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mercredi 7 octobre 2026

Mariana TRAVACIO « Comme si le pardon existait »

 


À une date inconnue, dans un pays non mentionné, un homme issu d'une famille de propriétaires terriens, les Loprete, est tué d'un coup de couteau chez un certain Tano. Mais il ne faut pas que cela se sache. Deux semaines plus tard, trois hommes débarquent à cheval chez Tano, trois frères, encore les Loprete. Ils cherchent leur frangin, ignorant son décès. Ils repartent mais bien vite les voici de retour. Commence alors une chasse à l'homme, aux hommes plutôt. D'un côté les Loprete qui veulent venger leur frère après avoir appris sa mort et vont traquer Tano et ses proches. Ceux-ci, justement, veulent de leur côté retrouver tous les frères Loprete un à un pour assouvir une vieille vengeance. C'est Manoel, enfant jadis abandonné par ses parents, un proche de Tano qui raconte. Ces mêmes parents qui pourraient bien être la cause de la vengeance ourdi par la bande de Tano, Manoel en tête.

S'ouvre alors une longue séquence de tension, de désordre, de souffrance, avec une oreille coupée en guise de hors d’œuvre. Tano et Manoel prennent le parti de fuir, ce dernier ne pouvant s’ôter de la tête Luisa, la sœur de Tano. « Luisa non plus n'était pas une grosse mangeuse, mais elle s'efforçait de me nourrir comme si j'étais un enfant vide dont il fallait remplir l'intérieur ». À partir de maintenant, tous les coups sont comptés et permis, dans une poursuite entre hors-la-loi. Car « Comme si le pardon existait » est un western, aride, étouffant, quasi kafkaïen. Hormis quelques indices sur le passé de certains protagonistes, on ne sait rien sur ces hommes sans passé. Mariana Travacio peint quelques petits points çà et là mais n'en dévoile pas plus.

En des chapitres extrêmement brefs (62 au compteur sur un total de 115 pages), aussi brefs que cette histoire d'une grande âpreté, Mariana Travacio, dont c'est ici le premier roman, impose un climat singulier : des scènes dignes des films de Sergio Corbucci, lentes, violentes, sans insistance, dans un style simple, factuel, d'une formidable oralité (pas même les négations ne survivent à ce récit). Deux bandes se font face, mais qui course qui au juste ? C'est tout l'aspect kafkaïen et même le piment du roman dont les dialogues font partie intégrante du texte, un texte étonnamment sans émotion, d'une froideur et d'un recul palpables, mais aussi d'une immense sauvagerie.

Le vent ne cesse de souffler, il annonce les orages. Avec des portraits azimutés de desperados, Mariana Travacio joue sur le néant, sur l'impossibilité de sauver les hommes. D'ailleurs, nombreux sont les morts qui jonchent les pages du roman, notamment flottant dans quelques mares puantes. « Trois hommes vêtus de blanc étaient en train de courir sans logique apparente. L'un tenait un couteau, les deux autres avaient les mains vides. On aurait dit des créatures d'un autre monde : ils avaient les yeux en désordre, comme si quelqu'un les tourmentait de l'intérieur, et ils poussaient des hurlements stridents de cochon blessé. C'étaient des cris intermittents, qui semblaient suivre un rythme qu'ils étaient les seuls à comprendre. L'un commençait à crier, puis les autres criaient à leur tour, comme s'ils s'encourageaient dans une langue biscornue. Ils couraient en cercle, ou en ligne droite, ou en zigzag, sur leurs jambes qu'on aurait dites en acier : fines et fortes, comme si elles avaient une âme bien à elles, qui leur dictait les mouvements de cette danse endiablée ». Cet extrait restitue à merveille l'univers du livre, un univers que l'on ne rencontre pas souvent, « sans logique apparente ».

Dans cette lutte à mort, aucun espoir n'est permis, sauf celui de retrouver les défunctés de sa propre bande pour les enterrer, ou mieux, pour les rendre à leurs familles, enfin présentables. « Comme si le pardon existait » est un bref western sauvage, sans concession, avec cette écriture surprenante, comme exclue de l'action, contant plus qu'écrivant ce qu'il se passe, et le résultat est assez époustouflant. L'argentine Mariana Travacio joue avec nos nerfs, pour finalement ne rien lâcher ou presque de ses personnages, c'est aussi ce qui rend l'intrigue d'une grande force, cette impossibilité de mettre des visages, des rancœurs, des émotions chez les protagonistes.

