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dimanche 1 février 2026

Petr ZELENKA « Thérémine »

 


Ce n’est pas tous les jours que l’on fait connaissance avec une pièce de théâtre biographique, l’exercice étant périlleux bien qu’original. L’action s’étend de 1927 à 1938 à New York. En 1927 débarque un inventeur venu pour une série de concerts, Lev Sergueïevitch Termen ou Thérémine, inventeur d’un instrument de musique révolutionnaire duquel on joue sans contact direct grâce à une antenne : « La distance entre la main droite et cette antenne détermine la hauteur du son tandis que la distance entre la main gauche et cette antenne-ci détermine son intensité ». C’est le premier instrument électrique de l’Histoire, il porte le nom de son inventeur, Thérémine, un russe qui en a joué en 1922 devant Lénine et qui compte bien développer son invention, en la faisant notamment connaître outre-atlantique.

Après une série de concerts, Thérémine reste à New York, accompagné par son impresario Goldberg, son cousin est arrêté tandis qu’une des relations amicales de Thémérine, Lucie Rosen, engage un détective pour le filer, quand survient un certain Hoffman, se présentant à Thérémine comme scénariste à Hollywood désireux de tourner un film sur sa vie. 

« Toute révolution musicale est aussi une révolution politique », et Thérémine en est un parfait exemple. Lui le russe s’éternisant sur les terres américaines ne serait-il pas un espion à la solde des bolcheviks ? Sa femme vient lui rendre visite, les retrouvailles ne sont pas des plus joviales et, si elle décide de rester à son tour dans le pays, ils ne se voient guère.

Thérémine est alors en pleine gloire : concerts triomphants, son instrument lancé sur le marché est désormais fabriqué à de très nombreux exemplaires. Mais tout à coup, la mouche dans le lait : 1929 et son crash boursier géant. La réputation de Thérémine s’étiole, le succès n’est plus qu’un lointain souvenir, les concerts ne font plus recette et Thérémine est endetté.

Avec humour et en prenant de grandes libertés avec la réalité comme le rappelle Grégoire Blanc dans sa préface, le tchèque Petr Zelenka raconte la vie d’un homme russe oublié, celui dont le plus récent synthétiseur est pourtant l’héritier direct. Thérémine fut un pionnier, peut-être un génie, en tout cas un agent à la solde du pouvoir russe. Ses proches perdent sa trace en 1938. Il vient en fait de retourner en Russie. La pièce reste en suspens, avec cette ombre d’un homme qui disparaît soudainement.

Ce que le texte de Zelenka ne dit pas, c’est que le bon Lev est considéré comme mort avant de réapparaître dans les années 1980, bien vivant. Il ne meurt à l’âge enviable de 97 ans qu’en 1993. Mais sa rencontre avec Lénine aura eu en tout cas des suites… Cette petite épopée d’un homme pris entre les tenailles d’un pouvoir absolu est parue aux éditions l’espace d’un Instant fin 2025, la préface est signée Grégoire Blanc, la traduction Katia Hala et le tout se lit presque comme un roman.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

mercredi 28 janvier 2026

Tiphaine GUERET « Ecoutez gronder leur colère »

 


En souvenir, la mythique grève de 46 jours des Penn sardin de Douarnenez fin 1924, très exactement 100 ans plus tôt, où des sardinières ont débrayé jusqu’à ce que leur direction cède à leurs revendications. Trois conserveries de sardines sont toujours en activité dans cette région, dont celle de Chancerelle, actuelle plus vieille conserverie de poissons dans le monde. C’est d’elle notamment que vient la marque Conétable. Si les méthodes de travail ont bien évolué depuis 1924, elles restent cependant préoccupantes, et Tiphaine Guéret, par ailleurs journaliste aux revues CQFD, Panthère Première (dont l’ultime numéro est paru en novembre 2024) et Basta !. Elle a passé cinq semaines sur le terrain afin d’enquêter sur les conditions de travail.

Au fil des dernières décennies, la ville bretonne de Douarnenez a connu une forte désindustrialisation, ce qui a entraîné de nombreuses conséquences. Aujourd’hui, Cancherelle c’est environ 1900 salariés, surtout des femmes, travaillant dans un bruit étourdissant. 26 nationalités sont représentées, dans une sorte de hiérarchie où les blanches travaillent en majorité sur des postes de conditionnement, réputés moins pénibles, au sein de ce qui est devenu une petite multinationale. Les postes sont également genrés, ce qui a son importance, car les tâches physiques sont allouées aux hommes, or ce sont les seules considérées à risque, donc mieux protégées.

