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dimanche 14 septembre 2025

Raymond PENBLANC « Comme un mendiant sur les quais de marbre »

 


Ils sont huit à se succéder, comme à la barre lors d’un procès, pour parler de la même personne : un adolescent de 15 ans, que nous prénommerons Julian. Ils témoignent à plusieurs reprises, amplifiant toujours un peu plus leurs souvenirs et anecdotes à propos de ce jeune homme crasseux, victime de violences paternelles avant même la séparation de ses parents. Lui a suivi le père. Son parcours scolaire est évoqué, mais sa vie personnelle n’est pas oubliée. Pour celle-ci, l’automobiliste, l’épicière, la mère prennent la parole. Côté scolarité, c’est au tour de la camarade de classe puis de la conseillère d’éducation de s’exprimer, suivies du professeur. S’invite tout à coup le rival, appelons-le Philippe, celui qui convoite la même fille. Le gardien de parc prendra la parole plus tard, en seconde partie. Chaque narrateur tente de mieux cerner le caractère, la psychologie ainsi qu’un possible traumatisme du premier jeune homme.

En l’absence du principal intéressé, tous dressent un portrait de ce garçon mystérieux qui brusquement tombe en pâmoison devant Arthur Rimbaud, ses poèmes, sa vie alors qu’elle est enseignée par le professeur, possible double de l’auteur. Rimbaud vit en l’adolescent qui « a renoncé à être lui-même ». Il s’est en quelque sorte réincarné en Rimbaud. Quant au rival, c’est plutôt Charles Baudelaire dont il est admiratif. Mais n’oublions pas que le titre du roman est bien tiré de l’œuvre de Rimbaud, figure que Raymond Penblanc avait par ailleurs déjà convoqué dans une fiction précédente ("L'égyptienne" en 2016, toujours chez Lunatique).

Chaque témoin ouvre une porte secrète afin de mieux nous faire découvrir l’adolescent, chaque témoignage est complémentaire aux autres, le tout s’imbriquant finalement. Bien sûr la mère égrène les souvenirs sur son enfant avant la séparation du couple puisque le garçon lui fut retiré ensuite. Quant à l’épicière, elle s’exprime dans une langue plus populaire, plus brute, tout comme le gardien de parc qui intervient à une seule reprise, c’est lui qui a découvert le corps. Car cadavre il y a, c’est en tout cas ce que nous croyons. Et le coupable est… l’adolescent !

Pour son nouveau roman à l’écriture classique saupoudrée d’humour, Raymond Penblanc interroge des témoins un à un, et ne nous dévoile l’irréparable que bien après la moitié du récit, le parc, le couteau dans le ventre. En plus de Rimbaud et Baudelaire, il invite à sa table Tristan et Iseut. Ses témoins finissent par divulguer quelques traits de leur propre vie passée. Quant au professeur, il se place non en juge mais en sage, en procureur.

Au-delà du coup de couteau fatal, « Comme un mendiant sur les quais de marbre » est une interrogation sur le rôle de la culture dans notre société, plus précisément de l’art dans l’Education Nationale. Il évoque aussi la volonté d’assimilation face à des artistes idolâtrés. Est-il possible de rester soi-même quand on admire jusqu'à l'obsession ? Comme dans une partie de l'œuvre de Raymond Penblanc, l’art prend une place majeure dans le texte. Ici c’est bien sûr Rimbaud qui remporte les suffrages même si, concernant le jeune fanatique enfui, le professeur déclare « Je l’obligerais à ouvrir les yeux, tant il persiste dans le déni, je lui dirais, affronte, assume, et tue sans hésitations ni remords tes vieux démons et tes idoles ».

« Comme un mendiant sur les quais de marbre » vient de paraître aux éditions Lunatique dont le catalogue continue de s’étoffer, une maison de toute évidence à soutenir.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 3 juillet 2024

Benjamin TAÏEB « Premier amour »

 


Dès la « vitrine », Benjamin Taïeb se sert sans vergogne dans la littérature. Il chipe le titre même à notamment Samuel Beckett et Ivan Tourgueniev. « Premier amour » donc. Un petit roman pilleur et facétieux.

