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dimanche 26 juillet 2026

Larry BROWN « Affronter l'orage »

 


Les nouvelles de Larry Brown (1951-2004), l'un des nombreux piliers de l'école du Montana, sont en partie axées sur des couples dysfonctionnels où l'alcool et la perte de repères sont des caractéristiques. Que ce soit à la ville où à la campagne, de chômage en emprunts étouffants, Brown décrit des scénettes simples et souvent dramatiques du quotidien lors de moments critiques de protagonistes triés sur le volet pour représenter l'Amérique des anonymes et des paumés, des désœuvrés.

La violence y est omniprésente : sociétale, de rue, physique comme psychologique, elle ne cesse de hanter les personnages de ces nouvelles, comme la solitude, l'isolement que certains tentent de casser en rencontres d'un soir dans des lieux malfamés. Brown, c'est un peu les familles de Raymond Carver échouées dans les décors et bars sordides de James Crumley (deux autres représentants de l'école du Montana) mais sans la surenchère de ce dernier, plutôt un plus profond désenchantement. Car à l'instar de Carver, Brown ne juge pas, il évoque, il témoigne, il relaie, ne part jamais dans des éclats de voix outranciers ou dans des scènes d'action.

Dans chacune des nouvelles, l'alcool coule à flots et l'haleine empeste le tabac froid, musée d'êtres boiteux qui n'ont pas coupé le cordon, qui ne sont pas totalement affranchis ni autonomes malgré les apparences. Des couples bringuebalants, anciens ou en passe de se former, mais où chacun pose sa béquille sur l'autre, dépeints froidement, avec recul et sans émotion. Et puis ces célibataires à la recherche d'une relation, pas obligatoirement amoureuse, mais en tout cas malmenée par l'alcool.

Peu de dialogues émanent de ces peintures, Brown se contentant du factuel, de ce que lui semble voir, il n'est pas nécessaire de placer un micro sous le nez des protagonistes, la caméra se suffit à elle-même. Parfois une confiance aveugle naît entre deux personnes ignorant tout l’une de l'autre, l'alcool bien sûr n'y est pas étranger. Il aide à se sociabiliser, même si bientôt il va tout faire capoter. L'alcool aidant à supporter la lâcheté qui consiste en cette impossibilité de chercher à bâtir une nouvelle vie.

Dans ce sombre recueil mais pourtant raconté sans trémolos se détache pourtant cette nouvelle comme tombée du ciel : « Les riches », le procédé de la fiction comme prétexte pour dénoncer les individus d'une classe sociale défavorisée qui vont haïr les riches de leur plus belles haines pour masquer le fait qu'ils sont envieux et jaloux. La plume de cette nouvelle n'a rien à voir avec les autres, parvient à dresser deux portraits sans concession, celui des riches, des bourgeois, des aristos trimballant avec fierté leur suffisance, et celui des exploités, de ceux qui rêveraient de rejoindre la bourgeoisie tout en la condamnant.

« Elle a eu un regard incertain. J'observais ces enfants. Ils étaient aussi silencieux que les morts. Je ne voulais pas lui payer de bière. Mais je ne voulais pas non plus en faire toute une histoire. Je n'avais pas envie de continuer à regarder ces enfants. Je voulais juste que tout cela se termine », ce qui semble être le sentiment général des personnages de Larry Brown, qu'il n'a d'ailleurs peut-être pas totalement inventés. « Affronter l'orage » est un très beau recueil de neuf nouvelles écrites dans les années 1980, il est le reflet d'une époque, d'un état d'esprit, peut-être pas si éloigné de celui de nos jours. Réédité en 2020 dans la collection poche Totem de Gallmeister qui a par ailleurs publié six livres de Larry Brown. Celui-ci est sobrement traduit par Pierre Furlan.

« Je regardais la série mais sans y croire. Ça ne ressemblait pas à la vie réelle. Il y avait trop de choses qui finissaient bien. Chacun trouvait toujours exactement ce qu'il recherchait. Et il n'y avait pas de méchant. Personne, là n'enfonçait jamais de porte ni ne chassait des toilettes avec des gifles ».

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)

mercredi 11 mars 2026

Kathleen Dean MOORE « Sur quoi repose le monde »

 


Des textes brefs sous forme de chroniques familiales, des émotions et des visions et analyses philosophiques (l’autrice est philosophe) empreintes de poésie, telle est la recette de ce documentaire à classer indéniablement dans la catégorie Nature Writing.

Écrit en 2004 mais traduit et publié en 2021 chez Gallmeister, « Sur quoi repose le monde » raconte et interroge. Raconte des vacances, celles que la famille s’offre chaque été en Alaska, sur Pine Island. De belles images, comme celle où Kathleen Dean Moore s’approche au plus près d’un banc de phoques avec son kayak. Ce livre est aussi une succession d’interrogations sur l’amour et sur l’avenir de notre planète, l’un n’allant d’ailleurs peut-être pas sans l’autre. Son mari, Frank, est scientifique. Ainsi nous assistons à des échanges riches sur la nature et la science.

L’autrice convoque plusieurs figures tutélaires de la pensée, notamment Descartes, qu’elle contredit illico sur le thème de la conscience tout en prenant la défense des animaux, les interactions du Vivant. « Il est vrai que je ne sais pas avec certitude quels animaux pensent, mais Descartes non plus, et cela paraît être une bonne raison pour ne pas tirer des conclusions hâtives sur ce qu’un animal a en tête. Comme c’est drôlement commode de croire que les humains ont le monopole de l’univers toujours présent à l’esprit. Si les gens ont l’intention de mettre les dauphins en captivité et de transformer la vésicule biliaire des ours en un élixir fortifiant, s’ils ont l’intention de racler complètement le fond de l’océan et de moudre l’arrière-train du cerf à queue noire en steak haché, s’ils ont l’intention de réduire les sites de nidifications des hiboux pour fabriquer du papier toilette et se persuader que ce n’est pas un problème, alors ils auront besoin de croire que les humains ont une âme et pas les autres animaux. Mais cela relève de la solution de facilité, pas de la vérité ».

Kathleen Dean Moore observe et retranscrit : la faune, les minéraux, les oiseaux surtout (elle est aussi ornithologue), et la beauté époustouflante d’un monde que l’on a désappris à regarder. Le livre sait se faire contemplatif, silencieux, on n’ose pas lire à voix haute pour ne pas déranger la nature, il est également bienveillant mais offensif contre les destructeurs de la planète, car l’autrice défend une écologie morale.