Depuis quelques années, le mois des 2/8 (une semaine du matin, une semaine du soir) a été instauré, mettant à rude épreuve les organismes comme les nerfs et les muscles. Quant à la vie de famille, il vaut mieux l’oublier en grande partie, ou plutôt la subir, puisque, patriarcat oblige, les femmes doivent assumer la « double journée », journée de travail puis tâches ménagères et soins aux enfants. Les conditions de travail se sont dégradées dans l’usine, surtout depuis 2019 avec l’arrivée d’une nouvelle équipe managériale.

Le documentaire s’appuie sur de nombreux témoignages directs de salariées de l’entreprise, où le racisme ordinaire règne, les clans établis et la solidarité devenue rare, même les syndicats ont du mal à surnager, en raison notamment d’anciennes prises de positions jugées trop molles.

Cependant, tout n’est pas perdu. En une journée de grève en mars 2024, les salariées ont fait en partie plier la direction et permis plusieurs réévaluations. C’est ce que souligne ce livre, à la fois historique sur le combat de 1924, prolétaire sur l’état des usines en France, féministe quant aux conditions de travail des femmes, social bien sûr, mais aussi humaniste quant à certains traitements réservés plus particulièrement à main d’œuvre étrangère. Ce petit bouquin de 100 pages en dit pourtant long sur les luttes actuelles et nous montre que la lumière peut toujours se trouver au bout du tunnel. « Ecoutez gronder leur colère » est sorti en 2024 chez Libertalia, peu après la grève victorieuse des nouvelles Penn sardin.

https://editionslibertalia.com/

Pour en savoir plus sur la légendaire grève des Penn sardin, retrouvez ma chronique du somptueux documentaire « Une belle grève de femmes » de Anne Crignon, déjà sorti chez Libertalia :

Anne Crignon "Une belle grève de femmes"

(Warren Bismuth)

dimanche 25 janvier 2026

George CATLIN « Les indiens d’Amérique du nord »

 


Pour cette nouvelle année, la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » du blog Au milieu des livres se poursuit avec ce thème « Vous avez du courrier » sur la littérature épistolaire. Il n’en fallait pas plus pour Des Livres Rances puisque « Les indiens d’Amérique du nord » de George Catlin dormait sur sa pile à lire depuis un an. Si ce livre n’est pas à proprement parler un échange épistolaire, Catlin a pourtant rédigé 58 lettres à destination de son lectorat pour rendre compte de l’état des Peuples Premiers aux Etats-Unis, peuples dont il va au devant dans tout le pays au XIXe siècle. Comme il s’agit d’un joli pavé de 657 pages, cette chronique servira aussi de participation au challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés » pour lequel nous présentons des ouvrages de plus de 500 pages, petit jeu toujours orchestré par le même blog. Ce trimestre : l’hiver, bien sûr !

De 1832 à 1839, le peintre George Catlin part à la rencontre des Nations Indiennes d’Amérique du nord et en visite 48 tribus. La première publication de son travail a lieu en 1844. L’auteur revient tout d’abord sur le contexte (les amérindiens ne sont pas encore victimes de génocide, mais son amorce a déjà bien commencé et des peuples ont en partie été décimés) avant de peindre au propre comme au figuré une immense fresque des habits et caractéristiques vestimentaires, coutumes, quotidien, dans 58 lettres destinées au public, afin de témoigner sur une période dont il craint (déjà !) la fin proche. « Venant d’un lieu aussi étrange, où je ne dispose pas de bureau sur lequel écrire ou de courrier pour les expédier, mes lettres sont griffonnées à la hâte dans mon calepin ».

Chaque tribu possède ses particularités, ses rituels, aussi Catlin les rencontre, note tout et retranscrit ses observations. Il n’oublie pas d’évoquer les nombreuses animosités entre les peuples. Par exemple, les Blackfeet sont les plus nombreux et les plus belliqueux, ils sont les ennemis jurés des Crows. La condition des femmes est très difficile. Réduites en esclavage, elles doivent accepter la polygamie.

