Recherche

mercredi 4 novembre 2026

Oakley HALL « Warlock »

 


Nous sommes toujours en automne, mais une nouvelle incursion s'impose au sein du challenge « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, avec ce grand roman noir de 1958, qui comptabilise sans effort ses 760 pages, et s'avère un bouquin détonnant dans tous les sens du terme.

Année 1880, sud ouest des États-Unis près du Mexique, une petite ville, Warlock. Son shérif s'en est enfui à cause de la menace d'une bande de hors-la-loi voleurs de chevaux dirigés par Abe McQuown, les Régulateurs, venant de la ville voisine de Bright's City et semant la terreur. D'ailleurs, les shérifs ne restent jamais bien longtemps à Warlock, une ville minière. Sa mine, justement, la Medusa, dirigée par MacDonald, fait en grande partie vivre la ville. Un marshal par intérim est recruté. Il s'appelle Clay Blaisebell, un homme au passé trouble. À ses côtés, son ami Tom Morgan, engagé comme nouveau shérif en compagnie de Carl Schroeder. Le trio devrait permettre à l'ordre de régner sur Warlock.

Ces hommes au pedigree respectable se frottent très rapidement à la bande de McQuown, et le scénario est enclenché. Car « Warlock » est un roman d'affrontement, pas seulement physique, mais aussi psychologique, une guerre des nerfs, d'endurance. Car si la bande de Mcquown quitte la ville, c'est pour mieux y revenir, se venger et dominer. Mais Warlock, c'est aussi cette mine qui va mal, les salaires sont en baisse et les salariés envisagent une grève ainsi que la création d'un syndicat.

Le récit est régulièrement interrompu par le journal de Henry Holmes Goodpasture, droguiste à Warlock, qui explicite la situation par un regard un peu plus distant, moins passionné que certains des protagonistes, plus fluide. Il aide à une compréhension optimale des rivalités et des alliances. Car tout semble axé sur l'intérêt à Warlock, une ville « sans excès de bienveillance ». Et la frontière devient poreuse entre les membres de la bande McQuown et les représentants de l'ordre. Arrive Kate, une femme qui en sait long sur le passé du marshal Blaisedell. Kate va jouer un rôle important, elle est l'une des belles figures de ce western âpre et sans concession.

Tandis que la population est tiraillée entre la loi incarnée par Blaisedell et la sauvagerie de la bande de McQuown, des règlements de compte et des actes de traîtrises interviennent sur fond d'arrêté d’expulsion pris par Blaisedell contre l'avis du comité des citoyens, une nébuleuse créée par des habitants de Warlock. Le récit commence à être rythmé par les procès au tribunal de Bright's City ainsi que les va-et-vient des différents protagonistes entre cette ville et Warlock. Blaisedell est acquitté à l'issue d'un de ces procès, la poudre ne devrait pas tarder à parler.

« Warlock » est un western littéraire (un style frappant s'en dégage) d'une certaine violence psychologique, compte de nombreuses morts au cours de ce périple d'à peine un an (de août 1880 à juin 1881, sauf pour le dernier chapitre). L'enjeu étant de faire respecter la loi tout en s'installant durablement dans l'ouest. Les personnages sont foutrement bien dessinés, attachants et repoussants tout à la fois, car c'est bien l’ambiguïté qui fait le charme, l'attrait de ce roman fleuve. « Warlock » n'est pas un western banal. Tout d'abord, la nature ne joue aucun rôle, ne modifie pas la portée de l'histoire, les grands espaces sont très peu décrits. Ensuite, la grève des mineurs de la Medusa intervient au milieu de règlements de compte dans un cadre peu propice à un western. Il faut aimer le western pour lire « Warlock » me direz-vous avec une certaine irrévérence et sans filtre aucun. Non, du tout, vous répondrai-je avec une outrecuidance frisant l'irrespect. Car « Warlock » peut plutôt être perçu comme un roman noir (Oakley Hall a d'ailleurs plusieurs fois été publié par la Série Noire), et en voici la preuve par trois (j'ai toujours été nul en maths) : c'est un roman noir au goût de terre et de poussière. D'ailleurs, vous ôtez les chapeaux et les éperons des acteurs, vous remplacez les chevaux par des autos, les saloons par des bars et vous êtes confrontés à un roman noir tendance polar. L'ambiguïté, encore.

