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mercredi 24 juin 2026

Dolores REDONDO « En attendant le déluge »

 


Voici l'été. Et avec lui la nouvelle saison (estivale donc) du challenge « Quatre saisons de pavés » de la précieuse Moka et son blog Au Milieu Des Livres, nous invitant à lire et chroniquer tout livre de plus de 500 pages.

Années 1969-1970, un tueur en série rôde dans Glasgow, Écosse. Il a tué trois jeunes femmes, n'a jamais été appréhendé. Années 1979-1980, deux femmes assassinées à Dundee, Écosse. Le mode opératoire pourrait être le même que celui utilisé pour les trois victimes de Glasgow. En outre, toutes ces femmes avaient leurs règles au moment du meurtre. L'inspecteur Noah Scott Sherrington, 42 ans, célibataire s'interroge sur ces coïncidences. Nous sommes alors en 1983.

Noah est est tain d'interpeller un suspect dénommé John Clyde mais un infarctus le terrasse lors du dernier effort : condamné à court terme, il va devoir vivre avec un couperet au-dessus de la tête. Il ne lui reste théoriquement que quelques semaines à vivre. Noah va dès lors s'acharner à remonter la vie de Clyde alors qu'il ne fait plus partie de la police. Il va scruter chaque détail, chaque élément de la vie de Clyde, ses relations, ses habitudes, sa psychologie surtout. Car « En attendant le déluge » est avant tout un roman noir psychologique et atmosphérique.

La traque de Clyde commence. Et Dolores Redondo se fait précise sur chaque étape ayant trait à l’administration marine. Car Clyde pourrait bien être parti se réfugier à Bilbao au Pays Basque après une étape rapide à La Rochelle. L'autrice brouille les pistes et impose un climat très particulier, poisseux lorsqu'il s'agit de brefs chapitres concernant un petit garçon lavant des vêtements maculés de sang. Noah se lance à la poursuite de Clyde et finit par arriver à son tour à Bilbao.

Bilbao et l’implantation de l'E.T.A. Même si Redondo n'insiste pas sur ce fait, l'ambiance générale est en partie rythmée par l'E.T.A. et ses alliés irlandais de l'I.R.A., ramenant en pensée Noah près de ses terres. Rythmée, elle l'est aussi par la musique qui passe alors sur les ondes, en 1983 en Espagne. Quant aux velléités d'indépendance basque, elles agissent en partie sur l'enquête, l'autre influence majeure est la rencontre entre Noah et Maite, une femme qu'il se refuse d'aimer, se sachant condamné. Son enquête est lente, un peu à la papa, ce qui la rend encore plus humaine et donne à la traque des allures de film au ralenti.

Noah ne mène pas l'enquête seul, il est secondé et même souvent devancé par Mikel de la police autonome du Pays Basque, l'Ertzaintza. Ils vont même devenir amis et confidents. Noah s'entretient avec une psychiatre tandis que se prépare la fête patronale de l'Aste Nagusia, appelée la Grande Semaine. Des pluies diluviennes s'abattent sur la région, elles pourrait bien gâcher l'ambiance, d'autant que de nouvelles femmes disparaissent...

« En attendant le déluge » est une sorte de thriller psychologique remarquable par sa structure ambitieuse et originale. Noah n'est pas le super-flic à biceps proéminents, au contraire il est plein de craintes et de faiblesses. Il ne cherche pas l'identité d'un meurtrier, fût-il multirécidiviste, puisqu'il connaît l'homme depuis le début. Ainsi l'enquête est une avancée dans la propre vie du criminel. Noah n'est pas seul, il est aidé à la fois par un policier, une serveuse de bar (Maite), une psychiatre et surtout par un garçon de 18 ans, Rafa, qui se dresse presque par hasard sur son chemin et qui va le bouleverser. Rafa est frappé de paralysie cérébrale et a de fait du mal à s'exprimer. Il est moqué, mais cache en lui une redoutable intelligence doublée d'un parfait sens de la déduction, il est l'un des très beaux personnages de ce livre. Noah va jusqu'à fouiller dans l'enfance de John Clyde, qui pourrait bien avoir changé d'identité et entretenir des relatons avec l'E.T.A. Oui mais. La fête patronale de Bilbao coïncide avec un épisode pluvieux unique et dévastateur qui va à son tour un peu plus pimenter l'affaire.

