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samedi 16 février 2019

Charlotte DELBO « La mémoire et les jours »


Une sorte de suite ou de contraction, mais aussi de complémentarité de la trilogie « Auschwitz et après » déjà présentée en nos pages. Cinq textes, cinq longs chants désespérés pourrait-on dire. Charlotte DELBO a connu Auschwitz et Ravensbrück, en est revenue. Enfin, revenue, c’est un bien grand mot. Son corps oui, son âme, c’est autre chose. Toute sa vie, elle a tenu à témoigner, à graver dans le marbre les souvenirs de l’horreur humaine, les déportations, les tortures, les privations, les humiliations, le nazisme. Elle va faire passer la pilule soit par la poésie soit par la prose, mais toujours s’approchant au plus près du théâtre.

« La mémoire et les jours » est le premier texte de ce recueil, il fait bien sûr écho à la trilogie déjà citée, mais peut-être plus particulièrement au troisième volet « Mesure de nos jours », le retour des camps, les images obsédantes, incessantes, la difficulté à revivre, texte présenté tour à tour en prose, en poésie, glacial. Pourquoi certains membres de la famille sont revenus et pas d’autres ? Et les souvenirs, déchirants : « À Paris, au centre d’accueil, j’ai rencontré des espagnols qui revenaient de Mauthausen. C’étaient des combattants républicains qui s’étaient réfugiés en France, à la défaite, et qui avaient été internés dans des camps français, au pied des Pyrénées. Livrés aux Allemands après l’armistice de juin 1940, ils avaient été déportés à Mauthausen. Plus des trois-quarts ont succombé dans la carrière de Mauthausen. Et dans quel état étaient les revenants ! Bien pire que nous, les femmes  de Ravensbrück ».

Le « Tombeau du dictateur » reprend ce plan prose/poésie de la trilogie « Auschwitz » et du premier texte du recueil. Long monologue, longue poésie sur Dame La Mort, celle des guerres, des camps. Puis un texte sur un hôpital en temps de guerre. « On croit qu’on s’habitue à tout. On ne s’habitue pas à voir des hommes coupés en deux ». Puis nouveau texte sur le retour d’une polonaise, varsovienne, de « là-bas », de l’enfer, des camps.

« Varsovie » justement, troisième chant et ville témoin de cette complainte poétique. Pour ce qui est de la prose suivant le poème (DELBO présente un plan assez similaire selon les écrits), c’est la Grèce (Charlotte DELBO y était allée). Sur place, géographiquement parlant, mais aussi par le biais des grecs de l’univers concentrationnaire d’ Auschwitz, les juifs de Salonique et d’ailleurs, comme enterrés vivants dans les camps de la mort, les guérilleros grecs qui ne désarment pas, mais se font déporter. Retour à Varsovie, le ghetto où l’on crève en surnombre, mais dans lequel on résiste pour la postérité :

« La révolte soulève le ghetto
Sursaut d’hommes qui sont prêts à mourir
Mais de mort volontaire,
Pas poussés à l’abattoir »

Puis un convoi de juifs arrive dans un camp en avril 1943, horrible routine.

« Les folles de mai », ces femmes, folles en liberté qui cherchent vainement des traces d’un mari, d’un fils, devenant dingues de ne pouvoir même faire leur deuil. Poésie très courte, percutante, désenchantée. Pas de place pour la prose ce coup-ci.

Le dernier chant, « Kalavrita des mille Antigone » est à la fois le seul des cinq – à ma connaissance – à avoir également été édité seul (un livre en 1979) et peut-être le plus poignant des cinq. Kalavrita, petit village grec (on y retourne) massacré par l’armée nazie en 1943, à l’époque où certaines divisions ne laissaient rien de vivant sur leur passage, tuaient, violaient, brûlaient en masse, anéantissant à tout jamais une génération d’humains avec tout ce qui va avec (nous français pensons bien sûr à Oradour) : « Avec les hommes qui sont tombés ce jour-là, la mémoire du pays s’est perdue. Maintenant il n’y a plus personne pour se souvenir de la manière dont le maréchal-ferrant tenait le fer. Il était réputé pour son adresse. Quand il ferrait une mule, on faisait cercle autour de sa forge pour voir comme il s’y prenait ».

