le plus souterrain des cachots. Pas de porte à enfoncer. Pas de verrou à crocheter. Aucun moyen de se faire la belle. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a l'océan, tout autour. La plus grande des boîtes. Celle qui contient toutes les autres et les garde hors d'atteinte, à l'écart du monde, sous un épais couvercle fait d'orages et de vents en furie, une chape de nuit et d'oubli aussi inébranlable qu'une dalle de plomb. Bientôt, on s'allongera entre quatre planches. Oui, dans une toute petite caisse en bois, la dernière. Que personne ne viendra récupérer, parce qu'on n'est pas des langoustes, et que c'est bien dommage, parfois. Parce que si c'était le cas, il y a belle lurette qu'on aurait vu un bateau se pointer ! ».

Que se passe-t-il en métropole ? Une perte de rentabilité de l’entreprise désormais contrôlée par une banque. On n’a pas vraiment « oublié » les naufragés mais on a d’autres chats à fouetter. Pourtant un bateau accoste, bien plus tard que prévu, le 6 décembre 1930, et alors qu’aucun ravitaillement n’a eu lieu depuis mars. Le travail reprend immédiatement sur l’île, mais nouvelle maladie, nouvelle épidémie et nouveaux décès, une cinquantaine. Évacuation de l’île demandée le 8 avril 1931 alors que le gouvernement est montré du doigt.

Les rescapés rentrent en France en même temps que se tient à Paris l’ultime exposition coloniale. Une contre-exposition est montée : « La vérité sur les colonies », sans grand succès. Entre cette exposition et celle, universelle de 1937 (ou certains hauts dignitaires nazis feront plus que de la figuration), bien des rebondissements vont secouer les rescapés de l’île Saint Paul. La presse tout d’abord s’en désintéresse en partie, avant d’enclencher la surmultipliée. L’Humanité s’empare du fait divers, le traite sur plusieurs jours consécutifs en mai 1931, le politisant, accusant les patrons de La Langouste française. Un procès s’ouvre, puis un second. Verdict : la compagnie doit indemniser les victimes, c’est-à-dire trois pauvres travailleurs sans argent. Nous verrons pourtant que tout ne se déroule pas comme prévu…

« La place importante que L'Humanité consacre aux abandonnés de Saint-Paul s'explique, bien sûr, par la nature exemplaire de ce drame – un cas d'école -, dans lequel des patrons sans scrupules font peu de cas de la vie de leurs employés. Mais c'est sans aucun doute la touche coloniale de l'histoire qui a amplifié l'intérêt qu'elle pouvait susciter. Et parce qu'elle arrive vraiment à point nommé et résonne d'autant plus fort que s'ouvre au même moment cette Exposition conte laquelle les communistes sont vent debout ».

Valentine Imhof s’empare à bras-le-corps de ce fait divers pour le rappeler en fouillant dans les archives, le ressuscite en une sorte de polar documentaire haletant, et lui redonne des couleurs et des formes. En plus de raconter, elle prend part, elle dénonce, se permet même un tacle régulier en la personne de Laurent Wauquiez – mais sans jamais le nommer – en fin d’ouvrage. Valentine Imhof se base sur des documents authentiques, par ailleurs visibles sur le formidable site de Retronews (site de presse de la BnF dirigé par Michèle Pedinielli), par ailleurs co-éditeur du présent livre avec la collection Noire des éditions de l’Aube. Ce titre inaugure une nouvelle collection, « Affaire qui... » où un auteur, une autrice de polar prendra en mains un fait divers et le racontera à sa façon. L’idée est diablement séduisante. En tout cas, ce premier essai est succulent, accompagné de fac-similés et même deux illustrations d’Elisée Reclus, c’est vous dire.

