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mercredi 18 février 2026

Frédéric FIOLOF « Un éloignement »

 


Appelons-le Rachid. Algérien de 30 ans sans domicile fixe, il erre dans un quartier de Bobigny. Il est arrivé en France 10 ans plus tôt. Le narrateur habite tout près, lui apporte régulièrement de la nourriture, des vêtements et l'aide pour ses démarches administratives. Problème : Rachid est frappé d'une O.Q.T.F. (Obligation de Quitter le Territoire Français), ne possède aucune papier d'identité et a passé plusieurs années en prison.

Le narrateur déroule progressivement l'itinéraire administratif français de Rachid. Imbroglios administratifs sans fin, absence de papiers le rendant vulnérable, anonyme et même inexistant aux yeux de la France. Rachid est volontaire pour un retour en Algérie, mais là encore tout se complique : un laissez-passer consulaire est nécessaire mais impossible à fournir en raison de sa situation. « Ce n'est donc pas parce qu'un pays ne veut plus de vous que celui d'où vous venez est immédiatement disposé à vous ouvrir administrativement les bras ». Rachid possède désormais une adresse, celle du narrateur, ce qui pourrait l'aider.

Visite au consulat d'Algérie. Là non plus, Rachid n'entre dans aucune case. Suite à un contrôle, il est placé en centre de rétention. Son statut change mais sa demande de retour au pays s'avère toujours figée. Après de nombreuses péripéties toutes kafkaïennes, « l'avocate demande la libération de Monsieur et son assignation à résidence administrative comme le permet sa domiciliation chez un tiers. Monsieur ne constitue pas une menace à l'ordre public, il est dans une disposition positive pour mettre fin à son séjour en France, il bénéficie d'un environnement aidant et structurant, il est suivi et domicilié par une personne qui est en emploi et n'a aucun passif avec la justice. La prolongation de sa détention ne pourrait prendre la forme que d'une détention que rien ne justifie dans ce contexte ». Et pourtant, sans papier ni preuve tangible et concrète de son identité, Rachid doit encore croupir en rétention, il y restera trois mois.

Le cas de Rachid n'est hélas pas isolé. Nombreux sont les étrangers qui ne peuvent, par une certaine absurdité des lois françaises, soit obtenir une régularisation, soit retourner dans leur pays. « Un éloignement » est le parcours d'un déclassé, d'un oublié. Dans un récit humaniste, Frédéric Fiolof explore les failles du système administratif français, la justice expéditive, d'autant que la loi Darmanin vient durcir les conditions d'accueil des étrangers. L'exercice de l'auteur est méthodique, s’immisçant au plus profond du rouage bureaucratique français. Quant à Rachid, taiseux, il reste impassible après chaque (non) décision. Et le narrateur ? Il n'existe dans le texte que par le prisme de Rachid, nous ne saurons rien de lui, combattant anonyme au cœur d'un système à bout de souffle.

« Un éloignement » peut être rapproché de la trilogie documentaire « Des îles » de Marie Cosnay pour l'aspect touchant au chemin de croix administratif. Entre récit de vie, roman à peine amorcé et documentaire social, il ravive les questions légitimes sur le droit français. Il vient de paraître chez Quidam éditeur.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 9 avril 2025

Jérôme LAFARGUE « Pamoja ! »

 


Pamoja est un mot swahili signifiant « Ensemble », ce qui aura son importance dans ce nouveau roman de Jérôme Lafargue puisqu’il va nous faire voyager quelque part où la langue Swahili est pratiquée, en Afrique de l’est plus précisément.

Anton, 14 ans, et son chien-loup Windy recueillent une jeune réfugiée noire de 8 ans, Nila, qui vient de s’échapper d’un mystérieux convoi. Anton va frapper à la porte de Gustavo, noir lui aussi, un vieil homme de 74 ans au parcours lourd autant que riche. Ce dernier n’hésite pas à les prendre immédiatement en charge, direction la montagne, pour les planquer.

Ils ont rendez-vous avec Maïtena, officiellement courtière en immobilier, mais plutôt guide clandestine à ses heures perdues. Tout ce petit monde est bientôt traqué par un individu louche qui pourrait bien vouloir récupérer Nila à des fins spéculatives, à moins qu’il soit là pour autre chose ?

Dans ce roman sensible, Gustavo se revoit à l’âge de Anton, alors qu’il était chef de rebelles au Mozambique durant la guerre d’indépendance qui éclata en 1964, une guerre civile anticoloniale dans une région où la Françafrique a joué un grand rôle. Pour Gustavo, c’est aussi le souvenir de sa fiancée, Themba, victime de cette guerre, alors que d’autres souvenirs atroces hantent sa mémoire. Certaines scènes peuvent sur ce point être difficiles à lire par leurs images crues.

Mais revenons au présent. L’homme qui les suivait semble avoir disparu, semé peut-être. La petite troupe en profite pour rejoindre un hameau perdu vivant en autosuffisance. Là y est Alberto, une vieille connaissance de Gustavo, même âge, spécialiste en renseignement militaire, il a jadis sauvé la vie de Gustavo. Aujourd’hui il a un grand service à lui demander…

« Peu avant la tombée du jour, ils parvinrent en vue du hameau. Trois rues dépeuplées et silencieuses. Les volets des maisons en pierre étaient soient fermés, soient manquants. Au premier étage de l’une des baraques, une couette avait été jetée sur un garde-corps. Détrempée par les pluies et battue par le vent, des traces noirâtres d’humidité la martyrisaient, comme des trous d’obus dans un champ enneigé ». Car on en revient souvent aux souvenirs de guerre.

Jérôme Lafargue navigue entre passé insurrectionnel et présent incertain où pointe le transhumanisme, dépeignant quelques événements de la guerre d’indépendance du Mozambique par le prisme de Gustavo, les technologies dangereuses et redoutables actuelles par celui de Alberto. Anton est ce jeune garçon plein d’espoir qui s’est donné une mission : celle de sauver Nila à tout prix des griffes de ses bourreaux. Jérôme Lafargue excelle dans la description de la nature, des oiseaux, des arbres, des torrents, une arme qui permet de décompresser, de souffler malgré la tension du roman. Dans une écriture simple autant que précise et fluide, il déroule ses séquences une à une, dévoilant au compte-gouttes des secrets enfouis de chacun des protagonistes.