Vient la sordide improvisation pour les survivants du massacre, devant faire disparaître les corps des trépassés. « Puis l’une a dit : ‘Il faut d’abord faire la toilette funèbre. Il faudra ensuite les ensevelir’. Pour la toilette funèbre, chacune sait. Pour l’ensevelissement… Le fossoyeur était là, mort avec les autres. Et quel fossoyeur a jamais enterré mille trois cents morts d’un coup ? Qui creuserait mille trois cents tombes en un jour, dans la terre pierreuse de chez nous ? ». Et comme un ultime coup porté à l’indicible : le souvenir des camps, mais en Sibérie. Car oui, en U.R.S.S. il y avait également des camps de déportation, celui de Kolyma par exemple, raconté si longuement dans l’oeuvre de CHALAMOV.

Ne pas oublier, rien ni jamais. Perpétuer la mémoire, poursuivre le travail amorcé, rendre témoins les générations futures. Ce titre « La mémoire et les jours » est divinement trouvé, c’est aussi un coup de poing dans l’estomac, il appuie sur les tripes, c’est un travail morbidement fascinant par toutes ces voix différentes qui témoignent, ces ramifications, ces spectres hantant la terre, c’est sorti à l’origine en 1985 (juste après la mort de Charlotte DELBO) aux Éditions Berg qui l’ont réédité en 2013 (année des 100 ans de la naissance de Charlotte). Dire que c’est bouleversant serait à coup sûr un euphémisme de mauvais goût, aussi je vous laisse plonger dans ces textes d’une irrémédiable beauté littéraire et d’une redoutable efficacité émotionnelle, sans jamais tomber dans le pathos. À coup sûr une auteure parmi les meilleures ayant écrit sur la déportation et autre nazisme.


(Warren Bismuth)

mercredi 13 février 2019

Fyodor RECHETNIKOV « Ceux de Podlipnaïa »


Nous détenons ici une rareté pour plusieurs raisons. Ce roman du russe RECHETNIKOV (1841-1871) est le seul qu’il a écrit (terminé en tout cas), il fut peu traduit et donc peu édité. Mieux : il aurait pu ne jamais voir le jour, puisqu’en 1863 un jeune écrivain de 22 ans envoie un manuscrit à un éditeur qui, immédiatement intéressé, voudrait le publier. Or l’écrivain n’a laissé aucun contact accompagnant le manuscrit, et l’éditeur devra faire passer une annonce sur le journal local afin de retrouver l’auteur du roman, un certain Fyodor RECHETNIKOV.

Rien que la traduction du prénom de l’auteur prête à confusion, comme souvent chez les russes : tantôt écrit Fyodor, Tantôt Théodore, mais aussi Fédor, Fiodor, Teodor, Theodor, faites votre choix !

Sans être l’un des chefs d’œuvre incontestés de la littérature russe, ce roman présente quelques aspects intéressants. D’une part car, comme écrit plus haut, il émane d’un jeune auteur de 22 ans, inconnu, timide, effacé. Il arrive à une période où peu de grands auteurs russes ont percé. Si POUCHKINE et GOGOL sont déjà morts et que TOURGUENIEV a déjà écrit pas mal de romans, DOSTOIEVSKI n’a encore à cette date écrit aucun de ses grands romans (« Humiliés et offensés » écrit en 1861 n’est pas, et de façon parfaitement injuste, considéré comme l’un de ses chefs d’œuvre), et TOLSTOI vient juste de boucler son premier roman (loin d’être son meilleur) : « Les cosaques ». En replaçant ce texte de RECHETNIKOV dans son contexte, il peut apparaître comme une nouveauté, l’un des premiers chaînons de l’épopée littéraire romanesque russe moderne.

La trame est assez simpliste : deux amis du village de Podlipnaïa en Sibérie, Pila et Syssoïko, après bien des malheurs dont des morts parmi leurs proches (la fille de Pila notamment) et une redoutable misère, après avoir crevé de faim et bouffé des écorces au sens propre, vont trimarder afin de devenir Bourlaki, c’est-à-dire constructeurs de grosses barques servant à transporter les vivres et autres matériaux en tous genres sur les rivières et fleuves russes, d’autant que Pila est un homme robuste, de ce fait d’ailleurs considéré comme un sorcier et craint, sauf par sa femme Matriona, fainéante et envahissante. Derrière la noirceur du quotidien et de la situation, une ambiance bon enfant, légère même.

