Il
était inenvisageable que Des Livres Rances ne prenne pas part à la célébration
du centenaire de la naissance de l’un des plus grands chansonniers et poètes
français du XXe siècle. Aussi, ce présent billet servira d’hommage hautement
respectueux pour Georges BRASSENS, né le 22 octobre 1921, il y a donc 100 ans
aujourd’hui.
Dans
ce recueil de 2014 figurent des notes de BRASSENS prises entre 1963 et 1981,
année de sa disparition. Plus précisément, il s’agit de deux journaux et trois
agendas. Dans ces notes sont relayées diverses réflexions et pensées du grand
Georges, mais aussi des idées de textes à peaufiner, certains deviendront
d’immenses chansons du poète libertaire. En effet, 41 futurs textes chantés
sont ici à l’état d’ébauche, parfois juste quelques mots griffonnés sur le
papier. Certains feuillets volants rajoutés aux cahiers sont également insérés
ici.
BRASSENS
se plaît à noter des aphorismes qui lui passent par la tête. Ils atterrissent dans
ses carnets comme des cheveux sur une soupe. « Je vous le dis en vérité, j’emmerde la postérité ». BRASSENS
est un homme entier, fait d’un seul bloc, avec ses valeurs anarchistes,
antimilitaristes, anticléricales. Individualiste acharné, il fuit la foule et
la pensée unique pour mieux se blottir dans les bras d’une femme. Quelques
pages sont pour elles, éblouissantes ou coquines, vengeresses ou enflammées,
mais toujours respectueuses. BRASSENS n’est pas un méchant, son parcours fut empreint
de pauvreté et de galères. Il les évoque à peine dans ces notes.
En
amoureux des bons mots, BRASSENS joue avec, les triture, les décortique, pour
en extraire le jus, celui qui sortira sous forme d’une révolte ou d’un
calembour grivois. BRASSENS dit « merde » à la bureaucratie, à
l’autorité, à l’uniforme, aux institutions, aux militaires. La liste serait
trop longue à dresser. Mais il ne se contente pas du mot de Cambronne,
développant ses convictions poétiquement, jamais dogmatiquement, il est bien
trop amoureux de la liberté pour se ranger derrière un drapeau ou un
militantisme à oeillères, même s’il soutient toujours ses frères et sœurs
anarchistes et/ou opprimés.
Individualisme,
maître mot de ces notes : « Non
seulement je ne me suis pas engagé, mais encore je n’ai rien d’une… Je ne veux
être un militant d’aucune secte. Je ne vote pas et mon devoir civique, je ne le
fais pas. Je n’ai pas de solution collective. Et je ne veux pas, pour un
lendemain (bonheur) hypothétique, vivre à l’ombre de la guillotine ».
BRASSENS préfère décidément marcher seul, en marge.
Si
mai 68 ne l’a pas enthousiasmé, s’il ne s’en est pas « rapproché », c’est
essentiellement dû à la violence de la rue. Il n’a pas défendu les barricades,
il a observé cela de loin. Loin d’un certain fanatisme, celui des velléités
meurtrières (« À mort les partisans
de la peine de mort ! »). « Non, madame, je ne suis pas réactionnaire, conservateur, le cul entre
deux selles. Je serais plutôt révolutionnaire, mais le sang… Déjà, quand un
voleur passe avec des menottes, même si c’est normal, je ne le trouve pas.
Alors, quand c’est un enchaîné politique… On pend trop, on fusille trop, on
emprisonne trop ». Car BRASSENS est aussi contre la peine de mort, à
une époque où elle est encore pratiquée en France. Ce monsieur déborde de culot
irrévérencieux.
Mais
revenons aux ébauches de chansons. Certaines idées, certains vers, sont
martelés, répétés, comme pour reconstituer un puzzle dont il manquerait les
pièces principales. BRASSENS est un orfèvre de la langue, tout doit être
précisément imbriqué, rien ne doit dépasser, traîner. Et puis cette humilité
maladive, déterminée, prégnante, au-delà du respectable : « Je ne sais rien, je le sais bien ».
Il lui faudra parfois de très nombreuses corrections avant de trouver le vers
qui fonctionne pour ses futures chansons.
BRASSENS
est par ailleurs blessé par ceux qui lui reprochent de ne pas assez s’engager,
de ne pas être assez « anti » dans ses textes, lui qui a pourtant
brocardé tout ce qui était une entrave à la liberté, mais avec son propre
langage, sans slogans clichés, sans attaques directes, écrivant à mots couverts.
Il revient souvent sur ces critiques dans ses cahiers. Malin, le Georges, il
enveloppe sa révolte dans un papier cadeau ou derrière un masque de clown. Et
fait mouche. Alors il répond à ses détracteurs, sans vraiment répondre. Car toute
sa dissidence se trouve DÉJÀ dans ses textes, et depuis longtemps, désobéissant
à la désobéissance de façade. BRASSENS est un amoureux du verbe et un
adversaire de l’autorité, il faut avoir l’esprit bien étroit pour ne pas s’en
rendre compte, explique-t-il en substance.
Dans
ses carnets, il n’oublie pas de faire la part belle aux poètes adorés, François
VILLON en tête. Aux femmes aussi, bien sûr, avec un profond respect teinté de
grivoiseries jamais vulgaires, même si parfois ordurières. Il évoque ses
proches disparus, pudiquement, comme pour se souvenir des dates, un pense-bête
en somme, sans fanfare ni mouchoirs.
Dans
un dernier carnet, BRASSENS consigne des rendez-vous professionnels passés,
donne son avis sur le public de certains de ses concerts. Cette dernière partie
du livre est plus « professionnelle », plus du tout axée sur le BRASSENS
contestataire, poète libre sachant se faire virulent. Elle est là cependant
pour mettre en lumière ce cœur qui bat, qui ressent la vie de manière
singulière.
BRASSENS
homme libre de refuser, encore et toujours : « Tout ça remonte assez loin dans le passé. Je me suis aperçu très tôt,
très jeune, que je supportais mal les ordres et qu’il n’était pas dans ma
nature d’en donner. Un besoin farouche et plus fort que moi me prenait de me
rebeller contre toute espèce de discipline et ceci sans aucune réflexion. Petit
à petit, j’en suis venu à rêver que, si j’en avais le courage, je supprimerais
carrément quiconque s’aviserait de vouloir me faire plier à sa volonté. Grâce
au ciel, je n’eus jamais ce courage. Sinon, j’aurais fait plus de victimes que
cinq ou six guerres réunies, vu que l’autoritarisme est une manie des plus
répandues. J’étais d’avance perdu pour l’armée où le commandement et
l’obéissance sont la règle absolue. Incapable de me soumettre et me refusant à
soumettre les autres, il m’était difficile de ne pas rencontrer
l’antimilitarisme ».
BRASSENS
est tout cela : une force libre, une puissance pacifiste, un esprit
anarchiste au service de la poésie et de la chanson. Son ombre continue à
planer au-dessus des révoltes du quotidien. Pour longtemps. Car reste ce
somptueux héritage, les enregistrements, disques, et ces diables de bouquins
lui étant consacrés (pas tous essentiels, certes). Une mine d’or en somme. Le
présent livre est délectable et à consommer lentement, accompagné d’une odeur
de tabac. BRASSENS n’appartient à personne.
(Warren
Bismuth)