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dimanche 12 septembre 2021

Philippe LONGCHAMP « Et dessous le sang bouscule »

 


Ce livre de 2003 est un petit bijou à bien des égards. Déjà, il ne se lit pas comme un autre puisque « En août 2000, chaque jour, je me suis interrogé sur un événement personnel alors récent, une rencontre improbable, aventureuse et vivifiante » annonce l’auteur en préambule, avant d’ajouter « En août 2001, chaque jour, je me suis interrogé sur ce que me faisait le monde, ma petite planète à milliards d’humains. Sur ce qu’il leur faisait ». Le rendu est troublant. Et remarquable.

 

Août : huitième mois de l’année, appartient à la saison appelée été et possède 31 jours. Tous les jours d’août 2000 et 2001 (comme par ailleurs chaque été depuis alors 15 ans), Philippe LONGCHAMP rédige six lignes de poèmes en vers libres, y note le lieu géographique d’écriture. Page de gauche, en italique, ceux de 2000, intimistes, introspectifs. Page de droite, italique supprimée, poèmes de 2001 sur l’état du monde, par de courtes analyses de faits divers ou moments forts survenus dans un ailleurs. Sur cette page, une ligne est sautée, un septième vers est ajouté, une sorte d’aphorisme des deux pages en face à face.

 

Les dates et lieux : en août 2000 LONGCHAMP voyage en France puis se pose quelques jours à Paris, rejoint la Grèce avant un retour à Paris en fin de mois. Août 2001 : Paris-Savoie-Paris, puis le Chambon-sur-Lignon pour les festivités des « Lectures sous l’arbre » organisées par Cheyne éditeur (chez qui est sorti le présent livre). Dernière semaine dans le Gard et l’Hérault.

 

Page de gauche et page de droite interagissent comme un miroir à deux faces : la petite histoire personnelle de 2000 s’entremêle avec la grande histoire du Monde en 2001, où il est question de faits souvent politiques se jouant en Argentine, Ethiopie, Chine, Sénégal, Irlande du Nord et tant d’autres, mais aussi plus prosaïquement en France. 31 jours pour 62 poèmes, 31 fragments d’une vie, 31 fragments planétaires.

 

« Serrer freins ! Désirs emballés dérapent.

Jamais voulu être un des gens pressés,

Lestés de rien quand le temps vire au noir.

J’ai déjà perdu ma dernière guerre.

Pourtant, qui ça m’a vite pris aux dés ?

Et plus le temps de prévoir des étapes ».

 

Chaque mot est pesé, chaque pensée, chaque évocation. Nous entrons là dans un livre double, mystérieux et pourtant empli de jalons, ceux plantés à droite bien sûr, dont nous connaissons certains aspects. C’est fascinant de passer d’une page à l’autre, voir s’égrener le temps par le biais des dates en une sorte d’éphéméride aoûtien prodigieux. Et toujours cette dernière phrase, en bas à droite, isolée des autres, mais qui vient cimenter le tout.

 

« Etayer les galeries des mines ouvertes

par les colons d’Europe, en Afrique du Sud,

exigeaient du bois. Et le transport ferroviaire

du minerai, des traverses. On planta donc

des arbres « étrangers » - acacias, black wattle

assoiffés d’une eau rare et qui manque aux humains ».

 

Ainsi la page de droite répond par l’histoire internationale aux petits tracas du quotidien fixés sur la page de gauche. Et les lieux géographiques d’écriture, ce sud de la France en plein mois d’août, véritable collision avec les faits de cette page de droite, sanglants ou violents (pas toujours) et comme disproportionnés. Le livre peut être ouvert à n’importe quelle page afin d’y être lu.

 

Titre éblouissant que « Et dessous le sang bouscule » tant il peut être sujet à interprétations. Et ce bonheur de lecture parachevé par la qualité de l’objet, du papier épais, agréable au toucher, de la couverture (verte. Car oui il s’agit de la collection Verte de Cheyne), montrant une solidité à toute épreuve, tout comme le texte que le livre renferme. Moment de grâce comme Cheyne sait si bien nous en proposer. Paru en 2003, certes, mais procurez-le, offrez-le, c’est tout le mal qu’il mérite.

