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mardi 16 juillet 2019

Christos CHRYSSOPOULOS « Athènes-Disjonction »

On pourrait ici s’attendre à parcourir un petit guide de voyage de la capitale grecque, il n’en est rien. L’auteur de ce bouquin s’est baladé durant trois années dans les rues d’Athènes, il en a tiré des photographies de tous ordres, et c’est par le prisme de ces instantanés qu’il va nous entretenir sur le Athènes d’aujourd’hui, en tout cas du XXIe siècle.

Une grosse trentaine de photos, des petits bouts de quartiers de la ville, mais avant tout des photos qui évoquent l’atmosphère de la ville, son âme, eût-elle été vendue au diable ou à l’un de ses représentants. Ce que l’on voit n’est pas toujours un simple cliché couleur, mais bien une courte tranche de vie d’Athènes, un grain de sable de son passé, et pourquoi pas de son avenir. L’auteur tend à faire comprendre qu’Athènes est une ville unique à l’univers singulier, comme décalée voire absurde : des chaises ou fauteuils trônant en pleine rue et parfois attachés comme un deux-roues, pour qui pour quoi ? Des morceaux de ville installés sur le bitume, que ce soit des chicanes brandissant fièrement des morceaux de bâtons, des colonnes ioniques (en fait d’immenses cendriers), des touffes d’herbe mangeant le béton, l’accouplement improbable d’un bout de poubelle et d’un demi lampadaire (peut-être la photo la plus absurde), un plot en béton enfilant comme sexuellement un cône de chantier, des branches de palmiers sorties de terre au centre d’une rue goudronnée. Je n’omets pas ce mannequin plastique grandeur nature habillé de sacs poubelles, ni ce no man’s land de détritus et carcasses au pied d’immeubles, ni ce globe bleu scintillant en plein centre d’une façade, sorte de boule à facette grotesque.

« Athènes dresse sans arrêt sur notre route des pièges insolites de ce genre. Des failles qui nous font un peu perdre le sens de l’orientation. Nous vivons dans une oscillation permanente entre ce qui est prévisible et ce qui est inattendu. Cela aussi fait partie du charme étrange qui nous retient ici ».

Entre fascination et peur, l’auteur ne sait pas vraiment sur quel pied danser. À la fois il aime, admire Athènes, mais il voit ce je ne sais quoi d’angoissant, tous ces détails inutiles voire dépassés, comme si la ville s’était délestée de sa chrysalide pour se métamorphoser en monstre incontrôlable. Tous ces clichés sont parlants si, comme l’auteur, on se penche un peu sur leurs significations : Athènes lézardée et épuisée, Athènes incompréhensible, faite de dérisoires petits grains de folie qui ne mènent à rien mais représentent un état d’esprit, une force, mais aussi une protection par l’absurde.

La préface est assurée par Edgar MORIN, en tout cas par un extrait de l’un de ses livres « Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur ». Si ce futur semble quelque peu embrumé, CHRYSSOPOULOS ne verse pas dans la résignation, d’ailleurs la photo de couverture représente la statue d’un coureur, en plein ville, aux yeux étincelants, une image doublement non figée.

De courts textes accompagnent une partie des photographies, ils reflètent cette ville d’Athènes, ils sont des sous-titres aux instantanés, ils peuvent être cruels ou tendres mais toujours empreints d’un grand respect pour le cœur de la Grèce. La traduction assurée par Anne-Laure BRISAC, spécialiste de littérature grecque et Responsable des éditions Signes et Balises, fait encore un peu plus palpiter la ville, la rendant animale, sensuelle, en mouvement mais fragile, tout en lui offrant un aspect poétique, un cocon de protection. C’est sorti en 2016 chez Signes et Balises et ça m’a l’air absolument parfait pour une petite lecture estivale.

https://signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

samedi 13 juillet 2019

Samuel BECKETT « Malone meurt »


Certes, Malone se meurt, mais c’est tout de même un tout petit peu plus compliqué que ça. Déjà on n’est sûrs qu’il s’appelle Malone que juste avant la moitié du roman. Pour être plus précis, qu’il s’appelle désormais Malone. On en déduit qu’il a dû changer de patronyme. Récemment. Peut-être. En tout cas il est dans une chambre, il ne sait pas où, ni si elle lui appartient. Il semble attendre la fin inéluctable. Une vieille dame vient lui servir chaque jour sa soupe. C’est une chambre oui, mais apparemment pas dans un asile. Ni un hôpital. Lui est cloué sur un lit, impotent. Un peu comme l’anti-héros de « Molloy ». De BECKETT. Écrit juste avant. Malone possède une table à roulettes, qu’il avance ou repousse de son lit à l’aide d’une canne.