Paris années 90. Paul 17 ans, juif, aime et est aimé en retour par Valérie, 16 ans, issue d’une famille bourgeoise traditionaliste. Un amour platonique, non « consommé ». La mère de Valérie n’aime pas Paul, mais alors pas du tout, sans pourtant le connaître vraiment. On devine aisément des vieux relents d’antisémitisme. C’est pour le côté face. Côté Paul, père vaniteux, mère discrète et effacée.

Paul et Valérie (quand je vous disais que le plagiat littéraire s’immisce partout dans cet ouvrage) partagent de nombreuses activités : tennis, cinéma, farniente, etc., appréciant le silence mutuel en forme de respect. Mais Paul et Valérie ne sont sans doute pas fait pour vivre ensemble. « Valérie et Paul sont de grands romantiques. Il leur arrive de rompre pour la seule joie de se retrouver dans une compréhension mutuelle immédiate (ils ont l’impression de ne s’être jamais quittés), doublée de ce plaisir si particulier d’exister dans l’esprit de l’être aimé ».

De nos jours soit trente ans plus tard, Paul se remémore ces instants privilégiés. Certes, il en a connu d’autres depuis, il a encore aimé, différemment, mais paradoxalement peut-être moins intensément. Le monde a évolué, tout comme Paul bien sûr, et Valérie aussi, sans doute. Une Valérie qu’il va revoir, se rappelant peut-être les pensées qu’il avait eues trois décennies plus tôt « Comme s’il était possible que leur histoire dégénère en amitié ou camaraderie ».

« Premier amour » est un bref roman intimiste dans un style simple et empli de délicatesse, c’est dans sa construction qu’il détone. Car « Premier amour » est aussi une sorte de montage littéraire. En effet, il emprunte à seize œuvres, à seize auteurs de différentes périodes, de différentes nationalités. Comme pour le titre, l’auteur exploite des oeuvres, picore dans les livres, en déforme les citations, faisant du jeu littéraire un puits sans fond. Ce jeu, Benjamin Taïeb nous le révèle en « off ». Et c’est la clé du récit, avec l'antisémitisme sociétal en filigrane.  

« C’est l’apanage des premières amours que de devenir un modèle, un socle sur lequel viennent se greffer avec plus ou moins de succès les expériences ultérieures, du moins un certain temps : on a beau semer de nouvelles passions sur les anciennes, ces dernières finissent toujours pas réapparaître ». Et ce premier amour reste intact sans jamais devenir nostalgique. Livre relevant ô combien de l’intime, de l’intérieur de l’âme, qui vient de sortir aux éditions Lunatique, il appartient pleinement à ce superbe catalogue des destins éloignés de la foule.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 3 décembre 2023

Yves LE MANACH « Je suis une usine »


 

Drôle de livre dans lequel se côtoient plusieurs atmosphères, plusieurs styles. Tout d’abord, l’usine, la raison d’être du prolétariat français des années 70, s’exprime dans un monologue où elle analyse « ses » ouvriers, ceux qu’elle voit chaque jour s’épuiser à la tâche. « Je les aime bien, ces hommes qui s’imaginent se servir de moi, mais ne sont que mes esclaves, tous autant qu’ils sont. J’aime bien me nourrir de leurs pensées ». Puis d’autres séquences se succédent, du point de vue de l’ouvrier, de l’auteur, en format documentaire ou sous forme de nouvelles, parfois en prose poétique tranchante.