Mais ne perdons pas l'action de vue. La cavalerie du gouvernement des États-Unis va devoir intervenir pour remettre de l'ordre dans ce bourbier, et là encore, ce ne sera pas sans victimes, car Warlock reste cette poudrière incontrôlable. Les hommes y sont cupides, avides de pouvoir, sans scrupules, les anciennes amitiés se détricotent et les nouvelles sont basées sur les intérêts personnels. Bien sûr on pense à « Deawood » de Peter Dexter (1986), ultérieurement adaptée de manière magistrale dans la série de David Milch (l'une des plus belles séries qu'il m'a été donné de voir). Mais « Warlock » en est de loin son aïeul. Écrit en 1958, il est porté à l'écran dès l'année suivante sous le titre « L'homme aux colts d'or » par Edward Dmytryk avec, entre autres, Henry Fonda, Richard Widmark et Anthony Quinn (excusez du peu). Le roman a pourtant patienté exactement 50 ans avant d'être publié en France, par les défuntes éditions Passage du nord-ouest (qui ont existé entre 2003 et 2015). Depuis leur disparition, le même livre, avec la même traduction de David Boratav a été racheté par Rivages ainsi que par Gallmeister (dans leur collection poche Totem). Oui mais, la publication française originale chez le Passage du nord-ouest s'ouvre sur une magistrale analyse de Rick Bass, l'un de ces auteurs que j'aime avec passion. Lorsque vous saurez que ce livre fort de 760 pages m'est apparu dans un état quasi neuf dans une boîte à livres, vous comprendrez qu'il n'y a pas de hasard, il était forcément fait pour moi. Et le voyage à cheval fut grandiose, il me va falloir maintenant faire reposer mes muscles fessiers. Mais lisez « Warlock », si ce n'est pas un ordre c'est au bas mot un conseil d'ami.

« Je vois beaucoup de monde depuis ma fenêtre, incapable de dormir maintenant que le feu est éteint. Quel feu a-t-il été éteint, et quel autre allumé pour nous brûler éternellement et nous consumer tous ? Nous combattons le feu par de vaines quantités d'eau ou par le feu lui-même, au risque d'embraser la terre entière et de ne jamais l'emporter, de nous noyer dans les eaux que nous avons nous-mêmes versées, d'être brûlés dans l'incendie préventif que nous avons nous-mêmes déclenché. Comment les hommes peuvent-ils vivre tout en sachant que leur destin est simplement de mourir ? […] Est-il jamais possible d'étouffer ce qui mène les hommes à leur fin, ou cet instinct propre à chaque homme est-il au contraire voué à croître et à rentrer en conflit de manière hideuse avec celui des autres, tant que les hommes eux-mêmes n'auront pas été étouffés ? ».

(Warren Bismuth)



dimanche 1 novembre 2026

Joy HARJO « L'aube américaine »

 


C'est un sacré voyage poétique que nous propose l'autrice amérindienne du peuple Creek Joy Harjo. Un voyage dans l'Histoire d'une nation qui, à l'instar de toutes les tribus amérindiennes, a souffert plus qu'à son tour. 1930 : la déportation des peuples indigènes vers l'ouest devient légale et entretenue. Avant elle s'effectuait pourtant, illégalement, en ce XIXe siècle d'une violence inouïe envers les autochtones, des infamies rappelées ici.

La famille de la poétesse est originaire d'Alabama, a subi à son tour les déplacements et les déportations, en plus des assassinats, des vagues de suicides, des abus de drogues, d'alcool. Joy Harjo projette sur un drap taché de sang des instantanés du quotidien de jadis, avec la persécution des Creeks. « Nous sommes encore en deuil. // Les enfants furent volés à ces terres adorées par le gouvernement / Leurs cheveux furent coupés, leurs jouets et leurs habits faits main à eux / Arrachés. Ils furent baignés de pesticides / Et, propres désormais, se virent donner à réciter des prières en langue étrangère / Tant qu'on les mettait en rang pour les faire dormir seuls dans leurs cages militaires ».