 

« La suite, on l’ignora, mais on peut s’en douter ».

https://www.cheyne-editeur.com/

(Warren Bismuth)

 

mercredi 8 septembre 2021

Corinne MOREL DARLEUX « Là où le feu et l’ours »

 


Après son  époustouflant et remarqué essai « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » paru en 2019 chez Libertalia, Corinne MOREL DARLEUX est de retour chez le même éditeur pour la parution de son premier roman.

 

Violette, une jeune femme que l’on découvre dès la première page et que nous allons suivre tout au long du récit, épuisée, cherchant refuge dans les aspérités d’une steppe, se trouve rapidement nez à nez avec une ourse et son jeune enfant. L’ourson, sa mère et Violette vont former un trio singulier, quand un incendie commence à se propager à l’horizon.

 

Au fil de leurs aventures, Violette et ses nouveaux amis ursins vont être amenés à rencontrer de nombreux personnages, tous semblant issus de pages de romans ou de contes. Il y aura Maverick, Atticus et son cheval Prevalski, puis Robinson, cet homme à la recherche de l’ensauvagement, ainsi que quelques autres. Mais la rencontre décisive va se nouer avec l’apparition de Princesse Cheyenne, femme rebelle vivant dans l’Oasis, sorte d’Eden. C’est précisément ici que le roman bascule en donnant la parole à cette princesse, désormais narratrice.

 

« Tous les membres présents s’écartaient au passage de l’ours, dans un mélange d’admiration inquiète et de curiosité craintive. Dans le cercle formé par les huttes, une foule s’était rassemblée, alertée par les cris et l’animation. Au fur et à mesure que nous progressions, tous s’écartaient en effleurant la tête et les bras de violette du bout des doigts pour lui souhaiter bienvenue et guérison. Les herbes de la clairière étaient humides de rosée sous mes pieds. J’avais l’impression de fendre les flots, d’être une héroïne. Je ne le savais pas encore, mais sauver Violette et Têtard était en train de devenir l’acte le plus important de ma vie ».

 

L’Oasis est ce village tribal où l’on tente de vivre en autosuffisance grâce aux dons de la nature. Violette et l’ourson Têtard rejoignent les âmes déjà présentes. Dès lors, le meilleur comme le pire vont se côtoyer, d’autant que les redoutables Berserkers viennent pour faire main basse sur le village et l’exploiter. La résistance va devoir s’organiser.

 

« Là où le feu et l’ours » est un roman jeunesse, mais pas seulement. Il est d’abord un parcours initiatique, celui d’une jeune femme accompagnée d’un ourson qu’elle apprivoise au sein de la nature, c’est aussi une fresque sur les richesses de ladite nature, richesses tellement délaissées aujourd’hui, voire combattues. Car ce roman est un combat pour l’écologie, le respect de l’environnement, une alerte sur le dérèglement climatique.

 

La tribu présentée en ces pages fait inévitablement penser aux Autochtones, ces habitants peuplant le continent nord américain avant l’arrivée des blancs colonisateurs. Ajoutez-y des réflexions dignes d’un Henry David THOREAU mais très largement actualisées, d’un cœur immense pour les portraits des personnages, d’une incursion dans certains rites ancestraux, d’une évidente empathie pour les mondes animal et végétal, d’un univers onirique très présent proche de la fable, et vous obtenez ce texte inclassable.

 

Car, en effet, si le rêve semble être le maître mot, le carnet de quelques dizaines de pages clôturant l’ouvrage, aussi instruit qu’abordable, nous apprendra que dans cette aventure, rien n’est inventé, tout revêt une existence, devient un fait ou une possibilité, mais résolument tourné vers l’évocation d’un monde mythologique. Ce carnet est une explication précise et en douceur des pages que nous venons de parcourir.

