Recherche

dimanche 5 avril 2026

Karel ČAPEK « Contes d'une poche et d'une autre poche »

 


L'arrivée du printemps a annoncé le lancement de la nouvelle saison (printemps, donc, si vous suivez bien) du challenge trimestriel « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, pour lequel sont mis en avant des livres d'au moins 500 pages. On a eu chaud puisque ce recueil nous offre très exactement 502 pages !

Des contes ? Peut-être... En tout cas 48 récits brefs portant sur des intrigues policières. Karel Čapek (1890-1938) fut de ces écrivains dynamiteurs et irrévérencieux qui ont peut-être le plus innové en plusieurs inoubliables chefs d’œuvre d'anticipation, en guise d'urgence à réagir contre le fascisme, mais construits à la façon de récits de science-fiction. Trois œuvres majeures entrent dans ce cadre si difficile à sculpter : le roman « La guerre des salamandres », les pièces de théâtre « La maladie blanche » et « R.U.R. ». Dans « Contes d'une poche et d'une autre poche », l'auteur se tourne vers un autre style, une autre ambiance, le polar loufoque. 48 nouvelles percutantes, où il est permis de rire comme de se révolter, 48 textes traversés par de nombreux personnages, beaucoup sont décalés, proches de l'univers d'un contemporain et compatriote tchèque (tchécoslovaque, pardon, et encore, à la naissance de ces auteurs, le pays faisait partie de l'empire d'Autriche puis de l'Autriche-Hongrie, la Tchécoslovaquie naissant en 1918, mais refermons cette trop longue parenthèse), proche donc de l'univers d'un contemporain et compatriote de Čapek : Jaroslav Hašek, récits empreints de grotesque, d'absurde, sans oublier de brocarder l'autorité, l'uniforme, la bienséance autoritaire et militaire (« Mettez des galons à un cochon sauvage, vous en ferez un commandant »).

Les premières enquêtes de ce recueil écrit en 1929 sont construites comme des classiques de la littérature policière, on croit parfois reconnaître la silhouette de Sherlock Holmes ou Rouletabille. Mais Čapek détruit le mythe par sa facétie, rendant une tonalité farfelue, théâtrale, avec ces voyantes, ces graphologues, ces illuminés, mais aussi ces antagonismes. Les enquêtes en deviennent inventives car prennent à contre-pied le classicisme des aînés. Čapek ne respecte rien, il rit au nez, il se moque, il laisse souffler un vent de liberté salutaire, permettant même à des anonymes de résoudre certaines énigmes tout en se gaussant copieusement des bourgeois. Les rebondissements se succèdent et il est facile de se prendre au jeu de l'enquête, tant l'auteur balise le terrain de bons mots.

Tout en restant dans un registre policier, le recueil est aussi une radiographie de la société tchécoslovaque et plus précisément praguoise des années 1920, une grande fresque explosée et originale avec ces portraits de déclassés au cœur d'imbroglios judiciaires, ce racisme, cet antisémitisme à peine feutré de personnages somme toute détestables. Car derrière la farce, c'est bien sûr et comme toujours un Čapek alarmiste sur le mal à venir, soit le fascisme, l'antisémitisme dans sa démesure, et malgré les scènes absurdes, le fond est combatif, il est un cri de révolte ainsi qu'une alerte maximale.

Des enquêtes jubilatoires, loufoques, quelques-unes se suivant dans la chronologie du recueil. Notons la récurrence de plusieurs personnages. Une atmosphère en partie héritée de celle de Kafka et plus précisément des auteurs vivant à la même époque dans le même pays que Čapek. Ce dernier fut un écrivain quasi avant-gardiste, traitant par l'absurde ou la farce une menace bien réelle, même si le présent recueil se lit davantage comme une longue pantalonnade. Čapek devrait être relu de nos jours, nous comprendrions peut-être plus facilement la folie qui est en train de nous tomber à nouveau sur la tête en même temps qu'elle détruit la civilisation humaine, ses complexités et ses complémentarités. « La guerre des salamandres », « La maladie blanche » et « R.U.R. » nous éclairent quant au danger imminent, « Contes d’une poche et d'une autre poche » nous replonge au cœur de cette atmosphère quotidienne, faite de méfiance, de défiance et de bêtise humaine. Et puis, en passant, l'air innocent, l'auteur règle ses comptes avec une certaine littérature : « Mais le journal persista dans son refus de les publier ; d'une part, parce qu'il ne tenait pas à interférer avec l'enquête des autorités locales, et d'autre part, parce que les poèmes étaient de plus en plus minables. L'auteur se répétait et inventait toutes sortes de clichés pseudo-romantiques et d'inepties sans queue ni tête ; bref, il commençait à se comporter en véritable écrivain ».