Le plus surprenant maintenant. Un tueur en série a réellement sévi à Glasgow en 1969-1970, il a bien assassiné trois femmes. Il est bien possible qu'il soit revenu tuer quelques années plus tard à Dundee, tout comme il est possible qu'il ait remis le couvert aux débuts des années 1980. Il n'a jamais été identifié, il est peut-être encore vivant de nos jours. Mais Dolores Redondo lui donne un nom, une existence dès l'entrée de son long et impressionnant roman. Elle nous le présente pour mieux le mettre à nu. Ainsi, « En attendant le déluge » n'est pas une quête pour dénicher un nom de meurtrier mais bien un homme dont on connaît déjà quelques détails biographiques.

Dolores Redondo joue littéralement avec son lectorat, elle ne cesse de bouger ses pions, s'amuse d'un micro-rebondissement, à aucun moment elle ne montre son plan d'action, rendant la lecture déconcertante car terriblement interrogative, c'est tout le sel de cet excellent polar qui prend aux tripes.

Autre chose : les dévastatrices inondations de Bilbao évoquées dans le livre ont bien eu lieu en 1983 dans la région. Redondo s'est abondamment documentée pour en tirer l'atmosphère si particulière de son roman. C'est-à-dire qu'elle s'appuie en grande partie sur des faits réels, et certaines séquences que vivent ses personnages ont réellement existé, racontées par des témoins. La fiction et la réalité se brouillent sans que jamais nous ne sachions à quelle catégorie l'une et l'autre appartiennent. L'autrice reconstruit un savant puzzle à partir d'événements et même de personnages existants.

La fin est elle-même de toute beauté. Je n'en dirai pas plus, mais sachez que la science joue un rôle prépondérant et que les recherches scientifiques mises en scène ont coïncidé exactement à la même époque avec des avancées majeures en Espagne. « En attendant le déluge » est paru en 2024 dans la prestigieuse collection Série Noire. L'autrice l'avait imaginé depuis les inondations, a mis 39 ans à le coucher sur papier. Et le résultat est stupéfiant, les plus de 550 pages passent comme une lettre à la poste, ne sont jamais ennuyeuses, elles sont même passionnantes pour certains éléments historiques, c'est ce qu'il faut retenir de ce roman exemplaire traduit par Isabelle Gugnon.

(Warren Bismuth)



dimanche 21 juin 2026

Albert LONDRES « Adieu Cayenne ! »

 


1923, le reporter Albert Londres déjà fort célèbre part un mois à Cayenne pour un reportage sur les conditions atroces de détention des forçats sur trois des îles guyanaises, le bagne y existant depuis la fin du XVIIe siècle. C'est durant ce séjour qu'il rencontre l'anarchiste Eugène Dieudonné, déporté et condamné pour sa prétendue participation au braquage de la rue Ordener de Paris en 1911 en compagnie de la Bande à Bonnot.

Après son reportage, Londres apprend que Dieudonné, en fuite pour la troisième fois, est annoncé mort, et pourtant bien vivant, au Brésil. Il part sur ses pas en 1927, le retrouve immédiatement. Pour ce face-à-face, Londres décide de s'effacer entièrement, laissant seul Dieudonné s'exprimer librement, retranscrivant ses propos dans un exercice littéraire se parcourant comme un roman.

Ébéniste, Dieudonné est un lettré, admirateur de Nietszche et Max Stirner. Anarchiste, il a été condamné à mort sur de fausses déclarations d'un témoin présent sur les lieux du drame de la rue Ordener, où pourtant il ne se trouvait pas. Il fut gracié par le Président Poincaré, qui lui préféra une détention à perpétuité. Détenu à Cayenne, il tente trois fois de s'échapper, la dernière tentative semble la bonne. Ici, Dieudonné énonce avec force détails les circonstances de cette évasion pour le moins rocambolesque alors qu'il vient de passer 15 ans au bagne. L'escapade se déroule en partie en pirogue avec 6 co-détenus, tous ne connaîtront pas la liberté, mais tous se frotteront aux écueils, récifs, marécages, vase de la jungle guyanaise.