« Pamoja ! » joue avec les espaces temps, entre passé révolutionnaire et futur (présent ?) libertarien où quelques bonhommes richissimes semblent vouloir faire ce qu’ils veulent de la planète sans aucun garde-fou. La silhouette de Elon Musk apparaît d’ailleurs, brièvement. Le texte est traversé par différents climats : le conte par les descriptions de la nature ou quelques scénettes entre Anton et Nila, le roman historique pour les épisodes de la guerre d’indépendance du Mozambique, le roman futuriste pour les inventions glaçantes et destructrices en passe d’être réalisées. Il est aussi roman filial avec les portraits de Gustavo et Alberto, deux durs à cuire qui ont un héritage à transmettre. Maïtena est la plus impénétrable, veut-elle le bien ou travaille-t-elle pour le mal ? Enfin, la conclusion du roman le rend tout à fait dystopique.

« Pamoja ! » vient de sortir chez Quidam éditeur, la richesse de tons qu’il propose pourrait fort trouver son lectorat.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 23 mars 2025

Arno CAMENISCH « Ustrinkata »

 


Ce court roman loufoque est extrait du « Cycle grison » fort de trois brefs volumes, cycle dont chaque titre peut se lire indépendamment. Arno Camenisch redonne vit à toute une population rurale montagnarde vivant dans le canton des Grisons, le seul de Suisse où la langue romanche est encore pratiquée, ce qui aura son importance lors de la lecture de la trilogie.

« Zer ner », le premier volet, revenait sur le travail paysan proprement dit, fort de quelque 300 instantanés sur la vie à la ferme, non sans humour et dérision, mais dénué de dialogues. « Derrière la gare » est quant à lui le regard posé par un jeune enfant sur la vie des adultes de son village, avec cette écriture si particulière, ces mots déformés, « infantilisés », et une immense pétillance doublée d’une fausse innocence, le tout servi encore par l’humour généreux et communicatif de son auteur, ainsi que les nombreuses situations cocasses. Mais arrêtons-nous sur le troisième volume, « Ustrinkata », peut-être le sommet (montagneux) de ce cycle.

Dans un village grison, l’Helvezia est un bar de proximité tenu depuis soixante ans par la Tante (par ailleurs tante du jeune narrateur de « Derrière la gare »). En ce lieu haut et en couleurs, il est fortement déconseillé de boire de l’eau sous peine de se faire houspiller. Chaque geste des habitués est savamment scruté et comme décortiqué, en une langue verte, populaire, voire dialectique. Arno Camenisch redonne vie à un monde semblant englouti, à une atmosphère unique et surannée. Les piliers de l’Helvezia sont à eux seuls des personnalités, d’un pittoresque vrai.

Ici l’on se souvient du fameux éboulement de 1927 qui avait englouti un village, tandis qu’on engloutit les verres à un rythme soutenu. Chacun y va de son commentaire entre deux bouffées de cigarette, un jadis lointain et brumeux car « Regarder ça veut pas dire forcément qu’on voit ». Dans un lieu clos où les mouchoirs sont des torche-morve, les langues sont bien pendues et l’air enfumé, les ivrognes gouailleurs ne laissent aucun répit à la Tante qui doit être sur le front sans arrêt pour les servir.

La puissance du récit est dans l’écriture qui restitue à merveille des expressions typiquement suisses, des mots oubliés, et même des bouts de phrases empruntés au romanche, dans une immense farce parfois sinistre lorsque les convives se souviennent des trépassés, auxquels d’ailleurs ils rendent hommage par des tournées ponctuées de « Viva ». Le dialogue est ininterrompu et même Arno Camenisch semble avoir bien du mal (mais en toute maîtrise) à trouver une ouverture pour décrire une scène.

La Tante garde les coupures de journaux d’époque pour prouver la date exacte d’un événement passé dans le village ou à proximité. Car ici on vit en vase clos, loin des villes et de leur tumulte, on prend le temps, sauf pour finir un verre. Et ces moments forts peuvent être de toutes petites historiettes apparemment sans importance mais qui font la vie et le sel d’un village : « Mais après, une fois qu’on l’avait enterré, la tombe elle avait été refermée, l’était toute couverte de jolies couronnes et des fleurs qu’on avait mises dessus, tout joli tout beau, quand là on remarque qu’on avait enterré le maître avec son salaire. Pardi, son salaire, dans la poche de sa veste qu’il l’avait. Alors y a plus eu le choix que de ressortir le maître de sa tombe pour le repiocher dans la poche de son veston ».

Des habitants sont partis ou vont partir à l’étranger, d’autres sont morts mais pas oubliés car les traditions n’ont pas de prix, y compris celles de la longue cérémonie à la divine chopine. Et interdit de passer outre ! « C’est quoi ce carnaval, tu acceptes ça dans ton bar toi, un qui boit pas, tu peux pas imposer ça aux autres hein, je te dis ça me rend nerveux quand il boit pas ». L’écriture est tassée, car il faut partager le maximum de situations en un minimum de place, de temps, c’est ainsi que Arno Camenisch réussit une véritable prouesse stylistique.

Trilogie verte et dépaysante où les points d’interrogations ont été bannis même après une question, ce « Cycle grison », s’il est dominé en mon sens par ce « Ustrinkata », est à lire devant une chopine à la terrasse d’un bistrot. Rendons ici hommage au travail exceptionnel de traduction signé Camille Luscher, tant il fut sans doute difficile de restituer ces expressions, cette gouaille, ces inventions de mots (je pense à l’admirable quasi novlangue de « Derrière la gare »), ces expressions paraissant à première vue intraduisibles. En France la trilogie fut publiée en seulement quelques mois et en de splendides couvertures en 2020 par Quidam éditeur qui offre ici trois textes parmi les plus beaux de tout son catalogue. Viva !

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(Warren Bismuth)

lundi 10 janvier 2022

Jocelyn LAGARRIGUE « La nuit recomposée »

 


Antoine Lepage est un acteur de théâtre parisien de 41 ans qui vient de frôler la mort par overdose, c’est ce que nous apprenons dès le prologue de ce premier roman de Jocelyn LAGARRIGUE, qui va revenir sur les circonstances de cette admission à l’hôpital, mais aussi en tirer les conséquences.

L’action se déroule en 2012, à la période charnière entre le quinquennat SARKOZY et celui de HOLLANDE. Antoine Lepage est pressenti dans la troupe Les Vilains Bonhommes pour jouer le rôle de Don Juan dans « Le convive de pierre » (titre qui sera par ailleurs débaptisé plus tard) de POUCHKINE. Mais suite à son séjour à l’hôpital, il devient Don Carlos, dans un rôle secondaire et tellement moins prestigieux, le metteur en scène désirant le ménager. Celui de Don Juan est proposé à l’un de ses ennemis du métier, Thomas. Le coup est sévère. Cependant, l’appât d’un contrat plus juteux pour Thomas provoque le départ de ce dernier.