Moins croustillantes mais tout aussi pertinentes, les dernières nouvelles dénotent par une sorte d’auto-psychanalyse introspective, des protagonistes torturés se questionnant sur leur existence. Mais toujours, et tout au long du recueil, il existe une mince passerelle, parfois à peine perceptible, entre la conclusion d'une affaire et le début de la suivante, un fil d’Ariane qui ferait presque de ce long recueil de 500 pages un imposant roman débraillé.

Karel Čapek est un auteur hors normes, il fut peut-être l'un de ceux qui a le mieux décrit la montée des fascismes. « Contes d'une poche et d'une autre poche », d'une autre tonalité mais tout aussi efficace, est sorti en 2016 chez les très belles éditions du Sonneur.

« Et puis c'est logique, quand une affaire criminelle de premier ordre éclate quelque part, c'est bon pour le commerce. On dit que c'est le signe de perspectives économiques très favorables, vous comprenez, et cela inspire confiance. Encore faut-il que le malfaiteur soit attrapé ».

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)



mercredi 1 avril 2026

B. TRAVEN « Les cueilleurs de coton »

 


Dans le Mexique du début des années 1920, Gales, le narrateur et double de l'auteur, est un travailleur itinérant et un vagabond quelque peu désenchanté. Embauché sur un champ de coton avec un chinois, deux noirs et deux locaux mexicains, afin de récolter la fibre, il trime du matin au soir avant de rejoindre une fois le labeur quotidien accompli une maison d'habitation plus que spartiate puisqu'elle ne consiste qu'en une seule pièce vide, il préfère aller se reposer dans une cabane miteuse au milieu des bois.

« Il n'y a aucun travail en ville. Les chômeurs des States ont tout submergé, la situation n'y semble pas non plus toute rose. Et là où l'on a vraiment besoin de travailleurs, on choisit de préférence des indigènes, parce qu'on leur paie des salaires qu'on n'oserait pas proposer à un Blanc ». Et force est de reconnaître que Gales est mieux payé et mieux traité que ses compagnons non blancs, car « Les cueilleurs de coton » est un roman dénonçant avec force le racisme et les abus des patrons Blancs.

Après une menace de grève, le patron de l'entreprise, Mister Shine, cède sur les salaires, qu'il augmente. Gales décide de partir, de chercher mieux ailleurs. Il s'engage comme boulanger pour le café L'Aurora tenu par l'intraitable, sournois et avare Monsieur Doux. « Chaque classe a ses assassins. Ceux de la mienne sont pendus ; ceux qui n'appartiennent pas à ma classe sont conviés au bal par Mr President et peuvent pester tout à loisir sur l'immoralité et la cruauté qui règnent dans ma classe ». Vous l'aurez compris : « Les cueilleurs de coton » est un récit des luttes sociales. Par le biais de l'anarcho-syndicalisme qui fait de ce roman une sorte de guide de défense des travailleurs, B. Traven ne se contente pas d'accuser le discours capitaliste, il le décortique pour mieux le contester, le mettre à terre avant de proposer des solutions acceptables et accessibles.

Les serveurs de L'Aurora se mettent en grève pour dénoncer les conditions de travail, ils réclament en outre un salaire décent. Doux fait embaucher des briseurs de grève, tout de suite mis au parfum par les grévistes. La tension monte, la police est appelée sur les lieux. Étonnamment elle se range plutôt du côté des grévistes alors que l'administration menace Doux et finit par ordonner la fermeture de son établissement pour deux mois.