Puis c’est le tour d’une île de l’Oregon. Dean Moore a connu Aldo Leopold, en parle avec tendresse, tout comme de Thoreau qu’elle enseigne à ses étudiants. Des souvenirs de jeunesse refont surface, avant que l’urgence d’écrire ne reprenne. « Si le Nature Writing est une bonne chose qui a des effets bénéfiques – ce qui est le cas – et si vivre près de la terre nourrit les bons ouvrages de Nature Writing – ce que l’on a pu assurément vérifier -, alors les bénéfices de la vie et de l’écriture dans et sur les grands espaces l’emportent sur les nuisances ». Pourtant l’autrice vit en ville et s’en explique, mais a besoin de la nature pour écrire.

L’humour est bien présent quoique distillé avec parcimonie. Et l’observation reprend : le geai, par exemple, a pleine conscience du fait de dérober de la nourriture à l’un de ses congénères, et suite au vol, se comporte différemment.

Merveilleuses pages sur un petit barrage inutile dont le couple Dean Moore a financé le dynamitage pour libérer les truites cutthroat. Sur le thème des incendies, toujours très présents dans les régions boisées, l’autrice répond par l’intermédiaire du philosophe Héraclite. Mais il est temps de souffler, il est maintenant question de jardinage et de fleurs de jardins, avec quelques références à la bible, avant un cours d’étymologie bienvenu.

Certes, quelques chapitres présentent un moindre intérêt, mais dans l’ensemble ce documentaire riche est varié par les thèmes et fait un bien fou lors de la lecture. Et comme tout ce qui fait du bien, le tout se termine en musique. Livre traduit par Josette Chicheportiche.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)


dimanche 31 décembre 2023

Coups de cœur Des Livres Rances 2023

 


L’heure du traditionnel bilan a enfin sonné, comme un passage obligé. En fait, non, pas obligé, souhaité. L’année 2023 m’a vu le nez plongé dans des livres de manière quasi compulsive, tel un refuge contre le monde extérieur (moche). En parallèle de ce désormais palmarès des coups de cœur des publications de l’année en cours, je me suis volontairement et en partie seulement enfermé dans ce que j’appelle mes cycles de décompression, un auteur que je prends et ne quitte plus pendant un temps plus ou moins long, en tout cas un temps jamais défini à l’avance.

En 2023, j’ai continué les enquêtes du shérif Longmire de Craig JOHNSON (chez Gallmeister), une série-cocon qui permet de reprendre de l’énergie, de moins penser et de s’amuser tout en apprenant. Comme chaque année depuis plus de seize ans, j’ai continué à avancer dans ma quête de l’œuvre de Georges SIMENON (je doute que je puisse en voir un jour la fin tant elle est énorme, mais l’exploration se poursuit), et cette année plus de dix romans durs m’ont accompagné. Mais deux évènements de lecture ont en partie rythmé la seconde partie de mon année : l’intégrale des nouvelles de Joseph CONRAD (centenaire de sa disparition en cette année 2024), et ce monde qui s’est (ré)ouvert à moi en plus de 1500 pages, une expérience unique et éblouissante, avec ce désir de n’en plus finir, d’aller jusqu’à la dernière ligne, et en redemander, relire quelques nouvelles. Une rencontre extraordinaire. Tout comme celle du « Cycle des bas-fonds » de Jim TULLY, porte-parole des miséreux des Etats-Unis aux débuts du XXe siècle, et lui-même vagabond durant sept années de sa vie. Les cinq tomes du cycle furent avalés quasi d’un trait, à la suite, sans voir le temps passer, une prodigieuse aventure sans foi ni loi.

J’ai encore raté mon pari, celui de moins écrire sur le blog en cette année. J’ai de nouveau publié une centaine d’articles (plus de 730 références étant désormais en ligne depuis 2017), je suis conscient que c’est beaucoup trop et que mon lectorat risque de se noyer. Promis, cette année j’essaie de faire mieux, c’est-à-dire moins, en me concentrant sur des séries en cours, ou des auteurs bien précis. Je sais que je proposerai chaque volet du cycle de Jim TULLY (le tout est déjà rédigé), ainsi qu’une double commémoration de centenaire : les disparitions de Joseph CONRAD et Franz KAFKA en 1924, à quelques semaines d’intervalle. Et bien sûr je continuerai à participer mensuellement au challenge « Les classiques c’est fantastique » dont vous avez peut-être intégré les règles fixées, un défi qui me tient particulièrement à coeur.

Si beaucoup de « vieilles » lectures m’ont marqué, j’ai pourtant trouvé le temps de lire des parutions de 2023, avec ces émotions toutes personnelles et je vous dévoile enfin cette liste coups de cœur des livres sortis en 2023, ceux qui m’auront procuré de la joie et/ou de l’émotion, simplement mais sincèrement. Des ouvrages qui auront attisé ma révolte, mon intérêt, ma curiosité. Voici le palmarès de l’année 2023 (pour des titres publiés la même année, j’insiste bien !), par ordre d’apparition sur le blog. J’espère que la superstition ne fait pas partie de vos attributions, car ce sont bien treize (oui, 13 !) publications qui sont ici concernées.

Le dessin lumineux en tête de cet article est signé LN, il me va droit au (coup de) cœur, immense gratitude. Je remercie ici chaleureusement les auteurices, les éditeurices qui m’ont fait confiance, m’ont soutenu indéfectiblement et ont trouvé un quelconque intérêt à mon travail, qui lui donnent du sens. Elles et ils se reconnaîtront. Sans eux je ne suis rien.

**** Coups de cœur 2023 ***

Doug PEACOCK « Itinéraire d’un éco-guerrier » Editions Gallmeister



https://deslivresrances.blogspot.com/2023/04/doug-peacock-itineraire-dun-eco-guerrier.html

 

Victoria YAKUBOVA « Chez moi » Editions L’espace d’un Instant

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/04/victoria-yakubova-chez-moi.html

 

Evguéni TCHIRIKOV « Les juifs » Editions Mesures

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/05/evgueni-tchirikov-les-juifs.html

 

Veronika BOUTINOVA « L’homme qui flotte dans ma tête » Editions Le ver à Soie

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/05/veronika-boutinova-lhomme-qui-flotte.html

 

Erri DE LUCA « Itinéraires – Œuvres choisies » Editions Gallimard

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/07/erri-de-luca-itineraires-uvres-choisies.html

 

Vassili GROSSMAN « Tout passe » Réédition Calmann-Levy

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/06/vassili-grossman-tout-passe.html


Marcel NADJARY « Sonderkommando » Editions Signes et Balises

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/08/marcel-nadjary-sonderkommando.html

 

Joseph CONRAD « Le retour » Réédition La République des Lettres

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/09/joseph-conrad-le-retour.html