« Je suis une usine » décrit de manière offensive le quotidien de l’ouvrier modèle, métamorphosé en automate, qui guette pourtant les résultats d’élections, espère une victoire de la gauche en vue d’une nouvelle stratégie professionnelle. De manifestations spontanées en suicides, d’injures en désarroi, son vœu est exaucé : « En votant pour la gauche, nous n’avons fait qu’exprimer un point de vue, mais au fond nous ne désirions nullement prendre le pouvoir, ni nous battre pour le défendre ». LE MANACH dépeint l’ouvrier comme passif, abruti par son travail monotone et soumis aux diktats du Grand Capitalisme, un travailleur qui jamais ne décide, ni jamais ne sortira de ses automatismes. « Je ne suis que la partie vivante de cette mécanique sur laquelle je suis comme greffé. Je suis la victime d’un Frankenstein moderne. Bien entendu, je n’ai plus le temps de laisser mon esprit vagabonder. Je n’ai plus d’esprit ».

Vient une sociologie des quais de métro matinaux et vespéraux dans la toxicité de l’environnement immédiat. L’auteur en profite pour dénoncer les publicités sexistes venant polluer un lieu déjà peu réjouissant, qui entretiennent l’envie et le bonheur artificiel. Puis c’est le tour du personnage du nouveau chômeur en phase d’inscription. Il doit se frotter à la bureaucratie. Ce chapitre est assez kafkaïen et vertigineux.

Le métro-boulot-dodo prend ici toute sa signification. Pourtant, « Il faut qu’ils arrêtent de se prendre pour des travailleurs, ils sont des hommes ». Car à cette époque, la femme est quasi absente de ces lieux de dur labeur. Oui mais, les accidents du travail, le mal-être, l’épuisement, l’emprise du patronat…

LE MANACH tient à alerter sur tous les aspects néfastes voire suicidaires du travail à l’usine. Dans un texte riche et sans temps mort, il déploie ses convictions, égratignant au passage les syndicats, mais ne faisant pas l’erreur de s’allier aux puissants. Il amorce le thème de l’amour, mais l’ouvrier est si las. Alors ce dernier se contente de produire de l’abondance, laquelle bien sûr n’est pas pour lui. Quand tout à coup, cette scène burlesque, un ballet, un concert d’ouvriers avec leurs machines. Ce texte protéiforme réserve décidément plein de surprises.

Ce livre sur la soumission consentie est le témoignage d’une époque, celle des années 70. Il fut d’ailleurs rédigé à cette période, l’auteur l’ayant ensuite abandonné avant de le retrouver quarante ans plus tard, sans le retoucher, comme pour ne pas qu’il percute le monde contemporain, pour qu’il reste à jamais « dans son jus », immergé au cœur d’une décennie bien particulière. Ne pas le reprendre ni le comparer au prolétariat d’aujourd’hui. Certes, les choses ont bien évolué depuis, mais plus peut-être dans la technologie que dans les mentalités. LE MANACH avait lui-même travaillé dans l’usine Sud Aviation, en était parti en 1970 pour s’établir en Belgique. C’est après cette expérience qu’il écrit « Je suis une usine ».

Le dernier chapitre de ce livre étonnant est tiré de la presse, il relate un fait divers sordide, en conséquence directe avec ce que l’auteur dénonce avec force dans ce livre. Les revendications qu’il commente sont aussi celle d’une époque donnée, elles peuvent paraître datées. Pourtant il est intéressant de se replonger dans ce climat post-soixante-huitard, où l’imagination au pouvoir était déjà en train de s’étioler. Le fond reste en partie actuel. On peut ne pas être d’accord avec LE MANACH sur ses prises de position contre les syndicats, sur le portrait peut-être parfois un brin caricatural qu’il dresse de l’ouvrier français. Pourtant il est difficile de trop le contredire.

