Pour la confrontation amicale Nathalie Sarraute / Françoise Sagan de ce mois dans le cadre du challenge « Les classiques c'est fantastique », de l'amie Moka du blog Au Milieu Des Livres, DLR a choisi la seconde option. Pour le meilleur et pour le p... Non, pardon, uniquement pour le pire !
Mai 1942 chez Charles Ambrat, fabricant de chaussures dans le Dauphiné, en zone libre. Alice et Jérôme, vivant ensemble depuis deux ans mais en couple depuis six mois, sont venus se réfugier. Tous deux sont résistants, se cachent depuis un an, Jérôme est un ami de Charles qu'il n'a pas vu depuis cinq ans. Il présente Alice à Charles qui, dès le premier coup d’œil, la désire ardemment, veut la posséder sans partage.
Tout à coup Charles se prononce pour Pétain. C'est en fait un subterfuge pour choquer Jérôme avec lequel il est seul ce soir-là et ainsi retarder le moment où il devra rejoindre sa compagne au lit. Charles a combattu en 1940, ainsi l'apprend-t-il à Jérôme. Puis il y a ce message mystérieux sur Radio Londres, enfin, pas mystérieux pour Jérôme ni pour Alice. Souci majeur à Paris. Alice va s'y rendre, lestée du bon Charles, la courtisant toujours. « Il s'était toujours plus préoccupé du plaisir des femmes que de leur bonheur ».
Très bien, si j'ose dire. Mais on s'ennuie, on s'emmerde, on voudrait sortir, en finir. C'est la décision que je prends au terme de la page 135 – notez qu'il en reste alors 80 à avaler -, après ce passage qui m'a laissé groggy : « Ce petit-bourgeois si avide et si naturel, si désarmant et si ingénu dans son cynisme d'homme adulte, ce petit-bourgeois soucieux de son confort et de ses yeux, ce petit-bourgeois représentait pour elle, sur un terrain très exigu et sur lequel elle n'avait jamais joué jusque-là, celui du plaisir physique, eh oui, ce petit-bourgeois représentait pour elle l'aventure... ». Je laisserai éternellement ces trois petits points en suspension...
Vous l'aurez compris, Charles est un « petit-bourgeois » (le terme apparaît quatre fois en huit lignes), imbu de sa personne, il séduit Alice, bourgeoise résistante, elle-même fière et attirée par le bon Charles malgré son machisme démonstratif et ses effets de manches. Jérôme est le grand absent, le cocu de la farce, l'amant dans le placard, le ciel-mon-mari. Car ce n'est pas possible, c'est forcément une farce ! Ces trois êtres d'un caricatural touchant au pathétique, s'échangeant des paroles creuses, vides, défactualisées. Ce Charles se faisant l'avocat du diable pour provoquer Jérôme, et par-delà s'attirer les grâces d'une Alice que l'on perçoit quasiment comme anti-féministe.
Le clou du spectacle. D'après le résumé, Charles va entrer en résistance à son tour, sans doute pour complaire à Alice, comme si la résistance était une agence matrimoniale. Mais le lecteur que je suis n'a pas eu la force d'aller jusque là. De guerre lasse, il se détacha du récit, rejoignit ses pénates, pressé de s’éloigner à jamais des ombres de ses trois protagonistes insupportables et d'oublier leurs sentiments boueux, les plantant dans un Paris perdu, les abandonnant à leurs atermoiements sans une once de compassion. Un triangle amoureux pour récit ennuyeux de bourgeois en mal de sensations. Misogynie, acceptation sont au menu indigeste de ce plat peu ragoûtant. Rien à sauver chez ces êtres autant agaçants que capricieux.
Ah, la résistance pour l'amour d'une femme (idéalisée bien sûr, sinon le charme est rompu), grand bien lui fasse, au grand Charles, peut-être tirera-t-il un coup (de fusil) ? Au point où nous en sommes, nous pouvons nous permettre les vieilles blagues de potache. Le naufrage est total, sans l'ombre d'une île. C'est la première fois que je chronique ici un livre que je n'ai pas terminé. Mais les calvaires font aussi partie de la vie d'un lecteur et il se doit peut-être parfois de les partager, surtout lorsqu'il s'agit d’une figure majeure comme celle de Françoise Sagan. On ne reprendra pas ce lecteur à ouvrir une seule des pages de ses livres. Je ne suis pas de ceux qui jugent et dénoncent après un seul essai, aussi je note qu'une précédente rencontre avec l'autrice s'était déjà avérée douloureuse et terminée en eau de boudin, et je ne parviens pas à me souvenir si j'en avais déjà fui la lecture ou si j'avais poussé le vice jusqu'à entrevoir le mot « Fin ». Mais deux fiascos, c'est beaucoup. Le monde se poursuivra pour moi sans Françoise, et surtout dans ses personnages « petit-bourgeois ». Au suivant !
(Warren Bismuth)






