Confus,
le chroniqueur réalise soudain qu’il n’a jamais présenté un
seul des livres des excellentes et pertinentes éditions Agullo à
son public médusé. Aussi, il décide, en accord avec lui-même, un
tir groupé de trois titres en une seule chronique, une trilogie
monumentale niveau documentation sur les relations entre la France et
l’Algérie, mais pas seulement et loin de là, dont le premier tome
s’intitule « La guerre est une ruse », citation
empruntée à Mohamed Merah, un islamiste qui ne tardera pas à faire
parler de lui.
« La
guerre est une ruse »
2018
Débuts
des années 1990, la situation politique bouge beaucoup en Algérie.
Les élections désormais libres enregistrent des scores élevés
pour les partis islamistes et le point de bascule pourrait être
rapidement atteint, quelques années après les premières guérillas
islamistes. C’est le point de départ de celle qui sera appelée la
décennie sanglante ou encore la décennie noire.
Frédéric
Paulin nous fait suivre le lieutenant Tedj Benlazar, homme en partie
algérien mais exerçant pour les services de renseignements
français. Il s’appuie sur de nombreux dossiers montés au fil des
années par son comparse Remy de Bellevue de la DGSE, envoyé en
Algérie en 1988 à l’époque du parti unique. Des éléments
montrent qu’un camp de déportation existe aux portes du Sahara, le
camp de Aïn M’guel et abrite des rebelles islamistes. Le climat se
dégrade et les relations s’enveniment entre la France et
l’Algérie, nous sommes à l’âge d’or de la Françafrique.
Froidement
mais avec parcimonie, Frédéric Paulin raconte l’évolution
politique de l’Algérie. « En
1990, 80 % des électeurs de Lakhdaria ont voté pour les islamistes
aux élections municipales, et Mohamed Yabouche, membre du FIS, a été
élu maire. La violence s’est déchaînée quand l’armée a
interrompu le processus électoral. Les hommes du GIA sont descendus
des montagnes. Des dizaines de policiers se sont fait tuer, les têtes
coupées étaient jetées sur le parvis de la grande mosquée, les
voitures explosaient dans les rues. Les gendarmes vivaient reclus et
barricadés dans leur caserne, la population était abandonnée à
son sort »,
alors qu’une guerre interne entre le GIA et le FIS éclate.
Tout
se précipite : manifestations, ennemis du régime torturés
avec les mêmes moyens que ceux de la France lors de la guerre
d’Algérie, la violence s’intensifie et le FIS est interdit en
janvier 1992 après la prise de pouvoir des militaires, l’état
d’urgence est déclaré. « Le
chaos s’annonce »,
et la France pourrait bien être débordée et menacée. Quant à la
DGSE, elle est en embuscade et cherche à grappiller la moindre
information sur les ennemis du régime. Le rôle du Département de
Renseignement de la Sécurité (DRS) est éclairci et expliqué.
Ce
premier volume revient amplement sur la montée de l’islamisme en
Algérie en tant qu’entité politique de premier ordre. Il dépeint
aussi les relations internationales entre l’Algérie et le
gouvernement français de cohabitation sous le second septennat de
François Mitterrand. Avec une écriture parfois quasi
journalistique, rugueuse et sans emphase, Frédéric Paulin fait
vivre ses protagonistes, au cœur d’un mouvement bien réel,
moments historiques de point de rupture. Ses personnages sont
d’ailleurs fort bien dépeints et parviennent à rendre
l’atmosphère respirable. Roman ô combien noir qui se termine par
l’attentat du RER station Saint-Michel-Notre-Dame en 1995. Le
possible tant redouté vient de se réaliser : les islamistes
viennent de frapper sur le sol français.
« Prémices
de la chute »
2019
Des
bandes organisées tirent sur des policiers dans le nord de la
France, de nombreuses attaques à mains armées du côté de Roubaix
pour ceux que l’on ne tardera pas à appeler « Le gang de
Roubaix ». Al-Qaïda, l’organisation islamiste montante,
pourrait bien être derrière ces exactions d’autant qu’elle a
besoin d’argent pour étendre sa propagande internationale.