Le héros de ce roman est un homme assez mégalo, adorateur de la gente féminine, ce qui entraîne quelques remous. Sa vision de la femme est assez binaire, misogyne et machiste. Il ne déclenche aucune empathie ni compassion, même dans ses moments de doutes et de souffrance. Les scènes érotiques parsèment le récit comme concluant les pensées parfois libidineuses d’un Antoine peu attendrissant dans son narcissisme.

Antoine entrevoit déjà sa fin de carrière, à son âge il est aisé d’être supplanté dans des rôles dynamiques. Il a certes su faire illusion, mais son avenir semble désormais professionnellement bouché. « Disons que depuis dix mois, ma vie est un champ de bataille qui aligne les échecs et les déconvenues. Je ne vois pas mes fils ou très peu, les projets de théâtre se sont annulés les uns après les autres, j’ai perdu mes droits Assedic, je suis passé au RSA et j’ai touché petit à petit ce que je pensais être le fond, mais qui n’était qu’une étape supplémentaire vers ma lente descente aux enfers ». Antoine amorce une reconversion en tant que serveur.

Parallèlement l’auteur nous entretient des amours d’Antoine, l’ex-femme avec laquelle il a eu deux enfants, puis vient le portrait de l’actuelle élue, une actrice, dont le caractère ne lui correspond pas. Antoine est axé sur l’introspection, et même lorsqu’il essaie de s’intéresser au monde extérieur, aux informations, le sujet revient rapidement sur sa personne, il pourrait par ailleurs être estampillé comme séducteur intempestif et compulsif.

L’hôpital : si le narrateur l’a trop connu lors de son admission, il va devoir y retourner, mais cette fois ce sera dans un service psychiatrique avant un retour impossible à la dure réalité. Les voix intérieures se font omniprésentes, dérangeantes…

Ce premier roman nous plonge au coeur des coulisses du théâtre guidées par un protagoniste principal encombrant et antipathique, intéressé par bribes à l’actualité sociale sombre mais revenant à son mal être comme par réflexe ou désespoir. Ce roman vient de sortir chez Quidam.re mais revenant à son mal être comme par réflexe. Ce roman vient de sortir chez Quidam.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 6 janvier 2022

Eugene MARTEN « Ordure »

 


Avant même la plongée en ces pages « sablemouvantes », nous savons grâce ou plutôt à cause de la couverture et du titre du présent ouvrage que l’on se dirige vers du noir. Et nous ne sommes pas trompés sur la marchandise ! « Ordure » est de ces romans qui suintent par leurs pores, qui sentent les miasmes et la pourriture, hanté par des bestioles faisandées, la crasse et les effluves frelatés.

Sloper est un agent d’entretien quelque part aux États-Unis, dans un quartier possiblement populeux, qui en tout cas ne semble pas être une invitation au tourisme. Il vit dans un immeuble chez sa mère. À la cave plus précisément. La mère réside au-dessus, en propriétaire avare et de santé chancelante (ses jambes douloureuses l’empêchent de se déplacer), qui loue à des personnes dont nous ne saurons rien, si ce n’est qu’entre elle et eux c’est loin d’être l’ambiance de fête. Sloper ne croise jamais sa mère ou presque. Il lui paie le loyer de la cave, de manière quasi bestiale : « Une fois par mois, il glissait une épaisse enveloppe sous sa porte au rez-de-chaussée. Espèces uniquement. Il n’était pas autorisé à utiliser la cuisine et devait faire les lessives. Qu’elle lui envoyait par un sac plastique par le vide-ordures ». Ce vide-ordures qui est un peu leur seul lien de communication à elle et lui, leur seul relais d’échanges vocaux, c’est dire. Et la mère, Sloper ne l’aperçoit que de loin, de la haute fenêtre de la cave, alors que la vieille se meut difficilement dans son fauteuil roulant poussé par une aide-soignante.

Les pages de ce livre sont imprégnées d’odeurs nauséabondes, de climat malsain voire carrément répugnant qui décrit un quotidien au milieu des ordures au sens propre (?) ainsi que dans un cadre professionnel, mais aussi au-delà avec cette cave dégueulasse, jusqu’aux idées malséantes de la plupart des protagonistes de ce texte bref et dérangeant. L’écriture d’une profonde oralité, sorte de langage de la rue, accompagne cette peinture dégradée d’une race humaine dégénérée.

Et puis ce « tu », cassant la narration à la troisième personne du singulier, tout à coup. Même si nous n’avons rien demandé, MARTEN nous colle la truffe dans la merde et la boue, nous décrivant une scène odorante, et nous y impliquant aux côtés de son Sloper, comme pour tenter de nous le faire apprivoiser. Car le boulot, excusez mais c’est du costaud : détritus, poubelles dégueulantes de déchets produits par des salariés, et les conditions de travail, dégradantes, sans contrats, tout à l’impro, sans sécurité ni rien. Oui, mais voilà, Sloper, comme si nous étions trop optimistes ou insouciants à son égard, trouve un corps de femme. Dans une benne à ordures. Ce n’est pas tout. Il va le ramener chez lui. Le bichonner. Le dorloter. Le faire patienter dans le frigo. S’exciter à ses côtés...

« Ordure » ne pourrait pas s’appeler autrement tant cette image est persistante tout au fil des pages. MARTEN nous fait pénétrer dans un tourbillon d’odeurs fétides sans aucune chance de salut. La marge de manœuvre est nulle. La prise d’air doit être correctement calculée, elle se situe vers le milieu du livre, au moment d’un souvenir de pêche. Pour le reste, apnée. Ah, si, une autre soupape, mince (car peu visible) : l’humour. « L’ambulance leur livra le perdant d’une rixe au YMCA. Le dernier mot avait été un tournevis dans l’oreille, planté jusqu’à la garde. La victime bandait. Ç’a dû toucher le nerf. Y’avait p’têt une vis à resserrer là-dedans. Je parie ce que tu veux que c’est un cruciforme ».

