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dimanche 11 octobre 2026

Carol SKLENICKA « Raymond Carver, une vie d'écrivain »

 


Au menu du jour, une très copieuse biographie de l’écrivain étasunien Raymond Carver, de quoi caler pour la période automnale l'estomac du challenge trimestriel saisonnier « Quatre saisons de pavés » du blog Au Milieu Des Livres, où l'amie Moka effectue toujours un formidable travail. Avec ses 780 pages, ce livre entre aisément dans le cadre du bouquin à lire dépassant les 500 pages (mission accomplie et applaudissements soutenus !).

Imposant travail que cette biographie quasi au jour le jour qui peut rappeler en partie celle de Donald Rayfield consacrée à Anton Tchekhov. Il sera d'ailleurs question de Tchekhov dans la présente biographie parue en 2015. Carol Sklenicka a rencontré de très nombreux proches ainsi que la famille de Carver pour reconstruire ce véritable palais littéraire.

Raymond Carver né en 1938 dans l'Oregon, issu d'une famille de la middle class, qui ne cesse de déménager dans divers états des États-Unis. Il gardera ce mode de vie toute son existence. Son père travaille dans une scierie. Après une jeunesse plutôt pauvre mais pas misérable, Raymond Carver rencontre Maryann en 1955 alors qu'il a 17 ans. Ce sera la femme de sa vie. Il rencontre aussi l'alcool et le tabac qui, comme Maryann, vont longtemps vivre avec lui. Il s'intéresse très jeune à la littérature russe notamment, même si son modèle est Hemingway. Après leur mariage, Ray et Maryann s'installent en Californie. Par la suite ils vont déménager à des rythmes pour le moins soutenus. Rapidement, Maryann tombe enceinte (« Quand nos enfants sont nés, nous n'étions même pas encore adultes »).

Carver admire Tchekhov, son écrivain préféré avec Hemingway, devant Dostoïevski et Kafka, puis plus tard Maupassant et Isaac Babel (il dira chercher à écrire comme dans les nouvelles « Cavalerie rouge » de l'auteur russe). En 1961 sont publiées ses deux premières nouvelles dans deux magazines avant que le couple s'installe à Iowa City. La famille éreinte Carver qui à plusieurs reprises l'accusera de l'avoir empêché d'écrire un seul roman dans sa carrière, ses enfants lui ayant pris trop de son précieux temps. Ray et Maryann décrochent de petits boulots temporaires, s'endettent car ils vivent au-dessus de leurs moyens, et surtout ils boivent beaucoup et Carver est accro à la cigarette. Le père de Carver meurt en juin 1967.

C'est l'époque du début du mouvement hippie auquel Carver ne prend pas part, contrairement à certains de ses amis, notamment du côté de San Francisco. Un événement va durablement marquer le couple : un voyage à Tel-Aviv en juillet 1968, voyage écourté car Carver y tombe en dépression et rentre aux États-Unis en septembre, bien avant la date prévue, c'est la première alerte d'une longue série. Carver est un éternel insatisfait, un éternel indécis. Il noie ses conflits intérieurs dans la boisson, notamment les alcools forts. Et sa relation à l’alcool ne fait que grandir, notamment parce qu'il se lie avec des hommes de lettres eux-mêmes adeptes de la boisson, que ce soit William Kittredge le poète du Montana, ou encore James Welch et James Crumley, eux aussi du Montana, pas vraiment reconnus pour être snobs sur le biberon. Ainsi il vit de cuites, d'excès et de gueules de bois jusqu'à plus soif. Ce sont peut-être ces relations évoquées plus haut qui ont rangé Raymond Carver dans la catégorie des écrivains du Montana, État dans lequel il n'a pourtant jamais habité.

Bien sûr, l'écriture se trouve affectée par ses excès et Carver écrit moins, il est moins inspiré. Il part seul à Missoula dans le Montana en 1972, y fait la connaissance de Diane Cecily qui devient sa maîtresse. De retour chez lui, il avoue tout à Maryann avec laquelle il devient violent, comme pour qu'elle le quitte, alors qu'il sait qu'il ne peut vivre sans elle. Leur vie commune devient extrêmement étriquée et chaotique au milieu de leurs deux enfants impuissants devant de telles scènes de pure sauvagerie. Carol Sklenicka l'évoque sans tabou, car elle n'épargne ni ne protège ou dédouane Raymond Carver. Elle convoque la vérité pure et dérangeante. On se croit parfois dans « Une femme sous influence » de John Cassavetes, témoins impuissants d'un désastre intime. Cette atmosphère se retrouve aussi dans les nouvelles de Carver.

Lorsque les deux enfants de Maryann et Ray grandissent, ils se mettent aussi à boire et à se droguer. Après un coma éthylique, Maryann arrête de boire malgré quelques rechutes jusqu'en 1978 et Carver n'est toujours pas l'écrivain reconnu qu'il souhaiterait devenir. Le couple a alors atteint les tréfonds de l'ivrognerie, même si Carver ne reconnaît son alcoolisme qu'en 1975, lorsqu'il ne parvient plus à s'exprimer en public. Il écrit toujours très peu et, malgré quelques publications de nouvelles ou poèmes dans des magazines, il reste un écrivain confidentiel. Il est pourtant déjà détruit par la vie, une vie de débauche à laquelle Maryann est tantôt complice tantôt victime.