Pour s’évader Malone possède un cahier. Sans doute lui appartient-il. Quoique. En tout cas, il note scrupuleusement ce qu’il voit, ce qu’il invente. Il sait que son cerveau risque de rapidement se gripper. La famille Saposcat, mais aussi celle paysanne du gros Louis qui tue les cochons dans sa ferme, Macmann le mystérieux, couché sur le ventre. Il y a la servante Moll qui prend soin des malades. Elle va disparaître pour être remplacée par Lemuel.

Oui mais voilà : Malone ne serait-il pas Sapo, le fils de la famille Saposcat dont il écrirait les souvenirs dans son cahier ? À moins qu’il soit un membre de la famille de gros Louis, ou bien encore le personnage allongé de Macmann. À moins que ce soit chacun d’eux à une période de leur vie, ce qui ferait que Sapo, Louis, Macmann et bien sûr Malone ne feraient qu’une seule et même personne. À moins qu’aucun n’existe et qu’ils sortent tous, y compris Malone, d’un cerveau malade d’une tierce personne.

Bref, c’est du BECKETT, c’est tordu, retors, mathématique, formé et déformé en même temps. Les deux premières courtes phrases du récit donnent le ton : « Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin. Peut-être le mois prochain ». La mort comme obsession, même comme libératrice : « Si je me remets à vouloir réfléchir je vais rater mon décès ». Le narrateur est inquiet quand il va bien. Hypocondrie excessive ? D’ailleurs je parle de narrateur, de Malone en l’occurrence, mais qui me dit que c’est bien lui ? En tout cas il va perdre une chaussure, il va la chercher.

Même pour les heures de la nuit et du jour c’est approximatif « Car chez moi il ne fait pas nuit, je le sais, ici il ne fait jamais nuit, quoi que j’aie pu dire, mais il fait souvent moins clair qu’en ce moment, tandis que là dehors c’est la pleine nuit, avec peu d’étoiles, mais suffisamment pour indiquer que ce ciel noir est bien celui des hommes et non pas tout simplement peint sur la vitre, car ça tremble, à la façon des vraies étoiles, ce qui ne serait pas le cas si c’était peint ».

Le sexe me direz-vous ? Il y en a, succulemment dépeint, quoique peu orgasmique : « On voyait alors Macmann qui s’acharnait à faire rentrer son sexe dans celui de sa partenaire à la manière d’un oreiller dans une taie, en le pliant en deux et en l’y fourrant avec ses doigts. Mais loin de se décourager, se piquant au jeu, ils finirent bien, quoique d’une parfaite impuissance l’un et l’autre, par faire jaillir de leurs sèches et débiles étreintes une sorte de sombre volupté, en faisant appel à toutes les ressources de la peau, des muqueuses et de l’imagination ».

« Malone meurt » est donc la suite de « Molloy », tous deux parus en 1951 aux éditions de Minuit. Un dernier volet viendra clore la trilogie en 1953 ; « L’innommable ». Nous en reparlerons. Chaque chose en son temps. « Malone meurt » est d’ailleurs une suite de « Molloy » sans en être vraiment une : les personnages sont différents (quoique, peut-être uniquement les noms ont été changés, qui sait ?) mais souffrent, de plus en plus. Dans « Malone meurt » ils continuent de souffrir de la souffrance dans laquelle nous les avions quittés à la fin de « Molloy ». Avec BECKETT, on ne sait jamais vraiment ce qu’on lit, c’est décontenançant, ça peut même devenir irritant tant on a le sentiment de se sentir encore plus ignorant qu’à l’habitude. Le deuxième roman est peut-être moins drôle que le premier, la douleur en étant plus vive. Mais il est bien sûr tout aussi absurde. L’ambiance kafkaïenne est peut-être moins vive dans ce « Malone meurt » que dans d’autres textes de BECKETT. Quoi qu’il en soit, si vous désirez vous confronter à votre tolérance à la folie en période de lecture, tentez votre chance, puisque de plus l’écriture est absolument superbe et exigeante jusqu’à la dernière ligne. En attendant celle-ci (la dernière ligne si vous avez bien suivi), vous vous poserez des questions, souffrirez peut-être de maux de tête, du dos (crispation oblige). Je ne peux que vous souhaiter un bon voyage, mais faites attention aux remous, ils pourraient bien vous faire passer par-dessus bord.


