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dimanche 23 août 2026

A.B. GUTHRIE : « The big sky », série

 


J'ai bien pris connaissance du règlement intérieur du challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, j'ai bien lu que nous ne devions pas proposer de séries pour participer à ce petit jeu qui consiste à présenter au moins un livre d'au moins 500 pages chaque trimestre (ici c'est le second pour la saison estivale). Mais pour ma défense, je précise que le premier volume de cette immense saga affiche à lui seul 576 pages au compteur, de quoi représenter dignement l'esprit western dans ce beau challenge. Et de déborder amplement, puisque cette chronique en renferme en fait quatre, d'où sa longueur démesurée et le bâillement que vous éprouverez si toutefois vous parvenez à en achever la lecture.

Alfred Bertram Guthrie (1901-1991) dit A.B. Guthrie, né en Indiana et mort dans le Montana, a écrit la série The big sky entre 1947 et 1982, soit sur près d’un demi-siècle. Des six volumes, seuls quatre sont parus en France, tous dans la remarquable collection « L’ouest, le vrai » de Actes sud, créée en 2013 par le non moins remarquable Bertrand Tavernier, afin d’exhumer des romans westerns oubliés et adaptés au cinéma. The big sky version française s’étend sur 1800 pages de 1830 à la fin du XIXe siècle. Nous verrons qu'il n'en est pas ainsi de la version originale.

« La captive aux yeux clairs » 1947 (publié en France en 2014)


1830, Kentucky. Boone Caudill, 17 ans, quitte le domicile familial après une bagarre dans un bar puis une violente altercation avec son père qu’il déteste. Errant, il fait route vers l’ouest avec son ami Jim Deakins du Missouri. Les deux hommes traversent de grandioses paysages déserts mais font aussi de nombreuses rencontres, certaines mauvaises, entraînant moult péripéties. Boone se fait voler le fusil qu’il avait subtilisé à son père après l’échauffourée. Son but premier est de le retrouver et de faire payer celui qui le lui a pris. Lorsqu’il le récupère, Boone est arrêté et jugé alors que Jim part à sa recherche, les deux hommes s’étant perdus de vue. Il le rencontre rapidement, le duo est à nouveau établi.

Après une ellipse, les deux amis sont maintenant partenaires de trappeurs sur un bateau, le Mandan, prêts à tuer des animaux pour en prélever la peau. Sur ce bateau, de nombreux trappeurs, souvent français, dont ce Jourdennais, mais aussi Dick Summers. Ils tiennent captive une jeune indienne Blackfeet, Teal Eye, fille d’un chef, qu’ils traitent plutôt bien, tandis qu’ils font du commerce de peaux, d’alcool, y compris avec les indiens, sympathisent même avec certaines tribus, notamment celle des Rees, les ennemis des Sioux. À Fort Union, une importante transaction financière leur est proposée, mais ils la refusent. S’ensuit une violente attaque indienne suite à la fuite de la jeune Teal Eye, les morts s’entassent bientôt.

1837, le voyage se poursuit à pied. Caudill, Deakins et Summers font la connaissance d’un indien d’apparence infantile qu’ils surnomment pauvre Diable et emmènent avec eux pour de nouvelles péripéties, notamment la chasse aux castors avant de rejoindre le Wyoming. Summers finit par les quitter, les Blackfeet sont victimes de la variole (appelée ici petite vérole) et le seul désir de Caudill est de rejoindre Teal Eye avec laquelle il a entamé une histoire d’amour. Il ne tarde pas à la revoir, elle est enceinte.

1843, Montana. Les deux comparses affublés de leur indien préparent une expédition avec un certain Peabody, la peur du froid les divise quant à la possibilité de la concrétiser. Le but est l’Oregon, au nord, avec la conquête de terres inexploitées. Peu à peu, Boone se rapproche des indiens, de leur mode de vie, de leurs pensées, de leurs coutumes, il devient une sorte d’indien blanc…

« La captive aux yeux clairs » n’est cependant pas qu’un simple western, c’est un imposant roman de près de 600 pages avec d’indéniables et nombreuses forces qui vont bien au-delà de la chevauchée sauvage et vagabonde. La nature, discrète mais pourtant omnisciente, rythme les déplacements. Elle ouvre quasiment chaque chapitre dans une luxuriance à couper le souffle, elle est aussi vivante que les pauvres trappeurs affamés. « Le vent qui soufflait au-dessus des montagnes était chaud. Parfois, il poussait des cris stridents et glaciaux entre les arbres, puis faiblissait et n’était qu’un murmure qui vous obligeait à tendre l’oreille. Dans ces moments-là, en pleine obscurité, Boone entendait l’eau goutter des branches givrées et du replat rocheux qui se dressait juste derrière le campement. Le vent soufflait presque en permanence dans cette région, comprimé par les canyons et se déversant sur les hautes plaines, jusqu’à ce que l’on s’y habitue et cesse d’y faire attention, sauf parfois la nuit quand il se réveillait et, en entendant ce son sauvage et triste, il s’enfonçait un peu plus sous sa couverture et sa peau de bison, en se sentant à l’abri, curieusement, et bien. Peu à peu, le sommeil revenait et le vent devenait comme une rivière qui coulait au rythme de ses rêves ».

Ce premier volume est une leçon de style : sauvage, taquinant le Nature Writing, mais aussi roman psychologique par ses personnages au caractère poussé et fouillé. Il est en partie cinématographique, nous immergeant au cœur des grands espaces où, les yeux fermés, nous sentons le vent sur nous. Roman très littéraire par ces suites de scénettes qui sont comme des images fortes qui se succèdent pour créer un tout cohérent à l’allure de fresque immense, documentée, donc à la portée historique majeure. Guthrie insère même une séquence sur le cannibalisme au cœur d’un hiver insupportable.

Tous les ingrédients d’un bon western sont égrenés, jusqu’à la partie de cartes ! Les premiers trains sillonnent le pays mais nous n’en voyons aucun. C’est également un roman contemplatif par ces paysages grandioses qui parfois écrasent le scénario, rappelant que la nature est plus forte que tout. De ce grand tout, certains survivront, mais la plupart périront.

