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dimanche 1 février 2026

Petr ZELENKA « Thérémine »

 


Ce n’est pas tous les jours que l’on fait connaissance avec une pièce de théâtre biographique, l’exercice étant périlleux bien qu’original. L’action s’étend de 1927 à 1938 à New York. En 1927 débarque un inventeur venu pour une série de concerts, Lev Sergueïevitch Termen ou Thérémine, inventeur d’un instrument de musique révolutionnaire duquel on joue sans contact direct grâce à une antenne : « La distance entre la main droite et cette antenne détermine la hauteur du son tandis que la distance entre la main gauche et cette antenne-ci détermine son intensité ». C’est le premier instrument électrique de l’Histoire, il porte le nom de son inventeur, Thérémine, un russe qui en a joué en 1922 devant Lénine et qui compte bien développer son invention, en la faisant notamment connaître outre-atlantique.

Après une série de concerts, Thérémine reste à New York, accompagné par son impresario Goldberg, son cousin est arrêté tandis qu’une des relations amicales de Thémérine, Lucie Rosen, engage un détective pour le filer, quand survient un certain Hoffman, se présentant à Thérémine comme scénariste à Hollywood désireux de tourner un film sur sa vie. 

« Toute révolution musicale est aussi une révolution politique », et Thérémine en est un parfait exemple. Lui le russe s’éternisant sur les terres américaines ne serait-il pas un espion à la solde des bolcheviks ? Sa femme vient lui rendre visite, les retrouvailles ne sont pas des plus joviales et, si elle décide de rester à son tour dans le pays, ils ne se voient guère.

Thérémine est alors en pleine gloire : concerts triomphants, son instrument lancé sur le marché est désormais fabriqué à de très nombreux exemplaires. Mais tout à coup, la mouche dans le lait : 1929 et son crash boursier géant. La réputation de Thérémine s’étiole, le succès n’est plus qu’un lointain souvenir, les concerts ne font plus recette et Thérémine est endetté.

Avec humour et en prenant de grandes libertés avec la réalité comme le rappelle Grégoire Blanc dans sa préface, le tchèque Petr Zelenka raconte la vie d’un homme russe oublié, celui dont le plus récent synthétiseur est pourtant l’héritier direct. Thérémine fut un pionnier, peut-être un génie, en tout cas un agent à la solde du pouvoir russe. Ses proches perdent sa trace en 1938. Il vient en fait de retourner en Russie. La pièce reste en suspens, avec cette ombre d’un homme qui disparaît soudainement.

Ce que le texte de Zelenka ne dit pas, c’est que le bon Lev est considéré comme mort avant de réapparaître dans les années 1980, bien vivant. Il ne meurt à l’âge enviable de 97 ans qu’en 1993. Mais sa rencontre avec Lénine aura eu en tout cas des suites… Cette petite épopée d’un homme pris entre les tenailles d’un pouvoir absolu est parue aux éditions l’espace d’un Instant fin 2025, la préface est signée Grégoire Blanc, la traduction Katia Hala et le tout se lit presque comme un roman.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

dimanche 15 décembre 2024

Gaston COUTÉ « La chanson d’un gâs qu’a mal tourné »

Gaston Couté (1880-1911) est un poète et chansonnier un peu oublié aujourd’hui. Sa vie fut brève, il la brûla par les deux bouts. S’il fut un chanteur reconnu en son temps, il finit dans la misère et la maladie à moins de 31 ans, en 1911, avant de sombrer dans l’oubli. Il fut apprécié des « grands » et même chanté par Edith Piaf, Bernard Lavilliers et tant d’autres. Ce livre propose une relecture de plus de 100 de ses poèmes et chansons, pour un dépaysement total.

La puissance de Gaston Couté réside dans son style, entre patois Beauceron (il était lui-même né à Beaugency et a longtemps vécu à Meung-Sur-Loire) et argot, avec des vers coupés à la serpe par de nombreuses apostrophes qui nous font entendre à la simple lecture le parler rural. Couté, c’est un monde à part, unique. Car en plus de la forme il y a le fond. Couté fut un révolté, anarchiste, antimilitariste, anticlérical, il se dressa par ses poèmes contre l’ordre établi d’une manière très offensive. « On rent’ dans la classe oùsqu’y a pu de d’bon Guieu : / On l’a remplacé par la République ! / De d’ssus soun estrad’ le mét’ leu-zexplique / C’qu’on y a expliqué quand il ‘tait coumme eux. I’ leu’ contre en bieau les tu’ri’s d’l’Histouère, / Et les p’tiots n’entend’nt que glouère et victouère ! / I’ dit que l’travail c’est la libarté, / Que l’Peuple est souv’rain pisqu’i’ peut voter, / Qu’les loués qu’instrument’nt nous bons députés / Sont respectab’s et doiv’nt êt’ respectées ».

