Recherche

mercredi 17 juin 2026

Céline RIGHI « Berline »

 


À la fin des années 1960, Fernand, 23 ans, travaille à la mine depuis ses 16 ans dans un village du nord-est de la France. Grièvement blessé et peut-être à l'orée de la mort, enseveli suite à un effondrement ou plutôt à un affaissement du sol au fond de la mine, il se repasse sa vie. « Chaque minute en plus est une minute en moins ».

Le Mario, son ami depuis son enfance, est devenu son collègue et binôme au travail, illuminant le quotidien des travailleurs par sa joie de vivre. Ils ont fait les 400 coups, Fernand et le Mario, pris des cuites mémorables. Mais retour à la mine, car c'est l'un des enjeux de ce très beau premier roman de Céline Righi. La mine qui permet à la région de s'épanouir, de s'enrichir, embauchant de nombreux immigrés italiens. Chez Fernand, on est mineur de père en fils, même si lui aurait préféré être jardinier, travailler sur le sol et non en-dessous.

La figure qui pêche chez Fernand, dans cette famille pauvre et torturée, c'est la mère : autoritaire, violente. Le père s'est soumis, résigné, est devenu taiseux. Enterré dans la mine, Fernand se remémore dans le désordre. L'aîné mort un an avant sa naissance à lui, dans le ventre de la mère qui ne s'en est jamais remise, qui a vrillé depuis... Et est devenue ce qu'elle est. Elle a donné le même prénom à Fernand que celui du frère défunt, comme pour marquer une continuité, comme pour ressusciter le frangin à la place de Fernand, comme pour invisibiliser ce dernier.

Il se rappelle aussi le travail de la mine, le cruel manque de sécurité, se souvient des nombreux accidents graves, dramatiques, alors qu'un oiseau noir semble parler dans sa tête et l'accompagner dans sa tragédie. Le Mario n'est jamais loin dans ses pensées, divertissant le bistrot, ce lieu de sociabilité, où l'on se sent moins seul, moins rien. Parce que Fernand ne s'adore pas, il estime avoir raté sa vie, avoir suivi les conditions maternelles, avoir échoué. Et c'est maintenant qu'il est peut-être presque mort sous un tas de gravats qu'il pense à se révolter.

Au-delà de celui qui piaille dans sa tête, l'oiseau est un « outil » à part entière pour tout mineur, une sonnette d'alarme : « Quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément -, c'était le signal qu'il fallait se tirer. À cause des gaz. Vrai, lui, ça l'aurait tué de voir cette innocence pousser la chansonnette derrière des barreaux et jouer les sentinelles pour les hommes en attendant que les fumées le zigouillent. L'idée qu'on avait fait venir des oiseaux jaunes dans cette nuit-là, tandis que les oiseaux noirs vivaient tranquilles sous le soleil, ça lui était insupportable ».

Céline Righi décrit avec grand talent la vie d'une cité minière, une cité misère plutôt. Elle rend un hommage appuyé au travail d'un bassin minier ainsi qu'à une époque révolue. N'y voyons cependant aucune nostalgie dans un sordide et stérile « c'était mieux avant ». Non, c'était simplement différent. L'écriture de l'autrice est originale: à la fois souple, poétique et moderne, elle est traversée par de nombreux mots ou expressions populaires qui ajustent parfaitement le propos, la période et la classe sociale. En seulement 120 pages, elle nous immerge dans la vie minière mais aussi dans une période à la fois contemporaine et ancienne, comme dans un entre-deux. Récit documenté, qui pourrait être rêche sans cette langue juteuse et bienveillante, dont les dialogues sont ancrés en italiques dans le texte.

Et n'oublions pas le tonton, communiste convaincu qui apparaît à plusieurs reprises. Tous les personnages de ce roman souffrent ou ont souffert, même le Mario qui ne laisse pourtant rien transparaître. Ce récit, sorte de roman prolétarien stylé et élégant, en héritier moderne et renouveau du genre, est beau jusqu'aux remerciements en fin de volume, et bien sûr jusqu'à cette couverture somptueuse.