« Adieu Cayenne ! » est une nouvelle version (à peu près similaire) de « L'homme qui s'évada ». Dieudonné a 43 ans lorsque Londres le rencontre au Brésil, il a eu le temps de réfléchir à ce qu'il souhaite expliquer à ses compatriotes. Tout d'abord qu'il est innocent de ce qu'on l'accuse puisqu'il était tout simplement absent lors du braquage de la rue Ordener. De plus, il ne connaît les membres de la Bande à Bonnot que très peu, pour les avoir rencontrés à titre individuel dans des réunions politiques, sans que jamais il ne sache qu'ils appartenaient à la Bande des Bandits Tragiques.

Dieudonné dénonce les mouchards en nombre au sein du pénitencier avant de conter son errance d'un mois dans la forêt suite à l'évasion en pirogue, sa capture par les autorités, le rôle de la presse en prenant sa défense et, pour finir, sa libération. D'un récit de vie, de détention puis d'évasion, d'un témoignage, Albert Londres en fait un roman d'aventures épique et puissant, c'est tout l'attrait de ce livre qui se dévore comme on pourrait dévorer « L'île au trésor » de Stevenson. Londres possède ce talent de s'absenter, de conter les autres, de les défendre sans même sembler prendre part au récit, il transforme une anecdote en fresque avec un talent indéniable, apporte un suspense, une vie nouvelle au récit. Il rend Dieudonné émouvant, combatif, altruiste, être formidable victime de la justice française, ardent défenseur de grandes valeurs et anarchiste convaincu. Le Brésil pourrait représenter sa porte de sortie. « Enfin ce fut Rio. C'était tellement joli que je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût des prisons dans un endroit pareil ! ». Car il est repris. Sa tumultueuse aventure s'arrête par sa libération en 1927 avant que l'auteur reprenne brièvement la parole pour annoncer qu'il vient d'obtenir un passeport pour ramener Dieudonné en France, libre, à la suite d'une erreur judiciaire qui aura coûté 15 ans de la vie du forçat, pouvant enfin acheter une valise. « Une valise, on dirait que c'est la liberté qu'on a dans la main ».

C'est d'ailleurs le reportage de Albert Londres qui va directement influencer la décision de gracier Dieudonné, il ne faut ainsi pas sous-estimer sa portée ni le renvoyer aux oubliettes tant il est significatif. Tout comme fut important « Au bagne » en 1923, le reportage débouchant sur de meilleures conditions de vie des détenus de Cayenne. Car Albert Londres (1884-1932) fut un grand humaniste. Considéré comme le père voire le grand-père du journalisme d’investigation, il se mit en danger pour faire éclater certaines vérités jusqu'à sa mort mystérieuse en 1932. Dans un style toujours nerveux et dynamique, il combat sans relâche l'injustice et remporte parfois de formidables victoires, ainsi en est de ces deux reportages à Cayenne puis au Brésil. À une période où les anarchistes étaient sans cesse traqués et condamnés sommairement (c'est la même année que furent exécutés Sacco et Vanzetti aux États-Unis), le rôle de Albert Londres pour rétablir la vérité et fustiger l'injustice fut loin d'être mineur, même s'il faut nuancer la teneur de ses reportages, je pense notamment à la défense du colonialisme dans le texte « En Inde ». Mais je reviendrai sur cet auteur indissociable de la liberté de la presse et du combat journalistique.

(Warren Bismuth)

mercredi 17 juin 2026

Céline RIGHI « Berline »

 


À la fin des années 1960, Fernand, 23 ans, travaille à la mine depuis ses 16 ans dans un village du nord-est de la France. Grièvement blessé et peut-être à l'orée de la mort, enseveli suite à un effondrement ou plutôt à un affaissement du sol au fond de la mine, il se repasse sa vie. « Chaque minute en plus est une minute en moins ».

Le Mario, son ami depuis son enfance, est devenu son collègue et binôme au travail, illuminant le quotidien des travailleurs par sa joie de vivre. Ils ont fait les 400 coups, Fernand et le Mario, pris des cuites mémorables. Mais retour à la mine, car c'est l'un des enjeux de ce très beau premier roman de Céline Righi. La mine qui permet à la région de s'épanouir, de s'enrichir, embauchant de nombreux immigrés italiens. Chez Fernand, on est mineur de père en fils, même si lui aurait préféré être jardinier, travailler sur le sol et non en-dessous.