Rien que le titre du roman annonce une dichotomie : Ce « Comme si » peut être lu comme « en espérant que » mais aussi dans un sens inverse et plus radical, du genre « vous n'alliez tout de même pas vous imaginer que » ! Tout le long du récit, le lectorat est ballotté comme les personnages sur leurs chevaux, hagards et sans but. Ce percutant roman original au ton déroutant écrit en 2016 est paru en 2026 dans la collection Littérature poche de chez Cambourakis. Avant celui-ci était sorti chez le même éditeur en 2024 le deuxième roman de l'autrice, « Tout ce qui meurt en avril ». « Comme si le pardon existait » est l'un des belles surprises de l'année, l'une de ses grandes singularités aussi.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 4 octobre 2026

Olivier REMAUD « Nocturne amphibien : un conte écologique »

 


La collection Mondes sauvages nous réserve encore une belle surprise. Chaque titre de son catalogue traite un thème en rapport avec le Vivant. Aujourd'hui ce sont les amphibiens qui sont passés au crible avec ce somptueux « Nocturne amphibien », un conte écologique concocté par Olivier Remaud, philosophe et spécialiste du monde de l'eau.

Une présentation du sujet s'impose : genèse de l'apparition des amphibiens sur terre à l'âge de glace, suivi du rôle des glaciers (souvenez-vous le très beau titre du même auteur « Penser comme un iceberg » dans la même collection et présenté quelque part en ces pages). Brusque retour de nos jours où nous retrouvons Olivier Remaud dans la forêt de Rambouillet, au bord d'une mare où il effectue un suivi des populations amphibiennes, principalement entre février et juillet. Outre le travail, l'auteur y va aussi par plaisir pour sentir une « connivence », une communion avec la nature. Il profite de cet instant pour décrire la faune à proximité, nous montrant une fois de plus la richesse exceptionnelle d'un simple lieu comme une mare.

Dans un rêve, Olivier Remaud rencontre une grenouille, Narsa, qu'il va suivre et avec laquelle il va dialoguer. Narsa le guide jusque dans les entrailles de la terre jusqu'à un mystérieux laboratoire de recherche scientifique. De ce bâtiment, tous deux entrevoient le futur que Narsa a par ailleurs déjà visité. « Les amphibiens avaient résisté à des extinctions massives d'espèces. Celle qui avait marqué la fin du Permien, il y a 250 millions d'années, avait presque éteint toute forme de vie. Les amphibiens avaient survécu aux dinosaures après la catastrophe du Crétacé. Mais une décennie avait suffi pour rayer de la carte la grenouille dorée du Panamá ». Pour autant, Olivier Remaud se refuse au défaitisme. Car la grenouille Narsa est une lanceuse d'alerte. Subitement, dans son rêve, l'auteur se voit mué en amphibien. Il devient lui-même grenouille tout en gardant sa pensée humaine et sa propre réflexion (« Ma perception du monde se réinventait »). Avec Narsa ils arrivent dans une vallée des Pyrénées dont la grenouille est native. Elle y retrouve sa famille après des années de voyage.

Le bilan de l'activité humaine et du réchauffement climatique en plus de toutes les agressions, humaines elles aussi, sur la nature, est lourd : « Ces derniers temps, l'air matinal avait perdu de sa fraîcheur. Les nuits n'étaient plus froides comme avant. Le débit des torrents diminuait d'année en année. Ils étouffaient sous la pression des algues filamenteuses qui les envahissaient. Le goût de l'eau avait changé. Il s'était acidifié. Même les mares qui recueillaient la fonte des cimes manquaient d'oxygène. Les glaciers maigrissaient ». Ce rêve vire donc au cauchemar et c'est un cri d'alerte que lance olivier Remaud lorsque son texte se transforme en un avertissement sur le désastre écologique en cours, y compris localement. « Aucune expérience des milieux naturels ne peut s'acquérir 'par procuration'. Nous devons vivre des rencontres avec des êtres non humains pour réveiller notre amour profond du vivant. Sinon, la nature nous demeure étrangère. Ainsi naît l'indifférence : 'Que représente l'extinction du condor pour un enfant qui n'a jamais vu un troglodyte mignon ?' ». Pour sauver la nature, il faut la comprendre et la connaître.

« Nocturne amphibien » est un texte scientifique mais facilement accessible grâce à la pédagogie de son auteur, ainsi que par le truchement du conte. Une partie de la solution est simple pour éviter la tragédie : laisser en libre évolution plutôt que (mal) protéger. Une mare est un monde dans le monde, avec sa profusion d'êtres vivants, certains minuscules voire microscopiques, ses réseaux souterrains, c'est ce que Olivier Remaud appelle le « monde humide ». Le rôle d'une mare est en quelque sorte similaire à celui des glaciers puisque d'elle naît la rivière. Alors que parallèlement est entrepris un immense Holocène, une destruction massive des habitats faunistiques.