« La captive aux yeux clairs » est un immense roman foisonnant que l’on ne peut réduire au classique western, tellement ses pages sont riches. Sans le savoir, avec ce roman de 1947, A.B. Guthrie vient d’inventer une marque de fabrique : l’école du Montana. Si cette étiquette est en partie vide de sens, il faut bien reconnaître que beaucoup d’auteurs vont pourtant lui donner ultérieurement un sens et une valeur : Jim Harrison, James Welch, Rick Bass, James Crumley, Thomas McGuane, James Lee Burke (qui signe d’ailleurs la belle préface de l’ouvrage) et tant d’autres. Mais plus rationnellement, ce roman est un livre charnière entre les récits de grands espaces qui s’éloignent de ceux de Jack London pour mettre la nature au cœur du texte dans un sens contemplatif, tout en décrivant ce qui s’y passe dans sa faune, et en donnant quelques pistes biologiques et naturalistes, rapprochant l'exercice de celui de l'un des pionniers, Henry David Thoreau. La place laissée à la culture amérindienne est immense, avec de nombreux focus sur les différents peuples, en une étude ethnologique passionnante, augmentant encore la portée de ce roman qui décidément lance de nombreux thèmes sans en bâcler un seul. L’histoire d’amour, contrairement à ce que laisse suggérer le titre, est loin d’être omniprésente.

Si vous aimez les grandes plaines, les hautes montagnes, les amours contrariées, l’histoire des États-Unis comprenant celle des amérindiens, si vous appréciez les personnages entiers, les moments tendus apaisés par des pages de nature époustouflantes, ruez-vous sur ce roman majeur, d’autant que la postface signée Bertrand Tavernier nous en apprend beaucoup sur le destin cinématographique du livre et de la série ainsi que sur son écho. Ce volume est traduit par Jean Esch.

« On a eu des castors, on a connu un pays libre, on a bien vécu, et tout ce qu’on a fait, on dirait qu’on l’a fait contre nous-mêmes, et que même si on l’avait su, on aurait pas pu faire autrement. On est partis, loin, pour prendre du bon temps, librement, mais c’était forcé que les gens nous suivent ».

« La route de l'ouest » 1949 (publié en France en 2014)


Deux ans après « La captive aux yeux clair », A.B. Guthrie se lance dans la suite de « The big sky ». Nous suivons Dick Summers, une des figures principales du tome précédent, dans le Missouri de 1845. Les fermiers sont pauvres, affamés, fatigués et souvent malades. L'espoir réside en une vie meilleure du côté de l'ouest, notamment vers l'Oregon, appartenant alors à L'Amérique du Nord Britannique. Un convoi nommé « Va pour l'Oregon » se prépare afin que de nombreux habitants puissent voyager ensemble et de fait être plus forts en cas d'attaques indiennes notamment, mais aussi de maladies ou de coups durs, d'accidents. Dick Summers, dont la femme vient de mourir, se décide à rejoindre le convoi, il lui servira de guide, lui qui connaît la route puisque ayant déjà stationné en Oregon (voir « La captive aux yeux clairs »).

Les âmes sont en peine à l'idée de quitter définitivement les terres sur lesquelles elles ont grandi et travaillé. Guthrie lui-même semble hésiter dans sa structure, laissant traîner les préparatifs sur de nombreux chapitres, comme s'il avait du mal à extirper ses personnages de leur pays. Mais finalement, le convoi va bien s'ébranler, Tadlock en sera le capitaine. Plus de trois mille kilomètres à parcourir entre montagnes, immenses plaines, caprices de la météo et relations humaines pas toujours aisées.

« La route de l'ouest » n'atteint par l'intensité du fabuleux tome précédent. L'aspect contemplatif est moins prégnant, les paysages moins décrits, l'action se resserrant sur la psychologie des personnages, la chasse aux bisons et quelques fâcheuses rencontres avec les Indiens. Tadlock ne fait pas l'unanimité, des actes d’insubordination se succèdent jusqu'à sa démission. C'est Evans, un proche de Summers, qui devient capitaine. Il tente de ménager la chèvre et le chou tandis que le convoi progresse lentement vers l'ouest et que les enfants s'ennuient malgré quelques séances de jeu bienvenues.

Même si la nature s'immisce moins, il faut bien constater que le roman réserve de beaux tableaux des grandes plaines de l'ouest, celles d'avant la décimation des bisons, en des pages précieuses de Nature Writing. « Il s'avança vers la rivière et son pas fit lever un oiseau qui s'envola devant lui. De près la rivière semblait une large coulée d'encre dont on ne pouvait voir le fond. Au large, les deux îles accrochées au-dessus des eaux comme deux nappes de brume sombre. Evans eut l'illusion de les voir bouger. C'étaient sans doute les bêtes qui se levaient toutes ensemble pour paître ». D'autres belles pages cassant la routine nous attendent sur l'hostilité de la faune, des intempéries, ce sont dans ces moments-là que les protagonistes se mettent le plus à nu, dévoilent leur propre personnalité.

L'Oregon semble alors abandonné du monde, tout comme pourrait l'être le convoi dans lequel les tensions montent d'un octave, deux clans désormais s’affrontant, parfois même physiquement. Pour le jeune Brownie, fils de Evans et fasciné par la figure de Summers, c'est l'apprentissage de la vie et de l'amour, car cette « Route de l'ouest » est un roman d'initiation, y compris pour les adultes, comme prisonniers dans une routine désespérante : « Travail, soucis, poussière, soleil, et la nuit venait, et cela recommençait ». Le convoi se scinde, une partie faisant finalement route pour la Californie alors qu'un micro gouvernement se constitue pour ceux dont le but reste l'Oregon. Le rôle des femmes ne doit pas être sous-estimé, ainsi : « Il y avait en elles une sorte de rudesse farouche, une énergie qu'on n'aurait pas soupçonnée chez elles dans un salon. Il s'ensuivait que petit à petit elles étaient amenées à donner leur avis et les hommes à les écouter et à en tenir compte. L'amour-propre masculin eût-il à en souffrir, aucun de ces hommes ne croirait plus désormais que la femme est un être agréable à regarder à condition qu'elle se taise ».

Le convoi dans lequel ont par ailleurs lieu plusieurs naissances lors de l'interminable voyage parviendra-t-il en Oregon ? C'est tout l'enjeu de ce roman profondément humaniste dont les protagonistes sont merveilleusement dépeints, aucun ne faisant tapisserie, l'auteur s'est appliqué à les rendre humains, émotifs voire sentimentaux. « La route de l'ouest », même s'il est un ton en-dessous de « La captive aux yeux clairs », est un très joli roman lent des grands espaces qui se laisse déguster, les derniers chapitres étant de toute beauté. Guthrie démontre par son audace qu'un roman western simple dans son scénario peut être littéraire et par moments envoûtant. Bertrand Tavernier intervient une fois de plus en fin de volume. C'est Jacques Dilly qui signe cette fois la traduction.