Poésie historique et sensorielle, alternant courtes proses et vers libres, elle est un rappel brutal au vitriol du passé que ne passe pas. Car les Creeks ont accepté de partager leurs propres terres aux chrétiens. Qui les ont expulsés ensuite. Une poésie axée sur les croyances et le mode de vie amérindiens et Creeks en particulier, percuté par la réminiscence de l'évolution des lois sur les droits des amérindiens, toujours plus arbitraires et drastiques.

« Jusqu'à l'adoption de l'Indian Religious Freedom Act de 1978, il était illégal pour nous, citoyens indigènes, de pratiquer nos cultures. La prohibition englobait la création et la diffusion de chants et d'histoires. Les chants et les histoires d'une culture sont la poésie et la prose d'une autre. Ils sont indispensables à la souveraineté culturelle. Écrire ou crever, pour une personne indigène, était, fondamentalement, illégal ». Le texte ne verse pourtant pas dans l'apitoiement, il est combatif et regarde l'avenir en face.

Les souvenirs familiaux, et ce long et beau poème « Laver le corps de ma mère », sur la mort et la filiation. Joy Hajo s'inspire de l'art et la culture amérindiens, elle épure pour ne garder que l’essentiel, en une longue offensive, imagée et musicale. « Le passé s'est levé avant nous, il a crié / Dans les voix des enfants qu'on traînait / À l'école indienne, et qu'on ne revoyait jamais. / Le présent a parlé et ceux qu savaient encore / Comment écouter ont entendu. / Nous avons offert du tabac et prêté attention / À leurs récits. / L'avenir était un sentier entre les soldats / Armés de mitrailleuses Gatling et les récoltes gâtées par les OGM / Qui nous indiquait d'un geste un abri sûr ».

La silhouette d'Emily Dickinson se profile par moments, les pensionnats religieux pour autochtones ressurgissent avec leurs horreurs, comme les déplacements de populations, incessants et tragiques. « Tant de migrations empilées dans la mémoire du ciel », avant que la poétesse ne se réincarne furtivement en oiseau. Puis elle insiste sur la notion de pays et la gouvernance qui devrait être appliquée, à l'écoute de l'autre, sans préjugés.

« L'aube américaine » est une poésie sensible mais qui garde le couteau entre les dents, sans amnésie. Elle est l'une de ces belles poésies amérindiennes contemporaines, qui exhument les dossiers tabous. Le recueil bilingue de 2019 est d'abord paru en France en 2021 puis tout juste réédité en poche chez Pocket cette année, et il est magnifique, en partie grâce à la traduction d'Héloïse Esquié. Les pages de gauche sont réservées au texte original en anglais, celles de droite à la version française.

(Warren Bismuth)

mercredi 28 octobre 2026

Andréa THOMINOT « On a peur mais ça va »

 


« on pourrait se faire à l’idée du repos sans fatigue ». La poésie du jeune Andréa Thominot est celle de la résilience. De la résilience et de la peur. L’air est devenu rare donc précieux. Alors on le stocke dans les poumons pour le consommer plus tard, juste avant l’asphyxie, on le garde en attendant les moments de pénurie, en les redoutant, tandis que le corps est en mouvement au cœur des éléments naturels : l’air donc, mais aussi le feu et l’eau, quand soudain la nuit apparaît.

On prend la matière, on la malaxe, on la fait danser, on la scande. « on a des recettes secrètes / avec du café, du poivre, de la menthe verte / on fait un poison qui nous soigne // on recrache la terre qui s’est accumulée / dans nos poumons // on recrache la terre la racine la roche // on ne s’étouffe plus, / on peut presque dire qu’on respire ».

Nos poumons sont notre forêt amazonienne, notre bien, il faut les ménager, les aimer malgré la peur de l’avenir, l’incertitude, ne pas trop les exposer. Cette incertitude toujours plane sur le texte comme un rapace charognard en quête de carcasse. Une poésie ambivalente, entre fatalité et espoir, séquence interrompue par l’acte de naissance. « mordre ou se faire mordre », pas d’alternative, pour une poésie sans majuscule.

« On a peur mais ça va » est le premier livre d’Andréa Thominot, jeune poète dont l’attention m’a été attirée par le très beau blog Virginie Vertigo, allez y faire un tour tant il est inspirant, et Virginie y parle notamment du nouveau livre de cet auteur, « Depuis quand les oiseaux », à nouveau paru chez Cheyne éditeur, cette fois-ci dans la collection grise, alors que le présent « On a peur mais ça va » fut publié fin 2023 dans la collection « Prix de la vocation », un prix décerné chaque fin d’année avec une première publication en guise de trophée à un jeune poète prometteur.