Dans ce fascinant petit livre, Olivier Remaud joue sur les atmosphères, tantôt dans son monde onirique avec Narsa, tantôt par un brusque retour sur terre pour prévenir de la violence du danger. Il amplifie sa réflexion sur l'eau en nous entretenant de l'histoire de la pluie et comme par ruissellement de celle des parapluies, en alertant sur la redoutable dangerosité pour les amphibiens de la voiture, véritable criminelle. Les crapoducs sont l'une des solutions bien sûr, mais elle reste fragile devant l'ampleur du carnage.

Les pensées de Ivan Illitch puis de Edward Abbey s'invitent en ces pages avant que l'auteur n'explique le cycle de l'eau en milieu urbain, et là encore c'est passionnant ! Un manifeste amphibien vient clore le volume, les grenouilles ayant décidé de se révolter par leur auto-effacement, pour montrer à quel point elles nous sont indispensables. « Qu'on le veuille ou non, nous allons devoir vivre entre les mondes, comme les grenouilles. Nos sociétés vont devenir amphibies. D'un côté, l'eau monte et dévore les littoraux. De l'autre, elle baisse et assèche les milieux humides. Trop abondante ou trop rare, l'eau ne ment pas et nous ne pouvons vivre sans elle. Pour affronter le monde qui vient, il nous faut conclure notre propre pacte de réciprocité avec l'élément primordial et adopter la perspective que les amphibiens ont sur l'eau ».

Ce conte documentaire, s'il prévient d'une sorte d'apocalypse déjà entamée, n'est en aucun cas désespéré, bien au contraire. Il est urgent de le lire pour mieux comprendre les enjeux de notre monde contemporain. Le livre est paru en 2026. Cette collection Mondes sauvages donne chaque fois le sentiment que le temps s'arrête, que l'on apprend avec lenteur mais intérêt et le voyage est toujours fabuleux.

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

(Warren Bismuth)

mercredi 30 septembre 2026

Sigolène VINSON « Le butor étoilé »

 


Une femme, la narratrice, se voit confiée une mission bien spéciale : répertorier le nombre de butors étoilés aux abords d'un petit étang de Provence. Au même moment, la jeune Dedou, 15 ans, fille adoptive de Hélène, disparaît. La narratrice est séparée de Marc depuis 4 ans mais ne cesse de penser à lui, elle lui envoie des lettres, interceptées par Damien, la cinquantaine, responsable d'un data center qui enregistre les cris d’oiseaux avant de les analyser.

La jeune femme est épaulée par Nathalie, ornithologue, parle à la nature, qui lui répond en une éblouissante osmose. Car « Le butor étoilé » est peut-être avant tout un roman onirique, peuplé d'images de livres de contes, sorte de fable écologique au cœur de laquelle notre narratrice observe l'étang, la nuit, alors qu'un loup rôde et qu'une partie de la population accuse déjà le canidé d'avoir attaqué et tué Dedou.

Peu à peu, Damien se mue en animal, sous les yeux de son père Kader, la nature reprend des droits que jamais elle n'aurait dû perdre. Damien se réincarne, on pense évidemment au très beau livre de Hélène Lanscotte « Ma femme, cette animale » (Cheyne éditeur). La nature est décrite méticuleusement, c'est la force du roman. La jeune femme pêche la palourde en pensant à Marc, ou peut-être à Damien, qui forcément doit penser à elle. D'ailleurs, la trame amoureuse vient gâcher ce qui aurait pu être un grand roman, les amours sonnent comme des passages obligés de l'adolescence alors que les protagonistes sont adultes et mêmes mûrs. Les personnages sont à peine esquissés, même Roland, le chasseur à la mauvaise vue. Mais dès que l'objectif se resserre sur l'extérieur, les bords de l'étang, la faune et la flore, le texte devient magie et pétillance.

« Un phénomène notable avait donné lieu à une nouvelle veille, la lagune avait atteint un taux de salinité jamais relevé, comme si elle s'était chargée en sel dans le but de nous porter tous, de hisser le village au-dessus du niveau de la mer et peut-être l'amener à hauteur du loup. Si les rhizomes retenaient un corps prisonnier, l'étang, par sa nouvelle composition, allait nous le restituer ». Et ce qui est restitué en priorité, c'est un charnier animal... Quant au butor, viendra ? Viendra pas ? C'est l'une des questions que pose le roman.