Ami de jeunesse de Pierre Mac Orlan, Gaston Couté évoque dans ses chansons ses terres de naissance, la ruralité, la misère des familles de paysans, l’ivrognerie (dont il fut lui-même atteint), car il y a une part d’autobiographie savamment cachée dans ses textes  (lorsqu’il dépeint notamment les grandes plaines beauceronnes) qui sont aussi des attaques frontales contre les bourgeois, dans une plume acérée et vitriolée, colorée. Les curés font les frais de ses saillies (« Un bon métier »). « Môssieu imbu » est peut-être le plus représentatif des poèmes engagés de Couté, artisan plus qu’artiste, contre les conventions, hormis celle de la chandeleur.

Poèmes en chansons. Car Couté « monta » à Montmartre pour mettre en mélodie ses propres poèmes. Il est également intéressant de noter ces « au refrain » dans les textes, qui renvoient bien sûr à une structure de chanson, où il n’oublie pas ses racines, abordant des sujets brûlants comme le phylloxera ou la maltraitance animale. Par ses thèmes et ses personnages, Couté est moderne, aussi il prend sans hésiter la défense des femmes abusées ou souffrant dans les champs, il leur rend un hommage appuyé dans un monde qui chasse l’autre (« Automobilisme » en est un parfait exemple) malgré les fêtes de villages ancestrales, superbement décrites par l’auteur. Il peint avec sa gouaille si particulière des séquences de vie des paysans beaucerons.

« Le fondeur de canon » est rigoureusement antimilitariste alors que « Sur la grand’route » s’adresse aux vagabonds, sans oublier la politique avec « L’affaire Chevaux-Jacquelin » ou « La marseillaise des requins » sur l’air, le précise l’auteur, de « La marseillaise ». Et toujours cette outrance aux bonnes mœurs religieuses : « À la clarté des soirs sans voiles, / Regardons en face les Cieux ; / Cimetière fleuri d’étoiles / Où nous enterrons les dieux, (bis) / Car il faudra qu’on les enterre / Ces dieux féroces et maudits / Qui, sous espoir de Paradis / Firent de l’Enfer sur la « Terre » !... ». Les derniers textes du livre sont issus du journal « La guerre Sociale » pour lequel il écrivit un poème par semaine pendant très exactement une année, sa dernière, entre 1910 et 1911.

Il est difficile de ne pas associer la figure de Couté à trois personnages d’envergure : François Villon tout d’abord, son idole dont il a repris en partie le style, la provocation et ses portraits de miséreux. Brassens bien sûr, avec des thèmes similaires malgré le style très différent (quoique, analysez bien la structure de « Saoul, mais logique »), les mêmes combats pour un monde plus juste, ce même esprit libertaire, sans compter la moustache. Pour finir, et peut-être plus curieusement : Maupassant. Avec cet « accent » du cru que Maupassant a de son côté beaucoup utilisé pour ses descriptions de la campagne normande, du labeur de paysan, de fermier, pour ces tragédies des petites gens. Maupassant vivait encore à la naissance de Couté, autant dire qu’ils sont contemporains. De plus, Maupassant possédait cet esprit un brin libertaire qui le différenciait beaucoup des grands écrivains de son temps. Nombreuses ressemblances entre les deux bonhommes. Sans compter la moustache.

Poésie à la fois proche de ses racines et refusant tout argumentaire sur les conventions, telle est la dualité qui se fait chez Couté, l’éternel révolté. Ces quelque 100 poèmes sont une immersion dans un monde révolu en même temps qu’un discours contemporain sur ce l’on pourrait appeler les fléaux intemporels de notre société. Couté fut un très grand et ce livre lui rend un hommage saisissant. D’abord parce qu’il est tel que l’auteur le désirait dans un projet avorté de 1907, ensuite parce que tous les textes ont été rigoureusement revus et corrigés d’après des modifications de la main même de Couté en 1906. Enfin par un avant-propos, une préface et de nombreuses illustrations et facsimilés pour un résultat détonnant.

Couté est mort jeune, malade et fatigué de la vie. Un petit musée gratuit lui rend hommage dans sa ville de Meung-sur-Loire, il est à visiter, l’émotion est garantie et la boutique renferme le présent livre que tout fan de Gaston Couté se doit de posséder, il est à lui seul un voyage sublime en compagnie du poète libertaire. Superbe bouquin paru en 2023 aux éditions Wallaba d’Avignon, il vient (déjà) d’être réédité en cette année 2024. Il est un évident coup de cœur qui ne me lâchera plus.

http://wallada.free.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 30 juillet 2023

Maya ANGELOU « Et pourtant je m’élève »

 

Destination l’outre-Atlantique ce mois-ci pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores avec ce thème : « Littérature afro-américaine ». Après s’être creusé les méninges pour apparaître quelque peu original, Des Livres Rances a sorti ce recueil de poésie de Maya ANGELOU et profite de ce moment pour remercier Moka pour ses superbes visuels accompagnant le challenge.

L’objet est lui-même magnifique : couverture pétillante et édition bilingue pour 32 poèmes d’orientations diverses. Maya ANGELOU (1928-2014) a touché un peu à tout en matière artistique au sein d’une vie de souffrances (violée dès 8 ans par le concubin de sa mère) et est créditée d’une œuvre écrite impressionnante. Ici nous nous arrêtons sur sa facette poétique.