 

Catherine LITIQUE « Le Pair » Editions Le Réalgar

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/09/catherine-litique-le-pair.html

 

Jospeh ANDRAS « Nûdem Durak – Sur la terre du KURIDSTAN » Editions Ici bas

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/joseph-andras-nudem-durak-sur-la-terre.html

 

Elsa DORLIN, Jean-Pierre SAINTON & Mathieu RIGOUSTE

« Guadeloupe mai 67 » Editions Libertalia

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/elsa-dorlin-guadeloupe-mai-67.html

 

Ali COBBY ECKERMANN « Ruby Moonlight » Editions Au Vent des Îles


 

https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/ali-cobby-eckermann-ruby-moonlight.html

 

Danielle BASSEZ « Le même et l’autre » Cheyne éditeur

 


https://deslivresrances.blogspot.com/2023/10/danielle-bassez-le-meme-et-lautre.html

Sur ce, prenez soin de vous et des vôtres, l’aventure continue.

 (Warren Bismuth)

dimanche 17 décembre 2023

James CRUMLEY « Le dernier baiser »

 


Après avoir créé le détective Milo Milodragovitch dans « Fausse piste » (en 1975), James CRUMLEY, au risque de perturber son lectorat, se lance en 1978 dans l’élaboration d’une seconde série en parallèle, mettant une fois encore en scène un détective privé, C.W. Sughrue.

La recette est assez similaire à celle de la série déjà mentionnée, Sughrue étant un détective désabusé qui picole pus que de raison dans un pays, les Etats-Unis, en proie à tous les abus, dans des quartiers suintant la déliquescence, l’alcool, la dope et les coups bas. Sughrue est un ancien du Vietnam, célibataire endurci dont la mission principale est de retrouver des fugueurs. Ainsi, à la demande d’une certaine Rosie, tenancière de bistrot, il prend en filature l’écrivain Trahearne. Et dès l’entame, tout le talent de CRUMLEY éclabousse. Par un premier chapitre d’anthologie dans un bar, avec une baston mémorable et des dialogues somptueux, il plante le décor. Cette scène est le mur porteur de la suite du roman. Parallèlement, la fille de Rosie, Betty Sue, a disparu depuis 10 ans, à l’âge de 17 ans. Et il se pourrait fortement qu’elle ait mal tourné. Rosie engage Sughrue pour la rechercher.

Sughrue démarre ses investigations, flanqué de Trahearne et de son bulldog amateur de bière, Fireball. Et bien sûr, CRUMLEY étant ce qu’il est, l’enquête va déraper, des scènes folles vont se succéder à un rythme effréné, et il va bien nous falloir les doigts de chaque main pour compter les morts. De communautés hippies en magnats du cinéma pornographique et de femmes pulpeuses ou usées, c’est tout l’underground étatsunien des 70’s que Sughrue va rencontrer en interrogeant celles et ceux qui ont connu Betty Sue. Il va remonter le temps bien malgré lui, par le biais de témoins à gueules cassées, des épaves ou de simples accidentés de la vie, la galerie des personnages est impressionnante. Et en partie lucide, pas comme ses protagonistes.

CRUMELY règne en maître dans l’exercice d’équilibriste, entre le devoir de contrôler son scénario, mais aussi le besoin de convoquer les paumés de son pays et celui de désamorcer certaines scènes par un enchaînement sur une poésie impressionniste de toute beauté. Sans compter son émotivité, celle qui fait jaillir des séquences bouleversantes, jouées par des personnages auxquels il n’est pas difficile de s’attacher, par leur parcours cahoteux, par leur décision d’évoluer en marge de la société, dans un esprit communautaire où « Tout le monde était ensemble avec toute le monde (…). Vous savez, histoire de démolir le concept de propriété privée et de possession individuelle. Qu’est-ce que ça peut foutre, hein, quand on prend assez de drogue, ça a l’air cool ».

Des éléments autobiographiques viennent se planquer au milieu du vice, suivis de scènes de grande émotion, tout ceci dans un milieu fait d’intimidations, de mensonges et de bluff. CRUMLEY est assez singulier dans son approche littéraire à la fois bordélique, excessive, cradingue et poétique, entièrement maîtrisée et diablement lucide sur la société étasunienne. Quant à la chute, elle est aux petits oignons, ce qui ne gâche rien dans un univers de polar.

Mais pourquoi donc avoir créé deux détectives privés à peu près similaires, et à peu près en même temps, évoluant dans des milieux pas tellement différents ? En vérité je n’en sais foutrement rien. Mais la facétie de CRUMLEY peut sans doute avoir été poussée jusqu’à les inventer de conserve pour les faire se rencontrer ensuite et enquêter ensemble. Ce sera le cas dans « Les serpents de la frontière », volume unique faisant partie à la fois de la série Milo Milodragovitch et de celle de C.W. Sughrue, tome 3 pour chacune d’elle. La farce est complète. Et forcément nous reviendrons sur ce volet-croisement tant il paraît fascinant dans sa construction littéraire.

Dans la présente édition de 2017 chez Gallmeister, la publication intègre de magnifiques illustrations en noir et blanc de Thierry MURAT. Gallmeister vient d’ailleurs de terminer les traductions - celles de Jacques MAILHOS - de ces deux séries de 4 tomes chacune, par l’ultime enquête de Sughrue, « Folie douce ». Deux séries qu’il faut explorer à la fois pour leurs excès et leur esthétisme littéraire.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 12 novembre 2023

James CRUMLEY « Fausse piste »

 


Les éditions Gallmeister ont entrepris de retraduire et republier tous les romans – soit une dizaine – de James CRUMLEY (1939-2008) depuis déjà quelques années. Alors que vient de paraître « Folie douce », prenons un peu de temps pour rembobiner, avec cette première réédition de l’auteur chez Gallmeister en 2016.

CRUMLEY a créé deux héros récurrents pour deux courtes séries parallèles. Deux détectives privés : Milo Milodragovitch et Sughrue, deux types qui vont finir par se croiser au cours des deux séries, mais n’anticipons pas, car ici il s’agit d’une affaire où seul Milodragovitch intervient, et c’est donc sa toute première apparition pour un titre initialement paru en 1975. C’est aussi le premier roman de l’auteur.

Milo, ancien soldat de la guerre de Corée, est de ces détectives désabusés, qui aime jouer avec sa santé physique par l’abus d’alcools et de drogues diverses dans la petite ville de Meriwether (50000 habitants) du Montana. Spécialisé dans le divorce, il n’est plus appelé pour régler des contentieux, se sent partir sur la touche, quand une certaine Helen Duffy fait appel à lui pour un tout autre programme : son frère cadet, Raymond, a disparu depuis trois semaines. Bien vite, ce frangin est retrouvé mort.