 

Roman d’une grande richesse, foisonnant, sachant varier les ambiances en de brefs chapitres dynamiques empreints d’une immense curiosité salutaire, il est orné par de magnifiques personnages qui dégagent une force naturelle énorme. Il pointe de nombreux sujets, au-delà du désastre écologique en cours, avec le questionnement intelligent et pertinent de la domestication d’animaux sauvages, mais aussi celle de l’humain par l’humain. Il est une tentative d’approche fort réussie de la liberté dans le respect et le consentement mutuel. Il est pacifiste, bienveillant mais militant, sait se faire touchant, émotionnel, mais toujours empli d’érudition, et ses images ne s’estompent pas immédiatement après la lecture. Le résultat n’en est que plus beau, sans catastrophisme ni surenchère. À découvrir chez Libertalia où il est récemment sorti. Un îlot d’espoir dans un monde obscur.

https://www.editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 septembre 2021

Georges SIMENON « Le suspect »

 


Pierre Chave est en plein travail dans un théâtre du quartier de Schaerbeek de Bruxelles quand il est dérangé par son ami Arthur Baron qui vient l’instruire d’une affaire extrêmement sérieuse. En effet, un copain de lutte sociale, Robert, s’apprête à plastiquer une usine à Courbevoie. Chave n’est pas à approuver la violence, aussi il choisit d’entrer directement en contact avec Robert, seulement il est difficile pour lui de quitter la Belgique, d’autant qu’il est interdit de séjour en France où il est déserteur depuis cinq années. Il passe cependant la frontière et se rend sur les lieux du projet d’attentat.

Parallèlement, les flics débarquent chez la femme de Chave à Bruxelles, où se trouve justement Baron, ainsi que le fils de Chave, très jeune et malade. Nous n’allons pas tarder à apprendre que Chave est un activiste des milieux anarchistes, dans lesquels il possède une certaine assise depuis qu’il a écrit et fait paraître des brochures politiques. Robert est l’un des camarades préférés de Chave qui l’a formé, mais influençable, d’autant que des militants polonais ambitieux viennent d’intégrer les milieux anarchistes. Chave n’a que quelques jours pour retrouver Robert et lui persuader d’annuler son projet, sachant qu’il est admiré par le jeune homme.

Bien que SIMENON n’ait jamais été anarchiste à proprement parler (certaines de ses convictions et même de ses actions allant d’ailleurs à l’encontre de l’éthique), il s’est beaucoup intéressé à sa doctrine, et s’est même quelque peu hâtivement autoproclamé anarchiste. Quoi qu’il en soit, ce roman écrit en 1937 se déroule au cœur d’un mouvement alors en ébullition. Il fait partie des « romans durs » de l’auteur, il est râpeux, rugueux et extrêmement tendu. « Jamais Chave n’avait eu sommeil à ce point. Jamais il n’avait ressenti une telle envie de se détendre, de laisser son cerveau fonctionner tout seul, sans contrôle, se purger de tout ce qui le congestionnait, d’être en somme comme celui d’un animal repu qui sombre dans le rêve ».

Deux facettes de l’anarchisme s’y combattent : l’action directe par le biais des attentats, et l’idéologie pacifiste représentée par le personnage de Chave, un idéaliste respecté dans son milieu et tiraillé dans ses contradictions, poussé par un idéal anti-terroriste et non violent parfois difficile à assumer : « C’était devenu une idée fixe. Il ne savait plus s’il voulait éviter la mort d’innocents ou empêcher le petit Robert de faire une bêtise, ou encore si, se jugeant responsable en partie de l’activité du groupe, c’était pour la tranquillité de sa conscience qu’il luttait ».

Sont mis en exergue de manière pudique et par petits traits les rapports entre police et contestataires libertaires au cœur d’un monde anonyme qui pourtant continue son chemin et qui peut être campé par la femme de Chave. SIMENON place une partie de l’action (qui s'étend sur quatre jours) en Belgique, son pays natal, l’autre partie en France, sa terre d’adoption, lui-même peut-être tiraillé, comme il a pu l’être par ses idéaux. Car c’est bien un roman de l’ambivalence dont il s’agit, chaque personnage ayant sa part de mystère et de paradoxes, y compris la belle et entière madame Chave possiblement tombée sous le charme d’un flic. Les traîtres ne sont pas d’un bloc, les idéalistes non plus.