Ce roman peut se lire comme un roman d’aventures. Les péripéties des deux acolytes sont nombreuses et parfois drôles, les liens entre Pila et ses enfants, présents sur le même chantier, s’aggravent au fil des pages, jusqu’à devenir presque détestables. Attention, l’écriture n’est pas soignée, elle sort sans filtre, sans chichis, sans fioritures, les phrases ne sont pas toujours très équilibrées, les redites, les répétitions sont nombreuses, mais l’atmosphère à la GOGOL pour ses écrits ruraux respire une Russie rustique et arriérée, une paysannerie découvrant le monde. Lorsque nos villageois vont être confrontés au progrès, ils vont restés bouche bée à de nombreuses reprises, ils vont y voir le diable, dans cette Russie très croyante. Les superstitions sont nombreuses, les rites respectés, déifiés.

RECHETNIKOV a laissé peu de traces dans la littérature, et pour cause : après cet essai pas si mauvais en fin de compte, il va entamer un autre roman, mais frappé par la maladie, il disparaît à moins de 30 ans en 1871, sans l’achever. Sa vie aura été faite d’injustices, d’abandons, de raclées, de larcins. RECHETNIKOV est l’un des premiers romanciers russes à être de basse extraction, à avoir côtoyé la misère au jour le jour, c’est ce qui fait de son texte un témoignage plus qu’un roman. Et même s’il souffre de maladresses de jeunesse ou d’inexpérience (écrit à 22 ans je le rappelle), il est à prendre comme tel pour rendre au mieux le vrai sens de la vie rurale dans ce XIXe siècle perturbé. La fin est très bien menée, faisant de ce roman un écrit qui n’est pas à négliger pour quiconque s’intéresse à l’histoire de la littérature russe. C’est la Bibliothèque Russe et Slave qui a sorti une version epub de ce livre déjà paru à plusieurs reprises en version papier, la dernière étant l’œuvre des éditions de Syrtes en 2011. Phénomène curieux : en 1967, les éditions Rencontre de Lausanne ont fait paraître ce roman, couplé avec l’excellentissime « Les Golovlev » de SALTYKOV-CHTCHEDRINE (que je ne saurais trop vous conseiller). Le lien n’est pas évident à déterminer entre les deux oeuvres, mais pourquoi pas après tout. Un roman de RECHETNIKOV pour les aspects anecdotiques et historiques, à replacer absolument dans son contexte avant de l’entreprendre, c’est aussi le seul récit traduit disponible de l’auteur.


(Warren Bismuth)

mardi 12 février 2019

Le Comité des Bons Conseils « L’art de lancer des choses »


Voici un petit bouquin jubilatoire ! Sorte de guide, de manuel, d’encyclopédie du lancer. Intrigant n’est-ce pas ? Et de quel lancer ? La réponse est : tous ! En 110 pages et quelques illustrations parlantes, vous obtiendrez à peu près l’exhaustivité des manières de lancer selon les objets que vous désirez projeter. Mazette !

À première vue ce livre est une farce : par le ton, l’ambiance et la légèreté, c’est un peu Pierre DESPROGES ou Pierre DAC qui vous conseillent comment bien lancer une chaise par exemple. Cependant le fond est bien réel, sérieux n’est pas le terme, mais vous apprendrez comment ne pas vous blesser en lançant un objet, soit trop lourd, soit trop léger, soit trop ample soit pas assez.

Petit cours de physique pour entamer l’ouvrage, la gravité et tout le toutim, puis les trajectoires, les échauffements. Je vous ai prévenu.e.s : ce guide est complet ! On arrive dans le dur avec la concrétisation des techniques de lancer, nombreuses et très différentes selon l’objet qui va valdinguer dans le ciel (ou dans l’eau pour un lancer en ricochet). Les différentes manières de lancer sont ici répertoriées, mais aussi les gestes à ne pas faire. Petit résumé (non exhaustif lui) de ce qui est lançable et par conséquent la façon de lancer : bâton, bûche, différentes bouteilles, poutre, chaise, palette (ça se complique), pneu, ordinateur et autre téléviseur, et bien sûr, hérésie suprême : le lancer de livre. Snif !

On se marre, on se gondole, on ricane, on rigole tout au long des pages. C’est à la fois drôle et techniquement très élaboré, on se prend au jeu avec une évidente complicité. Voilà le bouquin idéal pour aller trôner au petit coin et lire quelques pages chaque jour. L’auteur est (sont ?) anonyme, peut-être l’angoisse de donner une paternité à une telle ânerie. Comme tous les livres inutiles celui-ci est indispensable, je serais vous je ferais vite car il n’a été tiré qu’à 250 exemplaires en 2018 aux Éditions des Idées Lumineuses (ça me fait penser que le lancer de lampe n’est pas au programme de l’œuvre, peut-être dans un volume deux). Aussi dépêchez-vous pour ne pas avoir plus tard à vous « lancer » sur des sites de vente pour le dégoter d’occasion à un prix exorbitant. Et comme il est écrit en fin de préface : « À bon entendeur… lancez ! ». Et un merci tout particulier à Alex pour le cadeau dont, comme promis, j’ai pris soin.