« Dans un si beau pays » 1982 (publié en France en 2017)


Ce volume, troisième de la série dans sa chronologie française, a pourtant été écrit bien après les autres. Il s'intercale dans sa version française entre « La route de l'ouest » et « L'irrésistible ascension de Lat Evans », alors que dans la version originale il clôture la série, en sixième volume (à noter que deux volumes n'ont jamais été traduits en France). Nous y retrouvons avec un immense plaisir Dick Summers, chasseur, guide et chercheur d'or, 45 ans au début de l'action (le scenario s’étend sur plus de deux décennies à partir de 1845). Il parcourt l'ouest des États-Unis avec son ami Higgins et son inséparable violon. Summers fait désormais partie de ces pionniers qui ont défriché le pays, ouvert des pistes, mais tout a changé. Les Blancs veulent le pouvoir, les terres, et accessoirement la disparition des Indiens et des bisons, ils saccagent la nature. Peut-être qu'au fond de lui, Summers ne se sent plus appartenir à sa race, d'autant qu'il retrouve Teal Eye (voir « La captive aux yeux clairs »), l'ancienne femme de son ami Boone Caudill avec lequel il s'est brouillé et qui a fait un enfant, aveugle, Nocansee, à Teal Eye avant de tuer un homme.

Summers se rapproche de Teal Eye, jusqu'à l'épouser et lui faire à son tour un enfant, Lije. Lui et Higgins vivent entre deux cultures : indienne et blanche. Dans leurs errances, ils rencontrent des tas de personnages variés qui donnent du sel supplémentaire au roman, notamment ce Pasteur Potter qui vient convertir les indiens et, derrière sa prétendue bienveillance, ce sera de gré ou de force. Car tous les protagonistes du récit possèdent un caractère bien à eux, ils font vivre l'histoire par leur seule présence. Lorsqu'une silhouette entre en scène, ce n'est jamais pour faire de la figuration mais bien pour donner une épaisseur supplémentaire au texte. Dans ce roman parfois contemplatif, parfois cruel, toujours écrit avec le cœur, il semble ne rien se passer, et pourtant sa richesse est folle, les informations poussées sur le quotidien du cowboy du milieu du XIXe siècle, sans oublier les références historiques, Summers et Higgins se retrouvant projetés au cœur de la guerre de Sécession bien malgré eux, Higgins se liant avec la jeune indienne Little Wing qui voudra revoir les siens, les Shoshones.

Mais Summers a un but : celui de retrouver Boone coûte que coûte, pour parler avec lui, lui faire part de sa folie de naguère. Et en effet, Boone Caudill est aperçu non loin du lieu où se trouve Summers qui, ainsi, va l'attendre...

« Dans un si beau pays » est une suite magnifique et charpentée de « La route de l'ouest », écrite pourtant près de 35 ans plus tard. Guhtrie possède ce talent de peindre des personnages complexes, parfois contradictoires, sans jamais caricaturer, les faisant évoluer dans les grandes plaines et montagnes du Montana, qu'il magnifie par sa plume. Car la série « The big sky » est un hommage très prononcé aux grands espaces, au monde d'avant, englouti. Les êtres et la nature ne font qu'un, même s'ils s'affrontent, c'est toute la beauté de cette saga que la plume littéraire de l'auteur rend magique, un de ces moments où l'on se sent si bien dans des pages, bien que le finale du présent volume soit sombre, âpre et désespéré, c'en est aussi sa puissance, cette faculté à changer radicalement d'ambiance. Comme Summers, Guthrie est un guide. Quant au sort qu'il lui réserve, ainsi qu'à Higgins, Teal Eye et ses enfants, je n'en dévoilerai rien. Mais lisez cette série, elle vaut l'effort à accomplir pour les quatre volumes.

« Dans un si beau pays on ne pouvait qu'être heureux ». Traduction Christine Piot, postface Bertrand Tavernier.

« L'irrésistible ascension de Lat Evans » 1956 (publié en France en 2017)

Roman qui en version française clôt la tétralogie « The big sky », il est en fait le troisième volume qui dans sa version originale comportera 6 tomes (2 restent donc inédits en français). Guthrie nous permet de suivre Lat Evans, fils ambitieux de Brownie Evans et de Mercy McBee, déjà dépeints dans le superbe « La route de l'ouest ». Lat quitte ses parents vers 1880 dans l'Oregon pour rejoindre le Montana avec une équipe de cowboys qui mènent un convoi avec chevaux et 2000 têtes de vaches à livrer.

Dans ce volume âpre, Guthrie s'attarde sur l'atmosphère, il délaisse en partie des descriptions époustouflantes de la nature, dressant un roman peut-être plus personnel. Le parcours de Lat Evans est celui de nombreux ranchers de la fin du XIXe siècle : réussir par le pouvoir et l'argent. Certes, quelques pages de nature sont grandioses et mémorables mais elles ne constituent plus le socle du récit. « Ce pays tout autour, cette étendue de terre géante, cette plaine sur laquelle le bétail s'était déversé depuis les pentes. En dehors de l'Ouest montagneux, elle fleurissait à perte de vue. Plus loin qu'un homme ne pouvait le concevoir, au-delà des buttes bleuies par l'espace, et dans lequel elle flottait, la ligne d'horizon ourlait le ciel. Et presque rien en vue, presque aucun être vivant. Des loups, des coyotes, des renards de prairie, des gauphres, des créatures de ce genre, qui ne comptaient pas. Ici et là, un groupe d'antilopes. Aucun bison pour le moment ». Et pour cause : les Blancs sont en train d'exterminer des bisons, de les rayer de la surface de la terre dans le seul but d'affamer les Indiens.

Lat vit d'ailleurs quelque temps avec des Indiens après avoir été blessé par l'un d'eux, et l'on sent toute la tendresse de l'auteur pour ce peuple, comme dans les volets précédents. La trame principale du roman réside pourtant dans la vengeance, celle que Lat fomente contre un certain Jehu qui lui doit de l'argent. Lat s'entiche d'une prostituée, Callie, beau personnage du roman. Pourtant il se marie avec Joyce, avec qui il a un enfant. Guthrie insiste méticuleusement sur les gestes et actions précis d'un rancher de l'époque et de sa famille. « Voilà le plaisir du cow-boy, se dit Carmichael : des amis, rien à faire que de flemmarder, siroter du whisky, échanger des balivernes, et se taper un petit carton peut-être, sans se soucier de ce qui se passe dehors. Tous ces blablas dans les journaux qui prétendent qu'un homme doit se méfier à cause des Indiens, des débandades, du mauvais temps, des mauvaises rencontres, alors qu'en fait chevaucher seul sur une crête permet au cavalier de peaufiner ses histoires, de les mettre à l'épreuve et de se frotter les mains à l'idée de les raconter ».