« Berline » est paru aux belles éditions du Sonneur en 2022, et pour un premier roman il est pour le moins remarquable. Céline Righi a remis le couvert chez le même éditeur en 2024 pour « Les choses de la nuit », et revient prochainement, en septembre pour son troisième et nouveau roman, « la chambre fougère », toujours chez le Sonneur, autant dire que nous seront en alerte maximale !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 14 juin 2026

Nelson MANDELLA « L'apartheid »

 


Arrêté le 5 août 1962 pour avoir incité à une grève en Afrique du sud les 29, 30 et 31 mai 1961 et pour avoir fondé L'Umkonto we sizwei que ses détracteurs définissent à tort comme branche militaire du Congrès National Africain (C.N.A.) coupable de sabotages, Nelson Mandela passe deux fois en procès, la première à Pretoria du 22 octobre au 7 novembre 1962, la seconde à Rivonia d'octobre 1963 à mai 1964.

Nelson Mandela est alors avocat et farouche ennemi du pouvoir d'apartheid sud-africain. Lors de ces deux procès il choisit donc tout naturellement de se défendre lui-même. Il a déjà fait de la prison. Ce livre regroupe les deux plaidoiries qu'il prononce au tribunal. « La loi telle qu'on l'applique, la loi telle qu'elle a été édictée au cours d'une longue période historique, et en particulier la loi telle que l'a conçue et rédigée le gouvernement nationaliste, est à notre avis immorale, injuste et insupportable. Notre conscience nous ordonne de protester contre elle, de nous y opposer et de tout mettre en œuvre pour la modifier ».

Le gouvernement sud-africain, Blanc, est violemment contre le peuple, à majorité Noire. La première plaidoirie est à charge contre cette violence lors de la grève de mai 1961. À l'issue de ce procès, Mandela est interdit de quitter Johannesburg, d'assister à toute réunion publique, a ordre de démissionner de son poste au C.N.A. Et de ne jamais plus y adhérer. En outre, il est condamné à cinq ans de travaux forcés.

Lors du second procès, Mandela insiste sur la différence voire l'opposition entre le C.N.A. et le communisme. Il définit ainsi le rôle de l'organisation : « C'est l'époque où fut fondée la section de volontaires du C.N.A. On demanda aux volontaires de s'engager à défendre certains principes. Des témoignages sur ces engagements ont été cités dans ce procès, mais tout à fait hors de propos. Les volontaires n'étaient pas, et ne sont toujours pas, les soldats d'une armée noire engagés dans une guerre civile contre les Blancs. Ils étaient et sont toujours des travailleurs dévoués prêts à mener campagne sur l'initiative du C.N.A., à distribuer des tracts, à organiser des grèves, ou à faire tout ce qu'exige une campagne de protestation. On les appelle volontaires parce qu'ils ont accepté de s'exposer aux peines d'emprisonnement et de fouet qui sont maintenant édictées pour de telles actions ».

En 1960, les Noirs ont été écartés du vote lors d'un referendum pour l'établissement de la république, n'ont pas non plus le droit de manifester, c'est pourquoi Nelson Mandela, le C.N.A. et l'Umkonto s'insurgent. « La doctrine du C.N.A. consiste et a toujours consisté dans un nationalisme africain. Il ne s'agit pas du concept qui s'exprime dans le mot d'ordre : « les Blancs à la mer ! ». Le nationalisme africain que prône le C.N.A. consiste à défendre le droit des africains à la liberté et au plein développement sur leur propre sol. Le document politique le plus important qu'ait fondé le C.N.A. est la Charte de la liberté, qui n'est en aucune façon un manifeste pour un État socialiste. Elle appelle à une redistribution, mais non à une nationalisation de la terre ; elle prévoit la nationalisation des mines, des banques, et des grands monopoles industriels parce que ces facteurs économiques sont entre les mains de la seule minorité blanche et que sans cette mesure la domination raciale survivrait à la diffusion du pouvoir politique ».

À la suite du second procès, Mandela est condamné à la détention criminelle à perpétuité. Libéré en 1990, il deviendra Président de la République en 1994.

Une lettre de Breyten Breytenbach ouvre ce volume, elle est suivie par une longue introduction de l'éditeur sur l'apartheid et sur 50 ans de luttes depuis le début du XXe siècle, qui annoncent les grèves de 1961. Ce petit livre d'à peine plus de 100 pages est paru aux éditions de Minuit en 1985 dans la belle collection Documents. Depuis, il est régulièrement réédité sans tambours ni trompettes, et toujours disponible de nos jours. Il éclaire sur la lutte des noirs contre la ségrégation en Afrique du sud, sur la figure de Nelson Mandela et sur des atrocités Blanches qui ne cessent d'entacher l'Histoire.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 juin 2026

