Mauvais garçon, ivrogne, instable, Sergueï Essenine (1895-1925) aura traversé sa vie à la manière d'une comète, nous laissant sa poésie, pages sublimes d'un être d'une grande émotivité.
« Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers » prévient d'emblée le poète, dans une phrase retranscrite ici en quatrième de couverture. Les premiers poèmes, ceux d'un jeune homme idéaliste, naïfs, maladroits, contemplent la nature. Essenine a alors guère plus de 15 ans. Croyances, amour, folklore et légendes russes s'invitent au menu. Mais alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il semble trouver sa voix, originale, dans la poésie : « Je suis un pauvre vagabond », où la brutalité du quotidien côtoie l'onirisme et le fantastique.
Encore jeune, Essenine est déjà nostalgique du passé, mélancolique, brossant des poèmes aux allures de photographies rurales d'un autre temps. Essenine s'échappe pourtant de ce tableau, part errer découvrir le monde avec sa talianka sur fond de beuveries vagabondes. « Sauf que je suis moi-même un mufle et un truand ; j'ai tout du bandit de grand chemin » puis « Non, je ne veux pas me leurrer / le trouble a saisi mon cœur ténébreux. / Car d'où vient qu'on me tient pour hâbleur ? / D'où vient qu'on me dit scandaleux ? // Je ne suis pas un criminel et n'ai pas volé de bois, / je n'ai pas dans ma geôle fusillé le malheureux. / Je ne suis qu'un polisson des rues / qui sourit au premier venu. // Le joyeux fêtard de Moscou. / Dans tout le quartier Tverskaia / pas un chien dans les ruelles / n'ignore ma démarche souple ».
Sur fond de révolution d'octobre, les poèmes d'Essenine sont aussi une autobiographie finement découpée. S'il s'est enflammé en 1917 à l'issue de la Révolution russe, bien vite il déchante, un peu comme sa foi en Dieu : « Avoir cru en Dieu, j'en ai honte. / Ne plus croire m'est non moins amer ». Les poèmes se font ensuite plus épiques, plus longs et plus puissants, venteux et endiablés : « Caravelles-haridelles », « Sorokooust » qui fit scandale en 1920, ou encore « La confession d'un hooligan » dans d'autres traductions titré « La confession d'un voyou ». Car Essenine est un voyou, désenchanté, un rien nihiliste, il choque. Puis il revient chez les siens après des années d'absence. La maison familiale, comme le monde, a changé. La révolution est passée par là. La solitude pèse : « Avec qui partager le triste bonheur d'être encore en vie ? ». En vie mais pas pour longtemps, Essenine se suicide fin décembre 1925 après un ultime poème écrit avec son sang et ici reproduit.
Le pouvoir soviétique tente de faire disparaître toute trace des écrits d'Essenine, pourtant ils ne cesseront de revivre. Aujourd'hui, Essenine est reconnu comme l'un des poètes majeurs de sa génération. Il est peut-être en tout cas l'un des plus originaux, décrivant la ruralité, le terroir avec à la fois contemplation et brusquerie, dépeignant les errances d'une jeunesse anarchisante qu'il a cramé par les deux bouts. Le présent volume s’achève par une belle analyse biographique signée Christiane Pighetti, également traductrice du recueil. S'ensuivent quelque témoignages sur Essenine ainsi que des dates clés. Cette traduction est une sorte de réédition entièrement remaniée d'un ouvrage paru en 2004. Le livre est sorti récemment chez Allia, il est un élément majeur de la littérature russe du XXe siècle.
https://www.editions-allia.com/
(Warren Bismuth)






