La mère de l'autrice est morte à 54 ans et lui a légué trois étagères de carnets que sa fille avait promis de n'ouvrir qu'après son trépas. Or ces carnets sont des « tombes de papier », ils sont vierges, nus, blancs, immaculés. C'est également à l'âge de 54 ans que Terry Tempest Williams, mormone ornithologue, rédige 54 variations sur la voix, en hommage à ces carnets, singularisés par des pages blanches dans le livre.
Dans une troublante poésie, Terry Tempest Williams fait revivre sa mère en s’attachant à combler le vide laissé par ses carnets, analyse la raison et la motivation possibles de leur nudité. Elle se glisse aux côtés de son aïeule et tente de déchiffrer le silence des carnets. Elle remplit les siens au crayon (synonyme de l'effacement) et se souvient. Ses premiers guides sur les oiseaux, la nature et son observation qui fatalement la ramènent à la figure maternelle, discrète et mystérieuse.
Un cancer a été diagnostiqué à Diane, la mère, alors qu'elle avait 38 ans. Les femmes de la famille sont beaucoup touchées par le cancer, sept en sont mortes. Quant à sa fille, elle s'est mariée à 20 ans avec un passionné d'oiseaux rencontré par le biais d'une discussion sur un guide ornithologique avant de devenir pour un temps professeure de sciences à Salt Lake City, Utah, où elle imprègne ses élèves d'une forte fibre naturaliste. « Planter des arbres est devenu bien plus qu'une vocation. C'était un geste contre l'oppression et une métaphore du renouveau ». Car Terry Tempest Williams est une femme engagée, pour la cause de la nature mais aussi dans le féminisme, elle se prononce pour l'avortement : « Nos histoires ont une existence clandestine ». Elle raconte son militantisme au sein de plusieurs organisations puis comment elle a subi une agression de la part d'un homme.
Amie et admiratrice de Wallace Stegner, Terry Tempest Williams tient à lui rendre hommage. D'ailleurs ce livre est une profonde empreinte de Nature Writing aux convictions très ancrées. Ainsi, l'autrice s'arrête sur un souvenir : comment une loi contre-nature (le jeu de mots est volontaire) fut rejetée grâce à un livre collectif et comment des terres sauvages devinrent monument national après le succès du bouquin. À coup sûr l'un des moments phares du recueil.
Terry Tempest Williams nous entretient de culture chinoise, d'un séjour en prison pour excès de vitesse, de la notion de solitude ainsi que de celle de liberté, s'astreignant à remplir ses carnets. La dernière variation, la plus longue, fait état d'un vilain diagnostic médical au cerveau, le cavernome, une malformation vasculaire. L'autrice se met à nu avec pudeur, toujours avec force et poésie, livrant un essai très convaincant sur l'intime relié au global et à l'universel, et bien sûr un amour incommensurable pour la nature.
La postface a été écrite 11 ans après le reste, en 2023. Elle vient parachever un recueil résolument féministe et amoureux de la nature. Après le déjà très remarqué « Refuge » paru en 2012 chez Gallmeister, « Quand les femmes étaient des oiseaux » n'est que le deuxième livre de l'autrice traduit en France, ici par Gaëlle Cogan aux éditions Phébus. Vibrant, contemplatif comme combatif en une suite de souvenirs et de réflexions, cet essai se lit calmement le soir.
(Warren Bismuth)