SIMENON s’est rarement frotté au roman politique, préférant décrire les psychologies fouillées de ses personnages, ne prenant pas part à la lutte politique. Pourtant ici il déroge à la règle. « Son » Chave est très crédible, charpenté et attachant, il pourrait par certains traits se rapprocher notamment d’ un Albert CAMUS. « Le suspect » est un très grand cru de SIMENON, il parut en 1938 et peut être vu comme l’un des grands romans hors Maigret (qui sont pourtant près de 150 sous son vrai nom !), d’autant qu’il n’est ni l’un des plus connus ni une copie conforme d’un autre de ses ouvrages (car SIMENON s’est tout de même beaucoup répété dans sa brillante carrière). Et il est aussi à coup sûr une image intéressante des convictions d’alors de SIMENON, celles d’avant-guerre.

 (Warren Bismuth)

dimanche 29 août 2021

Edward ALBEE « Qui a peur de Virginia Woolf ? »

 


Pour ce nouvel épisode du challenge mensuel « Les classiques c’est fantastique » insufflé par les blogs  Au milieu des livres et Mes pages versicolores, place au thème « De l’écrit à l’écran en passant par les cases ». Des Livres Rances a choisi une pièce de théâtre états-unienne devenue classique, notamment par le biais de sa célèbre adaptation cinématographique.

Vers deux heures du matin, un couple ivre rentre d’une petite sauterie organisée par le père de la femme. Elle c’est Martha, 52 ans, paraissant plus saoule que son mari, George, 46 ans. Alors que la conversation semble stagner en surface, Martha annonce soudain à son mari qu’elle a invité un jeune couple présent lors de la fête à venir boire un dernier verre pour terminer la soirée.

Ce jeune couple vient sonner à la porte. Elle, Honey, jeune fille de 26 ans, un peu cruche. Lui, Nick, 28 ans, ambitieux. Très vite le dialogue bascule dans une sorte de bras de fer entre Martha et George sous les yeux incrédules de leurs invités, d’autant que Nick, dont les dents rayent le parquet, ne peut trop s’impliquer dans la conversation puisqu’il doit faire bonne figure devant Martha, fille de son propre patron.

Les phrases claquent, la bave est aux lèvres : « Si tu existais je demanderais le divorce ». Les échanges sont musclés, l’atmosphère étouffante et le jeu malsain. Sous nos yeux effarés se joue une guerre totale au sein d’un couple usé par la lassitude et l’existence, devant un jeune couple croquant la vie à pleines dents, témoin à son corps défendant d’un drame en cours. L’alcool coule à flot et, la fatigue aidant, va jouer un rôle déterminant dans les relations humaines.

« J’ai des essuie-glace sur les yeux, parce que je t’ai épousé ». Entame de la surenchère, tout peut désormais advenir, les dialogues devenant hors contrôle. Martha a tiré le premier coup, George a répliqué tout d’abord calmement, mais décide ensuite d’entrer dans la sordide joute verbale avec sa femme. Jusqu’au moment où surgit dans la conversation l’image du fils…

Dans cette pièce de théâtre de 1962, l’américain Edward ALBEE (à ne surtout pas confondre avec Edward ABBEY) gifle, fait éructer ses protagonistes, ne laisse aucune marge de manœuvre à un lectorat abasourdi et K.O. debout. Les échanges sont d’une violence inouïe, sans plus aucun discernement. L’auteur met en scène un couple aigri et comme fini devant deux personnes encore enthousiastes et pleines de bonnes résolutions. L’exercice est époustouflant, nous aimerions pouvoir sourire devant quelques situations d’aspect burlesque, mais une réplique fuse, et un climat plus que fétide refait immédiatement surface, rendant cette pièce suffocante, puisque nous sommes comme des invités passifs qui, à l’instar de Honey et Nick, ne peuvent quitter la maison de Martha et George. Nous voilà prisonniers de leurs échanges où l’agression est quasi permanente, nous sommes ligotés à leur monde, sans espoir de fuite.