Catlin s’attarde sur les Mandans, près des berges Missouri dans l’actuel Dakota. Une fois n’est pas coutume, les Mandans sont sédentaires. Ils font visiter leurs wigwams à l’auteur qui les décrit ensuite avec méticulosité, ainsi que les rites funéraires auxquels il assiste, conscient d’avoir accès à un privilège (il suivra d’autres cérémonies plus tard), nombre de Blancs ne se préoccupant par du tout du mode de vie des amérindiens. « Je m’aperçois que la principale raison que nous avons de sous-estimer et de mépriser l’être primitif tient d’ordinaire au fait que nous ne le comprenons pas, et la raison pour laquelle nous ignorons tout de lui et de ses mœurs vient de ce que nous ne nous arrêtons pas à l’étudier, les civilisés ayant trop pour habitude de le considérer comme un être décidément inférieur, une bête, une brute qui n’est pas digne qu’on lui accorde plus qu’une attention éphémère ». Catlin, lui laisse de côté tout préjugé et s’immisce dans le monde fascinant – et parfois inquiétant - des indiens.

La nourriture des peuples vient en grande partie des bisons, c’est la raison pour laquelle les Blancs commencent à les exterminer en très grand nombre, pour affamer les tribus, là aussi l’auteur y revient à plusieurs reprises. Les hommes sont donc de puissants chasseurs, activité principale. Les Amérindiens sont aussi oisifs – les hommes -, très joueurs et ont inventé nombre de jeux de plein air qu’ils pratiquent avec dextérité. Ils possèdent leur propre mythologie (bien sûr inconnue de nous).

Catlin visite ensuite les Minitaree qui cultivent le maïs dans la même zone géographique, avant de se rendre auprès des Sioux et des Puncahs, ces derniers ayant d’ailleurs à cette époque quasiment disparu, l’extinction de masse est en route. Pour toutes les tribus, les fléaux majeurs sont le whisky et la variole, qui tuent énormément. Petit intermède durant lequel Catlin revient sur le prélèvement des scalps ainsi que leur signification. « J’ai vécu chez ces peuples au point d’apprendre à connaître les nécessités de leur vie sur lesquelles pareilles coutumes se fondent, et que par ailleurs j’ai reçu de si nombreux témoignages d’hospitalité de leur part que je me sens obligé, lorsque je peux le faire, de justifier du mieux que je peux les coutumes d’un peuple qui meurt de chagrin et n’a jamais la possibilité de plaider sa propre cause auprès des civilisés ». Les traités existent, ordonnés par les Blancs, et sont prétexte à des déplacements de populations entières afin d’en récupérer les terres.

Visite des Shiennes où l’auteur assiste à des règlements de comptes. D’autre part il rencontre des problèmes après qu’il a peint un indien de profil, une anecdote d’ailleurs assez croustillante ! Mais s’il traverse le pays de long en large c’est aussi pour nous entretenir de la nature luxuriante, des grands espaces, de botanique. Car ce récit est aussi un hymne à la nature sauvage et indomptée, en plus d’être un manuel anthropologique et ethnographique époustouflant de détails.

« Ces derniers temps en effet, je suis devenu si indien que mon crayon a perdu tout appétit pour les sujets qui ont des relents de domesticité ». Direction l’Arkansas à la rencontre des Pawnees, des Camanchees et des Osages (appelés Wa-saw-see dans leur langue). Ces derniers rejettent en grande partie le whisky. Mais les informations ne s’arrêtent pas là, elles sont abondantes et nous pouvons parfois nous sentir noyés devant tant d’éléments à digérer.

Catlin, qui jusque là s’est contenté d’observer et de décrire les peuples amérindiens, évoque enfin sa propre situation, durant un été caniculaire où lui comme les siens a terriblement souffert lors d’un voyage douloureux sous un soleil de plomb et l’arrivée de maladies diverses, dues en partie à l’eau croupie qu’il a fallu ingurgiter. Catlin fut malade, fiévreux, et a bien cru voir sa dernière heure arrivée, alors que d’autres de ses comparses ont eu moins de chance et ont été terrassés.

Retour à des cieux plus cléments, en tout cas pour l’auteur, visite des Kickapoos, qui furent quasiment anéantis dès leur rencontre avec l’Homme Blanc, le pourtant qualifié de « civilisé ». Eux aussi furent déplacés suite à des traités honteux, alors que les Delawares ont quant à eux subi un acharnement absolu de la part des Blancs. Comme les puissants iroquois, décimés presque intégralement. Caltin s’attarde un peu plus sur les Cherokees, principalement installés en Géorgie. Il livre son ressenti, sa stupéfaction, lui qui commence à bien connaître la vie des indiens et les voit disparaître irrémédiablement, impuissant devant une telle sauvagerie.

