Recherche

mercredi 2 septembre 2026

Marie-Hélène LAFON « Le pays d'en haut »

 


Le pays d'en haut, c'est bien sûr le Cantal, plutôt son nord, juché à 1000 mètres d'altitude, celui que Marie-Hélène Lafon s'évertue à décrire depuis 25 ans. La collection Versant intime invite un auteur, une autrice, à se dévoiler dans le jeu d'une interview menée par Fabrice Lardreau. Et ici c'est Marie-Hélène Lafon qui s'assied sur le canapé.

Grandir sur une terre de moyenne montagne dans une ferme isolée, entourée de champs et de bois, c'est le parcours de l'autrice qui a pourtant su très vite qu'elle quitterait ses terres natales pour étudier ailleurs, loin à la grande ville. Ce n'est d'ailleurs pas la seule à avoir choisi cette option, le Cantal étant par nature une « terre notable d'émigration ». La montagne, la vraie, la haute, elle l'a découverte par le biais de la télévision, quand, jeune, elle suivait avec toute sa famille les étapes du Tour de France. Elle analyse ici la différence entre moyenne et haute montagne.

À l'instar de Annie Ernaux qu'elle connaît par ailleurs, Marie-Hélène Lafon est un transfuge social, ayant tourné le dos à sa « classe » pour s'émanciper et s'affranchir. Sa classe à elle, c'est la paysannerie par héritage, où l'on se doit de reprendre le domaine agricole, ce que Marie-Hélène Lafon se refusera à entreprendre. Elle a rejoint un pensionnat religieux de Saint Flour à l'âge de 12 ans et en livre ici ses souvenirs. C'est en 1980, à 18 ans, qu'elle s'exile à Paris pour ses études.

Marie-Hélène Lafon se définit volontiers comme orgueilleuse, et passe chaque année plus de deux mois dans le Cantal. Car si elle a quitté le mode de vie de sa famille, elle reste profondément attachée à elle ainsi qu'aux terres noires du Cézallier, une région isolée et tourmentée entre Cantal et Puy-de-Dôme. Cette terre, couplée avec l'indispensable marche en nature, lui permet de diluer son esprit afin de préciser sa pensée, chaque mot se mettant alors en place dans le cadre d'un projet littéraire.

Dans ce beau témoignage, Marie-Hélène Lafon raconte son enfance avec pudeur et sobriété, ainsi que ses techniques d'écriture : « J'ai toujours le sentiment que mes livres comportent trop de gras, un trop-plein dont je me méfie énormément. La poésie représenterait pour moi l'épure ultime, dans laquelle le blanc monte, mange la page, la noie de silence. Je cherche constamment à élaguer. Ce souci de l'épure est sans doute lié à l'austérité et au dénuement des paysages arasés dans lesquels j'ai grandi. La boucle se boucle... Il y a une volupté du dénuement, une ivresse de l'âpreté ». Car sa terre est fertile, y compris pour son œuvre littéraire qui s'abreuve des paysages uniques du haut Cantal. Mais n'y voyez là aucune nostalgie. Non seulement l'autrice la réfute mais condamne ce sentiment, tout comme elle se défend avec justesse d'être une autrice de terroir, justement par l'absence totale de cette nostalgie. Puis, toujours calmement, elle s'engouffre « dans les plis de silence ».

L'exercice de cette collection est aussi pour les invités de présenter quelques textes qui les ont marqués, qu'ils ont envie de partager avec leur lectorat avec une amorce qu'ils ont rédigée. Ici, ils sont appelés « Lectures montagnardes ». Ce sera d’abord presque naturellement le texte de la chanson « La montagne » de Jean Ferrat, puis un extrait des « Chroniques des justes altitudes » d'Alexandre Vialatte, suivi de quelques paragraphes des « Carnets du grand chemine » de Julien Gracq, enchaînant par un extrait issu de « Ennemonde et autres caractères » de Jean Giono ». La littérature contemporaine est aussi représentée avec un extrait de « Au commencement du septième jour » de Luc Lang, l'exercice se terminant par quelques lignes d'un poème de Philippe Jaccottet.

Ce livre nous éclaire sur la personnalité de Marie-Hélène Lafon même si elle a su nous guider tout au long de son œuvre. Il est paru en 2019. L'autrice a continué son chemin depuis et demeure une autrice à part dans le paysage littéraire français.

(Warren Bismuth)