[Préambule]
Lorsque
j'ai créé ce blog en août 2017, résonnait facétieusement cette
petite phrase irréaliste : « à ma 1000e publication,
j'arrête ». J'étais alors persuadé que cet événement
n'adviendrait jamais, le chiffre 1000 me paraissant hors d'atteinte,
à des décennies du présent de 2017. Pourtant, à peine plus de 9
ans plus tard, nous y voilà. Et je devrais donc, au nom de la
probité, tenir parole, et stopper toute activité sur ce blog à
cette minute même, faire mes adieux sans ce tonnerre
d'applaudissements, sans ces confettis pleuvant du plafond, sans ce
coup du chapeau qui précède la sortie de scène. Mais parole
d'ivrogne (que je ne suis pourtant plus depuis fort longtemps), mon
implication dans ce travail bloguesque est réelle et presque totale.
À vraie dire, je
n'envisage pas à ce jour une vie sans lui, même si cette dernière
est bien entamée. Alors je continue. Parce que les liens créés
avec d'autres blogs mais aussi simples humains, parce que cette envie
d'écrire, de partager, de découvrir et faire découvrir, parce que
les challenges (mensuel et trimestriel), parce que les partenariats
avec des maisons d'éditions (merci !), autrices et auteurs (itou !).
Parce que tout cela combiné me procure un vrai plaisir, une activité
culturelle épanouissante, un but, parce que cela semble logique pour
prolonger mon métier de bibliothécaire. Et parce que vous
m'apportez beaucoup. Je ne sais pas si je dois écrire « cap
sur la 2000e », mais en tout cas The show must go on, alors
allons-y gaiement, main dans la main. Et ce plaisir est accentué par
la chronique du jour, un manifeste crucial pour les droits du Vivant.
Un
« Tracts Gallimard » grand format fort bien venu en cette
période d'effondrement de la biodiversité et du mépris du Vivant.
Un juriste, Laurent Neyret, et un philosophe, Baptiste Morizot que
l'on ne présente plus, unissent leurs forces et leurs compétences
pour un texte à quatre mains d'une soixantaine de pages. Un texte
important.
Morizot
et Neyret ont travaillé dix ans sur ce texte, véritable plaidoyer pour les droits de la nature, du Vivant. Le mot clé est
habitabilité. Afin que la planète soit habitable par toutes et
tous, pour toutes et tous, qu'il n'y ait pas de petits malins
(l'humain par exemple) qui en fasse sa propriété, son hochet, son
joujou. Le texte est en fait rien moins qu'une proposition de loi, le
« Principe habitabilité ».
« Le
Principe habitabilité, dans cette logique, ne vise pas à empêcher
chaque atteinte environnementale – pas plus que la dignité n'a
empêché tous les crimes. Il vise à nous faire collectivement
recouvrer la vue. Une valeur protégée ne supprime pas le mal,
elle supprime la tranquillité
du mal. La possibilité de faire le mal en paix. Elle retire au crime
sa banalité. Elle rééquipe la conscience collective. Et c'est
alors qu'une société peut réellement se défendre. Car nul ne peut
combattre efficacement ce qu'il ne reconnaît pas encore comme un
crime. La dignité a nommé ce qu'on ne doit jamais faire à un
humain. Le Principe habitabilité nomme ce qu'on ne doit jamais faire
à un monde ».
Le
mouvement du « Principe habitabilité » est déjà créé,
il suffit d'en faire une force collective, en proposer un nouveau
système, celui qui admet l'interdépendance entre l'humain et la
nature, souhaite en vider la notion d'anthropocentrisme. Oui mais il
y a le poids des multinationales. Il faudra rendre certaines de leurs
pratiques illégales, les faire payer, cher. Car notre monde a besoin
d'une boussole, de valeurs qui ont eu tendance à s'évaporer dans
l'air (pollué). L'effondrement que l'on perçoit de plus en plus
clairement, ne signifie pas obligatoirement la mort mais « La
fermeture des possibles », c'est-à-dire une condamnation à
cette mort.
Et
l'évidence, qui frappe, dans ce texte bref mais dense : « Sans
pollinisateurs, tous les humains ne mourraient pas de faim. Le blé,
riz, le maïs – les calories de base – sont pollinisés par le
vent. Certains pourraient peut-être survivre. Mais 75 % des cultures
vivrières dépendent des pollinisateurs pour leur rendement ou leur
qualité : les fruits, les légumes, le café, le cacao, les
amandes. Sans eux, on perd la diversité des nutriments qui fait la
santé, la robustesse immunitaire, mais aussi les saveurs, les
textures, les couleurs. On perd les cuisines du monde. On perd les
fêtes où l'on partage des fruits. On perd la possibilité de
transmettre des recettes à ses enfants. C'est l'appauvrissement
d'une forme de vie où manger n'est pas seulement se nourrir, mais se
renforcer, se guérir, goûter, partager, célébrer ».
Les
deux auteurs rappellent le rôle crucial des forêts. Sans elles nous
n'existons pas, nous avons pourtant tendance à l'oublier. Il en est
de même pour les récifs coralliens. Autre rappel : celui des
guerres passées, mortifères et polluantes pour longtemps. « Nous
avons condamné l'Agent Orange comme crime de guerre. Mais ce que
nous faisons à nos milieux et nos corps, et aux possibles de la vie
autour de nous et en nous, nous ne le nommons pas. C'est plus lent,
plus diffus, plus ordinaire – donc invisible. Pourtant la structure
est identique : destruction des producteurs d'habitabilité,
atteinte aux corps, transmission intergénérationnelle, fermeture
des possibles ».
Dans
un discours alarmiste mais non désespéré, les deux auteurs, tout
en ayant conscience de l'ampleur de la tâche, entrevoient une
possible éclaircie : ils n'oublient pas que le procès de
Nuremberg a fait évoluer les mentalités sur les crimes de guerre,
espèrent que le « Principe habitabilité » ouvrira des
possibles pour ne plus détruire ce qui nous nourrit, ce qui nous
fait vivre, tout simplement. Ainsi nous retrouverons une dignité du
Vivant. Le chemin est encore long, mais rien n'est inexorable.
Sous-titré
« Donner au siècle la valeur qui lui manque », ce texte
est profond et salutaire. Il nous met en face de nos crimes, ou tout
du moins de notre complicité, notre passivité. Les tribunaux
devront être armés pour sanctionner sévèrement les manquements au
respect de l'habitabilité. Ce manifeste très fort est paru cette
année, il est à distribuer, à faire circuler urgemment.
(Warren
Bismuth)