Si l’intrigue peut paraître simple de prime abord, il n’en est rien au fur et à mesure du déroulé des événements. De nombreuses bouilles patibulaires vont venir le glacer, des alcoolos, des camés, des putes, bref tout ce qui représente les bas fonds d’une ville étasunienne des années 70, avec son quota de hippies plus ou moins louches.

C’est aussi l’occasion pour Milo de revenir sur sa vie, âpre elle aussi : parents alcooliques puis suicidés, errances diverses et ancien boulot chez les flics, mais Milo est devenu un privé. Privé d’avenir, d’amour, il « volue dans les bars les plus sombres de la ville, y croise les pochetrons les plus ténébreux, la mafia locale, les salauds. « Le bronzage artificiel ne parvenait pas à masquer totalement sa couperose, et la veste hors de prix taillée sur mesure ne parvenait pas non plus à masquer sa bedaine. Ses denses cheveux noirs ne grisonnaient nulle part, mais ils avaient l’air peints au-dessus de sa tête ronde ».

La force démoniaque de CRUMLEY réside dans son imagination et sa patte. Faisant la part belle aux dialogues crus et violents « à l’ancienne », il stupéfie par son humour caustique, noir lui aussi, le tout emballé dans une verve puissante et accrocheuse. Bien sûr, CRUMLEY se moque de la bien pensance, du politiquement correct, et tout le monde en prend pour son grade. Sous un fond noir foncé, il parvient à nous faire nous gausser presque de bout en bout. Un autre de ses talents dans l’écriture est celui d’enchaîner une scène sanguinolente et crade avec un petit moment de poésie, une prouesse où le rythme est brisé immédiatement, occasion pour le lectorat de reprendre son souffle avant une nouvelle immersion dans les rues poisseuses de Meriwether.

L’ambiance générale est ambivalente, entre froideur extrême du fond (personnages déglingués sans futur ni scrupules, relations humaines électriques, coups bas et surenchères permanentes à coup d’argent sale) et drôlerie, presque légèreté de la forme. Car CRUMLEY est un vrai conteur. Il déniche une anecdote pourrie qui désamorce le climat quasi nihiliste du roman. En le lisant, il est difficile de ne pas penser à Jim HARRISON. Deux écrivains de la même génération, tous deux attachés au Montana, et appartenant d’ailleurs à la fameuse école littéraire de cet Etat. Seulement, CRUMLEY possède encore moins de pudeur que HARRISON. Si ce dernier tombe parfois émerveillé devant certains de ses personnages et les « protège », CRUMLEY n’en a rien à foutre, il brandit le jusqu’au-boutisme en arme absolu. Son Milo est un pourri, comme ceux qu’il traque. Il picole jusqu’à s’écrouler et se réveille avec des cachets de speed. CRUMLEY est un peu une version polar halluciné de HARRISON.

Ami.es politiquement corrects, passez votre chemin sans attendre. Les situations, les mots, les relations des personnages de CRUMEY choquent. Il passe la démultipliée sans aucun répit ou presque. Il rend notre monde encore plus dégueulasse qu’il n’est. Seulement, voilà, il maîtrise son récit à la perfection. D’accord il use et abuse de mots grossiers, de cadavres jonchant son récit, tout comme dans les dialogues il use et abuse du mot « vieux ». Mais il nous prend à revers avec ces moments de pure poésie. Le rythme est fort soutenu, étouffant par les scènes, mais cet humour dévastateur vient tout rendre dérisoire, comme si rien n’était finalement important sur cette fichue terre. Par la causticité il fait passer la pilule (de speed), il désenclave une noirceur qui pourrait être totale. Dans une ville où l’on envoie les dégueulis d’ivrognes au labo pour expertise, tout est permis, et donc les voyous se permettent tout.

Rien qu’en lisant ce premier roman vous vient subitement une solide gueule de bois, comme un lendemain de mélange varié d’alcools frelatés et de baisers impudiques avec un cendrier plein de mégots jusqu’à la gueule. L’expérience est étonnante, presque extrême, et pourtant elle s’avère redoutable par son addiction, d’autant que le finale, exceptionnel, est dans ce polar mené de main de maître sans toutefois nous rabibocher complètement avec l’espèce humaine.

SI vous suivez régulièrement Gallmeister, le nom du traducteur, jacques MAILHOS, ne vous sera pas inconnu. Il a en effet traduit pour cet éditeur, entre autres, des auteurs tels que Edward ABBEY, Doug PEACOCK, TREVANIAN, James DICKEY, Henry-David THOREAU, Ross MACDONALD, Jim TENUTO, Barry LOPEZ et pas mal d’autres. « Fausse piste » est depuis sorti en version poche chez Gallmeister, mais si vous pouvez dégoter cette version grand format, faites-le, car elle est agrémentée de dessins somptueux en noir et blanc de CHABOUTÉ qui valent le déplacement et rendent encore plus vivant l’univers poisseux et enivrant – c’est le mot - de CRUMLEY. Pour votre anniversaire par exemple…

« Je taille la route, vieux, c’est tout. Je me tire de cet endroit malsain. Les mecs sont vraiment bizarres, ici, vieux. Ils marchent tous au speed et aux cachetons et à l’héro et à la putain de méchanceté pure. J’ai été dans des tas de coins, vieux, mais j’ai jamais vu un endroit comme ici. On trouve pas d’herbe en ville, sauf celle que les gars cultivent chez eux. L’acide est systématiquement coupé avec du speed. Et c’est la première fois que je vois autant de mecs accrocs à l’héro depuis que j’ai quitté la côte est ».

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 10 septembre 2023

Terry TEMPEST WILLIAMS « Refuge »

 


Dans la deuxième partie des années 80, l’activiste naturaliste Terry TEMPEST WILLIAMS apprend que sa mère est atteinte d’un cancer. La plupart des femmes de la famille sont d’ailleurs décédées de cette maladie. Aussi, la vie de Terry est bouleversée. Parallèlement, habitant près du Grand Lac Salé dans l’Utah, elle s’y rend régulièrement pour relever des mesures scientifiques et faire de l’observation, principalement des oiseaux.

Terry TEMPEST WILLIAMS explique en détails les particularités nombreuses du Grand Lac Salé qui en fait un site unique, elle y dénonce aussi les activités humaines qui chamboulent l’équilibre naturel au fil des décennies. Car Terry TEMPEST WILLIAMS est une combattante pour la nature sauvage. Amie de Jim HARRISON, Doug PEACOCK ou Barry LOPEZ, elle lutte contre le désastre en cours.