« s’il faut garder quelque chose / ce sera la langue // pour se lécher les plaies / pour laper l’air // pour se lécher la peau les yeux et le reste ».

https://cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 25 octobre 2026

Wilkie COLLINS « Monkton le fou »

 


En ce mois d'octobre, le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique » de l'amie Moka du blog Au milieu des livres s'intéresse au sorcières, monstres ou fantômes de la littérature classique. Depuis longtemps, j'envisageais justement de me replonger dans l'atmosphère unique et étrange du grand Wilkie Collins.

Il me plaît de temps à autre de placer l’œuvre d'un auteur dans une période de ma vie, en une sorte d’autobiographie aussi grotesque qu'impudique. Pourtant elle peut éclairer la lecture entreprise. Et mon petit doigt me dit qu'une partie de mon lectorat apprécie (merci pour les retours !). Donc nous y revoici, replongeons-nous 15 ans auparavant. Je vis alors dans une campagne profonde, mais me rends parfois à la ville (quoique minuscule) pour discuter littérature avec un libraire pétillant (décédé depuis, hélas trois fois hélas). C'est lui qui, avec une passion que je n'ai peut-être jamais ressentie depuis , me colle entre les pattes (j'ai failli dire me confie religieusement) un roman de Wilkie Collins, en insistant sur l'aspect fondamental et comme un passage obligé. J'embarque le machin et enteprend ma lecture, une lecture qui sera suivie d'une quinzaine d'autres du même auteur en moins de deux ans, des romans épais pour la plupart, et surtout la découverte d'un auteur majeur du XIXe siècle, romans achetés chaque fois chez ce libraire, pour le remercier du précieux conseil. Je remarque surtout que je ne m'étais plus fait accompagner par cet auteur depuis cette découverte extraordinaire, lui qui a tant compté dans mon parcours de lecteur.

Le britannique Wilkie Collins (1824-1889) est un chaînon très important de la littérature du XIXe siècle, hélas resté dans l'ombre de Charles Dickens, son ami et pourtant rival, qui l'a écrasé par sa notoriété et son envie d'aboutir. Mais Wilkie Collins a pour lui un style unique, novateur. Il est en effet le premier à utiliser une trame de ce que l'on appellera plus tard le thriller, en un mélange de gothique et de suspense extrême. Hitchcock ne s'y trompera pas : sur la fin de sa vie il découvre l’œuvre de Wilkie Collins, est profondément ébloui et envisage de l'adapter à l'écran, mais il meurt avant qu'un tel projet ne prenne corps. Wilkie Collins est aussi un observateur minutieux de la société victorienne. Dans toute son œuvre il ne cessera de dénoncer les mariages arrangés, la condition de la femme (il est ainsi l'un des premiers écrivains hommes à prendre fait et cause pour la gente féminine), le pouvoir du clergé, l'arrogance aristocratique. Son pêché mignon ? Les opiacés et en particulier le laudanum. Il déclarera d'ailleurs qu'il n'a aucun souvenir d'avoir écrit l'un de ses romans (ma mémoire ne me permet pas d'identifier à 100 % ce roman comme étant « Pierre de lune », un doute subsiste).

Mais venons-en à notre livre du jour, voulez-vous ? « Monkton le fou » est une longue nouvelle, plutôt une novella dirait-on aujourd'hui, que l'on trouve dans le recueil « Histoires regrettables ». Elle est toutefois aussi parue seule chez Libretto, coupables de la publication d'une majeure partie des œuvres de Wilkie Collins. Alfred Monkton, dont les deux parents sont décédés à peu d'intervalle, devient l'héritier du domaine de Wincot Abbey en Angleterre. Un mariage avec Ada lui est promis, mais les difficultés s'entassent et ne le permettent pas. Alfred devient un être solitaire, renfermé, reclus. Son oncle Stephen, à la réputation sulfureuse, est tué en duel en Italie. La quête de Alfred est de retrouver le corps, disparu, et de le ramener au sein du domaine de Wincot, d'autant que plane une prophétie à la dent dure sur l'extinction imminente de la lignée des Monkton.