« Ordure » nous plonge sans masque ni espoir au cœur du quotidien d’un prolétaire vicié états-unien. Sensation de malaise, empuanti par des scènes crues assez insoutenables. Eugene MARTEN, pourtant auteur de plusieurs livres aux États-Unis, semblait n’avoir jamais été traduit en France, c’est désormais chose faite. Ce roman fut d’abord auto édité en 1999 avant de trouver son public. Il paraît aujourd’hui en français chez Quidam, c’est Stéphane VANDERHAEGHE qui en assure la traduction. Un conseil : ouvrez les fenêtres avant d’inaugurer les pages, il ne sera fait aucun prisonnier.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 30 décembre 2021

Coups de cœur Des Livres Rances 2021

 


Tel un rituel annuel ponctuant la fin d’une année littéraire, cette rubrique des coups de cœurs est consacrée aux meilleurs ouvrages lus et présentés par le blog durant les douze mois écoulés, mais uniquement parus durant l’année en cours. Après une année 2020 en demi-teinte, due à un certain virus qui stoppa pour un temps toute publication, l’année 2021 fut forte en parutions, réservant forcément un lot plus conséquent de bonnes surprises. Aussi, ce ne sont pas 10 comme les années précédentes, mais bien 15 coups de cœur que le blog vous présente, par ordre d’apparition de janvier à décembre.

 

**** Coups de coeur 2021 ****

 

Isabelle FLATEN "La folie de ma mère" Le nouvel Attila



Eric PLAMONDON "Aller aux fraises" Quidam éditeur

 


Mikhaïl CHEVELEV "Une suite d'événements" Gallimard

 


Jim HARRISON "La position du mort flottant" éditions Héros-limite

 


Joseph ANDRAS "Ainsi nous leur faisons la guerre" + "Au loin le ciel du sud" Actes sud

 


Michèle AUDIN "La semaine sanglante" éditions Libertalia



Charlotte MONEGIER "Voyage(s)" éditions Lunatique

 


Sarah FOURAGE "Affronter les ombres" éditions L'Espace d'un Instant

 


Nikos KAZANTZAKI "L'ascension" éditions Cambourakis

 


Leonid ANDREIEV "Ekatérina Ivanovna suivi de Requiem" éditions Mesures

 


Marie COSNAY "Comètes et perdrix" éditions de l'Ogre

 


Jacques JOSSE "Le manège des oubliés" Quidam éditeur



 

Corina CIOCARLIE "Europe zigzag" éditions Signes et Balises

 


Allain GLYKOS & ANTONIN "Kazantzaki - 1 - Le regard crétois 1883-1919" éditions Cambourakis

 


Christian OLIVIER "la révolution au coeur" Le nouvel Attila


Ainsi s’achève une année pleine en rebondissements. Rendez-vous en 2022 pour de nouvelles aventures littéraires ! Prenez soin de vous et merci pour votre intérêt et votre confiance.

(Warren Bismuth)

jeudi 21 octobre 2021

Jacques JOSSE « Le manège des oubliés »

 


Ce manège-là comporte vingt-sept éléments, vingt-sept scénettes, calibrées, sur mesure, cousues main, de deux pages en général, parfois trois, jamais quatre. Les acteurs en sont les invisibles de l’histoire, les anonymes, principalement ceux qui composent la ruralité bretonne, en bord de mer ou dans les terres.

Jacques JOSSE perpétue son œuvre, dans son univers singulier fait de gueules de travers, alcoolos ou élevées au bon tabac, ces gueules sur lesquelles des malheurs sont tombés, parfois en averse, des anecdotes que tout le village raconte des décennies plus tard tellement elles ont marqué le décor brumeux.

Ces tronches de biais sont surtout celles d’hommes. Quelques femmes viennent toutefois se glisser dans les lignes. Mais ce qui est frappant, c’est que ce « elle » est plus souvent réservé à dame la mort qu’à de vraies femmes. Car la mort, hantant l’œuvre de Jacques JOSSE, est encore ici aux aguets, prête à brandir sa faux à tout instant. On arpente les cimetières, les bistrots, les quais à St Brieuc comme ailleurs. On se balade autant dans la campagne que dans le temps.

Et puis au hasard d’une page surgit une célébrité, poète ou musicien, son souvenir en guise d’hommage marqué : « Avant-hier, c’est l’annonce de la mort de Jim Harrison qui l’a déstabilisé. Il pouvait être cinq heures du matin. Le journaliste disait qu’une crise cardiaque l’avait fauché, le stylo à la main, alors qu’il était en train d’écrire un poème. Il a instantanément coupé le son de la radio ».

Recueil de poèmes libres en prose jubilatoire, jouant avec la mort via des faits divers tragiques mais toujours racontés avec cette verve particulière et enivrante, les suicidés, les accidentés et leurs séquelles, les trépassés, les enterrés, tout ce joyeux monde s’est donné rendez-vous sur « Le manège des oubliés », écrivant la petite histoire, celle qui marque au fer rouge les hameaux, villages et petites villes. De l’éclopé malpropre au boiteux ivrogne, un défilé improbable passe sous nos fenêtres. Notons les titres de chaque histoire, imagés et magnifiques, comme ce « L’écopeur de mémoire » ou encore « Des voyageurs immobiles ».

Un défilé d’autant plus improbable que certains des protagonistes ont placé la barre très haut, tel cet Auguste BONCORS, bouillonnant poète disparu. « C’est en vélomoteur qu’il sillonnait les environs. On l’entendait venir de loin. Les pétarades dues à l’absence de pot d’échappement de sa machine déchiraient le silence. Il lui arrivait de passer en hurlant dans un mégaphone. Ou de circuler sans le moindre vêtement, seulement muni de ses bottes et de sa couronne impériale. Quand il allait se baigner dans le canal de Nantes à Brest, il préférait prendre son vélo et plonger avec à l’endroit où l’eau était réputée profonde ».

C’est tout ceci Jacques JOSSE, des instants tirés du quotidien, loufoques ou dramatiques, ceux des oubliés des encyclopédies, ceux qui sont restés à quai, et qui dans ces récits revivent le temps de quelques pages, pour un bonheur total.

Livre paru récemment chez Quidam, il est un des maillons de l’oeuvre de JOSSE, compacte, ramassée et homogène. La couverture est d’une splendeur absolue et sent les embruns et les marées, comme pour nous plonger immédiatement dans un contenu qui sera somptueux.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

vendredi 1 octobre 2021

Clotilde ESCALLE « Toute seule »

 


Françoise, issue d’une famille nombreuse et croyante, est un jour tombée amoureuse d’un type de 27 ans son aîné, Paul, dit le lézard. C’était il y a une éternité. Lui artiste peintre, peut-être un peu de talent, mais violent. Elle, paumée, à la recherche de son identité, de son idéal masculin. Tout avait alors commencé après une peinture ratée de coquelicots. Beaucoup de ratés vont suivre dans ce couple qui a ouvert une boutique pour les œuvres de Paul, dans une ancienne boucherie.