La profondeur moyenne du Grand Lac Salé est de quatre mètres, c’est dire si c’est peu. Là-bas s’y trouve un refuge, c’est aussi en quelque sorte le propre refuge de Terry pour décompresser alors que sa mère se dégrade de jour en jour. Elle s’inquiète cependant du changement de comportements de la plupart des oiseaux (la liste des espèces – conséquente – présentes sur ce site est dressée en fin de volume) au fur et à mesure de ses observations.

L’évolution du monde de la nature, celui des bêtes à plumes adorées en particulier, est ici consciencieusement, méticuleusement, scientifiquement passée au peigne fin, données à l’appui. Car l’autrice est une vraie professionnelle en même temps qu’une passionnée. Presque par analogie elle constate l’évolution de l’état de santé de sa mère. Ce sont ces deux thèmes qui vont parfaitement cohabiter tout au long de ce récit hybride, entre documentaire nature, document scientifique, récit de vie qui pourrait presque être lu comme un roman.

Certes, les nombreuses allusions de l’autrice à la religion mormone dont elle fait partie (nous sommes tout près de Salt Lake City) peut agacer ou en tout cas ennuyer. Mais toujours elle est suivie par l’un des deux noyaux du récit.

La force de ce texte réside dans l’espoir (« Je pourrais me représenter la chimiothérapie comme un fleuve coulant en moi et emportant avec lui les cellules cancéreuses ») même si une autre membre de la famille est à son tour atteinte d’un cancer. Car l’autrice sait s’éloigner du sujet tragique pour prendre en considération la beauté, la majesté d’un oiseau, tout comme la découverte d’objets archéologiques, autre passion de Terry qui, entre toutes ses activités, travaille dans un musée. Elle développe le mode de vie d’un peuple ancestral, les Fremont, vivant à proximité du Grand Lac Salé : « Quand le lac montaient, ils s’éloignaient. Quand il redescendait, ils se rapprochaient. Leur communauté n’était pas fixée comme la nôtre. Ils suivaient les rivages dans leurs avancées et leurs retraits. C’était le flux et le reflux de leur vie ».

« Refuge » est un texte inclassable car faisant se côtoyer nature sauvage, ornithologie, archéologie, maladie et réactions des proches, et n’est pas du tout aussi incohérent qu’il pourrait paraître. Changement de comportements des espèces animales face à l’activité de l’homme et la destruction des habitats, changement d’état d’esprit d’une famille devant la maladie et la mort prochaine, tout se relie. D’ailleurs, et c’est le grand coup de poing du livre, en épilogue Terry brandit un document à charge : des essaies nucléaires d’envergure ont eu lieu, notamment dans l’Utah, dans les années 1950, il sont la cause directe de la multiplication des cancers dans la région. Et la justice reste aveugle. Ici, c’est à coup sûr un pamphlet anti-nucléaire.

En fin de volume, une partie bonus : que sont devenus les protagonistes du récit ? Rédigée tout juste dix ans après la sortie du livre aux Etats-Unis (paru en 1991), elle est aussi un bilan écologique sur tout ce qui est développé auparavant dans l’ouvrage. Traduit par François HAPPE, ce livre est une espérance en même temps qu’un constat amer sur l’état de notre société. Pour les amoureux des oiseaux, il est une mine d’informations, sorte de bestiaire ornithologique très documenté. Paru en France chez Gallmeister en 2012 dans l’extraordinaire collection Nature writing pour laquelle vous connaissez maintenant mon attachement, il fut réédité en version poche Totem chez le même éditeur l’an dernier, raison de plus pour le redécouvrir.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 16 avril 2023

John MCPHEE « Rencontres avec l’archidruide »

 


Ce livre n’est pas une fiction. Ou plutôt, c’est la vie du militant écologiste David BROWER en partie romancée par des bribes, des chaînons manquants entre deux scènes pour les raccorder. Écrit en 1972, il est l’un de ces fondements de la littérature de Nature writing politique et engagée.

David BROWER, né en 1912, est géologue, c’est lui que l’on suit tout au long de ce voyage marquant. Il a fondé plusieurs associations de défense de l’environnement, dont le Sierra Club Fondation. L’un de ses buts est de démontrer l’inutilité voire la dangerosité d’un projet de grande envergure pour les hommes, un barrage ou une mine d’extraction par exemple. BROWER fait partie d’une équipe d’eco-warriors, déterminés et démontrant par des réflexions scientifiques que telle partie de la nature ne peut être bétonnée.

Le texte se divise entre trois parties : « Une montagne », « Une île » et « Une rivière ». BROWER est alors considéré comme le « Porte-parole de la protection de l’environnement » afin de contrer les grands projets qu’il considère comme inutiles. La première partie du récit est éblouissante et en tous points remarquable et indispensable. En effet, BROWER y devise avec un adversaire, l’un pour et l’autre contre la construction d’une mine. Et le dialogue est extraordinaire. Car l’auteur John MCPHEE ne prend pas part aux débats, il se contente de faire parler les deux interlocuteurs, chacun avançant ses arguments, immédiatement discutés par l’autre. C’est de la haute voltige.

Mais les deux autres parties ne sont pas en reste. La recette fonctionne à merveille : un BROWER toujours disposé à défendre la nature sauvage, même s’il se trouve empêtré dans des affaires et peu à peu poussé au silence au sein de son club.

Dans ce livre, c’est l’histoire moderne, celle de la bétonisation notamment, qui est racontée, des projets se concrétisant grâce à un capitalisme tout puissant, à l’œuvre même dans les coins reculés et perdus des Etats-Unis. Et c’est aussi les bases mêmes de la décroissance qui semblent posées ici. « La théorie de la croissance économique est vouée à l’échec sur une planète aux ressources limitées ».

Un autre problème majeur se pose (on en paie aujourd’hui les conséquences, pourtant il y a quelques décennies il était encore fort tabou), celui du contrôle des naissances. Dans un monde qui se développe économiquement, la surpopulation est un fléau majeur de la pollution, de la surconsommation. Il faudrait pouvoir réguler, sinon nous courons à notre perte. Les paroles giflent, sans contrepartie : « Depuis 1900, nous avons utilisé plus de minéraux que jamais dans l’histoire de l’humanité », et encore le récit se déroule vers le milieu du XXe siècle, et la suite a montré que nous n’avions pas ralenti la cadence, bien loin de là. Les pays sont interdépendants, certains allant chercher des matières premières indispensables à leurs projets loin, très loin, aggravant un peu plus la pollution. La mise en abîme de l’absurde, jusqu’au naufrage final.