Guthrie met en avant la foi chrétienne de Lat, ce dernier finissant par retrouver un ancêtre. Le roman surprend par sa lenteur, son absence de but véritable hormis la fameuse ascension de Lat. Contrairement aux tomes précédents, celui-ci ne propose pas de personnages charismatiques cachant une immense beauté intérieure. Au contraire, les protagonistes de ce quatrième volet, derrière leur opportunisme, sont en partie fats, prétentieux et quelque peu antipathiques. Seules les femmes s'en sortent mieux, laissant percer une pointe de féminisme masqué derrière les propos virilistes des hommes.

Peu à peu, en fin de volume se perçoit comme un profond romantisme, doublé durant quelques pages d'une ambiance de polar. Mais dans l'ensemble, ce récit est dominé par le froid, au propre comme au figuré, par les vents dont le chinook, et bien sûr par la recherche du profit. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est un roman à part dans le cycle, il est peut-être plus mélancolique, en tout cas moins poétique, moins « rêveur » que les précédents. S'il m'a paru moins réussi, c'est en partie parce que je n'ai pas retrouvé les folles descriptions des grands espaces, ni les beaux personnages des volumes précédents. Ni la présence indienne, rassurante dans ce monde de Blancs.

Je l'ai précisé, « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est le dernier tome de la série proposée en français. Pourtant il fut le 3e écrit chronologiquement. Le replacer en dernière position n'est pas dû au hasard, puisque dans la chronologie historique, il est bel et bien le dernier, se déroulant dans les années 1880. En tout cas il clôt une somptueuse série, « The big sky », qui peut être vue comme la grande sœur de « Lonesome dove » de Larry McMurtry (commencée en 1985). Ces deux séries sont deux piliers du western, complémentaires et pourtant différentes. Elles valent largement le temps que l'on passe à côté des protagonistes. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » ne cherche plus un nouveau monde, peut-être meilleur, son but n'est plus de le créer puisqu'il est advenu, on n'est plus plongés au sein d'un rêve éveillé mais bien dans une réalité qui est parfois loin de ce qu'était le rêve. L'écriture de la tétralogie « The big sky » s'est étendue sur près de 50 ans, il est en de même pour l'action, débutant en 1830, s'achevant après 1880, où le capitalisme moderne a triomphé.

Je ne sais pas si les deux volumes inédits en français (« Arfive » de 1971 et « The last valley » de 1975) verront le jour, tant « L'irrésistible ascension de Lat Evans » semble bien vouloir en terminer avec cette saga. Comme pour chaque volume, les dernier mots reviennent au créateur de la collection L'ouest le vrai, monsieur Bertrand Tavernier himself, qui nous nourrit une fois de plus de sa grande culture western, le propos est comme toujours passionnant. Et c'est ainsi que se terminent les 1800 pages de cette série que j'abandonne à regret. Le présent volume est à nouveau traduit par une personne différente, cette fois par Agathe Neuve.

https://actes-sud.fr/collections/louest-le-vrai

(Warren Bismuth)



mercredi 19 août 2026

Marine CALMET & François SARANO « Justice pour l'étoile de mer »

 


« Depuis le droit romain, notre modèle juridique spéciste sépare le monde en deux catégories : les personnes et les biens. C'est ainsi que les entités naturelles, qui n'appartiennent pas à notre espèce, se voient inscrites de manière binaire au catalogue des biens ». Partant de ce fait, Marine Calmet, juriste, et François Sarano, océanographe, vont unir leurs forces pour aboutir à ce véritable manifeste des droits de l'océan par le truchement de l'interview en miroir, chacun posant des questions à l'autre.

Les richesses sous-marines sont menacées par la folie humaine et les conséquences sont très graves. Les deux spécialistes de ce livre nous en font part, par des mots mais aussi des illustrations et des graphiques, de manière on ne peut plus didactique. La pensée religieuse a influencé notre rapport au Vivant, favorisé l'anthropocène (la domination humaine) sur la nature, la toute puissance de l'Homme, qui recherche avant tout l'utilité des autres espèces dans son propre environnement. Ce ne sont pas pour lui des êtres vivants mais de simples produits ou des matières premières. Or, plus on étudie le Vivant, plus on constate le degré de complexité des interactions et interdépendances.

Le droit existe pour protéger les humains et les industriels, pas pour protéger le Vivant dans son ensemble. C'est ce que dénonce les deux auteurs de ce livre engagé pour les droits des animaux et ceux de la nature. L’effondrement de la biodiversité, qui n'est plus un scénario catastrophe mais une réalité, se trouve devant un vide juridique insondable qui ne tient aucunement en compte les fameuses interactions du Vivant, alors que nous sommes les « Gardiens de la nature », mais aussi et paradoxalement surtout des « destructeurs-extractivistes », creusant toujours plus au cœur de la nature y compris dans les océans.

« La prise en compte de l'évolution des interdépendances au cours de la vie est essentielle dans la compréhension et la préservation de la biodiversité. Car plus la variété des interdépendances est complexe, plus la tapisserie du vivant est résiliente aux changements ». Il est donc nécessaire et urgent de prendre en considération juridiquement le Vivant dans son ensemble. En effet, sans les autres espèces, nous ne sommes rien, nous avons eu tendance à l'oublier. Ainsi les deux auteurs proposent en fin de volume une proposition de loi pour une reconnaissance des droits de l'étoile de mer et plus globalement de ceux de l'océan, l'ouvrage étant d'ailleurs sous-titré « Vers la reconnaissance des droits de l'océan ».