Yves LE MANACH est un nom qui ne parle sans doute pas aux nouvelles générations. Pourtant il s’était rendu célèbre dans les années 70 pour son livre « Bye bye turbin » (que j’ai personnellement possédé jadis. Ah ! Cette couverture orange !). Je me souviens de sa collaboration au journal anarchiste belge « Alternative libertaire » (ne pas confondre avec le mensuel français du même nom) auquel j’étais abonné à cheval sur les décennies 80 et 90 (avec ses étonnants posters !), journal qui a beaucoup contribué à ma formation politique et sociale. J’ai croisé le nom de LE MANACH à cette époque, et c’est avec une certaine nostalgie que j’ai lu ce présent livre, finalement publié en 2017 aux toujours originales éditions Lunatique.

Cet OVNI percute involontairement le monde littéraire contemporain. « À la ligne » de Joseph PONTHUS fit du bruit à sa sortie (l’auteur est décédé peu après sa parution). Il relatait le monde de l’usine, de la même façon que « L’établi » de Robert LINHART, paru en 1984 mais revenu dans l’actualité grâce à sa récente adaptation cinématographique. Il faudrait ajouter à ce tandem « Je suis une usine » de Yves LE MANACH.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

lundi 20 mars 2023

Cyrille LATOUR « Et puis viennent les hommes/et puis viennent les femmes »

 


Ce petit objet littéraire de moins de 100 pages est difficile à identifier. Deux histoires, chacune se lisant indépendamment, du début du livre jusqu’en son milieu. Puis nous retournons le volume, même couverture, et entamons la seconde nouvelle également jusqu’en son centre. On peut commencer par n’importe lequel de ces deux textes. Et pourtant, toute la complexité réside dans le fait qu'ils sont comme jumeaux, une brève tranche de vie vue par les yeux d’un homme, puis la même scène vue par ceux d’une femme. Ou inversement.

L’homme et la femme sont jeunes, se rencontrent sur un ferry en partance de Calais, direction l’Angleterre. La femme entame au fusain un portrait de l’homme qui bien vite refuse qu’elle aille plus loin. Voilà pour la partie commune aux deux textes.

M’est avis que selon votre décision d’approche côté pile ou côté face, votre sensation ne sera pas la même. Aussi je vous livre mon journal de lecture, ayant opté, par un hasard qui force le respect, pour la version de l’homme en priorité.

La mer, les grandes étendues d’eau inspirent ce jeune homme, qui se rêve déjà à bord d’un cargo découvrant des terres vierges. Peut-être parce que cet inconnu est solitaire, ne prétend profiter de la vie que seul, rappelant ainsi la célèbre tirade de BRASSENS : « J’aime mieux m’amuser tout seul, cré nom de nom ! Je suis celui qui reste à l’écart des partouzes, L’obélisque est-il monolithe, oui ou non ? ». Il rêve aussi de musique, de grands orchestres jouant en tous lieux. La comparaison entre musique et bateau serait ici tentante, faire surgir de son chapeau le fantôme du Titanic, mais l’auteur s’en garde bien. « L’homme est pirogue, radeau, barque, voilier, caravelle, bateau à aubes, dériveur, yacht, catamaran, thonier, cargo, pétrolier, caboteur. Le monde est fleuve, rivière, océan, mer. Le monde est liquide ».

Le livre retourné, on découvre le parcours de la jeune femme. A fait l’École des Beaux-Arts, est enceinte. Elle est femme à tout faire embauchée sur le ferry, est invisible aux yeux des passagers, comme inexistante depuis toujours. Cherche-t-elle l’amour ? « Un jour, elle en avait l’intuition, elle réussirait à soumettre son existence tout entière à un seul tempo. Plus la peine de s’expliquer, de se justifier, de s’excuser. Elle n’aurait plus à souffrir de se sentir étrangère en cette vie, en ce corps. Elle serait, elle était l’étrangère ».

La rencontre donc, le portrait au fusain. Et puis, chacun de son côté, les deux protagonistes imaginent la suite, la possibilité d’un mieux. Reprendre la vie à zéro, appuyer sur « reset ». Et puis le face-à-face, en plein milieu du bouquin, alors que les deux textes se chevauchent par rois mots en calque sur deux pages, un texte sur l’autre, comme figurant une étreinte. Futur indéchiffrable. À nous d’en imaginer la signification après ces deux récits laissant la porte ouverte à tout programme futur.

