1923, le reporter Albert Londres déjà fort célèbre part un mois à Cayenne pour un reportage sur les conditions atroces de détention des forçats sur trois des îles guyanaises, le bagne y existant depuis la fin du XVIIe siècle. C'est durant ce séjour qu'il rencontre l'anarchiste Eugène Dieudonné, déporté et condamné pour sa prétendue participation au braquage de la rue Ordener de Paris en 1911 en compagnie de la Bande à Bonnot.
Après son reportage, Londres apprend que Dieudonné, en fuite pour la troisième fois, est annoncé mort, et pourtant bien vivant, au Brésil. Il part sur ses pas en 1927, le retrouve immédiatement. Pour ce face-à-face, Londres décide de s'effacer entièrement, laissant seul Dieudonné s'exprimer librement, retranscrivant ses propos dans un exercice littéraire se parcourant comme un roman.
Ébéniste, Dieudonné est un lettré, admirateur de Nietszche et Max Stirner. Anarchiste, il a été condamné à mort sur de fausses déclarations d'un témoin présent sur les lieux du drame de la rue Ordener, où pourtant il ne se trouvait pas. Il fut gracié par le Président Poincaré, qui lui préféra une détention à perpétuité. Détenu à Cayenne, il tente trois fois de s'échapper, la dernière tentative semble la bonne. Ici, Dieudonné énonce avec force détails les circonstances de cette évasion pour le moins rocambolesque alors qu'il vient de passer 15 ans au bagne. L'escapade se déroule en partie en pirogue avec 6 co-détenus, tous ne connaîtront pas la liberté, mais tous se frotteront aux écueils, récifs, marécages, vase de la jungle guyanaise.
« Adieu Cayenne ! » est une nouvelle version (à peu près similaire) de « L'homme qui s'évada ». Dieudonné a 43 ans lorsque Londres le rencontre au Brésil, il a eu le temps de réfléchir à ce qu'il souhaite expliquer à ses compatriotes. Tout d'abord qu'il est innocent de ce qu'on l'accuse puisqu'il était tout simplement absent lors du braquage de la rue Ordener. De plus, il ne connaît les membres de la Bande à Bonnot que très peu, pour les avoir rencontrés à titre individuel dans des réunions politiques, sans que jamais il ne sache qu'ils appartenaient à la Bande des Bandits Tragiques.
Dieudonné dénonce les mouchards en nombre au sein du pénitencier avant de conter son errance d'un mois dans la forêt suite à l'évasion en pirogue, sa capture par les autorités, le rôle de la presse en prenant sa défense et, pour finir, sa libération. D'un récit de vie, de détention puis d'évasion, d'un témoignage, Albert Londres en fait un roman d'aventures épique et puissant, c'est tout l'attrait de ce livre qui se dévore comme on pourrait dévorer « L'île au trésor » de Stevenson. Londres possède ce talent de s'absenter, de conter les autres, de les défendre sans même sembler prendre part au récit, il transforme une anecdote en fresque avec un talent indéniable, apporte un suspense, une vie nouvelle au récit. Il rend Dieudonné émouvant, combatif, altruiste, être formidable victime de la justice française, ardent défenseur de grandes valeurs et anarchiste convaincu. Le Brésil pourrait représenter sa porte de sortie. « Enfin ce fut Rio. C'était tellement joli que je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût des prisons dans un endroit pareil ! ». Car il est repris. Sa tumultueuse aventure s'arrête par sa libération en 1927 avant que l'auteur reprenne brièvement la parole pour annoncer qu'il vient d'obtenir un passeport pour ramener Dieudonné en France, libre, à la suite d'une erreur judiciaire qui aura coûté 15 ans de la vie du forçat, pouvant enfin acheter une valise. « Une valise, on dirait que c'est la liberté qu'on a dans la main ».
C'est d'ailleurs le reportage de Albert Londres qui va directement influencer la décision de gracier Dieudonné, il ne faut ainsi pas sous-estimer sa portée ni le renvoyer aux oubliettes tant il est significatif. Tout comme fut important « Au bagne » en 1923, le reportage débouchant sur de meilleures conditions de vie des détenus de Cayenne. Car Albert Londres (1884-1932) fut un grand humaniste. Considéré comme le père voire le grand-père du journalisme d’investigation, il se mit en danger pour faire éclater certaines vérités jusqu'à sa mort mystérieuse en 1932. Dans un style toujours nerveux et dynamique, il combat sans relâche l'injustice et remporte parfois de formidables victoires, ainsi en est de ces deux reportages à Cayenne puis au Brésil. À une période où les anarchistes étaient sans cesse traqués et condamnés sommairement (c'est la même année que furent exécutés Sacco et Vanzetti aux États-Unis), le rôle de Albert Londres pour rétablir la vérité et fustiger l'injustice fut loin d'être mineur, même s'il faut nuancer la teneur de ses reportages, je pense notamment à la défense du colonialisme dans le texte « En Inde ». Mais je reviendrai sur cet auteur indissociable de la liberté de la presse et du combat journalistique.
(Warren Bismuth)