Pauline PEYRADE « L'âge de détruire »

 


Normandie, sur une île, une mère et sa fille Elsa, 7 ans, issues d'une famille modeste, emménagent et deviennent pour la première fois propriétaires. Duo vivant en vase clos avec la possession en étendard, Elsa finit pourtant par sympathiser avec une élève de sa classe, Issa. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, d'autant que la mère veille, étouffe sa fille, l'humilie dans une relation toxique qui l'éclabousse, devient mimétisme. « Je deviens jalouse, comme si je convoitais un objet précieux, un trésor à l'air libre. Je tiens au creux de ma main un grain de sable que j'ai peur de voir s'envoler. Je découvre d'autres amplitudes en moi, les immensités de la joie, les balbutiements du désespoir. Des images me viennent qui ne sont pas les bonnes. L'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras. Ce n'est pas ça, Issa et moi. Ce n'est pas une route qui va quelque part. C'est un champ de hautes herbes qui s'étend sur des kilomètres ».

Elsa deviendrait-elle étouffante, omniprésente envers Issa en une seule soirée comme sa mère l'est avec elle en permanence ? Issa est sentie comme une protection, un repère, un talisman, un paratonnerre contre la mère. Pourtant elle va disparaître de la vie d'Elsa. Notons ici la quasi absence de l'Homme durant le récit. Quelques figures masculines insignifiantes croisées furtivement. Pour le reste place aux femmes. Et à la grand-mère chez qui Elsa et maman vont passer Noël pour le meilleur et pour le pire. Là encore, la violence s'abat entre quatre murs, sans témoin. La grand-mère est aux portes de la mort.

Dans une seconde partie, Elsa est devenue adulte, a pris son envol, coupé le cordon ombilical, vit seule, sans fréquentation. Elle continue à voir sa mère dans une relation déséquilibrée, toxique, de dominante à dominée, de résignation, de soumission. Avant d'atteindre l'âge de déraison, l'âge de détruire...

Dans ce premier et bref roman dérangeant, Pauline Peyrade abuse du « Je » dans une autofiction toute française : jamais elle ne s'intéresse au dehors, seule la relation avec la mère, la filiation l'intéressent, c'est ce qui rend ce roman malsain, nous donnant l'impression d'être témoins obligés d'un drame familial sans qu'à aucun moment on ne trouve un repère à partager avec ce couple, on se sent prisonnier d'elles, dans le sens où le lectorat n'existe pas, puisqu'elles deux seulement évoluent dans un exténuant vase clos. Dans une écriture sèche, l'autrice se dévoile, peut-être sans pudeur, encore une particularité du roman français. Du monde extérieur, nous ne saurons rien, ne récolterons aucun indice. Pourtant, le récit se lit d'une traite, on a à la fois hâte de connaître la suite et d'en terminer pour se sentir libéré. C'est tout le paradoxe de ce roman paru en 2023 aux éditions de Minuit qui a obtenu le Goncourt du premier roman la même année, il est autant repoussant qu'addictif, et nous voilà penchant pour la catégorie « voyeurs ». L'inceste n'est pas loin, il est d'ailleurs brièvement décrit. Il y a bien sûr du Marguerite Duras dans cette exposition de mère à fille, du Simenon dans la trame. Depuis, Pauline Peyrade a sorti « Les habitantes », toujours chez Minuit, je ne serais pas étonné de le tenter, et accessoirement de vous en reparler.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 juin 2026

Eric VUILLARD «Conquistadors »

 


1532 : Francisco Pizarre, mercenaire espagnol illettré et brutal, part à la conquête du Pérou, rien que ça. Fort de centaines d'hommes ainsi que de trois frères, il traverse la cordillère des Andes, se déplace à pied, à cheval ou par bateau. L'objectif est la conquête totale, la chute de l'empire Inca, qui succombe en 1533. Mais avant cela vont se dérouler de nombreux faits.

Eric Vuillard met les bouchées doubles. Dans ce roman-documentaire, il relate avec une précision extrême la conquête du Pérou par l'armée espagnole de Charles Quint, ne laissant aucun brin d'herbe de côté. Dans un long souffle épique, sa plume vive et méticuleuse est trempée dans le sang. D'un côté les indiens, les incas, les indigènes, les autochtones, de l'autre les colons, les conquérants, ces conquistadors prêts à tout pour devenir propriétaires des terres.