B. Traven décrit un système absurde où une vie humaine ne vaut pas grand-chose, il analyse la mécanique capitaliste, l'exploitation de la classe ouvrière, la cupidité des patrons dans un roman définitivement prolétarien même s'il montre que les origines ethniques peuvent être un frein à la solidarité. L'auteur brosse le monde des prostituées, prend leur parti, faisant de ce roman une amorce féministe en dressant le portrait de Jeannette, la veuve d'un millionnaire, avant de décrire l'atmosphère particulière dans les trains de l'époque.

B. Traven dénonce la magouille dans les champs de coton comme dans les salles de jeux. Gales change à nouveau d’emploi, cette fois-ci il devra conduire un troupeau de 1000 têtes à travers les grands espaces mexicains. Il pourrait bien trouver enfin sa vocation. Le roman âpre se mue soudain en magie, en un tout optimiste loin des rendements imposés en lieux clos. « Les cornes du bétail sont sujettes ici aux mêmes maladies que les dents des hommes civilisés. La pourriture ronge l'intérieur de la corne et l'animal maigrit parce que le mal de dent – ou plus exactement de corne – l'empêche de manger ». Et ainsi B. Traven nous en apprend beaucoup. Gales a abandonné ses camarades prolétaires, mais il a semé une graine (même s'il s'en défend), celle de la révolte, les ouvriers s'en souviendront.

« Les cueilleurs de coton », écrit en 1925, est le premier roman de B. Traven. Croyez-le ou non, mais il n'avait jusque là jamais été traduit en France ! C'est enfin chose faite exactement un siècle plus tard grâce aux bons soins des éditions Libertalia et à la traduction de l'allemand (qui était la langue maternelle de B. Traven) par Christophe Lucchese. La belle préface est signée Timothy Heyman, les illustrations de fin de volume étant l’œuvre de Thierry Guitard.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 29 mars 2026

Françoise SAGAN « De guerre lasse »

 


Pour la confrontation amicale Nathalie Sarraute / Françoise Sagan de ce mois dans le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique », de l'amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, DLR a choisi la seconde option. Pour le meilleur et pour le p... Non, pardon, uniquement pour le pire !

Mai 1942 chez Charles Ambrat, fabricant de chaussures dans le Dauphiné, en zone libre. Alice et Jérôme, vivant ensemble depuis deux ans mais en couple depuis six mois, sont venus se réfugier. Tous deux sont résistants, se cachent depuis un an, Jérôme est un ami de Charles qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il présente Alice à Charles qui, dès le premier coup d’œil, la désire ardemment, veut la posséder sans partage.

Tout à coup Charles se prononce pour Pétain. C'est en fait un subterfuge pour choquer Jérôme avec lequel il est seul ce soir-là et ainsi retarder le moment où il devra rejoindre sa compagne au lit. Charles a combattu en 1940, ainsi l'apprend-t-il à Jérôme. Puis il y a ce message mystérieux sur Radio Londres, enfin, pas mystérieux pour Jérôme ni pour Alice. Souci majeur à Paris. Alice va s'y rendre, lestée du bon Charles, la courtisant toujours. « Il s'était toujours plus préoccupé du plaisir des femmes que de leur bonheur ».

Très bien, si j'ose dire. Mais on s'ennuie, on s'emmerde, on voudrait sortir, en finir. C'est la décision que je prends au terme de la page 135 – notez qu'il en reste alors 80 à avaler -, après ce passage qui m'a laissé groggy : « Ce petit-bourgeois si avide et si naturel, si désarmant et si ingénu dans son cynisme d'homme adulte, ce petit-bourgeois soucieux de son confort et de ses yeux, ce petit-bourgeois représentait pour elle, sur un terrain très exigu et sur lequel elle n'avait jamais joué jusque-là, celui du plaisir physique, eh oui, ce petit-bourgeois représentait pour elle l'aventure... ». Je laisserai éternellement ces trois petits points en suspension...

Vous l'aurez compris, Charles est un « petit-bourgeois » (le terme apparaît quatre fois en huit lignes), imbu de sa personne, il séduit Alice, bourgeoise résistante, elle-même fière et attirée par le bon Charles malgré son machisme démonstratif et ses effets de manches. Jérôme est le grand absent, le cocu de la farce, l'amant dans le placard, le ciel-mon-mari. Car ce n'est pas possible, c'est forcément une farce ! Ces trois êtres d'un caricatural touchant au pathétique, s'échangeant des paroles creuses, vides, défactualisées. Ce Charles se faisant l'avocat du diable pour provoquer Jérôme, et par-delà s'attirer les grâces d'une Alice que l'on perçoit quasiment comme anti-féministe.

