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dimanche 11 novembre 2018

Nicolas DEBON « L’essai »


« L’essai », c’est le nom de cette petite communauté libertaire fondée à Aiglemont dans les Ardennes en 1903. Le créateur de cet espace de vie n’est autre que Jean-Charles Fortuné HENRY, frère d’Émile HENRY, ce dernier « célèbre » pour certains fameux attentats à Paris, notamment la bombe dans le café Le Terminus en 1894 (il sera guillotiné la même année). Le père, Fortuné HENRY, était aussi militant libertaire et avait participé à la Commune de Paris de 1871. Jean-Charles HENRY a donc en quelque sorte la révolte dans les fibres.

Cette BD de 2015 chez Dargaud reprend le fil de la brève existence de « L’essai », du choix de l’emplacement en 1903 à son abandon en 1909. Entre ces deux dates, construction des bâtiments, arrivée des premiers habitants, premières visites de personnes intéressées pour tenter la même aventure en d’autres endroits et venues s’informer, mise en place d’un jardin potager, les premières récoltes avec cette volonté de vivre au plus près de l’autosuffisance. La réaction des autochtones est assez signifiante : tout d’abord rétifs, ils se rapprochent de plus en plus de ce lieu un peu étonnant, original, s’y intéressent, et vont même jusqu’à donner des petits bouts d’un peu tout afin d’aider la communauté.

L’hiver ardennais est rigoureux et fait souffrir la colonie. Les premiers enfants sont toutefois accueillis, ils s’épanouissent de manière spectaculaire. Le hameau est clairement politique, avec ses slogans cloués sur les façades : « Le plus de bien-être au prix de la moindre souffrance possible » et autres « Nul ne peut être heureux tant qu’il y a un seul malheureux ». L’autogestion bat son plein, et ce petit écrin de verdure semble le paradis sur terre.

L’expérience est poussée encore plus loin. Malgré le manque d’argent, la communauté investit dans une imprimerie afin de tirer des brochures puis un journal hebdomadaire, Le Cubilot, qui paraît en 1906. C’est une époque de forte grogne ouvrière en France avec de nombreuses grèves organisées par un mouvement social puissant et des syndicats acharnés. Le Cubilot prend part à ces combats, à sa manière, en servant de passeur médiatique, mais aussi par le biais de la colonie qui cache des militants recherchés. Le ton du Cubilot est offensif, violent, il sera en quelque sorte le cercueil de la communauté.

Reste une aventure collectiviste hors du commun que je vous laisse découvrir dans cette très jolie BD aux dessins « old school » et aux paysages forestiers enivrants. En fin de volume, un petit dossier avec quelques photos splendides et un rapide résumé de ce que fut la colonie. « Tout ce que nous avons fait ici l’a été sans qu’un ordre soit donné. Nous vivons sans dieu, sans patrie, sans maître, libres avec la sensation de vivre ce que nous souhaiterions avoir vécu ». C’est ainsi que commence cette BD. Elle se terminera mal.

(Warren Bismuth)

jeudi 8 novembre 2018

Daniel de ROULET « Dix petites anarchistes »


Le roman des utopies, de la liberté et l’évasion. Oh mais c’est un peu court jeune homme ! Alors, reprenons. Des jeunes filles ont grandi à St Imier, dans le Jura suisse rural en plein XIXe siècle. Si St Imier est une petite ville dont la spécialité (à venir) est l’horlogerie (ce qui aura son importance plus tard dans le récit), c’est aussi une sorte de bastion révolutionnaire anarchisant. C’est d’ailleurs là que se tient le congrès de la fondation de l’Internationale Antiautoritaire en réponse à la première internationale (où les anarchistes ont été écartés) en septembre 1872.

Un précédent, un fait divers, avait eu lieu en 1851 où un médecin juif allemand, pourtant soutenu par les habitants, avait été forcé de quitter la ville. En une période où l’Homme est tout puissant (mais cela a-t-il réellement changé ? Sans doute un peu, mais le chemin est encore long) et seul a le droit de vote (« Quand le vote ne plaît pas à l’autorité il est cassé »), dix femmes anarchistes décident de changer leur destin pourtant tout tracé.