De
son côté, Tedj Benlazar, agent de la DGSE, en héritier de son ami
Rémy, décédé, vient d’être envoyé en ex-Yougoslavie pour
glaner des renseignements sur la guerre qui fait rage en ce milieu
des années 1990. Il assiste au siège de Sarajevo et à l’action
de groupes islamistes venant d’Algérie où les frères musulmans
égyptiens et saoudiens qui financent en partie l’armée bosniaque.
Parallèlement en France, la fille de Tedj, Vanessa, semble s’être
entichée d’un homme, Réif Arno, qui en connaît long, il est
journaliste.
1993
En Algérie, les islamistes continuent leur pression et le tristement
célèbre enlèvement des moines de Tibhirine attire l’attention.
Les moines sont retrouvés décapités, Tedj est poussé vers la
sortie par sa hiérarchie de la DGSE. Sa retraite va-t-elle s’avérer
calme ? Rien n’est moins sûr. « Ça
ressemble à une guerre, c’est une nouvelle guerre, une nouvelle
forme de guerre ».
Laureline
Fell est une responsable de la DST, femme énergique, courageuse et
accessoirement investie dans le couple qu’elle forme avec Tedj,
désormais recherché pour haute trahison du secret défense. Il part
se cacher et change d’identité avant de couler des jours paisibles
en Auvergne. Réif, quant à lui, collecte en 1998 des informations
sur des attentats islamistes d’envergure à venir et qui pourraient
bien être exécutés avec des avions. Mais personne alors ne le
croit.
« De
1991 à 1995, des volontaires islamistes sont arrivés d’un peu
partout sous couvert d’organisations humanitaires. Des moudjahidine
qui revenaient de Tchétchénie ou d’Afghanistan et qui ont importé
en Bosnie-Herzégovine le radicalisme wahhabite ».
Quant au GIA, il a en partie été avalé par Al-Qaïda de Ben Laden.
Ce deuxième volume est un hommage appuyé au journalisme
d’investigation par la figure de Réif, c’est aussi des portraits
de femmes actives et déterminées.
« Prémices
de la chute » est l’histoire contemporaine des pays arabes
comme une géopolitique de l’islamisme, avec de fortes
ramifications dans les Balkans. Le volume se clôt sur les attentats
du 11 septembre 2001 alors que l’action s’étend de 1996 à 2001
avec quelques incursions dans un passé (y compris avant 1996) qu’il
faut connaître pour comprendre et appréhender le présent.
« La
fabrique de la terreur »
2020
Le
dernier volet de la Trilogie Benlazar parcourt les réseaux et
ramifications islamistes de 2010 à 2015. En Tunisie, le peuple se
soulève contre le Président Ben Ali alors qu'un jeune homme,
Mohamed Bouazizi, s'immole dans les rues de Sidi Bouzid. C'est le
début du Printemps Arabe. Ben Ali s'enfuit après 23 ans de pouvoir.
Laureline
Fell travaille à la DCRI de Toulouse tandis que Tedj Benlazar, en
quelque sorte le héros malgré lui des deux précédents volumes,
âgé aujourd'hui 60 ans il se met en retrait. C'est sa fille
Vanessa, désormais journaliste d'investigation, qui part à son tour
sur le terrain. 2011, les islamistes Abdelkader et son frère Mohamed
Merah sont pistés par les services de renseignements français. La
toute nouvelle DCRI embauche Ihsane Chaoui, une femme parlant
couramment l'arabe.
Vanessa
se rend en Tunisie, la France bombarde la Libye de Kadhafi,
l'occasion pour Frédéric Paulin de revenir avec force documentation
sur les mouvements islamistes radicaux depuis le début le début des
années 1990. Le Moyen-Orient est devenu une poudrière. En France,
des groupes islamistes se forment dans la petite ville de Lunel près
de Nîmes, des lycéens au profil de radicalisation s'embrasent en
cours dès qu'il est question de sujets traitant du christianisme.