La figure qui pêche chez Fernand, dans cette famille pauvre et torturée, c'est la mère : autoritaire, violente. Le père s'est soumis, résigné, est devenu taiseux. Enterré dans la mine, Fernand se remémore dans le désordre. L'aîné mort un an avant sa naissance à lui, dans le ventre de la mère qui ne s'en est jamais remise, qui a vrillé depuis... Et est devenue ce qu'elle est. Elle a donné le même prénom à Fernand que celui du frère défunt, comme pour marquer une continuité, comme pour ressusciter le frangin à la place de Fernand, comme pour invisibiliser ce dernier.

Il se rappelle aussi le travail de la mine, le cruel manque de sécurité, se souvient des nombreux accidents graves, dramatiques, alors qu'un oiseau noir semble parler dans sa tête et l'accompagner dans sa tragédie. Le Mario n'est jamais loin dans ses pensées, divertissant le bistrot, ce lieu de sociabilité, où l'on se sent moins seul, moins rien. Parce que Fernand ne s'adore pas, il estime avoir raté sa vie, avoir suivi les conditions maternelles, avoir échoué. Et c'est maintenant qu'il est peut-être presque mort sous un tas de gravats qu'il pense à se révolter.

Au-delà de celui qui piaille dans sa tête, l'oiseau est un « outil » à part entière pour tout mineur, une sonnette d'alarme : « Quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément -, c'était le signal qu'il fallait se tirer. À cause des gaz. Vrai, lui, ça l'aurait tué de voir cette innocence pousser la chansonnette derrière des barreaux et jouer les sentinelles pour les hommes en attendant que les fumées le zigouillent. L'idée qu'on avait fait venir des oiseaux jaunes dans cette nuit-là, tandis que les oiseaux noirs vivaient tranquilles sous le soleil, ça lui était insupportable ».

Céline Righi décrit avec grand talent la vie d'une cité minière, une cité misère plutôt. Elle rend un hommage appuyé au travail d'un bassin minier ainsi qu'à une époque révolue. N'y voyons cependant aucune nostalgie dans un sordide et stérile « c'était mieux avant ». Non, c'était simplement différent. L'écriture de l'autrice est originale: à la fois souple, poétique et moderne, elle est traversée par de nombreux mots ou expressions populaires qui ajustent parfaitement le propos, la période et la classe sociale. En seulement 120 pages, elle nous immerge dans la vie minière mais aussi dans une période à la fois contemporaine et ancienne, comme dans un entre-deux. Récit documenté, qui pourrait être rêche sans cette langue juteuse et bienveillante, dont les dialogues sont ancrés en italiques dans le texte.

Et n'oublions pas le tonton, communiste convaincu qui apparaît à plusieurs reprises. Tous les personnages de ce roman souffrent ou ont souffert, même le Mario qui ne laisse pourtant rien transparaître. Ce récit, sorte de roman prolétarien stylé et élégant, en héritier moderne et renouveau du genre, est beau jusqu'aux remerciements en fin de volume, et bien sûr jusqu'à cette couverture somptueuse.

« Berline » est paru aux belles éditions du Sonneur en 2022, et pour un premier roman il est pour le moins remarquable. Céline Righi a remis le couvert chez le même éditeur en 2024 pour « Les choses de la nuit », et revient prochainement, en septembre pour son troisième et nouveau roman, « la chambre fougère », toujours chez le Sonneur, autant dire que nous seront en alerte maximale !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 14 juin 2026

Nelson MANDELLA « L'apartheid »

 


Arrêté le 5 août 1962 pour avoir incité à une grève en Afrique du sud les 29, 30 et 31 mai 1961 et pour avoir fondé L'Umkonto we sizwei que ses détracteurs définissent à tort comme branche militaire du Congrès National Africain (C.N.A.) coupable de sabotages, Nelson Mandela passe deux fois en procès, la première à Pretoria du 22 octobre au 7 novembre 1962, la seconde à Rivonia d'octobre 1963 à mai 1964.

Nelson Mandela est alors avocat et farouche ennemi du pouvoir d'apartheid sud-africain. Lors de ces deux procès il choisit donc tout naturellement de se défendre lui-même. Il a déjà fait de la prison. Ce livre regroupe les deux plaidoiries qu'il prononce au tribunal. « La loi telle qu'on l'applique, la loi telle qu'elle a été édictée au cours d'une longue période historique, et en particulier la loi telle que l'a conçue et rédigée le gouvernement nationaliste, est à notre avis immorale, injuste et insupportable. Notre conscience nous ordonne de protester contre elle, de nous y opposer et de tout mettre en œuvre pour la modifier ».