Dans une région où le cours d’eau s’appelle la Suze (c’est bien là que ce sera inventé le célèbre apéritif avant d’être repris et labellisé en France), on ne peut qu’anticiper une bonne histoire. Elle l’est. À cette époque, l’émigration de citoyens suisses pour d’autres contrées est massive. Aussi, en 1873, huit dames et neuf enfants dont certains en bas âge mettent les voiles au propre comme au figuré, puisque ayant atteint Brest, elles s’embarquent sur un navire à destination de la Patagonie. Sur ce bateau, plusieurs centaines de Communards encagés, les révolutionnaires défaits du Paris insurgé de 1871, déportés vers la Nouvelle Calédonie. C’est en leur compagnie qu’elles vont effectué la longue traversée.

Mais pourquoi huit dames alors que je vous ai parlé de dix ? Car deux d’entre elles avaient déjà tenté l’aventure et sont mortes du côté du Chili. Le rafiot se nomme La Virginie, et si ce nom ne vous parle pas, sachez que c’est celui sur lequel étaient effectivement embarqués les Communards, dont une certaine Louise Michel ou autres Nathalie LEMEL et Henri ROCHEFORT. Nos dissidentes vont faire la causerie avec la grande Louise, qui apparaît dans ce livre telle qu’elle semble avoir été. À St Imier, elles avaient vu, entendu de brillants orateurs anarchistes, dont BAKOUNINE et un jeune prodige : Errico MALATESTA. MALATESTA prend d’ailleurs une place prépondérante dans cette épopée résolument anarchiste et féministe.

Dans un roman d’abord picaresque mais où la tragédie arrive au galop, le rendant de plus en plus sombre, le lecteur va croiser par exemple le pauvre peuple Mapuche massacré, un Chili corrompu, mais aussi l’archipel de Juan Fernandez, oui celui de Robinson Crusoé, le vrai, enfin plutôt celui dont la destinée d’un naufragé a inspiré Daniel DEFOE pour son célèbre bouquin. Là les rescapées (vous verrez que ces femmes disparaissent une à une tout au court du récit) vont vivre l’expérience de l’autogestion antiautoritaire, libre de toute hiérarchie, de tout matérialisme, mettant en pratique pour certaines l’amour libre. Le ton est léger, simple mais direct comme un coup de trique : « Quand les conservateurs se sentent menacés, ils s’allient à leurs anciens ennemis pour réprimer les insurgés au nom de la république ».

L’utopie devient concrète et quotidienne « On a refusé d’un commun accord de mettre en place la moindre ébauche d’organisation économique, ni hiérarchie, ni direction, ni spécialisation des tâches. On vit sans aucun pacte, aucun code moral. Le ou la première éveillé secoue les autres, l’appétit seul appelle au réfectoire, la passion au travail, le sommeil au repos. C’est l’anarchie à l’état pur ».

De nombreux drames viennent jalonner ce récit foisonnant mené à distance par un MALATESTA combatif et plus que jamais actif. De dix femmes, il n’en restera aucune. Cela ne vous rappelle rien ? Si, bien sûr, « Dix petits nègres » d’Agatha CHRISTIE, qui sert de trame au présent roman, avec la comptine qui va avec. Sans être un polar, ce roman peut en effet être considéré comme la version libertaire et insurgée des « Dix petits nègres ». Un bouquin à la fois très accessible et parfaitement documenté qui nous rappelle une période révolue riche en actions politiques. C’est très vite lu pour un moment tout à fait instructif. Sorti en cette rentrée 2018 aux Éditions BUCHET/CHASTEL. ROULET a abondamment écrit, je le découvre pourtant sur ce roman vendant du rêve et se terminant à Montevideo, livre qui m’a fait une très forte impression.


(Warren Bismuth)

mercredi 7 novembre 2018

Hans LIMON « Poéticide »


On nous prévoit un carnage, des têtes vont tomber, celles des poètes surtout ! Hans LIMON n’y va pas par quatre chemins, le sang va couler, des comptes vont se régler. L’auteur s’appuie sur des œuvres existantes qu’il se propose de réécrire, de réinterpréter. Figure de poète maudit, 100 % XXIe siècle, il quitte le mythe du XIXe romantique où l’on se déclamait des vers en se suçant généreusement la langue.