Le premier recueil de nouvelles, 22 au total, « Tais-toi, je t'en prie » est publié en mars 1976, à la veille d'un procès de l'auteur pour fraude sociale. Le cauchemar continue, la violence est quotidienne. Au fond du gouffre, il boit pourtant son dernier verre d’alcool le 2 juin 1977, il a 39 ans et le sentiment d'avoir gâché sa vie et celle des siens. Il ne retouchera plus à la divine bouteille. Cependant, il n'arrête pas la drogue, notamment la marijuana et la cocaïne, et fume toujours autant. Avec l'arrêt de l'alcool, c'est une renaissance et une reconnaissance, car Ray commence à se faire un nom dans le monde très fermé de la littérature. Il donne des cours, voyage et se met en quatre pour réussir.

C'est à cette période qu'il fait la connaissance de l'écrivain Richard Ford, avec lequel il va rapidement se lier jusqu'à devenir un ami proche. Il en est de même avec Tobias Wolff. Quant à Maryann, elle arrête de boire très exactement le 11 mars 1978, quelques mois après son mari. Paradoxalement, c'est à ce moment que leur relation va sérieusement s'envenimer, jusqu'à leur séparation en 1978. « Si, auparavant, on admirait des poètes comme Lowell et Barryman pour leur addiction, tout à coup, on s'interrogeait : quel rapport avec le fait décrire des poèmes ? Par ailleurs, beaucoup n'étaient plus capables d'écrire parce qu'ils étaient détruits. La folie n'était pas un atout ».

Carver n'est pas touché par la folie. Il déménage, seul cette fois, à El Paso au Texas. Il tombe en pâmoison devant la poétesse Tess Gallagher, elle sera sa nouvelle compagne, ils vivent ensemble à partir de janvier 1979 alors qu'il tente de se refaire une santé, physique comme morale. Fin 1979, il se met à écrire plus convulsivement, 7 nouvelles rédigées en 7 semaines. Il est d'ailleurs intéressant de noter que Raymond Carver écrit la moitié de son œuvre après son abstinence, c'est-à-dire durant une période de seulement 10 ans, une œuvre que carol Sklenicka analyse et commente astucieusement, donnant des pistes de compréhension absolument précieuses. C'est d'ailleurs grâce à ces pistes que l'on réalise combien l’œuvre de Raymond Carver est autobiographique, il prend nombre de faits de sa propre vie pour mieux les diluer dans la fiction et la poésie. Alors qu'il commence à être connu, il publie un recueil majeur, « Parlez-moi d'amour », mais son éditeur a retouché ses nouvelles, en a supprimé de nombreux passages qu'il jugeait dispensables ou médiocres. Pendant ce temps, la nouvelle « Cathédrale » (d'une grande beauté) rencontre un grand succès.

Pour sa nouvelle vie, Carver tente de soigner ses contrats et devient intransigeant sur ses textes. Jamais plus il ne permettra des coupes rases. La mort du père de Tess en 1982 d'un cancer du poumon le pousse à essayer d’arrêter de fumer. Nouvel échec. Raymond Carver divorce enfin de Maryann le 18 octobre 1982. Le format de la nouvelle a alors le vent en poupe aux États-Unis. Ray devient célèbre, en souffre jusqu'à finalement s'adapter et jouir de sa notoriété. Cependant, il est un homme de plus en plus solitaire et casanier.

C'est vers 1983, au moment où il paraît le plus heureux, ayant enfin des rapports corrects avec Maryann, étant devenu l'écrivain qu'il rêvait d'être, heureux en amour avec Tess, que sa santé se dégrade. Il a environ 45 ans et paient ses abus. Il écrit des nouvelles et surtout de très nombreux poèmes. Dans ces deux domaines il a publié enfin pas mal de livres, avec succès. Il a tout pour être apaisé d'une vie de douleur, douleur qu'il a par ailleurs provoqué en partie. Mais fin 1987, il est diagnostiqué d'un cancer des poumons. Opéré, il continue pourtant à fumer cigarettes et marijuana. C'est alors que se déclare une tumeur au cerveau. Presque dans l'urgence, Tess Et Ray se marie le 17 juin 1988, il meurt le 2 août suivant.

J'ai un peu évoqué Anton Tchekhov. Le nouvelliste russe aura traversé une grande partie de la vie de Carver, jusqu'à ses derniers instants, une passion qui jamais ne s’éteindra, jusqu'à son ultime souffle. Peu avant son trépas, « Gallagher [Tess, nddlr] et lui parlèrent même sérieusement – au point de téléphoner à des agences de voyages – de la possibilité d'aller visiter les maisons de Tolstoï et Dostoïevski, ainsi que la tombe de Tchekhov ». Mais ce voyage n'aura jamais lieu. Par ailleurs, « Dans la nuit du 1er au 2 août, Carver et Gallagher regardèrent la cassette vidéo des yeux morts, film de Nikita Mikhalkov inspiré de « La dame au petit chien » de Tchekhov ». Pour finir, il est demandé quelques heures plus tard à Jack Estes, un proche de Tess, de veiller sur Carver pour cette ultime nuit. Carver « avait beau souffrir et de ne se trouver bien dans aucune position, il avait bon moral. Les deux hommes discutèrent un peu de Tchekhov et de cinéma ». On peut dire que Carver a bien assimilé Tchekhov, tellement son œuvre de fiction restitue une atmosphère similaire où, en quelques pages, une histoire entière est construite jusqu'à ses moindres détails.