Le gouvernement sud-africain, Blanc, est violemment contre le peuple, à majorité Noire. La première plaidoirie est à charge contre cette violence lors de la grève de mai 1961. À l'issue de ce procès, Mandela est interdit de quitter Johannesburg, d'assister à toute réunion publique, a ordre de démissionner de son poste au C.N.A. Et de ne jamais plus y adhérer. En outre, il est condamné à cinq ans de travaux forcés.

Lors du second procès, Mandela insiste sur la différence voire l'opposition entre le C.N.A. et le communisme. Il définit ainsi le rôle de l'organisation : « C'est l'époque où fut fondée la section de volontaires du C.N.A. On demanda aux volontaires de s'engager à défendre certains principes. Des témoignages sur ces engagements ont été cités dans ce procès, mais tout à fait hors de propos. Les volontaires n'étaient pas, et ne sont toujours pas, les soldats d'une armée noire engagés dans une guerre civile contre les Blancs. Ils étaient et sont toujours des travailleurs dévoués prêts à mener campagne sur l'initiative du C.N.A., à distribuer des tracts, à organiser des grèves, ou à faire tout ce qu'exige une campagne de protestation. On les appelle volontaires parce qu'ils ont accepté de s'exposer aux peines d'emprisonnement et de fouet qui sont maintenant édictées pour de telles actions ».

En 1960, les Noirs ont été écartés du vote lors d'un referendum pour l'établissement de la république, n'ont pas non plus le droit de manifester, c'est pourquoi Nelson Mandela, le C.N.A. et l'Umkonto s'insurgent. « La doctrine du C.N.A. consiste et a toujours consisté dans un nationalisme africain. Il ne s'agit pas du concept qui s'exprime dans le mot d'ordre : « les Blancs à la mer ! ». Le nationalisme africain que prône le C.N.A. consiste à défendre le droit des africains à la liberté et au plein développement sur leur propre sol. Le document politique le plus important qu'ait fondé le C.N.A. est la Charte de la liberté, qui n'est en aucune façon un manifeste pour un État socialiste. Elle appelle à une redistribution, mais non à une nationalisation de la terre ; elle prévoit la nationalisation des mines, des banques, et des grands monopoles industriels parce que ces facteurs économiques sont entre les mains de la seule minorité blanche et que sans cette mesure la domination raciale survivrait à la diffusion du pouvoir politique ».

À la suite du second procès, Mandela est condamné à la détention criminelle à perpétuité. Libéré en 1990, il deviendra Président de la République en 1994.

Une lettre de Breyten Breytenbach ouvre ce volume, elle est suivie par une longue introduction de l'éditeur sur l'apartheid et sur 50 ans de luttes depuis le début du XXe siècle, qui annoncent les grèves de 1961. Ce petit livre d'à peine plus de 100 pages est paru aux éditions de Minuit en 1985 dans la belle collection Documents. Depuis, il est régulièrement réédité sans tambours ni trompettes, et toujours disponible de nos jours. Il éclaire sur la lutte des noirs contre la ségrégation en Afrique du sud, sur la figure de Nelson Mandela et sur des atrocités Blanches qui ne cessent d'entacher l'Histoire.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 juin 2026

Pauline PEYRADE « L'âge de détruire »

 


Normandie, sur une île, une mère et sa fille Elsa, 7 ans, issues d'une famille modeste, emménagent et deviennent pour la première fois propriétaires. Duo vivant en vase clos avec la possession en étendard, Elsa finit pourtant par sympathiser avec une élève de sa classe, Issa. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, d'autant que la mère veille, étouffe sa fille, l'humilie dans une relation toxique qui l'éclabousse, devient mimétisme. « Je deviens jalouse, comme si je convoitais un objet précieux, un trésor à l'air libre. Je tiens au creux de ma main un grain de sable que j'ai peur de voir s'envoler. Je découvre d'autres amplitudes en moi, les immensités de la joie, les balbutiements du désespoir. Des images me viennent qui ne sont pas les bonnes. L'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras. Ce n'est pas ça, Issa et moi. Ce n'est pas une route qui va quelque part. C'est un champ de hautes herbes qui s'étend sur des kilomètres ».