Le recueil « Et pourtant je m’élève » de 1978 est un voyage au cœur des Etats-Unis, un long cri révolté contre l’injustice, une souffrance aiguë de l’amour inaccompli, avec des réflexions en instantané, comme écrites au moment où l’action se déroule. Vers libres, ils le sont en tous points. Maya ANGELOU n’hésite pas à se mettre dans la peau d’un homme, mais plus souvent il est vrai dans celles de femmes, noires et méprisées.

Sa poésie déborde de portraits de la rue, de toxicos en paumés croisés sur un trottoir, en des scénettes typiques de l’errance et de la misère du quotidien. Retour sur le passé personnel, déchirant, une empreinte tatouée profondément en forme de constat, mais aussi point de départ d’une grande force psychologique. La plume s’attarde en Arkansas (où la poétesse a vécu), dépeint la fraternité noire en des figures à la John FORD, marquées par la vie y compris physiquement, des « gueules » dont on se souvient. Dieu s’invite à table, il est en sorte omniprésent quoique discret dans cette poésie de la foi, de la croyance, de l’espérance dans le malheur.

« Il y a une profonde menace

dans l’Arkansas

De vieux crimes pendants comme la mousse

sur les peupliers.

La terre maussade

est bien trop

rouge pour le bien-être.

 

L’aube semble hésiter

et dans la seconde

perdre sa

visée incandescente, et

le crépuscule n’a pas plus d’ombres

que le midi.

Le passé est encore plus brillant.

 

Des vieilles haines et

des dentelles d’avant-guerre, sont déchirées

mais pas abandonnées.

Aujourd’hui doit encore advenir

dans l’Arkansas.

Il se tord de douleur. Il se tord de douleur dans d’atroces

vagues de menace ».

Mais ce qui frappe le plus dans ces vers où la ponctuation est pour le moins utilisée avec parcimonie, c’est leur rythme, leur musicalité. D’ailleurs il y est question de blues dans les chants de coton. Ces poèmes sonnent comme des gospels, des héritages des negro spirituals des esclaves noirs états-uniens, ils sont une plainte en même temps qu’un espoir, se déclament comme des chansons à la voix forte et puissante.

De par sa variété et sa brièveté, ce recueil est digne d’intérêt. Portées par la mélodie imaginée, les poèmes prennent vie sous nos yeux, sont des images musicales entêtantes et méritent que l’on s’y attarde. Recueil paru en 2022 chez Seghers, il peut être vu comme un double album de blues varié sans musique. Cette dernière, c’est à vous de l’inventer.

 (Warren Bismuth)



jeudi 2 mars 2023

Marlène TISSOT « Life is a Beatles’ song »

 


Au registre des originalités et autres curiosités, attardons-nous un instant sur ce petit livre de 120 pages décrivant 50 scénettes du quotidien, une moyenne de deux pages par instantané. Pour chacune d’elle, un titre. Mais jamais pris au hasard. En effet ils sortent tous de la discographie des Beatles, le groupe britannique peut-être le plus célèbre de la planète (derrière les Stones diront les détracteurs).

L’inventivité de ce recueil est de ne dire aucun mot sur les Scarabées de Liverpool tout en les citant indirectement 50 fois. Leur chiper leurs titres. Et à partir du titre choisi, inventer (ou retranscrire ?) une brève tranche de vie dans une ambiance en adéquation avec le titre sélectionné. Et l’on obtient un résultat surprenant car varié autant dans les thèmes que dans l’écriture.

Marlène TISSOT jongle avec les situations. Souvent des couples, pas toujours assortis d’ailleurs. Et d’un mot du titre de la chanson des Beatles naît une scène. Mais attention, non dénuée d’humour, l’autrice prévient en préambule : « Aucune chanson n’a été blessée durant la rédaction de ce recueil. Seuls les titres ont été sollicités. Les paroles n’ont pas été disséquées et aucune prélèvement verbal n’a été pratiqué ». Donc nul besoin de connaître la carrière du groupe pour entrer dans la danse.

Les thèmes sont resserrés en majorité autour de la notion de couple, dans son incommunicabilité malgré la complicité, dans sa définition du terme « aimer ». L’atmosphère se fait tour à tour drôle, absurde ou mélancolique, désenchantée, l’écriture parfois poétique, parfois orale, toujours dans une veine littéraire très ancrée. L’arme féministe entre en piste : « Ces hommes-là sont tellement prévisibles. Tout ce qu’ils veulent c’est une petite fille avec laquelle jouer, un morceau de pâte à modeler, de grands yeux dociles, des joues timides, un ventre à percer. Ils veulent une petite fille, et j’en suis une pour l’éternité. Une petite fille trouée et mal recousue, des manières de poupées, mais un monstre sous la peau ».

L’autrice entre par moments dans une certaine introspection, pas sûre d’apprécier le monde qui lui est imposée, pas sûre de bien vouloir y vivre dans ses règles et ses obligations, ses craintes. Alors un pas de côté, immersion dans une bulle protectrice, masque d’enfant, cocon garanti.