« Les abandonnés de Saint Paul » redonnent vie à trois rescapés tout en rendant hommage à quatre victimes innocents abusées par un patronat peu scrupuleux. Une cinquième victime existe, le nouveau-né, qui n’a vécu que quelques jours. Valentine Imhof incorpore une bonne dose de suspense qui rend ce récit dynamique et terriblement addictif. Elle emprunte bien sûr aux codes du polar, mais aussi à ceux du journalisme d’investigation, et le tout se lit avec une certaine gourmandise. Nous attendons de pied ferme les prochains volumes de cette collection.

https://editionsdelaube.fr/nos-collections/polar-aube-noire/

https://www.retronews.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 25 février 2026

Éric VUILLARD « Les orphelins »

 


C'est un jeune homme téméraire du grand ouest étasunien. On n'est pas sûr de son patronyme exact, encore moins de son prénom. Il n'a plus ni père ni mère.Il serait né en 1859, est mort à seulement 21 ans, est de descendance irlandaise. Des failles apparaissent dans sa biographie, des trous qu'il va falloir recoudre. « Mais le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas raisonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien ».

Car oui, c'est de Billy the Kid dont il s'agit. Ce gamin crasseux, vagabond, errant sur une zone géographique restreinte où il na va pas tarder à faire régner la terreur. Il croise la route de la bande à Jesse Evans (celui même qui trône en couverture du présent livre), s'acoquine. La bande travaille pour des Messieurs, leur fournit de la viande à bas prix. En un sens elle devient nécessaire au Grand Capital. Le Kid rejoint ensuite la bande de Tunstall, son destin va se heurter à la figure du shérif Pat Garrett. Le Kid est condamné à mort en avril 1881, s'échappe de prison non sans avoir buté un flic, le shérif adjoint du redouté Pat.

Pat Garrett le recherche, le retrouve, le flingue le 14 juillet 1881, c'est aussi simple que ça. Ironie de l'histoire, Garrett se fera connaître par la suite pour un livre racontant l'histoire de Billy the Kid. Car c'est bien le Kid qui entre dans la légende. Le rideau tombe, la foule se disperse, le spectacle est terminé, mais l'auteur s'autorise un rappel en nous présentant le frère de Billy.

Derrière cette biographie, c'est bien l'origine d'une certaine démocratie que Vuillard scrute avec son œil cynique. Ce sont aussi les balbutiements du Pouvoir tel que nous le connaissons aujourd'hui (« Les élections blanchissent tout. Elles sont la continuité de la vie féodale par d'autres moyens »). Vuillard est un orfèvre : il resserre doucement son étreinte sur le capitalisme, sans un mot de trop, chaque syllabe s'imbrique dans les autres, reconstituant un puzzle-fresque, l'écriture est au cordeau, envoûtante, zoomant tant et plus sur des détails insignifiants qui trouvent leur place au cœur du récit, l'aspect visuel du livre encore accentué par une photographie annonçant chaque nouveau chapitre. La méthode de rédaction est méticuleuse, quasi obsessionnelle, et fait mouche avec une redoutable efficacité.

L'histoire de Billy the Kid est celle de tous ces jeunes paumés, hors-la-loi qui ont foutu la pétoche à l'Amérique de la fin du XIXe siècle tout en se liguant avec les puissants. Mais Vuillard se délecte toujours de déborder de son sujet, ici évoquant les massacres des Indiens (l'auteur tient à ce terme, plutôt que Amérindiens ou Autochtones et s'en explique bien volontiers), fustige le népotisme en un récit fin et subtil. Le Kid devient une légende, une fiction, Vuillard l'entretient tout en rappelant les faits. L'exercice est sans accrocs, une fois de plus. Éblouissant. Et c'est paru récemment, à placer tout à côté de « Tristesse de la terre » du même auteur, paru en 2014.

(Warren Bismuth)

dimanche 22 février 2026

B. TRAVEN « Le trésor de la Sierra Madre »


« Le goût de la trahison » est annoncé pour le mois de février de la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres. Et tout à coup cette envie, ce besoin, de relire un roman majeur, celui de B. Traven, « Le trésor de la Sierra Madre », pour une profonde adéquation avec le thème proposé.