« Rencontres avec l’archidruide », derrière son titre un brin farceur, est un texte majeur. Il est une sorte de récit pionnier de ce qui fut appelé à tort l’écologie radicale (ce sont les grands projets qui sont radicaux, pas la défense de notre terre). Il démontre que la catastrophe est inévitable si nous ne changeons pas nos comportements d’humains, si nous ne prenons pas en compte la nature, la faune, la flore. « Les conservationnistes se doivent de gagner, encore et encore. L’ennemi, lui, n’a besoin que d’une victoire. Nous partons avec un handicap. Nous ne pouvons pas vaincre. Tout ce que nous pouvons obtenir, c’est un sursis. C’est le mieux que l’on puisse attendre ».

Les projets ne manquent pas : des mines aux barrages en passant par d’immenses complexes touristiques, le but est de servir l’humain, et bien sûr de faire chauffer le portefeuille afin de glorifier le capitalisme. Seulement, la nature n’en peut plus, et le mal est profond et incurable. Ce livre l’explique à merveille, et réussit un pari ambitieux, celui de faire passer un message d’extrême urgence par le biais du roman, pour toucher plus de  population, pour rendre le combat pédagogique et urgent.

BROWER va connaître des heures dures, lui aussi un peu dépassé par son rôle. Ce livre, qui est en partie sa biographie militante jusqu’aux débuts des années 70 (BROWER est décédé en 2000), témoigne d’une époque, celle où les lanceurs d’alerte écologique passaient clairement pour des pitres. Le présent leur donne pourtant raison. C’est aussi l’occasion de rappeler dans cet ouvrage que seule la lutte paie, il n’y a pas d’alternative. Concernant le développement du tourisme de masse, les images cognent, comme celle-ci, écrite en lettres majuscules : « FAUT-IL AUSSI SUBMERGER LA CHAPELLE SIXTINE POUR PERMETTRE AUX TOURISTES DE S’APPROCHER DU PLAFOND ? ».

« Rencontres avec l’archidruide » est paru en 2009 en France chez Gallmeister dans la prestigieuse et défunte collection Nature writing, il n’a malheureusement jamais été réédité en version poche, ce qui est fort dommageable. Il est en tout cas un outil charnière pour repenser la décroissance et l’extrême dangerosité des besoins superficiels de la société, c’est aussi un moyen précieux de comprendre et d’analyser les étapes par lesquelles nous sommes passés pour parvenir à un monde fou sans limites. Quant à John MCPHEE, il vient de fêter ses 92 ans.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 2 avril 2023

Doug PEACOCK « itinéraire d’un éco-guerrier »

 


Après « Une guerre dans la tête » (rebaptisé « Marcher vers l’horizon » pour son édition de poche l’an dernier) en 2008 et « Mes années grizzly » (poche) en 2012, Gallmeister publie un troisième volume de Doug PEACOCK (né en 1942), figure tutélaire de la défense de la Nature Sauvage aux U.S.A.

Si le début de ce livre documentaire en partie en forme de récit de vie semble être une redite des deux volumes précédents (son amitié insubmersible avec Edward ABBEY, les observations des grizzlys notamment), cette suite de longues chroniques de vie se défait tout à coup de ces sujets pour nous guider vers d’autres, plus actuels, en relation avec le dérèglement climatique.

Doug PEACOCK ne noircit pas des feuilles au hasard, l’homme s’est somme toute peu exprimé jusque là, ce livre vaut à la fois pour la rareté des propos de PEACOCK que bien sûr pour la puissance et l’acuité du discours. PEACOCK a toute sa vie combattu pour l’écologie telle qu’il l’entend, avec rage et sur le terrain, c’est donc un vieux briscard de la lutte qui s’exprime en ces pages.

Ces pages, parlons-en. L’auteur revient dans ces neuf textes sur les figures états-uniennes importantes et influentes de la défense de la nature. Dans son projecteur, il se remémore les massacres passés des bisons, ceux plus récents des ours et grizzlys, écrit avec émotion sur les derniers grizzlys du Mexique, sur les mouflons, sur la faune sauvage majestueuse. Bien sûr, il ne peut pas passer sous silence son amitié avec Edward ABBEY, convoque régulièrement encore son souvenir, sans oublier d’évoquer encore et toujours la guerre du Vietnam qui l’a marqué à vie. De brèves apparitions, fort furtives, de son ami Jim HARRISON, se fondent, au milieu du décor.

Et quel décor ! Si PEACOCK est intarissable sur les paysages déserts des canyons du sud-ouest états-unien près de la frontière du Mexique, il dépeint d’autres régions, d’autres pays, d’autres moeurs, notamment cette longue et passionnante chronique sur un voyage en Sibérie (signifiant « Le pays endormi ») juste après la chute de l’U.R.S.S. Il en profite pour tracer un portrait fort original des ours polaires menacés, lui qui fut embaucher pour les observer, eu égard à sa connaissance très pointue de l’ours brun et du grizzly.

En Russie, il observe les différentes races de tigres, en retient des enseignements et en profite pour mener sa réflexion par des images imparables : « En 1936, on estimait qu’il ne restait qu’environ cinquante tigres de l’Amour – trop peu, pensaient de nombreux experts, pour garantir la diversité génétique nécessaire pour une survie à long terme. Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, alors que les braconniers potentiels étaient occupés à combattre les Allemands, ce fin félin revint en force. Au milieu des années 1980, on estimait à deux cent cinquante le nombre de spécimens adultes vivant à l’état sauvage ».

PEACOCK est un vieil anar, contestataire et engagé. Aussi il rappelle à toutes fins utiles le danger que représente une organisation comme la N.R.A. (National Rifle Association) par son influence et son pouvoir dans un pays comme les Etats-Unis. Plus curieusement, PEACOCK se dresse contre le masculinisme, contre la virilité à tout prix, contre l’homme dominant. L’occasion aussi de rappeler que pour la protection de la nature, il s’appuie lui-même sur les peuples indigènes, leurs rites, en harmonie avec la nature.

Doug nous présente un autre Doug, son ami (décédé depuis), un défenseur acharné de l’environnement qui a le privilège d’être riche. Ces deniers, il les utilise dans l’achat de forêts un peu partout dans le monde afin de les protéger.