Nous ne sommes pas dans une utopie un peu naïve, l'Équateur ayant déjà voté de tels droits il y a quelques années, il suffit de prendre exemple sur ces lois humanistes et respectueuses de l'environnement. Les deux interlocuteurs finissent leur passionnant échange sur de la politique-fiction : lorsque ces lois auront été promulguées chez nous, en Europe, en France, grâce à une concertation d'envergure entre pêcheurs et scientifiques, lorsque nous aurons compris qu'il est indispensable et salutaire de condamner durement les multinationales qui détruisent tout le Vivant. En annexe, la déclaration des droits de l'océan. François Sarano est connu pour la création de son association Longitude 181 dont je vous invite à aller voir les actions (et quelques vidéos formidables) sur Internet. Ce petit livre d'à peine 90 pages est un relais indispensable entre la Nature et nous, c'est la voix des sans-voix, et c'est paru l'an dernier dans la somptueuse collection Mondes Sauvages d'Actes Sud, collection dont je n'ai pas fini de vous venter les bienfaits et l'engagement écologique profond.

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

(Warren Bismuth)


dimanche 16 août 2026

Bertolt BRECHT « Mère Courage et ses enfants »

 


1624, la guerre de 30 ans (1618-1648) fait rage. Anna Fierling se déplace dans une carriole avec ses deux fils, Eilif et Schweizerkas, ainsi que sa fille muette, Catherine. Anna est aussi appelée Mère Courage. Dans sa carriole on trouve tout à acheter, Mère Courage est marchande ambulante et sillonne l'Europe où elle a eu de nombreux amants. Un recruteur veut embrigader Eilif dans cette guerre : les deux fils finissent par s'engager.

Dans cette pièce au ton d'apparence léger mais masquant une vraie tragédie, nous suivons la carriole de Mère Courage durant douze années. Bertolt Brecht le pacifiste (1898-1956) en profite pour glisser quelques peaux de banane bien senties : « Quand on entend parler les gros bonnets, ils ne font la guerre que par crainte de Dieu et que tout ce qui est beau et bien. Mais quand on y regarde de plus près, ils ne sont pas si bêtes, ils font la guerre pour le profit ». Les années passent, Mère Courage continue de suivre les troupes avec sa carriole, car la guerre lui rapporte. Elle vend beaucoup aux soldats, aux familles, le commerce bat son plein.

Dans une guerre de religion mais s'inscrivant dans un registre plus global, il y a les prêtres, bien sûr, qui tentent de galvaniser la population alors que le texte est entrecoupé de chansons poétiques. Pour respirer ? Peut-être pas. Schweizerkas passe en conseil de guerre et Mère Courage est prête à vendre sa carriole pour le sauver, il est pourtant exécuté. « La guerre doit être maudite » lance-t-elle alors que paradoxalement elle sert à faire vivre sa famille. C'est tout le sel de cette pièce. Le convoi traverse des villages en ruines, des sols jonchés de cadavres, alors que certains profitent de la guerre pour s'enrichir sans scrupules, dont Mère Courage. Et par le biais du théâtre, ces sentiments ne sont pas facile à recréer, mais c'est mal connaître Brecht qui s'y emploie avec ironie et justesse, choisissant la carriole comme seul lieu refuge de l'action de la pièce.

Brecht, allemand puis apatride, a écrit « Mère Courage et ses enfants » en 1939-1940 alors que l'auteur est en exil en Scandinavie pour fuir le nazisme. C'est d'ailleurs en Suède que la pièce s'ouvre. Vous l'aurez deviné, mais elle est une parabole, prenant prétexte de la guerre de 30 ans au XVIIe siècle pour dénoncer la deuxième guerre mondiale qui se fomente quand Brecht écrit sa pièce. « Mère Courage et ses enfants » est d'ailleurs une pièce d'une brûlante actualité, d'une part pour son thème sur la guerre, mais aussi parce qu'elle va être rééditée cet automne sous une forme curieuse : d'un côté la pièce elle-même, de l'autre un appareil critique la replaçant dans son contexte. C'est le pari de la toute nouvelle collection Uppercut d'Arche éditeur récemment inaugurée par l'un des textes les plus forts de... Bertolt Brecht, « La résistible ascension d'Arturo Ui », accompagnée d'un essai de Johann Chapoutot, une collection originale à suivre, dont Brecht devrait être l'un des piliers. La plupart des pièces (et la poésie) de Brecht sont d'ailleurs parus chez l'Arche depuis maintenant... 1957 ! C'est l’édition de 2010 traduite par Guillevic qui est ici proposée.

À la question « Tu veux dire que tu entends simplement montrer la vérité ? » à propos de « Mère Courage et ses enfants », Brecht répond : « Oui, la Guerre de trente ans est l'une des premières guerres gigantesques que le capitalisme a attirées sur l'Europe. Et dans le capitalisme, pour l'isolé, que la guerre ne soit pas nécessaire, c'est monstrueusement difficile, car dans le capitalisme, elle est nécessaire, c'est-à-dire pour le capitalisme. Ce système économique repose sur la lutte de tous contre tous, des grands contre les grands, des grands contre les petits, des petits contre les petits. Il faudrait donc déjà reconnaître que le capitalisme est un malheur, pour reconnaître que la guerre apportant le malheur est mauvaise, c'est-à-dire inutile ».

https://www.arche-editeur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 9 août 2026

Mathieu LÉONARD « Sobres pour la révolution »

 


C'est un thème fort original car méconnu que propose l'historien et vigneron Mathieu Léonard, un sujet que forcément il maîtrise : l'abstinence dans les milieux révolutionnaires, passant en revue certaines mouvances anarchistes, de la fin du XIXe siècle à aujourd'hui. Et le résultat est réjouissant.

Partant du postulat que l'alcoolisme freine voire dénigre la lutte prolétarienne, nombreux penseurs, notamment anarchistes, de la fin du XIXe siècle revendiquent une lutte sans alcool et sans ces armes qui sont en terme d'activité sociale une invention du patronat pour endormir la masse et développer l'oppression sociale. Dans les milieux révolutionnaires, le rejet de l'alcool est alors surtout présent chez les anarchistes individualistes. Mais au même moment, l'Église se dresse à son tour contre les débits de boisson, il faudrait donc voir à ne pas amalgamer...

Plusieurs figures anarchistes d'envergure dénoncent l'abus d'alcool tout en luttant pour la sauvegarde des cabarets (bistrots) qui restent un lieu d'échange et de lutte sociale. « Au-delà du risque pathologique personnel, l'alcool apparaît, dans l'imaginaire anarchiste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, comme une chaîne invisible, un outil de domination forgé par l'exploitation capitaliste. L'ouvrier, écrasé par des journées de labeur exténuante, des salaires dérisoires et des conditions de vie insalubres, trouve une consolation dans la bouteille qui n'est pas perçue comme une cause première, mais comme une conséquence d'un système économique oppressif. L'ivrognerie des classes laborieuses est dénoncée comme un « retard apporté à l'émancipation des travailleurs », selon la formule du syndicaliste révolutionnaire Fernand Pelloutier. Leur intoxication chronique rive les ouvriers à la soumission, les détournant de la lutte pour leurs droits ».