Mélange des genres : prose, poésie, théâtre. La forme classique du poème peut côtoyer le langage injurieux, trivial, finalement ordurier parfois. Oeuvre très riche qui s’adresse à un public averti (AZERTY écrirait l’auteur) par justement cette mixité toute particulière teintée de références littéraires. Le niveau d’écriture est haut, brillant, bouillant, peut se faire vindicatif dans cette forêt référencée de mots au vocabulaire recherché. Pour ne rien gâter LIMON sort son joker : l’humour, oui ces teintes dévastatrices, la dérision, la moquerie, ça part dans tous les sens, truculence nous voilà !

Un exercice de style de haut vol, car même si le lecteur doit par contrainte rester passif, il se régale là où LIMON semble s’amuser passionnément. Le Monsieur gère la fougère ! Cette fougère épaisse derrière laquelle se trouvent des troncs d’arbres sur lesquels viennent s’inviter tour à tour PESSOA, ARTAUD, BAUDELAIRE, RIMBAUD, VERLAINE, SHAKESPEARE, HUGO, RILKE, VILLON, MOREAU bien sûr. « Bien sûr » parce que dans cette nouvelle collection « Les Indociles » de chez Quidam Éditeur, c’est bien marcel MOREAU qui en avait essuyé les plâtres il y a seulement quelques semaines avec la réédition de « À dos de dieu », un texte de 1980. Pour LIMON, MOREAU est le plus grand, le rescapé d’une épidémie, le miraculé du génocide poétissier. Oui, permettons-nous poétissier, car LIMON ne se prive pas pour nous délivrer des néologismes, souvent très drôles d’ailleurs, parfois en forme de jeux de mots inventifs. Car il est interdit de s’emmerder une seule seconde dans « Poéticide ». On y parle vrai, cru, on y agit cru, on y baise cru. Le poème écrit par l’auteur ne lui plaît pas ? Aucun problème, il le biffe. Si si, sur le livre, scratch, une rayure en guise de guillotine en travers de la page :

« - SHAKESPEARE : Pourquoi ces poèmes rayés ?
-         LE VIEIL HOMME : Le plaisir de laisser un indice ou deux sur la scène de crime. Et puis, je ne consens à boire ma soupe que si j’y ai préalablement craché un peu de bile, histoire de lui donner meilleurs goût et consistance ».

Certains vers, certaines phrases, certaines pages sentent le foutre :

« Un génie du coït
virtuose de la bite
une machine à orgasmes
distributeur de spasmes
un colossal jouisseur
qui burine jusqu’au cœur
une sommité du sexe
jamais à cours
jamais perplexe
un athlète endurci
caucasien
circassier circoncis »

Écrire par nécessité, par besoin vital, pas pour se vendre dans le métier ni faire de ronds de jambes aux puissants (tous les métiers possèdent leurs puissants) : « Ta Poésie, c’est de l’aber, du superflou, ta couille dans mon potage, la foudre sans orage ! Elle se vend, ta Poésie, elle se prostitue chaque année sur les places publiques ! Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! Elle pue la pisse et la naphtaline ! ».

LIMON se veut libre de toute contrainte, de tout contrat. Il souhaiterait faire table rase du passé, occire à nouveau tous les poètes. Oui mais il y a MOREAU, ce MOREAU qui prend la plume, intervient en fin de texte, tapotant l’épaule de LIMON de sa vieille main tremblante, comme pour l’exhorter à continuer. Nous ressortons rassurés : aucun poète n’a été zigouillé en ces pages, la légende peut continuer de s’écrire, avec ou sans vers, théâtralement ou non. La vie en prose reprend son chemin. Il sera rocailleux mais mènera loin.