Avant, c’était lui qui tapait sur Françoise, avec férocité, acharnement, comme à la recherche d’un défouloir. Aujourd’hui c’est l’inverse. Le Paul, tout branlant du haut de son grand âge, et la Françoise qui regarde dans le rétroviseur et s’épouvante. Même le présent semble foiré, avec ces toiles qui ne se vendent pas, et les souris qui courent sur le plancher de la boutique. La rancune, la haine, l’épuisement, tout se télescope. « Un bon coup de carabine, et un jour j’aurai ta peau ».

Françoise, de plus en plus aigrie et autocentrée, pense beaucoup au passé, celui d’avant la rencontre avec Paul, les errances, les histoires d’amour sans lendemain. Aujourd’hui, l’amour n’est plus, mais les errances continuent et même se succèdent. Plus l’envie, plus l’énergie, et puis les actualités, suffocantes elles aussi, « Les humains s’unissent pour nuire aux autres ».

Les dialogues, rares, avares, sont ceux de deux êtres au bord de la rupture, où seulement l’habitude, la routine peuvent servir de ciment. Alors on grogne, on s’aboie dessus, on s’envoie tranquillement, tragiquement, quelques missiles :

« - J’en ai marre. Je ne peux pas faire ce que je veux.

- Qu’est-ce que tu voudrais faire ?

- Rien.

- Tu ne fais déjà pas grand-chose ».

Ambiance…

« Toute seule » est un portrait au rasoir de la misère sociale en France contemporaine, un instantané de la face cachée d’une vie de couple, de la difficulté à trouver une place dans le système. Texte violent, rugueux, incisif, sans concessions, il martèle, frappe, comme la société et le couple qu’il met en scène. Déconnexion avec l’extérieur, recroquevillement et stagnation dans un quotidien fait de rien, telle est la peinture de ce roman où la marge de manœuvre est infime tant le climat est sombre et sans espoir, irrespirable tant il est malsain et marqué par le vice.

Clotilde ESCALLE nous plonge sans tuba dans les basses-fosses de l’âme humaine sur 200 pages d’une noirceur totale, dans lesquels la vie d’un couple à l’agonie fait écho à celle d’un monde malade. Beau texte sans fioritures laissant apparaître peu de sas de décompression, lecture dérangeante peignant des portraits que l’on a croisés ou coudoyés, ce qui accentue le malaise. Ce roman perturbant vient de sortir dans la collection Made in Europe de chez Quidam.

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(Warren Bismuth)

jeudi 19 août 2021

Mariette NAVARRO « Ultramarins »

 


Une commandante, elle-même fille de commandant, a repris du service depuis peu et dirige à nouveau un cargo traversant l’Atlantique quand, au milieu de nulle part, ou plutôt du côté des Açores, loin de toute terre, l’équipage se paie une baignade improvisée. Long travelling sur les visages flottants, les corps invisibles, les vagues majestueuses. La commandante ne participe pas à la liesse générale et observe du cargo ces vingt corps immergés. Seulement, au retour de ce moment de détente, lorsqu’ils remontent, ils ne sont plus vingt mais vingt et un ! Il est plus qu’envisageable qu’un homme s’est embarqué clandestinement sur le bateau lors de son appareillage.

« Elle est fille de commandant, et jamais il n’a été question d’une vie terrestre, dès le départ elle en a trop appris sur les bateaux pour se détourner de la mer. Elle appartient à l’eau comme d’autres ont la fierté d’origines lointaines. Il n’y a jamais eu lieu de rompre, de rejeter. Elle a fait le choix des bricolages antiques et des machines modernes, des chiffres et des sensations, des abstractions cosmiques et du soleil au visage. Ce qui lui a donné un âge, une densité ».

Soudainement, le cargo semble prendre comme de manière irrationnelle et surnaturelle son indépendance, se muant en vaisseau fantôme en perdition que l’équipage ne peut plus contrôler : l’oppression après le réconfort. Si l’équipage allait payer cet instant d’égarement ? Lorsque le cargo tombe en panne…

Puis il y a les échanges, les souvenirs, les vieilles anecdotes : « Cette histoire d’équipage ligué d’un coup contre sa hiérarchie, bien décidé à ne pas atteindre le port prévu, à mettre en scène un faux naufrage pour s’échapper tranquillement sur un autre continent avec une partie de la cargaison ». Et l’occasion pour la commandante de se remémorer son propre parcours.

Dans ce roman qui vient de sortir chez Quidam éditeur, Mariette NAVARRO livre une épopée maritime, pesant chaque mot pour un rendu poétique et rugueux par l’ambiance. Plusieurs sujets sont ici évoqués : les migrants, le quotidien sur un bateau dans une sorte de huis clos à l’air libre, mais aussi la réalité du dérèglement climatique ou même en filigrane le féminisme. Le livre est bref, finement rédigé, sans jamais tomber dans une surenchère de termes techniques, pourtant attrayants dans ce type de sujet. Jamais elle ne perd sa boussole, garde le cap en déroulant lentement son intrigue sans choisir la facilité. Elle observe comme derrière une caméra, réajuste ses décors et ses personnages.

L’autrice joue avec les antagonismes : le moment de la trêve figuré par la baignade collective, avec celui du cargo devenu indomptable. La joie de se dérouiller les articulations avec la souffrance de la vie du marin. Le temps qui semble s’être arrêté pour cet équipage, et l’avancée inexorable des perturbations climatiques à long terme. L’homme, le marin, bourru dans son professionnalisme chronométré et répétitif, et l’arrivée intempestive d’un clandestin.

Mariette NAVARRO vous avait déjà été présentés ici avant son très beau « Alors Carcasse » paru en 2011 chez Cheyne éditeur, dans la flamboyante collection Grands fonds dont l’autrice est d’ailleurs aujourd’hui la codirectrice avec Emmanuel ECHIVARD. « Ultramarins » en est une sorte de continuité habile, avec ses bizarreries non résolues, cette liberté empêchée, cadenassée, dans une écriture intimiste et précise, finement tissée. Court roman à découvrir dans la collection made in Europe de chez Quidam.

https://www.quidamediteur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 14 avril 2021

Erwan LARHER « Indésirable »

 


Saint-Airy, petit bourg provincial, calme, trop calme. Environ 2500 âmes. Quand soudain débarque Sam. Sam est un personnage au genre neutre, physiquement entre homme et femme, ne souhaite pas entrer dans les détails de sa propre intimité, et achète une vieille maison au passé sordide. Les habitants de Saint-Airy sont partagés : nouvelle recrue qui va donner un souffle nouveau au village ou par sa possible intersexuation donner une mauvaise image et voir rappliquer des intrus importuns. Les passions de Sam sont les vieilles pierres (et le potentiel patrimonial du village est énorme) et le théâtre. Ainsi il serait envisageable de rendre le village attractif par la restauration des ruines où bâtiments endommagés ainsi que créer une troupe théâtrale pour rendre Saint-Airy touristiquement visible tout en distrayant les autochtones, qui se demandent sans répit si Sam est femme ou homme.