L’alcoolisme est donc perçu comme une conséquence et non une cause, la dégénérescence étant le danger. Début XXe siècle, Les néomalthusiens, pour l'autonomie individuelle, revendiquent la lutte sobre. L'individualiste Albert Libertad, fondateur du journal « L'anarchie » et figure notoire de l’anarchisme, s'érige à son tour contre l'alcool, mais aussi contre le tabac et la viande. Nombre d'anarchistes commencent à s'intéresser à la cause végétarienne au même titre que celle de l'abstinence, elles partent pour eux d'un même préambule, la non-intoxication, une lutte contre l'aliénation. Un peu plus tard, la majorité des membres de la bande à Bonnot adoptent le même mode de vie, bien que le bistrot soit présent partout : « En 1910, la ville du Havre comprend 1860 débits de boisson soit un débit pour 73 habitants, quand la moyenne nationale est tout de même de un bistrot pour 80 habitants ! », l'alcool est un phénomène social.

L'absinthe est interdite, considérée comme dangereuse, en 1915 alors que certaines ligues antialcooliques glissent vers le conservatisme le plus repoussant. Mais « L'élan consensuel contre l'alcool, si vibrant avant 1914, se dilue dans les tranchées de la Grande Guerre, où le fameux pinard a été le seul ami du poilu ». Il s'agit pour les partisans de la sobriété de reprendre le combat à zéro ou presque. Une lueur toutefois : l'exemple aux États-Unis avec la prohibition, que des collectifs comme des individus en France reprennent à leur compte, non sans quelques remous. Ici Mathieu Léonard élargit géographiquement son propos, allant même voire du côté de la Russie tentée à son tour, via des organisations, par la lutte antialcoolique, dans un pays déchiré (sans jeu de mots) par l'abus d'alcool. La prohibition entraîne pourtant un développement important de la clandestinité : l'homme n'a pas cessé de boire, il boit simplement autrement.

En Espagne aussi la lutte contre ce fléau s'organise, notamment grâce à la CNT-FAI (Confédération nationale du Travail – Fédération Anarchiste Ibérique) durant la guerre civile de 1936. Ici l'auteur souffle pour reprendre son propos quelques décennies plus tard à partir de la sobriété volontaire chez les zapatistes des années 1960, mais surtout de 1992 où l'EZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) adopte une sorte de clause de prohibition, d'interdiction de l'alcool dans sa lutte armée. « Dans le tumulte de l'autonomie naissante que l'EZLN rendait possible, les femmes indigènes ont saisi l'occasion pour faire entendre leurs revendications. Parmi le choix des mesures pour reprendre en main leur quotidien, elles ont pointé du doigt l'alcool, catalyseur des violences du foyer. Poison domestique, mais aussi levier du contrôle social dans le souvenir douloureux d'une mécanique d’exploitation ancestrale ».

Avant cette petite révolution dans la Révolution, une autre s'est amorcée auparavant au sein même du mouvement punk/hardcore, où lassés par les abus, de jeunes activistes, notamment jouant dans des groupes, vont rebattre les cartes. Menés par le chanteur Ian Mc Kaye, le groupe Minor Threat déferle dès 1981, armé de ses textes contre l'alcool, la drogue, la viande. De nombreux groupes et individus vont rapidement adhérer et rejoindre ce mouvement qui vient de naître : le straight edge, qui sera plus tard en partie pollué par les « hardlines », des religieux rigoristes fascisants. Mais dans l'ensemble, le straight edge reste majoritairement anarchiste et se rapproche d'organisations de libération animale, notamment l'A.L.F.

Le livre se termine par douze discours ou textes anarchistes antialcooliques glanés tout au long du XXe siècle mais aussi du XXIe, tirés de divers milieux. Le bouquin est accompagné de nombreuses illustrations, dessins, croquis, affiches sur la lutte contre l'alcoolisme le rendant encore plus attrayant car l'image complète le texte. « Sobres pour la révolution » est paru début 2026 aux éditons Nada (actuellement en danger), il est à lire pour éclairer nos pensées sur l'abus d'alcool dans des mouvances pourtant prêtes à tout révolutionner, cet essai fait réfléchir et pose les bonnes questions.

https://www.nada-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 2 août 2026

Jaroslav HAŠEK « À bas le pouvoir – Nouvelles satiriques »

 


Jaroslav Hašek (1883-1923) fut un ennemi acharné de l'ordre et du pouvoir, des breloques et des faits d'armes. Ces nouvelles démontrent une fois de plus son immense talent pour portraiturer à grands coup de caricatures poussées à leurs paroxysme, même si derrière la farce quasi théâtrale se cachent (à peine) des convictions anarchistes profondes contre la folie humaine. Ici ce sont 21 nouvelles en trois thèmes principaux et regroupés : politique, religieux et militaire. Et bien sûr, comme toujours chez Hašek, c'est le dernier qui est le plus copieusement représenté et moqué.

Le ton est volontiers caustique, burlesque, irrévérencieux voire absurde. Les personnages parlent fort et ont la langue haut perchée, sont bruyants, s'agitent tant et plus, surtout lorsqu'il s'agit d'élections (« Ça vole haut, de nos jours, les luttes électorales ! »). Hašek, n'étant pas un grand défenseur du pseudo suffrage universel, dénonce par le grotesque, le ridicule, avec l'objectif de faire rire. Il n'empêche. Derrière cette posture on devine aisément un engagement, un idéal ouvertement anarchiste, dans une fresque de la Bohême (aujourd'hui une partie de la Tchéquie), une Bohême revisitée, avec ses ministres, ses princes, ses paysans, ses prêtres, tous brocardés par la plume agile et trempée dans l'alcool d'un auteur hors normes, tel ce vicaire dont la mission première est de convertir à la probité de rugueux montagnards.