(Emilia Sancti & Warren Bismuth)

vendredi 2 novembre 2018

John DOS PASSOS « La grosse galette »


Le roman de tous les dangers, de la migraine par intraveineuse, de la spirale infernale, de la démesure érigée en sacerdoce, en profession de foi (mais sans Dieu car c’est DOS PASSOS, et DOS PASSOS ne parle jamais de Dieu). Dernier volet d’une trilogie très ambitieuse, peut-être l’une des plus ambitieuses de toute la littérature : « U.S.A. », où l’auteur va faire revivre l’Histoire et le destin des États-Unis de 1900 à 1930. Une telle fresque – chaque volume mis bout à bout réunit quelque 1700 pages d’écriture minuscule et tassée - n’est bien sûr pas résumable en quelques lignes, aussi me contenterai-je de dresser un plan assez succinct du volume final devant l’ampleur d’une telle lecture.

L’originalité, le talent et le génie de cette œuvre résident dans son plan : l’histoire fictive et romancée de personnages inventés par DOS PASSOS qui évoluent tour à tour (avant de se croiser) dans des États-Unis où après une révolution industrielle très remarquée perce le capitalisme triomphant mais où résistent des groupuscules d’extrême gauche, notamment anarcho-syndicalistes. C’est à la fois le triomphe et le cercueil du libéralisme, l’Eden du confort, du matérialisme et l’enfer de la pauvreté, le règne de la spéculation et celui de la faillite. L’esclavage s’est démocratisé, banalisé, il est devenu salariat.

Nous pouvons « souffler » grâce à des intermèdes sous forme d’actualités d’époque où l’auteur reprend des manchettes et des extraits de journaux et de livres sortis pendant la période où se situe l’action. Il y a aussi ces biographies expresses d’américains, souvent immigrés, qui ont marqué le pays pour diverses raisons. Enfin, il y a ces interventions de « l’œil de la caméra » dans lesquelles DOS PASSOS poétise presque sans ponctuation, le rendu ressemblant à des anecdotes brumeuses ou des cadavres exquis où l’auteur se plait à emmêler le récit à loisir.

Côté fictif, chaque personnage tient une place à part, entière, est présenté avec son vécu, son enfance, son histoire propre. Il va de soi qu’il représente une partie de la société Etats-unienne de ces trois premières décennies du douloureux XXe siècle. Une galerie impressionnante de ces très nombreux américains qui sont à leur manière le nouveau monde en marche (ah ! le rêve américain !). Le génie de DOS PASSOS est de rendre ce véritable labyrinthe littéraire cohérent. Mieux : cette mosaïque est comme imbriquée, ces quatre thèmes qui sont fiction, actualités, souvenirs personnels et biographies, se répondent, se font écho même. C’est tout à fait impressionnant et vertigineux d’imaginer le travail qu’il a fallu abattre pour rédiger puis assembler ces tonnes de notes éparses, de mettre en œuvre d’un côté le scénario fictionnel, d’un autre chaque biographie, chaque souvenir, chaque salve de coupures de journaux. On ne peut que se sentir minuscule, désorienté. Comme le tout est mêlé, il peut être difficile de s’y retrouver mais la réaction première ne peut être que l’admiration et l’ébahissement devant l’immensité du travail accompli par un DOS PASSOS qui fait preuve d’un exceptionnel talent en peignant cette fresque à couper le souffle. « U.S.A. » est à coup sûr l’un des grands miroirs littéraires du XXe siècle, l’un des plus aboutis, des plus affolants. « La grosse galette » le clôt, comme un désenchantement, un échec, sauf celui de l’égoïsme : « Mais laisse-moi faire ma petite ! Je vais leur montrer de quel bois je me chauffe. Dans cinq ans, ils viendront à moi en rampant sur le ventre. Je ne sais pas comment ça se fait, mais je flaire les grosses affaires, la grosse galette ».

