En ce mois d'octobre, le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique » de l'amie Moka du blog Au milieu des livres s'intéresse au sorcières, monstres ou fantômes de la littérature classique. Depuis longtemps, j'envisageais justement de me replonger dans l'atmosphère unique et étrange du grand Wilkie Collins.
Il me plaît de temps à autre de placer l’œuvre d'un auteur dans une période de ma vie, en une sorte d’autobiographie aussi grotesque qu'impudique. Pourtant elle peut éclairer la lecture entreprise. Et mon petit doigt me dit qu'une partie de mon lectorat apprécie (merci pour les retours !). Donc nous y revoici, replongeons-nous 15 ans auparavant. Je vis alors dans une campagne profonde, mais me rends parfois à la ville (quoique minuscule) pour discuter littérature avec un libraire pétillant (décédé depuis, hélas trois fois hélas). C'est lui qui, avec une passion que je n'ai peut-être jamais ressentie depuis , me colle entre les pattes (j'ai failli dire me confie religieusement) un roman de Wilkie Collins, en insistant sur l'aspect fondamental et comme un passage obligé. J'embarque le machin et enteprend ma lecture, une lecture qui sera suivie d'une quinzaine d'autres du même auteur en moins de deux ans, des romans épais pour la plupart, et surtout la découverte d'un auteur majeur du XIXe siècle, romans achetés chaque fois chez ce libraire, pour le remercier du précieux conseil. Je remarque surtout que je ne m'étais plus fait accompagner par cet auteur depuis cette découverte extraordinaire, lui qui a tant compté dans mon parcours de lecteur.
Le britannique Wilkie Collins (1824-1889) est un chaînon très important de la littérature du XIXe siècle, hélas resté dans l'ombre de Charles Dickens, son ami et pourtant rival, qui l'a écrasé par sa notoriété et son envie d'aboutir. Mais Wilkie Collins a pour lui un style unique, novateur. Il est en effet le premier à utiliser une trame de ce que l'on appellera plus tard le thriller, en un mélange de gothique et de suspense extrême. Hitchcock ne s'y trompera pas : sur la fin de sa vie il découvre l’œuvre de Wilkie Collins, est profondément ébloui et envisage de l'adapter à l'écran, mais il meurt avant qu'un tel projet ne prenne corps. Wilkie Collins est aussi un observateur minutieux de la société victorienne. Dans toute son œuvre il ne cessera de dénoncer les mariages arrangés, la condition de la femme (il est ainsi l'un des premiers écrivains hommes à prendre fait et cause pour la gente féminine), le pouvoir du clergé, l'arrogance aristocratique. Son pêché mignon ? Les opiacés et en particulier le laudanum. Il déclarera d'ailleurs qu'il n'a aucun souvenir d'avoir écrit l'un de ses romans (ma mémoire ne me permet pas d'identifier à 100 % ce roman comme étant « Pierre de lune », un doute subsiste).
Mais venons-en à notre livre du jour, voulez-vous ? « Monkton le fou » est une longue nouvelle, plutôt une novella dirait-on aujourd'hui, que l'on trouve dans le recueil « Histoires regrettables ». Elle est toutefois aussi parue seule chez Libretto, coupables de la publication d'une majeure partie des œuvres de Wilkie Collins. Alfred Monkton, dont les deux parents sont décédés à peu d'intervalle, devient l'héritier du domaine de Wincot Abbey en Angleterre. Un mariage avec Ada lui est promis, mais les difficultés s'entassent et ne le permettent pas. Alfred devient un être solitaire, renfermé, reclus. Son oncle Stephen, à la réputation sulfureuse, est tué en duel en Italie. La quête de Alfred est de retrouver le corps, disparu, et de le ramener au sein du domaine de Wincot, d'autant que plane une prophétie à la dent dure sur l'extinction imminente de la lignée des Monkton.
Dès qu'il est question de son oncle qu'il n'a pourtant vu que deux fois dans sa vie, Alfred se crispe, devient comme fou, incohérent. C'est le narrateur qui raconte tout cela, dont la famille fut amie avec les Monkton. Ce même narrateur croise Alfred en Italie, alors que ce dernier est parti sur les traces de son défunt oncle et que le témoin du duel est mort mystérieusement. Le narrateur sympathise avec Alfred jusqu'à ce qu'il lui confie ses souffrances insupportables : il voit partout le fantôme d'oncle Stephen, qui l'accompagne quotidiennement. Il vit avec, en souffre et, pense-t-il, ne pourra se débarrasser de ces images que lorsqu'il aura retrouver le corps de son oncle, en chair et en os.
« Monkton le fou » frappe par son ambiance gothique, fantastique, quasi surréaliste, renforcée par les jeux d'ombres et de lumières, les brumes, les crépuscules. La santé mentale de Alfred déclinant, c'est le narrateur qui va enquêter sur la mort de Stephen, son travail le menant jusqu'à un monastère. Là encore, l'atmosphère est viciée, particulièrement inquiétante. C'est la patte de Collins : créer un climat malséant par le décor, la tombée du jour, les lumières et les dialogues, intrigants. La pointe de fantastique, pourtant rationnelle après coup, rajoute encore à cet univers singulier. Et ici la présence du fantôme, obsédant Alfred jusqu'à une sorte de dérèglement psychologique. Collins a usé du personnage du fantôme dans plusieurs de ses romans, je pense au formidable « La dame en blanc » (lisez-le par pitié !), ou à « Pierre de lune », mais en d'autres occasions, il prit un malin plaisir à faire apparaître des spectres.
Cette novella de 1859 est l'un des premiers textes de Wilkie Collins, il est pourtant abouti et méchamment efficace. Penchez-vous sur les romans, oh, peut-être pas tous, mais je garantis qu'il y a quelque chose de quasi addictif qui vous fera replonger le nez dedans avec délectation. Comment avais-je pu presque oublier un écrivain qui eut un si profond impact sur mes lectures ? Même si j'ai en partie abandonné ces styles gothiques, je sais pourtant qu'ils ont sculpté, attisé mes goûts littéraires, je pense bien sûr aux sœurs Brontë (c'est lorsque je les ai évoquées que le fameux libraire m'a conseillé de lire Collins de toute urgence !). Je serais heureux qu'un jour vous découvriez ce que recèle l’œuvre de Wilkie Collins et que vous puissiez répondre à cette énigme : comment a-t-on fait pour l'oublier ?
(Warren Bismuth)