Mais ce recueil est aussi l'occasion de redécouvrir le personnage central de toute l’œuvre de Hašek : le brave soldat Švejk. Švejk est aujourd'hui très célèbre en Tchéquie (une statue le représentant est même dressée quelque part dans le pays !), grâce à la jubilatoire trilogie racontant les aventures de ce brave soldat. Mais le présent livre, pour mieux ressusciter le héros, en propose sa naissance littéraire, sa genèse. En 1911, Hašek couche sur le papier celui qui ne va plus le quitter durant une vie entière quoique brève. Les cinq premières aventures sont incorporées dans ce recueil, elles sont pour la toute première fois publiées en France, émotion assurée pour les « fans » de ce soldat farceur, d'apparence s'appliquant jusqu'à l'obsession pour obéir le plus scrupuleusement aux ordres militaires, en fait buveur invétéré et antimilitariste. Švejk est inclassable tellement il déborde de partout, il prend tout le monde à contre-pied et il est bien difficile de le comprendre tant il est poli jusqu'à l'indécence, volontiers simplet et décalé. Il est ici esquissé, faisant son service militaire et tâtant de la prison, il deviendra plus abouti et plus plus réel ultérieurement alors qu'il « combattra » lors de la première guerre mondiale, mais la carrière de Hašek  se joue pourtant en 1911, même s'il n'en a alors pas conscience. 30 pages sont consacrées à Švejk dans ce recueil.

« Dans toute armée, il y a des canailles qui ne veulent pas servir. Ils aiment mieux être des zigotos de civils tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Ces gras astucieux se plaignent de faiblesses cardiaques alors qu'ils n'ont, mettons, qu'une appendicite, ainsi que l'autopsie suffit à le démontrer. Et c'est pas de semblables moyens qu'ils veulent se soustraire à leurs devoirs militaires. Mais les infortunés ! Il y a encore le contrôle médical, la procédure dite de superarbitrage qui leur fait passer l'envie de rire. Un gars se plaint qu'il est 'pied-plat'. Le médecin militaire lui prescrit sel de Glauber et lavement au clystère et, pied-plat pas pied-plat, voilà qu'il court comme s'il avait le feu aux trousses ; et le lendemain, il est aux arrêts ».

Le brave soldat Švejk cède la place pour une courte histoire à un certain Trunec qui pourrait être son frère jumeau. S'ensuivent des scénettes antimilitaristes, caricaturant avec abus le monde militaire, ses généraux et ses sous-fifres, c'est un exercice de style de l'irrévérence. Hašek est aujourd'hui reconnu pour l'originalité de son œuvre, durcissant le trait tant et plus, vivant d'abus dans la vie comme dans sa plume, se moquant de tout en un absolu jusqu'auboutisme de mauvais goût. « À bas le pouvoir » est paru en 2025 chez KC Éditions, il est traduit et postfacé par Jean Boutan.

https://www.kceditions.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 29 juillet 2026

Jérôme LEROY « Violette Nozière icône et criminelle »

 


C'est grâce aux archives de journaux de l'époque que Jérôme Leroy reconstitue le parcours de Violette Nozière ainsi que l'image qu'elle renvoie d'elle au cœur de son époque. C'est durant l'été caniculaire de 1933 qu'un drame survient dans le XIIe arrondissement de Paris la nuit du 22 août : monsieur Nozière est retrouvé mort chez lui alors qu'une fuite de gaz semble être l'origine de la mort. Sa femme survit mais est hospitalisée. Quant à leur fille de 18 ans, Violette, elle était sortie durant la tragédie. Mais bien vite c'est pourtant sur elle que les soupçons se portent : ne menait-elle pas la grande vie ? Entretenant un homme, couchant avec d'autres, fréquentant les cabarets, les bals, dansant et se donnant en spectacle ?

Jérôme Leroy replace le fait divers dans son contexte historique et social, à une époque où « une jeune femme ne peut pas voter, mais elle est toujours assez vieille pour être condamnée à la guillotine ». Violette Nozière est née en 1915 et n'a jamais quitté ni ses parents ni leur appartement du Quartier latin, s'est vendue très tôt à des hommes. C'est bien sûr l'occasion rêvée pour une presse conservatrice de droite de tirer à boulets rouges. Chez Jérôme Leroy, c'est l'ombre de Simenon qu'il voit dans cette affaire, Simenon ayant décrit tellement de Violette Nozière à sa façon, des anonymes fuyant leur quotidien subi. Simenon est bien présent, d'autant que c'est le commissaire Guillaume qui prend l'enquête en main, le même qui servit de modèle à la création de Maigret, né officiellement (même s'il « existait » avant) deux ans et demi avant l'affaire Nozière.

Les années 30 voient la montée du fascisme partout en Europe, et la presse n'est pas en reste et colle avec son époque, y compris pour souiller une jeune fille (n’oublions pas que la société est alors particulièrement phallocrate), dont l'amant principal a pourtant été membre des Camelots du Roi et fréquente l'Action Française. Violette est inculpée le 24 août, soit à peine plus d'une journée après le drame. Mais un concours de circonstances fait qu'elle s'échappe presque immédiatement et se cavale.

Alors que son nom de famille est la plupart du temps écrit « Nozières » dans les journaux, la jeune femme reste introuvable quelques jours. « Pas de chance pour Violette : même si les caméras de surveillance n'existent pas encore, comme je l'ai dit, l'affaire Violette Nozière coïncide avec une utilisation généralisée de la photo dans la presse, notamment dans les journaux à sensation ou les publications spécialisées dans les faits divers comme Détective. Chaque lecteur, et on a vu qu'ils étaient nombreux, devient un indic potentiel, une balance putative ». Et certains ne vont pas se gêner. Jérôme Leroy tente de retracer l'itinéraire de cette cavale avec les éléments dont il dispose, en suivant à près d'un siècle de distance les journalistes arpentant le Quartier latin sur les pas de Violette, s'appuyant sur des témoignages mais aussi sur nombre d'articles de journaux dont certains sont ici publiés en fac-similés. On apprend entre autres que celle qui est désormais considérée comme criminelle est atteinte de syphilis depuis l'année précédente, ce qui semble confirmer une certaine dépravation. On apprend aussi qu'elle aurait fait une tentative de suicide à cette même époque.

Jérôme Leroy, auteur prolifique, s'amuse de la bourgeoisie de cette période, la moquant avec une certaine élégance, tout comme il brocarde une partie de la presse, surtout la presse conservatrice qui ne fait pas dans la demi-mesure, comme la plupart du temps dans de pareilles affaires. Mais le livre se lit comme un polar, car le talent de l'auteur fait que l'on se passionne pour l'intrigue et que l'on a même parfois tendance à oublier la notion de fait divers.