https://editionsdesideeslumineuses.home.blog/author/editionsdesideslumineuses/

(Warren Bismuth)
 

samedi 9 février 2019

Charlotte DELBO « Auschwitz et après » Trilogie


La célèbre trilogie sur les camps nazis enfin présentée sur DES LIVRES RANCES. Séquence émotion. Trois tomes : le premier sur le quotidien dans le camp de concentration d’Auschwitz, le deuxième sur les souvenirs concernant les prisonniers morts là-bas mais aussi le passage par Ravensbrück puis la libération des camps, le dernier sur le retour, la réadaptation difficile après l’enfer. Il est notable que cette trilogie a été écrite certes comme un témoignage, mais aussi en tant qu’exercice littéraire indéniable et majestueux.

« Aucun de nous ne reviendra » 1965

Dans un style varié, tantôt poétique, tantôt théâtral, tantôt documentaire, souvent les trois, glacial comme un coup de trique sur le dos d’un mourant, ce premier volet s’applique à relater le transport par trains pour Auschwitz puis le quotidien des prisonniers, des prisonnières. Charlotte DELBO restera deux ans dans les camps (en passant par Ravensbrück, voire tome 2). Deux ans d’extrêmes souffrances, d’une vie d’esclave, d’errance sans fin au cœur du béton, sans espace de verdure, des SS partout, parmi la crasse, le froid, la neige, la boue, la merde, la puanteur, la mort sinon la faim. Car la plupart y laisseront leur peau, par résignation, par épuisement, par famine ou maladies. Les images, suffocantes, inhumaines : « Il y a une petite fille qui tient sa poupée sur son cœur, on asphyxie aussi les poupées ».

Mais il y a l’entraide, la solidarité dans la désillusion, la fameuse énergie du désespoir, peut-être jamais si bien dépeinte. Agrippées les unes aux autres, comme pour se dire que si la mort doit frapper, ce sera sur toutes en même temps, mais aussi pour sentir une chaleur humaine devant la monstruosité des gardes. Fuir ? « Nous avions attendu le jour pour partir. Chaque jour nous attendions le jour pour partir. On ne pouvait sortir avant qu’il fît clair, avant que les sentinelles des miradors pussent tirer sur les fuyards. L’idée de fuir ne venait à personne. Il faut être fort pour vouloir s’évader. Il faut savoir compter sur tous ses muscles et sur tous ses sens. Personne ne songeait à fuir ».

Prendre son mal en patience, oublier sa propre existence dans un combat de survie quotidienne. Les cadavres jonchent le sol, entassements sans fin de corps morts. Et le travail : usant, harassant, inhumain lui aussi. La terre, pourtant donneuse de vie, ici détestée. L’horreur dans tout son paroxysme : « Ceux du commando du ciel ont des privilèges. Ils sont bien vêtus, mangent à leur faim. Pour trois mois. Le temps écoulé, d’autres les remplacent qui les expédient, eux. Au ciel. Au four. Ainsi de trois mois en trois mois. Ce sont eux qui entretiennent les chambres à gaz et les cheminées ».

Un témoignage précieux, des plus poignants, dans lequel jamais l’auteure ne se plaint ni ne se met en scène. Enumération morbide mais nécessaire de la douleur, de l’innommable, de la torture par l’absurde. La langue est splendide, froide pourtant, ajoutant encore un peu plus au ressenti. Un voyage dans le temps qui colle aux yeux et aux semelles. Aucun n’aurait un jour pensé revenir, être libéré. Et pourtant…

Le manuscrit fut plusieurs fois refusé (écrit dès 1946 quand la mémoire est limpide), le « monde » n’était pas près à lire cette épouvantable histoire. Il fut pour la première fois publié en 1965 aux Éditions Gonthier avant d’être réédité chez Minuit en 1970.


«  Une connaissance inutile » 1970

Suite logique du premier tome. Pourtant ici Charlotte DELBO se livre un peu plus. Le récit est allongé dans le temps puisque par exemple il fait état de Georges, l’amoureux de Charlotte, exécuté avant qu’elle ne parte dans ce fameux convoi du 24 janvier 1943 vers les camps. Nombreux hommages aux prisonnières, aux amies restées définitivement là-bas, dans ces charniers grouillants.