Ce documentaire est aussi une manière de découvrir la géologie de divers lieux étasuniens ainsi les différentes interactions entre nations Autochtones tandis que Catlin poursuit son voyage et va à la rencontre des Winnebagos, des Menomonis dans l’actuel Iowa, puis des Séminoles, mot signifiant fugitifs, alors que par une certaine ironie 250 représentants de ce peuple sont prisonniers, ils sont issus de la nation Creek.

La dernière longue lettre décrit les populations à la frontière du nord-ouest (en fait près du golfe du Mexique). C’est en fait une puissance synthèse du livre sur les racines, les origines ou la culture amérindienne, c’est aussi une défense affirmée pour ces peuples qui commencent déjà à l’époque à dangereusement péricliter. Le livre se clôt par un appendice sur l’extinction des Mandans. Souvenez-vous : les Mandans ont été l’un des premiers peuples dont Catlin a parlé dans ses lettres. Depuis sa visite, cette nation a disparu, frappée par la variole, le whisky et les attaques d’ennemis. L’auteur termine son récit par une passionnante éventualité toute personnelle de la véritable origine des Mandans, qui pourrait se situer quelque part en Europe, mais je n’en dis pas plus…

Ce copieux et parfois ardu documentaire est préfacé par Peter Matthiessen et la version proposée ici est une édition de 2024 parue dans la collection Terre Indienne/Espaces libres d’Albin Michel, elle est traduite par Danièle et Pierre Bondil, pour ce qui fut sans doute une vertigineuse entreprise, et accompagnée de 18 reproductions couleur de dessins de représentants des peuples, de la main même de l’auteur. En ressort un documentaire époustouflant d’informations, une encyclopédie des Peuples Autochtones du XIXe siècle, avant l’irrémédiable. C’est un monde disparu qui défile devant nos yeux ébahis, pas sûr que beaucoup d’écrivains se soient intéressés au sort des amérindiens à l’époque, ce qui rend ce récit encore plus précieux.

(Warren Bismuth)






mercredi 21 janvier 2026

Sanora BABB « Eux dont les noms sont inconnus »

 


Le roman « Eux dont les noms sont inconnus » eut un funeste destin, à la fois stupéfiant et injuste, mais rendez-vous en fin de chronique pour le découvrir.

Années 1930, Oklahoma, période de la Grande Dépression. La famille Dunne, des fermiers, vit chichement, pauvrement et même de plus en plus misérablement. Les tempêtes de poussière (les fameuses « Dust Bowls ») sévissent et étouffent les récoltes et les cours d’eau. Les habitants manquent de tout. Les voisins les plus proches des Dunne sont aussi touchés. Quant aux Dunne, ils finissent par vendre leur piano, ce qui désespère Julia, la femme, ainsi que les deux filles, Lonnie et Myra. Son mari Milt est bien aidé par quelques voisins, alors que le grand-père semble comme absent, observant avec une certaine fatalité l’évolution à la fois des siens et du ciel.

« Pendant longtemps, la jeune fille avait considéré la banque comme une aide publique à ceux qui avaient urgemment besoin d’argent pour tenir jusqu’à la prochaine récolte. Toutefois, plus elle en apprenait sur les différents fonctionnements et sur les familles dont le dur labeur et les sacrifices contribuaient à son existence, plus elle la voyait comme une entreprise mercenaire qui tirait de juteux profits des malheurs et de la situation désespérée d’autrui ». Car en Oklahoma on finit par désespérer de tout, par ne même plus croire en Dieu, d’autant que les récentes lois gouvernementales mises en œuvre pénalisent encore un peu plus les fermiers.

La météo rythme le déroulé du roman et devient cauchemar. Le récit, âpre et désolé, prend alors une allure de dystopie avec ces séquences de tempêtes de poussière apocalyptiques. Mais c’est aussi le romanesque qui s’impose, car les protagonistes sont peints avec grande crédibilité et sensibilité, ils ne sont pas d’un bloc, vivent, réfléchissent et agissent, le romantisme s’invite parfois à la table, balayé en un coup de vent de poussière.

« On a un beau pays, un grand pays riche comme on en trouve partout dans le monde, j’pense, et si les choses étaient en ordre, on s’en sortirait tous très bien. Y’a beaucoup d’argent bloqué quelque part et l’vieux Moon me disait samedi qu’il avait entendu le président dire à la radio qu’un tiers de la population était pauvre comme nous, parfois plus, et qu’il leur manquait de tout. D’après lui, les riches ont tout ce qu’il leur faut. Vous croyez quand même pas qu’un homme peut gagner honnêtement un million de dollars, pas vrai ? ».