Réif, dont la relation avec Vanessa bat de l'aile, est témoin
direct des événements en tant que prof. Il est d'ailleurs passé à
tabac.
La
piste Mohamed Merah est en partie abandonnée par les Services
français alors qu'il s'apprête à perpétrer une tuerie du côté
de Toulouse. La faillite des services de renseignements est totale et
incompréhensible. La DCRI, fusion de la DST et des Renseignements
Généraux, deux services pourtant complémentaires, est l'une des
inventions hallucinantes de Nicolas Sarkozy, alors Président de la
République Française. La DCRI deviendra bientôt la DGSI.
Dans
cet ultime volet, il faut géographiquement s'accrocher. Nous allons
de la France à la Tunisie en passant par la Turquie, la Syrie,
l'Iran, mais loin de faire du tourisme au Moyen-Orient. Car Paulin
analyse la géopolitique, les forces en action ainsi que les accords
plus ou moins officiels entre divers pays, en un quasi documentaire
d'une certaine prise de pouvoir d'Al-Qaida puis de Daech et autre
État Islamique, des
groupes se développant notamment par les réseaux sociaux où leur
discours et leurs vidéos horribles sont très regardés et
commentés. La Belgique est pointée à son tour du doigt, avec une
radicalisation évidente du côté de Molenbeek, banlieue de
Bruxelles.
Par
moments, la partie fictionnelle semble presque absente tant les
éléments historiques l'emportent, et qu'ils soient racontés par
des personnages inventés par l'auteur n'y change rien. Car ces
personnages sont nombreux, complexes, se croisent et s'entrecroisent,
et la lecture doit se resserrer sur un plan, celui de la partie
réelle, d'autant que - et ce n'est que mon point de vue au
conditionnel – les peintures des protagonistes sont peut-être un
brin moins réussies que lors des deux premiers volets.
De
traques en fiascos, de revendications en actions, d'êtres vivants en
cadavres, nous sommes témoins de ce tissage complexe des diverses
forces islamistes. Jusqu'à ce point qui semble alors culminant :
l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, attentat que
pourtant l'auteur laisse à l'état de grossier résumé, et
encore...
Mais
l'auteur se dirige, comme aimanté, du côté du combat des Kurdes
contre Daech, notamment dans la région de Kobané, en Syrie, près
de la frontière turque. Et il paraît indéniable qu'il y a du
respect voire de l'admiration pour la lutte de ce peuple en partie
ignoré des médias et laissé à l'abandon par la classe politique.
Ces pages font partie des plus belles du volet, elles laissent planer
comme une lueur d'espoir.
Retour
en France, avec ces nombreux attentats low-cost survenus avec pour
ainsi dire des bouts de ficelles, en une sorte d'artisanat du djihad
alors que la propagande bat son plein. Mais le Moyen-Orient est aussi
frappé par des bombes, Daech est en partie financé par une
multinationale française, le monde marche sur la tête. Frédéric
Paulin tient à soigner sa fin, nous révéler ce qu'il advient de
ses personnages. D'ailleurs, cette fin est sans doute ce qu'il y a de
plus romanesque dans ces plus de 1000 pages d'une trilogie
particulièrement réussie et documentée. Quant à la fin des fins,
elle est un horrible retour à la réalité, la vraie, avec
l'attentat sanglant contre le Bataclan le 13 novembre 2015. Une
trilogie à lire, pour comprendre mais aussi pour ne pas oublier.
« Tu
n'as pas compris : les Américains et leurs alliés, ils ne
veulent plus aider personne, ils ont peur. Ils ont peur comme jamais,
ils croient que nous, les pauvres, tous les pauvres du monde entier,
on veut venir chez eux les tuer ».
https://agullo-editions.com/
(Warren Bismuth)