La collection Mondes sauvages nous réserve encore une belle surprise. Chaque titre de son catalogue traite un thème en rapport avec le Vivant. Aujourd'hui ce sont les amphibiens qui sont passés au crible avec ce somptueux « Nocturne amphibien », un conte écologique concocté par Olivier Remaud, philosophe et spécialiste du monde de l'eau.
Une présentation du sujet s'impose : genèse de l'apparition des amphibiens sur terre à l'âge de glace, suivi du rôle des glaciers (souvenez-vous le très beau titre du même auteur « Penser comme un iceberg » dans la même collection et présenté quelque part en ces pages). Brusque retour de nos jours où nous retrouvons Olivier Remaud dans la forêt de Rambouillet, au bord d'une mare où il effectue un suivi des populations amphibiennes, principalement entre février et juillet. Outre le travail, l'auteur y va aussi par plaisir pour sentir une « connivence », une communion avec la nature. Il profite de cet instant pour décrire la faune à proximité, nous montrant une fois de plus la richesse exceptionnelle d'un simple lieu comme une mare.
Dans un rêve, Olivier Remaud rencontre une grenouille, Narsa, qu'il va suivre et avec laquelle il va dialoguer. Narsa le guide jusque dans les entrailles de la terre jusqu'à un mystérieux laboratoire de recherche scientifique. De ce bâtiment, tous deux entrevoient le futur que Narsa a par ailleurs déjà visité. « Les amphibiens avaient résisté à des extinctions massives d'espèces. Celle qui avait marqué la fin du Permien, il y a 250 millions d'années, avait presque éteint toute forme de vie. Les amphibiens avaient survécu aux dinosaures après la catastrophe du Crétacé. Mais une décennie avait suffi pour rayer de la carte la grenouille dorée du Panamá ». Pour autant, Olivier Remaud se refuse au défaitisme. Car la grenouille Narsa est une lanceuse d'alerte. Subitement, dans son rêve, l'auteur se voit mué en amphibien. Il devient lui-même grenouille tout en gardant sa pensée humaine et sa propre réflexion (« Ma perception du monde se réinventait »). Avec Narsa ils arrivent dans une vallée des Pyrénées dont la grenouille est native. Elle y retrouve sa famille après des années de voyage.
Le bilan de l'activité humaine et du réchauffement climatique en plus de toutes les agressions, humaines elles aussi, sur la nature, est lourd : « Ces derniers temps, l'air matinal avait perdu de sa fraîcheur. Les nuits n'étaient plus froides comme avant. Le débit des torrents diminuait d'année en année. Ils étouffaient sous la pression des algues filamenteuses qui les envahissaient. Le goût de l'eau avait changé. Il s'était acidifié. Même les mares qui recueillaient la fonte des cimes manquaient d'oxygène. Les glaciers maigrissaient ». Ce rêve vire donc au cauchemar et c'est un cri d'alerte que lance olivier Remaud lorsque son texte se transforme en un avertissement sur le désastre écologique en cours, y compris localement. « Aucune expérience des milieux naturels ne peut s'acquérir 'par procuration'. Nous devons vivre des rencontres avec des êtres non humains pour réveiller notre amour profond du vivant. Sinon, la nature nous demeure étrangère. Ainsi naît l'indifférence : 'Que représente l'extinction du condor pour un enfant qui n'a jamais vu un troglodyte mignon ?' ». Pour sauver la nature, il faut la comprendre et la connaître.
« Nocturne amphibien » est un texte scientifique mais facilement accessible grâce à la pédagogie de son auteur, ainsi que par le truchement du conte. Une partie de la solution est simple pour éviter la tragédie : laisser en libre évolution plutôt que (mal) protéger. Une mare est un monde dans le monde, avec sa profusion d'êtres vivants, certains minuscules voire microscopiques, ses réseaux souterrains, c'est ce que Olivier Remaud appelle le « monde humide ». Le rôle d'une mare est en quelque sorte similaire à celui des glaciers puisque d'elle naît la rivière. Alors que parallèlement est entrepris un immense Holocène, une destruction massive des habitats faunistiques.
Dans ce fascinant petit livre, Olivier Remaud joue sur les atmosphères, tantôt dans son monde onirique avec Narsa, tantôt par un brusque retour sur terre pour prévenir de la violence du danger. Il amplifie sa réflexion sur l'eau en nous entretenant de l'histoire de la pluie et comme par ruissellement de celle des parapluies, en alertant sur la redoutable dangerosité pour les amphibiens de la voiture, véritable criminelle. Les crapoducs sont l'une des solutions bien sûr, mais elle reste fragile devant l'ampleur du carnage.
Les pensées de Ivan Illitch puis de Edward Abbey s'invitent en ces pages avant que l'auteur n'explique le cycle de l'eau en milieu urbain, et là encore c'est passionnant ! Un manifeste amphibien vient clore le volume, les grenouilles ayant décidé de se révolter par leur auto-effacement, pour montrer à quel point elles nous sont indispensables. « Qu'on le veuille ou non, nous allons devoir vivre entre les mondes, comme les grenouilles. Nos sociétés vont devenir amphibies. D'un côté, l'eau monte et dévore les littoraux. De l'autre, elle baisse et assèche les milieux humides. Trop abondante ou trop rare, l'eau ne ment pas et nous ne pouvons vivre sans elle. Pour affronter le monde qui vient, il nous faut conclure notre propre pacte de réciprocité avec l'élément primordial et adopter la perspective que les amphibiens ont sur l'eau ».
Ce conte documentaire, s'il prévient d'une sorte d'apocalypse déjà entamée, n'est en aucun cas désespéré, bien au contraire. Il est urgent de le lire pour mieux comprendre les enjeux de notre monde contemporain. Le livre est paru en 2026. Cette collection Mondes sauvages donne chaque fois le sentiment que le temps s'arrête, que l'on apprend avec lenteur mais intérêt et le voyage est toujours fabuleux.
https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=
(Warren Bismuth)