Sigolène Vinson décrit la nature à merveille mais peine à faire vivre ses personnages, c'est dommage car « Le butor étoilé » s'annonçait comme un grand roman, hélas il n'en est rien, même si certaines pages de Nature Writing donnent des frissons. Roman paru en 2025 et réédité en poche en 2026 au Tripode, il restera comme une belle tentative écologique. Sigolène Vinson fut miraculeusement épargnée lors de la tuerie contre Charlie Hebdo en janvier 2025, gageons qu'elle aura encore de belles pages nature à partager.

https://le-tripode.net/maison

(Warren Bismuth)

dimanche 27 septembre 2026

James BALDWIN « Meurtres à Atlanta »

 


Saison 7 challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deuxième round. Penchons-nous ce mois sur un nouveau beau sujet : « Un essai en littérature ». Et tout de suite pour DLR, l'attrait représenté par James Baldwin.

Entre 1979 et 1981, un tueur de masse sévit dans la ville d'Atlanta, Géorgie, États-Unis. 28 enfants et 2 adultes sont assassinés, tous sont noirs. À la demande du magazine Playboy, l'écrivain noir afro-américain James Baldwin alors exilé en France s'y rend pour un reportage. Dans cette affaire, un homme noir est inculpé pour le meurtre des 2 adultes et jugé pour l'ensemble des 30 crimes.

James Baldwin (1924-1987) fut de tous temps un combattant acharné pour la cause noire, ce qui le fera quitter les États-Unis jugés trop dangereux pour un homme comme lui. Il y retourne cependant pour l'affaire brûlante d'Atlanta. Après avoir exposé les faits, Baldwin se lance dans un message particulièrement offensif dont les premiers portraits dessinés sont ceux de la Femme. « La plupart des femmes réussissent fort brillamment à survivre sans se laisser enfermer dans les définitions d'autrui. Elles ignorent tout simplement les catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer lorsque celles-ci sont susceptibles de les menacer. Ou bien encore, elles trouvent parfois même une façon de les tourner à leur avantage. Et cela, peut-être, parce qu'elles ne rêvent pas. Mais les hommes ne sont pas aussi flexibles ou subtils. Un homme doit se battre pour sa virilité : c'est le minimum en-deçà duquel il n'existe pas. C'est que l'homme ne dispose tout simplement pas des armes féminines ».

Baldwin ouvre le débat sur l'intégration, problème réglé car selon lui ayant déjà eu lieu. Reste la déségrégation, c'est pour ce motif qu'il se bat en compagnie des autres noirs militants. Il raconte sa lutte et son engagement au quotidien, analyse les rouages de la ségrégation et tape au bon endroit. Baldwin revient sur son enfance émaillée par la violence de rue contre les noirs, considérés comme « Traîtres au fameux rêve américain ». Les mots, les images de Baldwin giflent, sont une radioscopie d'un pays malade de son racisme. « Les Noirs n'ont jamais été vraiment considérés comme des citoyens ici. Dans l'imaginaire américain et vis-à-vis des institutions de ce pays, les Noirs existent selon les termes du Code esclavagiste : la première reconnaissance juridique de notre présence demeure la plus puissante, la plus contraignante. C'est pourquoi chaque nouvelle génération a dû revendiquer face à une oppression de plus en plus forte, et au prix de sacrifices de plus en plus lourds, ses droits « civiques » : revendication éloquente pour ceux qui sont déjà des citoyens ! Seuls les Amérindiens, c'est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d'égards ». Aux États-Unis, les Noirs subissent la Loi du marché.

Selon Baldwin, il faut bien différencier la ségrégation des noirs et la persécution des juifs, il n'oublie pas que « mes ancêtres sont entrés dans le monde civilisé après avoir été vendus aux enchères » dans l'autobiographie partielle d'une enfance dans le quartier de Harlem à New York et la prise de conscience dans un pays violent et raciste.

Mais revenons aux drames d'Atlanta. Un homme a donc été arrêté, Wayne Williams, mais Baldwin ne croit pas à sa culpabilité, du moins pas pour l'ensemble des meurtres, et s'en explique. Il revient sur les faits avant de les analyser : « Les enfants étaient presque tous des jeunes Noirs de sexe masculin vivant dans le purgatoire, ou l'éternité, de la pauvreté. Impossible d'être pauvre et noir dans un pays aussi riche et blanc sans porter sur soi-même un jugement sans appel. On n'a rien à perdre. Pourquoi refuser une invitation à faire un tour en voiture ? Au fond de la misère, le pire existe-t-il ? Et un enfant pauvre est aussi un enfant solitaire ». À ce stade de ma lecture, je réalise que la majorité de ce livre précieux pourrait être annotée et citée, notamment par les faits d'une actualité criante : ils se déroulent encore dans l'Amérique de Donald Trump, et bien sûr progressent dans cette Amérique là, la pire de toutes celles envisagées.