(Warren Bismuth)

jeudi 11 juillet 2019

John DOS PASSOS « Manhattan transfer »


« Manhattan transfer » est sans doute le plus « passosien » des romans de John DOS PASSOS. En effet, dans ce long roman d’accès parfois peu aisé, tous les ingrédients de l’un des maîtres états-uniens de la plume acérée sont présents. Il peut être même vu comme le livre charnière entre ses premiers romans de structure plus classique, et la trilogie « U.S.A. », l’un des plus labyrinthiques romans de toute la littérature d’Amérique du nord. « Manhattan transfer » est le quatrième roman de DOS PASSOS, paru en 1925, deux ans après « Les rues de nuit » (roman déjà chroniqué en nos pages) et quelques années avant le premier volet de « U.S.A. », l’ossature commence à se complexifier. On peut sans peine arguer d’une oeuvre annonçant « U.S.A. », puisque déjà de nombreux personnages se croisent, s’imbriquent, des tranches de vies superposées et structurant un récit assez déconcertant dans sa forme. Déjà, des coupures de journaux sont glissées çà et là, révélant des faits divers.

« Manhattan transfer » est la représentation des Etats-Unis, en gros entre 1890 et 1920, donc se terminant quasi en même temps que son écriture. Comme toujours ou presque avec DOS PASSOS, les personnages mêmes représentent chacun une image des U.S.A., il n’est peut-être d’ailleurs pas nécessaire d’indiquer ici leurs noms, leur statut social et leurs convictions, leurs objectifs, ils sont les Etats-Unis. Qu’ils soient bourgeois, capitalistes, socialistes, rentiers, ouvriers, chômeurs, anarchistes, qu’ils aient participé ou non à la première guerre mondiale, qu’ils soient ou non déjà sortis de New York (« personnage » central du roman), qu’ils aient un vécu lisse ou tumultueux, tous vont témoigner, par des anecdotes, des affaires en cours, des amours, des regrets, des rejets, etc. Le mouvement de populations est prégnant, certains personnages vont quitter la Grosse Pomme, d’autres y arriver en bateau, accoster dans le port et découvrir ce monde bruyant.

Chez DOS PASSOS, la fiction est un prétexte pour dépeindre un monde : celui de « Manhattan transfer » représente la fin du monde considéré comme ancien, et l’avènement du monde moderne, peu après à la fois la révolution industrielle et la première guerre mondiale, monde dans lequel l’homme n’est pas près pour vivre et évoluer. L’homme pas assez moderne justement, truffé de coutumes féodales ou arriérées, qui ne sait pas utiliser la technologie en marche de manière correcte et compétente.

1925, l’homme DOS PASSOS est encore idéologiquement très proche des mouvements anarchistes, ce qui se ressent dans les traits de ses personnages les plus corrosifs et dans ses propos les plus irrévérencieux :

« - C’est pas nous qu’avons fait le monde… C’est eux, ou Dieu peut-être bien.
- Dieu est de leur côté, comme un agent… Quand le moment sera venu, on tuera Dieu… Je suis anarchiste.
Congo fredonna : ‘Les bourgeois à la lanterne, nom de Dieu !’.
- Êtes-vous des nôtres ?
Congo haussa les épaules :
- J’suis ni catholique ni protestant ; j’ai pas le rond et j’ai pas de travail. Regardez ça.
De son doigt sale, Congo montra une longue déchirure sur son genou :
- C’est ça qu’est anarchiste… »