Des pensées, profondes, douloureuses, viennent éclairer le récit. « Vous direz qu’on peut tout enlever à un être humain sauf sa faculté de penser. Vous ne savez pas. On peut faire d’un être humain un squelette où gargouille la diarrhée, lui ôter le temps de penser, la force de penser. L’imaginaire est le premier luxe du corps qui reçoit assez de nourriture, jouit d’une frange de temps libre, dispose de rudiments pour façonner ses rêves. À Auschwitz, on ne rêvait pas, on délirait ».

D’Auschwitz, certaines survivantes vont atteindre le camp de Ravensbrück de sinistre réputation. Le camp des femmes (beaucoup d’entre elles n’avaient pas compris pourquoi dans un premier temps elles avaient été déportées vers Auschwitz). Reprise des journées de travail d’esclaves dans la merde et le froid. Des moments de grâce pourtant : le troc de produits de consommation avec des tsiganes qui réussissent à voler les SS, mais aussi la préparation et la mise en scène d’une pièce de théâtre de MOLIÈRE, à partir de rien, de bouts de ficelles, de chandelles. Faire preuve d’imagination pour ne pas s’engourdir, pour exorciser la faim, la mort aux chevets. Voir à ce propos le témoignage à la fois bouleversant et drôle de Germaine TILLION « Le Verfügbar aux enfers - Une opérette à Ravensbrück ».

Et puis contre toute attente, la libération ! « Alors, une voix des nôtres s’élève : ‘Camarades ! Pensons à celles que nous laissons ici. Faisons pour elles une minute de silence’. Et cette voix qui demande le silence rompt le silence ». Une libération morbidement orchestrée par les nazis, comme une dernière ruade. En effet, deux faux départs précédèrent le véritable retour.

Certaines sont revenues, avec elles, retour de la poésie.

« Et je suis revenue
Ainsi vous ne saviez pas,
Vous,
Qu’on revient de là-bas,
Et même de plus loin ».

Passage par le Danemark, la Suède avant les premières foulées à venir dans le pays natal, laissant au loin cette « connaissance inutile », la mort.


« Mesure de nos jours » 1971

Si c’est toutefois possible, cet ultime volet de la trilogie est encore plus sombre que les précédents. Ici, place aux témoignages du retour de l’enfer, la reconstruction ô combien délicate d’une vie meurtrie par les privations en tous genres. Charlotte DELBO fait parler les revenants, les revenantes surtout. Un chapitre pour chacun. Elle retranscrit leur mémoire. Et puis elle en revoit certain.e.s. En chair et en os. Suprême émotion. Des souvenirs à partager, certes, mais affreux. Les odeurs, les cadavres, les cheminées, les fours, voilà ce qu’ont en commun ces ami.e.s.

Fortes pensées pour celles et ceux qui sont restés là-bas, qui y ont laissé leur vie et quelque part l’espoir d’un monde meilleur. Certaines femmes sont parvenues à refaire leur vie, à fonder un foyer, d’autres non. Lesquelles sont les plus à plaindre ? La comparaison est simplement impossible. Après avoir lutté pour leur survie, l’après déportation leur semble insurmontable. « Être heureux, est-ce une question que nous nous posons, nous ? Je me répète pour m’en assurer qu’il y a vingt-cinq ans que nous sommes rentrés, sinon je ne le croirais pas. Je le sais comme on sait que la terre tourne. Il faut y penser pour le savoir ».

Pour celles qui se sont mariées se posait la question : mieux valait-il vivre avec un ancien déporté ou non ? Les opinions divergent. Un mari non déporté ne comprendra pas le passé, il ne pourra rien faire qui puisse atténuer le traumatisme. Mais l’une des témoins, dont le mari ancien prisonnier ne voit, ne vit que par les camps et son vécu là-bas, ne laissant aucune place au reste, étouffe sa femme de son mal être.

L’intégration au monde des vivants semble impossible, la piqûre de rappel du passé est constante, parfois mal digérée : « Car ce n’est rien que ces cérémonies du souvenir, ces commémorations, ces parodies rassurantes pour les gens à qui nous donnons l’occasion de s’apitoyer une fois l’an, l’occasion d’avoir bonne conscience. Quoi que nous fassions, cela ne sert à rien. Vivre dans le passé, ce n’est pas vivre. C’est se retrancher des vivants ». « J’ai vieilli d’un coup en revenant et depuis je suis vieille et je ne vieillis plus. Je ne bouge plus ».