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » est un vrai chef d’œuvre, impossible à lâcher, ce qui peut faire culpabiliser pour d’évidentes raisons de voyeurisme forcé. Les discussions sont ininterrompues, et le machiavélisme tourne à la perversion pure et simple. La version présentée ici est légèrement remaniée par l’auteur et date de 2005, c’est-à-dire 43 ans après le texte original de 1962, auquel ne sont apportées que peu de modifications. En 1966 est sortie une adaptation cinématographique réalisée par Mike NICHOLS, avec un duo magique débordant de folie furieuse et portant littéralement les personnages de Martha et George : Elizabeth TAYLOR et Richard BURTON, formant un couple aussi démoniaque que celui créé par ALBEE, Sandy DENNIS et George SEGAL jouant le couple de jeunes gens. Mike NICHOLS a repris avec grand talent les dialogues de la pièce, mais faisant vivre le quatuor infernal dans un jeu d’acteurs ahurissant et ignoblement magistral, d’autant qu’à cette époque Liz TAYLOR et Richard BURTON sont mariés, et que le couple vit un enfer similaire au climat de cette pièce par leurs nombreuses disputes sur fond d’alcool. Le couple divorce en 1974 pour se remarier dès 1975… Et divorcer à nouveau l’année suivante. Ce scénario, cette pièce, aurait pu avoir été écrite pour eux. Pourtant, en 1962, s’il paraît évident qu’ils s’aiment, ils sont mariés chacun de son côté.

« Qui a peur de Virginia Woof ? » est devenu un classique de la littérature théâtrale dramatique, mais aussi un incontournable du cinéma. Pour ce format-ci, il peut sans exagération être vu comme une sorte de frère jumeau de l’oeuvre alors en cours de l’immense John CASSAVETES. Je pense notamment à « Une femme sous influence », « Opening night » (pour le rôle joué par l’alcool), « Minnie et Moskowitz » ou autre « Husbands » (ce dernier pour le côté sans limite des protagonistes). Il vous faudra être en pleine santé mentale pour aborder l’un des deux supports, et éventuellement vous munir de fortifiants, mais le jeu en vaut largement la chandelle, que ce soit la pièce ou le film, ils continueront à vous hanter longtemps, ils sont l’une des vérités sur la vie de couple, pas la plus glorieuse certes, mais peut-être la plus taboue, en tout cas la plus destructrice.

(Warren Bismuth)



dimanche 22 août 2021

Norman LOCK « Un fugitif à Walden »

 


Samuel Long, le narrateur de cette histoire, esclave noir, s’est échappé de la tyrannie de son maître en 1844 en tranchant sa propre main alors menottée. Aidé par les réseaux de « L’underground railroad » qui aidaient les noirs à circuler aux Etats-Unis pour s’acheminer vers un lieu situé plus au nord dans le pays, où ils pourraient commencer une nouvelle vie, le nord étant alors plus évolué socialement que le sud, Samuel arrive finalement aux abords du bord du lac de Walden dans le Massachussets, où Henry David THOREAU a alors décidé de vivre (il y résidera entre 1845 et 1847) durant l’été 1845.

À son contact, Samuel apprend la vie libre mais aussi l’immensité et la rudesse de la nature. Il y rencontre d’autres pionniers de l’écologie sociale, des transcendantalistes comme Ralph Waldo EMERSON ou Nathaniel HAWTHRONE, sans oublier le journaliste William GARRISON. Immédiatement, de longs dialogues s’amorcent sur le sens de la vie. Et bien sûr, le parcours de Samuel Long, esclave noir en fuite, n’a pas grand-chose à voir avec ceux de ses interlocuteurs directs.

Cependant, une amitié naît par delà les différences, même si Samuel est bien conscient que ses nouveaux amis ne peuvent pas ressentir certains épisodes de son propre vécu (quatre millions de noirs vivent alors aux U.S.A.). Walden, lieu légendaire, est ici scruté en détails. Mais le narrateur en profite pour dresser un tableau historique du combat antiesclavagiste aux Etats-Unis dans la première partie du XIXe siècle, portant le récit vers une veine historique.