Victor, un veuf du village, cherche l’âme sœur et va bientôt passer à la télé dans une émission populaire. L’excitation est totale à Saint-Airy, l’animation bat son plein. Mais ce n’est rien à côté de ce que Sam ne va pas tarder à déclencher…

Ce nouveau roman d’Erwan LARHER est audacieux sur plusieurs points. Tout d’abord, la diversité des ambiances forme une palette assez conséquente, entre farce rurale, préjugés, bêtise ordinaire sur les liens de la terre, mais aussi sa modernité par l’arrivée intempestive d’une personne indéfinissable et mystérieuse. Sans oublier le crescendo très sensible jusqu’à ce que l’intrigue bascule en vrai thriller. Mais le plus hardi des choix de l’auteur est bien celui d’avoir rédigé ce roman en écriture inclusive pour le personnage de Sam. Si le style peut parfois gêner, il se révèle pourtant rapidement fort adroit et diablement original. « Si j’étais sentimentæl, je serais triste, inquiæt, anxieuz ».

« Indésirable » pointe le doigt sur le choc des cultures, entre population réactionnaire tenant à sa tranquillité, quitte à ce qu’elle soit rébarbative, et de l’autre des éléments novateurs prêts à bousculer les habitudes et faire d’un village une expérience sociétale, y compris politiquement. Sans compter qu’il n’est pas aisé de se défaire des ragots, toujours bourgeonnants et pas toujours fondés. Certains des habitants du village possèderaient un passé un peu trouble. Ce qui pourrait être aussi le cas de Sam.

Saint-Airy va avoir droit à la horde journalistique, à vous de découvrir pourquoi et dans quelles circonstances, et aussi parce que « Le modèle politico-économique de Saint-Airy est de plus en plus étudié, voire copié. Certains experts se demandent comment on n’y a pas pensé avant : une commune qui appartient à ses habitants, quelle révolution ! ». Car il commence à souffler un petit vent libertaire au-dessus de Saint-Airy. Avant les drames…

Roman moderne par sa forme d’écriture, mais aussi par les sujets : le harcèlement sexuel (allusion au mouvement #MeToo), le choix du genre chez une personne, la place de la culture dans son implantation locale, le féminisme ou encore l’expérience de la démocratie participative. Derrière les interrogations actuelles, restent les sujets presque intemporels, comme la corruption et les connivences en politique, les préjugés raciaux, sociaux et sociétaux, les difficultés de vivre en société et l’attrait pour une vie plus autarcique. Et ce rappel dur comme un roc : dans la vie tout n’est pas négociable.

« Indésirable » vient de sortir chez les excellents Quidam et pourrait bien être l’un des premiers exemples de la littérature qui nous attend dans les prochaines décennies. Novateur et audacieux dans le mélange des genres (sans jeu de mots), il ne s’interdit rien, et une force originale et déconcertante en résulte.

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(Warren Bismuth)

mercredi 17 mars 2021

Arelis URIBE « Les bâtardes »

Ces bâtardes-ci résident du côté de Santiago du Chili. Elles sont jeunes, tout juste sorties de l’adolescence, découvrant la vie de femmes chiliennes. Les premiers émois, les premières cuites, les premières sensations lesbiennes ou bisexuelles, les premiers regrets, les premiers scrupules, les premiers remords.

Ces huit nouvelles pouvant presque se lire comme une suite donnant un roman fluide sont celles d’une initiation, les débuts de l’indépendance intime au cœur du Chili de la décennie quatre-vingt-dix, celui qui vient de rejeter la dictature de PINOCHET. De politique il n’en est guère question, même s’il reste palpable que la jeunesse en porte les stigmates. La liberté commence par les fêtes, la boisson, les joints, les flirts souvent foireux.

D’illusions en déceptions, ces jeunes femmes (on pourrait être tenté d’écrire « cette jeune femme » tellement à chaque fois la narratrice ne pourrait être qu’une), traînent déjà un passé mais vont de l’avant.

Un Chili avec ses premiers balbutiements sur Internet, les premiers réseaux sociaux. Alors on est jeunes, on drague, on séduit, on cherche à se faire passer pour qui l’on n’est pas, on tend à optimiser les charmes, gommer les faiblesses, on présente ce qui nous avantage, par pur ego. Et puis rencontres dans la vie réelle et désillusions : il est si facile et hypocrite de bien se « vendre » derrière un écran, mais la réalité est parfois tout autre. On reprend un verre d’alcool.

Ces « bâtardes » sont attachantes car entières, rebelles, féministes, et si elles lâchent parfois la rampe, c’est pour mieux l’agripper ensuite. Arelis URIBE, par ailleurs journaliste, nous emmène dans les dédales de Santiago, nous traîne jusqu’en Bolivie. Au Chili certaines de ces adolescentes jouent les punks, mimétisme de ces jeunes révoltés qu’elles croisent sur les trottoirs. Car oui le punk s’est aussi implanté au Chili et ne compte pas faire de la figuration.

Tous les portraits sont ceux de jeunes femmes faillibles mais pleines d’énergie, qui peuvent enfin crier leur féminisme et leur envie de vivre, malgré un récent passé politique lourd et traumatisant. Ces femmes veulent faire entendre leurs voix, et Arelis URIBE en devient une porte-parole à l’écriture simple et orale qui happe par sa sincérité et sa ténacité. Recueil à lire et à se prêter, traduit par Marianne MILLION et postfacé par Gabriela WIENER, sorti tout récemment chez Quidam éditeur, simple d’accès et qui touche droit au coeur.

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(Warren Bismuth)


dimanche 7 février 2021

Frédéric FIOLOF « Finir les restes »

 


Ce livre, pourtant court, vous pénètre par les pores. Par son écriture violente, sa poésie brutale, le cœur du narrateur qui s’ouvre et saigne, qui hurle sa peine (sa p-haine ?) devant la perte de ses parents, narrateur orphelin comme abandonné au monde.