Dès qu'il est question de son oncle qu'il n'a pourtant vu que deux fois dans sa vie, Alfred se crispe, devient comme fou, incohérent. C'est le narrateur qui raconte tout cela, dont la famille fut amie avec les Monkton. Ce même narrateur croise Alfred en Italie, alors que ce dernier est parti sur les traces de son défunt oncle et que le témoin du duel est mort mystérieusement. Le narrateur sympathise avec Alfred jusqu'à ce qu'il lui confie ses souffrances insupportables : il voit partout le fantôme d'oncle Stephen, qui l'accompagne quotidiennement. Il vit avec, en souffre et, pense-t-il, ne pourra se débarrasser de ces images que lorsqu'il aura retrouver le corps de son oncle, en chair et en os.

« Monkton le fou » frappe par son ambiance gothique, fantastique, quasi surréaliste, renforcée par les jeux d'ombres et de lumières, les brumes, les crépuscules. La santé mentale de Alfred déclinant, c'est le narrateur qui va enquêter sur la mort de Stephen, son travail le menant jusqu'à un monastère. Là encore, l'atmosphère est viciée, particulièrement inquiétante. C'est la patte de Collins : créer un climat malséant par le décor, la tombée du jour, les lumières et les dialogues, intrigants. La pointe de fantastique, pourtant rationnelle après coup, rajoute encore à cet univers singulier. Et ici la présence du fantôme, obsédant Alfred jusqu'à une sorte de dérèglement psychologique. Collins a usé du personnage du fantôme dans plusieurs de ses romans, je pense au formidable « La dame en blanc » (lisez-le par pitié !), ou à « Pierre de lune », mais en d'autres occasions, il prit un malin plaisir à faire apparaître des spectres.

Cette novella de 1859 est l'un des premiers textes de Wilkie Collins, il est pourtant abouti et méchamment efficace. Penchez-vous sur les romans, oh, peut-être pas tous, mais je garantis qu'il y a quelque chose de quasi addictif qui vous fera replonger le nez dedans avec délectation. Comment avais-je pu presque oublier un écrivain qui eut un si profond impact sur mes lectures ? Même si j'ai en partie abandonné ces styles gothiques, je sais pourtant qu'ils ont sculpté, attisé mes goûts littéraires, je pense bien sûr aux sœurs Brontë (c'est lorsque je les ai évoquées que le fameux libraire m'a conseillé de lire Collins de toute urgence !). Je serais heureux qu'un jour vous découvriez ce que recèle l’œuvre de Wilkie Collins et que vous puissiez répondre à cette énigme : comment a-t-on fait pour l'oublier ?

(Warren Bismuth)




mercredi 21 octobre 2026

Albert LONDRES « Dante n'avait rien vu»

 


En 1924, le journaliste Albert Londres embarque pour l'Afrique du Nord, alors colonie française, afin de rendre compte des conditions de détention dans les bataillons disciplinaires de Biribi. Environ 3500 soldats sont prisonniers dans ces pénitenciers militaires situés au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Entre prises de notes des conversations entre gardiens et détenus ou interviews menées par lui-même de ces derniers ainsi que du personnel pénitencier, Londres dresse un tableau à charge.

Souvent les détenus préfèrent une longue peine de prison aux inhumains travaux physiques imposés. L'un d'eux a même réussi à se couper deux doigt avec une cuillère pour échapper aux obligations. Entre crainte et soulagement, les prisonniers racontent leur parcours, certains victimes d'erreurs judiciaires. À Biribi s'exerce une profonde violence physique comme psychologique, les hommes n'en sont plus, ils sont frappés, intimidés, insultés, humiliés, torturés. Des ces tortures advient parfois la mort. Un infirmier témoigne : « L'arabe El Hadi. Il n'est pas reconnu malade. On le traîne au chantier. Là, il ne peut faire son travail, et lâche sa pioche. Alors, on le met sur le bord de la route, la tête en bas, les pieds sur un tas de cailloux et un parpaing, une large pierre plate, sur le ventre. Il reste au soleil toute la journée. Il demande à boire. À un moment, on lui apporte une gamelle, il croit que c'est de l'eau il boit. C'est du sel fondu. Le soir, on le ramène au camp dans une brouette. Je veux commencer à le soigner. Le pouls ne battait déjà plus. Une demi-heure après, il était mort – il avait, a-t-on dit, mangé de mauvais champignons au cours de la journée ! ». Ainsi va la vie à Biribi.