Tout d'abord l'armée règne sur l'île de Puna, mais bientôt son influence s'étend, d'autant qu'un certain Hernando de Soto vient en renfort avec ses nombreux hommes tout en réclamant la place d'adjoint. Pizarre fonde Piura, arrive au pied de la cordillère des Andes. Nous assistons stupéfaits à l'irrémédiable progression de l'armée à cheval, à ses avancées mètre après mètre, une armée en partie ravitaillée par les indiens, devenus esclaves. Le but est la capture de l'empereur Inca Atahualpa. Pour cela, il faudra lutter, tuer, comme lors de cet affrontement sanglant à Caxamarca.

Vuillard s'immisce malicieusement dans la tête des principaux protagonistes, distille leur pensée, la réinvente. Nous faisons connaissance avec Valverde, prêtre dominicain, venu ici pour christianiser les sauvages, restant froid devant les milliers de morts dans le récit d'une épopée empreinte de mythologie et qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de la littérature antique grecque.

« Les Espagnols avaient conquis un empire, un monde. L'excitation céda le pas à une sorte d'angoisse fiévreuse. Qu'allaient-ils faire à présent ? Qu'allaient-ils devenir ? Allaient-ils exploiter des mines ? planter du maïs ? vendre des esclaves ? Après avoir tendu la main et récolté une pluie d'or, pourraient-ils encore vivre comme des humains ? Il ne leur restait qu'une chose à faire, sans doute. Une fois les richesses pillées et le pays tenu dès le premier geste sous le joug, il ne leur restait qu'un acte à accomplir. Il leur restait à s'entretuer. Et ils le firent ».

Nous assistons, disais-je. À une guerre sans merci, jusqu'à la mort de Atahualpa. La papauté joue son rôle dans une conversion forcée des esprits. Les terres sont réparties. Mal, jugent certains. Donc la guerre continue, même si les belligérants sont cette fois-ci de même patrie. Les espagnols se tuent, se torturent entre eux, obsédés par l'or et les sols qui paraît-il en regorgent. Quant aux Incas, ils « ne connaissent pas le trafic, la monnaie, les échanges ». Les rescapés assistent désormais au massacre, eux qui ne sont plus rien. Pedro de Alvarado, gouverneur du Guatemala, entre en scène, mais pas longtemps. Les combats s'éternisent, dans la neige, la boue ou la glace alors qu'est créée Lima. La violence est quotidienne et partout.

L'armée, toujours plus affamée, s'attaque au Chili (Santiago sera fondée en 1541). Les négociations entre Pizarre et Almagro, un autre espagnol, sont âpres pour se partager les terres péruviennes et leurs richesses. Mais qui sortira vainqueur ? D'autant que la mort semble s'inviter à table moins que raisonnablement...

« Mais Pizarre, lui, voulait tout. Il ne prétendait pas mériter telle ou telle part, il posait son épée en travers de la balance. Il ne se contenterait pas d'un lopin, serait-ce de la taille de l'Espagne. Tout ce qu'il était possible de posséder, il le voulait. Et il le voulait tellement que ç'en faisait pâlir les autres, comme s'ils avaient honte de ne pas assez désirer ces choses qu'ils réclamaient. Pizarre ne voulait pas régner sur le monde, non, il n'était pas fou, il voulait seulement tout ce qu'il pouvait avoir, c'est-à-dire le Pérou entier et l'ensemble de ses trésors. Il était impossible de le partager, impossible de le diviser sans le corrompre. On partage un gâteau, pas un fruit ».

Ce livre est charnière dans l’œuvre d'Eric Vuillard. Son quatrième, il est pourtant celui qui inaugure le nouveau style, la nouvelle mission de l'auteur : décortiquer un épisode majeur de l'Histoire du Monde jusqu'à traquer la moindre poussière. Et dénoncer. Il l'écrit en 2009. Suivront huit récits à ce jour, qui tous prennent en tenaille une date, l'essore jusqu'à plus soif, et tous sont profondément documentés, tous essentiels. Mais « Conquistadors », le plus long – près de 400 pages -, est aussi le plus ardu. Peut-être parce que l'épisode conté est vieux de près de cinq siècles, peut-être parce qu'il est loin des préoccupations historiques de l'Occident européen. Peut-être tout simplement parce qu'il croule littéralement sous les informations. L'écriture est moins resserrée que désormais, Vuillard étale tant et plus, passe à la loupe chaque coin caché de l'Histoire, c'est à la fois vertigineux et impressionnant. Je ne prétends pas avoir tout assimilé de ce texte long et exigeant, mais l'embarquement dans cette curieuse machine à remonter le temps est un voyage fort plaisant et formateur. Je ne saurais que vous conseiller de sauter le pas, même s'il vous faudra casque, genouillères, protège-tibias et tout élément susceptible de protéger votre chute lors de cette lecture d'un livre ô combien abouti et minutieux pour ne pas dire maniaque.