Livre original dans sa structure, il déroute dans un premier temps mais s’apprivoise très vite. Les deux textes sont brefs, d’allure fort poétique, où les arts côtoient la pleine mer, dans un horizon brumeux qui reflète en partie le fond du récit. Ce petit livre attrayant vient de paraître aux éditions Lunatique, chasseuse littéraire en quête d’originalité et tapant souvent dans le mille, comme ici.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 mars 2023

Charlotte MONÉGIER « Ma plaie d’Asie »

 


Les éditions Lunatique nous offre une nouvelle fois un livre hybride et déroutant, entre bref roman, recueil de nouvelles, poésie et récit de voyage. Charlotte MONÉGIER, déjà forte de quatre ouvrages chez cette éditrice, remet le couvert.

Si dans sa jeunesse, l’autrice a parcouru le monde armée d’un simple sac à dos, elle se focalise ici sur un long voyage en Asie, tout d’abord en qualité de journaliste, arpentant plusieurs pays : Thaïlande, Cambodge, Vietnam et Laos, en 2007/2008. Elle est alors une jeune femme de 28 ans, ingénue, prête à escalader des montagnes aux sens propre comme figuré, sans oublier de préciser certaines convictions :

« Je n’aime pas l’idée de frontière.

Une frontière, c’est toujours le rappel d’une guerre,

un tracé offensif sur le bord d’une carte ;

elle a beau suivre des fleuves et des flancs de montagne,

s’ajourner des nécessités de la marche

pour s’imaginer oiseau,

elle n’en garde pas moins son goût du sang.

Mais, une frontière, c’est aussi le début d’un voyage.

La perspective d’un nouveau paysage

dont on ne sait rien des lumières ».

Charlotte MONÉGIER décrit dans un premier temps ce que ses yeux lui révèlent, des yeux qui n’ont pas oublié d’observer avec une âme d’enfant. Certains couples viennent sur ces terres pour l’adoption d’un petit loupiot. L’autrice, à cette époque, n’en désire pas, rappelant ainsi la superbe chanson de Henri TACHAN, « Je ne veux pas d’enfants » (l’un et l’autre finiront cependant par en avoir).

La narratrice – puisque la fiction s’invite en ces pages – tombe d’ailleurs enceinte pendant le voyage au Cambodge. Si l’avortement y est légal depuis 1997, il est cependant peu pratiqué par les médecins du pays, question de religion. Alors il faut s’informer, dénicher une adresse où l’opération pourra être réalisée sans risque. C’est aussi cela que le texte raconte : les lois et coutumes des pays visités, en de brèves scénettes mêlant poésie, contemplation et engagement.

Puis l’horizon se fait plus ample, les yeux se posent sur le destin de femmes mal aimées ou avec une sensation de ne pas être aimées du tout. Charlotte MONÉGIER dépeint, envisage un futur meilleur, une utopie, un manifeste pour un monde plus égalitaire.

La plume de l’autrice, délicate et sensitive (le mot clé de son œuvre générale est sans doute « peau »), hypersensualisée, sait pourtant se faire piquante, s’insurge contre les injustices. En de brefs chapitres comme autant de poésies formant un tout, Charlotte MONÉGIER partage ses émotions, ses amours comme ses désillusions. À Saigon notamment (rebaptisée Ho Chi Minh-Ville en 1975 suite à la fin de la guerre du Vietnam précise l’autrice) :

« Saigon est une ville tentaculaire

aux centaines de marchés ;

une ville aux quartiers d’araignées,

aux soupes odorantes et à la langue inconnue ;

elle est bourrée de vélos et de silhouettes hostiles ».