Mais Violette est à nouveau arrêtée le 28 août, elle se met à table : elle a subi des viols répétés de la part de son père, et à l'époque l'inceste est considéré comme le pire des crimes. En tout cas, les choses deviennent sérieuses et L'Humanité confie le soin à Aragon de couvrir l'affaire, et ce n'est pas toujours une franche réussite. De toute façon, Violette Nozière est déjà condamnée... par la foule , qui comme la presse, ne croit pas à l'inceste. Louis Ferdinand Céline entre en piste, s'autoproclamant à l'époque libertaire. Et il défend Violette, tout comme les surréalistes qui lancent ce désormais célèbre car beaucoup repris récemment grâce à #MeToo : « Je te crois ». Eux voient en Violette Nozière une figure subversive.

Le procès de violette Nozière se déroule du 10 au 12 octobre 1934, elle est condamnée à mort tandis que l'écrivaine Colette, présente au procès, montre qu'elle ne l'aime pas. Le jour de Noël 1934, Violette est graciée par le Président Lebrun avant de bénéficier d'une réduction de peine ordonnée par Pétain en 1942. Elle est finalement libérée en 1945 et part vivre... chez sa mère ! Mais bien vite elle rencontre l'âme sœur, quitte sa mère et devient Germaine (le prénom de sa mère, justement) Coquelet. Elle meurt d'un cancer en 1966.

Aujourd'hui, Violette Nozière semble toujours aussi insaisissable qu'elle le fut à son époque. Jérôme Leroy fait revivre ce parcours tumultueux en s'aidant du site de RetroNews proposant une foultitude de reproductions de journaux d'époque, un site à visiter urgemment ! C'est d'ailleurs RetroNews et la collection L'Aube Noire des éditions de L'Aube qui ont créé récemment cette très belle collection L'affaire qui..., dont « Violette Nozière icône et criminelle » est le deuxième titre, il vient de paraître. Deux autres sont d'ores et déjà en préparation. Des Livres Rances en suivra le travail, tant il est passionnant de lire un fait divers d'ampleur reconstitué par les articles de presse de l'époque, une plongée façon journalistique, une réécriture par ce que l'on sait aujourd'hui, et en fin de compte une mise en exergue du rôle que la presse a de tous temps exercé sur la population, pour le meilleur et pour le pire.

https://editionsdelaube.fr/nos-collections/polar-aube-noire/

https://www.retronews.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 26 juillet 2026

Larry BROWN « Affronter l'orage »

 


Les nouvelles de Larry Brown (1951-2004), l'un des nombreux piliers de l'école du Montana, sont en partie axées sur des couples dysfonctionnels où l'alcool et la perte de repères sont des caractéristiques. Que ce soit à la ville où à la campagne, de chômage en emprunts étouffants, Brown décrit des scénettes simples et souvent dramatiques du quotidien lors de moments critiques de protagonistes triés sur le volet pour représenter l'Amérique des anonymes et des paumés, des désœuvrés.

La violence y est omniprésente : sociétale, de rue, physique comme psychologique, elle ne cesse de hanter les personnages de ces nouvelles, comme la solitude, l'isolement que certains tentent de casser en rencontres d'un soir dans des lieux malfamés. Brown, c'est un peu les familles de Raymond Carver échouées dans les décors et bars sordides de James Crumley (deux autres représentants de l'école du Montana) mais sans la surenchère de ce dernier, plutôt un plus profond désenchantement. Car à l'instar de Carver, Brown ne juge pas, il évoque, il témoigne, il relaie, ne part jamais dans des éclats de voix outranciers ou dans des scènes d'action.

Dans chacune des nouvelles, l'alcool coule à flots et l'haleine empeste le tabac froid, musée d'êtres boiteux qui n'ont pas coupé le cordon, qui ne sont pas totalement affranchis ni autonomes malgré les apparences. Des couples bringuebalants, anciens ou en passe de se former, mais où chacun pose sa béquille sur l'autre, dépeints froidement, avec recul et sans émotion. Et puis ces célibataires à la recherche d'une relation, pas obligatoirement amoureuse, mais en tout cas malmenée par l'alcool.

Peu de dialogues émanent de ces peintures, Brown se contentant du factuel, de ce que lui semble voir, il n'est pas nécessaire de placer un micro sous le nez des protagonistes, la caméra se suffit à elle-même. Parfois une confiance aveugle naît entre deux personnes ignorant tout l’une de l'autre, l'alcool bien sûr n'y est pas étranger. Il aide à se sociabiliser, même si bientôt il va tout faire capoter. L'alcool aidant à supporter la lâcheté qui consiste en cette impossibilité de chercher à bâtir une nouvelle vie.

Dans ce sombre recueil mais pourtant raconté sans trémolos se détache pourtant cette nouvelle comme tombée du ciel : « Les riches », le procédé de la fiction comme prétexte pour dénoncer les individus d'une classe sociale défavorisée qui vont haïr les riches de leur plus belles haines pour masquer le fait qu'ils sont envieux et jaloux. La plume de cette nouvelle n'a rien à voir avec les autres, parvient à dresser deux portraits sans concession, celui des riches, des bourgeois, des aristos trimballant avec fierté leur suffisance, et celui des exploités, de ceux qui rêveraient de rejoindre la bourgeoisie tout en la condamnant.

« Elle a eu un regard incertain. J'observais ces enfants. Ils étaient aussi silencieux que les morts. Je ne voulais pas lui payer de bière. Mais je ne voulais pas non plus en faire toute une histoire. Je n'avais pas envie de continuer à regarder ces enfants. Je voulais juste que tout cela se termine », ce qui semble être le sentiment général des personnages de Larry Brown, qu'il n'a d'ailleurs peut-être pas totalement inventés. « Affronter l'orage » est un très beau recueil de neuf nouvelles écrites dans les années 1980, il est le reflet d'une époque, d'un état d'esprit, peut-être pas si éloigné de celui de nos jours. Réédité en 2020 dans la collection poche Totem de Gallmeister qui a par ailleurs publié six livres de Larry Brown. Celui-ci est sobrement traduit par Pierre Furlan.

« Je regardais la série mais sans y croire. Ça ne ressemblait pas à la vie réelle. Il y avait trop de choses qui finissaient bien. Chacun trouvait toujours exactement ce qu'il recherchait. Et il n'y avait pas de méchant. Personne, là n'enfonçait jamais de porte ni ne chassait des toilettes avec des gifles ».

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)