Elsa deviendrait-elle étouffante, omniprésente envers Issa en une seule soirée comme sa mère l'est avec elle en permanence ? Issa est sentie comme une protection, un repère, un talisman, un paratonnerre contre la mère. Pourtant elle va disparaître de la vie d'Elsa. Notons ici la quasi absence de l'Homme durant le récit. Quelques figures masculines insignifiantes croisées furtivement. Pour le reste place aux femmes. Et à la grand-mère chez qui Elsa et maman vont passer Noël pour le meilleur et pour le pire. Là encore, la violence s'abat entre quatre murs, sans témoin. La grand-mère est aux portes de la mort.

Dans une seconde partie, Elsa est devenue adulte, a pris son envol, coupé le cordon ombilical, vit seule, sans fréquentation. Elle continue à voir sa mère dans une relation déséquilibrée, toxique, de dominante à dominée, de résignation, de soumission. Avant d'atteindre l'âge de déraison, l'âge de détruire...

Dans ce premier et bref roman dérangeant, Pauline Peyrade abuse du « Je » dans une autofiction toute française : jamais elle ne s'intéresse au dehors, seule la relation avec la mère, la filiation l'intéressent, c'est ce qui rend ce roman malsain, nous donnant l'impression d'être témoins obligés d'un drame familial sans qu'à aucun moment on ne trouve un repère à partager avec ce couple, on se sent prisonnier d'elles, dans le sens où le lectorat n'existe pas, puisqu'elles deux seulement évoluent dans un exténuant vase clos. Dans une écriture sèche, l'autrice se dévoile, peut-être sans pudeur, encore une particularité du roman français. Du monde extérieur, nous ne saurons rien, ne récolterons aucun indice. Pourtant, le récit se lit d'une traite, on a à la fois hâte de connaître la suite et d'en terminer pour se sentir libéré. C'est tout le paradoxe de ce roman paru en 2023 aux éditions de Minuit qui a obtenu le Goncourt du premier roman la même année, il est autant repoussant qu'addictif, et nous voilà penchant pour la catégorie « voyeurs ». L'inceste n'est pas loin, il est d'ailleurs brièvement décrit. Il y a bien sûr du Marguerite Duras dans cette exposition de mère à fille, du Simenon dans la trame. Depuis, Pauline Peyrade a sorti « Les habitantes », toujours chez Minuit, je ne serais pas étonné de le tenter, et accessoirement de vous en reparler.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 juin 2026

Eric VUILLARD «Conquistadors »

 


1532 : Francisco Pizarre, mercenaire espagnol illettré et brutal, part à la conquête du Pérou, rien que ça. Fort de centaines d'hommes ainsi que de trois frères, il traverse la cordillère des Andes, se déplace à pied, à cheval ou par bateau. L'objectif est la conquête totale, la chute de l'empire Inca, qui succombe en 1533. Mais avant cela vont se dérouler de nombreux faits.

Eric Vuillard met les bouchées doubles. Dans ce roman-documentaire, il relate avec une précision extrême la conquête du Pérou par l'armée espagnole de Charles Quint, ne laissant aucun brin d'herbe de côté. Dans un long souffle épique, sa plume vive et méticuleuse est trempée dans le sang. D'un côté les indiens, les incas, les indigènes, les autochtones, de l'autre les colons, les conquérants, ces conquistadors prêts à tout pour devenir propriétaires des terres.

Tout d'abord l'armée règne sur l'île de Puna, mais bientôt son influence s'étend, d'autant qu'un certain Hernando de Soto vient en renfort avec ses nombreux hommes tout en réclamant la place d'adjoint. Pizarre fonde Piura, arrive au pied de la cordillère des Andes. Nous assistons stupéfaits à l'irrémédiable progression de l'armée à cheval, à ses avancées mètre après mètre, une armée en partie ravitaillée par les indiens, devenus esclaves. Le but est la capture de l'empereur Inca Atahualpa. Pour cela, il faudra lutter, tuer, comme lors de cet affrontement sanglant à Caxamarca.

Vuillard s'immisce malicieusement dans la tête des principaux protagonistes, distille leur pensée, la réinvente. Nous faisons connaissance avec Valverde, prêtre dominicain, venu ici pour christianiser les sauvages, restant froid devant les milliers de morts dans le récit d'une épopée empreinte de mythologie et qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de la littérature antique grecque.