« Eux dont les noms sont inconnus » est un roman qui pourrait être qualifié de prolétarien, d’anticapitaliste aux gammes pacifistes. On est étonnés du rôle majeur des femmes pour l’époque, qui ne sont pas des bibelots que l’on sort du placard pour faire joli. Elles sont fortes et courageuses, à l’image de Mrs Starwood, une voisine qui a perdu son mari et qui l’une des premières décide de partir vers l’ouest, immédiatement suivie des Dunne qui finissent pas abandonner cette vie ingrate. Sauf le grand-père qui reste sur ses terres. Le roman surprend par des dialogues riches entre plusieurs générations de fermiers, qui s’écoutent, se respectent, malgré une totale désillusion : « On peut pas s’mettre en grève contre la poussière ». Le roman ne s’apprivoise pas facilement tant il est sauvage, les détails du quotidien nombreux, les personnages comme insaisissables tant ils sont en mouvement à l’intérieur d’un périmètre pourtant restreint. Il faut attendre les 2/3 du livre pour que les Dunne partent enfin vers ce nouveau monde, la Californie.

La décision de partir prend peut-être forme après le suicide d’un voisin, la peur que tout le monde crève dans ce pays aride d’une manière ou d’une autre. L’exil, comme une ultime espérance. La Californie comme but à atteindre. Mais là-bas, l’herbe n’y est pas plus verte. En tant que travailleurs cueilleurs itinérants, les Dunne connaissent la violence capitaliste, l’égoïsme, la prison pour certains, mais aussi les syndicats, la grève et la solidarité.

« Ces gros bonnets considèrent chacune de ces grandes vallées comme une usine, et si c’est une usine pour eux, c’en est une pour nous. On est plus des fermiers, pas plus qu’un homme travaille dans une usine de chaussures est un cordonnier. On est comme les ouvriers qui fabriquent des automobiles, sauf que nous, on fabrique de la nourriture qui est ensuite transportée dans des camions à remorque ou des trains frigorifiques de plusieurs kilomètres de long. On forme un ensemble des pièces détachées qui peuvent pas agir seules parce qu’on a pas un seul hectare à nous où poser nos pieds. On fabrique de la nourriture et nos patrons, qu’on voit jamais, la vendent au monde entier. On est plus vivants qu’avant, et ils nous brutalisent pendant qu’on a la tête baissée pour qu’on oublie qui on est ».

Le roman d’une grande oralité se termine en feu d’artifice avec un long discours syndicaliste et anti-capitaliste aux relents libertaires prononcé par un Milt qui n’a jamais autant parlé de sa vie.

Le destin de ce roman, je le disais, est stupéfiant. En effet, écrit à partir de 1937, les premiers chapitres ainsi que les notes de terrain tombent en 1938 entre les mains d’un certain John Steinbeck, qui s’empresse d’écrire un roman en partie d’après ces notes. Quant à Sanora Babb, très occupée, elle ne parvient pas à terminer le sien. Elle le boucle pourtant en 1939. Il est refusé catégoriquement. En effet, un autre roman traitant du même sujet fait alors un carton : « Les raisins de la colère » de… John Steinbeck ! Oui, celui qui s’est inspiré des notes de Sanora Babb. Il est vrai que les points communs sont nombreux. Outre que les principaux protagonistes sont une famille venant d’Oklahoma et représentée par plusieurs générations, outre que c’est bien le Dust Bowl qui est le héros caché, que les personnages sont pauvres, en quête d’un avenir meilleur qu’ils voient en la Californie, Steinbeck va jusqu’à reprendre une scène d’enfant mort-né présente dans le roman de Sanora Babb. Nous tenons là une fois de plus une preuve d’invisibilisation de la femme dans la culture et les arts, dans une domination viriliste et misogyne qui écrase la femme dans son ensemble.