Le présent volume est accompagné de la liste des nouvelles de l'auteur – il en a écrit 70 – mais pas de ses poèmes, il en a écrit plus de 250. On trouve aussi un surprenant épilogue où Carol Sklenicka raconte l'héritage pour le moins houleux sur les biens et œuvres de l'auteur entre la famille de Maryann, la mère de Carver et Tess, sa femme. Les masques tombent et les affrontements paraissent tellement dérisoires et indignes devant l’œuvre de l'homme. Ces tensions vont perdurer pendant des années.

« Raymond Carver, une vie d’écrivain » est un matériau d'une redoutable solidité pour aborder la vie et l’œuvre de l'auteur, tant les informations sont nombreuses et conséquentes, comme la constitution méticuleuse d'un puzzle de plusieurs milliers de pièces. Si vous vous intéressez à Carver, nul doute que cette biographie vous passionnera. N'ayez cependant pas peur de vous confronter à des passages très durs et d'une violence conjugale inouïe lors des crises d'ivrogneries. Carver, c'est aussi cela, instable jusqu'à l'agression physique totale. Loin d'être un ange, il fut à la fois victime de son alcoolisme et coupable d'une horreur sans nom sur Maryann. Les 780 pages doivent parfois être laissées de côté pour digérer les abus du bonhomme et mieux pouvoir retourner au charbon ensuite. Reste un témoignage essentiel et rare paru en 2015 aux éditions de L'Olivier – qui a republié l'intégralité des nouvelles de Carver ainsi que des poèmes et des textes isolés sur 9 volumes et traduit par Carine Chichereau dans un travail de titan. Carver s'est toujours d'abord considéré comme un poète, c'est pourtant en nouvelliste qu'il a atteint le succès. Il n'a achevé aucun roman malgré de nombreuses tentatives.

http://editionsdelolivier.fr/

(Warren Bismuth)



mercredi 7 octobre 2026

Mariana TRAVACIO « Comme si le pardon existait »

 


À une date inconnue, dans un pays non mentionné, un homme issu d'une famille de propriétaires terriens, les Loprete, est tué d'un coup de couteau chez un certain Tano. Mais il ne faut pas que cela se sache. Deux semaines plus tard, trois hommes débarquent à cheval chez Tano, trois frères, encore les Loprete. Ils cherchent leur frangin, ignorant son décès. Ils repartent mais bien vite les voici de retour. Commence alors une chasse à l'homme, aux hommes plutôt. D'un côté les Loprete qui veulent venger leur frère après avoir appris sa mort et vont traquer Tano et ses proches. Ceux-ci, justement, veulent de leur côté retrouver tous les frères Loprete un à un pour assouvir une vieille vengeance. C'est Manoel, enfant jadis abandonné par ses parents, un proche de Tano qui raconte. Ces mêmes parents qui pourraient bien être la cause de la vengeance ourdi par la bande de Tano, Manoel en tête.

S'ouvre alors une longue séquence de tension, de désordre, de souffrance, avec une oreille coupée en guise de hors d’œuvre. Tano et Manoel prennent le parti de fuir, ce dernier ne pouvant s’ôter de la tête Luisa, la sœur de Tano. « Luisa non plus n'était pas une grosse mangeuse, mais elle s'efforçait de me nourrir comme si j'étais un enfant vide dont il fallait remplir l'intérieur ». À partir de maintenant, tous les coups sont comptés et permis, dans une poursuite entre hors-la-loi. Car « Comme si le pardon existait » est un western, aride, étouffant, quasi kafkaïen. Hormis quelques indices sur le passé de certains protagonistes, on ne sait rien sur ces hommes sans passé. Mariana Travacio peint quelques petits points çà et là mais n'en dévoile pas plus.

En des chapitres extrêmement brefs (62 au compteur sur un total de 115 pages), aussi brefs que cette histoire d'une grande âpreté, Mariana Travacio, dont c'est ici le premier roman, impose un climat singulier : des scènes dignes des films de Sergio Corbucci, lentes, violentes, sans insistance, dans un style simple, factuel, d'une formidable oralité (pas même les négations ne survivent à ce récit). Deux bandes se font face, mais qui course qui au juste ? C'est tout l'aspect kafkaïen et même le piment du roman dont les dialogues font partie intégrante du texte, un texte étonnamment sans émotion, d'une froideur et d'un recul palpables, mais aussi d'une immense sauvagerie.

Le vent ne cesse de souffler, il annonce les orages. Avec des portraits azimutés de desperados, Mariana Travacio joue sur le néant, sur l'impossibilité de sauver les hommes. D'ailleurs, nombreux sont les morts qui jonchent les pages du roman, notamment flottant dans quelques mares puantes. « Trois hommes vêtus de blanc étaient en train de courir sans logique apparente. L'un tenait un couteau, les deux autres avaient les mains vides. On aurait dit des créatures d'un autre monde : ils avaient les yeux en désordre, comme si quelqu'un les tourmentait de l'intérieur, et ils poussaient des hurlements stridents de cochon blessé. C'étaient des cris intermittents, qui semblaient suivre un rythme qu'ils étaient les seuls à comprendre. L'un commençait à crier, puis les autres criaient à leur tour, comme s'ils s'encourageaient dans une langue biscornue. Ils couraient en cercle, ou en ligne droite, ou en zigzag, sur leurs jambes qu'on aurait dites en acier : fines et fortes, comme si elles avaient une âme bien à elles, qui leur dictait les mouvements de cette danse endiablée ». Cet extrait restitue à merveille l'univers du livre, un univers que l'on ne rencontre pas souvent, « sans logique apparente ».