Certains de ses textes flirtent avec le fantastique, d’autres sont empreints d’un profond onirisme, nous laissant entrevoir des mondes parallèles, créés, merveilleux, utopiques. Fuite de la réalité, besoin de rêves, remarques pertinentes, même devant la violence du quotidien, le moment où tout semble nous échapper. « Non, vraiment, ça ne tourne pas rond. La vie, partout, ressemble à une publicité savamment calibrée ou à une maison témoin, joliment aménagée, mais sans âme. J’en viens à me demander si on ne m’aurait pas enfermée dans le tiroir d’un paradis artificiel ». Tant qu’à faire, autant choisir son paradis, se le créer à sa dimension.

Ces 50 courtes séquences passent à la vitesse de l’éclair, l’autrice sachant jongler avec les changements de décors, ce qui se révèle ici une force d’écriture. Non seulement nous prenons plaisir à découvrir ces petites scènes, mais nous nous précipitons sur la prochaine dès la présente achevée, la recette fonctionne parfaitement. Paru en 2020 aux éditions Lunatique avec un « yellow submarine » en couverture, ce petit bouquin est à découvrir pour son originalité, sa fougue, sa variété et sa fausse naïveté.

« De quelle hauteur faut-il tomber pour espérer parvenir à s’envoler ? ».

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

lundi 27 juin 2022

Léon TOLSTOÏ « Un musicien déchu »

 


Au menu du mois pour le challenge « Les classiques c’est fantastique » orchestré (le mot n’est pas anodin) par les blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, le thème « C’est dans l’art » a été retenu. Cela tombe bien car dépassait de ma besace ce « Un musicien déchu » de Léon TOLSTOÏ.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce texte – une nouvelle – de TOLSTOÏ n’est pas un inédit, puisqu’il est plus fréquemment apparu sous le titre « Albert ». Il avait premièrement été baptisé par l’auteur « L’homme perdu », mais c’est bien « Albert » qui fut finalement retenu lors de la rédaction en 1857.

Cet « Albert », nous le suivons tout au long de cette brève nouvelle. Musicien de génie mais miséreux en guenilles, il joue du violon avec une rare virtuosité dans un orchestre de théâtre. Mais il est sombre et semble malheureux de son quotidien, aussi il noie son chagrin dans l’alcool. Lors d’un bal à St Pétersbourg, il est remarqué par un certain Délessov qui, conscient de son immense talent et de sa rare dextérité, ne va pas tarder à le prendre sous sa coupe par opportunisme.

« Un musicien déchu » est une nouvelle des plus mélancoliques. Un génie qui s’ignore dans un cadre festif, un violoniste triste, ivrogne et apathique, un inconnu voyant en lui un musicien d’exception et qui tente vainement de se l’approprier de manière égoïste, imaginant l’argent qu’il pourrait se faire en lançant une carrière. Ce violoniste représente l’artiste pauvre, qui ne joue que pour le plaisir, alors qu’il pourrait percer et atteindre une prestigieuse renommée.

En  quelques dizaines de pages, TOLSTOÏ parvient à créer avec une certaine empathie l’ambiance d’une vie de clochard céleste. « Les souvenirs surgissaient d’eux-mêmes, et le violon d’Albert disait toujours la même chose. Il disait « Il est passé pour toi, il est passé à jamais, le temps de la force, de l’amour et du bonheur, il est passé et ne reviendra plus. Pleure-le, pleure toutes tes larmes, meurs au milieu des larmes pour ce temps-là – c’est le seul bonheur qui te reste, et le meilleur ».

Portrait tout en pudeur d’un homme qui a certes raté sa carrière, mais est demeuré libre, loin des conventions. Cet Albert est une image sans caricature d’un artiste qui est resté lui-même, quitte à vivre dans la pauvreté. Récit émouvant et sombre, il ne s’embarrasse pas de détails encombrants, va droit au but.

Ce texte n’est pas uniquement une fiction. TOLSTOÏ a rencontré Albert en janvier 1857, il s’appelait en fait Georges KIESEWETTER, violoniste et ivrogne, un génie poussé par l’autodestruction. TOLSTOÏ a en partie rédigé sa cette nouvelle à Dijon. À l’image de son héros, « Albert » ou « Un musicien déchu » ne connaîtra pas le succès.

« Dans l’art, comme dans tout combat, il y a des héros qui ont tout donné à leur mission et qui périssent sans avoir atteint leur but ».

 (Warren Bismuth)



vendredi 22 octobre 2021

Georges BRASSENS « Journal et autres carnets inédits »

 


Il était inenvisageable que Des Livres Rances ne prenne pas part à la célébration du centenaire de la naissance de l’un des plus grands chansonniers et poètes français du XXe siècle. Aussi, ce présent billet servira d’hommage hautement respectueux pour Georges BRASSENS, né le 22 octobre 1921, il y a donc 100 ans aujourd’hui.

Dans ce recueil de 2014 figurent des notes de BRASSENS prises entre 1963 et 1981, année de sa disparition. Plus précisément, il s’agit de deux journaux et trois agendas. Dans ces notes sont relayées diverses réflexions et pensées du grand Georges, mais aussi des idées de textes à peaufiner, certains deviendront d’immenses chansons du poète libertaire. En effet, 41 futurs textes chantés sont ici à l’état d’ébauche, parfois juste quelques mots griffonnés sur le papier. Certains feuillets volants rajoutés aux cahiers sont également insérés ici.

