Pour
cette nouvelle année, la saison 6 du challenge mensuel « Les classiques
c’est fantastique » du blog Au milieu des livres se
poursuit avec ce thème « Vous avez du courrier » sur la littérature
épistolaire. Il n’en fallait pas plus pour Des Livres Rances puisque « Les
indiens d’Amérique du nord » de George Catlin dormait sur sa pile à lire
depuis un an. Si ce livre n’est pas à proprement parler un échange épistolaire,
Catlin a pourtant rédigé 58 lettres à destination de son lectorat pour rendre
compte de l’état des Peuples Premiers aux Etats-Unis, peuples dont il va au
devant dans tout le pays au XIXe siècle. Comme il s’agit d’un joli pavé de 657
pages, cette chronique servira aussi de participation au challenge trimestriel
« Quatre saisons de pavés » pour lequel nous présentons des ouvrages
de plus de 500 pages, petit jeu toujours orchestré par le même blog. Ce
trimestre : l’hiver, bien sûr !
De
1832 à 1839, le peintre George Catlin part à la rencontre des Nations Indiennes
d’Amérique du nord et en visite 48 tribus. La première publication de son
travail a lieu en 1844. L’auteur revient tout d’abord sur le contexte (les
amérindiens ne sont pas encore victimes de génocide, mais son amorce a déjà bien
commencé et des peuples ont en partie été décimés) avant de peindre au propre
comme au figuré une immense fresque des habits et caractéristiques
vestimentaires, coutumes, quotidien, dans 58 lettres destinées au public, afin
de témoigner sur une période dont il craint (déjà !) la fin proche.
« Venant d’un lieu aussi étrange, où
je ne dispose pas de bureau sur lequel écrire ou de courrier pour les expédier,
mes lettres sont griffonnées à la hâte dans mon calepin ».
Chaque
tribu possède ses particularités, ses rituels, aussi Catlin les rencontre, note
tout et retranscrit ses observations. Il n’oublie pas d’évoquer les nombreuses
animosités entre les peuples. Par exemple, les Blackfeet sont les plus nombreux
et les plus belliqueux, ils sont les ennemis jurés des Crows. La condition des
femmes est très difficile. Réduites en esclavage, elles doivent accepter la
polygamie.
Catlin
s’attarde sur les Mandans, près des berges Missouri dans l’actuel Dakota. Une
fois n’est pas coutume, les Mandans sont sédentaires. Ils font visiter leurs
wigwams à l’auteur qui les décrit ensuite avec méticulosité, ainsi que les
rites funéraires auxquels il assiste, conscient d’avoir accès à un privilège
(il suivra d’autres cérémonies plus tard), nombre de Blancs ne se préoccupant
par du tout du mode de vie des amérindiens. « Je m’aperçois que la principale raison que nous avons de sous-estimer
et de mépriser l’être primitif tient d’ordinaire au fait que nous ne le
comprenons pas, et la raison pour laquelle nous ignorons tout de lui et de ses
mœurs vient de ce que nous ne nous arrêtons pas à l’étudier, les civilisés
ayant trop pour habitude de le considérer comme un être décidément inférieur,
une bête, une brute qui n’est pas digne qu’on lui accorde plus qu’une attention
éphémère ». Catlin, lui laisse de côté tout préjugé et s’immisce dans
le monde fascinant – et parfois inquiétant - des indiens.
La
nourriture des peuples vient en grande partie des bisons, c’est la raison pour
laquelle les Blancs commencent à les exterminer en très grand nombre, pour
affamer les tribus, là aussi l’auteur y revient à plusieurs reprises. Les
hommes sont donc de puissants chasseurs, activité principale. Les Amérindiens
sont aussi oisifs – les hommes -, très joueurs et ont inventé nombre de jeux de
plein air qu’ils pratiquent avec dextérité. Ils possèdent leur propre
mythologie (bien sûr inconnue de nous).
Catlin
visite ensuite les Minitaree qui cultivent le maïs dans la même zone
géographique, avant de se rendre auprès des Sioux et des Puncahs, ces derniers
ayant d’ailleurs à cette époque quasiment disparu, l’extinction de masse est en
route. Pour toutes les tribus, les fléaux majeurs sont le whisky et la variole,
qui tuent énormément. Petit intermède durant lequel Catlin revient sur le
prélèvement des scalps ainsi que leur signification. « J’ai vécu chez ces peuples au point
d’apprendre à connaître les nécessités de leur vie sur lesquelles pareilles
coutumes se fondent, et que par ailleurs j’ai reçu de si nombreux témoignages
d’hospitalité de leur part que je me sens obligé, lorsque je peux le faire, de
justifier du mieux que je peux les coutumes d’un peuple qui meurt de chagrin et
n’a jamais la possibilité de plaider sa propre cause auprès des civilisés ».