Albert Londres sait retranscrire le jargon des prisonniers au-delà des intimidations qu'ils subissent, des sévices corporels incessants, des peines aléatoires, des brimades à l'aveuglette, et bien sûr des surveillants souvent passablement ivres. Au sein de ces détenus, les « caïds », ceux qui font la loi, du moins qui en imposent une, loin de celle de la prison. Les yeux ébahis, Londres interroge celui qui est réputé comme l'homme le plus tatoué du monde.

« La privation de liberté, la peine du dur travail forcé, l'invasion des puces sous les marabouts, les cinquante-cinq degrés au soleil, pendant l'été, le froid martyrisant des nuits d'hiver : cela n'est pas suffisant. La justice, la nature, la cruauté naturelle des hommes s'abattent sur leur tête : ils ne se sentent pas comblés ! Leur pensée affolée complote contre eux-mêmes. Ils forgent à grands coups, sur leur corps, de nouvelles souffrances ».

« Dante n'avait rien vu » est un documentaire-témoignage dur, dans lequel des prisonniers à bout se confient, mais aussi de simples sergents abusent de leur pouvoir pour humilier et torturer. « Dans la haine, sait-on ce qu'on fait ? ». Le style léger et parfois humoristique de Albert Londres permet de digérer ce que l'on lit, car des scènes peuvent être d'une violence inouïe. Nombreux sont les détenus qui souhaiteraient partir en Guyane où il est dit que l'on peut plus facilement s'échapper. Londres est un lanceur d'alerte, comme toujours il prévient de l'horreur, de l'indicible. Mieux : le dernier chapitre est une lettre qu'il écrit au ministre français de la guerre. Ses efforts ne seront pas vains : le bagne de Biribi fermera suite à son reportage, c'est aussi cela Albert Londres, un homme qui derrière ses blagues et sa vision particulière du monde qui l'entoure, qui peut être bien sûr déformée, est un homme de conviction, un humaniste qui se bat chaque jour pour le respect humain. Et parfois, ses démarches aboutissent.

« Dante n'avait rien vu » est un excellent Albert Londres, témoignant et condamnant méticuleusement, là où celui de « La chine en folie » se contentait par exemple de jouer avec un certain exercice de style sans jamais vraiment entrer dans le vif du sujet. Il peut être lu de manière couplé avec « Terre d'ébène », qui rendait compte de la colonisation en Afrique, sans d'ailleurs toujours la dénoncer ouvertement. Je continue d'explorer l’œuvre complète d'Albert Londres, et le voyage est agréable en plus d'être enrichissant, le style de Londres y jouant un rôle non négligeable. D'après une légende urbaine qui n'en est peut-être pas une, le personnage de Londres aurait inspiré Hergé pour créer Tintin. Eh bien, voyez-vous, au cours de mes lectures, il n'est pas rare que j'attribue presque par réflexe la physionomie de Londres au célèbre reporter belge. Différence majeure et de taille : l'un était de gauche, l'autre de droite (extrême parfois).

(Warren Bismuth)

dimanche 18 octobre 2026

Marie ROUZIN « Au cas où »

 


Une nouvelle collection à fêter chez Cheyne éditeur, la joie est donc immense, d'autant que ça faisait longtemps que cette maison d'édition majeure n'avait pas créé de collection. Alors, les yeux fermés, allons-y ! La collection Sur le vif propose de petits livres de format poche à glisser partout, au cas où...

« Au cas où » est un texte hybride, entre manifeste de survie, poésie, récit personnel en amorce de roman, il est « le premier signe d'un effondrement général ». Car il est question de l'état de la planète, physique comme « psychologique ». Dans un monde de surveillance généralisée, il est malaisé de s'extraire de la meute. Des tentatives pourtant, comme en témoignent des slogans aperçus sur un t-shirt, un mur ou une pancarte. Chaque vers (libre ô combien !) gifle, fouette, sans majuscule ni ponctuation, comme en une situation d'urgence. Texte apocalyptique qui laisse pourtant de plus en plus entrevoir une éclaircie au fil des pages.