Dans cette lutte à mort, aucun espoir n'est permis, sauf celui de retrouver les défunctés de sa propre bande pour les enterrer, ou mieux, pour les rendre à leurs familles, enfin présentables. « Comme si le pardon existait » est un bref western sauvage, sans concession, avec cette écriture surprenante, comme exclue de l'action, contant plus qu'écrivant ce qu'il se passe, et le résultat est assez époustouflant. L'argentine Mariana Travacio joue avec nos nerfs, pour finalement ne rien lâcher ou presque de ses personnages, c'est aussi ce qui rend l'intrigue d'une grande force, cette impossibilité de mettre des visages, des rancœurs, des émotions chez les protagonistes.

Rien que le titre du roman annonce une dichotomie : Ce « Comme si » peut être lu comme « en espérant que » mais aussi dans un sens inverse et plus radical, du genre « vous n'alliez tout de même pas vous imaginer que » ! Tout le long du récit, le lectorat est ballotté comme les personnages sur leurs chevaux, hagards et sans but. Ce percutant roman original au ton déroutant écrit en 2016 est paru en 2026 dans la collection Littérature poche de chez Cambourakis. Avant celui-ci était sorti chez le même éditeur en 2024 le deuxième roman de l'autrice, « Tout ce qui meurt en avril ». « Comme si le pardon existait » est l'un des belles surprises de l'année, l'une de ses grandes singularités aussi.

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 4 octobre 2026

Olivier REMAUD « Nocturne amphibien : un conte écologique »

 


La collection Mondes sauvages nous réserve encore une belle surprise. Chaque titre de son catalogue traite un thème en rapport avec le Vivant. Aujourd'hui ce sont les amphibiens qui sont passés au crible avec ce somptueux « Nocturne amphibien », un conte écologique concocté par Olivier Remaud, philosophe et spécialiste du monde de l'eau.

Une présentation du sujet s'impose : genèse de l'apparition des amphibiens sur terre à l'âge de glace, suivi du rôle des glaciers (souvenez-vous le très beau titre du même auteur « Penser comme un iceberg » dans la même collection et présenté quelque part en ces pages). Brusque retour de nos jours où nous retrouvons Olivier Remaud dans la forêt de Rambouillet, au bord d'une mare où il effectue un suivi des populations amphibiennes, principalement entre février et juillet. Outre le travail, l'auteur y va aussi par plaisir pour sentir une « connivence », une communion avec la nature. Il profite de cet instant pour décrire la faune à proximité, nous montrant une fois de plus la richesse exceptionnelle d'un simple lieu comme une mare.

Dans un rêve, Olivier Remaud rencontre une grenouille, Narsa, qu'il va suivre et avec laquelle il va dialoguer. Narsa le guide jusque dans les entrailles de la terre jusqu'à un mystérieux laboratoire de recherche scientifique. De ce bâtiment, tous deux entrevoient le futur que Narsa a par ailleurs déjà visité. « Les amphibiens avaient résisté à des extinctions massives d'espèces. Celle qui avait marqué la fin du Permien, il y a 250 millions d'années, avait presque éteint toute forme de vie. Les amphibiens avaient survécu aux dinosaures après la catastrophe du Crétacé. Mais une décennie avait suffi pour rayer de la carte la grenouille dorée du Panamá ». Pour autant, Olivier Remaud se refuse au défaitisme. Car la grenouille Narsa est une lanceuse d'alerte. Subitement, dans son rêve, l'auteur se voit mué en amphibien. Il devient lui-même grenouille tout en gardant sa pensée humaine et sa propre réflexion (« Ma perception du monde se réinventait »). Avec Narsa ils arrivent dans une vallée des Pyrénées dont la grenouille est native. Elle y retrouve sa famille après des années de voyage.

Le bilan de l'activité humaine et du réchauffement climatique en plus de toutes les agressions, humaines elles aussi, sur la nature, est lourd : « Ces derniers temps, l'air matinal avait perdu de sa fraîcheur. Les nuits n'étaient plus froides comme avant. Le débit des torrents diminuait d'année en année. Ils étouffaient sous la pression des algues filamenteuses qui les envahissaient. Le goût de l'eau avait changé. Il s'était acidifié. Même les mares qui recueillaient la fonte des cimes manquaient d'oxygène. Les glaciers maigrissaient ». Ce rêve vire donc au cauchemar et c'est un cri d'alerte que lance olivier Remaud lorsque son texte se transforme en un avertissement sur le désastre écologique en cours, y compris localement. « Aucune expérience des milieux naturels ne peut s'acquérir 'par procuration'. Nous devons vivre des rencontres avec des êtres non humains pour réveiller notre amour profond du vivant. Sinon, la nature nous demeure étrangère. Ainsi naît l'indifférence : 'Que représente l'extinction du condor pour un enfant qui n'a jamais vu un troglodyte mignon ?' ». Pour sauver la nature, il faut la comprendre et la connaître.

« Nocturne amphibien » est un texte scientifique mais facilement accessible grâce à la pédagogie de son auteur, ainsi que par le truchement du conte. Une partie de la solution est simple pour éviter la tragédie : laisser en libre évolution plutôt que (mal) protéger. Une mare est un monde dans le monde, avec sa profusion d'êtres vivants, certains minuscules voire microscopiques, ses réseaux souterrains, c'est ce que Olivier Remaud appelle le « monde humide ». Le rôle d'une mare est en quelque sorte similaire à celui des glaciers puisque d'elle naît la rivière. Alors que parallèlement est entrepris un immense Holocène, une destruction massive des habitats faunistiques.