Les traités existent, ordonnés par les Blancs, et sont prétexte à des
déplacements de populations entières afin d’en récupérer les terres.
Visite
des Shiennes où l’auteur assiste à des règlements de comptes. D’autre part il
rencontre des problèmes après qu’il a peint un indien de profil, une anecdote
d’ailleurs assez croustillante ! Mais s’il traverse le pays de long en
large c’est aussi pour nous entretenir de la nature luxuriante, des grands
espaces, de botanique. Car ce récit est aussi un hymne à la nature sauvage et
indomptée, en plus d’être un manuel anthropologique et ethnographique
époustouflant de détails.
« Ces derniers temps en effet, je suis devenu
si indien que mon crayon a perdu tout appétit pour les sujets qui ont des
relents de domesticité ». Direction l’Arkansas à la rencontre des
Pawnees, des Camanchees et des Osages (appelés Wa-saw-see dans leur langue).
Ces derniers rejettent en grande partie le whisky. Mais les informations ne
s’arrêtent pas là, elles sont abondantes et nous pouvons parfois nous sentir
noyés devant tant d’éléments à digérer.
Catlin,
qui jusque là s’est contenté d’observer et de décrire les peuples amérindiens,
évoque enfin sa propre situation, durant un été caniculaire où lui comme les
siens a terriblement souffert lors d’un voyage douloureux sous un soleil de
plomb et l’arrivée de maladies diverses, dues en partie à l’eau croupie qu’il a
fallu ingurgiter. Catlin fut malade, fiévreux, et a bien cru voir sa dernière
heure arrivée, alors que d’autres de ses comparses ont eu moins de chance et
ont été terrassés.
Retour
à des cieux plus cléments, en tout cas pour l’auteur, visite des Kickapoos, qui
furent quasiment anéantis dès leur rencontre avec l’Homme Blanc, le pourtant
qualifié de « civilisé ». Eux aussi furent déplacés suite à des
traités honteux, alors que les Delawares ont quant à eux subi un acharnement
absolu de la part des Blancs. Comme les puissants iroquois, décimés presque
intégralement. Caltin s’attarde un peu plus sur les Cherokees, principalement
installés en Géorgie. Il livre son ressenti, sa stupéfaction, lui qui commence
à bien connaître la vie des indiens et les voit disparaître irrémédiablement,
impuissant devant une telle sauvagerie.
Ce
documentaire est aussi une manière de découvrir la géologie de divers lieux
étasuniens ainsi les différentes interactions entre nations Autochtones tandis
que Catlin poursuit son voyage et va à la rencontre des Winnebagos, des
Menomonis dans l’actuel Iowa, puis des Séminoles, mot signifiant fugitifs,
alors que par une certaine ironie 250 représentants de ce peuple sont
prisonniers, ils sont issus de la nation Creek.
La
dernière longue lettre décrit les populations à la frontière du nord-ouest (en
fait près du golfe du Mexique). C’est en fait une puissance synthèse du livre sur
les racines, les origines ou la culture amérindienne, c’est aussi une défense
affirmée pour ces peuples qui commencent déjà à l’époque à dangereusement
péricliter. Le livre se clôt par un appendice sur l’extinction des Mandans.
Souvenez-vous : les Mandans ont été l’un des premiers peuples dont Catlin
a parlé dans ses lettres. Depuis sa visite, cette nation a disparu, frappée par
la variole, le whisky et les attaques d’ennemis. L’auteur termine son récit par
une passionnante éventualité toute personnelle de la véritable origine des
Mandans, qui pourrait se situer quelque part en Europe, mais je n’en dis pas
plus…
Ce
copieux et parfois ardu documentaire est préfacé par Peter Matthiessen et la
version proposée ici est une édition de 2024 parue dans la collection Terre
Indienne/Espaces libres d’Albin Michel, elle est traduite par Danièle et Pierre
Bondil, pour ce qui fut sans doute une vertigineuse entreprise, et accompagnée
de 18 reproductions couleur de dessins de représentants des peuples, de la main
même de l’auteur. En ressort un documentaire époustouflant d’informations, une
encyclopédie des Peuples Autochtones du XIXe siècle, avant l’irrémédiable.
C’est un monde disparu qui défile devant nos yeux ébahis, pas sûr que beaucoup
d’écrivains se soient intéressés au sort des amérindiens à l’époque, ce qui
rend ce récit encore plus précieux.
(Warren Bismuth)