Mais c’est aussi le combatif DOS PASSOS qui trempe sa plume dans le vitriol. Il est encore en partie bercé par l’idéal gauchiste, que l’on pourrait définir comme anarcho-communiste. « Le 42ème parallèle » a été écrit en 1930, « L’an premier du siècle » en 1932 et cette « Grosse galette » en 1936, juste avant que l’auteur ne bascule dans l’autre camp. Pour l’heure, il est encore bien encré le poing levé contre les injustices, réclame vengeance : « … dans le bureau de la Loi nous sommes adossés contre le mur, la Loi est un gros homme aux yeux coléreux dans un large visage de citrouille. Il est assis et nous regarde fixement, nous autres les étrangers touche-à-tout, tandis qu’à travers la porte les soldats laissent dépasser leurs fusils ils montent la garde devant les mines, ils établissent le blocus autour des cuisines de secours, ils ont coupé la grand-route dans la vallée, les hommes payés avec leurs fusils sont prêts à tirer (ils ont fait de nous des étrangers dans le pays où nous sommes nés, ils sont l’armée conquérante qui s’est infiltrée dans ce pays sans qu’on s’en aperçoive, ils ont saisi par surprise les sommets des collines, ils lèvent les impôts et se tiennent aux puits des mines ils se tiennent aux élections ils sont là présents quand les huissiers emportent sur le trottoir les meubles de la famille chassée de son taudis de la cité, ils sont là quand les banquiers font vendre une ferme, ils sont en embuscade et prêts à abattre les grévistes qui marchent le long de la route qui monte et descend vers la mine ceux que les fusils ont épargné ils les mettent en prison) ».

Un monde révolu ? L’œuvre de DOS PASSOS est frappante par sa modernité, l’exigence de son travail, son audace saisissante dans le copieux volume « U.S.A. » qui regroupe l’intégralité de la trilogie. En fin de volume, toutes les citations des trois livres sont répertoriées. DOS PASSOS a même écrit un « dictionnaire U.S.A. » dans lequel il note par ordre alphabétique tous les mots commun méconnus mais aussi tous les personnages historiques présents dans l’œuvre. « U.S.A. » est en quelque sorte le « Guerre et paix » états-unien, une épopée pharaonique, titanesque, visionnaire même, où rien n’est laissé au hasard. DOS PASSOS a failli tomber dans l’oubli, les raisons sont sans doute nombreuses. Mais il serait très dommage de passer à côté de cette peinture d’envergure même s’il faudra s’accrocher au pinceau.

Détail amusant pour vous aider à décompresser après cette chronique : la traduction à laquelle je me suis frotté date de 1973. À cette époque, les anglicismes et les coutumes outre-Atlantique ne semblent pas avoir encore envahi la France, certaines notes de bas de pages expliquent ce qu’est du pop-corn, un hot-dog ou un barbecue. « La grosse galette » est le point final d’une trilogie gigantesque qui en fait sa rareté.

(Warren Bismuth)

mercredi 31 octobre 2018

Robert PINGET « L'affaire Ducreux et autre pièces »


Au menu de ce petit florilège théâtral quatre courtes pièces. « L'affaire Ducreux » : monologue d'une vieille dame qui peine à trouver ses mots après la mort d'un enfant, Antoine, trucidé dans une forêt. Entre traumatisme, folie, irréalité, confusion. Témoin, victime, responsable, coupable ? À vous de jouer.

Puis tout autre chose : les trois autres pièces sont définitivement placées sous le signe de l'absurde et du burlesque. « De rien » est un face-à-face entre deux personnages qui parlent pour ne rien dire, les sommets de l'absurde sont atteints. Même recette pour « Nuit », sauf que là vous aurez en cadeau très spécial la lecture du dénouement du « Don Quichotte » de CERVANTÈS (donc à ne pas lire pour un lectorat qui souhaiterait s'attaquer à l'épais chef d’œuvre sans qu'on lui en dévoile les dernières lignes).

Le volume se clôt avec « Le bifteck », la plus longue des quatre pièces, sept personnages dont deux couples cette fois-ci, pour une conversation sans queue ni tête autour d'une table pleine de victuailles. De digressions en monologues involontaires en passant par les tirades interrompues en permanence, on ne peut que devenir hilare. On pense bien sûr au BECKETT de « En attendant Godot » (mais pas seulement) avec un impeccable théâtre de l'absurde maîtrisé de bout en bout et qui fait franchement rire. Ces non-sens qui s'accumulent à un rythme effréné paraissent tels une folie douce, on en oublierait presque la première pièce horriblement sombre.

