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dimanche 15 mai 2022

Jim HARRISON « La recherche de l’authentique »

 


Plus de cinq ans après la mort de Jim HARRISON (survenue en mars 2016) paraissait un recueil de chroniques rédigées entre 1970 et 2015, soit environ durant toute l’activité littéraire de l’écrivain, sous-titré « L’amour, l’esprit, la littérature ». « La recherche de l’authentique » s’inscrit comme une suite directe à « Un sacré gueuleton » et pourrait se diviser en trois parties inégales par la longueur et la qualité.

Dans les premières chroniques, Jim se livre à cœur ouvert, sans pitié ni indulgence. Il raconte le passé, les échecs, les tragédies, les dépressions, l’alcool, la coke. Il fait part de certains de ses rêves qui l’ont marqué. Mais toujours avec cet humour aiguisé qui vient dégonfler un hématome. Il évoque les poètes, « ses » poètes, ceux qu’il a révérés très jeune, revient sur sa jeunesse bercée par STEINBECK (l’auteur préféré de son père) ou encore Henry-David THOREAU et son lac Walden. Souvent il en profite pour glisser l’anecdote qui tombe à pic : « En Amérique, nous vivons sous un régime d’oligarchie fondée sur la fortune plutôt qu’en démocratie. Ces dernières années, le lac Walden a été protégé grâce aux efforts et aux dollars de Don Henley, membre de l’ancien groupe de rock’n’roll les Eagles, ce qui ne manque pas de piquant ».

HARRISON aborde son œuvre avec parcimonie, conte les circonstances de l’écriture de « Dalva » alors que les féministes voulaient son scalp, confiant un secret : le personnage de « Dalva » est directement inspiré de la propre sœur de Jim, Judith, tuée avec leur père dans un accident de voiture alors que lui n’avait que 19 ans. Puis HARRISON mentionne son intérêt pour la culture zen, partage des anecdotes, certaines hilarantes, sans oublier les Etats-Unis ruraux, ceux qu’il connaît bien.

La deuxième partie est très (trop !) longue. HARRISON disserte sur la pêche et la chasse. Certes avec des flamboyances de l’esprit, certes en décrivant des paysages à couper le souffle, mais si vous n’êtes pas adepte de ces deux sports, la lecture peut s’avérer monotone voire ennuyeuse, malgré de très intéressantes réflexions et anecdotes sur les différents chiens qu’il a possédés. Et toujours cet humour implacable : « Il est aussi de notoriété publique que nos émotions modifient notre conduite et j’étais au beau milieu d’un mois où neuf de mes livres étaient republiés, après quoi deux films que j’avais co-écrits sortiraient dans les salles de cinéma. La seule raison pour laquelle je n’avais pas de nouvel album 33 tours prévu dans les bacs était que je chante seulement pour mes chiens de chasse ».

La dernière partie est la plus engagée, la plus politico-sociale. On retrouve le Big Jim que l’on aime, pour la défense des Autochtones (les « amérindiens »), le massacre de Wounded Knee, l’évolution des parcs nationaux (où il reprend la trame des revendications d’Edward ABBEY), la politique nationale. Il faut lire cette dernière partie, elle montre un HARRISON offensif et très impliqué dans la préservation de l’environnement.

Chaque chronique est précédée d’une photo, certains de ces clichés sont merveilleux, drôles. Mais soyons honnêtes : ce recueil n’est pas le meilleur des récits de vie d’HARRISON, nous lui préférerons largement « Aventures d’un gourmand vagabond », ou « En marge » et bien plus encore « Le vieux saltimbanque », l’un de ses écrits les plus émouvants, sans oublier une novella méconnue intitulée « Traces » (au sein du recueil « L’été où il faillit mourir ») où il présente des moments de sa vie sous forme de fiction emplie d’introspection.

Cette présente chronique est aussi un prétexte pour glisser quelques mots sur un documentaire sorti en mars au cinéma, « Seule la terre est éternelle », où Jim HARRISON est interviewé durant près de deux heures, et où des images époustouflantes de grands espaces américains sont incrustées magistralement. Tout fan de l’auteur se doit d’aller voir ce film.

Mais terminons avec cette « Recherche de l’authentique » : la préface de Brice MATTHIEUSSENT est pertinente et fouillée, un hommage très marqué au défunt poète. MATTHEIUSSENT, traducteur historique d’HARRISON depuis le début des années 1980, prévient cependant : c’est le dernier livre de l’auteur qu’il traduit.

« Les Nez-Percés avaient parmi eux un petit groupe de rêveurs et de mystiques qui défendaient la doctrine suivante : le Pouvoir créateur avait créé la Terre sans marque ni frontière ni division artificielle. On ne pouvait posséder aucune terre et il était mauvais de se soumettre à notre gouvernement ».

 (Warren Bismuth)

mercredi 11 mai 2022

Gérard SAVOISIEN « La folie Maupassant »

 


Cette pièce de théâtre de 2021 met en scène un homme et une femme, dialoguant à bâtons rompus dans un huis clos vif et franc. Cet homme c’est Guy de MAUPASSANT, précocement vieilli suite à la contraction de la syphilis, la femme se prénomme Solange. Nous sommes aux débuts des années 1890, MAUPASSANT a alors une quarantaine d’années.