Le clou du spectacle. D'après le résumé, Charles va entrer en résistance à son tour, sans doute pour complaire à Alice, comme si la résistance était une agence matrimoniale. Mais le lecteur que je suis n'a pas eu la force d'aller jusque là. De guerre lasse, il se détacha du récit, rejoignit ses pénates, pressé de s’éloigner à jamais des ombres de ses trois protagonistes insupportables et d'oublier leurs sentiments boueux, les plantant dans un Paris perdu, les abandonnant à leurs atermoiements sans une once de compassion. Un triangle amoureux pour récit ennuyeux de bourgeois en mal de sensations. Misogynie, acceptation sont au menu indigeste de ce plat peu ragoûtant. Rien à sauver chez ces êtres autant agaçants que capricieux.

Ah, la résistance pour l'amour d'une femme (idéalisée bien sûr, sinon le charme est rompu), grand bien lui fasse, au grand Charles, peut-être tirera-t-il un coup (de fusil) ? Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre les vieilles blagues de potache. Le naufrage est total, sans l'ombre d'une île. C'est la première fois que je chronique ici un livre que je n'ai pas terminé. Mais les calvaires font aussi partie de la vie d'un lecteur et il se doit peut-être parfois de les partager, surtout lorsqu'il s'agit d’une figure majeure comme celle de Françoise Sagan. On ne reprendra pas ce lecteur à ouvrir une seule des pages de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui jugent et dénoncent après un seul essai, aussi je note qu'une précédente rencontre avec l'autrice s'était déjà avérée douloureuse et terminée en eau de boudin, et je ne parviens pas à me souvenir si j'en avais déjà fui la lecture ou si j'avais poussé le vice jusqu'à entrevoir le mot « Fin ». Mais deux fiascos, c'est beaucoup. Le monde se poursuivra pour moi sans Françoise, et surtout dans ses personnages « petit-bourgeois ». Au suivant !

(Warren Bismuth)



mercredi 25 mars 2026

Jim HARRISON « Chants de déraisons »

 


L’année 2025 aura été celle de Jim Harrison (1937-2016), avec pas moins de quatre publications. Outre l’imposant « Métamorphoses » fort de plus de 1100 pages dans la collection Quarto de Gallimard, sont parus la très dispensable novella inédite « Blue moon on Kentucky » chez Héros-Limite, ainsi que la réédition du beau recueil de poèmes « Théorie et pratique des rivières »chez Les Belles Lettres, et pour finir l’année en beauté la parution de cet inédit, là aussi recueil de poèmes, avec l’envoûtant « Chants de déraisons » de 2011 paru récemment dans la formidable collection Amériques du Réalgar qui frappe ici un grand coup.

Une étrangeté : si ce recueil est présenté sous le titre « Chants de déraison » (l’original de 2011 s’intitulait « Songs of unreason »), sur mon exemplaire figure en couverture « Chants de déraisons » avec un S à la fin, alors que la page de titre reprend bien « Chants de déraison » au singulier, ainsi que le dos du livre. Mais c’est avec le S non amputé que je le présente ici. Toutefois, le visuel de ma chronique ne prend pas en compte ce S puisque je n'ai pas trouvé photo l'associant sur le net. Cette chronique est aussi un hommage à Jim Harrison décédé il y a tout juste 10 ans, il manque toujours.

« Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner ce phénomène » prévient Jim Harrison dès le début du recueil.

Tous les thèmes de l’œuvre de l’auteur sont ici associés, assemblés et expurgés : les bribes autobiographiques, les instantanés de vies et de voyages, les souvenirs – en une belle mélancolie -, la nature par les oiseaux, les rivières, les arbres. La vieillesse s’invite au menu (l’auteur a alors 72 ans), tout comme les fantasmes, mais aussi les chevaux, les chiens, tous dans une approche radicalement différente de celle de ses romans et novellas.

