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dimanche 10 mai 2026

Olga TOKARCZUK « Le banquet des empouses »

 


1912, le jeune Mieczysław Wojnicz, étudiant en ingénierie, se rend au sanatorium du village de Görbersdorf située dans les montagnes de Basse-Silésie entre Pologne et Allemagne pour y faire soigner sa tuberculose. Le docteur Brehmer est propriétaire du village tandis que Wilhelm Opitz est celui de la pension où sont hébergés certains curistes. Mieczysław constate que la plupart des femmes de sa propre famille sont mortes jeunes, mauvais présage !

Le talent de Olga Tokarczuk entre bien vite en scène, elle nous présente la majorité de ses personnages par... leurs souliers et leurs jambes ! Mais pourquoi ? La femme d'Optiz passe de vie à trépas dès l'arrivée de Mieczysław. La société reçue en ce monde cloisonné est celle de la belle bourgeoisie, ici malade, au contraire du monde des charbonniers qui la côtoie, sales mais actifs et bien portants, qui créent des poupées à usage sexuel pour les riches, tout ceci étudié en détail par la pétillante et subtile écriture de Olga Tokarczuk.

Lorsque les convives mâles se réunissent le soir, c'est pour dresser un portrait à charge de la Femme, cette « attardée de l'évolution », alors que l'autrice, plus que jamais facétieuse, s'attarde sur des détails insignifiants d'arrière-plan. Ce sanatorium regorge de communistes et on y parle surtout allemand. Tout ce petit monde est minutieusement scruté par les empouses, issues du monde des enfers de la mythologie grecque, proches d'Hécate, qui peuvent prendre plusieurs formes, humaines comme animales. Elles regardent donc les êtres par dessous, du sous-sol en quelque sorte, d'où cette obsession des pieds.

Dans ce récit ample et varié, les séquences singulières sont nombreuses : échanges sur l'art religieux, cueillette de champignons (qui est un moment clé), une toux persistante devenant « Architecture sonore » de la pension, des visites au cimetière, et bien sûr les repas qui finissent fatalement par des réflexions d'une misogynie confondante. Car « Le banquet des empouses » nous renvoie à la controverse de Valladolid (1550), bien qu'ici ce soit la Femme sur le banc des accusées. Chaque humain doit rester à sa place, tenir dans une case et ne pas en dépasser. Ces repas résonnent comme une fin de banquet arrosé.

Dans un style ironique, d'une grande causticité, Olga Tokarczuk mène son train avec une profonde virtuosité. Si les femmes sont quasi absentes du récit (dame Opitz a quant à elle rapidement quitté la piste), elles sont sur toutes les langues, dans toutes les bouches, tellement caricaturées que l'exercice confine au génie. Quant aux patients, ils attendent sagement qu'une place du sanatorium se libère pour s'y installer et quitter cette pension dans laquelle personne n'est vraiment à l'aise. Olga Tokarczuk adopte un ton désinvolte empli d'humour mais la lecture est exigeante car l'action s'échappe dans tous les recoins, se fait farceuse. Vous ferez connaissance avec le catholique Longin Lukas, le socialiste et écrivain August August, le conseiller secret de la police Walter Frommer, l'étudiant et ami du héros Thilo von Hahn, le docteur Semperweiß et tant d'autres. Car les personnages sont nombreux et tous réussis. Et quand j'aurai précisé que l'exergue du roman est une citation de Fernando Pessoa, vous saurez précisément ce qu'il vous reste à faire.

Les scènes vécues par Mieczysław lui rappellent souvent des événements de son enfance en compagnie de son père, quand il se prénommait encore Miecio. Et puis il y a surtout les souvenirs des hôtes de la pension et un présent guère rassurant : chaque automne, un homme disparaît, mais tout le monde semble s'en contrefiche tandis que les mâles trinquent avec cet étrange breuvage, le « Schwärmerei », un puissant hallucinogène... Dans de longs dialogues profondément dostoïevskiens, à propos de l'homme, la femme bien sûr, la métaphysique, la culture, la science, etc., L'autrice excelle, laissant la parole à ses protagonistes qui débattent avec respect mais fermement. Le roman de Olga Tokarczuk est un livre moderne racontant un monde ancien, tous les ingrédients sont présents pour en faire un grand bouquin marquant. Et le style, mazette, c'est du solide !