Mais ce n’est pas tout. Fort de sa documentation, l’auteur Norman LOCK peint un portrait méticuleux de THOREAU, proposant une biographie certes romancée mais s’appuyant en partie sur les propres écrits de THOREAU, l’imagination fait le reste. THOREAU est ici vu par les yeux de ce héros malheureux, Samuel, qui n’hésite d’ailleurs pas à égratigner le personnage de THOREAU, du moins au début, puis un profond respect s’instaure, comme si les deux hommes s’étaient apprivoisés. Il relaie le discours anticolonialiste, antiesclavagiste de THOREAU, diversifiant ainsi sa pensée que nous pouvions imaginer avant tout écologique.

Ceci est une fiction. Ce Samuel n’a pas existé. Mais il est pourtant vivant dans ce roman, tel une personnification de l’esclavagisme du XIXe siècle, et si LOCK lui donne vie, c’est pour rendre plus ample son récit et mêler la fiction au cœur de l’histoire de Samuel : « Si je semble préoccupé de ma propre histoire, c’est que je la crois aussi nécessaire que celle de Henry que les fils de chaîne et de trame le sont à un tissage. Je ne suis pas mentionné dans son compte rendu du séjour qu’il fit dans les bois de Walden. Je fus sans importance dans son expérience. J’aurais peut-être gâché la construction de son récit. Qui sait quelles pensées traversent l’esprit d’un écrivain ? On se souviendra de Henry, alors que mes présents récits seront bientôt oubliés. En tout cas, je suis certain de ne pas avoir la moitié de son talent. Henry avait le génie de rendre monumentales les choses les plus banales. Sous sa plume, un gland prend les proportions du Taj Mahal. La mienne, je le crains, métamorphoserait le Taj Mahal en gland ».

Et pourtant, même si cette histoire n’existe que par l’imagination de son auteur, elle est crédible car agrémentée en permanence de nombreuses références historiques, que ce soit sur THOREAU ou plus globalement sur les Etats-Unis du milieu du siècle numéro 19. Les grandes envolées côtoient des passages très intimistes eux-mêmes entrecoupés de faits historiques ou de souvenirs. Les réflexions philosophiques abondent et donnent une épaisseur supplémentaire au récit. Le rendu est original et la dimension multiple.

« Un fugitif à Walden » est sorti récemment en cette année 2021 chez Rue de L’Echiquier et plus particulièrement dans sa superbe collection Fiction. Le roman est ici traduit par l’incontournable Brice MATTHIEUSSENT, traducteur historique de Jim HARRISON notamment. Ce livre évoque de nombreux sujets, dont les principaux sont la condition des noirs aux Etats-Unis, les premiers balbutiements de l’écologie social et du refus du capitalisme, mais c’est aussi un livre sur l’amitié, la sagesse et l’espoir.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

mercredi 18 août 2021

Mariette NAVARRO « Ultramarins »

 


Une commandante, elle-même fille de commandant, a repris du service depuis peu et dirige à nouveau un cargo traversant l’Atlantique quand, au milieu de nulle part, ou plutôt du côté des Açores, loin de toute terre, l’équipage se paie une baignade improvisée. Long travelling sur les visages flottants, les corps invisibles, les vagues majestueuses. La commandante ne participe pas à la liesse générale et observe du cargo ces vingt corps immergés. Seulement, au retour de ce moment de détente, lorsqu’ils remontent, ils ne sont plus vingt mais vingt et un ! Il est plus qu’envisageable qu’un homme s’est embarqué clandestinement sur le bateau lors de son appareillage.

« Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité ».

Soudainement, le cargo semble prendre comme de manière irrationnelle et surnaturelle son indépendance, se muant en vaisseau fantôme en perdition que l’équipage ne peut plus contrôler : l’oppression après le réconfort. Si l’équipage allait payer cet instant d’égarement ? Lorsque le cargo tombe en panne…

Puis il y a les échanges, les souvenirs, les vieilles anecdotes : « Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison ». Et l’occasion pour la commandante de se remémorer son propre parcours.