BRASSENS se plaît à noter des aphorismes qui lui passent par la tête. Ils atterrissent dans ses carnets comme des cheveux sur une soupe. « Je vous le dis en vérité, j’emmerde la postérité ». BRASSENS est un homme entier, fait d’un seul bloc, avec ses valeurs anarchistes, antimilitaristes, anticléricales. Individualiste acharné, il fuit la foule et la pensée unique pour mieux se blottir dans les bras d’une femme. Quelques pages sont pour elles, éblouissantes ou coquines, vengeresses ou enflammées, mais toujours respectueuses. BRASSENS n’est pas un méchant, son parcours fut empreint de pauvreté et de galères. Il les évoque à peine dans ces notes.

En amoureux des bons mots, BRASSENS joue avec, les triture, les décortique, pour en extraire le jus, celui qui sortira sous forme d’une révolte ou d’un calembour grivois. BRASSENS dit « merde » à la bureaucratie, à l’autorité, à l’uniforme, aux institutions, aux militaires. La liste serait trop longue à dresser. Mais il ne se contente pas du mot de Cambronne, développant ses convictions poétiquement, jamais dogmatiquement, il est bien trop amoureux de la liberté pour se ranger derrière un drapeau ou un militantisme à oeillères, même s’il soutient toujours ses frères et sœurs anarchistes et/ou opprimés.

Individualisme, maître mot de ces notes : « Non seulement je ne me suis pas engagé, mais encore je n’ai rien d’une… Je ne veux être un militant d’aucune secte. Je ne vote pas et mon devoir civique, je ne le fais pas. Je n’ai pas de solution collective. Et je ne veux pas, pour un lendemain (bonheur) hypothétique, vivre à l’ombre de la guillotine ». BRASSENS préfère décidément marcher seul, en marge.

Si mai 68 ne l’a pas enthousiasmé, s’il ne s’en est pas « rapproché », c’est essentiellement dû à la violence de la rue. Il n’a pas défendu les barricades, il a observé cela de loin. Loin d’un certain fanatisme, celui des velléités meurtrières (« À mort les partisans de la peine de mort ! »). « Non, madame, je ne suis pas réactionnaire, conservateur, le cul entre deux selles. Je serais plutôt révolutionnaire, mais le sang… Déjà, quand un voleur passe avec des menottes, même si c’est normal, je ne le trouve pas. Alors, quand c’est un enchaîné politique… On pend trop, on fusille trop, on emprisonne trop ». Car BRASSENS est aussi contre la peine de mort, à une époque où elle est encore pratiquée en France. Ce monsieur déborde de culot irrévérencieux.

Mais revenons aux ébauches de chansons. Certaines idées, certains vers, sont martelés, répétés, comme pour reconstituer un puzzle dont il manquerait les pièces principales. BRASSENS est un orfèvre de la langue, tout doit être précisément imbriqué, rien ne doit dépasser, traîner. Et puis cette humilité maladive, déterminée, prégnante, au-delà du respectable : « Je ne sais rien, je le sais bien ». Il lui faudra parfois de très nombreuses corrections avant de trouver le vers qui fonctionne pour ses futures chansons.

BRASSENS est par ailleurs blessé par ceux qui lui reprochent de ne pas assez s’engager, de ne pas être assez « anti » dans ses textes, lui qui a pourtant brocardé tout ce qui était une entrave à la liberté, mais avec son propre langage, sans slogans clichés, sans attaques directes, écrivant à mots couverts. Il revient souvent sur ces critiques dans ses cahiers. Malin, le Georges, il enveloppe sa révolte dans un papier cadeau ou derrière un masque de clown. Et fait mouche. Alors il répond à ses détracteurs, sans vraiment répondre. Car toute sa dissidence se trouve DÉJÀ dans ses textes, et depuis longtemps, désobéissant à la désobéissance de façade. BRASSENS est un amoureux du verbe et un adversaire de l’autorité, il faut avoir l’esprit bien étroit pour ne pas s’en rendre compte, explique-t-il en substance.

Dans ses carnets, il n’oublie pas de faire la part belle aux poètes adorés, François VILLON en tête. Aux femmes aussi, bien sûr, avec un profond respect teinté de grivoiseries jamais vulgaires, même si parfois ordurières. Il évoque ses proches disparus, pudiquement, comme pour se souvenir des dates, un pense-bête en somme, sans fanfare ni mouchoirs.

Dans un dernier carnet, BRASSENS consigne des rendez-vous professionnels passés, donne son avis sur le public de certains de ses concerts. Cette dernière partie du livre est plus « professionnelle », plus du tout axée sur le BRASSENS contestataire, poète libre sachant se faire virulent. Elle est là cependant pour mettre en lumière ce cœur qui bat, qui ressent la vie de manière singulière.