(Warren Bismuth)

dimanche 31 mai 2026

Richard FORD « Une saison ardente »

 


Été 1960 dans le Montana, la famille Brinson vient de s'y installer. Le père Jerry, 39 ans prof de golf bientôt licencié, la mère Jeanne, 37 ans, tous deux ne s'aiment pas, ou plutôt ne s'aiment plus. Car ils viennent d'aménager dans cet État, à Great Falls, et ils se sentent seuls, isolés et abandonnés du monde. Le témoin de ce couple qui se déchire est Joe, leur fils de 16 ans, timide et effacé, taiseux, aussi sensible que maladroit.

Sur les montagnes, des feux gigantesques sévissent, détruisent tout sur leur passage. Et si c'était l'occasion rêvée pour Jerry de se refaire la cerise, peut-être impressionner Jeanne ? Il se porte volontaire pour aller éteindre les feux tandis que Jeanne cherche (et semble avoir trouvé) un travail. Parallèlement, elle délaisse Joe et s'entiche d'un homme de 55 ans, Warren Miller, ancien soldat blessé à la jambe.

« Une saison ardente » est une mince tranche de vie, trois jours dans celle d'un couple dysfonctionnel avec un enfant en pleine découverte de l'existence. Car c'est un roman d'apprentissage, pour Joe bien sûr, mais aussi pour ses parents qui découvrent la solitude à deux, puis loin l'un de l'autre. Huis clos intimiste tout en retenue, ce bref roman est celui d'une génération étasunienne désorientée devant les drames de la nature, qui lui rappellent ses drames à elle. Nul doute que Richard Ford emprunte à son aîné Raymond Carver qui lui aussi a dépeint le quotidien de couples boiteux du Montana avec grand talent.

« Une saison ardente » est profondément malaisant. Car Jeanne se lie avec Warren sous les yeux de son fils, s’enivre, se donne en spectacle, délaisse son jeune ado, cherche à faire mal. Joe est paumé mais garde la tête sur les épaules, son père lui manque, il se place de son côté, contre l'espèce de folie passagère de la mère, en un sens trop heureuse que son mari soit parti lutter contre le feu afin de la laisser libre et entreprenante. Quant aux incendies, « ça attire les gens. Ils n'ont aucune envie que ça finisse », et Jeanne moins que quiconque puisque l'embrasement éloignant Jerry pour un temps, elle va pouvoir se consacrer à Warren, peut-être envisager un avenir commun, voire sacrifier le jeune Joe.

Les incendies de forêts ? « Ils avaient du bon car ils régénéraient l'endroit même qu'ils avaient brûlé ; quant aux êtres humains, d'après ma mère, eux aussi pouvaient parfois en bénéficier car, face à quelque chose d'aussi incontrôlable et démesuré, vous vous sentiez bien petit et vous rendez mieux compte de votre position dans le monde ». Ce feu de forêt sera-t-il le déclencheur d'une tragédie, d'un renouveau ? Telle est la trame de ce roman mettant peu de personnages en scène, dans un scenario très resserré, une histoire simple, particulièrement Simenonienne avec toutefois une forme et un décor différents. Jusqu'à la dernière page, il paraît évident que la trame aurait pu appartenir à Simenon qui a maintes fois mis en scène des couples défectueux tentant l'aventure au gré des circonstances, qui a tant scruté les détails, les émotions, la psychologie des personnages. Et ce roman de 1990 de Richard Ford n'en manque pas, de psychologie !

Ce roman met mal à l'aise car nous voilà témoins d'une Jeanne pathétique devant son fils, comme échappée d'un film de John Cassavetes, on croit même parfois entrevoir la géniale Gena Rowlands. Le lectorat représente le quatrième personnage de cette étrange trinité entre une mère, son amant et son fils, au gré de l'absence impromptue du mari, alors que la neige, celle qui éteindra tout, peut-être même les ardeurs, se fait attendre.