Comme une odeur de dessous de bras spongieux, de fronts en sueur et de goût de vengeance. « Le trésor de la Sierra Madre » de B. Traven, écrit en 1927, fait partie de ces romans élevés à la testostérone et aux torses velus, mais pourtant et surtout aux valeurs humaines. Nord du Mexique, Dobbs est un homme sans aucun bien, il trace la route parfois seul, parfois plus ou moins bien accompagné, après des arrêts dans un hôtel miteux. Il s’essaie dans des raffineries de pétrole, celles qui incarnent la pollution, le pouvoir et l’argent, mais ce n’est pas pour lui. Alors il repart, partage sa destinée avec ou sans indiens. Il en croisera plusieurs dans sa quête. Après quelques désagréments, Dobbs et Curtin, un compagnon de route, partent à la conquête de l’or. Ils sont rejoints par un certain Howard. Et le pire est qu’ils dénichent un coin où le sable aurifère est en abondance. Est-ce le début de la fortune ou celui de la fin ?

Le triangle formé par les convives n’a rien d’amoureux, il est uniquement basé sur les intérêts de chacun. Aucune tendresse, aucune solidarité, chacun pour soi, sans loi. Car les trois hommes n’ont aucune autorisation pour prélever cet or qu’ils viennent de trouver, et ce geste pourrait leur valoir la prison, mais après tout « Sing-Sing est le séjour où demeurent, fort contre leur gré, les New-Yorkais dont se saisit la police. Les autres, ceux qu’elle laisse courir, ont de préférence leurs bureaux à Wall Street ». Le trio est bientôt rejoint par un quatrième individu, Lacaud, peu avant qu’un affrontement majeur se déclenche avec des bandits, où la poudre va parler et ce n’est pas celle à éternuer.

« Le trésor de la Sierra Madre », sorte de roman d’aventures crépusculaire doublé d’un western social et résolument contestataire, se permet même l’insertion d’un récit sous forme de nouvelle sur presque deux chapitres, sur le thème du gain, de la cupidité, de l’individualisme, pour une morale qui amorce la fin du roman. Pendant ce tems-là, et après de nombreuses péripéties, Dobbs est désormais seul et entre dans une profonde phase de paranoïa et ce sentiment d’avoir été trahi par ses ennemis, mais aussi par ceux auxquels il avait accordé sa confiance. D’ailleurs tout dans ce roman pue la trahison et le désir de vengeance. Aucun humanisme, aucune compassion, juste cette volonté d’amasser les richesses, coûte que coûte, oubliant toute valeur. Et bien sûr cette vengeance pourrait être terrible.

« Le trésor de la Sierra Madre » est un immense roman âpre et brûlant, comme le soleil du Mexique qui brûle la peau de ces desperados. Un roman qui pointe les limites du matérialisme, du rôle de l’argent, un récit décroissant avant l’heure, contre la servitude et le besoin de pouvoir, un texte résolument anarchiste où la liberté ne cesse d’être entrevue mais aussitôt bafouée et reléguée. Roman où la morale est d’une rare puissance, où les protagonistes ne peuvent jamais faire entrer le lectorat dans une quelconque empathie, où l’on a le sentiment que dans notre lecture même, nous devons nous protéger des anti-héros qui peuplent ces pages. Présence ô combien écrasante, suffocante de l’antithèse de la générosité. Une absence toutefois, notoire : aucune femme n’apparaît, même subrepticement, ce qui fait de ce roman un pur produit masculin et viril.

B. Traven, l’un des plus énigmatiques auteurs du XXe siècle, finit par accepter une adaptation du roman pour le cinéma. Ce sera John Huston derrière la caméra en 1948, avec Humphrey Bogart, une grande réussite, en partie fidèle à l’esprit anarchiste du roman. Huston rencontre à Mexico, à la demande du romancier, un certain Hal Croves, fondé de pouvoir de B. Traven, qui sera ensuite en partie présent sur le tournage. Le stratagème sera découvert bien après le tournage : Hal Croves et B. Traven ne font qu’un seul et même homme. Ainsi vécu B. Traven, caché, anonyme, refusant la gloriole, la notoriété, dans un esprit libertaire qui transpire de sa personne. « Le trésor de la Sierra Madre » est son chef d’œuvre, éblouissant, implacable, véhiculant des valeurs que pourtant aucun de ses personnages ne reflète.