De par son atmosphère et son décor, le roman est bien sûr une réécriture moderne et résolument féministe de « La montagne magique » de Thomas Mann, et fut d'ailleurs rédigé tout juste un siècle après la parution de son illustre aïeul. Cependant, il se détache bien vite de l'influence du maître pour vivre sa petite vie de roman singulier loin des redites et des copies.

« Le banquet des empouses » de Olga Tokarczuk, Prix Nobel de Littérature 2018, est paru en 2024 aux éditions Noir sur Blanc. Délectable et d'une grande intelligence, d'une immense finesse, il est traduit du polonais par Maryla Laurent et sous-titré « Roman d'épouvante naturopathique ». Toutes les réflexions misogynes contenues dans le roman sont tirées de vraies phrases écrites ou prononcées par des hommes illustres dont je vous laisse le soin de découvrir la liste en fin de volume.

https://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 6 mai 2026

Lawrence FERLINGHETTI « Un métro pour Far Rockaway »

 

La poésie de Lawrence Ferlinghetti (1919-2021) est des plus variées malgré des thèmes récurrents. Appartenant à celle de la Beat Generation, elle retrace des événements nationaux, mondiaux comme personnels, fait allusion à l'histoire contemporaine à l'auteur ou plus ancienne. Les 101 poèmes numérotés forment une fresque étonnante, bigarrée dans le fond comme sur la forme, car même si la plupart des poèmes sont en vers libres visuellement décousus, ils peuvent aussi se présenter en prose ou plus classiques.

L'auteur décrit sa jeunesse dans Manhattan puis ses errances lors de voyages, rend hommage aux indiens par petites touches. D'ailleurs les hommages sont nombreux tout au long de ces pages, notamment pour des figures marquantes des arts et bien sûr particulièrement de la poésie. Peu à peu les images se déportent lentement de la Grande Pomme à la ruralité, se posent sur des moments d'une nature peuplée d'oiseaux.

« Et en fait pourquoi ne pas voir des historiens qui / laisseraient des blancs dans leurs écrits / afin qu'ils soient remplis différemment / selon qui est au pouvoir / et l'ordinateur ferait aisément les modifications / Et de toute façon l'histoire n'est pas vraiment l'histoire / jusqu'à ce qu'elle soit réécrite / ou au moins jusqu'à ce qu'elle / se répète elle-même ». Car Ferlinghetti sait se faire offensif et concerné.

Des instantanés parfois déroutants (« Une langouste rouge tenue en laisse ») se mouvant soudain du côté de l'Italie, de l'Espagne ou de la Grèce. « Un métro pour Far Rockaway » est une autobiographie parcellaire ainsi qu'une suite de portraits d'ivrognes, de déclassés, avant celui d'un artiste peintre, l'auteur, en des vers dont la ponctuation est rare. « Coiffé du melon d'Apollinaire je suis dans un zeppelin avec une centaine de dignitaires du monde entier dans une croisière à la recherche d'un lieu où déclarer la paix individuelle et universelle À la recherche d'un atterrissage en douceur pour la paix sur terre ». Parfois désenchantée, la poésie de Ferlinghetti est à fleur de peau, elle ressent le monde et ses dérives.

Lawrence Ferlinghetti est né à New York et a vécu plus d'un siècle. Il a fini par s'établir à San Francisco. Les poèmes de « Un métro pour Far Rockaway » sont quasiment chronologiques et couvrent presque la vie entière de l'auteur, c'est-à-dire que comme lui, ils débutent dans l'est des États-Unis, là où le soleil se lève, pour terminer tout à l'ouest, où il se couche et représente le crépuscule, celui d'une vie pour Lawrence Ferlinghetti.

Ce très beau recueil de 1997 est paru fin 2025 dans l'incontournable collection Amériques des éditions le Réalgar, il est traduit par Christian Garcin, par ailleurs co-directeur de la collection.