Certaines se sont isolées, d’autres ont tenté de recommencer comme « avant », souvent en pure perte. Alors qu’elles se revoient après des décennies de silence, certaines s’engueulent, sortent les barèmes de la souffrance passée, puis présente. Elles se recroisent aux enterrements, ce qui les ramène un peu plus à la mort.

Cette trilogie est un mal nécessaire, elle est parfois émotionnellement difficile à lire, surtout le dernier volet. Mais il faut que la mémoire reste aiguisée, complète, pour ne pas laisser dire des âneries sur cette période, pour que les témoignages restent vivants, eux. Éternels. Les Éditions de Minuit ont d’ailleurs eu l’excellente idée de rééditer en version poche fin 2018 ces trois livres, en n’en faisant plus que deux, puisque le deuxième et le troisième tomes se retrouvent ensemble, ne faisant plus qu’un. C’est un flambeau que nous devons passer aux jeunes générations, inépuisablement. Ce témoignage est sans doute l’un des plus forts sur les camps de concentration, l’un des plus littéraires aussi, il me paraît en tous points indispensable.


(Warren Bismuth)

lundi 4 février 2019

Manuel CANDRÉ « Des voix »


Une lecture qui m’a laissé sans voix, justement, les bases me manquant cruellement concernant les sujets abordés dans ce roman original et déstabilisant. Mais réflexe positif : j’ai dû me documenter pour suivre cette intrigue de haute voltige référentielle et stylistique.

En effet, ce livre peut être vu comme une réécriture de la Kabbale et de l’existence fantasmée du Golem. Entre foi, légendes, contes, l’auteur nous guide dans les rues du ghetto de Pragol (réécriture de Prague), dans la nuit seulement éclairée par les becs de gaz quelques centaines d’années moyenâgeuses en arrière. Un ghetto peuplé de fantômes, de spectres, de morts, dirigé par Rabbi Viggel, être opaque à la fois bienfaiteur et malfaisant. Pratiquant l’exorcisme pour faire fuir les démons, il  userait en fait d’endorcisme, son exact contraire. Il finira par se couper la gorge.

Immersion au présent ou presque, le XXe siècle chargé de ses malheurs, des malheurs rappelant ceux de jadis. Les ghettos, les morts, les zombies. Parallèle historique.

Jacob, le narrateur-Golem, entendant des voix, comme une obsession, errant dans le ghetto humide, froid et venteux. Des voix, toujours des voix. Incompréhensibles. Bruits de fond. Avec elles, avec l’aide des habitants, ces spectres appuyés par Rabbi, doivent tous se rendre au Transval, sorte de terre promise.

Rabbi Viggel en appelle au Reversement ainsi défini « Ce qu’il ambitionnait (Rabbi) c’était le remplacement pur et simple des vivants par les morts, et non seulement de les influencer et de les remplir de terreur le temps d’une nuit magique ».

Le récit est peuplé de fantômes, mais aussi de messes (noires), de magie (noire aussi), de créatures étranges, d’ombres en pagaille, de brume, d’êtres plus ou moins maléfiques, mystérieux toujours. Le tout s’étend du Moyen Âge à nos jours, entre réalité et légendes. Il y est question de la bataille d’Olomouc, de la nuit de Walpurgis, de sorcières, de la Shoah finalement, en un long monologue suffoquant, de longues phrases frappées de parenthèses, les pensées suspendues, interrompues, un soliloque de souffrance, d’errance et de terreur.

Rassurez-vous, le Transval, après bien des difficultés, va être atteint, tel un firmament. Mais il va irrémédiablement se rétrécir comme peau de chagrin. Dans ce roman gothique et fantastique, les traits d’humour sont pourtant nombreux (il faut réussir à les capter à l’instant T, ils passent souvent inaperçus), l’auteur aimant jouer avec les mots. Derrière l’oppression extrême du récit, de petits moments de grâce épars, pour nous délivrer en partie du joug de cette écriture d’une rare noirceur, ce ton résolument glacial qui ne laisse que peu de marge de manœuvre. Un roman « pluvieux que jamais » qui vient de paraître chez Quidam Éditeur.


(Warren Bismuth)

dimanche 3 février 2019

Stefan ZWEIG « Dostoïevski »


Pas vraiment une biographie. Certes quelques éléments distillés, du privé, de l'intime, mais ce texte des années 1920 est avant tout une étude de l'écrivain DOSTOIEVSKI (1821-1881), pas de l'homme privé, une analyse de DOSTOIEVSKI, mais à travers les personnages sortis de son imagination. ZWEIG (1881-1942), en idolâtre convaincu, « vend » son DOSTOIEVSKI à la perfection. Il lui rend vie, tout comme à ses personnages les plus remarquables et inoubliables.