Recueil écrit vers la fin de sa vie, il montre un Harrison toujours hanté par la mort de sa sœur à l’âge de 19 ans d’un accident de voiture avec son père, décédé lui aussi. Il y a cette séquence où l’auteur se rend sur les lieux de l’exécution du poète tant aimé Federico Garcia Lorca, et la maladie qui en découle presque fatalement. L’image du Poète est bien présente, notamment dans ce « Avertissement du poète » : « Il partit en mer / dans un dé de poésie / sans voiles ni rames / ni ancre. Quelle chance / ai-je ? pensa-t-il. / Des centaines de milliers / de lunes se sont noyées ici / sans la moindre pierre tombale ».

Ici pas de traits d’humour, le texte est resserré, privilégiant l’émotion. Sur les pages de gauche, de brefs poèmes de quelques vers libres, comme des aphorismes. Sur la droite, des poèmes plus longs mais jamais de plus d’une page, en vers libres ou en prose. Des peintures saisissantes, marquantes, avec la récurrence de la chienne Mary, qui apparaît presque autant que la série de poèmes sur les rivières.

De brèves anecdotes de voyages cohabitent avec des images de ses trois principaux lieux de vie : Michigan, Montana, Arizona, en une poésie des cinq sens, où le visuel se confond avec l’olfactif, l’auditif, dans une moindre mesure au tactile et au gustatif. Et en arrière-plan le combat d’une vie pour la nature : « j’ai vu deux pélicans morts. Il paraît qu’on les abat / parce qu’ils mangent les truites, corneilles abattues / parce qu’elles mangent les œufs de canards, loups abattus / parce qu’ils mangent les wapitis ou poursuivent un cycliste / à Yellowstone. Devrait-on nous abattre / parce que nous dévorons le monde et l’arrosons de vomi ? ».

L’imminence de la mort, sujet qui intéresse l’auteur sans pourtant le tracasser tant la fin de vie lui paraît immuable. Cette vieillesse qui le fait se retourner sur son parcours, ses acquis, cet amour désormais différent qu’il voue à la Femme.

Des 15 recueils de poèmes écrits par Jim Harrison, seuls 7 ont été traduits en France, c’est dire si sa poésie est moins cotée que ses romans et ses novellas, tous traduits. Pourtant, Jim Harrison s’est toujours considéré comme un poète avant d’être un romancier, un nouvelliste ou un essayiste. Espérons que ses poèmes inédits en français finiront par être traduits et publiés, car la poésie de Jim Harrison est l’une des plus belles, des plus sensorielles qui soient. Ce « Chants de déraisons » est une étape majeure pour leur reconnaissance, il est traduit par Brice Matthieussent.

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 22 mars 2026

Armelle HERISSON « La mort malgré lui »

 


Deux époques se font face. D'un côté la deuxième guerre mondiale en Hongrie à partir de 1942 où nous suivons un certain Vilmos. De l'autre Laval, Mayenne, France en 1987 où le corps d'une jeune femme assassinée est retrouvé au pied d'une barre H.L.M. Le commissaire Ralu et son équipe sont sur les dents, cette mort mystérieuse paraît inextricable et Thomas, une nouvelle recrue qui a habité l'immeuble, ne comprend pas plus que ses collègues. Le bâtiment est ratissé, les occupants interrogés, y règne la misère mais surtout la méfiance, l'entre-soi.

Immersions à Rouen pour des morts inexpliquées à la même période (des gens se lancent dans le vide du haut de la cathédrale), puis dans le monde hippique où un cheval célèbre a disparu. À Laval, la morte est enfin identifiée : elle travaillait pour la presse à sensation. L'équipe de Ralu remonte le temps, mène une enquête minutieuse jusqu'à avoir enfin accès à des dossiers professionnels de la victime et recensent les affaires qu'elle avait en cours.

Côté Hongrie, le pays se rallie à l'Allemagne nazie et enrôle des jeunes recrues dans les rangs de la Waffen-SS, ce sont les « Malgré-nous » hongrois, une page oubliée de cette guerre. Contre leur gré, des gamins vont servir l'armée du Reich, c'est l'épisode historico-politique de ce roman foisonnant. La structure pourrait donner la nausée entre ces allers et retours passé/présent mais la plume alerte de Armelle Hérisson dont c'est le premier roman permet au contraire à l'intrigue de rester en place, de se développer à l'ancienne, c'est-à-dire avec des enquêteurs cherchant minutieusement des éléments sur le terrain. Le fait que l'affaire se situe en 1987 n'est pas anodin : l'autrice désire planter un décor d'avant l'explosion de toutes les nouvelles technologies afin de mieux relier les événements aux années 1940, le résultat est bluffant.