Quatre pièces en moins de 100 pages, pas une seule à jeter, un bien bel investissement que cette « Affaire Ducreux ». Je découvre enfin l'écriture et l'univers de PINGET, j'y reviendrai sans aucun doute, d'autant que vous devez peut-être commencer à constater que j'ai une attirance toute particulière pour les Éditions de Minuit, et leur théâtre est de grande qualité, varié, parfois devenu classique, donc plaisir total. Peut-être faut-il lire justement les sélections théâtrales des Éditions de Minuit si vous êtes dans l'absolu rétifs à cet exercice, certains volumes pourraient bien vous faire changer d'avis. Recueil sorti en 1995, parfait pour un grand moment de détente si l'on oublie la première pièce pour se la lire séparément en d'autres circonstances ou dans un autre état d'esprit. Elle vaut également le déplacement, pour des raisons différentes des trois autres. Paru en 1995, l’une des pièces avait déjà été éditée en 1973, une autre en 1981. PINGET nous quitte en 1997, ce bouquin est sa dernière contribution aux Éditions de Minuit.

www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 28 octobre 2018

Denis RIGAL « Un chien vivant »


Denis RIGAL se considère comme un chien vivant. Étudiant en France en pleine guerre d'Algérie, il va de fait se trouver sursitaire pour son incorporation à l'armée (donc en Algérie) jusqu'aux accords d'Évian de 1962. Mais rembobinons le film : RIGAL est un fils d'anarchiste, lui-même plutôt orienté vers l'anarcho-syndicalisme et les idéaux libertaires. Natif de Brioude, Haute-Loire, il « monte » à Clermont-Ferrand, préfecture du Puy de Dôme, dans les années 50 pour ses études. Là, en plus de la grande ville, il découvre d'un côté la passion de la littérature, de l'autre le militantisme dit de gauche, celui qui s’oppose à la guerre.

Clermont-Ferrand possède un évident ancrage contestataire, syndicaliste, militant. Pour RIGAL c'est le lieu rêvé. De manifs en meetings, il va peaufiner ses convictions, se frotter à l'extrême droite, s'asseoir sur certaines illusions ou utopies politiques. Dans ce petit bouquin il raconte la vie dans une ville moyenne de province alors que l'on est étudiant, militant, et que la guerre se déroule, loin, de l'autre côté de la Méditerranée.

Plus prosaïquement il rappelle la vie locale, purement auvergnate, purement clermontoise : les ouvriers de Michelin, les rues de Clermont, les petits bistrots, les rapports tendus entre français et immigrés, le racisme ambiant. Mais la révolte, mais l'engagement politique, syndical, et puis les « traditions » sociales locales. Pour embaucher chez Michelin par exemple : « Avant d'embaucher un jeune rural, on se renseignait auprès des notables du village : le maire, pourvu qu'il soit de droite, et le curé ; jamais l'instituteur ; je suppose que les choses ont changé : il n'y a plus beaucoup de prêtres, on ne peut même plus être certains qu'ils votent à droite et un bon nombre d'entre eux ne considèrent pas que le service de dieu doivent inclure la délation ».

Mais attention, ce n’est pas du tout un récit nombriliste puisque l’auteur va brièvement rappeler les évènements de Budapest en 1956 ainsi que la « disparition » de Maurice AUDIN en 1957, des petites touches très politiques qui viennent des tripes et, tout en restant objectif, il dénonce et prend position : « Mais il faut d’abord, dit la sagesse populaire, balayer devant sa porte : notre conscience avait à s’occuper des crimes de l’Armée française, qui se commettaient en notre nom, et qu’on nous demandait d’approuver ; pour les torts du FLN, c’était à ses militants de s’en soucier (ce que très peu faisaient). La question obsédante était la même pour tous les jeunes français : comment éviter de faire cette guerre ou, pour ceux qui y étaient, en revenir vite et vivants ».