La version lue est celle traduite par Henri Bonifas dans une adaptation de Charles Baudouin. Les éditions Sillage ont republié ce roman en 2008, cette fois-ci dans une traduction de Paul Jimenez, qui pourrait être l’occasion dans un futur incertain, d’une nouvelle lecture.

https://editions-sillage.fr/

(Warren Bismuth)







mercredi 18 février 2026

Frédéric FIOLOF « Un éloignement »

 


Appelons-le Rachid. Algérien de 30 ans sans domicile fixe, il erre dans un quartier de Bobigny. Il est arrivé en France 10 ans plus tôt. Le narrateur habite tout près, lui apporte régulièrement de la nourriture, des vêtements et l'aide pour ses démarches administratives. Problème : Rachid est frappé d'une O.Q.T.F. (Obligation de Quitter le Territoire Français), ne possède aucune papier d'identité et a passé plusieurs années en prison.

Le narrateur déroule progressivement l'itinéraire administratif français de Rachid. Imbroglios administratifs sans fin, absence de papiers le rendant vulnérable, anonyme et même inexistant aux yeux de la France. Rachid est volontaire pour un retour en Algérie, mais là encore tout se complique : un laissez-passer consulaire est nécessaire mais impossible à fournir en raison de sa situation. « Ce n'est donc pas parce qu'un pays ne veut plus de vous que celui d'où vous venez est immédiatement disposé à vous ouvrir administrativement les bras ». Rachid possède désormais une adresse, celle du narrateur, ce qui pourrait l'aider.

Visite au consulat d'Algérie. Là non plus, Rachid n'entre dans aucune case. Suite à un contrôle, il est placé en centre de rétention. Son statut change mais sa demande de retour au pays s'avère toujours figée. Après de nombreuses péripéties toutes kafkaïennes, « l'avocate demande la libération de Monsieur et son assignation à résidence administrative comme le permet sa domiciliation chez un tiers. Monsieur ne constitue pas une menace à l'ordre public, il est dans une disposition positive pour mettre fin à son séjour en France, il bénéficie d'un environnement aidant et structurant, il est suivi et domicilié par une personne qui est en emploi et n'a aucun passif avec la justice. La prolongation de sa détention ne pourrait prendre la forme que d'une détention que rien ne justifie dans ce contexte ». Et pourtant, sans papier ni preuve tangible et concrète de son identité, Rachid doit encore croupir en rétention, il y restera trois mois.

Le cas de Rachid n'est hélas pas isolé. Nombreux sont les étrangers qui ne peuvent, par une certaine absurdité des lois françaises, soit obtenir une régularisation, soit retourner dans leur pays. « Un éloignement » est le parcours d'un déclassé, d'un oublié. Dans un récit humaniste, Frédéric Fiolof explore les failles du système administratif français, la justice expéditive, d'autant que la loi Darmanin vient durcir les conditions d'accueil des étrangers. L'exercice de l'auteur est méthodique, s’immisçant au plus profond du rouage bureaucratique français. Quant à Rachid, taiseux, il reste impassible après chaque (non) décision. Et le narrateur ? Il n'existe dans le texte que par le prisme de Rachid, nous ne saurons rien de lui, combattant anonyme au cœur d'un système à bout de souffle.