Dans ce fascinant petit livre, Olivier Remaud joue sur les atmosphères, tantôt dans son monde onirique avec Narsa, tantôt par un brusque retour sur terre pour prévenir de la violence du danger. Il amplifie sa réflexion sur l'eau en nous entretenant de l'histoire de la pluie et comme par ruissellement de celle des parapluies, en alertant sur la redoutable dangerosité pour les amphibiens de la voiture, véritable criminelle. Les crapoducs sont l'une des solutions bien sûr, mais elle reste fragile devant l'ampleur du carnage.

Les pensées de Ivan Illitch puis de Edward Abbey s'invitent en ces pages avant que l'auteur n'explique le cycle de l'eau en milieu urbain, et là encore c'est passionnant ! Un manifeste amphibien vient clore le volume, les grenouilles ayant décidé de se révolter par leur auto-effacement, pour montrer à quel point elles nous sont indispensables. « Qu'on le veuille ou non, nous allons devoir vivre entre les mondes, comme les grenouilles. Nos sociétés vont devenir amphibies. D'un côté, l'eau monte et dévore les littoraux. De l'autre, elle baisse et assèche les milieux humides. Trop abondante ou trop rare, l'eau ne ment pas et nous ne pouvons vivre sans elle. Pour affronter le monde qui vient, il nous faut conclure notre propre pacte de réciprocité avec l'élément primordial et adopter la perspective que les amphibiens ont sur l'eau ».

Ce conte documentaire, s'il prévient d'une sorte d'apocalypse déjà entamée, n'est en aucun cas désespéré, bien au contraire. Il est urgent de le lire pour mieux comprendre les enjeux de notre monde contemporain. Le livre est paru en 2026. Cette collection Mondes sauvages donne chaque fois le sentiment que le temps s'arrête, que l'on apprend avec lenteur mais intérêt et le voyage est toujours fabuleux.

https://www.actes-sud.fr/recherche/catalogue/collection/1899?keys=

(Warren Bismuth)

mercredi 30 septembre 2026

Sigolène VINSON « Le butor étoilé »

 


Une femme, la narratrice, se voit confiée une mission bien spéciale : répertorier le nombre de butors étoilés aux abords d'un petit étang de Provence. Au même moment, la jeune Dedou, 15 ans, fille adoptive de Hélène, disparaît. La narratrice est séparée de Marc depuis 4 ans mais ne cesse de penser à lui, elle lui envoie des lettres, interceptées par Damien, la cinquantaine, responsable d'un data center qui enregistre les cris d’oiseaux avant de les analyser.

La jeune femme est épaulée par Nathalie, ornithologue, parle à la nature, qui lui répond en une éblouissante osmose. Car « Le butor étoilé » est peut-être avant tout un roman onirique, peuplé d'images de livres de contes, sorte de fable écologique au cœur de laquelle notre narratrice observe l'étang, la nuit, alors qu'un loup rôde et qu'une partie de la population accuse déjà le canidé d'avoir attaqué et tué Dedou.

Peu à peu, Damien se mue en animal, sous les yeux de son père Kader, la nature reprend des droits que jamais elle n'aurait dû perdre. Damien se réincarne, on pense évidemment au très beau livre de Hélène Lanscotte « Ma femme, cette animale » (Cheyne éditeur). La nature est décrite méticuleusement, c'est la force du roman. La jeune femme pêche la palourde en pensant à Marc, ou peut-être à Damien, qui forcément doit penser à elle. D'ailleurs, la trame amoureuse vient gâcher ce qui aurait pu être un grand roman, les amours sonnent comme des passages obligés de l'adolescence alors que les protagonistes sont adultes et mêmes mûrs. Les personnages sont à peine esquissés, même Roland, le chasseur à la mauvaise vue. Mais dès que l'objectif se resserre sur l'extérieur, les bords de l'étang, la faune et la flore, le texte devient magie et pétillance.

« Un phénomène notable avait donné lieu à une nouvelle veille, la lagune avait atteint un taux de salinité jamais relevé, comme si elle s'était chargée en sel dans le but de nous porter tous, de hisser le village au-dessus du niveau de la mer et peut-être l'amener à hauteur du loup. Si les rhizomes retenaient un corps prisonnier, l'étang, par sa nouvelle composition, allait nous le restituer ». Et ce qui est restitué en priorité, c'est un charnier animal... Quant au butor, viendra ? Viendra pas ? C'est l'une des questions que pose le roman.

Sigolène Vinson décrit la nature à merveille mais peine à faire vivre ses personnages, c'est dommage car « Le butor étoilé » s'annonçait comme un grand roman, hélas il n'en est rien, même si certaines pages de Nature Writing donnent des frissons. Roman paru en 2025 et réédité en poche en 2026 au Tripode, il restera comme une belle tentative écologique. Sigolène Vinson fut miraculeusement épargnée lors de la tuerie contre Charlie Hebdo en janvier 2025, gageons qu'elle aura encore de belles pages nature à partager.

https://le-tripode.net/maison

(Warren Bismuth)

dimanche 27 septembre 2026

James BALDWIN « Meurtres à Atlanta »

 


Saison 7 challenge « Les classiques c'est fantastique » du blog Au Milieu Des Livres, deuxième round. Penchons-nous ce mois sur un nouveau beau sujet : « Un essai en littérature ». Et tout de suite pour DLR, l'attrait représenté par James Baldwin.