 

L’enfant qu’elle n’a pas voulu la hante longtemps avant que deux petits bouts de chou viennent, des années plus tard, illuminer sa vie. Une vie qui pourtant bascule de ce fait, il lui faudra désormais repenser les voyages, les remettre à plus tard, les imaginer autrement, dans un futur peut-être lointain.

Ce livre est un peu l’aboutissement de tous les textes de la poétesse parus chez Lunatique, il en convoque tous les thèmes, dans une langue à la fois très sensuelle, érotique, féministe et contestataire. Charlotte MONÉGIER accomplit parfaitement le challenge imposé par elle seule. Elle nous guide avec une immense délicatesse vers les traces de son passé, réel comme imaginaire. En 120 pages, elle nous balade dans son sac à dos, nous permettant de lever le nez avec elle sur l’état du monde, de son monde, et c’est beau, tout simplement. Livre paru tout récemment chez Lunatique, il se clôt par 14 photos couleur prises au cours de son séjour, de quoi mettre une image sur les écrits, en dévoiler le décor réel.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 2 mars 2023

Marlène TISSOT « Life is a Beatles’ song »

 


Au registre des originalités et autres curiosités, attardons-nous un instant sur ce petit livre de 120 pages décrivant 50 scénettes du quotidien, une moyenne de deux pages par instantané. Pour chacune d’elle, un titre. Mais jamais pris au hasard. En effet ils sortent tous de la discographie des Beatles, le groupe britannique peut-être le plus célèbre de la planète (derrière les Stones diront les détracteurs).

L’inventivité de ce recueil est de ne dire aucun mot sur les Scarabées de Liverpool tout en les citant indirectement 50 fois. Leur chiper leurs titres. Et à partir du titre choisi, inventer (ou retranscrire ?) une brève tranche de vie dans une ambiance en adéquation avec le titre sélectionné. Et l’on obtient un résultat surprenant car varié autant dans les thèmes que dans l’écriture.

Marlène TISSOT jongle avec les situations. Souvent des couples, pas toujours assortis d’ailleurs. Et d’un mot du titre de la chanson des Beatles naît une scène. Mais attention, non dénuée d’humour, l’autrice prévient en préambule : « Aucune chanson n’a été blessée durant la rédaction de ce recueil. Seuls les titres ont été sollicités. Les paroles n’ont pas été disséquées et aucune prélèvement verbal n’a été pratiqué ». Donc nul besoin de connaître la carrière du groupe pour entrer dans la danse.

Les thèmes sont resserrés en majorité autour de la notion de couple, dans son incommunicabilité malgré la complicité, dans sa définition du terme « aimer ». L’atmosphère se fait tour à tour drôle, absurde ou mélancolique, désenchantée, l’écriture parfois poétique, parfois orale, toujours dans une veine littéraire très ancrée. L’arme féministe entre en piste : « Ces hommes-là sont tellement prévisibles. Tout ce qu’ils veulent c’est une petite fille avec laquelle jouer, un morceau de pâte à modeler, de grands yeux dociles, des joues timides, un ventre à percer. Ils veulent une petite fille, et j’en suis une pour l’éternité. Une petite fille trouée et mal recousue, des manières de poupées, mais un monstre sous la peau ».

L’autrice entre par moments dans une certaine introspection, pas sûre d’apprécier le monde qui lui est imposée, pas sûre de bien vouloir y vivre dans ses règles et ses obligations, ses craintes. Alors un pas de côté, immersion dans une bulle protectrice, masque d’enfant, cocon garanti.

Certains de ses textes flirtent avec le fantastique, d’autres sont empreints d’un profond onirisme, nous laissant entrevoir des mondes parallèles, créés, merveilleux, utopiques. Fuite de la réalité, besoin de rêves, remarques pertinentes, même devant la violence du quotidien, le moment où tout semble nous échapper. « Non, vraiment, ça ne tourne pas rond. La vie, partout, ressemble à une publicité savamment calibrée ou à une maison témoin, joliment aménagée, mais sans âme. J’en viens à me demander si on ne m’aurait pas enfermée dans le tiroir d’un paradis artificiel ». Tant qu’à faire, autant choisir son paradis, se le créer à sa dimension.