« Un éloignement » peut être rapproché de la trilogie documentaire « Des îles » de Marie Cosnay pour l'aspect touchant au chemin de croix administratif. Entre récit de vie, roman à peine amorcé et documentaire social, il ravive les questions légitimes sur le droit français. Il vient de paraître chez Quidam éditeur.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 15 février 2026

Lessia OUKRAÏNKA « L'amphitryon de pierre »

 


En 1912, soit un an avant sa mort, la dramaturge ukrainienne Lessia Oukraïnka (1871-1913) s'attaque à la réécriture féminine voire féministe du mythe de Don Juan. La préfacière de « L'amphitryon de pierre », Orlane Zottner, analyse sur une quarantaine de pages le mythe et ses ramifications, dans un riche texte didactique autant qu'historique. Par exemple, sa création : « En 1630, le moine Tirso de Molina, qui signera de nombreuses autres comédies, écrit El Burlador de Sevilla y combibado de piedra (le Trompeur de Séville et l'Invité de pierre), pièce fondatrice du mythe de Don Juan. Réinterprétée par Molière en 1665 après un détour par l'Italie et les comédiens de la Commedia dell'Arte, la pièce connaît rapidement un immense succès – au point de devenir le célèbre mythe que l'on connaît aujourd'hui, si célèbre qu'il n'est en réalité pas nécessaire d'en avoir lu quelconque réécriture pour savoir ce qu'est un 'don juan' ». Pour ce texte maintes fois repris et réinventé, Orlane parle de « réservoir collectif », on ne saurait mieux dire.

Quel étonnement de lire aujourd'hui un théâtre de plus d'un siècle utilisant tous les codes de celui du XVIIe siècle. Et quel bonheur aussi, car nous voici replongé sur les bancs inconfortables de vieilles classes grises. Le scénario est connu : Don Juan, un grand d'Espagne, est banni du pays par le roi. Fiancée à Dolores, il ne peut s'empêcher de séduire, de manipuler la gente féminine. Ici entre en scène la plume de Lessia Oukraïnka.

Car Dolores est une amie proche de Donna Anna, elle-même en passe de se marier avec le Commandeur Don Gonzago de Mendoza. Alors qu'à Séville les deux femmes discutent, Don Juan surgit d'un tombeau. Avant qu'il s’éclipse de nouveau, Donna Anna l'invite à un bal masqué qu'organise son père. Une partie de la pièce est ainsi comme une longue scène de cette nuit masquée.

Don Juan, toujours banni du royaume, est pourtant présent au bal mais méconnaissable car masqué. Il est cependant reconnu par une femme alors qu'il tente de séduire Donna Anna, en vain. Il se vente d'être un homme libre mais elle le contre avec finesse. Vient Dolores qui apprend à Don Juan qu'il est gracié par le roi grâce à elle.

Le valet Sganarelle, bien que peu présent dans la pièce, fait mouche par de belles reparties comme ce « Que je vous ai vu en tant qu'enclume et marteau mais jamais en tant que forgeron » qu'il envoie à la figure de son maître. Car ici Don Juan n'est pas un homme tout puissant : il se questionne, doute, est parfois soumis à la volonté de Donna Anna, femme d'une grande force de caractère, volontiers belliqueuse, quasi masculine.

La pièce se déplace à Madrid chez le Commandeur en la présence de Donna Anna, à qui Don Juan fait livrer des fleurs avant d'apparaître en mal d'amour, lorsque le Commandeur le surprend. S'ensuit un duel tragique à l'épée. « Mais sous votre joug, ces cœurs se sont changés en cendres et sont devenus poussière. Le seul qui n'a pas été détruit, c'est le mien, car je suis votre égale » s'exclame Donna Anna à un Don Juan stupéfait. Message égalitaire donc, possiblement féministe. Pourtant la fin de la pièce est bien plus nuancée quant au pouvoir, en tout cas au féminisme de Donna Anna, personnage central ici.

