D'après l'auteur Frantz Duchazeau, cette BD n'est pas une biographie de l'artiste Marcel Bascoulard mais une fiction, même si elle se base sur des faits réels. Pourtant, il est aisé de reconnaître celui qui déambula sa vie durant dans les rues de Bourges, en particulier sur son long et improbable tricycle tassé, s'occupant des chats errants tout en dessinant des monuments de la ville avec un talent hors normes.
Proposant des pistes d'une vie à la fois errante et riche, « Bascoulard » se déploie en noir et blanc, comme toute l’œuvre de Duchazeau, faisant la part belle à de grandioses pleines pages en guise de fresques, l'album n'étant paginé qu'à droite, pages impaires. Mais revenons sur le fond. Parfait autodidacte, Marcel Bascoulard est avant tout un marginal souhaitant vivre par-delà les règles et les convenances. Iconoclaste, autoproclamé misanthrope mais en fait très bon avec ses semblables, il a choisi la solitude, sans doute en 1932 lorsque sa mère a assassiné son père de sang froid.
Bascoulard est un original. Depuis bien longtemps, il s'habille en femme, et la BD lui étant ici consacré le suit vers la fin de sa vie dans les rues de Bourges ainsi que sur le terrain vague où trône sa maison, c'est-à-dire un vieux fourgon défoncé. Il vivote grâce à des dessins qu'il vend contre une bouchée de pain, notamment ses croquis de grande précision représentant la cathédrale de Bourges. Marcel Bascoulard est un cœur tendre, aussi il aide financièrement un jeune homme à la dérive qui le sollicite tant et plus, pour de plus en plus fortes sommes.
Bascoulard est une « vedette » locale, la Maison de la Culture de Bourges expose une partie de son œuvre contre son gré et il refuse de participer à son vernissage. Ce qu'il veut c'est qu'on le laisse tranquille, pouvoir dessiner, écrire des poèmes, manger froid de temps en temps, mais se laver, jamais. Les gens de la ville le connaissent tous, il ne laisse personne indifférent. Ainsi, son boucher, à qui il a offert plusieurs peintures abstraites, finit par les exposer dans son commerce. Mais d'autres ne l'aiment pas, d'autant que la radio R.T.L. vient pour l'interviewer par le biais de Stéphane Collaro, alors très en vogue. L'exposition rencontre un grand succès, ce dont Bascoulard se fiche éperdument.
Marcel Bascoulard est un érudit : passionné d'arts, de science et en particulier de zoologie, il ne cesse d'étudier, pour lui-même, pour sa propre culture, c'est en quelque sorte sa relation charnelle, il la qualifie d' « onanisme intellectuel ». Retour sur son passé, la figure de la mère adorée, celle du père détesté, puis la mère tuant son propre mari, partant en maison psychiatrique, « abandonnant » de fait son fils de 13 ans.
Bascoulard est aussi grand amateur de locomotives, engins qu'il croque avec un plaisir évident. Il pratique la photographie, celle de lui-même en des autoportraits dans ses habits de femme, les femmes étant par ailleurs absentes de sa vie. Il dessine des cartes géographiques tout en se refusant à intégrer la société. Vagabond anarchisant, il est heureux comme ça, n'a ni chauffage ni eau ni électricité, n'a jamais froid, il s'adapte selon les saisons. Personnage singulier, haut en couleurs, il semble hanter les rues de Bourges sur son tricycle grinçant et brinquebalant. Il est devenu une figure majeure de la ville, au grand dam de monsieur le maire. Pourtant, le 12 janvier 1978, il est assassiné sur son terrain par le jeune homme à qui il était pourtant venu en aide. Il a 65 ans.
« Bascoulard » est une BD magistrale. Retraçant le parcours d'un clochard céleste qu'elle restitue par petites touches et se prend même d'affection pour le personnage en le défendant dans les moments de tension. Tendre autant qu'engagée, elle marque par la simplicité de ses propos qui font mouche, avec une pertinence évidente. Marcel Bascoulard y est reconnu à sa juste valeur et sur ses valeurs. Le crayon de Frantz Duchazeau est précis et aussi pertinent que le propos, il rend un hommage vibrant à un homme hors du commun.
Frantz Duchazeau est un spécialiste de la biographie. Il a déjà croqué avec talent (et le plaisir de l'illustrateur sue en chaque page) les « loosers » de la musique noire avec « Le rêve de Meteor Slim » ou « Les derniers jours de Robert Johnson » ou encore « Blackface Banjo », un homme noir évoluant dans le cirque. Ici il redonne vie à un autre looser, enfin plutôt à un être qui a justement parfaitement réussi sa vie en n'adhérant à rien et en brandissant le mot Liberté comme un étendard.
La Maison de la BD de Blois a récemment mis en avant les œuvres de Frantz Duchazeau avec une formidable exposition temporaire en deux parties : l'une sur les figures noires de ses œuvres, l'autre sur celle de Marcel Bascoulard, une profonde réussite. « Marcel bascoulard » est sorti en 2026 chez Sarbacane, peut-être vous faudra-t-il ouvrir celle-ci en priorité si vous n'avez qu'une seule BD à lire pour les mois à venir.
« Je suis un homme qui s'habille comme une femme, je ne veux pas être une femme ».
https://editions-sarbacane.com/
(Warren Bismuth)