De nombreuses images se succèdent dans ce récit de deuil, enfin d’un deuil qui ne parvient pas à s’amorcer. La mort hante chaque ligne, cherchant à s’en extirper pour nous péter au visage.

Quelques séquences ailleurs, géographiquement ou historiquement. Venise, puis la deuxième guerre mondiale, de manière brève mais soutenue avant le retour de la solitude, de l’isolement. Heureusement il y a les livres. Qui donnent de l’oxygène, qui habillent la vie, qui accompagnent, qui entraînent des réflexions personnelles du narrateur. Souvenirs d’enfance exhumés, figures parentales, quand le bonheur était palpable. La présence surtout. Les présences plutôt. « Imaginons que, nourris d’histoires, les morts se dressent soudain comme un seul homme. Nous reviennent en fanfare. Réveillés, désenchaînés et déchaînés. Affamés ».

Dans ces souvenirs, celui de Ludo, bref là aussi. Ludo et les rituels de funérailles au cœur des cimetières. La mort, toujours omniprésente, même dans les coups de projecteurs. Et Denis, l’ennemi d’enfance, celui que l’on n’oublie pas, que le narrateur aimerait bien inviter par ses muscles à rejoindre papa et maman au ciel. Lorsqu’on devient orphelin, il faut trouver un bouc émissaire, on a tous connu ça. Parfois, ça devient incontrôlable. Père. Mère. Cancer. Rime facile. Certes. Mais en l’exécutant l’ennemi, peut-on tuer notre propre passé ?

« Redessiner chaque jour autrement la carte de l’espérance. Trafiquer l’échelle. Renommer le centre de gravité. Inventer des pays où le meilleur se dit autrement. Le meilleur appauvri est d’abord méconnaissable dans son costume de mendiant. On s’en méfie. Et puis on l’adopte. Comme un roi nouveau ».

Et c’est le tour des regrets du non dit. Du silence quand les parents étaient encore bien vivants. Ne pas avoir dit ceci, ne pas avoir su exprimer son amour, ses sentiments. Alors retour sur les images de fin de vie, agonie comme acceptée par les aïeuls, résignation ou soulagement ? Et des phrases au conditionnel, pour un futur jamais vécu, seulement fantasmé ou espéré. Des voyages, qui sait ? En tout cas, le dernier se déroule avec une urne sur les genoux, celle du père…

Il y a du Léo FERRÉ dans cette complainte d’une grosse centaine de pages rythmée par de brefs chapitres à la charpente solide. De la sueur, de la souffrance, de la poésie, du souvenir. Et le noir, celui de l’avenir. « Il n’y a pas eu de colère, se dit l’orphelin. Pas tout de suite. D’abord une sorte de nudité. Car ce que m’ont légué les miens en disparaissant, c’est avant tout ma propre mort. C’est évident, certes, mais je l’éprouve pour la première fois ». « Il n’y a plus rien » chantait FERRÉ. Des questions en suspens dans une poésie écorchée qui pourtant entretient une lueur d’espoir. Pour cela, il faut attendre la fin, ou plutôt le nouveau début, la nouvelle chance.

Ce texte vient de sortir chez Quidam, il ressemble à un uppercut orphelin plein de désillusion, mais aussi de hargne et de besoin de vivre quand on vient de côtoyer la mort d’un peu près.

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(Warren Bismuth)

mercredi 3 février 2021

Éric PLAMONDON « Aller aux fraises »

 


Éric PLAMONDON avait déjà frappé très fort chez Quidam avec ses romans sociaux historiques « Taqawan » et « Oyana ». Il nous revient chez le même éditeur avec un titre saugrenu et un format roman court, découpé en trois nouvelles qui pourraient bien se lire indépendamment, mais ce serait gâcher. PLAMONDON est originaire du Québec et c’est « son » Canada qu’il dépeint dans un texte fort drôle et surprenant pour un changement radical de ton comparé aux deux œuvres citées plus haut.

1986, 17 ans, la belle vie avec les copines et les copains, de fiestas en beuveries, tout en cultivant l’insouciance d’une jeunesse qui veut profiter du moment. Le Québec, ici magnifié par les paysages d’une nature grandiose et les expressions du cru. Il n’est d’ailleurs pas toujours aisé de retranscrire les propos ou scènes, puisqu’aucun glossaire n’est proposé. Qu’importe, l’humour est décapant, les situations burlesques se succèdent dans une écriture nerveuse et parfaitement posée.

Le narrateur, lycéen, fils d’un couple éclaté, passe son temps tantôt chez son père, tantôt chez sa mère depuis une dizaine d’années. Sur fond de musique hard rock ou heavy metal, entre VAN HALEN et IRON MAIDEN, il fait ses classes, grandit et mûrit. « Mais c’est une autre histoire ».

Les potes, un entourage précieux. Les parties de billard entre deux cuites, de flirts en gueules de bois, les événements défilent à toute vitesse en mode épopée poissarde. Car cette petite troupe est classée dans la catégorie « losers ». Fin d’adolescence turbulente, ponctuée de scènes hilarantes. Jusqu’à la mort d’un ami. Mais là encore, la maîtrise de la narration est totale et l’auteur ne tarde pas à faire preuve d’un humour noir décapant : voyage singulier d’une urne funéraire avec désacralisation de la grande faucheuse. « L’urne était au milieu du billard ».

Dans ce récit ce sont des scènes d’une vie presque ordinaire qui sont livrées par dizaines. Le recul du temps fait qu’il ne reste que les moments les plus marquants, ceux qui reviennent en mémoire plusieurs décennies après. Le langage local à l’accent inimitable donne une dimension supplémentaire au récit : « À mon avis, avec tout ce qu’il a bu dans sa vie, va falloir qui fasse un croche par le purgatoire. Mais y’a jamais fait chier parsonne. Pis juste la manière qu’il avait de jouer aux pools, ça mérite quasiment d’être assis à la droite du père ».

Le dernier chapitre se fait plus historique, offensif avec le développement au début du siècle numéro vingt d’une mine d’amiante entraînant luttes sociales et syndicales à partir de 1915. Dans ce dernier texte, nous reconnaissons l’auteur de « Taqawan » et « Oyana », préoccupé par l’injustice. Mais là encore, il y a l’art et la manière de conter : « Les mois d’hiver défilent, sans concession du patronat. Ça va mal. On a plus une cenne. Y fait frette. Le vent souffle à travers les dumps. La neige est sale, le ciel gris comme un matin de décembre à huit cents pieds sous terre. Au moins, pendant la grève, on voit le soleil. L’opinion publique et une partie du clergé sont de votre bord. Après cinq mois de lutte, on gagne et on réveille la conscience de tout un pays ».