Entre 1979 et 1981, un tueur de masse sévit dans la ville d'Atlanta, Géorgie, États-Unis. 28 enfants et 2 adultes sont assassinés, tous sont noirs. À la demande du magazine Playboy, l'écrivain noir afro-américain James Baldwin alors exilé en France s'y rend pour un reportage. Dans cette affaire, un homme noir est inculpé pour le meurtre des 2 adultes et jugé pour l'ensemble des 30 crimes.

James Baldwin (1924-1987) fut de tous temps un combattant acharné pour la cause noire, ce qui le fera quitter les États-Unis jugés trop dangereux pour un homme comme lui. Il y retourne cependant pour l'affaire brûlante d'Atlanta. Après avoir exposé les faits, Baldwin se lance dans un message particulièrement offensif dont les premiers portraits dessinés sont ceux de la Femme. « La plupart des femmes réussissent fort brillamment à survivre sans se laisser enfermer dans les définitions d'autrui. Elles ignorent tout simplement les catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer lorsque celles-ci sont susceptibles de les menacer. Ou bien encore, elles trouvent parfois même une façon de les tourner à leur avantage. Et cela, peut-être, parce qu'elles ne rêvent pas. Mais les hommes ne sont pas aussi flexibles ou subtils. Un homme doit se battre pour sa virilité : c'est le minimum en-deçà duquel il n'existe pas. C'est que l'homme ne dispose tout simplement pas des armes féminines ».

Baldwin ouvre le débat sur l'intégration, problème réglé car selon lui ayant déjà eu lieu. Reste la déségrégation, c'est pour ce motif qu'il se bat en compagnie des autres noirs militants. Il raconte sa lutte et son engagement au quotidien, analyse les rouages de la ségrégation et tape au bon endroit. Baldwin revient sur son enfance émaillée par la violence de rue contre les noirs, considérés comme « Traîtres au fameux rêve américain ». Les mots, les images de Baldwin giflent, sont une radioscopie d'un pays malade de son racisme. « Les Noirs n'ont jamais été vraiment considérés comme des citoyens ici. Dans l'imaginaire américain et vis-à-vis des institutions de ce pays, les Noirs existent selon les termes du Code esclavagiste : la première reconnaissance juridique de notre présence demeure la plus puissante, la plus contraignante. C'est pourquoi chaque nouvelle génération a dû revendiquer face à une oppression de plus en plus forte, et au prix de sacrifices de plus en plus lourds, ses droits « civiques » : revendication éloquente pour ceux qui sont déjà des citoyens ! Seuls les Amérindiens, c'est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d'égards ». Aux États-Unis, les Noirs subissent la Loi du marché.

Selon Baldwin, il faut bien différencier la ségrégation des noirs et la persécution des juifs, il n'oublie pas que « mes ancêtres sont entrés dans le monde civilisé après avoir été vendus aux enchères » dans l'autobiographie partielle d'une enfance dans le quartier de Harlem à New York et la prise de conscience dans un pays violent et raciste.

Mais revenons aux drames d'Atlanta. Un homme a donc été arrêté, Wayne Williams, mais Baldwin ne croit pas à sa culpabilité, du moins pas pour l'ensemble des meurtres, et s'en explique. Il revient sur les faits avant de les analyser : « Les enfants étaient presque tous des jeunes Noirs de sexe masculin vivant dans le purgatoire, ou l'éternité, de la pauvreté. Impossible d'être pauvre et noir dans un pays aussi riche et blanc sans porter sur soi-même un jugement sans appel. On n'a rien à perdre. Pourquoi refuser une invitation à faire un tour en voiture ? Au fond de la misère, le pire existe-t-il ? Et un enfant pauvre est aussi un enfant solitaire ». À ce stade de ma lecture, je réalise que la majorité de ce livre précieux pourrait être annotée et citée, notamment par les faits d'une actualité criante : ils se déroulent encore dans l'Amérique de Donald Trump, et bien sûr progressent dans cette Amérique là, la pire de toutes celles envisagées.

« L'histoire qui se nomme blanche est un désastre incommensurable : tout d'abord parce que, dans le monde où nous vivons, il n'en existe pas d'autres. L'histoire est un hymne aux Blancs écrit par des Blancs. Nous autres, tous les autres, avons été « découverts » par les Blancs, qui détiennent le droit de nous laisser entrer ou non dans l'Histoire ». C'est partant de ce postulat que Baldwin évoque la figure de Martin Luther King avant de reparler de Wayne Williams, qui sera condamné à la prison à vie (il y est encore au moment où je tape ces quelques lignes).

« La lâcheté de notre époque est révélée avec clarté par le mensonge permanent suivant : on attribue tous les désastres qui atteignent la société à une voire une demi-douzaine de créatures cinglées, et on explique qu'elles doivent être emprisonnées ou éliminées. Ainsi, de nos jours, il suffit de traiter une personne ou un groupe de gauchistes, de guérilleros ou de terroristes pour refuser de les considérer comme humains : il ne sont plus aux yeux de l'opinion que de la vermine à détruire ». Un message d'une acuité bouleversante dans le « nouveau » monde du XXIe siècle. « Meurtres à Atlanta », rédigé en 1985, soit deux ans avant la disparition de l'auteur, devrait être étudié aujourd'hui dans les classes, justement à cause de cette Amérique de Trump qui rend de nouveau vivace la haine de la différence. Cet essai est un coup de poing nécessaire et majeur écrit par un homme engagé et lucide, un livre à lire absolument tant il marque et tant il est une photographie d'un pays hélas duplicable à l'infini, vous pouvez enchaîner par le visionnage de « I am not your negro », portrait DVD éblouissant de l'auteur, le support se trouve encore facilement. La traduction est ici signée James Bryant et révisée par Florence Noblet, la préface est l’œuvre de Jacqueline Woodson. Ce livre marquera les esprits à long terme, n'en doutons pas.

