À une date inconnue, dans un pays non mentionné, un homme issu d'une famille de propriétaires terriens, les Loprete, est tué d'un coup de couteau chez un certain Tano. Mais il ne faut pas que cela se sache. Deux semaines plus tard, trois hommes débarquent à cheval chez Tano, trois frères, encore les Loprete. Ils cherchent leur frangin, ignorant son décès. Ils repartent mais bien vite les voici de retour. Commence alors une chasse à l'homme, aux hommes plutôt. D'un côté les Loprete qui veulent venger leur frère après avoir appris sa mort et vont traquer Tano et ses proches. Ceux-ci, justement, veulent de leur côté retrouver tous les frères Loprete un à un pour assouvir une vieille vengeance. C'est Manoel, enfant jadis abandonné par ses parents, un proche de Tano qui raconte. Ces mêmes parents qui pourraient bien être la cause de la vengeance ourdi par la bande de Tano, Manoel en tête.
S'ouvre alors une longue séquence de tension, de désordre, de souffrance, avec une oreille coupée en guise de hors d’œuvre. Tano et Manoel prennent le parti de fuir, ce dernier ne pouvant s’ôter de la tête Luisa, la sœur de Tano. « Luisa non plus n'était pas une grosse mangeuse, mais elle s'efforçait de me nourrir comme si j'étais un enfant vide dont il fallait remplir l'intérieur ». À partir de maintenant, tous les coups sont comptés et permis, dans une poursuite entre hors-la-loi. Car « Comme si le pardon existait » est un western, aride, étouffant, quasi kafkaïen. Hormis quelques indices sur le passé de certains protagonistes, on ne sait rien sur ces hommes sans passé. Mariana Travacio peint quelques petits points çà et là mais n'en dévoile pas plus.
En des chapitres extrêmement brefs (62 au compteur sur un total de 115 pages), aussi brefs que cette histoire d'une grande âpreté, Mariana Travacio, dont c'est ici le premier roman, impose un climat singulier : des scènes dignes des films de Sergio Corbucci, lentes, violentes, sans insistance, dans un style simple, factuel, d'une formidable oralité (pas même les négations ne survivent à ce récit). Deux bandes se font face, mais qui course qui au juste ? C'est tout l'aspect kafkaïen et même le piment du roman dont les dialogues font partie intégrante du texte, un texte étonnamment sans émotion, d'une froideur et d'un recul palpables, mais aussi d'une immense sauvagerie.
Le vent ne cesse de souffler, il annonce les orages. Avec des portraits azimutés de desperados, Mariana Travacio joue sur le néant, sur l'impossibilité de sauver les hommes. D'ailleurs, nombreux sont les morts qui jonchent les pages du roman, notamment flottant dans quelques mares puantes. « Trois hommes vêtus de blanc étaient en train de courir sans logique apparente. L'un tenait un couteau, les deux autres avaient les mains vides. On aurait dit des créatures d'un autre monde : ils avaient les yeux en désordre, comme si quelqu'un les tourmentait de l'intérieur, et ils poussaient des hurlements stridents de cochon blessé. C'étaient des cris intermittents, qui semblaient suivre un rythme qu'ils étaient les seuls à comprendre. L'un commençait à crier, puis les autres criaient à leur tour, comme s'ils s'encourageaient dans une langue biscornue. Ils couraient en cercle, ou en ligne droite, ou en zigzag, sur leurs jambes qu'on aurait dites en acier : fines et fortes, comme si elles avaient une âme bien à elles, qui leur dictait les mouvements de cette danse endiablée ». Cet extrait restitue à merveille l'univers du livre, un univers que l'on ne rencontre pas souvent, « sans logique apparente ».
Dans cette lutte à mort, aucun espoir n'est permis, sauf celui de retrouver les défunctés de sa propre bande pour les enterrer, ou mieux, pour les rendre à leurs familles, enfin présentables. « Comme si le pardon existait » est un bref western sauvage, sans concession, avec cette écriture surprenante, comme exclue de l'action, contant plus qu'écrivant ce qu'il se passe, et le résultat est assez époustouflant. L'argentine Mariana Travacio joue avec nos nerfs, pour finalement ne rien lâcher ou presque de ses personnages, c'est aussi ce qui rend l'intrigue d'une grande force, cette impossibilité de mettre des visages, des rancœurs, des émotions chez les protagonistes.
Rien que le titre du roman annonce une dichotomie : Ce « Comme si » peut être lu comme « en espérant que » mais aussi dans un sens inverse et plus radical, du genre « vous n'alliez tout de même pas vous imaginer que » ! Tout le long du récit, le lectorat est ballotté comme les personnages sur leurs chevaux, hagards et sans but. Ce percutant roman original au ton déroutant écrit en 2016 est paru en 2026 dans la collection Littérature poche de chez Cambourakis. Avant celui-ci était sorti chez le même éditeur en 2024 le deuxième roman de l'autrice, « Tout ce qui meurt en avril ». « Comme si le pardon existait » est l'un des belles surprises de l'année, l'une de ses grandes singularités aussi.
(Warren Bismuth)