Ce qui frappe toujours chez DOS PASSOS, c’est sa maîtrise déconcertante de la langue, il tient les rênes, c’est lui le pilote, le lectorat se retrouve dans l’incapacité d’envisager une quelconque marge de manœuvre, DOS PASSOS pense et écrit jusqu’au minuscule détail pour que le lectorat s’imprègne bien de tout ce qui est ici imposé. Par ses  descriptions, ses dialogues, l'auteur fait parler le capitalisme, la misère, la compétition, le racisme (pas mal de pics antisémites des protagonistes, volonté de retracer l’atmosphère d’alors ou DOS PASSOS était-il un peu ignorant et partial sur le sujet ?), le progrès, le business, la fin de l’homme en tant qu’identité propre, les magouilles, les bootleggers, les hijackers, la corruption, la prohibition. La fresque est imposante. Il en profite pour glisser quelques thèmes progressistes, l’avortement, le rôle néo-esclavagiste des grandes entreprises, bien d’autres sujets sociaux parfois pertinents voire avant-gardistes. Ce sont autant de thèmes qui déambulent par le biais de personnages parfois errants et désenchantés.

Dans cette immense projection, DOS PASSOS n’oublie pas quelques touches d’humour, bien dissimulé et franchement efficace, comme pour faire une dernière grimace à l’ancien monde en train de disparaître, laissant place à l’absurdité et la déraison du nouveau. Sur ce point, DOS PASSOS peut être vu comme un visionnaire. Le monde qu’il montre est violent, égoïste, fait de crimes et d’abus de tous genres, toujours au nom du Dieu argent, la cupidité fait figure d’arme absolue, l’humanisme est rangé aux vestiaires. Pas de héros se détachant franchement de cette vaste étude, car même New York n’est plus une héroïne, car gagnée par la crasse, le béton, le fric et la corruption, elle se fissure et devient témoin impuissant de son propre anéantissement (voir les débuts de chapitres en italique). Sur ce point, il m’est très difficile de ne pas associer DOS PASSOS et plus tard le parcours cinématographique de John CASSAVETES, le rapprochement me semble saisissant.

Vous l’aurez compris, si vous recherchez une lecture estivale colorée et pleine de surprises et rencontres positives, laissez de côté « Manhattan transfer », roman rugueux et sombre, vertigineux et de structure relativement complexe, ce qui fait de DOS PASSOS un romancier original, avant-gardiste et génial car à rebrousse-poil des formes de son temps. Ce roman a été maintes fois réédité, il est perçu comme le chef d’œuvre de l’auteur, il en est en tout cas la meilleure et la plus audacieuse empreinte.

(Warren Bismuth)


mercredi 10 juillet 2019

Erri DE LUCA « Le dernier voyage de Sindbad »


Rappelez-vous Sindbad, ce marin d’une poignée d’histoires des « Contes des mille et une nuits ». Erri DE LUCA le fait revivre le temps d’une pièce de théâtre. Seulement son Sindbad à lui nous est contemporain et capitaine d’un bateau plein de migrants à fond de cale. Destination : l’exil, le refuge, la paix. Ils sont nombreux à fuir la guerre et à s’entasser clandestinement dans le rafiot bien qu’ayant payé leur place. Mais le voyage risque d’être périlleux. Parmi ces passagers une femme enceinte. Sindbad accueille ces clandestins, les prévient du danger, y compris pour lui.

Sur le livre de bord, les réfugiés sont comparés à des caisses. Ils SONT des caisses. De la marchandise à livrer. Dans cette pièce, DE LUCA met en avant les croyances alors qu’une tempête s’abat sur le bateau. Les idéaux utopiques d’un pays que peut-être les passagers rejoindront, et le triste retour vers des réalités prochainement bien plus terre à terre : « Tu es opposé aux armes, tu es une colombe ? ».

Le capitaine Sindbad égrène ses souvenirs. Vus par DE LUCA ils sont forcément superbes et font flamboyer l’oeil « Un jour, il y a bien des années, j’ai connu un marchand de colombes pendant une tempête. Il s’était embarqué à Jaffa et voulait aller en Occident. J’étais alors un jeune moussaillon et quand les paquets de mer se sont abattus sur nous, on m’a mis sur le pont pour jeter l’eau des plus grosses vagues par-dessus bord avec un seau. Je rendais la mer à la mer, c’est ce que je pensais à chaque lancer pour me donner du courage : voilà, reprends-la, elle est à toi. Je n’avais pas d’expérience et je tutoyais tout le monde, le ciel, le vent et la mer ».