« Ils sont arrivés. Ils ont dit que j'étais mobilisé. Mon grand-père a dit que j'avais dix-sept ans et que je travaillais avec lui. Qu'il avait besoin de moi. Il a dit que je n'étais pas volontaire. L'officier a rétorqué que l'armée avait besoin de tous, qu'il n'était plus question de volontaires, que la limite d'âge était maintenant de dix-sept ans et que c'était l'ordre du Reich, et que c'était immédiat ».

Si l'insertion de l'épisode rouennais puis du cheval kidnappé peuvent paraître déstabilisantes tellement elles semblent n'avoir aucun rapport avec l'enquête en cours et surtout finir par rester dans les cartons des enquêteurs, la dynamique de l'écriture, le maillage compact, les traits d'humour font de ce roman un récit accrocheur, sans rebondissements inutiles, et surtout, et c'est à souligner comme force réelle, sans histoire d'amour en second plan, scènes qui souvent affadissent, alourdissent l'énigme et semblent n'être là que pour remplir un cahier des charges. Ici pas de chichis ni sous-vêtements affriolants mais un regard braqué sur les faits et les recherches de preuves.

La maîtrise de Armelle Hérisson est totale durant ces près de 400 pages, jamais son action ne mollit, jamais l'autrice n'en fait des caisses, elle reste sobre et tout en efficacité, en expliquant le destin des malgré-nous hongrois, un sujet peu traité, surtout en polar. Le roman est fait de silences, qui se comblent ou non, et ces silences font aussi partie des vilaines histoires familiales, ils les nourrissent. Le roman vient de paraître dans la célébrissime Série Noire qui frappe d'ores et déjà fort pour 2026.

(Warren Bismuth)

mercredi 18 mars 2026

Bob KAUFMAN « Sardine dorée suivi de Plus de jazz à Alcatraz »

 


Petit-fils d’esclaves, fils d’un juif et d’une noire, Bob Kaufman (1925-1986) a souffert avant même sa naissance. « Sardine dorée », le premier recueil de 1967, est une immersion au cœur de cette souffrance par des portraits déformés et quasi surréalistes lors de déambulations nocturnes dans des villes états-uniennes où la violence croise le regard de l’auteur. Des fragments, des bouts de chansons, quelques extraits écrits entièrement en majuscules. Comme pour crier, se révolter, exister.

« Mon visage est brûlé de lune ». Poète noctambule appartenant à la Beat generation, Bob Kaufman hurle désespérément. Ses poèmes sont des chansons (de jazz bien entendu, musique présente tout au long du recueil, Kaufman était né à la Nouvelle-Orleans) désenchantées hantées par la mort, le néant. « Dans mes yeux caverneux, le pauvre coq / a filé en gueulant, désertant ma pendule sans aiguilles. / Dieu, tu es juste un frigo vide ; / avec un enfant mort à l’intérieur, incognito, / dans les décombres du bric-à-brac moderne ».

L’exercice est parfois obscur voire abscons, mais les sonorités, mais le rythme. Et l’on se laisse bercer par cette musique, par ces photographies : « Je mets mes yeux au régime, mes larmes ont pris trop de poids ». Poésie urbaine, glaciale, elle est aussi engagée, pour preuve ces immiscions anti-nucléaires ou contre la peine de mort. Car Kaufman n’est pas un poète tiède. Le premier recueil se termine par deux poèmes hallucinés en prose, sorte de scénario de film mettant en scène des amérindiens.

« Plus de jazz à Alcatraz » s’ouvre étrangement sur une nouvelle, celle d’un enfant découvrant la musique et le saxophone, suivie d’un exercice de style paroxystique, 13 pages épiques sans ponctuation ni majuscule écrites à la manière d’un cadavre exquis, d’apparence surréaliste et/ou sous effet d’une drogue puissante et dévastatrice.