Une analyse de l’œuvre toute en puissance, un style élevé, enlevé. ZWEIG s'est tout particulièrement comporté comme si DOSTOIEVSKI, par l'au-delà, puisse lire un jour ces lignes. ZWEIG se sent petit, minuscule, faible devant l'épaisseur du travail de toute une vie de l’auteur russe. DOSTOIEVSKI, l'athée recherchant désespérément Dieu sans jamais le trouver, DOSTOIEVSKI qui aimerait aimer Dieu et les hommes. DOSTOIEVSKI qui a souffert comme personne, qui a connu plusieurs vies en une seule, qui aurait dû mourir jeune, qui a pourtant été gracié, à l’ultime instant, sur le poteau d'exécution, envoyé au bagne à la place. Il en restera traumatisé. Il est difficile de lire DOSTOIEVSKI sans avoir cette partie de sa vie en tête.

Les personnages de ses livres défilent comme des fantômes, mais attention : peut-être pour la première fois dans l'histoire de la littérature, l'auteur leur donne un fort aspect psychologique, ils ne sont ni bons ni mauvais mais faits de plusieurs âmes, de plusieurs peaux, de plusieurs gènes. Jamais un écrivain n'est allé si profondément, si entièrement aux tréfonds de la complexité humaine. DOSTOIEVSKI est plus psychologue que n'importe quel psychologue de métier, comme une vocation transformée en don. Il cherche la lumière dans chaque être, n'y trouve pourtant que les ténèbres, qui s'obscurcissent de plus en plus. Ses personnages évoluent dans la misère, le doute, la crasse, l'alcool, le vécu tragique, le poids de la vie, la maladie, les couples qui périclitent ou n'existent jamais, la recherche de Dieu, la recherche de la vérité au milieu de miasmes et de fumées toxiques.

Toujours la souffrance, la noirceur, les immeubles pourris, crados, sombres, les escaliers branlants, les appartements spartiates aux chaises boiteuses, tables bouffées par les vers, meubles fatigués, parquets moisis, livres entamés par les mites. Un visuel unique des personnages, leurs figures imaginées par le lecteur (DOSTOIEVSKI donne sur ce point toujours très peu d'indices, rendant le lectorat actif et imaginatif).

Oui DOSTOIEVSKI a souffert, ZWEIG tient bien à mettre ce point en lumière. Pour lui cela explique la suite. DOSTOIEVSKI n'aurait pas pu vivre autrement, pas pu écrire une œuvre différente, peut-être la plus puissante de toute la littérature mondiale. Tous ses personnages, en étant fondamentalement différents les uns des autres, tendent au même idéal inatteignable : la rédemption. Mais ils ne croisent que le chaos, la vilenie, la merde.

Peut-être que DOSTOIEVSKI est le père spirituel dans l'imaginaire de ZWEIG, ce dernier né la même année que celle de la mort de l'écrivain russe, une sorte de continuité.

L'écriture de ZWEIG est un joyau, il vibre en DOSTOIEVSKI, il se laisse emporter par le flot de son œuvre, le tutoyant même à la fin de son étude, l'attendant, le rendant coupable d'un nouveau mode de pensée ancré à jamais. Il est impossible de choisir la moindre phrase de cette biographie, chacune est un élément entier du travail de ZWEIG pour qui DOSTOIEVSKI est le maître incontesté, indéboulonnable. Cette étude était sortie dans un recueil, « Trois maîtres », comportant trois analyses, avec celle sur BALZAC et DICKENS (mais rien que l'étude sur DOSTOIEVSKI prend la moitié du volume, c’est dire la place très spéciale que ZWEIG lui donnait). Mais cette étude était également sortie séparément, la première fois en 1928, puis en 1932, autant dire il y a trop longtemps. Chaque fois, c’est la traduction d’Henri BLOCH qui fait foi, inaltérable, jamais défiée. Cette fois-ci c'est la Bibliothèque Russe et Slave qui ressort en ce début d'année 2019 cette subtile et envoûtante analyse en version e-book, toujours avec la même source de traduction. Impossible, pour tout admirateur de DOSTOIEVSKI, de ne pas se laisse tenter puis chavirer.