« Une saison ardente » est une belle réussite de roman minimaliste, malsain et épuré jusque dans les dialogues. Les protagonistes sont crédibles, vivants et hélas très humains par leurs travers, leurs vices et leur égoïsme. La mère violente devient incontrôlable. Quant à Jerry, le mari, va-t-il finir par revenir ? Car la force du roman est l'action dans l'attente. Il semble que l'absence du père dure une éternité alors qu'elle ne s'étend que sur une période de trois jours, trois jours qui pourraient fort tout faire basculer dans ce couple. Paru en 1991 aux éditions de l'Olivier, « Une saison ardente » est traduit par Marie-Odile Fortier-Masek.

(Warren Bismuth)

mercredi 27 mai 2026

Alain DENIZET « Nuit blanche »

 


Désiré Kaboré, jeune burkinabé de 22 ans, arrive un matin de décembre dans Paris, sans papiers. Il doit rejoindre son cousin Alphonse à Pantin qui s'est proposé de l'aider et lui assurer un avenir. Conseiller informatique, Alphonse est à Paris depuis 20 ans. Désiré doit traverser la capitale française, à pied... et il neige ! Le jeune africain découvre cette substance froide qui glisse sous les semelles. Sa traversée de Paris pourrait se compliquer.

Les chapitres alternent entre Koudougou dans le Burkina Faso, les racines de Désiré, et Paris, qu'il explore. Brillant à l'école, il n'a pu pourtant trouver son bonheur dans son pays, d'autant que l'État Islamique y sévit de plus en plus. Il veut devenir un Benguisse (un africain vivant en France). Truffée de policiers, de publicités et de boutiques aux noms prestigieux, la ville de Paris l'impressionne. Ainsi il déambule dans le froid, s'arrête, savoure ou se révolte. Il est venu chercher la paix après les tensions en expansion dans son pays. « L'insécurité chronique régnait au nord du Burkina Faso où sévissaient bandits et groupes terroristes islamistes. Les gens fuyaient vers les grandes villes, plus sûres, Ouagadougou s'était ainsi gonflée de centaines de milliers de réfugiés ».

Désiré n'a plus de père, aime sa famille qu'il appelle d'ailleurs à partir de son portable alors même qu'il marche dans Paris. Mais son trajet est aussi prétexte à une introspection sur son passé récent, notamment son voyage de neuf mois depuis sa terre natale pour échouer à Paris : pensée pour Abdou, son ami d'infortune rencontré en Libye et actuellement coincé à Vintimille en Italie, pays que Désiré a lui aussi vu, passage obligé des grandes migrations africaines. Pensées pour des amours de passage devant lesquelles Désiré ne sait plus trop comment se placer. Alain Denizet en profite pour expliquer simplement et pédagogiquement les nombreuses étapes d'un migrant, les écueils et les quelques joies, en insistant sur la dangerosité d'une telle décision, celle de partir, l'aventure pouvant se muer en drame profond.

Désiré découvre aussi la France par les chaînes info qui se projettent dans les bars (où il fait chaud) ou dans les vitrines. Les actualités lui paraissent bien futiles à côté de la situation électrique au Burkina Faso et à ce qu'il a vécu depuis son départ. « Du Burkina, il n'avait pas été question. Cent morts, n'était-ce ni suffisant ni assez désespérant ? Malaise et incompréhension le disputaient à l'amertume : sur les chaînes du Burkina, la situation de la France était commentée et analysée ». L'auteur revient sur le quotidien en Afrique noire par les images de Désiré qui sont peut-être les siennes propres puisque Alain Denizet a enseigné huit ans au Niger et au Burkina Faso.

Ce roman humaniste suivant au plus près le parcours de Désiré s'étend sur une seule journée, c'est aussi le premier de l'auteur. Désiré va-t-il rallier Pantin et serrer Alphonse dans ses bras ? C'est toute la question de ce roman dont l'écriture simple est fluide et précise. Désiré incarne cette jeunesse d'Afrique noire fuyant la guerre, espérant trouver un avenir meilleur en France et qui prend des risques inconsidérés pour l'atteindre. La neige est un personnage à part entière et détient des clés cruciales, tout comme le téléphone portable de Désiré. Par la sobriété du style et le vocabulaire choisi, « Nuit blanche » pourrait parler aux jeunes générations comme aux plus anciennes. Un autre intérêt : le roman est parcouru d'expressions et phrases provenant d'Afrique noire qui donnent au récit de la vérité, du vécu, de l'authenticité. Il vient de paraître chez Ella Éditions d'Eure-et-Loire, Alain Denizet étant par ailleurs spécialiste de l'histoire de la Beauce et de l'Eure-et-Loire.

https://www.ella-editions.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 mai 2026

Raymond CARVER « Les trois roses jaunes »

 


Le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres nous propose ce mois-ci de réfléchir à une couleur dans le titre d'un livre. Et comme j'aime éperdument ce rendez-vous mensuel, ce n'est pas une, mais bien deux couleurs qui apparaissent dans le titre que j'ai choisi, de quoi fayoter auprès de la directrice de l'événement, Madame Moka.

