Jaroslav Hašek (1883-1923) fut un ennemi acharné de l'ordre et du pouvoir, des breloques et des faits d'armes. Ces nouvelles démontrent une fois de plus son immense talent pour portraiturer à grands coup de caricatures poussées à leurs paroxysme, même si derrière la farce quasi théâtrale se cachent (à peine) des convictions anarchistes profondes contre la folie humaine. Ici ce sont 21 nouvelles en trois thèmes principaux et regroupés : politique, religieux et militaire. Et bien sûr, comme toujours chez Hašek, c'est le dernier qui est le plus copieusement représenté et moqué.
Le ton est volontiers caustique, burlesque, irrévérencieux voire absurde. Les personnages parlent fort et ont la langue haut perchée, sont bruyants, s'agitent tant et plus, surtout lorsqu'il s'agit d'élections (« Ça vole haut, de nos jours, les luttes électorales ! »). Hašek, n'étant pas un grand défenseur du pseudo suffrage universel, dénonce par le grotesque, le ridicule, avec l'objectif de faire rire. Il n'empêche. Derrière cette posture on devine aisément un engagement, un idéal ouvertement anarchiste, dans une fresque de la Bohême (aujourd'hui une partie de la Tchéquie), une Bohême revisitée, avec ses ministres, ses princes, ses paysans, ses prêtres, tous brocardés par la plume agile et trempée dans l'alcool d'un auteur hors normes, tel ce vicaire dont la mission première est de convertir à la probité de rugueux montagnards.
Mais ce recueil est aussi l'occasion de redécouvrir le personnage central de toute l’œuvre de Hašek : le brave soldat Švejk. Švejk est aujourd'hui très célèbre en Tchéquie (une statue le représentant est même dressée quelque part dans le pays !), grâce à la jubilatoire trilogie racontant les aventures de ce brave soldat. Mais le présent livre, pour mieux ressusciter le héros, en propose sa naissance littéraire, sa genèse. En 1911, Hašek couche sur le papier celui qui ne va plus le quitter durant une vie entière quoique brève. Les cinq premières aventures sont incorporées dans ce recueil, elles sont pour la toute première fois publiées en France, émotion assurée pour les « fans » de ce soldat farceur, d'apparence s'appliquant jusqu'à l'obsession pour obéir le plus scrupuleusement aux ordres militaires, en fait buveur invétéré et antimilitariste. Švejk est inclassable tellement il déborde de partout, il prend tout le monde à contre-pied et il est bien difficile de le comprendre tant il est poli jusqu'à l'indécence, volontiers simplet et décalé. Il est ici esquissé, faisant son service militaire et tâtant de la prison, il deviendra plus abouti et plus plus réel ultérieurement alors qu'il « combattra » lors de la première guerre mondiale, mais la carrière de Hašek se joue pourtant en 1911, même s'il n'en a alors pas conscience. 30 pages sont consacrées à Švejk dans ce recueil.
« Dans toute armée, il y a des canailles qui ne veulent pas servir. Ils aiment mieux être des zigotos de civils tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Ces gras astucieux se plaignent de faiblesses cardiaques alors qu'ils n'ont, mettons, qu'une appendicite, ainsi que l'autopsie suffit à le démontrer. Et c'est pas de semblables moyens qu'ils veulent se soustraire à leurs devoirs militaires. Mais les infortunés ! Il y a encore le contrôle médical, la procédure dite de superarbitrage qui leur fait passer l'envie de rire. Un gars se plaint qu'il est 'pied-plat'. Le médecin militaire lui prescrit sel de Glauber et lavement au clystère et, pied-plat pas pied-plat, voilà qu'il court comme s'il avait le feu aux trousses ; et le lendemain, il est aux arrêts ».
Le brave soldat Švejk cède la place pour une courte histoire à un certain Trunec qui pourrait être son frère jumeau. S'ensuivent des scénettes antimilitaristes, caricaturant avec abus le monde militaire, ses généraux et ses sous-fifres, c'est un exercice de style de l'irrévérence. Hašek est aujourd'hui reconnu pour l'originalité de son œuvre, durcissant le trait tant et plus, vivant d'abus dans la vie comme dans sa plume, se moquant de tout en un absolu jusqu'auboutisme de mauvais goût. « À bas le pouvoir » est paru en 2025 chez KC Éditions, il est traduit et postfacé par Jean Boutan.
(Warren Bismuth)