PEACOCK est très inquiet pour l’avenir, en tant que professionnel il a pu accumulé un certain nombre de chiffres depuis des décennies, et l’heure n’est plus à la rigolade : le réchauffement climatique s’accentue fortement ces dernières années, le combat semble perdu. Et pourtant, inlassablement, l’écologiste explique le monde sauvage, le peint avec des mots qui nous parlent.  Mais il n’oublie pas le petit garçon qu’il a été, il y a pourtant si longtemps. Aujourd’hui, au crépuscule de sa vie, il reprend des morceaux de flèches, des bijoux, qu’il avait déterrés lors des jeux de sa jeunesse. Non seulement il se rappelle où il les a alors pris, mais il les a gardés. Pour boucler la boucle, il décide de les rendre à la terre, à l’endroit précis où il les avait subtilisés. Séquence émotion.

Ce livre est un tout, il se déguste par petits bouts, même dans le désordre cela fonctionnerait. Et il renferme un cadeau, non des moindres : 80 photographies, souvent sélectionnés à partir de la collection personnelle de Doug PEACOCK, des photos représentant la nature majestueuse, les animaux sauvages qui ne le sont pas moins. On y voit les amis de Doug, des scènes du quotidien en pleine montagne, mais aussi des trophées, ceux recueillis par les ennemis jurés de PEACOCK : les chasseurs qui tuent pour la gloire, que ce soit pour une peau ou pour le simple plaisir sordide de poser aux côtés de l’animal abattu.

« Itinéraire d’un éco-guerrier », s’il montre pourtant peu les actions directes de la joyeuse bande, est fascinant par ses scènes d’une vie sauvage que souvent nous ignorons. Les réflexions de PEACOCK sont toujours judicieuses et ouvrent (rouvrent ?) le débat. Les gens de cet acabit son rares, il faut, eux aussi, les préserver, les lire et les diffuser, c’est le moins que l’on puisse faire. « Itinéraire d’un éco-guerrier » vient de paraître chez Gallmeister, c’est à coup sûr un livre événement.

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

lundi 6 février 2023

Giulia CAMINITO « Un jour viendra »

 


Aux débuts du XXe siècle, dans le village montagneux de Serra de’Conti situé non loin de la ville d’Ancône à l’est de l’Italie au bord de la mer Adriatique, vit un jeune homme dans une famille peu aisée, Lupo Ceresa. Fils de boulanger, il sera l’un des héros de ce roman de la jeune autrice italienne Giulia CAMINITO. Lupo est fasciné par la figure de son grand-père Giuseppe, anarchiste pur et dur. Parallèlement nous suivons sœur Clara, religieuse au passé d’esclave quelque part au Soudan, retirée dans un couvent des montagnes italiennes.

Clara reçoit en son couvent la jeune Nella au passé mystérieux que nous allons découvrir tout au long de ce livre-épopée. Lupo ayant recueilli un loup qu’il a apprivoisé, s’engage dans les milieux révolutionnaires tout en protégeant son frère Nicola, fragile et peureux.

Ce roman d’une grande puissance fourmille de personnages forts et déterminés, tous ont un rôle à jouer, tous s’imbriquent afin de former une société. Les idéaux antinomiques – anarchistes d’un côté, religieuses folles de Dieu de l’autre – partagent pourtant des terrains d’entente, des valeurs communes. « Un jour viendra » n’est pas qu’un roman, c’est aussi une grande fresque familiale et historique qui parcourt plusieurs années d’une Italie en ébullition, entre les utopies libertaires, les velléités autoritaires et la recherche d’un absolu divin.

Surgit la première guerre mondiale et les dilemmes pour les hommes jeunes : pacifisme et résistance ou participation aux combats ? Revendiquer haut et fort ses convictions et ses appartenances politiques ou s’intégrer dans un système belliciste ? D’autant que cette guerre fait suite à la semaine rouge, mouvement de protestation né à Ancône en juin 1914 contre le militarisme d’État, pour ensuite se répandre dans toute l’Italie (notons que l’un des organisateurs alors socialiste révolutionnaire se nommait Benito MUSSOLINI…). D’un drame à l’autre, le pays et la famille Ceresa s’enfoncent dans le chaos avec l’arrivée de la grippe espagnole qui finit de mettre à genoux une population déjà meurtrie.

« Un jour viendra » est un livre ambitieux qui atteint pourtant sa cible avec brio : ces personnages sont fort bien construits, évolutifs, entre utopie et réalité, la période est judicieusement choisie car bouillonnante, instable et extraordinairement riche en réflexions. Giulia CAMINITO connaît les milieux anarchistes, est informée sur l’Histoire italienne et plus précisément celle de la région des Marches, elle en propose une version romanesque, dramatique, portant ses personnages avec une audace puissante et résolue.

La figure du légendaire révolutionnaire anarchiste Errico MALATESTA vient pimenter un récit pourtant déjà solide et foisonnant, elle est l’une de ces silhouettes restées en recul mais cimentant l’histoire par la cohérence de ses propos et son esprit contestataire et militant.

Un anarchiste refusant de participer à l’effort de guerre tire sur un colonel, il est emprisonné : « Les années suivantes on l’avait interné et déclaré fou, déséquilibré, dangereux, on l’avait transféré, enfermé, parce qu’il serait toujours plus facile de punir un fou que sanctionner un anarchiste, en faire un martyr ». Tout le travail de Giulia CAMINITO est dans cette phrase, un texte fort et militant, passionné devant les volontés des dirigeants de détourner l’action, celle de la révolte malgré la guerre, les revendications malgré la grippe espagnole décimant un peuple déjà affaibli. Certains, épuisés, désillusionnés, choisissent l’exil aux U.S.A., la nouvelle Terre Promise.

Mais ce récit est surtout teinté d’humanisme, humanisme pour les anarchistes combattants, humanisme pour les religieuses terrées dans leur bâtisse à l’abri du chaos ambiant. Dans ce roman vole un esprit de liberté tolérant et salutaire. Car oui, derrière l’Histoire tragique, personnelle comme internationale, c’est pourtant la faim de vivre et de lutter qui l’emporte. Solidarité est l’un des maîtres mots de ce livre fascinant et difficile à lâcher, les femmes et les hommes navigant dans un même bateau percé et pourtant bien déterminés à atteindre le port en vue. « Elle voulait faire comme les anarchistes, Giuseppe lui avait bien expliqué que le mariage était un bâillon, une contrainte, un pas vers la captivité ». Or, l’une des clés de ce récit est le mot Liberté, c’est elle que les protagonistes de cet immense roman recherchent contre vents et marées.