RIGAL est ce vieux bonhomme toujours lucide qui se souvient. Il avait pensé à la désertion. La fin de la guerre sans nom tranchera pour lui. Ce qu'il est devenu, il ne le dit pas. Pour lui l'essentiel est de déterrer les souvenirs d'une période précise, celle de la guerre d'Algérie, en un lieu très précis, celui de l'Auvergne, et faire revivre toutes ces organisations politiques et syndicales qui se déchirent à l'époque sur la situation outre-mer. La parution de ce petit bouquin est l’œuvre des Éditions L'Apogée en 2018, un témoignage vif et sans nostalgie, livré comme un bouquet de fleurs épineuses.

http://www.editions-apogee.com/

(Warren Bismuth)

vendredi 26 octobre 2018

Glendon SWARTHOUT « Le tireur »


L’attirail complet d’un certain registre de roman western est ici réuni. Certes il n’y a ni indiens, ni trains, ni bétail. En revanche présence imposante – et c’est un euphémisme - du bon vieux cowboy solitaire en la personne de John Bernard Books, l’une de ces légendes de l’ouest spécialiste dans l’art du maniement de revolvers en état de légitime défense (ou supposé comme tel). À 51 ans, il apprend de la bouche du bon docteur Hostetler, qui lui avait autrefois sauvé la vie après qu’une vilaine balle ait crevé sa peau quelque part, qu’il est atteint d’un cancer dont il ne réchappera pas. Nous sommes le 22 janvier 1901, la reine Victoria d’Angleterre vient de casser sa pipe ce même jour.

Le journal de ce 22 janvier va rythmer la désormais fin de vie de Books qui va le feuilleter jusqu’à l’ultime ligne en direct de la chambre qu’il a louée à El Paso dans la bonne auberge de la veuve Rogers dont le fils Gillom est fasciné par la personne de Books et désire même lui ressembler jusqu’au mimétisme. Madame Rogers, tout d’abord très rétive à la venue inopinée d’un type au CV aussi chargé (plusieurs dizaines de morts à son actif) finit par s’assagir et tous deux vont s’apprivoiser.

Côté Books, la nouvelle de sa mort prochaine se répand comme une traînée de poudre et de nombreux professionnels vont user d’inventivité pour gagner de l’argent sur le cadavre ou le souvenir de Books. Ils vont tour à tour défiler dans sa chambre pour lui faire des propositions plus ou moins malhonnêtes. Même l’ancienne maîtresse de Books va venir tenter sa chance en l’amadouant. Bien sûr, devant de telles cupidités, les armes vont s’exprimer, pas toujours de la plus brillante des manières. Si d’un côté Books prépare sa mort (il sait que ce fameux journal du 22 janvier 1901 est le dernier qu’il lira de toute sa vie), il est contraint à agir rapidement avec certains freluquets qui voudraient abuser de lui. Et puis à El Paso vivent aussi de fines gâchettes, des sortes de concurrents dans la réputation, des cadors, des caïds qu’il souhaiterait expédier à tout jamais dans un grand trou. Pour tenir le coup (de fusil), il va avoir recours au laudanum, puissante drogue liquide qui l’aidera à anesthésier les douleurs de plus en plus fréquentes et insupportables.

Un western à classer définitivement parmi les classiques du genre, une franche réussite. Puissant, lent, l’atmosphère poussiéreuse est parfaite pour un carnage final entre les murs encore tremblants du saloon Le Constantinople, l’auteur s’amusant à ce moment-là à faire partager son goût et sa connaissance pour l’anatomie humaine. Précision et cours professoral en règle. Ce héros solitaire, Books, prend tout de suite aux tripes, un peu comme certains personnages inoubliables de la saga « Lonesome Dove » de Larry MCMURTRY (dont je ne venterai jamais assez les mérites).

Pour en revenir à ce « Tireur », je dois partir sans tarder à la chasse à l’adaptation de Don SIEGEL sous le nom « Le dernier des géants » sortie au cinéma en 1976, avec John WAYNE dans le rôle principal, ce film manque à ma culture personnelle, et la lecture du roman m’a comme qui dirait donné une envie irrépressible de me frotter au film. Ami.e.s mécènes bienvenu.e.s.

« Le tireur » n’est pas une vraie nouveauté, loin de là, puisqu’il paraît tout d’abord en 1975 en français sous le nom « Une gâchette ». C’est en 2012 qu’une nouvelle traduction sortie chez Gallmeister le renomme « Le tireur », 20 ans après la mort de l’auteur. Une réédition poche vient tout juste de sortir, à nouveau chez Gallmeister. Et je vous conseillerais bien de ne pas la louper, histoire que la poudre ne parle pas une nouvelle fois. Vous voilà prévenu.e.s.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)