« Les pique-assiettes / qui se ruent sur le vin et le fromage / sans un regard sur ce qui pourrait être / considéré comme de l'art / Dans tous ces vernissages du jeudi soir / des galeries de San Francisco / Et les critiques et les criquets / et les célibataires en chasse / Et les guides des groupes de donateurs / gainés de soie & Christian Dior / tenant des lunettes à longues tiges / Après la marée montante des voix tintinnabulantes / Et le peintre à l'écart considérant / l'ensemble de la cohue / comme depuis un rivage très lointain / Se demande Est-ce pour cela / que je peins ? / Quoi d'étonnant à ce qu'il soit / à la dérive dans cette société / qu'il boive trop / et roule sur le sol ? ».

https://lerealgar-editions.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 3 mai 2026

Ron RASH « Serena »

 


Années 1930 dans les Appalaches de Caroline du Nord, Pemberton, exploitant forestier de la Boston Lumber Company, épouse la jeune Serena, fille d'un exploitant de bois qui fut orpheline dès 16 ans. Le même Pemberton va bientôt être aussi père de l'enfant d'une autre femme, Rachel Harmon, qui a travaillé pour lui. Ainsi commence cette histoire romanesque en diable. Pemberton possède une grande surface de terres convoitées par le gouvernement en vue de créer un parc national.

« Serena » est de ces romans lents qui s'étendent et s'attardent sur les détails. Ses personnages évoluent, chacun incarnant un visage de l'Amérique d'alors. Sur fond de crise financière, Ron Rash campe des protagonistes rugueux, un brin rednecks. Au centre Serena, femme déterminée, possédant une autorité naturelle et sachant se faire respecter. Elle aime le pouvoir et élève un aigle qui lui servira à chasser les serpents qui blessent ou tuent les travailleurs de son mari Pemberton. Rachel est la femme oubliée, humiliée, invisible. Son enfant Jacob est celui de Pemberton... qui s'en fiche. Du moins le croit-on.

« Serena » est l'occasion de décortiquer minutieusement le travail de bûcheronnage, dangereux et physique, d'expliquer le capitalisme tout puissant qui pense pouvoir tout acheter afin de tirer un profit maximum après investissement dans des outils délirants qui défigurent la nature. Car ce roman est bien sûr une ode à l'écologie, comme toujours chez Ron Rash. L'entreprise de Pemberton pourrait bien être expropriée, déjà 2000 agriculteurs ayant été expulsés de leurs terres.

Et puis il y a les morts. Ainsi Pemberton assassine l'un de ses employés en maquillant le meurtre en accident. Et les ouvriers tombent les uns après les autres, la sécurité n'étant pas assurée sur les chantiers, d'autant que le labeur devient de plus en plus pénible et dangereux, à cause des nouvelles terres à déboiser – en pente -, des nombreuses pluies récentes. Au même moment Serena tombe enceinte, le petit ne vivra pas. C'est alors que Serena envisage un plan d’implantation au Brésil afin d'explorer des concessions forestières pour un meilleur profit.

« Serena » frappe par sa diversité de styles : de western dans un magnifique premier chapitre, il se fait roman du monde du travail au parler rugueux des fermiers pauvres. Les descriptions de la nature, quoique rares, transforment le tout en poésie et en respect silencieux. Mais le récit va basculer en fin de volume en une sorte de thriller implacable. Là encore changement de ton. Il faut noter la prouesse de la traduction de Béatrice Vierne qui parvient à rendre une atmosphère saisissante, qui permet au texte de vivre et de nous submerger, tout en comptabilisant quelques morts, notamment cette vieille veuve égorgée, peut-être bien pour toucher directement Rachel et Jacob, qui a alors 2 ans. Et Serena n'est peut-être pas innocente...

« Les hommes tombent presque aussi souvent que les arbres ».

Le roman de 400 pages, de 2008, traduit en 2011 n'est certes pas exempt de quelques longueurs, isole longuement quelques scènes peut-être dispensables (je pense à cette séquence aussi inutile que grotesque où l'aigle de Serena s'attaque à un dragon (???) dans un cirque). Néanmoins ses personnages sont vrais, aucun n'est franchement sympathique mais tous ont quelque chose à sauvegarder, y compris l'honneur. Si la longueur vous impressionne, vous pouvez vous rabattre sur le recueil de nouvelles « Incandescences » écrit à la même période et qui restitue parfaitement le monde des Appalaches ainsi que l'atmosphère globale de « Serena ».