(Warren Bismuth)

lundi 28 janvier 2019

Éric PESSAN « La connaissance et l’extase »


Comme souvent ça commence dans un petit bistrot de quartier au matin. Comme souvent les yeux des consommateurs sont vissés sur un écran projetant des informations en continu. Ici pas de consommatrices. Les femmes sont sans doute à s’occuper des mômes, la société patriarcale a encore de beaux restes. Un client, peut-être un peu amoché, commente haineusement les infos en question. En l’occurrence il se satisfait du décès de David BOWIE. Et puis forcément ça dévie, les musulmans, tous des terroristes qu’il faudrait tuer. On a tous été témoins de scènes identiques, même si toutes ne finissent pas par une tournée de vodka pamplemousse (à 8h13 très exactement précise l’auteur) comme c’est le cas ici.

Que faire face à la bêtise, à la haine, à la peur de la différence, aux amalgames, aux préjugés ? Éric PESSAN est à la fois écrivain et animateur d’ateliers d’écriture et de lecture théâtrale dans des collèges et des lycées, qu’ils soient généraux, professionnels ou techniques. Il vit au quotidien ces dérives idéologiques encore plus que lexicales, il tente de les combattre, il perd parfois espoir. Dans ce petit essai, il livre ses impressions, ses constats de nombreuses années sur le terrain, dans le but d’inculquer une certaine morale, un certain respect, une certaine idée de la République.

PESSAN est un idéaliste, il en est conscient. Il sait que pour certains élèves comme pour l’ivrogne du bar il est trop tard, trop tard pour les former à une certaine tolérance, à une ouverture d’esprit. Pour d’autres, il sait qu’il peut les imprégner de nouvelles valeurs, c’est pourquoi il continue contre vents et marées à faire apprendre, à éduquer, à inciter à la curiosité.

Il en entend de sévères lorsqu’il sillonne la France afin de partager des idéaux, des convictions. Et les pédés, et les gonzesses, et les arabes, et les juifs, etc., au mieux le désespérant racisme ordinaire, au pire la véritable haine pour l’autre, la haine de sa différence, avec les préjugés à grands renforts de trompettes, pitoyable chorégraphie d’idées (mal) reçues depuis la plus tendre enfance. Alors PESSAN se questionne. Beaucoup. Est-ce la faute à la bêtise, à l’éducation, à l’instruction, à la désinformation (les fake news arrivent au galop) ? Un peu tout à la fois ? Il lui arrive de baisser les bras à PESSAN, puis il se souvient de sa mission première, toute sacerdotale, il repart au combat avec ses armes : les idées, un stylo, les échanges, c’est pas plus compliqué que ça.

Et pourtant, devant certaines réflexions, certaines situations, une envie de violence : « Je sais que frapper est souvent la conséquence d’une absence de vocabulaire. Frappent ceux qui n’ont pas les mots pour dire. Sont violents ceux qui ne parviennent pas à clarifier des idées confuses. Mais dans mon cas ? Est-il possible d’être violent parce que l’on sait que les mots ne serviront à rien ? La violence parce que l’on anticipe par avance sa défaite ? Cogner, taper, claquer et boxer puisque je sens bien qu’aucun mot n’aura le pouvoir de changer ces hommes. Me battre par désespoir ». Et puis non. Il remet les poings dans ses poches, les gants aux vestiaires. Il faut échanger, partager.

Pas évident quand l’on tente de faire changer les convictions de l’autre en face alors que, lorsqu’il déroule les siennes (qui nous semblent méprisables), on se refuse à lui laisser le champ libre pour développer sa haine. De là, comment lui expliquer qu’il a tort et que par conséquent on a raison ? « On naît raciste ou on le devient ? On naît bête ou on apprend à l’être ? Qu’est-ce qui rend bête ? La prédestination ? La famille ? L’éducation ? Le milieu social ? Le manque d’amour ? ». Beaucoup de questions auxquelles l’auteur n’a pas ni la prétention ni la vanité de répondre. Il les pose à plat, il trouve que c’est un bon début. La communication, le dialogue, toujours, même si l’auteur a conscience des limites de son travail.

Éric PESSAN a déjà une petite quarantaine de bouquins à son actif. Dans ces chroniques, il fait partager (encore ce mot) ses idéaux, son combat d’une vie, une lutte à la fois contre les discriminations, les préjugés quels qu’ils soient, mais aussi pour la tolérance, l’acceptation de la différence. On ne peut que le féliciter, d’autant que le bistrot du premier chapitre va resservir au dernier, comme un godet de l’amitié en guise de conclusion synonyme d’espoir, une extase de la connaissance. Sorti début 2019 aux Éditions L’Attente (de Bordeaux) que je remercie chaleureusement au passage.


(Warren Bismuth)