Retour aux poèmes, certains de moins d’une page, frappés par la peur du nucléaire. Lisez ce beau poème « Que la paix soit avec toi », pacifiste mais sans espoir, écrit en 1983 et qui commence par ces vers libres (je garde les majuscules choisies) : « LES ARMES DE GUERRE SE SONT TUES, / CE N’EST PLUS COMME AVANT / LA FOULE NE RÉCLAME PLUS LE SANG. / LA PAIX N’EST PAS UN CHÂTEAU EN ÉCOSSE, / CE N’EST PAS LA PREMIÈRE BANQUE DU TEXAS, / CE N’EST PAS L’OREILLE DE GETTY. / UN CRI POUR LA PAIX SE FAIT ENTENDRE À BREST-LITOVSK, LE PAVILLON RÉPOND, PAR LA GUEULE DES CANONS ».

Le dernier poème du recueil, « Le voyage, le voyage Dharma, le voyage Sangha » sonne à la fois comme une profession de foi et prophétie. « LA ROUTE NE MÈNE QU’AU SOMMET DE LA MONTAGNE, / ON DIRAIT QU’IL N’Y A PAS D’AUTRE VOIE / LA VIE AU SOMMET D’UNE MONTAGNE / ET LE CIEL TOUT AUTOUR, / UNE VUE PANORAMIQUE / POUR HORIZON, / SUBSTITUANT LES IMAGES AUX MOTS », c’est en effet le dernier poème écrit par Kaufman peu avant son trépas. Il meurt misérable et presque oublié en 1986. Les éditions Le Réalgar font revivre cette voix singulière, poésie alliant jazz et cinéma, par sa belle collection Amériques, également coupable d’un autre recueil de Kaufman, « Des solitudes peuplées d’abandon » déjà traduit par Marie Schermesser en 2024 (le présent recueil est paru en 2025).

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 15 mars 2026

Collectif « Femme, Rêve, Liberté »

 


[Cette chronique a été rédigée avant les événements en cours depuis le 28 février 2026 et la déclaration de guerre].

Le mouvement Femme, Vie, Liberté est né en Iran à la suite de l'assassinat de la jeunesse kurde Masha Jina Amini le 16 septembre 2022 par les agents de la patrouille de l'orientation islamique à Téhéran. Ce livre collectif écrit par des femmes est un témoignage précieux sur ce qu'elles vivent de nos jours en Iran, mais aussi une approche d'histoire de l'Iran du XXe siècle, ainsi qu'un clin d’œil à ce jeune mouvement auquel est empruntée une partie du nom, changeant toutefois « Vie » en « Rêve ». Les bénéfices sont reversés à Iran Human Rights, organisation non gouvernementale se battant contre la peine de mort.

Douze textes, douze autrices, certaines ayant préféré quitter leur terre natale iranienne, s'étant exilées à l'étranger. Ces textes sont souvent à la lisère de la nouvelle et du documentaire et/ou récit de vie, et dans chacun d'eux il y a peut-être un peu de tout ça. Mais il y a surtout la condition de la Femme en Iran et elle est atroce.

Nombreuses sont les évocations sur les manifestations en cours, à Téhéran notamment, la capitale, manifestations contre le régime autoritaire soumettant les femmes, les renvoyant à l'état d'esclaves. Alors elles se dévoilent, descendent dans la rue et crient leur révolte. De l'autre côté, la répression, les autorités armées qui épient, surveillent les femmes, frappent les manifestant.es.

Pour bien comprendre où le pays en est, certains textes se proposent de revenir sur le mouvement féministe en Iran qui fut pionnier et fédérateur dès la fin du XIXe siècle. La volonté de faire réentendre leurs voix poussent les femmes d'aujourd'hui, souvent jeunes, à se révolter contre le pouvoir malgré le danger, même si « tout ce que nous disons ou faisons se voit instrumentalisé précisément contre les personnes que nous soutenons ». Une certaine poésie s'invite en ces pages tout en dénonçant la régression sociale depuis la révolution de 1979.