L’auteur de ce texte met en avant certains souvenirs de MAUPASSANT qui défilent brièvement dans cette pièce à scène unique. Remémoration de l’ami FLAUBERT, du frère Hervé (mort de folie en 1889, c’est à lui que MAUPASSANT pense lorsqu’il réalise que lui-même devient fou). Et le présent, avec des travaux d’écriture en cours dont MAUPASSANT n’est pas du tout satisfait. Malgré la notoriété, malgré l’assise, il doute tant et plus.

Le grand auteur, nouvelliste, romancier, (piètre) poète, auteur de théâtre se sent perdre ses facultés mentales. Pensez donc : la nuit, des inconnus lui voleraient l’eau dans sa carafe afin de la boire, chez lui. Il raconte cela à Solange, une prostituée jadis aimée, adorée. Ensemble, ils reviennent sur de brefs épisodes de leurs rencontres, de leurs ébats. 1875, alors que l’auteur ne savait pas encore qu’il se dirigerait vers l’écriture, et ce dialogue d’un autre temps avec Solange surgissant du passé, MAUPASSANT avec ses doutes, Solange avec sa gouaille toute parisienne.

Retour au présent. 1891 puis le 1er janvier 1893. Un MAUPASSANT fier d’être célibataire, de n’appartenir à aucune femme, ces femmes qui ont tant compté dans sa vie. Il en aurait connu sinon aimé une centaine. Cette Solange, que nous suivons depuis la première ligne de cette pièce, est une représentation, elle est LA femme, celle faite de plusieurs bouts de chair et d’âme, elle est la somme des rencontres féminines, la quintessence, l’absolu. L’écrivain travaille sur un roman, « L’âme étrangère ». Il ne le finira pas, contrairement à sa pièce « Musotte ».

Dans un texte dynamique qui peut soudain s’assombrir, Gérard SAVOISIEN fait revivre MAUPASSANT sur quelques dizaines de pages, nous montrant un génie fatigué, usé par la maladie, les excès et un travail acharné, un homme frappé par la folie, devenant paranoïaque tout en ayant conscience qu’il rejoint l’état mental de son défunt frère. Une pièce délicieuse à découvrir, un hommage appuyé à cette figure majeure de la littérature de XIXe siècle. MAUPASSANT meurt le 6 juillet 1893, il n’a que 43 ans.

 (Warren Bismuth)

dimanche 8 mai 2022

Donald RAYFIELD « Anton Tchekhov une vie »

 


Présentation du colossal objet : un bébé de près d’un kilo, 550 pages grand format, chaque page sur deux colonnes, plus de 600 notes de bas de pages, une bibliographie de 10 pages pleine à craquer, tout ceci pour une biographie vertigineuse d’Anton TCHEKHOV.

Bien sûr il est impossible de résumer un ouvrage pareil, l’un de ceux qui vous accompagne durant des mois, que vous terminez après avoir usé vos yeux de plusieurs dizaines d’heures de lecture, où tout votre corps semble engourdi d’avoir tenu aussi longtemps un tel livre avec son poids conséquent. Nul doute que cette biographie fera encore longtemps autorité tant elle est démesurée, précise et complète jusqu’à la maniaquerie.

Quelques repères cependant : né en Ukraine en 1860, père violent, autoritaire, paranoïaque, très pieux. Après une scolarité très moyenne, le jeune Anton se lance dans des études de médecine. En janvier 1880 paraît sa première publication sous pseudonyme. La famille TCHEKHOV déménage souvent tout en se désunissant au fil du temps. C’est en fin d’année 1883 qu’il signe une œuvre pour la première fois sous son vrai nom (il ne sera pas payé pour ce travail). Diplômé de médecine en 1884. L’année suivante parution en feuilleton de ce qui restera son unique (et excellent) roman, « Drame de chasse ». Les meilleurs années, TCHEKHOV écrit une centaine de récits, se fatigant à la tâche. Il est régulièrement, y compris pour la régularité de ses nouvelles, comparé à MAUPASSANT.

Les problèmes familiaux sont nombreux, notamment entre les figures du père et celle de l’un des frères, Kolia, alcoolique errant qui meurt en 1889. Un autre frère, Alexandre, survivra à Anton, mais sera souvent également confronté à de graves crises alcooliques. Des projets d’écriture avortent, d’autres aboutissant sont pourtant reniés. À la manière d’un ZOLA, TCHEKHOV décide de se rendre sur le terrain avant d’écrire un long récit, ce sera sur l’île pénitentiaire de Sakhaline (10000 prisonniers) où il arrive en juillet 1890 après trois mois de voyage. Il n’y reste que quelques mois, mais tient enfin la trame d’un livre d’envergure qu’il a d’ailleurs du mal à écrire et qui ne sortira que plusieurs années plus tard.

Parallèlement, TCHEKHOV devient propriétaire d’une mangouste, possède de très nombreuses soupirantes, notamment dans la jeune noblesse russe, entretient une longue relation ambiguë et turbulente pendant plusieurs années avec une certaine Lika. Les femmes sont en quelque sorte le démon de l’écrivain, qui en fréquente régulièrement plusieurs à la fois malgré sa santé très précaire (il est atteint de tuberculose).