« Les Espagnols avaient conquis un empire, un monde. L'excitation céda le pas à une sorte d'angoisse fiévreuse. Qu'allaient-ils faire à présent ? Qu'allaient-ils devenir ? Allaient-ils exploiter des mines ? planter du maïs ? vendre des esclaves ? Après avoir tendu la main et récolté une pluie d'or, pourraient-ils encore vivre comme des humains ? Il ne leur restait qu'une chose à faire, sans doute. Une fois les richesses pillées et le pays tenu dès le premier geste sous le joug, il ne leur restait qu'un acte à accomplir. Il leur restait à s'entretuer. Et ils le firent ».

Nous assistons, disais-je. À une guerre sans merci, jusqu'à la mort de Atahualpa. La papauté joue son rôle dans une conversion forcée des esprits. Les terres sont réparties. Mal, jugent certains. Donc la guerre continue, même si les belligérants sont cette fois-ci de même patrie. Les espagnols se tuent, se torturent entre eux, obsédés par l'or et les sols qui paraît-il en regorgent. Quant aux Incas, ils « ne connaissent pas le trafic, la monnaie, les échanges ». Les rescapés assistent désormais au massacre, eux qui ne sont plus rien. Pedro de Alvarado, gouverneur du Guatemala, entre en scène, mais pas longtemps. Les combats s'éternisent, dans la neige, la boue ou la glace alors qu'est créée Lima. La violence est quotidienne et partout.

L'armée, toujours plus affamée, s'attaque au Chili (Santiago sera fondée en 1541). Les négociations entre Pizarre et Almagro, un autre espagnol, sont âpres pour se partager les terres péruviennes et leurs richesses. Mais qui sortira vainqueur ? D'autant que la mort semble s'inviter à table moins que raisonnablement...

« Mais Pizarre, lui, voulait tout. Il ne prétendait pas mériter telle ou telle part, il posait son épée en travers de la balance. Il ne se contenterait pas d'un lopin, serait-ce de la taille de l'Espagne. Tout ce qu'il était possible de posséder, il le voulait. Et il le voulait tellement que ç'en faisait pâlir les autres, comme s'ils avaient honte de ne pas assez désirer ces choses qu'ils réclamaient. Pizarre ne voulait pas régner sur le monde, non, il n'était pas fou, il voulait seulement tout ce qu'il pouvait avoir, c'est-à-dire le Pérou entier et l'ensemble de ses trésors. Il était impossible de le partager, impossible de le diviser sans le corrompre. On partage un gâteau, pas un fruit ».

Ce livre est charnière dans l’œuvre d'Eric Vuillard. Son quatrième, il est pourtant celui qui inaugure le nouveau style, la nouvelle mission de l'auteur : décortiquer un épisode majeur de l'Histoire du Monde jusqu'à traquer la moindre poussière. Et dénoncer. Il l'écrit en 2009. Suivront huit récits à ce jour, qui tous prennent en tenaille une date, l'essore jusqu'à plus soif, et tous sont profondément documentés, tous essentiels. Mais « Conquistadors », le plus long – près de 400 pages -, est aussi le plus ardu. Peut-être parce que l'épisode conté est vieux de près de cinq siècles, peut-être parce qu'il est loin des préoccupations historiques de l'Occident européen. Peut-être tout simplement parce qu'il croule littéralement sous les informations. L'écriture est moins resserrée que désormais, Vuillard étale tant et plus, passe à la loupe chaque coin caché de l'Histoire, c'est à la fois vertigineux et impressionnant. Je ne prétends pas avoir tout assimilé de ce texte long et exigeant, mais l'embarquement dans cette curieuse machine à remonter le temps est un voyage fort plaisant et formateur. Je ne saurais que vous conseiller de sauter le pas, même s'il vous faudra casque, genouillères, protège-tibias et tout élément susceptible de protéger votre chute lors de cette lecture d'un livre ô combien abouti et minutieux pour ne pas dire maniaque.

