Reprenant en partie le plan de son merveilleux « L'art de perdre », Alice Zeniter s'intéresse cette fois-ci à la Nouvelle-Calédonie en mettant en scène (l'autrice écrit aussi pour le théâtre) des personnages qui pourraient être issus de « L'art de perdre », pour des propos là aussi sociaux et engagés tout comme historiques pour la rigueur du travail de fond.
Tass, professeure de français en rupture amoureuse, Calédonienne ayant en partie vécu en métropole, retourne s'installer à Nouméa après 10 ans de vie plus ou moins commune avec Thomas durant lesquels Tass faisait de nombreux allers-retours coûteux et épuisants. Sylviane est une de ses amies et confidentes, 60 ans, propriétaire de l'appartement occupé par Tass. À leurs côtés évoluent quelques figures marquées par leur engagement pour l'indépendance : le vieux Un Ruisseau, celui qui organise des parties de bingo clandestines sur l'île pour en partie financer ses activités politiques, ou encore NEP (« N'Épousera-pas-un-Pauvre ») et FidR (« Fille-de-la-Réussite »).
« Les Blancs ne nous ont pas pris nous terres parce qu'ils en avaient besoin : ils les ont prises pour en faire un bagne ! Ils sont arrivés ici et ils ont dit : c'est un paradis, nous en ferons une colonie pénitentiaire ». De fait, les autochtones vivent de peu, dans la misère, certains dans des squats. Les diverses communautés sociales se côtoient mais ne se mélangent pas. La vie est chère, tout se monnaye. La colonisation a frappé. D'un côté les Blancs, de l'autre les Noirs. Quant à Tass elle se situe un peu entre les deux clans, alors que certains de ses proches comme NEP ou FidR organisent des actions d'« empathie violente » et s'apprêtent à passer à l’action de manière plus visible. En effet, suite à la célèbre poignée de mains de 1988 entre Jean-Marie Djibaou (indépendantiste) et Jacques Lafleur (pro-colonial) entérinant les accords de Matignon pour l’ouverture d'un référendum d'autodétermination, une statue a été édifiée, immortalisant ce moment. Seulement Djibaou (par ailleurs assassiné en 1989) y paraît beaucoup plus petit que Lafleur, ce qui n'est pas du goût des indépendantistes, qui souhaitent affaisser le côté de la statue représentant Lafleur pour rehausser Djibaou.
Car c'est bien toute l'histoire politique et coloniale de la Nouvelle-Calédonie qui passe en accéléré dans ce roman documenté, s'arrêtant sur la période contemporaine, celle de 2022, après trois référendums qui ont évacué l'indépendance. Ici, les Blancs parlent peu de la colonisation, ils semblent gênés aux entournures. La jeunesse noire est paumée, se noyant dans l'alcool, les stupéfiants, s'adonnant à de petits délits, se frottant aux flics. D'autres personnages émaillent le récit : je pense aux jumeaux Pénélope et Célestin (est-elle enceinte ?), qui se sont récemment évaporés.
Alice Zeniter dénonce aussi la colonisation par un prisme original, celui de la biodiversité, avec une possible allégorie subtile, ainsi « Pour qu'une espèce évolue de manière à se défendre contre les prédateurs, il faut un temps si long et si aléatoire que personne ne sait vraiment l'estimer. Depuis leur arrivée, les Européens ont lâché des animaux ici ou là, dans un but ou un autre, il en ont laissé s'échapper des bateaux sans y faire attention, peut-être que d'autres s'étaient glissés dans leurs malles ou leurs tonneaux sans même qu'ils les remarquent. Les bêtes se sont reproduites et elles attaquent la faune endémique qui ne peut pas apprendre assez rapidement à se protéger ou à fuir ». Les pages zoologiques figurent parmi les plus belles séquences du présent récit. Mais patientons, voulez-vous ?
Car voilà qu'au cœur du récit intervient ce long et somptueux chapitre de 70 pages : « Avant ». Et le festival peut commencer. À partir des débuts de la colonisation en 1853, ce texte, comme indépendant (veuillez me pardonner cet involontaire jeu de mots), revient sur l'Histoire de la Calédonie. L'île devient une colonie pénitentiaire dès 1863, la répression est totale alors que l'ombre de Louise Michel (qui y fut déportée) plane sans cesse. La fiction entre en jeu avec la biographie carcérale d'un ancêtre de Tass, Arezki qui raconte sa vie au bagne, un peu à la manière des (incontournables) romans de Éric Vuillard. On touche au sublime. Mais ce n'est pas tout : l'autrice elle-même fait son apparition par le biais des plus de 2000 « Arabes » envoyés à la Pénitentiaire, dont des kabyles, possiblement des ancêtres à elle, dans un recoupement avec la propre histoire de Tass. Arezki finira vagabond.
Alice Zeniter informe sans fanatisme, dénonçant les exactions de ceux avec lesquelles les affinités existent pourtant, en l'occurrence les Communards, prêtant main forte au régime de brutalité en combattant une insurrection anticoloniale de 1878. L'autrice revient sur les femmes prisonnières : « La criminalité féminine, dont la répression a envoyé deux mille femmes aux bagnes de Guyane et de la Nouvelle, est une criminalité tragique et défensive : celle-ci a volé pour ne pas mourir de faim, celle-là a vendu son corps pour les mêmes raisons, cette autre a tué un mari ou un amant dangereux. Souvent, elles sont condamnées non pour leur propre crime mais pour complicité ou recel. Concierges et servantes écopent des travaux forcés pour avoir fait le guet lors d'un cambriolage, donné des informations sur un appartement à vider, signalé l'absence des propriétaires. Épouses et maîtresses sont punies simplement pour avoir partagé le logement d'un voleur qui rapportait son butin à domicile ». Car Zeniter n'oublie jamais le combat féministe et utilise l'histoire comme un porte-voix.
Le feu d'artifice s'étend, l'autrice évoquant le réchauffement climatique avec sa pertinence habituelle, nous ne sommes plus dans le même roman, la digression fut longue mais implacable et passionnante, c'est le moment fort d'un texte qui était pourtant déjà solide sans cet interlude, un texte dont l'espace-temps est de seulement une année mais qui impressionne par son ampleur, sa richesse, sa maturité des thèmes en une seconde partie fulgurante qui laisse bouche bée d'admiration. « Frapper l'épopée » est paru en 2024, il fait d'Alice Zeniter l'une des grandes romancières françaises de notre temps.
(Warren Bismuth)