TCHEKHOV a la bougeotte, il saute dans un train, sur un bateau, souvent pour les femmes d’ailleurs. Pour sa carrière aussi. Lorsqu’il est sédentaire il est entouré d’animaux de ferme, alors que de plus en plus de ses proches périssent.

En 1893 paraît une première traduction en anglais de l’un de ses textes, c’est « Le moine noir ». TCHEKHOV devient célèbre et reconnu mais de plus en plus malade alors qu’il prend peu à peu ses distances avec la doctrine de TOLSTOÏ qu’il avait pourtant jusque là soutenue. Il se lie d’amitié avec l’écrivain Ivan BOUNINE, qui deviendra un proche.

TCHEKHOV peut être vu comme un mécène : grâce à sa notoriété, il gagne de l’argent qu’il redistribue en partie à sa famille, pour des œuvres de charité ou la rénovation d’écoles, sans oublier d’aider financièrement les paysans. Il écrit de plus en plus pour le théâtre, mais la première représentation de « La mouette » subit un cuisant revers en 1896, ce qui l’affaiblit physiquement (ses problèmes de santé seront souvent la conséquence d’un échec professionnel). Parallèlement, alors qu’il n’est pourtant pas un auteur engagé, il est parfois victime de la censure.

Alors que de plus en plus de jeunes femmes lui court après, il se déclare en privé comme devenu impuissant sexuellement et n’écrit pratiquement pas en 1897. En octobre 1898, sa famille ne l’informe pas de l’agonie de son père, qui décède en trois jours. Il devient ami avec Maxime GORKI puis l’actrice Olga KNIPPER. Lui qui a toujours défendu avec vigueur le célibat, se marie pourtant (en secret) en 1801 avec Olga. Enceinte en 1802, elle est victime d’une fausse couche. Cette période est difficile à reconstituer car TCHEKHOV ne serait peut-être pas le père de l’enfant (qui ne naîtra donc jamais), plusieurs documents concernant cet épisode ont mystérieusement disparu. Sa relation avec Olga est paradoxalement surtout épistolaire, ils ne vivent pas ensemble, sont même parfois séparés de plusieurs centaines de kilomètres.

Fatigué, usé, malade, terriblement affaibli, TCHEKHOV s’éteint en juillet 1904. Son corps est rapatrié à Moscou « dans un wagon pour transport d’huîtres fraîches » écrit GORKI. L’héritage sera fort disputé.

Ce livre est bien sûr un ouvrage très fourni sur la vie d’Anton TCHEKHOV. Cependant, il se focalise sur la vie privée, parle peu de son œuvre, ou seulement si elle permet d’éclaircir un élément du privé. Cette œuvre est d’ailleurs elle-même truffée d’éléments autobiographiques. Bien que TCHEKHOV soit connu pour son caractère empathique et bienveillant, il peut se révéler misogyne ou antisémite tout en s’en défendant. Certaines anecdotes glissées ça et là peuvent faire sourire, je pense à cette première rencontre avec l’écrivain Nikolaï LESKOV (qui a si bien dépeint la vie paysanne russe et qui deviendra son ami, avant de décéder peu après) qu’il traîne, après une mémorable bordée, aux putes. Rien de moins. Plusieurs figures de la littérature russe apparaissent, en direct ou non. Ainsi, cette critique de TCHEKHOV, fustigeant l’œuvre de DOSTOÏEVSKI : « C’est bien, mais tout de même très long et très immodeste. Beaucoup de prétentions ».

Mais dans cet essai, l’histoire russe est aussi évoquée, quoique brièvement : la famine de Russie centrale de 1891, l’épidémie de choléra l’année suivante, ainsi que la tragédie du champ de Khodynka en 1896, où est entassée une foule immense lors d’un rassemblement en l’honneur et en la présence du tsar Nikolaï II, et où un mouvement de panique provoque la mort d’environ 2000 personnes. TCHEKHOV, pourtant distant politiquement, s’engage pour la défense du capitaine français Alfred DREYFUS.

Ce qui frappe ici, c’est la maladie, celle qui poursuit sans cesse TCHEKHOV mais aussi ses proches, comme une fatalité. La mort est très présente. Lorsque la joie semble vouloir s’inviter à table, un drame se déclenche, ce qui semble être l’essence même de l’âme russe, en tout cas celle vue par le prisme des écrivains.

Cette biographie s’appuie de très nombreux extraits de correspondance variée, en publie moult paragraphes, ceci est le fil rouge du déploiement chronologique de ce travail stupéfiant par sa densité. Certes, on peut regretter que l’accent n’ait pas été davantage mis sur la période de Sakhaline pour privilégier l’histoire amoureuse, mais force est de convenir que le résultat est particulièrement impressionnant. En guise de dessert, de nombreuses photographies d’époque à la qualité supérieure figurent dans ce livre, les fans seront comblés. Ce pavé est sorti en 2020 aux éditions Louison, spécialisées en littérature russe.

https://www.louison-editions.com/books

 (Warren Bismuth)

dimanche 1 mai 2022

René FRÉGNI « Minuit dans la ville des songes »

 


Un nouveau René FRÉGNI est toujours attendu avec impatience. Le bougre voulait raccrocher le stylo. Et puis, devant l’insistance de certains proches (gloire à eux !) il a remis le couvert. Et le résultat est à la hauteur.