Mais « Serena » est aussi un roman moral et universel : « Là-dessus, tous les historiens et les philosophes sont d'accord. Y'a un gus, en Allemagne, qu'a l'air bien décidé à foutre le feu à toute l'Europe dès qu'il pourra, et on aura beau lui régler son compte, y'en aura toujours un autre qui viendra derrière ». Et c'est plus que jamais vrai de nos jours.

Si vous désirez connaître la suite de la vie de Serena, sachez que Ron Rash lui a redonné vie en 2022 dans une longue nouvelle du recueil « Plus bas dans la vallée », par ailleurs sous-titré « Le retour de Serena ».

(Warren Bismuth)

dimanche 26 avril 2026

Jack LONDON « Révolution suivi de Guerre des classes »

 


Nouvelle confrontation ce mois pour le challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deux hommes se faisant face : Ernest Hemingway et Jack London. Vous vous doutez bien que mon cœur a tout naturellement penché pour le second, ce qui m’a donné l’occasion de lire enfin cet essai qui m’attendait depuis je ne sais combien d’années.

Jack London (1876-1916) est né il y a exactement 150 ans cette année, il fallait donc marquer le coup avec ce livre regroupant deux essais, plutôt une suite de réflexions sur la vie, de chroniques de leur temps. Les premières d’entre elles sont des hommages appuyés au socialisme et au drapeau rouge. Jack London fut en effet étiqueté à tort d’écrivain anarchiste. S’il était contestataire et révolutionnaire, c’est bien côté du socialisme qu’il se rangeait, il fait d’ailleurs part ici de son intérêt pour le vote. Il prend la première révolution russe de 1905 comme exemple à suivre pour une destruction du capitalisme et un développement de l’internationalisme. Jack London constate et dénonce la misère aux États-Unis avant d’égrener une suite de faits divers de son temps.

London peut être un visionnaire, mais pas toujours. Ainsi il présage la fin imminente du capitalisme après la trahison des pouvoirs politiques. Il développe sa pensée sociale de manière parfois un peu succincte. Au cœur de cet essai est inséré une étrange nouvelle d’anticipation, « Goliath », où un homme veut imposer la dictature pacifiste du rire… en tuant tous les faiseurs de guerres ! Le format documentaire peut reprendre avec une immersion dans la mythologie, le progrès par les moyens de locomotion (London fut très sensible au progrès industriel), d’ailleurs l'auteur décide de construire lui-même sa maison, en fait un voilier, le Snark (auquel il dédiera un livre, « La croisière du Snark »). Cette suite de chronique s’immisce parfois dans l’autobiographie, de manière à mieux cerner qui était Jack London derrière l’écrivain hors normes. Un homme impliqué, contestataire. « En Corée, le costume national est blanc. Les costumes du noble et du coolie sont pareillement blancs. C’est l’enfer pour les femmes chargées du blanchissage, mais cela va plus loin. Le coolie ne peut pas garder propres ses vêtements blancs. Il travaille et il se salit. Le blanc sali de son costume est le signe distinctif de son infériorité. Le vêtement du noble est toujours d’un blanc immaculé. Cela veut dire qu’il n’a pas besoin de travailler. Et cela veut dire en outre que quelqu’un d’autre doit travailler pour lui. Sa supériorité n’est pas fondée sur son habileté à chanter ou à faire de la politique, sur les courses à pied auxquelles il a participé ni sur les lutteurs qu’ils a vaincus. Sa supériorité repose sur le fait qu’il n’a pas à travailler et sur le fait que d’autres sont obligés de travailler pour lui ».

Il se tourne vers l’histoire de l’Alaska et bien sûr les pionniers de la ruée vers l’or, moments qu’il a vécus : le Klondike, le Yukon, il maîtrise ce sujet qu’il se plaît à partager également dans de nombreuses nouvelles et quelques romans. Il n'oublie pas la littérature, et se lance dans une pertinente analyse de « Thomas Gordeiev » de Gorki (qu'il orthographie à l'époque « Fomá Gordyéeff »), puis sur Kipling, un auteur qu'il admire, un texte allégorique sur l'oubli.