BRASSENS homme libre de refuser, encore et toujours : « Tout ça remonte assez loin dans le passé. Je me suis aperçu très tôt, très jeune, que je supportais mal les ordres et qu’il n’était pas dans ma nature d’en donner. Un besoin farouche et plus fort que moi me prenait de me rebeller contre toute espèce de discipline et ceci sans aucune réflexion. Petit à petit, j’en suis venu à rêver que, si j’en avais le courage, je supprimerais carrément quiconque s’aviserait de vouloir me faire plier à sa volonté. Grâce au ciel, je n’eus jamais ce courage. Sinon, j’aurais fait plus de victimes que cinq ou six guerres réunies, vu que l’autoritarisme est une manie des plus répandues. J’étais d’avance perdu pour l’armée où le commandement et l’obéissance sont la règle absolue. Incapable de me soumettre et me refusant à soumettre les autres, il m’était difficile de ne pas rencontrer l’antimilitarisme ».

BRASSENS est tout cela : une force libre, une puissance pacifiste, un esprit anarchiste au service de la poésie et de la chanson. Son ombre continue à planer au-dessus des révoltes du quotidien. Pour longtemps. Car reste ce somptueux héritage, les enregistrements, disques, et ces diables de bouquins lui étant consacrés (pas tous essentiels, certes). Une mine d’or en somme. Le présent livre est délectable et à consommer lentement, accompagné d’une odeur de tabac. BRASSENS n’appartient à personne.

 (Warren Bismuth)

jeudi 20 août 2020

Paul ASTRUC « 1907 la révolte des vignerons »

 

Au début du XXe siècle en France, le prix de l’hectolitre de vin s’écroule. En cause, plusieurs maladies des vignes (phylloxéra venu des U.S.A. entre autres). Les petits viticulteurs sont menacés de faillite alors que se déploie le recours d’aide d’Etat aux vins artificiels sucrés et farcis de produits chimiques. Devant cette hécatombe annoncée, certains prennent les devants, notamment un certain Marcelin ALBERT.

 

Marcelin ALBERT est un vigneron d’Argeliers, petit bourg situé près de Narbonne dans l’Aude. Un poil inconscient et téméraire, Marcelin va organiser les premières manifestations en 1907 pour dénoncer l’effondrement du prix du vin et la prolifération du pinard non naturel. Ils ne sont que 87 en lutte au tout début, mais rapidement le mouvement prend de l’ampleur, notamment grâce au journal « Le tocsin », initié par ALBERT.

 

Les villes du sud-ouest de la France se noircissent de cortèges de petites gens s’insurgeant contre la politique agricole du gouvernement de CLEMENCEAU, alors président du Conseil. Les revendications pourtant ne se veulent pas politiques, les manifestants demandent simplement une remontée du prix du vin et un contrôle strict sur sa qualité pour endiguer la concurrence déloyale des pinardiers de pacotille.

 

Des maires prennent fait et cause pour le mouvement, certains en venant même à démissionner pour alerter le gouvernement. La colère connaît son apogée en juin 1907 lorsque 600 000 personnes (!!!) manifestent ensemble à Montpellier. CLEMENCEAU commence enfin à paniquer, envisage de faire capoter le mouvement. Quelques jours plus tard, nouvelle manifestation à Narbonne, mais là l’armée tire sur la foule alors que Marcelin ALBERT a pris la fuite dans le clocher de l’église de son village…

 

Lutte sociale méconnue, la révolte des vignerons fut pourtant la dernière d’envergure organisée par des paysans, elle est même un vrai symbole dans le sud-ouest. Dans cette BD originellement sortie en 1984, ici rééditée en 2015 d’après les planches originales, les dessins en noir et blanc se marient très bien avec l’ambiance insurrectionnelle, sans en rajouter. Nous pouvons suivre le parcours de ce Marcelin ALBERT, considéré comme un apôtre, homme de valeur et de conviction mais un peu « à l’ouest ». Bonhomme qui tout de suite provoque la sympathie. Le pauvre va être abusé par CLEMENCEAU lui-même qui va le rendre, par des propos incendiaires, discrédité auprès de ses frères et sœurs de combat. ALBERT mourra ignoré de tous. Pourtant, son combat n’aura pas été vain : dès 1907, des lois de protection du vin naturel seront promulguées en France. Cette révolte des vignerons aura aussi sans doute été l’une des premières batailles écologiques !

 

BD « régionale » passionnante pour cet aspect historique tout à fait frappant, elle est accompagnée d’un DVD remémorant par un court documentaire cette révolte en images, ainsi qu’une interview de Paul ASTRUC (décédé fin 2019 à 94 ans) dont le propre père avait pris part à cette insurrection. Le DVD se clôt sur des clips du groupe de musique traditionnelle moderne occitane OC. Le tout sorti aux éditions Christian SALÈS qui est également réalisateur du DVD. Bel objet pour remettre en lumière un combat courageux et plein de bon sens. Et se dire que peut-être rien n’est jamais joué d’avance.