Plus que jamais, FRÉGNI se met en scène, autobiographise. De sa naissance en 1947 à la parution de son premier livre, il se confie, revient sur un parcours semé d’embûches, qui n’est pas précisément celui d’un enfant de cœur. « Je suis né déserteur ». Les formules frappent. Sa mère lui lisait les classiques français quand il était minot, toujours les mêmes, il en a retiré un amour profond pour la littérature et les mots.

Une enfance sans Dieu, mais René découvre tôt la petite délinquance. Vers 12 ans à Marseille où il est né. Il se lie alors avec des caïds, pas les moins furieux ni les plus nuancés. Il quitte l’école à 16 ans, sans rien, même pas une thune pour voir venir, fasciné par le gangster Lucky LUCIANO. « Plus tard, je compris que les menteurs et mythomanes étaient des gens qui ne supportaient pas la réalité de leur vie ».

Avec tendresse et pudeur, mais avec révolte et passion, FRÉGNI se dévoile. Comme dans la plupart de ses ouvrages, mais bien plus cette fois-ci, comme s’il devait se débarrasser d’un poids trop lourd alors que les 75 ans vont sonner au compteur. Jeune, il fréquente les chantiers (où il travaille) et les prostituées. Il bourlingue en Angleterre puis en Espagne avant d’effectuer son service militaire, tournant de sa vie. Il passe une partie de ses obligations militaires au cachot, puis fait le mur avec un ami, un coriace lui aussi. Ils chipent une DS, taillent la route jusqu’au sud natal, reviennent à la caserne après six jours, juste avant que leur disparition ne soit officialisée. « Je décidai de ne jamais ramper ».

Comme il le dit parfois, mais en précisant l’évolution de la signification du terme depuis sa lointaine jeunesse, il se « radicalise ». Fasciné par le Che, la guérilla, CASTRO. S’enrage contre la guerre au Viêt-Nam. Et puis l’accident qui change une vie. Un truc stupide. Le lave-vaisselle dont il était chargé à l’armée explose. FRÉGNI risque gros. Il déserte.

Dans ce récit d’une vie mouvementée apparaît souvent la silhouette de la mère, perpétuellement inquiète pour son rejeton qui ne semble pas avoir pris le droit chemin. En tant que déserteur, René est recherché. Il s’enfuit en Corse, c’est là que les grands textes littéraires le happent. S’il avait déjà découvert GIONO dès l’armée, il subit de plein fouet le « Crime et châtiment » de DOSTOÏEVSKI. Il reprend la route : la Grèce où il découvre « L’étranger » de CAMUS, la Turquie (c’est à Istanbul qu’il lit le marquis de SADE). De trafic de shit en revente de cuivre, FRÉGNI s’enfonce dans le banditisme.

Il se planque du côté de Manosque, la ville de son idole GIONO. Avec ce dernier a lieu un rendez-vous manqué. S’il aperçoit la maison de l’écrivain, il n’ose sauter le pas, « Jamais je n’aurais osé déranger un tel homme ». GIONO décède peu après… De Manosque, étape à Aix chez sa sœur étudiante, boulot dans un hôpital psychiatrique où il apprend là aussi la Vie. Au moment de basculer fonctionnaire, son dossier militaire remonte, René n’est pas titularisé. Il est incarcéré. Cette aventure, comme il la raconte, avec ses mots, ses formules, la pureté de son écriture, il la renvoie telle une anecdote kafkaïenne, ce qu’elle est par ailleurs.

Subitement, FRÉGNI, si jeune, si plein de vie, s’épuise. Il part en vacances. Il ne reviendra jamais, « Libre comme celui qui ne possède rien ». Il reste en contact avec les prisons comme d’autres ne quittent jamais vraiment l’école. En 1987 à 40 ans tout juste et après nombres d’échecs, il signe pour la parution de son premier roman. Ce sera « Les chemins noirs ». Une vingtaine ont suivi depuis.

Dans son parcours comme dans ses actes de rébellion, FRÉGNI n’est pas sans rappeler Erri de LUCA. Tous deux ont fait de la prison, ont milité à leur manière, se donnant entièrement et sans se soucier du lendemain, tous deux ont troqué les armes contre la plume, tous deux avec un style hors du commun. Ces écrivains sont rares, ils en deviennent de fait incontournables et n’ont pas dit leur dernier mot, semblant avoir oublié la vieillesse et l’usure. « Minuit dans la ville des songes » est un très beau livre, il se déguste lentement, nous devons prendre bien soin de peser chaque mot, chaque syllabe afin de ne rien laisser s’évaporer. Chaque livre de FRÉGNI est un voyage à part entière, pour lequel on prend un nouveau moyen de transport pour une destination inconnue.