Dernier livre paru du vivant de l'auteur en 1988 (et traduit en France dès 1989), « Les trois roses jaunes » est un recueil de sept nouvelles peignant avec une vertigineuse simplicité des êtres isolés dans de petites villes des Etats-Unis. Ivrognes, chômeurs, désenchantés voire suicidaires, tous les personnages pourraient être vus comme un même tableau se répétant à l'infini. Des couples battant de l'aile, la violence conjugale, les abus, dans un quotidien décrit en mêlant de menus détails. Car ce qui intéresse Carver, c'est ce qui ne crève pas l'écran, les à-côté, les insignifiances de la vie, dans un réalisme époustouflant qui nous plonge au cœur même des logis de ses protagonistes.

Les personnages de Raymond Carver (1938-1988) évoluent sur fond d’actualité, que ce soit le droit à l'euthanasie, la vieillesse ou le délitement de la société en un achèvement peu glorieux du rêve américain. Ces nouvelles sont des instantanés d'existences ratées, des règlements de compte en huis clos, des familles dysfonctionnelles, détruites, des couples bringuebalants qui ne sont sans rappeler ceux du cinéma de John Cassavetes. « Sans vouloir t'offenser, chéri, je me dis parfois que j'aimerais te coller une balle dans la peau et te regarder crever ».

Des êtres insomniaques issus de la classe moyenne, fatigués par les abus mais incapables de s'en défaire, sans aucune illusion, vivant comme dans un cauchemar éveillé. L'ambiance est forcément malséante et le cœur parfois au bord des lèvres. Reliées, ces nouvelles forment un tout, elles pourraient se dérouler dans un même quartier résidentiel, la caméra passant d'un logement à l'autre, en ne s'arrêtant que le temps d'une dispute. Mais attention, pas de scandale « car nous sommes des gens comme il faut. Du moins jusqu'à un certain point ».

Raymond Carver admirait Thekhov et il faut bien admettre que, quoique bien plus sombres et brutes, ses nouvelles se rapprochent de celles de son maître dans leur structure : leur action commence au milieu d'une scène ou d'une tranche de vie, laisse évoluer ses protagonistes en toute liberté avant de les abandonner brutalement, sans même attendre la suite, sans même leur laisser le temps de s'expliquer. Carver se refuse à juger, il constate et il s'en va. Il se contente de nous présenter des êtres pathétiques et terriblement vrais, comme ceux de Tchekhov, dans un minimalisme saisissant, tant dans le décor que dans le texte où peu de dialogues apparaissent malgré une ambiance théâtrale, le rapprochant une fois de plus de son maître.

L'argent est ici le nerf de la guerre, provoque la trahison, l'isolement et en fin de tableau le mépris ou la haine. Son absence condamne toute distraction et entraîne une perte d'illusions et un regain d’hypocrisie et de lâcheté. Les personnages de Carver se présentent dans un moment délicat de leur vie, ils se mettent à nu, sans rideau protecteur. Et si j'insiste sur Tchekhov, c'est que la dernière nouvelle (éponyme), totalement différente du reste du recueil, lui est consacré, est plutôt consacrée à ses derniers instants, comme sont alors peut-être les derniers instants de l'auteur Raymond Carver qui met le point final à un recueil de nouvelles, son ultime.

« Les trois roses jaunes » est un exercice remarquable de construction de nouvelles, un travail d'orfèvre. Rares sont les recueils où aucun texte n'est à jeter, c'est pourtant le cas ici, où l'auteur détient une maîtrise impressionnante du format !

« On pourrait dire aussi que c'est mon histoire qui m'a quitté. Que je vais devoir continuer à vivre sans histoire, ou que l'histoire va devoir se passer de moi désormais ». On ne saurait mieux dire.

(Warren Bismuth)