Lessia Oukraïnka s'est emparée du mythe, peut-être en raison de l'absence totale à l'époque de traduction ou de réinterprétation en Ukraine. Elle a lissé la figure de Don Juan pour la rendre docile à Donna Anna, une femme déterminée. Car le mythe de Don Juan a toujours évolué avec son temps avant de devenir féministe. Le texte de Lessia Oukraïnka est l'un des premiers à féminiser la pièce. Autrice contre le joug russe en Ukraine, elle n'a pas choisi son pseudonyme innocemment : Oukraïnka signifie Ukrainienne. D'ailleurs la dramaturge écrivait en ukrainien. C'est à partir de cette langue que le texte a été traduit par Andry Swirko pour une première édition en français en 1974. Devenu indisponible, il a été revu par Orlane Zottner sous la supervision de Iryna Dmytrychyn pour paraître fin 2025 aux édition L'espace d'un Instant. Texte singulier dans leur catalogue, « L'amphitryon de pierre » est une parfaite réussite de l'appropriation d'un récit mondialement connu pour lui faire dire autre chose tout en conservant l'aspect global de la première époque où il fut écrit.

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(Warren Bismuth)

mercredi 11 février 2026

Michèle AUDIN « Eugène Varlin ouvrier relieur 1839-1871 »

 


Ici nous avons moins une biographie que le combat d’un homme d’action au travers de ses écrits et de sa correspondance. Mais bien sûr c’est un peu plus complexe. Car Michèle Audin, qui a assemblé ces nombreux textes représentant la majeure partie du documentaire, a aussi eu accès à des éléments biographiques de Eugène Varlin non dénués d’intérêt. Aussi elle s’immisce dans ses textes pour raconter qui il est alors, ce qui fait de ce livre une anthologie des idées, convictions et valeurs de Eugène Varlin, mais aussi de touches biographiques d’un citoyen pleinement engagé, Michèle Audin lui coupant régulièrement la parole ou plutôt la plume pour revenir sur le contexte des écrits.

Né en Seine-et-Marne en 1839 de parents paysans, Eugène Varlin écrit son premier texte public en 1865 tout en suivant les cours du soir et chantant dans une chorale mixte (fait assez rare pour être ici relevé). Il suit de près les nombreuses grèves surgissant en France, d’autant qu’il est actif sur son poste d’ouvrier relieur à Paris et qu’il vient juste de rejoindre la toute nouvelle A.I.T., Association Internationale des Travailleurs, née l’année précédente, en septembre 1864 à Londres, la même année que les débuts de l’action syndicale de Varlin. Varlin n’a de cesse de militer pour développer l’Association dont, il faut bien le reconnaître, les modes de fonctionnements et les idéaux sont proches de ce qui sera appelé plus tard l’anarcho-syndicalisme, même si Varlin n’est pas absolument contre les élections et s’en explique.

Les grèves sont aussi appelées coalitions et ceux qui les suivent sont bien sûr les grévistes mais aussi les « gréveurs ». Varlin écrit dans divers journaux ouvriers éphémères, dans d’autres plus pérennes. Car le personnage de Varlin est indissociable du monde de la presse, un monde qu’il connaît bien et auquel il participe sans compter, en défendant naturellement l’émancipation intellectuelle des travailleurs, empruntant un peu à Karl Marx et un peu à Bakounine. En tant que vice-président de la Société des ouvriers relieurs, il intervient par écrit mais aussi sur le terrain lors de meetings remarqués. Cette Société est suspendue en 1866, est alors créée la Société civile d’épargne et de crédit mutuel des ouvriers relieurs de Paris. Varlin y est élu président.

Les revendications, les combats de Varlin peuvent être vus comme modernes : instruction générale gratuite pour tous les enfants, il est attentif à la condition des femmes, demande des augmentations de salaires sans heures supplémentaires et défend une ligne révolutionnaire contre l’Etat et les patrons. Il aide à la création (encore une !) du restaurant coopératif la Marmite en 1868. La même année a lieu le procès de l’A.I.T. pour association non autorisée, l’occasion pour Varlin d’imposer un discours de propagande fort bien huilé. Il se place également pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Menant une « vie sociale intense », Varlin semble infatigable, de même qu’inatteignable en ce qui concerne les coups que le pouvoir lui assène. Mais à travers ses écrits et surtout son procès, c’est bien toute l’histoire – alors brève il est vrai – de l’A.I.T. qui prend forme sous nos yeux, Varlin y rapportant chaque action jour après jour avant d’être condamné à trois mois de prison. Ce que l’on voit aussi dans ces écrits, ce sont presque les tout débuts, j’oserais dire les balbutiements de la classe ouvrière où d’ailleurs celle des partisans de Varlin s’oppose de front aux thèses proudhonniennes. Car la lutte sociale est alors en partie dominée par les figures et thèses anarchistes, nouvelles et réellement révolutionnaires.