(Warren Bismuth)

lundi 5 août 2019

Jean-Marc LE BIHAN « Mes chansons »


Jean-Marc vient de s’éteindre à l’âge de 66 ans. L’éternel révolté, chanteur de rue, chanteur des rues, faisant la manche notamment dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, l’homme écorché vif, aux textes trempés dans le vitriol, mais aussi dans la lavande amère, est parti le 3 août 2019. Comme ce blog est consacré à la littérature, aux livres, je désirais ici rendre hommage au chanteur libertaire avec ce recueil de textes qu’il a su mettre en musique, lui ce baroudeur, cet éclopé de la vie, souffrant de 1000 maux dans son cœur, son âme puis son corps.

Jean-Marc LE BIHAN restera comme l’un de ces géants de la chanson française, celle qui a un message à faire passer, qu’il soit social, politique ou simplement d’amour. Artisan sans nuances, transpirant sa rébellion jusqu’à son large front, sueur mouillant ses yeux expressifs de grand enfant désabusé. Mon regret sera de ne jamais l’avoir vu jouer en concert. Mais il reste les enregistrements, nombreux (plus de dix albums), même s’ils ne sont pas faciles à dégoter de nos jours. Puis bien sûr ses textes sans fioritures, touchant en une phrase son sujet. LE BIHAN n’a cessé de chanter, dans les salles et dans les rues, sur le bitume, à la fête de l’Huma, comme l’artisan inépuisable qu’il était, refusant la gloire et ses simagrées.

Sa longue silhouette fine, son visage émacié aux joues creusées par le temps, sa voix devenue éraillée par l’érosion de la vie, ses textes personnels venus d’un solitaire aimant le peuple, d’un homme qui se décrivait comme un chat de gouttière.

Dans ce livre assez difficile à trouver de nos jours, sorti en 2004 aux éditions Épistoles basées en Haute-Loire, une préface de l’auteur-compositeur écrivain Pierre-Éric DROIN, puis une de Marc SIMOND, auteur-compositeur et interprète. Place au maestro Jean-Marc lui-même, qui noircit brièvement deux pages, comme par pudeur. « Au royaume des hommes devenus masochistes, cette frontière errante sans frontière, sans papiers, dérange l’ordre établi. Nous sommes tous des errants. Il n’y a pas d’élus. Les races ne sont que les vêtements du corps, la pensée mise en tendresse est de toutes les couleurs, elle ne se soumet pas à la connerie universelle, au troupeau. La pensée est poésie, elle voyage sans drapeau, sans pays ».


Place au poète. 27 textes de toutes périodes de sa longue et cahoteuse carrière, certains très longs, comme des pamphlets envoyés à coups de poings et de frondes dans les bides des puissants, des tyrans. Ces textes sont empreints de toute l’atmosphère du poète, son obsession de la mort, de la vieillesse, l’enfance qu’il n’aurait jamais voulu quitter, puis ce père imposant :

« Je voudrais traverser la terre, tenir ta main et la serrer,
Foutre en l’air toutes les frontières qui nous empêchent de nous toucher.
Je voudrais te parler sans cesse pour mieux t’entendre et t’écouter,
Réhabiter à ton adresse, ne plus jamais te voir pleurer.
J’voudrais faire le con à la messe, tirer le diable par la queue,
Redire des mensonges à confesse et me refoutre du Bon Dieu »


Père prenant une place prépondérante chez un LE BIHAN qui sait aussi parler aux femmes, aux opprimés, aux petites gens, aux vagabonds, aux moins que rien. À tous ceux-ci il leur offre son empathie, sa compassion, son humanisme, ses vers, son coeur. Dans son désespoir peut transparaître une courte lueur qui le fait avancer. Il parle d’avortements, nie la religion, se considère comme fou, évoque le quotidien vu et entendu « Les bistrots sont le corbillard du peuple ». Il use de néologismes sans jamais en abuser, il pleure, il crie, les larmes et la révolte semblent être son carburant. Des pensées fortes sur la vie « La vie est une guerre qui se fait sans héros », la mort, les souvenirs. Le dernier texte « Lettre enfantine » destiné à son père est peut-être le plus déchirant de tous.

LE BIHAN se raconte, ne se trompe pas sur son compte :

« Au pavillon des cœurs sensibles
Les humains se donnent la main
Ils ont atteint la même cible
Ils sont sur le même chemin.
Les gens ne comprendront jamais
Que quand l’amour t’est interdit
Tu préfères mourir en secret
Fermer ta porte sans faire de bruit ».

Le recueil s’était ouvert sur « La misère et la mort », texte très puissant, le plus beau étant peut-être ce « Des gens sans importance », long et douloureux.

La douleur, encore et toujours, la mort qui avance à pas feutrés :

« Nous sommes des milliers, nous serons des milliards,
Fatigués, entassés dans le même corbillard,
Criant ‘chacun pour soi’ et piétinant les autres,
L’argent, ce vieux bourgeois, se conduit en apôtre ».