« L'histoire qui se nomme blanche est un désastre incommensurable : tout d'abord parce que, dans le monde où nous vivons, il n'en existe pas d'autres. L'histoire est un hymne aux Blancs écrit par des Blancs. Nous autres, tous les autres, avons été « découverts » par les Blancs, qui détiennent le droit de nous laisser entrer ou non dans l'Histoire ». C'est partant de ce postulat que Baldwin évoque la figure de Martin Luther King avant de reparler de Wayne Williams, qui sera condamné à la prison à vie (il y est encore au moment où je tape ces quelques lignes).

« La lâcheté de notre époque est révélée avec clarté par le mensonge permanent suivant : on attribue tous les désastres qui atteignent la société à une voire une demi-douzaine de créatures cinglées, et on explique qu'elles doivent être emprisonnées ou éliminées. Ainsi, de nos jours, il suffit de traiter une personne ou un groupe de gauchistes, de guérilleros ou de terroristes pour refuser de les considérer comme humains : il ne sont plus aux yeux de l'opinion que de la vermine à détruire ». Un message d'une acuité bouleversante dans le « nouveau » monde du XXIe siècle. « Meurtres à Atlanta », rédigé en 1985, soit deux ans avant la disparition de l'auteur, devrait être étudié aujourd'hui dans les classes, justement à cause de cette Amérique de Trump qui rend de nouveau vivace la haine de la différence. Cet essai est un coup de poing nécessaire et majeur écrit par un homme engagé et lucide, un livre à lire absolument tant il marque et tant il est une photographie d'un pays hélas duplicable à l'infini, vous pouvez enchaîner par le visionnage de « I am not your negro », portrait DVD éblouissant de l'auteur, le support se trouve encore facilement. La traduction est ici signée James Bryant et révisée par Florence Noblet, la préface est l’œuvre de Jacqueline Woodson. Ce livre marquera les esprits à long terme, n'en doutons pas.

(Warren Bismuth)



mercredi 23 septembre 2026

Pauline PEYRADE « Les habitantes »

 


Les éditions de Minuit semblent être victimes d'un virus de redondance dans ses titres : après « La maison vide » de Laurent Mauvignier et « La maison hantée » de Michèle Audin en 2025, voici donc « Les habitantes » de Pauline Peyrade. Et après mon cuisant échec à la lecture du « Viens Élie » de Jonas Sollberger (un premier bref roman sans personnalité, prenant au vol les règles littéraires de Laurent Mauvignier (justement) et Marguerite Duras en de nombreuses redites d'une grande pénibilité), je me devais une revanche envers Minuit que j'affectionne tout particulièrement.

Une maison située près d'un hameau. Y vivent la narratrice Emily et sa chienne Loyse. La maison appartenait jadis à la grand-mère Moune, décédée, et doit être mise en vente par la famille. Or, Emily refuse de quitter les lieux et s'attire ainsi les foudres de ses proches. Son amie et voisine Aude lui permet d'accomplir de petits boulots qui la font vivoter. Emily reçoit régulièrement des lettres de sa famille, l'exhortant à accepter la vente de la maison. Mais Emily la solitaire est inflexible : elle restera.

« Les habitantes » est un roman déroutant. S'il reprend les codes du roman moderne rural, style très en vogue actuellement en France, c'est pour mieux les tordre. Dans une écriture soignée et poussée, à la fois rêche et poétique, Pauline Peyrade déploie un certain talent pour planter une atmosphère singulière, tout aussi inquiétante que sereine, avec des phrases brèves qui percutent la pensée. Mieux, ses humains ne sont pas, ne sont plus au cœur du récit, l'humain ne devenant qu'un animal parmi d'autres. Le rôle de la nature, de la faune, est immense (ce plan avec la découverte d'un héron mort est de toute beauté) dans un scénario resserré à l'extrême, les incursions dans le passé familial au sein de la maison, en petites touches anecdotiques. Car Emily y a vécu seule avec Loyse et Moune.

« Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries, à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir ». Car « Les habitantes » est une ode à la nature, à la sauvagerie. Emily elle-même est devenue sauvage à son contact. C'est également un roman sur la mémoire des lieux, sur la façon d'habiter le monde, sur l'aspect mortel du Vivant, où animaux et humains sont enfin sur le même plan, partageant le même habitat : le monde, ici délimité par la maison. Cette Emily qui résiste pour un lieu, c'est un peu ces migrateurs qui reviennent chaque année sur le même territoire, ou ces animaux qui passent leur vie au même endroit. On pense bien sûr à la parabole du feu : malgré les éléments, que ce soit des lettres ou des flammes, des êtres restent attachés à leur terre, quitte à périr avec elle. Le texte peut aussi entrer en écho avec les luttes des Zones À Défendre.

« Les habitantes » est un roman déconcertant par sa structure, par son rejet des règles (ici administrative), rendues dérisoires devant la force de la nature, mais aussi par son aspect décharné, jusqu'à Emily qui se satisfait de peu, juste d'une symbiose avec ce qui l'entoure, qui profite du moment malgré l'irrémédiable, comme pour savourer les derniers instants, les rendre éternels, alors que l'humain est relégué, n'est plus tout puissant devant la nature.

« Protégée par ses écailles dorées, sa peau nappée de mucus, la tanche occupe le fond de l'eau. Son ventre jaune s'envase, des branches de cornifles touchent ses flancs, petite forêt nageante, confite dans l'onde troublée de l'étang. Elle demeure nageoires rondes, immobile, insensible, au manque d'oxygène, aux variations de la température ». Car cette maison, c'est l'allégorie du monde tout entier, celui que nous habitons, et que le réchauffement climatique et le désastre écologique pourraient nous forcer à quitter malgré nous si nous ne prenons pas soin du Vivant dans son ensemble.

Coup de maître pour ce deuxième roman, tellement plus altruiste et original que le premier de l'autrice, « L'âge de détruire ». Un roman généreux mais aussi une alerte sur l'état de notre planète. Espérons que ce texte fera date. Décidément les éditions de Minuit n'en sont pas encore à faiblir dans leur ligne éditoriale (oublions ce « Viens Élie ») et se situent toujours du côté de l'avant-garde, c'est encore le cas pour « Les habitantes », superbe alarme dans un monde qui s'étiole, roman paru en 2026.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 20 septembre 2026

Leon Ray LIVINGSTON « D'un océan à l'autre »

 


En avant-propos, méfions-nous de ce faux ami, le sous-titre « Sur la route avec Jack London ». Si Leon Ray Livingston (1872-1944) revendique pleinement cette appellation, c'est-à-dire ses aventures avec un Jack London à l'aube de son prestige en 1894, les documents historiques sont pourtant tenaces et ne font état d'aucun contact entre les deux hommes avant 1907. Dans « D'un océan à l'autre », Livingston raconte sa vie de hobo, de vagabond du rail aux côtés de Jack London, tous deux liés à la vie à la mort pour « brûler le dur » (se déplacer sur, sous ou dans des trains clandestinement, sans payer). Si l'un et l'autre ont largement pratiqué la clandestinité dans les trains étasuniens, il semble impossible qu'il l'ait fait ensemble, comme le rappelle Thierry Beauchamp (également traducteur) dans sa très éclairante préface sur le contexte de ce livre.

Livingston imposteur ? Reconnu de son vivant comme affabulateur, mégalomane, adorant se mettre en scène même pour des anecdotes auxquelles il n'a nullement participé, il faut pour le moins attaquer ses récits avec la prudence nécessaire (il était surnommé N°1, vous voyez le genre). N'avons-nous pas connu nous-mêmes ce pote encombrant, qui parle fort, qui gesticule et se vante, qui prend aux autres leurs propres anecdotes pour en faire sienne, qui se place sans cesse en avant, en héros, en redresseur de torts, qui ne peut s'empêcher d'inventer sa vie (la vraie ayant dû sans doute être un brin décevante), d'une manière un peu beauf et surtout pathétique. Méfiance donc. Mais ce qui est certain, c'est que Livingston a bel et bien vécu une jeunesse mouvementée, faisant le trimard depuis ses 13 ans.

Ceci dit, « D'un océan à l'autre » est un document de première bourre sur le monde des hobos, ces vagabonds qui sautaient sur les trains pour voyager à l’œil, prétextant la recherche d'emploi dans une autre ville souvent alors inconnue. Ce monde est ici dépeint sans ombre, pleinement. La (fausse) rencontre avec Jack London aurait eu lieu en 1894, ils auraient convenu de « suivre la piste enfumée » ensemble (brûler le dur, donc), London déjà en partie attiré par l'alcool, Livingston en abstinent.