Enorme paradoxe : Steinbeck est connu pour avoir été un romancier engagé (même s’il l’est beaucoup moins que la réputation qu’on a voulu lui coller), il paraît pourtant presque tiède devant les personnages de Sanora Babb qui réfléchissent de plus en plus en syndicalistes, en tout cas en citoyens lucides contre l’Etat. De belles pages offensives émaillent le récit. Pourtant c’est John Steinbeck qui tirera les marrons du feu. Ce n‘est qu’à l’âge de 95 ans que, sur la proposition d’un éditeur, Sanora Babb se met enfin à corriger les épreuves de son roman. Nous sommes alors en 2002. « Eux dont les noms sont inconnus » sort enfin, en 2004, Sanora Babb a 97 ans, elle s’éteint l’année suivante. Ce précieux roman vient d’être enfin traduit en 2025 par Thierry Beauchamp qui offre une préface somptueuse de détails sur l’itinéraire de ce texte maudit récemment paru aux superbes éditions du Sonneur.

https://www.editionsdusonneur.com/

 (Warren Bismuth)

dimanche 18 janvier 2026

Stig DAGERMAN « La dictature du chagrin & autres textes amers »

 


Les 22 articles qui composent ce recueil furent rédigés entre 1945 et 1953, notamment pour des journaux, car c’est ici la casquette de journaliste que le suédois Stig Dagerman (1923-1954) prend (il fut aussi romancier, essayiste et nouvelliste).

En bon anarchiste déterminé, Stig Dagerman critique d’abord la démocratie telle que les gouvernements l’utilisent, la trouvant destituée de sa propre définition. Il évoque aussi l’anarcho-syndicalisme (Dagerman fut membre du syndicat S.A.C.), défend l’opposition au nom de la liberté individuelle. Dans ses articles, Dagerman se dévoile comme humaniste, empathique mais sans beaucoup d’espérance. Pacifiste et témoin de guerre, il est aussi démocrate.

Dans son pessimisme, Dagerman utilise pourtant l’humour : « Mais non, les fermetures éclair suédoises sont de bonne qualité et les subventions allouées aux écrivains représentent la valeur d’une demi-torpille et environ le dixième d’un canon de DCA, selon les calculs qui ont été faits. C’est probablement ce dixième qui a si malencontreusement empêché notre défense antiaérienne d’ouvrir le feu au cours des premières années de la guerre ; on a d’ailleurs pu remarquer une très nette amélioration dans ce domaine dès qu’il a été question de réduire les subventions en question. Si tout n’est pas encore parfait, c’est certainement la faute des crédits alloués à la recherche scientifique, qui doivent aussi priver notre pays d’un morceau de canon ».

Les thèmes abordés dans ce recueil sont variés et multiples. Dagerman analyse, notamment lorsqu’il convoque l’écrivain pour en retenir son état, tout comme celui du lectorat, qu’il n’épargne d’ailleurs pas. Quant à l’écrivain, « Lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence », il devient prisonnier, car Dagerman sait se faire cynique et désabusé.

Mais une valeur est placée avant tout le reste, écrase et devient un porte-drapeau : la liberté. Comme chez Tchekhov et malgré une approche fort différente, elle s’immisce en chaque phrase, en chaque pensée, elle porte l’espoir et le sens du collectif. Dagerman constate ensuite les écueils de la parentalité, se basant sur les écrits de Jonathan Swift auquel il fait répondre Kafka.

Quelques aphorismes surgissent du texte, comme ce « Et quel peut bien être le but des parades militaires si ce n’est de nous faire oublier que la guerre est quelque chose de laid et de sale ? », car Dagerman revendique haut et fort son pacifisme.

Dagerman est en France en 1947-1948, en résulte ennui et tristesse. Cinq textes de son séjour sont ici publiés. L’auteur aurait dû en fournir bien plus comme stipulé dans son contrat, mais n’en trouve pas la force. S’ensuit un beau récit de voyage en Hollande et Belgique, puis retour aux quartiers populaires de Paris ainsi que dans une banlieue grise où Dagerman rencontre des prolétaires et en tire quelques pages à la manière d’un Zola ou d’un Meckert, avant d’évoquer les émeutes de la faim et les grèves de 1947.

Justement, il présente le roman « Nous avons les mains rouges » de Jean Meckert comme un grand roman de la résistance et de la désillusion. Il faut d’ailleurs bien reconnaître que plusieurs forces de conviction de Dagerman peuvent ramener indéniablement à Jean Meckert, tout en faisant beaucoup penser à la philosophie et les valeurs de Albert Camus. Même sujet, la deuxième guerre mondiale, avec l’évocation d’un résistant mort pendant la guerre suivi des cicatrices laissées en France.

Stig Dagerman a milité dès 18 ans, a vécu sans mère, qu’il a rencontrée brièvement alors qu’il avait 19 ans, il ne donnera d’ailleurs pas suite à cette entrevue. Dagerman fut un militant anarcho-syndicaliste, un pacifiste convaincu ainsi qu’un homme désespéré. Il met fin à ses jours en 1954 dans son garage.