 (Warren Bismuth)

vendredi 29 avril 2022

Hristo BOYTCHEV « L’invasion »

 


Dans un village quelque part dans le monde, les habitants attendent anxieusement mais avec excitation l’envahisseur à venir, une famille s’y prépare même méthodiquement depuis longtemps. C’est elle que nous suivons, avec à sa tête un patriarche, Luca, entouré de sa fille, son fils ainsi qu’un personnage nébuleux, et bientôt un prisonnier...

Comme un fait inespéré, l’ennemi se profile à l’horizon. Le village va pouvoir se défendre, défendre ses terres, sa culture et en quelque sorte sa civilisation. Le peuple affame les chiens afin qu’ils se jettent sur l’adversaire jusque là invisible voire imaginaire. Le village attend ce combat depuis si longtemps ! « Nous sommes les derniers rescapés d’un monde disparu ».

La famille de Luca a été éduquée contre l’ennemi, quel qu’il soit, elle est donc prête à sauver sa peau. Mais tous ses membres n’en sont plus si sûrs et d’âpres discussions s’enclenchent alors que le fils semble être victime d’une crise de somnambulisme…

« L’invasion » est un très grand texte pour plusieurs raisons : l’auteur, malgré le ton intimiste, le rend universel. En effet, ces scènes pourraient se dérouler un peu partout sur terre. Mais l’espace temps, hormis un petit indice sur la lointaine première guerre mondial, n’est pas non plus précisé. Un message intemporel et omniscient pour dénoncer l’absurdité de la haine, de la guerre ou l’apprentissage d’une vie en se forgeant un ennemi coûte que coûte.

Au milieu d’histoires de saucisses, Hristo BOYTCHEV, né en 1950 en Bulgarie, dénonce les préjugés, la peur, propose une vision pacifiste du monde. Le prisonnier peut en être le porte-parole « parce que l’être humain se laisse influencer par les autres humains et si tous les humains sont adaptés à une chose et lui à une autre, il commence à se poser la question « Être ou ne pas être ». C’est toujours le cas avec les personnes instruites. Quelqu’un d’inculte ne s’adapte qu’une seule fois dans sa vie et, où qu’il aille, il reste un émigré… ».

Dans la préface, Jordan PLEVNEŠ convoque DOSTOÏEVSKI et BECKETT, cette pièce ne pouvait donc que me taper dans l’œil. Mais au-delà de cette subjectivité, son atmosphère est en effet fortement teintée de Beckettisme, dans son absurdité, par la force de ses images, dans son absence de but, en une caricature pathétique d’un monde fatigué. Car oui c’est BECKETT qui semble sortir du canon de fusil, avec son drapeau blanc à la main. La traduction du bulgare est assurée par Roumiana STANTCHEVA. Quant à son auteur, Hristo BOYTCHEV, outre ses textes théâtraux, il fut ingénieur, animateur télé et se présenta même aux élections présidentielles bulgares en 1996.

« L’invasion » fut écrite en 1983 et interdite par le régime communiste. Près de 40 ans plus tard, elle voit enfin le jour en version française, et c’est un véritable coup de maître. Cette pièce devrait être étudiée en cours tant elle résonne par son intimisme universel où chaque dialogue pourrait coller avec tellement de périodes historiques qu’il revêt un caractère incontournable, le genre de textes à dégainer en toutes circonstances et qui peut faire foi. Ce sont les éditions L’espace d’un Instant qui nous permettent de découvrir cette somptueuse pièce qui, j’espère, fera date. La moindre des choses est de se précipiter à toutes jambes chez son libraire préféré, la claque devrait s’avérer positivement porteuse.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

mercredi 27 avril 2022

John DOS PASSOS « La belle vie »

 


On prend les mêmes et on recommence ! John DOS PASSOS à nouveau à l’honneur dans ce dernier rendez-vous mensuel de la saison 2 du challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, ce mois-ci consacré aux Enfants du siècle.

Par bien des égards John DOS PASSOS a connu plusieurs vies, en partie grâce à de nombreux voyages à la rencontre de peuples de différentes cultures et de différents continents. Dans ce qui pourrait être son autobiographie mais ne l’est pas vraiment (DOS PASSOS n’a jamais aimé les choses simples !), en sept longs chapitres, l’écrivain Etats-unien raconte entre autres ses périples à travers le monde.

« La belle vie » est souvent considéré comme un livre raté. Ce n’est pas le cas. Rédigé en 1966 au crépuscule de l’existence de l’auteur (qui meurt en 1970), il est un travail de mémoire individuelle mais surtout collective. Certes, le long premier chapitre consacré au parcours de son père peut être ennuyeux, et je soupçonne le lectorat ayant tiré à boulets rouges sur cet essai de ne pas avoir prolongé sa lecture après ces premières 70 pages. Car la suite est bien plus savoureuse.

Dans ces pages où le souvenir se diffuse froidement, sans émotions, avec un recul extrême, DOS PASSOS fait part de ce qu’il a retenu de ses voyages, que ce soit en Espagne, en Angleterre, en France, en Russie, en Perse, au Maroc, au Daghestan, au Mexique, à Cuba et quelques autres. On dirait que DOS PASSOS ne s’intéresse pas à lui-même, il préfère se focaliser sur les gens qu’il a rencontrés tout au long de sa vie riche, la politique, le social, les paysages, les us et coutumes.