Dans ces histoires, plusieurs jeunes femmes disparaissent. « Ils ont dit à la télé qu'on tire sur les jeunes avec flashballs, en visant leurs yeux ». Les mères, victimes de cette révolution, sont inquiètes. Quant aux pères, souvent défenseurs du régime et de ses lois abjectes contre les femmes, ils renient, dans un pays gangrené par une paranoïa galopante. Et que dire du hijab, que les femmes sont obligées de porter dehors, en classe, dans une soumission dès les premières années d'école.

Portraits de femmes sortant de prison, témoignages nombreux et toujours forts sur la condition féminine. Notons ce très beau texte en hommage aux 300 femmes armées qui ont envahi le parlement iranien en 1911, pour ne pas oublier, et bien sûr pour en prendre de la graine. Retour sur les élections truquées de 2009 qui ont entraîné un fort mouvement populaire. En parallèle, les figures d'hommes eux-mêmes soumis au régime, mais autoritaires envers leur propre famille, intraitables au foyer car dociles, serviles des lois drastiques et absurdes.

Le soulèvement du peuple est en cours, en partie contre la soumission au code vestimentaire. « Si quelqu'un contrôle ce que tu portes, c'est toi qu'il contrôle ». les témoignages de femmes victimes affluent, certaines ayant rompu avec les traditions. « Ce n'est pas seulement le foulard. Ce n'est pas seulement notre corps qu'ils ont recouvert de force. C'est notre âme, notre esprit et notre identité. Nous devions cacher nos vrais rires, nos vraies larmes, nos vrais mots, les amours, les danses, et toute petite trace de spontanéité et de sincérité, et ce n'est qu'alors que nous pouvions poser un pied dans la rue. Ils ont fait de nous des êtres qui ont tellement menti, tellement vécu dans le mensonge, que c'est à grand-peine que nous pouvons encore nous souvenir de ce que nous sommes ».

Des femmes empêchées, certaines victimes de la polygamie, des femmes enceintes rouées de coups par la police des mœurs en manifestation, d'autres blessées par balles, c'est le prix à payer pour se faire entendre contre une intolérable servilité. Car les femmes de ce livre font preuve d'un courage formidable, d'une défiance à toute épreuve. Forcées d'obéir, elles se rebellent, haussent le ton et existent malgré les incessantes patrouilles, malgré le risque de toute perdre. Car ce qu'elles veulent retrouver, c'est leur libre choix, leur féminité, leur âme. Et passent ainsi à l'action par le féminisme et le collectif.

Il serait inconcevable de ne pas nommer chacune des autrices de ce livre témoignage majeur, les voici par ordre d'apparition : Bahiyyih Nakhjavani, Asieh Nezam Shahidi, Azar Mahloujian, Aida Moradi Ahani, Sahar Delijani, Parisa Reza, Fariba Vafi, Fahimeh Farsaie, Nasim Marashi, Sorour Kasmaï, Zahra Khanloo et Rana Soleimani. Certaines d'entre elles vivent toujours en Iran, d'autres sont exilées, en Europe ou aux États-Unis, mais toutes restent sœurs de combat contre l'ignominie.

Une partie de ces textes sont inspirés des itinéraires familiaux des autrices, certaines ayant par ailleurs été emprisonnées. Qu'elles vivent aujourd'hui aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Suède, qu’elles soient restées vivre en Iran, qu'elles aient contourné la censure, toutes se battent pour un même objectif : libérer la femme du carcan islamique. Les traductrices et traducteurs de ce recueil sont : Julie Duvigneau, Susanne Juul, Sorour Kasmaï (également autrice d'un des textes et éditrice du présent livre), Sylvie Le Pelletier-Beaufond, Didier Leroy, Pierre Ramond, Yvonne Rezvani, Joëlle Segerer, Marie-Catherine Vacher et Charlotte Woillez. L'illustration de couverture est signée Keyvan Mahjoor.

Ce livre ô combien collectif est paru en 2023 mais a fait son chemin depuis, fort de plusieurs retirages. Car il est plus que jamais d'actualité avec les événements en cours dans le pays déjà décrits dans cet ouvrage. Le lire c'est déjà mieux comprendre, mieux appréhender ce légitime soulèvement du peuple porté par les femmes. Paru dans la collection Horizons persans de chez Actes sud.

(Warren Bismuth)