London a vécu entouré d'animaux. Il propose ici une synthèse de la conscience animale, évoluant vers un véritable discours éthologique, simple mais en écho à son expérience quotidienne. Puis London quitte les États-Unis, se rend en Corée pour couvrir la guerre (en résultera l'essai « La Corée en feu »), puis en Chine, sans jamais se placer en pacifiste, plutôt même en belliqueux.

Le second livre dans le livre, « Guerre des classes », est exclusivement consacré à la politique, au social et à l'histoire, avec comme objectif la lutte des classes. Jack London défend une socialisme révolutionnaire contre le capitalisme. Il analyse le rôle du syndicalisme au sein du socialisme. Certains de ses articles sont une retranscription de discours oraux prononcés en divers lieux. London parle des clochards, des trimardeurs, puis des « jaunes », ceux qui acceptent de travailler pour moins cher ou pour remplacer du personnel gréviste. L'auteur connaît son sujet, s'appuie sur de nombreuses références sur le capitalisme et sur l'exploitation du prolétariat, sa vision est marxiste dans un vrai petit cours d'économie internationale. Il termine ce recueil par ses vagabondages, qui ont à la fois marqué sa vie et décidé de sa suite logique.

Le présent recueil est une parution de 2008 chez Libretto, traduction Jack Parsons, Louis Postif et Jean-Louis Postif. Il permet de mieux cerner la pensée sociale de Jack London, ses combats, ses luttes et ses convictions, et en partie son jusqu'auboutisme. Les textes de « Révolution » sont datés de 1900 à 1910, ceux de « Guerre des classes » de 1899 à 1905.

(Warren Bismuth)



dimanche 19 avril 2026

Terry TEMPEST WILLIAMS « Quand les femmes étaient des oiseaux »


La mère de l'autrice est morte à 54 ans et lui a légué trois étagères de carnets que sa fille avait promis de n'ouvrir qu'après son trépas. Or ces carnets sont des « tombes de papier », ils sont vierges, nus, blancs, immaculés. C'est également à l'âge de 54 ans que Terry Tempest Williams, mormone ornithologue, rédige 54 variations sur la voix, en hommage à ces carnets, singularisés par des pages blanches dans le livre.

Dans une troublante poésie, Terry Tempest Williams fait revivre sa mère en s’attachant à combler le vide laissé par ses carnets, analyse la raison et la motivation possibles de leur nudité. Elle se glisse aux côtés de son aïeule et tente de déchiffrer le silence des carnets. Elle remplit les siens au crayon (synonyme de l'effacement) et se souvient. Ses premiers guides sur les oiseaux, la nature et son observation qui fatalement la ramènent à la figure maternelle, discrète et mystérieuse.

Un cancer a été diagnostiqué à Diane, la mère, alors qu'elle avait 38 ans. Les femmes de la famille sont beaucoup touchées par le cancer, sept en sont mortes. Quant à sa fille, elle s'est mariée à 20 ans avec un passionné d'oiseaux rencontré par le biais d'une discussion sur un guide ornithologique avant de devenir pour un temps professeure de sciences à Salt Lake City, Utah, où elle imprègne ses élèves d'une forte fibre naturaliste. « Planter des arbres est devenu bien plus qu'une vocation. C'était un geste contre l'oppression et une métaphore du renouveau ». Car Terry Tempest Williams est une femme engagée, pour la cause de la nature mais aussi dans le féminisme, elle se prononce pour l'avortement : « Nos histoires ont une existence clandestine ». Elle raconte son militantisme au sein de plusieurs organisations puis comment elle a subi une agression de la part d'un homme.

Amie et admiratrice de Wallace Stegner, Terry Tempest Williams tient à lui rendre hommage. D'ailleurs ce livre est une profonde empreinte de Nature Writing aux convictions très ancrées. Ainsi, l'autrice s'arrête sur un souvenir : comment une loi contre-nature (le jeu de mots est volontaire) fut rejetée grâce à un livre collectif et comment des terres sauvages devinrent monument national après le succès du bouquin. À coup sûr l'un des moments phares du recueil.