Dès son plus jeune âge, DOS PASSOS a baigné dans la politique, toute son œuvre en est abondamment imprégnée. Jeune homme pacifiste, fils d’un père humaniste, c’est tout naturellement qu’il se tourne vers les idéaux de ce que l’on pourrait appeler la gauche radicale. Il se lie avec des communistes, des socialistes radicaux, des anarchistes. Durant la première guerre mondiale, lui le non-violent s’enrôle pour rejoindre la France. Sur le front, où il est ambulancier, il lit Arthur RIMBAUD. La littérature prend d’ailleurs et bien évidemment une part intéressante dans ce livre, et DOS PASSOS fait partager son goût pour la littérature française.

S’il fait rejaillir ses souvenirs de la première guerre mondiale du côté de Verdun sans en abuser, c’est qu’il a déjà commis un livre dans sa jeunesse sur cette expérience : « Initiation d’un homme : 1917 » paru en 1920. Les images sont brèves, percutantes autant que distanciées : « Je me rappelle particulièrement la nuit où je fus chargé de sortir de la salle d’opération des seaux pleins de bras, de mains et de jambes amputées ». De France, le jeune soldat rejoint l’Italie.

Après la guerre, il ne cesse d’effectuer des va-et-vient entre U.S.A. et vieille Europe. Il n’insiste pas sur les souffrances du passé, mais plutôt sur, par exemple, les parties de pêches avec son grand ami HEMINGWAY (il raconte qu’il est présent lors de l’une ces pêches mémorables au gros qui, selon lui, pourrait bien avoir inspiré HEMINGWAY pour écrire « Le vieil homme et la mer »), ou sur les bamboches d’anthologie dans des soirées mondaines où il démontre sa propension à ingurgiter des doses phénoménales d’alcool.

DOS PASSOS revient étrangement très peu sur sa carrière littéraire, uniquement par de petits traits non détaillés : « Mes aventures avec L’initiation d’un homme : 1917 n’avaient pas été heureuses. L’imprimeur anglais refusa de le mettre sous presse avant que j’aie édulcoré le langage des soldats ; et quand le livre sortit, l’éditeur, au bout des six premiers mois, déclara la vente de soixante-trois exemplaires ». Et c’est à peu près tout concernant ce roman. Sur les autres, ultérieurs, il en dit encore moins, la plupart n’étant d’ailleurs même pas référencés. Il pourrait être difficile de conclure que celui qui écrit ce livre de mémoires est un homme de lettres réputé, car jamais il ne fait part de sa popularité.

L’écrivain se concentre donc sur les autres, ceux qu’il a rencontrés : FITZGERALD, MORAND, CENDRARS, DEISER, d’autres encore dont la notoriété n’est pas parvenue jusqu’à nous. Et puis toujours ces petites anecdotes lointaines, presque oubliées. Et pourtant… DOS PASSOS a vu de ses yeux les vrais chien de PAVLOV lors de l’un de ses voyages en Russie, pays qui dans un premier temps, et comme pour tant d’autres auteurs (je pense à GIDE, ISTRATI ou KAZANTZAKI notamment) le fascinera par sa politique gouvernementale, avant qu’il ne déchante. L’un de ces voyages est motivé par la volonté de découverte en direct du théâtre russe, qu’il place très haut. Il y croise le réalisateur EISENSTEIN (pensez donc ! EISENSTEIN !), mais comme pour les nombreuses autres figures majeures de la culture, il n’en partage que quelques lignes lancées presque par hasard. Pour le reste, dès la frontière passée, « J’aimais et j’admirais le peuple russe. Leur énorme pays si varié m’avait plu, mais quand, le lendemain matin, je franchis la frontière polonaise – la Pologne à cette époque n’était pas communiste – j’eus l’impression de m’être échappé de prison ».

DOS PASSOS est un homme qui s’intéresse à l’art dans son ensemble. Il prend un évident plaisir (mais toujours avec cette froideur caractéristique) à nous entretenir de danse, théâtre, architecture, musique, mais surtout de peinture, car il est adroit avec le pinceau. Sa curiosité est insatiable, son esprit vif s’intéresse à tout, y compris aux nombreuses langues qu’il apprend lors de ses voyages.

Faisant fonctionner une nouvelle fois sa mémoire, il se souvient avoir couvert le procès honteux et frauduleux des anarchistes SACCO et VANZETTI. Si là non plus il ne s’attarde pas trop, c’est qu’il a déjà écrit un essai sur cette expérience douloureuse dès 1927 (date de l’exécution des deux italiens) : « Devant la chaise électrique », livre indispensable pour qui s’intéresse à cette sordide manipulation judiciaire. Cependant il convient que lui-même ne pourrait pas rejoindre les milieux anarchistes, pour lui trop naïfs, alors que certains de ses romans font pourtant la part belle aux anarchistes et les dépeignent souvent comme des idéalistes très émouvants et faits d’un seul bloc, celui de la révolte. Il est évident qu’il aime les portraits qu’il dresse.