(Warren Bismuth)

dimanche 31 mai 2026

Richard FORD « Une saison ardente »

 


Été 1960 dans le Montana, la famille Brinson vient de s'y installer. Le père Jerry, 39 ans prof de golf bientôt licencié, la mère Jeanne, 37 ans, tous deux ne s'aiment pas, ou plutôt ne s'aiment plus. Car ils viennent d'aménager dans cet État, à Great Falls, et ils se sentent seuls, isolés et abandonnés du monde. Le témoin de ce couple qui se déchire est Joe, leur fils de 16 ans, timide et effacé, taiseux, aussi sensible que maladroit.

Sur les montagnes, des feux gigantesques sévissent, détruisent tout sur leur passage. Et si c'était l'occasion rêvée pour Jerry de se refaire la cerise, peut-être impressionner Jeanne ? Il se porte volontaire pour aller éteindre les feux tandis que Jeanne cherche (et semble avoir trouvé) un travail. Parallèlement, elle délaisse Joe et s'entiche d'un homme de 55 ans, Warren Miller, ancien soldat blessé à la jambe.

« Une saison ardente » est une mince tranche de vie, trois jours dans celle d'un couple dysfonctionnel avec un enfant en pleine découverte de l'existence. Car c'est un roman d'apprentissage, pour Joe bien sûr, mais aussi pour ses parents qui découvrent la solitude à deux, puis loin l'un de l'autre. Huis clos intimiste tout en retenue, ce bref roman est celui d'une génération étasunienne désorientée devant les drames de la nature, qui lui rappellent ses drames à elle. Nul doute que Richard Ford emprunte à son aîné Raymond Carver qui lui aussi a dépeint le quotidien de couples boiteux du Montana avec grand talent.

« Une saison ardente » est profondément malaisant. Car Jeanne se lie avec Warren sous les yeux de son fils, s’enivre, se donne en spectacle, délaisse son jeune ado, cherche à faire mal. Joe est paumé mais garde la tête sur les épaules, son père lui manque, il se place de son côté, contre l'espèce de folie passagère de la mère, en un sens trop heureuse que son mari soit parti lutter contre le feu afin de la laisser libre et entreprenante. Quant aux incendies, « ça attire les gens. Ils n'ont aucune envie que ça finisse », et Jeanne moins que quiconque puisque l'embrasement éloignant Jerry pour un temps, elle va pouvoir se consacrer à Warren, peut-être envisager un avenir commun, voire sacrifier le jeune Joe.

Les incendies de forêts ? « Ils avaient du bon car ils régénéraient l'endroit même qu'ils avaient brûlé ; quant aux êtres humains, d'après ma mère, eux aussi pouvaient parfois en bénéficier car, face à quelque chose d'aussi incontrôlable et démesuré, vous vous sentiez bien petit et vous rendez mieux compte de votre position dans le monde ». Ce feu de forêt sera-t-il le déclencheur d'une tragédie, d'un renouveau ? Telle est la trame de ce roman mettant peu de personnages en scène, dans un scenario très resserré, une histoire simple, particulièrement Simenonienne avec toutefois une forme et un décor différents. Jusqu'à la dernière page, il paraît évident que la trame aurait pu appartenir à Simenon qui a maintes fois mis en scène des couples défectueux tentant l'aventure au gré des circonstances, qui a tant scruté les détails, les émotions, la psychologie des personnages. Et ce roman de 1990 de Richard Ford n'en manque pas, de psychologie !

Ce roman met mal à l'aise car nous voilà témoins d'une Jeanne pathétique devant son fils, comme échappée d'un film de John Cassavetes, on croit même parfois entrevoir la géniale Gena Rowlands. Le lectorat représente le quatrième personnage de cette étrange trinité entre une mère, son amant et son fils, au gré de l'absence impromptue du mari, alors que la neige, celle qui éteindra tout, peut-être même les ardeurs, se fait attendre.

« Une saison ardente » est une belle réussite de roman minimaliste, malsain et épuré jusque dans les dialogues. Les protagonistes sont crédibles, vivants et hélas très humains par leurs travers, leurs vices et leur égoïsme. La mère violente devient incontrôlable. Quant à Jerry, le mari, va-t-il finir par revenir ? Car la force du roman est l'action dans l'attente. Il semble que l'absence du père dure une éternité alors qu'elle ne s'étend que sur une période de trois jours, trois jours qui pourraient fort tout faire basculer dans ce couple. Paru en 1991 aux éditions de l'Olivier, « Une saison ardente » est traduit par Marie-Odile Fortier-Masek.

(Warren Bismuth)