Terry Tempest Williams nous entretient de culture chinoise, d'un séjour en prison pour excès de vitesse, de la notion de solitude ainsi que de celle de liberté, s'astreignant à remplir ses carnets. La dernière variation, la plus longue, fait état d'un vilain diagnostic médical au cerveau, le cavernome, une malformation vasculaire. L'autrice se met à nu avec pudeur, toujours avec force et poésie, livrant un essai très convaincant sur l'intime relié au global et à l'universel, et bien sûr un amour incommensurable pour la nature.

La postface a été écrite 11 ans après le reste, en 2023. Elle vient parachever un recueil résolument féministe et amoureux de la nature. Après le déjà très remarqué « Refuge » paru en 2012 chez Gallmeister, « Quand les femmes étaient des oiseaux » n'est que le deuxième livre de l'autrice traduit en France, ici par Gaëlle Cogan aux éditions Phébus. Vibrant, contemplatif comme combatif en une suite de souvenirs et de réflexions, cet essai se lit calmement le soir.

(Warren Bismuth)

mercredi 15 avril 2026

Allain GLYKOS « L'enfant en ruines »

 


Quelque part dans le monde la guerre, encore et toujours. Un jeune garçon, Eden, 11 ans, la regarde et tente de comprendre. On le voit entouré de ruines, rendu sourd par les bombes, les jambes brisées. Sa maison a été bombardée, ses parents sont morts, il a faim. Et il déambule. Autour de lui des bêtes errantes qui furent des animaux domestiques. Bientôt, il croise le regard de Irena, violoniste, elle va mettre son cœur en émoi.

Irena dégotte une poussette dans laquelle elle place Eden. On pense bien sûr au « Cuirassé Potemkine » de Sergueï Eisenstein. L'urgence est de trouver à manger même si Eden souhaiterait terminer la maison dont il vient de poser les premières pierres avec les gravats de la ville. Ce même Eden va adopter un chaton qu'il va prénommer Théo, comme son meilleur ami disparu.

« L'enfant en ruines » est une caméra balayant les décombres d'une ville en guerre qui n'est pas nommée, même si ce texte fut inspiré par la destruction de Marioupol par les forces russes dès les premiers jours de l'invasion en Ukraine. Cette caméra EST les yeux d'Eden. Une tragédie à hauteur d'yeux d'un enfant qui entame alors un parcours initiatique introspectif en temps de guerre, apprend la survie. Le récit se fait suffoqué : « L'adulte n'est qu'un enfant couvert de cicatrices ».

Au cœur de ce chaos, les souvenirs. Alma, la grand-mère qui a fait l'éducation d'Eden. Puis est morte. Et quand il jouait à la guerre avec ses camarades, alors qu'aujourd'hui la voilà pour de vrai, la guerre, forcément moins drôle. Un « Les hommes tuent comme ils embrassent » contrecarré par les souvenirs tendres au cœur d'une dystopie, d'une guerre moderne qui ressemble pourtant à toutes les autres.

Irena aussi se souvient. Son amour pour Alex : « Elle avait envisagé plusieurs fois de le quitter. La guerre aujourd'hui s'en était chargée. Il est sur le front. Il a reçu une balle sur le front. Elle l'a appris par un ami revenu blessé. Sur le front. L'heure n'est pas à sourire. Elle ravale honteuse ce qui en d'autres temps aurait pu être un bon mot ». Tandis que la gangrène d'Eden s'étend inexorablement.

« L'enfant en ruines » est un récit à la langue rondement poétique où se côtoient le gris du drame intégral et les couleurs vives de souvenirs d'enfance. Dans un texte universel et profondément humaniste, tendre et pacifiste, Allain Glykos retranscrit les observations d'Eden qui réalise que l'on tue des journalistes pour les punir de témoigner. Leur caméra restant muette. Mais pas celle d'Eden, qui continue à décrire le monde autour d’elle. Il faut un temps fou pour construire, et simplement un éclair pour détruire.

« Vous pouvez lancer tous les obus, tous les missiles, toutes les roquettes que vous voulez ! Hurle Irena dans sa tête. Vous pouvez réduire nos quartiers en cendres et en tas de pierres. Rien ne pourra jamais faire disparaître notre mémoire. Et comment pourrai-je choisir un jour entre la vengeance et le pardon ? ». mais pour l’instant seul le fait de rester en vie compte.

