Ici
nous avons moins une biographie que le combat d’un homme d’action au travers de
ses écrits et de sa correspondance. Mais bien sûr c’est un peu plus complexe.
Car Michèle Audin, qui a assemblé ces nombreux textes représentant la majeure
partie du documentaire, a aussi eu accès à des éléments biographiques de Eugène
Varlin non dénués d’intérêt. Aussi elle s’immisce dans ses textes pour raconter
qui il est alors, ce qui fait de ce livre une anthologie des idées, convictions
et valeurs de Eugène Varlin, mais aussi de touches biographiques d’un citoyen
pleinement engagé, Michèle Audin lui coupant régulièrement la parole ou plutôt
la plume pour revenir sur le contexte des écrits.
Né
en Seine-et-Marne en 1839 de parents paysans, Eugène Varlin écrit son premier
texte public en 1865 tout en suivant les cours du soir et chantant dans une
chorale mixte (fait assez rare pour être ici relevé). Il suit de près les
nombreuses grèves surgissant en France, d’autant qu’il est actif sur son poste
d’ouvrier relieur à Paris et qu’il vient juste de rejoindre la toute nouvelle
A.I.T., Association Internationale des Travailleurs, née l’année précédente, en
septembre 1864 à Londres, la même année que les débuts de l’action syndicale de
Varlin. Varlin n’a de cesse de militer pour développer l’Association dont, il
faut bien le reconnaître, les modes de fonctionnements et les idéaux sont
proches de ce qui sera appelé plus tard l’anarcho-syndicalisme, même si Varlin
n’est pas absolument contre les élections et s’en explique.
Les
grèves sont aussi appelées coalitions et ceux qui les suivent sont bien sûr les
grévistes mais aussi les « gréveurs ». Varlin écrit dans divers
journaux ouvriers éphémères, dans d’autres plus pérennes. Car le personnage de
Varlin est indissociable du monde de la presse, un monde qu’il connaît bien et
auquel il participe sans compter, en défendant naturellement l’émancipation
intellectuelle des travailleurs, empruntant un peu à Karl Marx et un peu à Bakounine.
En tant que vice-président de la Société des ouvriers relieurs, il intervient
par écrit mais aussi sur le terrain lors de meetings remarqués. Cette Société
est suspendue en 1866, est alors créée la Société civile d’épargne et de crédit
mutuel des ouvriers relieurs de Paris. Varlin y est élu président.
Les
revendications, les combats de Varlin peuvent être vus comme modernes :
instruction générale gratuite pour tous les enfants, il est attentif à la
condition des femmes, demande des augmentations de salaires sans heures
supplémentaires et défend une ligne révolutionnaire contre l’Etat et les
patrons. Il aide à la création (encore une !) du restaurant coopératif la
Marmite en 1868. La même année a lieu le procès de l’A.I.T. pour association
non autorisée, l’occasion pour Varlin d’imposer un discours de propagande fort
bien huilé. Il se place également pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Menant
une « vie sociale intense »,
Varlin semble infatigable, de même qu’inatteignable en ce qui concerne les
coups que le pouvoir lui assène. Mais à travers ses écrits et surtout son
procès, c’est bien toute l’histoire – alors brève il est vrai – de l’A.I.T. qui
prend forme sous nos yeux, Varlin y rapportant chaque action jour après jour
avant d’être condamné à trois mois de prison. Ce que l’on voit aussi dans ces
écrits, ce sont presque les tout débuts, j’oserais dire les balbutiements de la
classe ouvrière où d’ailleurs celle des partisans de Varlin s’oppose de front
aux thèses proudhonniennes. Car la lutte sociale est alors en partie dominée
par les figures et thèses anarchistes, nouvelles et réellement
révolutionnaires.
Varlin
se met à son compte dès sa sortie de prison mais continue ses actions, milite
notamment pour la représentation aux élections. Apparaissant comme pacifiste,
il suit la grève des ovalistes de Lyon en 1869, sans toutefois prêter main
forte financièrement. Car c’est une des obsessions de Varlin : lever des
fonds en aide aux ouvriers grévistes, aux organisations prolétaires, aux syndicats,
en partie par le biais de l’A.I.T.
Le
5 octobre 1869 à Aubin en Aveyron, la police tue 4 manifestants. Varlin se fait
de plus en plus offensif, défend un socialisme collectiviste ainsi qu’un
communisme garanti non autoritaire. En parallèle, il continue sa lutte pour
l’aide aux journaux, pour de nouvelles parutions afin d’avoir un organe
efficace du travail contre le capital.
10
janvier 1870, assassinat de Victor Noir, député socialiste révolutionnaire, un
« enfant du peuple », par
un bonapartiste. C’est comme si une mèche venait de s’allumer, d’autant que Le
Creusot compte à ce moment-là 1200 ouvriers grévistes (la ville connaîtra
« sa » Commune quelques mois plus tard). 1870, c’est aussi en février
le temps des barricades dans Paris suite à l’arrestation de Henri Rochefort,
député et rédacteur en chef du tout nouveau quotidien « La
marseillaise ». Bientôt ses collaborateurs le sont à leur tour tout comme
Varlin, pour deux semaines. En parallèle l’A.I.T. se déploie dans plusieurs
villes de France et prend de l’ampleur, jusqu’à la guerre de 1870 où de
nombreux militants prennent part, émoussant ainsi ses actions.
Varlin
est alors en Belgique. La République provisoire est proclamée après la chute du
Second Empire le 4 septembre 1870. Varlin rentre immédiatement à Paris et
s’affaire à constituer un programme révolutionnaire, c’est là que se dessine en
partie la future Commune de Paris. Il est candidat à la mairie du sixième
arrondissement de Paris mais échoue.
Le
Commune de Paris est déclarée en mars 1871, Varlin est aux finances du comité
central, il tient donc principalement des tâches administratives. Les premiers
désaccords éclatent au sein de la Commune. Ici Michèle Audin ne la survole qu’à
travers le personnage de Varlin, sans s’étendre sur le conflit, qu’elle a
minutieusement analysé dans d’autres livres.
Vient
la semaine sanglante entre le 21 et le 28 mai 1871. Varlin commande la garde
nationale de son cher sixième arrondissement, puis devient délégué à la guerre
après la mort de Delescluze le 25 mai. 28 mai, dernières résistances des
communards. Varlin est sur l’une des ultimes barricades, dressée rue de la
Fontaine-au-Roi. Dénoncé par un prêtre chevalier de la légion d’honneur, il est
arrêté par un lieutenant versaillais et exécuté dans le dix-huitième
arrondissement. Comme Varlin, la Commune n’est plus. Varlin est condamné à mort
par contumace par un conseil de guerre le 13 novembre 1872. Il n’est reconnu
mort que le 25 janvier 1878. Ainsi a vécu un prolétaire syndicaliste
révolutionnaire, aux racines d’un mouvement qui ne va pas tarder à s’étendre.
Le
livre est accompagné d’un beau cahier iconographique. Documentaire complet sur
la vie et les discours de Eugène Varlin, il fait aussi revivre une période
troublée comme pleine d’espoir grâce à la documentation toujours exceptionnelle
de Michèle Audin (décédée le 14 novembre 2025), ce petit pavé de près de 500
pages est sorti aux indispensables éditions Libertalia en 2019.
https://editionslibertalia.com/
(Warren
Bismuth)