« La dictature du chagrin & autres textes amers » est un livre majeur pour qui veut connaître Stig Dagerman qui s’y met à nu, porte son lectorat vers ses propres valeurs, ne les clame pas en slogan ni en dogme. Ces articles sont ceux d’un homme entier, juste, pur et bien sûr au fond de lui idéaliste. Le recueil est sorti en 2009 puis réédité en 2023 aux éditions Agone (qui ont par ailleurs publié d’autres de ses livres) et il est une radiographie pessimiste du monde d’après-guerre. Il est traduit et postfacé par Philippe Bouquet, spécialiste de Stig Dagerman.

https://agone.org/

(Warren Bismuth)

mercredi 14 janvier 2026

László KRASZNAHORKAI « Petits travaux pour un palais »

 


C’est en bibliothécaire désabusé de la New York Public Library que herman melvill (sans majuscules, l’homme se voyant comme terne) se présente à nous. Misanthrope de 41 ans, « de petite taille, un peu bedonnant », herman melvill jette un regard sombre et agressif sur le quartier de Manhattan où il réside. Il définit l’art, vu comme utilité et ressource vitale, en un monologue délirant aux accents brutaux, comme vomi. Les rares phrases (sur 117 pages !) sont éructées, souffrent comme lui, porteur d’un « sévère affaissement de l’arche interne du pied », handicap sur lequel il revient régulièrement.

Cet homme sans majuscules n’est rien, ce qui nous ramène aux personnages désenchantés, mélancoliques de Fernando Pessoa. Par dépit, peut-être par ennui, ce narrateur se met à étudier la vie de son célèbre homonyme, l’écrivain Herman Melville (avec majuscules comme il se doit), engloutit des biographies décevantes, car les auteurs « n’ont pas réussi à le capturer ». Car Herman Melville reste une énigme et semble insaisissable.

En un long souffle ininterrompu dû aux interminables longueurs de phrases, le narrateur marche littéralement sur les pas de Herman Melville dans New York. Il découvre un itinéraire qu’a décrit un autre écrivain – alcoolique -, Malcolm Lowry. Ainsi son esprit désordonné et confus se lance à la suite des déambulations de Lowry, ainsi que de celles de l’architecte Shadrach Woods. De fait, il se met à suivre non pas un mais trois destins.

Les écrits de ce melvill sont destinés à une future et grande bibliothèque fermée qu’il rêve de concrétiser, renfermant des œuvres qui ne seraient jamais lues. Au milieu du monologue, donc du livre, qui pour l’instant, s’est tenu à une seule phrase, de courtes phrases se succèdent soudain en seulement quelques lignes avant que le vent reprenne et qu’une autre phrase s’étende jusqu’à la fin du récit, en un impitoyable exercice de style qui requiert toute notre attention pour que nous ne sombrions pas à notre tour, frappés d’incompréhension.

Retour sur Woods, l’architecte qui a imaginé Manhattan non tel que le quartier existe, mais à son idée. « Petits travaux pour un palais » est un exercice littéraire truculent et désespéré qui oscille entre vérités et mensonges, réalité et fantasme, tandis que notre narrateur doit accomplir la mission qu’il s’est fixée afin de trouver peut-être enfin sa place en ce monde, tout en maudissant le monde des bibliothèques.

Krasznahorkai est un habitué des phrases au long cours, il souhaite le lectorat captif, attentif et se plaît à nous perdre. Ce livre est un véritable hommage à la littérature ainsi qu’une balade hallucinée dans un Manhattan incertain. Il est paru en 2024 aux éditions Cambourakis, traduit par Joëlle Dufeuilly. Tout juste un an après cette publication, Krasznahorkai obtient le Prix Nobel de Littérature, en 2025 donc. Nul doute que son œuvre charpentée et originale qualifiée de post-moderne déstabilise et envoûte le lectorat. Une lecture non pas précisément ardue mais en tout cas active pour un auteur hongrois se plaçant parmi les plus novateurs de sa génération. Très récemment est décédé le réalisateur hongrois Béla Tarr, pour lequel Krasznahorkai avait scénarisé plusieurs films, notamment « L’homme de Londres », stupéfiante adaptation du roman de Georges Simenon.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 11 janvier 2026

Dimitri MANESSIS & Jean VIGREUX « Rino Della Negra, footballeur et partisan »

 


Si Rino Della Negra fut un jeune footballeur prometteur, il fut aussi un résistant, membre du groupe Manouchian et exécuté au Mont valérien avec la plupart de ses camarades en février 1944. Mais commençons plutôt par le début.