Pièce de théâtre en deux temps, dix scènes pour le premier, cinq pour le second. La musique accompagne cette difficile traversée, une danse improvisée doit être réalisée, sans quoi « Danse, l’homme, tu es l’hôte de la mer, tu vas la vexer ».

DE LUCA se préoccupe depuis des décennies du sort des migrants, c’est d’ailleurs pour lui un vrai combat, que l’on croise dans nombreux de ses écrits. Il est définitivement marqué par cette lutte pour la survie des exilés, mais aussi cette lutte pour les accueillir dans les meilleures conditions possibles. DE LUCA met souvent l’accent sur les scènes avant l’arrivée en terre promise, c’est-à-dire les scènes de traversées, ces épiques épisodes maritimes. Il a écrit cette présente pièce en 2002. S’il a choisi la figure de Sindbad, c’est parce que, indique-t-il en préface « J’ai emprunté un marin aux mille et une nuits pour le faire naviguer sur Notre Mer avec le chargement de la plus rentable des marchandises de contrebande : le corps humain. Il n’a pas besoin d’emballage, il s’entasse tout seul, son transport est payé d’avance et pas à la livraison ».

Ce récit a attendu 2016 pour être traduit et publié en France. C’est, prévient DE LUCA, la dernière traversée de Sindbad qui s’en ira rejoindre Les Milles et Une Nuits. « Ici, Sindbad en est à son dernier voyage. Il transporte des passagers de la malchance vers nos côtes fermées par des barbelés ».

(Warren Bismuth)

samedi 6 juillet 2019

Patrick BOUCHERON « Léonard et Machiavel »


Léonard de VINCI et Nicolas MACHIAVEL se sont rencontrés à plusieurs reprises en Italie au début du XVIe siècle, pas précisément pour y faire du tourisme mais bien pour travailler ensemble. Seulement, il n’existe pas de traces tangibles sur ces rencontres. Aussi l’historien et écrivain Patrick BOUCHERON se propose de servir de guide. De faits avérés en simples suppositions, par ce voyage dans le temps il imagine ces rendez-vous.

Le duo débute plutôt en forme de trio, avec César BORGIA, dit Le Valentinois (on se croirait propulsés dans un AUDIARD), dont la figure est par ailleurs très présente dans le roman « Le prince » de MACHIAVEL (BOUCHERON y reviendra). Le fameux prince, c’est lui. Il est aussi le fils du futur pape Alexandre VI et duc de Romagne à l’époque qui nous intéresse présentement. Mécène de Léonard de VINCI, il a pour secrétaire un certain MACHIAVEL.

Alors que VINCI est déjà reconnu pour ses œuvres et ses idées avant-gardistes, BORGIA combat ses adversaires de manière violente et implacable. Mais ce qui est mis en exergue dans ce récit, ce sont bien les années 1502 à 1504, où les trois hommes ont semble-t-il tramé des plans ensemble, tout d’abord au palais ducal d’Urbino où ils ont fondé des projets, dont celui de dévier le fleuve Arno pour assécher la ville de Pise et provoquer l’embourbement des soldats un peu plus loin dans la plaine.

BORGIA va rapidement quitter la piste, en 1507, BOUCHERON le range au placard pour ne plus s’intéresser qu’à MACHIAVEL et de VINCI, surtout à ce dernier pour tout dire. De la commande d’une immense fresque « La bataille d’Anghiari » pour orner la salle du Grand Conseil de Florence, BOUCHERON nous dit tout, y compris qu’elle ne fut jamais terminée, revenant sur la compétition de deux géants peignant dos à dos dans cette salle, l’autre étant Michel-Ange appelé pour un projet parallèle synonyme d’esprit de compétition.