Varlin se met à son compte dès sa sortie de prison mais continue ses actions, milite notamment pour la représentation aux élections. Apparaissant comme pacifiste, il suit la grève des ovalistes de Lyon en 1869, sans toutefois prêter main forte financièrement. Car c’est une des obsessions de Varlin : lever des fonds en aide aux ouvriers grévistes, aux organisations prolétaires, aux syndicats, en partie par le biais de l’A.I.T.

Le 5 octobre 1869 à Aubin en Aveyron, la police tue 4 manifestants. Varlin se fait de plus en plus offensif, défend un socialisme collectiviste ainsi qu’un communisme garanti non autoritaire. En parallèle, il continue sa lutte pour l’aide aux journaux, pour de nouvelles parutions afin d’avoir un organe efficace du travail contre le capital.

10 janvier 1870, assassinat de Victor Noir, député socialiste révolutionnaire, un « enfant du peuple », par un bonapartiste. C’est comme si une mèche venait de s’allumer, d’autant que Le Creusot compte à ce moment-là 1200 ouvriers grévistes (la ville connaîtra « sa » Commune quelques mois plus tard). 1870, c’est aussi en février le temps des barricades dans Paris suite à l’arrestation de Henri Rochefort, député et rédacteur en chef du tout nouveau quotidien « La marseillaise ». Bientôt ses collaborateurs le sont à leur tour tout comme Varlin, pour deux semaines. En parallèle l’A.I.T. se déploie dans plusieurs villes de France et prend de l’ampleur, jusqu’à la guerre de 1870 où de nombreux militants prennent part, émoussant ainsi ses actions.

Varlin est alors en Belgique. La République provisoire est proclamée après la chute du Second Empire le 4 septembre 1870. Varlin rentre immédiatement à Paris et s’affaire à constituer un programme révolutionnaire, c’est là que se dessine en partie la future Commune de Paris. Il est candidat à la mairie du sixième arrondissement de Paris mais échoue.

Le Commune de Paris est déclarée en mars 1871, Varlin est aux finances du comité central, il tient donc principalement des tâches administratives. Les premiers désaccords éclatent au sein de la Commune. Ici Michèle Audin ne la survole qu’à travers le personnage de Varlin, sans s’étendre sur le conflit, qu’elle a minutieusement analysé dans d’autres livres.

Vient la semaine sanglante entre le 21 et le 28 mai 1871. Varlin commande la garde nationale de son cher sixième arrondissement, puis devient délégué à la guerre après la mort de Delescluze le 25 mai. 28 mai, dernières résistances des communards. Varlin est sur l’une des ultimes barricades, dressée rue de la Fontaine-au-Roi. Dénoncé par un prêtre chevalier de la légion d’honneur, il est arrêté par un lieutenant versaillais et exécuté dans le dix-huitième arrondissement. Comme Varlin, la Commune n’est plus. Varlin est condamné à mort par contumace par un conseil de guerre le 13 novembre 1872. Il n’est reconnu mort que le 25 janvier 1878. Ainsi a vécu un prolétaire syndicaliste révolutionnaire, aux racines d’un mouvement qui ne va pas tarder à s’étendre.

Le livre est accompagné d’un beau cahier iconographique. Documentaire complet sur la vie et les discours de Eugène Varlin, il fait aussi revivre une période troublée comme pleine d’espoir grâce à la documentation toujours exceptionnelle de Michèle Audin (décédée le 14 novembre 2025), ce petit pavé de près de 500 pages est sorti aux indispensables éditions Libertalia en 2019.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)