Pourtant bourgeois, DOS PASSOS s’intéressent aux déclassés, les soutient et parfois les admire. « De quel droit nous mettions-nous plus haut que des hommes d’affaires prospères ou l’épicier du coin, ou, après tout, que les balayeurs en blouse blanche qui nettoient les rues ? Ce n’était pas que j’acceptais leurs critères ; mais je sentais que lorsqu’on met en question les idéaux d’un homme, il faut aller combattre sur son propre terrain ».

DOS PASSOS rencontre le réalisateur Joseph VON STERNBERG, alors au sommet de sa gloire. Là encore, quelques mots suffiront. Peut-être parce DOS PASSOS est un grand timide. Jamais il ne se met en avant, ne profite de sa notoriété, comme cette autobiographie le démontre implacablement. Des anecdotes viennent témoigner de cette timidité, je pense à ce moment surprenant où, ayant écrit une pièce de théâtre, il assiste à l’une des représentations. N’osant pas dire à l’ouvreuse qu’il en est l’auteur, il paie sa place. Le livre regorge de petits souvenirs de cet acabit. Et c’est sans doute par cet effacement résultant possiblement d’une grande modestie, que cette autobiographie n’est que rarement axée sur le personnage principal et n’en est de fait pas vraiment une.

Dernier détail, qui est peut-être bien moins anodin qu’il n’y paraît. DOS PASSOS fait stopper cette autobiographie vers 1930, alors qu’il a à peine 35 ans et qu’il rédige ce livre près de 40 ans plus tard. Après 1930, il s’écarta des idées de gauche, eut même quelques sympathies pour le courant conservateur Maccarthyste. Il ne dévoile rien de ce parcours ultérieur, comme si pour lui ne comptait que le combat qu’il mena à son niveau pour ses convictions progressistes et gauchistes. Il laisse la fin de son ouvrage en suspens, comme honteux d’écrire sur la suite. Nous ne saurons rien sur les quelques décennies suivantes, il s’arrête dans son élan, un peu comme s’il venait de tuer littérairement l’homme engagé, de gauche, qu’il fut, et donnait naissance à un nouvel être, peut-être moins intéressant, en tout cas un être dont le destin ne pourrait intéresser personne. Une fin qui surprend, mais qui à mon sens prouve beaucoup. « La belle vie » n’est pas un chaînon mineur au sein d’une œuvre immense, il en est une composante  entière.

 (Warren Bismuth)



dimanche 24 avril 2022

John DOS PASSOS « Milieu de siècle »

 


La saison 2 du challenge « Les classiques c’est fantastique » organisé par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores se termine déjà, avec ce thème « Un siècle à l’honneur ». Et lorsque je pense au mot « siècle » en littérature, je ne peux m’empêcher de l’accoler à la figure tutélaire de John DOS PASSOS, qui a construit son œuvre sur des livres amples balayant souvent en un même volume de nombreuses décennies (voir notamment la trilogie « U.S.A. »).

Un John DOS PASSOS de ce calibre ne se résume pas. Dans ce « Milieu de siècle », il y a plusieurs moyens d’attaquer le monstre : le lire dans l’ordre avec la quasi certitude de se perdre à un moment ou un autre, ou bien prendre chaque histoire individuellement, comme s’il s’agissait à chaque chapitre d’une seule monographie au sein d’un livre mal assemblé. Car voyez-vous, cette oeuvre est une véritable poupée gigogne, renfermant plusieurs histoires sur plusieurs styles. Mais mon préambule est bien brumeux…

À l’instar de « Manhattan transfert » (1925) et de la trilogie « U.S.A. » comprenant « 42e parallèle » (1930), « 1919 » (1932) et « La grosse galette » (1936), « Milieu de siècle » est un ahurissant exercice de style ou plutôt de forme. Il survole plusieurs décennies de l’histoire des Etats-Unis, tantôt par le biais romanesque (oui, mais plusieurs romans semblent ici assemblés avec de longs chapitres disséminés dans ces 600 pages), tantôt par de brèves biographies de personnages ayant marqué les mêmes Etats-Unis, tantôt par le prisme journalistique puisque de nombreux chapitres sont en fait des coupures de journaux relayées sans explication de l’auteur. La structure est donc similaire à celles de « Manhattan Transfert » et « U.S.A. », faisant de DOS PASSOS l’un des écrivains les plus originaux, les plus vertigineux, les moins classiques et les plus novateurs du XXe siècle (je pense à KAFKA, PESSOA ou BECKETT qui ont dynamité la littérature du siècle passé).

DOS PASSOS se balade de manière parfois ombrageuse entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe (« Milieu de siècle » fut son dernier roman achevé en 1961), il réécrit une histoire politique et sociale des Etats-Unis avec quelques trames de fond d’envergure. Tout d’abord le syndicalisme, omniprésent dans ce volume complexe, le sentiment pour le lectorat de suivre un documentaire déguisé en une suite de romans apparemment sans aucun point commun. Ce livre est aussi celui de la technologie, où les avancées sont plus qu’évoquées, notamment par la conquête spatiale et les premiers balbutiements des futures nanotechnologies. DOS PASSOS est l’écrivain de la fin du rêve américain, il paraît à la fois fasciné et dubitatif quant à l’avenir que nous réserve le progrès…

Les portraits défilent, interrompus par de courts chapitres appelés « documentaires » (les fameuses coupures de journaux), des biographies de quelques pages, à la fois resserrées, froides, distanciées et drôles (car peut-être mieux que dans tout autre de ses livres, DOS PASSOS manie ici l’humour). Les portraits fictifs (mais le sont-il vraiment ?), ce sont ceux de personnages typiquement états-uniens, de leur époque, c’est-à-dire regardant vers l’avant, vers la conquête inévitable du capitalisme outrancier. Qu’ils soient pour ou contre, tous représentent un courant de pensée dans une spirale littéraire déconcertante. L’auteur se permet même d’aller parfois à la ligne en pleine phrase, comme pour en complexifier un peu plus la lecture.

