1912, le jeune Mieczysław Wojnicz, étudiant en ingénierie, se rend au sanatorium du village de Görbersdorf située dans les montagnes de Basse-Silésie entre Pologne et Allemagne pour y faire soigner sa tuberculose. Le docteur Brehmer est propriétaire du village tandis que Wilhelm Opitz est celui de la pension où sont hébergés certains curistes. Mieczysław constate que la plupart des femmes de sa propre famille sont mortes jeunes, mauvais présage !
Le talent de Olga Tokarczuk entre bien vite en scène, elle nous présente la majorité de ses personnages par... leurs souliers et leurs jambes ! Mais pourquoi ? La femme d'Optiz passe de vie à trépas dès l'arrivée de Mieczysław. La société reçue en ce monde cloisonné est celle de la belle bourgeoisie, ici malade, au contraire du monde des charbonniers qui la côtoie, sales mais actifs et bien portants, qui créent des poupées à usage sexuel pour les riches, tout ceci étudié en détail par la pétillante et subtile écriture de Olga Tokarczuk.
Lorsque les convives mâles se réunissent le soir, c'est pour dresser un portrait à charge de la Femme, cette « attardée de l'évolution », alors que l'autrice, plus que jamais facétieuse, s'attarde sur des détails insignifiants d'arrière-plan. Ce sanatorium regorge de communistes et on y parle surtout allemand. Tout ce petit monde est minutieusement scruté par les empouses, issues du monde des enfers de la mythologie grecque, proches d'Hécate, qui peuvent prendre plusieurs formes, humaines comme animales. Elles regardent donc les êtres par dessous, du sous-sol en quelque sorte, d'où cette obsession des pieds.
Dans ce récit ample et varié, les séquences singulières sont nombreuses : échanges sur l'art religieux, cueillette de champignons (qui est un moment clé), une toux persistante devenant « Architecture sonore » de la pension, des visites au cimetière, et bien sûr les repas qui finissent fatalement par des réflexions d'une misogynie confondante. Car « Le banquet des empouses » nous renvoie à la controverse de Valladolid (1550), bien qu'ici ce soit la Femme sur le banc des accusées. Chaque humain doit rester à sa place, tenir dans une case et ne pas en dépasser. Ces repas résonnent comme une fin de banquet arrosé.
Dans un style ironique, d'une grande causticité, Olga Tokarczuk mène son train avec une profonde virtuosité. Si les femmes sont quasi absentes du récit (dame Opitz a quant à elle rapidement quitté la piste), elles sont sur toutes les langues, dans toutes les bouches, tellement caricaturées que l'exercice confine au génie. Quant aux patients, ils attendent sagement qu'une place du sanatorium se libère pour s'y installer et quitter cette pension dans laquelle personne n'est vraiment à l'aise. Olga Tokarczuk adopte un ton désinvolte empli d'humour mais la lecture est exigeante car l'action s'échappe dans tous les recoins, se fait farceuse. Vous ferez connaissance avec le catholique Longin Lukas, le socialiste et écrivain August August, le conseiller secret de la police Walter Frommer, l'étudiant et ami du héros Thilo von Hahn, le docteur Semperweiß et tant d'autres. Car les personnages sont nombreux et tous réussis. Et quand j'aurai précisé que l'exergue du roman est une citation de Fernando Pessoa, vous saurez précisément ce qu'il vous reste à faire.
Les scènes vécues par Mieczysław lui rappellent souvent des événements de son enfance en compagnie de son père, quand il se prénommait encore Miecio. Et puis il y a surtout les souvenirs des hôtes de la pension et un présent guère rassurant : chaque automne, un homme disparaît, mais tout le monde semble s'en contrefiche tandis que les mâles trinquent avec cet étrange breuvage, le « Schwärmerei », un puissant hallucinogène... Dans de longs dialogues profondément dostoïevskiens, à propos de l'homme, la femme bien sûr, la métaphysique, la culture, la science, etc., L'autrice excelle, laissant la parole à ses protagonistes qui débattent avec respect mais fermement. Le roman de Olga Tokarczuk est un livre moderne racontant un monde ancien, tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand bouquin marquant. Et le style, mazette, c'est du solide !
De par son atmosphère et son décor, le roman est bien sûr une réécriture moderne et résolument féministe de « La montagne magique » de Thomas Mann, et fut d'ailleurs rédigé tout juste un siècle après la parution de son illustre aïeul. Cependant, il se détache bien vite de l'influence du maître pour vivre sa petite vie de roman singulier loin des redites et des copies.
« Le banquet des empouses » de Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018, est paru en 2024 aux éditions Noir sur Blanc. Délectable et d'une grande intelligence, d'une immense finesse, il est traduit du polonais par Maryla Laurent et sous-titré « Roman d'épouvante naturopathique ». Toutes les réflexions misogynes contenues dans le roman sont tirées de vraies phrases écrites ou prononcées par des hommes illustres dont je vous laisse le soin de découvrir la liste en fin de volume.
https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/
(Warren Bismuth)