Rino Della Negra est né en 1923 dans le nord de la France, de parents immigrés italiens. La famille vient rapidement habiter à Argenteuil, le petit Rino a 3 ans. La ville comporte alors une solide unité italienne. Rapidement, Rino s’intéresse au foot. Plus tard il découvre l’engagement ouvrier et syndicaliste lors de ses premiers métiers. Naturalisé français en 1938, il continuera néanmoins à être perçu comme immigré ou italien.

Très doué pour le ballon rond au poste d’ailier droit, il rejoint le prestigieux club du Red Star (de Saint Ouen, vainqueur de la coupe de France la saison précédente) à la rentrée 1943, mais il n’aura pas l’opportunité de s’y exprimer à titre professionnel : « Si Rino Della Negra fut bien engagé par le club, il n’eut pas le temps de figurer dans l’équipe première, professionnelle. En 1943 en effet, le Red Star, à l’image d’autres clubs, est démantelé et ses joueurs éparpillés dans des équipes dites ‘fédérales’ ».

Réfractaire au S.T.O. (Service du travail Obligatoire, s’effectuant pour l’occupant), il entre dans la clandestinité alors que parallèlement il garde sa vraie identité en tant que footballeur. Il devient résistant début 1943 avant de rejoindre la lutte armée, membre des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans Main d’œuvre Immigrée) et du groupe Manouchian. Arrêté le 12 novembre 1943 avec de faux papiers sur dénonciation d’un camarade au cours d’une attaque (Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés quatre jours plus tard), il est hospitalisé car blessé lors de son arrestation. Il est interrogé peu après sur son lit d’hôpital et maintenu à l’isolement dans l’attente de celui qui fut appelé le procès de l’Affiche Rouge et qui se déroule du 15 au 18 février 1944.

Della Negra est d’ailleurs absent de la sinistrement célèbre affiche rouge. Les photos représentant des membres du groupe Manouchian avaient été prises en prison. Or comme Della Negra était hospitalisé, il ne pouvait être photographié. Les 24 accusés sont condamnés à mort et la grande majorité, dont della Negra, exécutés le 21 février 1944 sur le Mont Valérien. Le corps de Della Negra est rapatrié fin 1944 au cimetière d’Argenteuil à la demande de la famille. Contrairement à certaines affirmations, Della Negra ne fut jamais encarté, ne fut membre d’aucun parti politique. Voilà pour la biographie.

Outre ce récit d’une courte vie active – 20 ans -, les auteurs du documentaire, Dimitri Manessis et Jean Vigreux s’attardent bien volontiers sur l’atmosphère : celle de la banlieue parisienne, celle du pays, mais aussi celle au sein des regroupements des immigrés italiens. Les auteurs retracent aussi les vies associative, politique et syndicale d’alors (et le reniement de la FSGT face à l’occupant), se basent sur de nombreux documents, largement cités, pour dépeindre l’itinéraire de Della Negra.

Les auteurs reviennent aussi sur les attentats de la résistance sur Paris et sa banlieue lors de l’occupation allemande, des photographies des archives familiales sont extirpées et ici présentées, en même temps que les deux ultimes lettres que Della Negra écrit à sa famille, nous le montrant comme un homme fort qui ne regrette rien. Ce passionnant documentaire se termine par l’héritage laissé par le groupe Manouchian et Della Negra par-delà les âges, dans la culture populaire (cinéma) comme dans les communes (avec par exemple des bâtiments ou des rues portant le nom du footballeur).

Ce qui ressort peut-être le plus est ce racisme au quotidien, Della Negra vu comme un éternel immigré, son nom souvent mal orthographié. Mais aussi l’insistance des médias ou personnalités politiques pour dire que tous les membres de groupe Manouchian étaient d’origine étrangère (ce qui est par ailleurs faux), la presse était quant à elle aux ordres du Reich nazi et comme lui poussée vers l’antisémitisme. Le climat délétère de l’époque est révélé sans fards, c’est aussi tout l’intérêt de ce documentaire ample et foisonnant, sorti en 2022 chez Libertalia. J’ajoute pour terminer qu’il n’est pas nécessaire d’être féru de football pour suivre les pages consacrées à ce sport (ouf !).

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(Warren Bismuth)