(Warren Bismuth)



mercredi 23 septembre 2026

Pauline PEYRADE « Les habitantes »

 


Les éditions de Minuit semblent être victimes d'un virus de redondance dans ses titres : après « La maison vide » de Laurent Mauvignier et « La maison hantée » de Michèle Audin en 2025, voici donc « Les habitantes » de Pauline Peyrade. Et après mon cuisant échec à la lecture du « Viens Élie » de Jonas Sollberger (un premier bref roman sans personnalité, prenant au vol les règles littéraires de Laurent Mauvignier (justement) et Marguerite Duras en de nombreuses redites d'une grande pénibilité), je me devais une revanche envers Minuit que j'affectionne tout particulièrement.

Une maison située près d'un hameau. Y vivent la narratrice Emily et sa chienne Loyse. La maison appartenait jadis à la grand-mère Moune, décédée, et doit être mise en vente par la famille. Or, Emily refuse de quitter les lieux et s'attire ainsi les foudres de ses proches. Son amie et voisine Aude lui permet d'accomplir de petits boulots qui la font vivoter. Emily reçoit régulièrement des lettres de sa famille, l'exhortant à accepter la vente de la maison. Mais Emily la solitaire est inflexible : elle restera.

« Les habitantes » est un roman déroutant. S'il reprend les codes du roman moderne rural, style très en vogue actuellement en France, c'est pour mieux les tordre. Dans une écriture soignée et poussée, à la fois rêche et poétique, Pauline Peyrade déploie un certain talent pour planter une atmosphère singulière, tout aussi inquiétante que sereine, avec des phrases brèves qui percutent la pensée. Mieux, ses humains ne sont pas, ne sont plus au cœur du récit, l'humain ne devenant qu'un animal parmi d'autres. Le rôle de la nature, de la faune, est immense (ce plan avec la découverte d'un héron mort est de toute beauté) dans un scénario resserré à l'extrême, les incursions dans le passé familial au sein de la maison, en petites touches anecdotiques. Car Emily y a vécu seule avec Loyse et Moune.

« Elles vivent partout. Sous la glace, dans les déserts, au fond des océans, des lacs et des rivières. Bactéries, à pigments, elles peignent le ciel en bleu, les pierres en noir ». Car « Les habitantes » est une ode à la nature, à la sauvagerie. Emily elle-même est devenue sauvage à son contact. C'est également un roman sur la mémoire des lieux, sur la façon d'habiter le monde, sur l'aspect mortel du Vivant, où animaux et humains sont enfin sur le même plan, partageant le même habitat : le monde, ici délimité par la maison. Cette Emily qui résiste pour un lieu, c'est un peu ces migrateurs qui reviennent chaque année sur le même territoire, ou ces animaux qui passent leur vie au même endroit. On pense bien sûr à la parabole du feu : malgré les éléments, que ce soit des lettres ou des flammes, des êtres restent attachés à leur terre, quitte à périr avec elle. Le texte peut aussi entrer en écho avec les luttes des Zones À Défendre.

« Les habitantes » est un roman déconcertant par sa structure, par son rejet des règles (ici administrative), rendues dérisoires devant la force de la nature, mais aussi par son aspect décharné, jusqu'à Emily qui se satisfait de peu, juste d'une symbiose avec ce qui l'entoure, qui profite du moment malgré l'irrémédiable, comme pour savourer les derniers instants, les rendre éternels, alors que l'humain est relégué, n'est plus tout puissant devant la nature.

« Protégée par ses écailles dorées, sa peau nappée de mucus, la tanche occupe le fond de l'eau. Son ventre jaune s'envase, des branches de cornifles touchent ses flancs, petite forêt nageante, confite dans l'onde troublée de l'étang. Elle demeure nageoires rondes, immobile, insensible, au manque d'oxygène, aux variations de la température ». Car cette maison, c'est l'allégorie du monde tout entier, celui que nous habitons, et que le réchauffement climatique et le désastre écologique pourraient nous forcer à quitter malgré nous si nous ne prenons pas soin du Vivant dans son ensemble.

Coup de maître pour ce deuxième roman, tellement plus altruiste et original que le premier de l'autrice, « L'âge de détruire ». Un roman généreux mais aussi une alerte sur l'état de notre planète. Espérons que ce texte fera date. Décidément les éditions de Minuit n'en sont pas encore à faiblir dans leur ligne éditoriale (oublions ce « Viens Élie ») et se situent toujours du côté de l'avant-garde, c'est encore le cas pour « Les habitantes », superbe alarme dans un monde qui s'étiole, roman paru en 2026.

http://www.leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 20 septembre 2026

Leon Ray LIVINGSTON « D'un océan à l'autre »

 


En avant-propos, méfions-nous de ce faux ami, le sous-titre « Sur la route avec Jack London ». Si Leon Ray Livingston (1872-1944) revendique pleinement cette appellation, c'est-à-dire ses aventures avec un Jack London à l'aube de son prestige en 1894, les documents historiques sont pourtant tenaces et ne font état d'aucun contact entre les deux hommes avant 1907. Dans « D'un océan à l'autre », Livingston raconte sa vie de hobo, de vagabond du rail aux côtés de Jack London, tous deux liés à la vie à la mort pour « brûler le dur » (se déplacer sur, sous ou dans des trains clandestinement, sans payer). Si l'un et l'autre ont largement pratiqué la clandestinité dans les trains étasuniens, il semble impossible qu'il l'ait fait ensemble, comme le rappelle Thierry Beauchamp (également traducteur) dans sa très éclairante préface sur le contexte de ce livre.