Le livre vient surtout alimenter une interrogation historique : VINCI et MACHIAVEL ont-ils travaillé de concert ? Ont-ils comploté ? Ont-ils côte à côte décidé de l’avenir de l’Arno, MACHIAVEL pour l’idée et VINCI pour les plans ? Quoi qu’il en soit, BOUCHERON semble avoir une réelle tendresse pour VINCI, c’est lui qu’il suit lorsqu’il est seul, c’est avec lui qu’il semble marcher, non sans efforts compte tenu de l’esprit de « bougeotte » du Léonard, jamais les deux pieds dans le même sabot. Pour les liens directs entre Léonard et Nicolas, l’auteur rappelle qu’il opte pour le terme de contemporanéité : « Contemporanéité est un mot qui boite et qui grince, mais c’est le bon mot. Il exprime l’une des ambitions de ce petit livre : comprendre ce qu’être contemporain veut dire ».

Un petit livre pourtant très érudit. Je n’ai pas la prétention d’avoir tout compris de cette période faste de la Renaissance un peu mystérieuse pour moi, presque absconse même. Si je me suis parfois perdu dans les dédales de la lecture, c’est bien par le talent d’historien de BOUCHERON qui sait se faire précis, revenant sur des détails apparemment sans intérêt. En tout cas, il mène son lectorat de main de maître dans les sous-sols de Florence et d’ailleurs, dans ce XVIe siècle tumultueux. M’est avis que des personnes plus connaisseuses de cette période comprendront bien mieux que moi et se régaleront (d’ailleurs, et malgré ma relative ignorance, je me suis moi-même fort régalé). Car si ce bouquin est présenté comme un roman, c’est pour mieux faire passer la difficulté de condenser en 200 pages l’Histoire italienne de la fin du XVe siècle aux premières décennies du XVIe. Sorti originellement chez Verdier en 2008, il fut publié en poche en 2017 par le même éditeur pour un voyage à peu de frais au cœur de la Renaissance italienne. Il ouvre une voie très instructive pour découvrir d'un peu plus près cette période.

J’ai choisi de présenter ce roman aujourd’hui car il s’inscrit dans une dynamique d’actualité (oui je parle un langage moderne. Et chébran, disait François MITTERRAND en son temps) : en effet, en cette année 2019 nous commémorons à la fois les 500 ans de la mort de Léonard de VINCI et les 40 ans des éditions VERDIER, la roteuse va obtenir une place de choix, le gueule de bois n’est pas loin.


(Warren Bismuth)

mardi 2 juillet 2019

Jacques JOSSE & Jean-Marc SCANREIGH « Au bout de la route »


Ce curieux petit livre de seulement 34 pages sorti en 2015 chez Le Réalgar prend comme personnage central la mort. Oh mais pas n’importe laquelle ! La mort en rapport avec les véhicules roulants, les automobiles, camions, bicyclettes, bus, la mort comme métronome inéluctable, au bout de la route.

Énonciations de célébrités qui ont rendez-vous avec la faucheuse par le biais de machines roulantes : Isadora DUNCAN, Roland BARTHES, Pierre CURIE, Hugo KOBLET, James DEAN, Jayne MANSFIELD, Hank WILLIAMS, Jackson POLLOCK, Fabio CASARTELLI, Jean ROUCH, Albert CAMUS, Tom SIMPSON et tant d’autres dont certains nous sont inconnus.

Les inconnus parlons-en ! Les anonymes sont aussi fauchés, dans des véhicules ou par des véhicules, par l’impitoyable refroidisseuse, en Bretagne comme ailleurs, en ce XXe siècle dément durant lequel l’ogre de métal a fait retourner en poussière tant d’habitants de la terre, une invention créant paradoxalement la liberté et le néant. Tant de vies dévastées par des engins montés sur roues de divers diamètres.

Les personnes commémorées dans ce récit n’avaient de prime abord aucun lien intime, ne se connaissaient pas. Pourtant c’est bien la même tragédie qui les a poussées dans le même dernier trou, en tout cas il s’agit de la même arme du crime. Un exemple parmi tant d’autres : « [la mort] peut ainsi survoler la promenade des anglais à Nice en un clin d’oeil et éteindre le soleil puis le draper de noir en pensant à l’ultime salto arrière effectué ici le 14 septembre 1927 par Isadora Duncan, prise à la gorge par son foulard dont l’une des extrémités venait de s’enrouler autour du moyeu de la belle décapotable, une Amilcar GS 1924 ».