Dans ce roman qui vient de sortir chez Quidam éditeur, Mariette NAVARRO livre une épopée maritime, pesant chaque mot pour un rendu poétique et rugueux par l’ambiance. Plusieurs sujets sont ici évoqués : les migrants, le quotidien sur un bateau dans une sorte de huis clos à l’air libre, mais aussi la réalité du dérèglement climatique ou même en filigrane le féminisme. Le livre est bref, finement rédigé, sans jamais tomber dans une surenchère de termes techniques, pourtant attrayants dans ce type de sujet. Jamais elle ne perd sa boussole, garde le cap en déroulant lentement son intrigue sans choisir la facilité. Elle observe comme derrière une caméra, réajuste ses décors et ses personnages.

L’autrice joue avec les antagonismes : le moment de la trêve figuré par la baignade collective, avec celui du cargo devenu indomptable. La joie de se dérouiller les articulations avec la souffrance de la vie du marin. Le temps qui semble s’être arrêté pour cet équipage, et l’avancée inexorable des perturbations climatiques à long terme. L’homme, le marin, bourru dans son professionnalisme chronométré et répétitif, et l’arrivée intempestive d’un clandestin.

Mariette NAVARRO vous avait déjà été présentés ici avant son très beau « Alors Carcasse » paru en 2011 chez Cheyne éditeur, dans la flamboyante collection Grands fonds dont l’autrice est d’ailleurs aujourd’hui la codirectrice avec Emmanuel ECHIVARD. « Ultramarins » en est une sorte de continuité habile, avec ses bizarreries non résolues, cette liberté empêchée, cadenassée, dans une écriture intimiste et précise, finement tissée. Court roman à découvrir dans la collection made in Europe de chez Quidam.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

samedi 14 août 2021

Michel HABART « Histoire d’un parjure »



Dans la liste des 24 publications des éditions de Minuit de 1957 à 1962 sur la guerre d’Algérie figure ce cas très intéressant de « Histoire d’un parjure » de Michel HABART qui se distingue sur le fond, ne racontant pas l’Algérie en direct ou presque, contrairement à la plupart des autres ouvrages, mais fait partir sa réflexion dès 1827, date des premiers frissonnements de la colonisation. Cet essai historique sort en 1960, en pleine guerre d’Algérie, ce qui n’est bien sûr pas du tout anodin. Essai difficilement résumable par sa richesse d’informations, je ne m’y risquerai d’ailleurs pas, me contentant de signaler certains renseignements présents dans le livre.

La France de 1830 est différente de celle de 1960, le pays est une monarchie. C’est d’ailleurs en 1830 que Louis-Philippe (qui sera le dernier roi de France) remplace sur le trône Charles X. Les relations avec l’Algérie se tendent suite à une vieille dette de blé (dans tous les sens du terme) que la France n’a pas payé. Un trésor algérien fantasmé entre également en scène. Mais ne refaisons pas l’histoire, puisque ces événements sont facilement consultables sur la toile. Attardons-nous plutôt sur la partie plus concrète, c’est-à-dire les relations sur le terrain entre les colons et les colonisés, puisque telle est le travail d’historien choisi par HABART pour nous permettre de renouer avec notre mémoire collective.

Dès 1830, les premiers massacres de population civile commencent sur la terre algérienne, le peuple est asservi. Le prétexte de l’armée française est bien simple : protéger l’Algérie en lançant une chasse aux turcs, aux ottomans. Rapidement, le dialogue s’envenime. Trois proclamations françaises sont rédigées entre mai et juillet 1830, elles mettent le feu aux poudres par leurs termes ô combien belliqueux. Exemple, cet extrait de la deuxième proclamation : « Le Seigneur inflige les plus rigoureux châtiments à ceux qui commettent le mal. Si vous vous opposez à nous, vous périrez tous jusqu’au dernier. C’est un conseil bienveillant. Personne ne pourra détourner de vous la destruction si vous ne tenez pas compte de nos menaces. C’est un arrêt du destin, et l’arrêt du destin doit fatalement s’accomplir ». Bienveillance, donc, le maître mot.