Il est sensible à la nature, à sa destruction inéluctable (l’humain, toujours) :

« Purin nacré de poissons pourriture
Une odeur de crevé vous prend jusqu’à la moelle
À la contempler on la sent sans nature
C’est un chiotte public, et non plus une étoile ! »

Les envies impossibles, toujours imagées (d’ailleurs le livre est émaillé de photographies et de dessins), et la lucidité qui s’empare de son âme :

« Jusqu’au fond de mes tripes et jusqu’au fond des choses,
Et quitte à me tromper et me tromper encore,
Je suis ce que je suis et ne suis pas grand’chose
Jusqu’au bout de la vie et jusqu’après la mort »

Chapeau l’artiste et merci pour tout. Que tu puisses reposer enfin en paix.


(Warren Bismuth)

mercredi 27 juin 2018

Thomas GIRAUD « La ballade silencieuse de Jackson C. Frank »


Attention : ceci n’est pas une fiction ! Enfin pas tout à fait. Si Thomas GIRAUD réinvente la vie du musicien de folk Jackson C. FRANK, il imagine son parcours à partir de faits réels, d’anecdotes qui servent de fil rouge à ce roman qui tient plus en fin de compte de la biographie sélective.

Le petit Jackson n’a que 11 ans en 1954 lorsqu’explose la chaudière de son école. Plusieurs enfants sont tués par l’incendie gigantesque, Jackson en gardera d’irréversibles séquelles psychologiques et physiques : front et poitrine brûlés, greffe à partir de la peau de l’une de ses cuisses. En somme, corps altéré de haut en bas. 8 mois d’hôpital, il en ressort changé, y compris aux yeux de ses parents.

Il se passionne pour la musique, pour Elvis. Sa mère l’amène visiter Graceland la propriété du King. Contre toute attente PRESLEY est chez lui, et entame même avec Jackson une conversation. Ce dernier commence à grattouiller sur une vieille guitare, s’en sort plutôt pas trop mal, alors il insiste : il sera musicien, meilleur que son maître Elvis, c’est en tout cas ce qu’il ambitionne. Sur son chemin il rencontre SIMON & GARFUNKEL, pas encore les monuments qu’ils deviendront bientôt mais déjà fort reconnus dans le milieu. C’est grâce à eux qu’il va enregistrer à Londres son premier album (c’est sur le bateau qui le mène en Angleterre qu’il en compose certains morceaux).

Jackson est un grand timide : en studio il refuse d’être observé par le célèbre duo alors qu’il joue ses chansons, il faudra y dresser un paravent afin qu’il puisse en toute sécurité enregistrer ses titres. Après quelques péripéties, le disque finit par sortir. Juste après un album de DYLAN qui fait de l’ombre à tout le monde. Succès d’estime pour Jackson, pas la ruée qu’il avait escompté. Il est pourtant persuadé que son disque est très bon, fameux même. Mais le public le renvoie à ses gammes, sans même une révérence.

Et puis plus rien : perte de l’imagination, pannes multiples dans les compositions, impossibilité de faire de nouvelles chansons. Et pendant ce temps-là, DYLAN, SIMON & GARFUNKEL montent en puissance et notoriété. Le néant habite un Jackson au bord du désespoir. Oh il va bien tenter de rejouer ses titres, de les rendre plus attrayants, car si le public le boude c’est qu’il manque forcément quelque chose. Paradoxe ultime ou pied de nez du Destin : les reprises qu’en font d’autres interprètes sont plutôt bien reçues par la critique. C’est désormais l’errance pour Jackson, jamais il n’enregistrera de nouvelles chansons.

Voilà pour la partie biographique de Jackson C. FRANK. Dans ce roman de 2018, Thomas GIRAUD imagine les errements du musicien qui touche le fond, il le fait souffrir au quotidien. Mieux : il se fond, se love dans Jackson, prenant parfois sa place pour mieux endurer avec lui, sentir la détresse, tenter de le guider.

Le destin de Jackson C. FRANK est celui de beaucoup de musiciens, là j’évoque la carrière musicale, un coup de génie en pleine jeunesse mais un public qui boude, et une descente aux enfers sans freins ni lumière. Dans cette biographie romancée et en partie inventée, créée, chacun de nous pourra penser à un musicien de ses proches, ou un artiste qu’il révère pour cet unique disque sorti un jour et qu’il aura écouté jusqu’à ce que les sillons ressemblent à des tranchées. Souvent, la destinée de ces compositeurs vagabonds aura été truffée d’emmerdes en tout genre, sans compter les divers abus qui auront parfois raison du créateur baigné dans une autodestruction sans retour.

Mais ici, tout commence par une chaudière défectueuse qui semble sceller le destin de l’un de ses nombreux artistes qui ont peut-être trop cru en eux, se sont surestimés sans jeter une oreille ni un œil sur la critique, et qui se sont perdus faute de modestie, de réalisme ou de recul. Quoi qu’il en soit, Jackson C. FRANK est reparti dans les ténèbres au pied de sa chaudière, comme lui quelque part défectueuse, et Thomas GIRAUD l’exhume de manière émouvante, on sent qu’il aime ce Jackson, qu’il a une tendresse particulière pour ce musicien incompris, peut-être le King des « losers ». Il aimerait tant le voir réhabilité, faire en sorte que son disque devienne enfin un classique. C’est sorti aux Editions de La Contre Allée que je ne vais pas tarder à demander en mariage pour une cérémonie littéraire.


(Warren Bismuth)