« Aller aux fraises », c’est un peu Jim HARRISON au pays des caribous : détachement, anecdotes drôles et attendrissantes, un début de vie adulte parsemé de galères, d’abus et de convoitises féminines. Ce livre peut être à ranger précieusement aux côtés de « Wolf : mémoires fictifs » ou « Un bon jour pour mourir » de Big Jim. PLAMONDON possède indéniablement par ce récit sa place près du grand homme borgne. Un moment de lecture distrayant mais pas seulement. Grand cru de chez Quidam, qui vient de sortir et qui pourrait bien trouver un public fort enthousiaste, d’autant que rien que la couverture enneigée met l’eau à la bouche et provoque une irrésistible envie de croquer dans des fraises des bois.

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(Warren Bismuth)

mardi 5 janvier 2021

Mènis KOUMANDARÈAS « La verrerie »

 


Peu après la seconde guerre mondiale et en pleine récession en Grèce, des personnages en attente de lendemains qui chantent cherchent à s’en sortir par des moyens nobles en lançant leurs forces dans une boutique de verre à Athènes. Les personnages centraux sont la belle Bèba (Barbara) et ses jambes magnifiquement fuselés, son conjoint Vlassis, homme mal dans sa peau et dépressif, et deux salariés de la verrerie, inséparables.

Bèba est une militante humaniste d’extrême gauche marquée par une fausse couche, alors que Vlassis est issu d’une famille très ancré du côté d’une droite conservatrice. Plus le temps avance, plus Vlassis ressent un mal-être. Il va être hospitalisé, dans un état dépressif inquiétant. Bèba continue à tenter de faire fonctionner la verrerie, aidée par les fameux deux collègues qui sont à la fois ses amis (dont l’un a fait la fâcheuse expérience de la guerre de Corée, l’autre revenant des États-Unis) et ses boulets. Ensemble ils tentent de ranimer la flamme de l’autogestion. En vain, par manque de chance, d’adresse, d’organisation.

« À un certain moment, l’entreprise fut en danger. Le verre, au lieu de fondre dans les fours pour être ensuite moulé, s’entassait dans les dépôts. Quand il réapparaissait sur le marché, les commerçants devaient encore payer des amendes et des droits de garde en douane. Par ailleurs, les consommateurs n’avaient plus d’argent, les créanciers attendaient, les traites à la main, et les débiteurs s’arrangeaient pour avoir des délais supplémentaires. Petit à petit, le stock de lampes, de lustres et d’appliques s’épuisait ».

Mais le véritable héros du roman se nomme Athènes. Cet Athènes que les protagonistes traversent de part et d’autre, jusqu’aux moindres recoins. Les rencontres vont y être nombreuses et riches, dans un pays frappé par la corruption, les magouilles et les mauvais payeurs, sans compter le peu de foi des puissants et les industriels particulièrement véreux. Athènes livrée à elle-même, avec ses quartiers chauds et sa population désenchantée.

Roman de la désillusion d’un pays au sortir de la guerre et victime de la dictature, « La verrerie » est celui d’une nation qui souffre, d’une population paumée qui ne sait plus comment construire un avenir. L’auteur a choisi une poignée de portraits, réalisant ainsi un roman intimiste, blessé et vrai, qui fut publié en 1975, soit après la chute de la « Dictature des colonels ». Il est une déambulation dans Athènes, chaque pierre y porte un souvenir, une odeur, une image : « Elle descendit les escaliers, s’arrêtant pour s’appuyer contre le mur, pitoyable comme une femme de ménage. Dehors, elle fut entraînée par la foule vers des vendeurs de souvlakis, pressée de tous côtés par des groupes de jeunes qui discutaient football sur les trottoirs, puis, emportée par l’escalator du métro vers le sous-sol où grouillait une foule hétéroclite et où la puanteur de l‘ammoniaque émanant des pissotières la fit chanceler. Soudain, elle se mit à penser qu’elle se trouvait dans une ville inconnue, qu’elle était une autre femme, une provinciale déboussolée ».

« La verrerie » ne s’empare de la politique et du social en Grèce que par petites touches. KOUMANDARÈAS se concentre sur le parcours individuel de ses personnages, qu’il peint de main de maître, avec une écriture simple et pourtant charpentée et pure, entraînante et vive.

« La verrerie » est un roman écrit entre 1971 et 1974, et qui parut pour la première fois en 1975. Ici, Quidam éditeur nous propose une nouvelle traduction signée Marcel DURAND.

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(Warren Bismuth)

samedi 19 décembre 2020

Coups de cœur Des Livres Rances 2020

 


Sans vouloir lourdement insister ni jouer les rabat-joie, l’année 2020 fut tout de même assez spéciale à bien des égards. Le monde littéraire n’y a pas échappé : des sorties retardées, ajournées, annulées, que sais-je encore ? Néanmoins, voici un petit top 10 des coups de cœur Des Livres Rances 2020, c’est-à-dire uniquement des ouvrages sortis en cette année maudite et lus plus ou moins dans la foulée. En voici la sélection, par ordre d’apparition sur le calendrier des chroniques. Chaque titre est suivi par le lien qui renvoie à la chronique.

 

***** Coups de cœur 2020 *****

 

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Luc BLANVILLAIN « Le répondeur » Quidam éditeur


Luc BLANVILLAIN



Jean ECHENOZ «  Vie de Gérard Fulmard » Editions de Minuit

Jean ECHENOZ

 


Isabelle FLATEN «  Adelphe » Editions Le Nouvel Attila

Isabelle FLATEN


Hanna KRASNAPIORKA « Lettres de ma mémoire » Editions Le Ver à Soie

Hanna KRASNAPIORKA


Genco ERKAL « Sivas 93 » Editions L’espace d’un Instant

Genco ERKAL


Corinne MOREL DARLEUX « Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce » Editions Libertalia

Corinne MOREL DARLEUX


Christian CHAVASSIEUX « Noir canicule » Editions Phébus

Christian CHAVASSIEUX


Erri DE LUCA « Impossible » Editions GALLIMARD

Erri DE LUCA


Laurent MAUVIGNIER « Histoires de la nuit » Editions de Minuit

Laurent MAUVIGNIER


Adeline BALDACCHINO & Edouard JOURDAIN « Le testament du banquier anarchiste » Editions Libertalia

 

Adeline BALDACCHINO & Edouard JOURDAIN