Écriture toujours au sommet de son art, elle est ici illustrée par Jean-Marc SCANREIGH, 10 dessins nerveux, d’influence abstraite, noir et ocre, ils parlent aussi de la mort, de ses gros yeux, de ses traits agressifs, obtus. Une mort effrayante, dont personne ne reviendra indemne.

Un bouquin d’hommages, fait de traits rapides et fulgurants, comme pour exorciser l’inexorable arrivée de Madame la Foudroyeuse. Le plaisir est immense même si de courte durée. JOSSE fait partie de ces artisans de la plume qui donnent un sens à la vie et fait prendre conscience de bien en profiter avant l’inexorable.


(Warren Bismuth)

dimanche 30 juin 2019

Ferdinand PEROUTKA « Le nuage et la valse »


Après lecture de ce véritable document, que dis-je, de ce véritable monument, il est difficile de ne pas se demander comment un tel roman de 1976 ait dû attendre 2019 pour être traduit et édité en France ? Car par ce « Le nuage et la valse », 568 pages bien remplies, PEROUTKA entre à coup sûr dans la cour des grands.

Ce récit est une vertigineuse fresque de la Tchécoslovaquie durant la seconde guerre mondiale. Les personnages sont légion, les fictionnels côtoyant les figures historiques. En fait, c’est plutôt juste avant la guerre que prend forme ce livre, précisément en mars 1939, lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée nazie d’HITLER, tout juste un an après l’Anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne). Mais le résumer à cela serait aussi le trahir : le premier chapitre est bien mis en scène en 1910 (ou 1911 précise l’auteur) à Vienne, tout comme le second, dès 1899 en Autriche. Les traits du personnage décrit sont ceux d’Adolf HITLER. On croit connaître la suite. Encore que…

Puis c’est la période de la redoutable occupation. Il y a Novotný, banquier, arrêté par erreur comme ennemi du régime, en fait il s’agit de l’homonyme d’un militant anti-fasciste. Il ira cependant en camp, en Allemagne. « … Ils venaient de faire leur entrée dans un monde dont ils n’avaient sûrement pas idée, qu’ils allaient devoir être très prudents, et que du matin au soir il leur faudrait avoir des yeux derrière la tête. Ils vont avoir du mal à s’habituer, comme tous ceux qui sont arrivés avant eux. Ils connaîtront entre autres la faim et le froid et le sentiment d’être abandonnés. Il leur faudra à tout prix éviter de comparer leur vie présente avec leur vie d’avant, et d’oublier le passé. C’est indispensable, même si ça les rend très malheureux. Ils vont détester ce qu’ils verront, mais désormais, ce sera leur vie. Ils seront furieux à l’idée que chez eux, on les a oubliés – c’est pourtant bel et bien ce qui va se passer ». Le docteur Pokorný, entre en résistance malgré les risques encourus. Il y a aussi Kraus, celui qui espère ne pas pouvoir être inquiété. Pensez donc ! Il est certes juif, mais marié à une allemande chrétienne. Et blonde de surcroît. Cela devrait valoir tous les laissez-passer du monde. Ces trois types sont le fil directeur du roman, afin de bien s’imprégner du destin tchécoslovaque durant (et juste avant) la seconde guerre mondiale : les prisonniers en camps, les résistants sur le terrain, et les insouciants, déambulant sans crainte dans les rues d’un Prague anéanti sur fond du « Beau Danube bleu » de STRAUSS (la fameuse « Valse » du titre). Nous observons, impuissants, tout au long du récit, à l’évolution de plus en plus drastique et délirante des lois anti-juives, se succédant de manière effrayante à un rythme de métronome non grippé.

Un fait assez parlant : lorsque l’action se déplace du côté des soldats russes en prise eux aussi avec l’armée nazie, les références littéraires se mettent soudainement à pleuvoir comme des bombes. On peut en conclure que PEROUTKA était influencé par la grande littérature russe, ce qui semble par ailleurs évident à la lecture de ce somptueux ouvrage digne de ses ancêtres russes, qui a su en retirer à la fois le jus et le squelette.