« toute une génération bouffée par la chimie / avec sa tête de monstre médicamenteux / et ses hormones de synthèse ramassées près / des organes // nous n'avons rien vu venir // pourtant la joie était grande / des connaissances croissantes / des prodiges / des merveilles // il faudrait jouir plus souvent / c'est une réponse apportée par d'autres monstres / boursouflés / les mains bouffées par les opérations abstraites / et les échanges // mais moi je pense à la douceur qu'il faudrait / mettre de côté / au cas où la douleur viendrait effacer tous les / plaisirs ».

Chronique d'une fin annoncée, « Au cas où », pourtant, s'accroche, ne veut pas crever. Le texte se maintient au bord du vide. Nous devons réapprendre les gestes simples, les bienfaits des plantes et de la nature, des légumes, au cas où. Réapprendre l'utopie, sans laquelle nous ne sommes rien. Mais d'abord désapprendre, aimer la vie, l'amour, malgré le réchauffement climatique et la fin qui semble se rapprocher, accélérer la collision fatale.

« lorsque les perruches et les bernaches auront / remplacé toutes les autres espèces nous ne / regarderons plus le ciel / libérés enfin du désir d'être oiseau / notre idéal sera terre à terre / comme celui de l'incroyable confort de la limace / sous la feuille de rhubarbe ».

Marie Rouzin joue avec les mots, jongle au milieu des débris, des détritus. Il en ressort ce texte d'à peine 50 pages, fort et incommodant, dont la fumée reste bien ancrée dans nos narines. Une première parution gagnante pour ce Sur le vif. Le même jour est paru un autre livre de cette collection, « Adèle aux couleurs » de Loïc Demey, qui m'a cependant bien moins transporté.

https://cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 14 octobre 2026

Loréna BUR « Royaume, royaume »

 


La Kanaky ou Nouvelle-Calédonie, ses pluies chaudes, ses plages, ses paysages de rêve, une île pourtant peuplée de chats errants et affamés. Loréna Bur raconte en poésie son enfance en Nouvelle-Calédonie, où toute majuscule a disparu, est devenue superficielle. Les cyclones font aussi mal que la colonisation. Les paysages de carte postale et la pollution cohabitent et fraternisent, comme les tragédies avec les espaces de bonheur délimités par le ciel.

En une poésie épurée qui privilégie l'image furtive, la jeune poétesse Loréna Bur nous invite à découvrir « son » île. 

« avant, nous aimions le sirop dans nos bols de lait, nous

cherchions l'endroit où s'en allaient les mémés pour

mourir,

la forme du bois des maisons coloniales,

la couleur du santal

c'était l'époque des élections présidentielles

et le lave-vaisselle ne marchait plus ».

Et le vent, qui balaie, nettoie la pollution, cette « grosse odeur de métaux lourds ». Et les pêcheurs qui tentent de gagner leur croûte. Et la grand-mère, morte au bord d'une route. Vient malgré tout un moment de bonheur, où on oublie tout, plongeant dans le farniente sur les bords de l'océan avec le ciel comme repère. Encore. Car il faut continuer à vivre malgré la misère.

« chez elle, mémé pose une bassine au sol sous le trou dans

le ciel pour récupérer la pluie, les cyclones,

la dépression tropicale du moment ; c'est un autre moyen

de dire qu'il n'y a pas d'argent ».

Une poésie sensitive, olfactive, lente et quasi documentaire, une jeunesse défilant en vers libres, un coin du monde parfois oublié mais où pourtant la vie est féconde, même si le désenchantement cherche à pointer son nez :

« un jour à la fois, parfois, je pense que ça y est,

il n'y a plus de poésie »

mais le flux reprend, et Loréna Bur est de celles qui rendent la poésie encore vivace et utile. « Royaume, royaume » (avec la seule majuscule du texte) est paru en 2024 chez Cheyne éditeur, dans la belle collection Prix de la vocation où, chaque fin d'année, un poète ou une poétesse de 18 à 30 ans choisi sur le volet publie pour la première fois un poème chez le célèbre éditeur. Quelques noms ont depuis fait leur chemin, je pense à Laura Vazquez, Jean d'Amérique ou Victor Malzac. Souhaitons qu'il en sera de même pour Loréna Bur.

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)