« L'enfant en ruines », englobant en quelque sorte toutes les guerres du monde, est paru récemment aux toujours subtiles éditions Signes et Balises. Court, il percute par ses images fortes teintées de fin du monde comme d'espoir. Cet enfant, Eden, c'est la nouvelle génération, celle qui observe, impuissante, les haines du passé.

https://www.signesetbalises.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 12 avril 2026

Sergueï ESSENINE « Journal d'un poète »

 


Mauvais garçon, ivrogne, instable, Sergueï Essenine (1895-1925) aura traversé sa vie à la manière d'une comète, nous laissant sa poésie, pages sublimes d'un être d'une grande émotivité.

« Pour une information plus complète sur ma biographie, tout est dans mes vers » prévient d'emblée le poète, dans une phrase retranscrite ici en quatrième de couverture. Les premiers poèmes, ceux d'un jeune homme idéaliste, naïfs, maladroits, contemplent la nature. Essenine a alors guère plus de 15 ans. Croyances, amour, folklore et légendes russes s'invitent au menu. Mais alors qu'il n'a pas encore 20 ans, il semble trouver sa voix, originale, dans la poésie : « Je suis un pauvre vagabond », où la brutalité du quotidien côtoie l'onirisme et le fantastique.

Encore jeune, Essenine est déjà nostalgique du passé, mélancolique, brossant des poèmes aux allures de photographies rurales d'un autre temps. Essenine s'échappe pourtant de ce tableau, part errer découvrir le monde avec sa talianka sur fond de beuveries vagabondes. « Sauf que je suis moi-même un mufle et un truand ; j'ai tout du bandit de grand chemin » puis « Non, je ne veux pas me leurrer / le trouble a saisi mon cœur ténébreux. / Car d'où vient qu'on me tient pour hâbleur ? / D'où vient qu'on me dit scandaleux ? // Je ne suis pas un criminel et n'ai pas volé de bois, / je n'ai pas dans ma geôle fusillé le malheureux. / Je ne suis qu'un polisson des rues / qui sourit au premier venu. // Le joyeux fêtard de Moscou. / Dans tout le quartier Tverskaia / pas un chien dans les ruelles / n'ignore ma démarche souple ».

Sur fond de révolution d'octobre, les poèmes d'Essenine sont aussi une autobiographie finement découpée. S'il s'est enflammé en 1917 à l'issue de la Révolution russe, bien vite il déchante, un peu comme sa foi en Dieu : « Avoir cru en Dieu, j'en ai honte. / Ne plus croire m'est non moins amer ». Les poèmes se font ensuite plus épiques, plus longs et plus puissants, venteux et endiablés : « Caravelles-haridelles », « Sorokooust » qui fit scandale en 1920, ou encore « La confession d'un hooligan » dans d'autres traductions titré « La confession d'un voyou ». Car Essenine est un voyou, désenchanté, un rien nihiliste, il choque. Puis il revient chez les siens après des années d'absence. La maison familiale, comme le monde, a changé. La révolution est passée par là. La solitude pèse : « Avec qui partager le triste bonheur d'être encore en vie ? ». En vie mais pas pour longtemps, Essenine se suicide fin décembre 1925 après un ultime poème écrit avec son sang et ici reproduit.

Le pouvoir soviétique tente de faire disparaître toute trace des écrits d'Essenine, pourtant ils ne cesseront de revivre. Aujourd'hui, Essenine est reconnu comme l'un des poètes majeurs de sa génération. Il est peut-être en tout cas l'un des plus originaux, décrivant la ruralité, le terroir avec à la fois contemplation et brusquerie, dépeignant les errances d'une jeunesse anarchisante qu'il a cramé par les deux bouts. Le présent volume s’achève par une belle analyse biographique signée Christiane Pighetti, également traductrice du recueil. S'ensuivent quelque témoignages sur Essenine ainsi que des dates clés. Cette traduction est une sorte de réédition entièrement remaniée d'un ouvrage paru en 2004. Le livre est sorti récemment chez Allia, il est un élément majeur de la littérature russe du XXe siècle.

https://www.editions-allia.com/

(Warren Bismuth)