Prague : en quelque sorte personnage central du roman. Prague qui change de visage au cours de la guerre, mais qui conserve son âme. Il n’est pas interdit d’y voir les descriptions urbaines de KAFKA. Par ailleurs certains personnages un brin grotesques pourraient avoir leur place dans un bouquin du grand Franz. Mais avant tout, l’aspect documentaire et colossal peut, par le plan et le développement, être rangé près de « Guerre et paix «  de TOLSTOÏ ou « Pour une juste cause » et « Vie et destin » de Vassili GROSSMAN (tous trois déjà chroniqués en nos pages). Car derrière la fiction perce continuellement l’Histoire : les stratégies militaires, les batailles, les pactes, les chefs guerriers, les seconds couteaux. Mais la fiction reprend ses droits avec ses amours, les femmes frivoles, le peuple désabusé, l’espoir copulant incessamment avec la désillusion et le désenchantement.

Portrait d’HITLER brossé sans concession, mais aussi silhouettes de Sophie SCHOLL et son frangin Hans, tous deux membres actifs du collectif de résistance allemande « La rose Blanche ». Le récit est truffé d’anecdotes du Prague de tous les jours en temps de guerre, des conditions de vie, de survie surtout. Il décrit sans jamais tomber dans le pathos ni le misérabilisme. Il prend part, bien sûr. Contre l’occupant, contre la folie d’HITLER, de ses généraux et de son Reich. Malgré la matière poisseuse - les souffrances d’un peuple, d’individus, les exactions, les assassinats, les camps - jamais le livre ne circule en territoire étouffant. Il est sombre, oui, empreint d’un résolue noirceur, mais il n’use pas de superlatifs dérangeants ou grossiers, il reste dans une sorte de descriptif historique, ignorants les cris et les pleurs, mettant même parfois de côté les émotions pour coller au plus juste.

S’il est question du tourbillon de Prague et de la Tchécoslovaquie, l’auteur n’oublie pas de préciser la situation au même moment, dans les mêmes douleurs, en Autriche comme en Pologne, ces trois pays limitrophes de l’Allemagne unie, du côté des frontières est : « On a des nouvelles de Pologne (…) on a déjà interdit aux Polonais de marcher sur les trottoirs, ils doivent marcher sur la chaussée, et ils ont l’obligation de saluer les Allemands. Il n’y a plus un seul polonais qui soit autorisé à faire des études. Et on les fusille en masse ».

La petite histoire sait rejoindre habilement la grande, par des anecdotes subtiles : « À juste titre, le point d’exclamation est en train de disparaître de la littérature. C’est Hitler qui a discrédité le point d’exclamation, il l’utilisait à tout bout de champ, oralement ou par écrit, on ne va tout de même pas l’imiter. En plus, on le sait, les certitudes n’existent pas, chacun voit les choses à sa manière, pas besoin de point d’exclamation ».

Il n’est pas aisé (ni vraiment souhaitable, je vous le confesse bien volontiers) de se défaire de ce roman. Malgré son caractère robuste qui peut impressionner dans un premier temps, il se parcourt, non pas aisément (ce n’est pas précisément un guide Michelin) mais de manière fluide et continue, les passerelles dressées étant nombreuses entre les diverses actions et périodes variées. Pourtant sorti tout récemment, il fait déjà figure d’un des romans historiques majeurs du XXe siècle car charpenté jusqu’à la moelle et brillamment documenté. La préface trace quelques traits rapides sur l’auteur méconnu, ce Ferdinand PEROUKTA (1895-1978) dont ce « Nuage et la valse » semble avoir été rédigé peu avant sa mort. Il fera date, d’autant qu’il est paru chez les éditions La Contre Allée, l’un de nos éditeurs et fournisseurs de chevet en nourritures célestes. Rien que pour ceci, pour le risque que La Contre Allée a su prendre, bouleversant ses habitudes (« Pour accueillir et vous donner à lire dans les meilleures conditions les quelques 972 645 signes qui composent cette œuvre monumentale dans tous les sens du terme, nous avons bouleversé la maquette habituelle et augmenté le format de ce 76e titre au catalogue »), mais aussi pour la qualité remarquable de ce roman, il vous faut vous jeter dessus comme si vous étiez pris d’une subite boulimie. Il est pour finir un élément nécessaire pour se familiariser avec la très riche littérature tchèque et restera comme l’un des événements de 2019. On en reparlera dans longtemps, j’en suis convaincu. Et je le défendrai becs et ongles jusqu’à épuisement.


(Warren Bismuth)