Les figures de ces quelques brefs romans (j’en ai recensé cinq) regroupés dans le désordre en un seul et même volume sont celles de rescapés de guerre (la première comme la deuxième guerre mondiales), de révoltés, de paumés ne trouvant pas leur place dans une société qui évolue trop vite, mais aussi d’opportunistes aux dents longues près à vendre père et mère pour faire fortune. C’est aussi une ébauche de psychanalyse sur le monde tel qu’il se présente à la fin des années 1950. Il y a forcément ceux qui nous mettent le feu, par leur beauté intérieure qui nous touchent particulièrement. Je pense à ce Blackie Bowman, anarcho-syndicaliste borgne finissant ses jours à l’hospice après une vie remplie. Il fut notamment matelot durant la deuxième guerre mondiale, a vibré auprès de Thelma (formidable bien que bref portrait féministe).

« Milieu de siècle » est une œuvre colossale dont on ressort désarçonné, ne serait-ce que par la certitude de désormais ne plus jamais retomber sur un bouquin de cette structure littéralement infernale. Roman fleuve qui en regroupe à lui seul une petite dizaine, qui fourmille d’anecdotes de l’histoire d’un pays jeune, celle de son syndicalisme, celle du communisme dans un pays capitaliste (et qui fut fort influent durant l’entre-deux guerre). Le syndicalisme, par ailleurs puissant (notamment grâce à une forte flambée des adhésions suite à la crise financière de 1929), n’est pas précisément peint en forme d’image d’Epinal : coups bas, trahisons, corruption, récupérations par les trusts, syndicats gangrenés par le pouvoir et l’argent, etc., c’est aussi cela l’écriture d’un pays. « Si les riches veulent se vêtir de soie, qu’ils la tissent eux-mêmes ». Car la guerre sociale est enclenchée, elle sera violente et sublime dans son incohérence. Car DOS PASSOS n’attend rien. Il a 60 ans lorsqu’il écrit ce roman, ayant laissé ses vieilles illusions gauchistes sur le bord de la route depuis un certain temps. Il ne prend pas position dans ce livre, même s’il montre une évidence tendresse pour les syndiqués déclassés, ceux de la classe populaire, les prolos, et même s’il tend des pièges à ses personnages bedonnants à cigares phénoménaux.

Et puis sur la fin du livre surgit la silhouette de James DEAN. Homme sans passé, il gravit rapidement les marches de la gloire. Beau en dehors mais tourmenté à l’intérieur, il en veut toujours plus, y compris et surtout dans la vitesse. Passionné de voitures de sport, il aime se mettre en danger. Jusqu’au jour où il meurt dans un accident. DOS PASSOS en fait l’image des U.S.A., aller toujours plus vite par manque d’expérience, sans jamais gérer cette vitesse, pour finir par quitter la piste. Cette allégorie clôt un livre sur la guerre des classes, pas toujours facile d’accès, dans lequel il est aisé de se perdre, mais qui est par sa présentation un sommet du genre, dans une sorte de conclusion à « U.S.A. » (dont « Manhattan transfert » fut le prologue). Il est aussi le dernier roman achevé d’un auteur qui quitte la scène avec la satisfaction du devoir accompli. DOS PASSOS décède près de 10 ans plus tard.

« Pendant toute ma vie j’ai attendu la Terre promise. Nous appelions ça la révolution. Maintenant elle me fait surtout penser à des prisons et des feux de peloton. C’est pour ça que je n’ai rien fait de bon dans ma vie. J’attendais que nous tombe du ciel une grosse alouette rôtie et je ne me souciais pas de l’avenir. Et puis les syndicats ont pris l’affaire en main. Ils ont ouvert la Terre promise à ceux qui cotisent et taisent leur goule. Les cocos ont su discerner la tendance et en profiter. C’est à ça qu’ils doivent leur succès. Ils ont concentré en eux tous les espoirs de l’humanité et en ont fait un camp de concentration. S’ils n’avaient pas existé, d’autres dogmatiques auraient opéré à leur place. Les gens ont besoin de dogmes, d’assurances, du mot passe-partout qui répond à toutes les questions. Nous, les vieux anarcho-syndicalistes, nous répétions que chacun doit penser par lui-même et trouver ses propres réponses ».

PS. : Après une lecture aussi désarmante, on ne peut nous-mêmes que nous perdre dans notre propre travail de rédaction de chronique tant l’impression de vertige nous submerge et donne un résultat peu ou prou illisible. Je ne pense pas avoir failli à la tradition Dos Passosienne dans ce billet…

 (Warren Bismuth)