« D'un océan à l'autre » est un document important sur le fonctionnement des trains de l'époque ainsi que sur les compagnies ferroviaires et leurs employés, qui cherchent à chasser les resquilleurs afin d'être bien vus, ces resquilleurs jouant au chat et à la souris avec les contrôleurs et les flics, des vagabonds sans foi ni loi qui parfois se dépouillent entre eux, certains peuvent même être armés. Les trimardeurs se nomment « touristes » ente eux. Et bien sûr l'alcool coule à flot, la déveine colle aux basques.

Quelques scènes marquent les esprits, je pense à cet employé du rail qui use d'un lourd morceau de fer lesté au bout d'une corde qu'il fait descendre entre deux wagons à la manière d'un pendule pour déloger les clandestins. Nombreuses sont les personnes que les hobos rencontrent durant leurs périples. En effet, entre deux voyages, ils se frottent aux habitants pour aider, gagner de quoi bouffer, ou bien ils font la manche pour obtenir de quoi être hébergés une nuit dans des hôtels spéciaux pour hobos. Ils savent pertinemment qu'ils risquent la prison, voire des peines de travaux forcés. Le document regorge d'expression ferroviaires ou propres aux hobos, et rien que ceci est un petit régal.

Dans « D'un océan à l'autre », guigne et veine cohabitent quasi quotidiennement. Pour ce qui est des souvenirs personnels, bien sûr Livingston se donne le beau rôle, bien sûr il brille en société, il gouaille jusqu'à plus soif et fat marrer ses comparses par de bons mots toujours pertinents. Mais il ne faut pas prendre ce récit au pied de la lettre, plutôt comme un recueil de divers témoignages. Il se lit un peu comme un roman d'aventures avec un fond avéré mais des personnages réels dans lesquels l'auteur se love de manière fictive.

Pourquoi « D'un océan à l'autre » n'est écrit qu'en 1917, soit 23 ans après les faits ? Jack London est mort l'année précédente, peut-être que dans la tête de Livingston, il ne pourrait plus témoigner des mensonges le concernant dans ce livre ? Mais ceci n'est que pure spéculation. En revanche ce qui est certain, comme le rappelle Thierry Beauchamp dans sa préface, c'est que Charmian, la veuve de Jack London, s'oppose à la sortie du livre en l'état : « Elle lui demanda [à Livingston, ndddlr] de ne jamais plus associer le nom de son défunt époux à l'alcool et de ne jamais plus insinuer qu'il ait pu être aidé à écrire ses œuvres ». Et d'une manière élégante et faussement farceuse, Charmian conclut par ce cinglant « Si j'étais « méchante », je pourrais révéler que Jack et vous n'avez jamais été compagnons de route », ce qui paraît d'une grande limpidité sur la création pure et simple de cette amitié entre Livingston et London, Charmian ayant découvert le bien peu honnête subterfuge.

« D'un océan à l'autre » est paru en 2026 aux éditions du Sonneur, déjà coupables du merveilleux « Vagabonds de la vie » de Jim Tully, justement sur le monde des hobos, Tully ayant lui-même bien connu cette existence. Pour aller plus loin dans cet univers, il faudra absolument vous reporter à un autre auteur ayant été très tôt embarqué dans ce mode aventurier, et qui rassemble ses souvenirs dans un somptueux livre, « Les vagabonds du rail ». Son nom ? Jack London !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 16 septembre 2026

Michel DOUARD « Avant impact »

 


De nos jours, un astéroïde de deux kilomètres de diamètre se dirige irrémédiablement vers la terre et devrait plus précisément entrer en contact avec la France, provoquant des dégâts hors norme partout en Europe. Le gouvernement français décide de protéger ses compatriotes en les aidant dans leur exil vers des pays étrangers et lointains. Ce sont des personnages qui fuient le point d’impact que Michel Douard met en scène. Parmi eux, Luis, ex footballeur professionnel qui doit quitter Tours ; Lucie, son mari et leur fils Tom, autiste, s'enfuient de Paris ; Tonio et David qui s'apprêtent à être libérés d'une prison de Lyon ; Bilal qui fuit Montpellier. Dans un mouvement inverse, Warren, citoyen des États-Unis, vient sauver sa grand-mère, résidente malade dans un Ehpad de luxe à Thonon-les-bains. Quant à Ayan, somalien au passé cabossé, il est en Libye et lui aussi souhaite regagner la France pour d'autres raisons.

