Dans le Mexique du début des années 1920, Gales, le narrateur et double de l'auteur, est un travailleur itinérant et un vagabond quelque peu désenchanté. Embauché sur un champ de coton avec un chinois, deux noirs et deux locaux mexicains, afin de récolter la fibre, il trime du matin au soir avant de rejoindre une fois le labeur quotidien accompli une maison d'habitation plus que spartiate puisqu'elle ne consiste qu'en une seule pièce vide, il préfère aller se reposer dans une cabane miteuse au milieu des bois.
« Il n'y a aucun travail en ville. Les chômeurs des States ont tout submergé, la situation n'y semble pas non plus toute rose. Et là où l'on a vraiment besoin de travailleurs, on choisit de préférence des indigènes, parce qu'on leur paie des salaires qu'on n'oserait pas proposer à un Blanc ». Et force est de reconnaître que Gales est mieux payé et mieux traité que ses compagnons non blancs, car « Les cueilleurs de coton » est un roman dénonçant avec force le racisme et les abus des patrons Blancs.
Après une menace de grève, le patron de l'entreprise, Mister Shine, cède sur les salaires, qu'il augmente. Gales décide de partir, de chercher mieux ailleurs. Il s'engage comme boulanger pour le café L'Aurora tenu par l'intraitable, sournois et avare Monsieur Doux. « Chaque classe a ses assassins. Ceux de la mienne sont pendus ; ceux qui n'appartiennent pas à ma classe sont conviés au bal par Mr President et peuvent pester tout à loisir sur l'immoralité et la cruauté qui règnent dans ma classe ». Vous l'aurez compris : « Les cueilleurs de coton » est un récit des luttes sociales. Par le biais de l'anarcho-syndicalisme qui fait de ce roman une sorte de guide de défense des travailleurs, B. Traven ne se contente pas d'accuser le discours capitaliste, il le décortique pour mieux le contester, le mettre à terre avant de proposer des solutions acceptables et accessibles.
Les serveurs de L'Aurora se mettent en grève pour dénoncer les conditions de travail, ils réclament en outre un salaire décent. Doux fait embaucher des briseurs de grève, tout de suite mis au parfum par les grévistes. La tension monte, la police est appelée sur les lieux. Étonnamment elle se range plutôt du côté des grévistes alors que l'administration menace Doux et finit par ordonner la fermeture de son établissement pour deux mois.
B. Traven décrit un système absurde où une vie humaine ne vaut pas grand-chose, il analyse la mécanique capitaliste, l'exploitation de la classe ouvrière, la cupidité des patrons dans un roman définitivement prolétarien même s'il montre que les origines ethniques peuvent être un frein à la solidarité. L'auteur brosse le monde des prostituées, prend leur parti, faisant de ce roman une amorce féministe en dressant le portrait de Jeannette, la veuve d'un millionnaire, avant de décrire l'atmosphère particulière dans les trains de l'époque.
B. Traven dénonce la magouille dans les champs de coton comme dans les salles de jeux. Gales change à nouveau d’emploi, cette fois-ci il devra conduire un troupeau de 1000 têtes à travers les grands espaces mexicains. Il pourrait bien trouver enfin sa vocation. Le roman âpre se mue soudain en magie, en un tout optimiste loin des rendements imposés en lieux clos. « Les cornes du bétail sont sujettes ici aux mêmes maladies que les dents des hommes civilisés. La pourriture ronge l'intérieur de la corne et l'animal maigrit parce que le mal de dent – ou plus exactement de corne – l'empêche de manger ». Et ainsi B. Traven nous en apprend beaucoup. Gales a abandonné ses camarades prolétaires, mais il a semé une graine (même s'il s'en défend), celle de la révolte, les ouvriers s'en souviendront.
« Les cueilleurs de coton », écrit en 1925, est le premier roman de B. Traven. Croyez-le ou non, mais il n'avait jusque là jamais été traduit en France ! C'est enfin chose faite exactement un siècle plus tard grâce aux bons soins des éditions Libertalia et à la traduction de l'allemand (qui était la langue maternelle de B. Traven) par Christophe Lucchese. La belle préface est signée Timothy Heyman, les illustrations de fin de volume étant l’œuvre de Thierry Guitard.
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(Warren Bismuth)