Une addition simple se forge dans les esprits des conquérants, addition que nous pourrions baptiser les 3 C : Civilisation = Colonisation + Christianisation. En effet, un pas supplémentaire est franchi, il va nous falloir rééduquer religieusement ce peuple revêche, lui faire croire à notre Dieu. Très vite, le sol algérien est témoin de destructions de villages, parfois entièrement incendiés, des pillages s’ensuivent, des exécutions sommaires éclatent, de plus en plus nombreuses. C’est la prise de possession pure et simple du pays, par la barbarie, le sang et la violence. C’est sur cette violence, et en l’absence de données officielles chiffrées, que l’auteur travaille ses chiffres pour étayer ses points de vue : la population algérienne diminue drastiquement durant ce protectorat devenu colonisation. HABART s’appuie notamment sur les travaux d’un certain Sidi HAMDAN, des travaux très sérieux, mais qui choqueront la France, et qui vaudront à son auteur ainsi qu’à sa famille d’être exilés. Il mourra peu après.

Une ordonnance royale est rédigée en 1834 : « 1° Alger doit être définitivement occupé par la France. 2° Il doit l’être à titre de colonie française. […] Si les tribus prétendent conserver la possession libre et indépendante du pays, ce serait la guerre prompte et terrible, la soumission ou la destruction. […] Vous appartenez désormais à la France ».

La spéculation sur les biens algériens saisis va bon train, les massacres continuent, celui de Blida fut un point de départ. La presse n’est pas en reste dans la surenchère, dès juin 1830 on peut lire par exemple : « N’a-t-on pas le droit d’exterminer les Algériens comme on détruit par tous les moyens possibles les bêtes féroces ? ». La situation devient hors contrôle. Le pouvoir français cherche aussi à enclencher une extermination culturelle.

« L’eau-de-vie a détruit les Peaux-Rouges, mais ces peaux tannées ne veulent pas boire. L’épée doit donc suivre la charrue. […] Vous savez bien que la guerre d’Algérie est une guerre où l’on fusille beaucoup. Le premier colon pouvait fusiller l’indigène qu’il voulait ». Dans ces propos, deux aspects primordiaux. En effet, la France s’est comportée dès 1830 en Algérie un peu comme les colons européens le firent sur le peuple dit « Indien » en le massacrant et en le déshumanisant sur son propre sol. De plus, dans ce combat de 1830, on parle déjà de guerre. HABART écrira d’ailleurs qu’il s’agit de la première guerre d’Algérie, vous comprendrez alors où nous mène son propos, vers la deuxième guerre d’Algérie (même si elle n’est reconnue comme telle que plus de 30 ans plus tard), entre 1854 et 1962. Mais n’allons pas trop vite en besogne, cet essai précis, empruntant environ 500 références à de nombreux ouvrages, archives ou discours, est sorti en 1960, en pleine « deuxième » guerre d’Algérie.

Sidi HAMDAN avait alerté la France et l’Algérie en son temps. Ici, il signe l’appendice (rédigé en 1833) de cet ouvrage très documenté et assez effrayant sur la mainmise de la France sur l’Algérie dès le début du protectorat. Il est un document témoignage épouvantable mais nécessaire pour bien comprendre la révolte s’instaurant sur le terrain à partir du 1er novembre 1954, il en est une base d’une extrême importance. 9 des 24 publications de Minuit sur la guerre d’Algérie parues entre 1957 et 1962 seront saisies par l’Etat français, ce ne sera pas le cas de cette « Histoire de d’un parjure ». Pourtant ce livre peut être vu comme l’un des plus offensifs, celui qui chronologiquement vient au premier rang de cette série d’essais ou de témoignages proposée en son temps par Minuit, sans doute la plus précieuse et la plus originale des publications sur la « deuxième » guerre d’Algérie, des archives monumentales à redécouvrir, notamment grâce aux éditions Fenixx qui ont numérisé ce document rare, ainsi que d’autres des éditions de Minuit difficiles à dénicher. Ce texte de 250 pages est également consultable gratuitement et en intégralité sur la toile en format PDF (https://jugurtha.noblogs.org/files/2018/06/Histoire-dun-parjure-Ana-Flitox.pdf).

Le 4 juin 1840, par le président du Conseil royal vient une explication, sordide, à cette colonisation : « C’est au nom du droit de la guerre, le droit le plus acquis chez l’homme, que la France s’est déclarée propriétaire légitime de l’ancienne Régence d’Alger ».

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

https://www.fenixx.fr/

(Warren Bismuth)