Dans ce roman choral, Michel Douard dépeint de très nombreux personnages aux ramifications diverses, tout d'abord en des scènes brèves saisies dans le moment qui précède la panique, car l'Europe entière pourrait bien disparaître suite à la chute de l'astéroïde, et chaque habitant ou presque organise son départ. Mais déjà les pillages commencent, notamment ceux de tableaux du musée d'Orsay. Les banques ferment et la France semble plongée dans une atmosphère d'avant guerre.

« Avant impact » est à ce moment de lecture un roman pré-apocalyptique en forme de parabole, celle de la migration en temps de guerre avec des populations quittant leur pays pour échouer ailleurs, en sécurité, sauf qu'ici ce sont les européens qui doivent aujourd’hui quitter leurs terres, créant un effet miroir sur les voies de migrations, les demandeurs devenant les anciens accueillants, et vice-versa. « Pour la réussite du plus grand exode qu'ait connu l'humanité, les Français doivent se soumettre aux règles de l'état d'urgence. Accepter, au moins dans un premier temps, la destination qui leur est imposée et le moyen de transport qui a été prévu pour chaque famille ».

Les scènes indépendantes du roman, celles de chaque personnage suivi, vont pourtant finir par s'emboîter et ne plus faire qu'une. Car la fuite se passe en partie par mer (les aéroports étant attaqués) dans un roman sans cesse en mouvement, alors qu'un bistrotier breton, avant les embarquements, accueille les démunis et écoule gratuitement ses stocks en attendant l'apocalypse. C'est sans doute le plus beau portrait du récit, hélas il s'éclipse après seulement quelques pages.

« L'astéroïde mesure près de deux kilomètres de diamètre et va nous frapper avec un angle de 80°. Ça veut dire un cratère de près de cinquante kilomètres de circonférence, une boule de feu qui enflammera tout, arbres et habitations, presque instantanément sur un rayon de sept à huit cents kilomètres avec un vent soufflant à quatre kilomètres par seconde. En bonus, vous ajoutez un tremblement de terre de magnitude 9 qui sera ressenti sur les mêmes distances... ».

Soudain le roman prend une tournure de thriller maritime et c'est là que le bât blesse. Michel Douard privilégie l'action à la psychologie des personnages avec lesquels le lectorat passe pourtant de plus en plus de temps. Les caractères sont esquissés mais jamais fouillés, restant à l'état de brouillon mal défini. Pourtant il va nous falloir passer encore plus de 200 pages avec les protagonistes, qui ne cessent d'ailleurs de se multiplier. « Avant impact » bascule dans un roman de gangsters en mode maritimo-viriliste. Les testostérones tournent à plein régime et l'omniprésence d'une figure du récit, Freddy, est telle qu'elle écrase le scénario, le rendant confus. Car Freddy c'est le mal absolu, on l'aura immédiatement compris, mais l'auteur insiste tant et plus sur les prises de lignes de coke, d'insultes, d'alcool, de scènes de gros bras, car son Freddy est sans cesse prévisible, il est de ces personnages qui n'apportent rien au scénario dès qu'ils sont en représentation et volent la vedette tout en tirant l'énigme vers le bas.

C'est dommage, car « Avant impact » s'annonçait bien par ses 150 premières pages (il en comporte tout de même 396). Hélas la seconde partie est éloignée à ce point de la première que nous avons le sentiment d'avoir été propulsés sur un autre plateau, où le huis clos veut jouer un rôle de « suffocateur », mais ne parvient qu'à emmêler le scénario. Les bastons, les intimidations remplissent le cadre et le cahier des charges mais plus grand-chose de réellement « humain » ne se produit, plus rien ne vibre. Même le drame à venir semble avoir été comme oublié, on préfère jouer les cadors sur des bateaux à destination de l'Afrique.

« Avant impact » avait tout d'une histoire séduisante, il se révèle un roman un peu fouillis duquel on cherche finalement à s'extraire tant les personnages sont des croquis inachevés. Il vient de paraître chez City, et malgré sa première moitié alléchante, il ne m'a guère convaincu. En outre il n'évoque jamais (en 400 pages tout de même) les conséquences d'une catastrophe telle que celle décrite sur le désastre nucléaire avec des centrales rasées de la surface de notre sol. Et ceci est pour le moins curieux.

J'ai reçu ce livre dans une version « épreuves non corrigées », je suis désolé de ne pas pouvoir défendre ce roman qui m'aura laissé un goût amer de travail peu approfondi.

(Warren Bismuth)