Ce livre de 2019 est la première immersion hors sol Etats-Unien pour les éditions Gallmeister. Le choix est judicieux, le résultat convaincant. S’il vous plaît, ne vous laissez pas influencer par la couverture initiale qui pourrait laisser penser à une sorte de roman léger sur fond de mandolines. Mieux : préférez-lui – comme moi pour illustrer la présente chronique - la version poche à l’esthétique bien plus proche de la teneur du texte. En 2022 est sorti, toujours chez Gallmeister, « L’eau du lac n’est jamais douce » de la même Giulia CAMINITO, inutile de vous dire que je vais me précipiter dessus.

« Continuer à résister, ne pas vous laisser corrompre, rester vigilants, rejoindre vos semblables, vous informer, vous mettre en colère, être là, la guerre finira… »

https://gallmeister.fr/

 (Warren Bismuth)

dimanche 1 janvier 2023

Coups de cœur Des Livres Rances 2022

 


Avant de vous présenter mes coups de cœur des ouvrages parus (ou réédités) en 2022, je vous dois une petite clarification. Tout d’abord ce choix reste bien sûr subjectif, de par mes lectures et enthousiasmes personnels, mais aussi parce qu’il est impossible de sélectionner des livres préférés parus (et non pas lus) en une année. En effet, j’ai remarqué que nombre d’ouvrages que j’ai fortement appréciés en 2022 avaient été publiés en 2021. Pourtant, par déduction, ils ne figuraient pas au palmarès de 2021, tout comme ils sont absents dans le présent florilège. Il en est de même pour ceux parus cette année et que je ne découvrirai qu’en 2023 ou plus tard encore. Il s’agit donc ici d’une sélection « sur le vif ».

D’autre part, j’aime me lancer des défis. Cette année, le principal était de finir l’intégrale des Maigret de SIMENON (défi relevé, une chronique est d’ailleurs disponible sur le blog), aussi j’ai eu moins de temps pour lire des nouveautés. J’ai en parallèle débuté la succulente série polar western de Craig JOHNSON (travail toujours en cours) et souhaite la parcourir de bout en bout, dans l’ordre, sans pour autant rédiger une chronique à chacun des tomes. Car non, je ne publie pas de chronique après chaque livre lu, loin s’en faut (si vous saviez !), j’opère une sélection. De plus, j’ai tendance à lire de plus en plus d’ouvrages plus ou moins anciens, et pas seulement par mon implication dans la merveilleuse aventure du challenge Les Classiques C’est Fantastique.

Ensuite, je remarque (ce qui vient en écho à ce que je viens d’écrire) que deux des coups de cœur présentés ici furent lus juste avant la date fatidique du 31 décembre. Ils auraient pu l’être après cette date et n’auraient donc pas pu paraître, ni dans cette sélection, ni dans la prochaine de 2023 puisque publiés en 2022, ce qui, j’en conviens, eut été dommage.

Quelques chiffres à présent : en 2022 Des Livres Rances a présenté 102 publications (et environ 630 depuis sa création en août 2017), c’est beaucoup, c’est un travail certes passionnant mais éreintant, de longue haleine, beaucoup de mon temps libre étant employé à la rédaction puis la mise en page des chroniques. Et n’oubliez pas que je suis seul à faire vivre ce blog depuis mi 2020. Aussi j’envisage de mettre un peu la pédale douce pour 2023 : moins de publications, plus de temps consacré à ma petite personne et à mes proches. Mais j’échoue régulièrement dans mes projets, pour preuve le nombre considérable de chroniques déjà prêtes (une dizaine) ou en gestation pour l’année en cours. On ne se refait pas.

Pour terminer, j’ai décidé cette année, en accord avec moi-même, de ne présenter dans cette présente sélection qu’une seule publication par petits éditeurs indépendants. Ce choix fut difficile voire draconien car, par exemple, 2022 fut d’une qualité exceptionnelle pour les éditions L’espace d’un Instant, aussi il ne m’a pas été aisé de ne sélectionner qu’un seul titre parmi les cinq ou six qui auraient largement eus leur place dans ce palmarès. Quant aux plus grosses maisons d’éditions, si elles ne sont pas citées dans mes chroniques, ce n’est pas par censure ou snobisme, c’est juste qu’elles n’ont besoin d’aucune publicité gratuite supplémentaire. Dans cette sélection 2022 se glissent bien entendu quelques parutions de grosses écuries, je ne suis pas allergique à leur existence, mais je ne la relaie pas dans mes billets par simple choix éditorial, bloguesque serait plus approprié. En revanche, elles sont citées dans la présente sélection qui, comme l’an dernier, comporte 15 titres. Restant fidèle à sa volonté de diversité, Des Livres Rances vous propose dans ce choix tout personnel du roman, des nouvelles, du documentaire, du théâtre, de la poésie et de la BD, le tout incluant trois rééditions.

Quoiqu’il en soit, et malgré une imperfection évidente, les coups de cœur de cette année écoulée sont tous des ouvrages qui m’ont accompagnés et fait vibrer, les voici par ordre d’apparition sur Des Livres Rances. Je tiens ici à remercier chaleureusement les maisons d’éditions indépendantes, autrices et auteurs qui me soutiennent et me font confiance par leurs envois de petits bijoux que je peux vous faire partager, toujours avec une grande émotion, je leur suis infiniment redevable, merci pour cette inestimable générosité, sans eux/elles, ce blog n’existerait peut-être plus.

**** Coups de cœur 2022 ***

 

Raymond PENBLANC "L'éternel figurant" Editions Le Réalgar

 


Charlotte MONEGIER "Elle et lui" Editions Lunatique

 


René FREGNI "Minuit dans la ville des songes" Editions Gallimard

 


Joseph ANDRAS "Pour vous combattre" Editions Actes Sud

 


Maja PELEVIC "Peau d'orange" Editions L'espace d'un Instant

 


Karel Capek "La maladie blanche" Editions du Sonneur (Réédition)

 


Alhierd BACHAREVIC "L'art d'être bègue" Editions Le Ver à Soie

 


Doug PEACOCK "Marcher vers l'horizon" Editions Gallmeister (Réédition)

 


Katerina CUPOVA "R.U.R. Le soulèvement des robots" Editions Glénat


 

Collectif "#MeTooThéâtre" Editions Libertalia

 


Alice ZENITER "Toute une moitié du monde" Editions Flammarion

 


Dario FO "Mort accidentelle d'un anarchiste" Editions L'arche (Réédition)

 


Jim HARRISON "Chien Brun L'intégrale" Editions Flammarion

 


Sorj CHALANDON "Notre revanche sera le rire de nos enfants" Black Star (s)éditions

 


Nikos KAVVADIAS "Courants noirs" Editions Signes et Balises

 


Le dessin illustrant ce palmarès est signé LN. Sur ce, prenez soin de vous, c’est un ordre !

 (Warren Bismuth)