Livingston imposteur ? Reconnu de son vivant comme affabulateur, mégalomane, adorant se mettre en scène même pour des anecdotes auxquelles il n'a nullement participé, il faut pour le moins attaquer ses récits avec la prudence nécessaire (il était surnommé N°1, vous voyez le genre). N'avons-nous pas connu nous-mêmes ce pote encombrant, qui parle fort, qui gesticule et se vante, qui prend aux autres leurs propres anecdotes pour en faire sienne, qui se place sans cesse en avant, en héros, en redresseur de torts, qui ne peut s'empêcher d'inventer sa vie (la vraie ayant dû sans doute être un brin décevante), d'une manière un peu beauf et surtout pathétique. Méfiance donc. Mais ce qui est certain, c'est que Livingston a bel et bien vécu une jeunesse mouvementée, faisant le trimard depuis ses 13 ans.

Ceci dit, « D'un océan à l'autre » est un document de première bourre sur le monde des hobos, ces vagabonds qui sautaient sur les trains pour voyager à l’œil, prétextant la recherche d'emploi dans une autre ville souvent alors inconnue. Ce monde est ici dépeint sans ombre, pleinement. La (fausse) rencontre avec Jack London aurait eu lieu en 1894, ils auraient convenu de « suivre la piste enfumée » ensemble (brûler le dur, donc), London déjà en partie attiré par l'alcool, Livingston en abstinent.

« D'un océan à l'autre » est un document important sur le fonctionnement des trains de l'époque ainsi que sur les compagnies ferroviaires et leurs employés, qui cherchent à chasser les resquilleurs afin d'être bien vus, ces resquilleurs jouant au chat et à la souris avec les contrôleurs et les flics, des vagabonds sans foi ni loi qui parfois se dépouillent entre eux, certains peuvent même être armés. Les trimardeurs se nomment « touristes » ente eux. Et bien sûr l'alcool coule à flot, la déveine colle aux basques.

Quelques scènes marquent les esprits, je pense à cet employé du rail qui use d'un lourd morceau de fer lesté au bout d'une corde qu'il fait descendre entre deux wagons à la manière d'un pendule pour déloger les clandestins. Nombreuses sont les personnes que les hobos rencontrent durant leurs périples. En effet, entre deux voyages, ils se frottent aux habitants pour aider, gagner de quoi bouffer, ou bien ils font la manche pour obtenir de quoi être hébergés une nuit dans des hôtels spéciaux pour hobos. Ils savent pertinemment qu'ils risquent la prison, voire des peines de travaux forcés. Le document regorge d'expression ferroviaires ou propres aux hobos, et rien que ceci est un petit régal.

Dans « D'un océan à l'autre », guigne et veine cohabitent quasi quotidiennement. Pour ce qui est des souvenirs personnels, bien sûr Livingston se donne le beau rôle, bien sûr il brille en société, il gouaille jusqu'à plus soif et fat marrer ses comparses par de bons mots toujours pertinents. Mais il ne faut pas prendre ce récit au pied de la lettre, plutôt comme un recueil de divers témoignages. Il se lit un peu comme un roman d'aventures avec un fond avéré mais des personnages réels dans lesquels l'auteur se love de manière fictive.

Pourquoi « D'un océan à l'autre » n'est écrit qu'en 1917, soit 23 ans après les faits ? Jack London est mort l'année précédente, peut-être que dans la tête de Livingston, il ne pourrait plus témoigner des mensonges le concernant dans ce livre ? Mais ceci n'est que pure spéculation. En revanche ce qui est certain, comme le rappelle Thierry Beauchamp dans sa préface, c'est que Charmian, la veuve de Jack London, s'oppose à la sortie du livre en l'état : « Elle lui demanda [à Livingston, ndddlr] de ne jamais plus associer le nom de son défunt époux à l'alcool et de ne jamais plus insinuer qu'il ait pu être aidé à écrire ses œuvres ». Et d'une manière élégante et faussement farceuse, Charmian conclut par ce cinglant « Si j'étais « méchante », je pourrais révéler que Jack et vous n'avez jamais été compagnons de route », ce qui paraît d'une grande limpidité sur la création pure et simple de cette amitié entre Livingston et London, Charmian ayant découvert le bien peu honnête subterfuge.

« D'un océan à l'autre » est paru en 2026 aux éditions du Sonneur, déjà coupables du merveilleux « Vagabonds de la vie » de Jim Tully, justement sur le monde des hobos, Tully ayant lui-même bien connu cette existence. Pour aller plus loin dans cet univers, il faudra absolument vous reporter à un autre auteur ayant été très tôt embarqué dans ce mode aventurier, et qui rassemble ses souvenirs dans un somptueux livre, « Les vagabonds du rail ». Son nom ? Jack London !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)