Ces 50 courtes séquences passent à la vitesse de l’éclair, l’autrice sachant jongler avec les changements de décors, ce qui se révèle ici une force d’écriture. Non seulement nous prenons plaisir à découvrir ces petites scènes, mais nous nous précipitons sur la prochaine dès la présente achevée, la recette fonctionne parfaitement. Paru en 2020 aux éditions Lunatique avec un « yellow submarine » en couverture, ce petit bouquin est à découvrir pour son originalité, sa fougue, sa variété et sa fausse naïveté.

« De quelle hauteur faut-il tomber pour espérer parvenir à s’envoler ? ».

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

lundi 13 février 2023

Olivier HERVÉ « Pédalées »

 


Si le vélocipède sous toutes les coutures vous donnent de l’urticaire, passez votre chemin ! En effet, dans ce livre il sera question de cyclisme, de biclou, de bicyclette, de petite reine. Et m’est avis que l’auteur est un spécialiste !

« Pédaler est un combat ». Olivier HERVÉ le démontre avec un grand talent littéraire tout au long de ces 230 pages. Retour attendrissant sur la jeunesse où l’auteur découvre les joies du vélo, se remémore ses premiers tours de pédale comme pour nous faire partager sa première madeleine proustienne. Un goût subtil dans le style, non pas celui du coureur arque bouté sur sa machine, mais bien celui de l’écrivain qui sait où il trempe sa plume : entre poésie, admiration, nostalgie et révolte, Olivier HERVÉ nous fait parcourir son amour immodéré pour le cyclisme, en spectateur mais aussi en acteur amateur aguerri.

Olivier HERVÉ est un jeune sportif dans les années 90, partagé entre rugby et cyclisme, mais ce dernier sera bien vite l’objet de son choix. Ici, loin de ne parler que de lui, l’auteur se plaît à nous faire découvrir une impressionnante palette des émotions liées à la petite reine. D’ailleurs dans la vie tout est histoire de roues : « landau, poussette, draisienne, trottinette, bicyclette, moto, voiture, canne, déambulateur, fauteuil roulant ».

Mais ce livre est aussi celui de l’Histoire : celle de la bicyclette mêlée à la Grande Boucle. Anecdotes au cordeau, sélectionnées avec choix. Ainsi ce Gino BARTALI (il ne gagnera le Tour de France que deux fois et à dix années d’intervalle, il aurait pu le remporter bien plus mais la seconde guerre mondiale était passée par là) qui faisait passer des documents secrets dans le cadre de son bicycle.

« Pédalées » est une petite « en-cyclopède-ie » : le Vel d’Hiv, dédié aux courses cyclistes, soudain transformé sinistrement en camp de transit en 1942. En moins tragique les sensations, émotions lors de l’effort, angoisses bien sûr, le tout servi dans une langue fouillée, entre poésie et documentaire cyclismo-littéraire.

Olivier HERVÉ n’oublie pas ses racines hongroises, ni ses premiers émois sur sa machine, à l’heure où il est de bon ton de jouer aux grands, d’entrer en un mimétisme grotesque avec les héros de son temps, les vainqueurs des principaux Tours, les chevaliers de souffrance. Et cette solitude sur le bitume brûlant ou détrempé, ces sensations de rupture, d’agonie, mais aussi de liberté. « J’ai l’envie sincère, je crois, de ne pas être repéré, d’enfiler une tenue d’anonyme. Alors je bouge, ni touché ni coulé, ombre de silence mue par une sourde culpabilité. C’est mon exode. Je vais là où je ne suis personne, là où je m’habite parfaitement. Le relief, avec ses creux et ses bosses, est ma patrie mouvante ».

L’auteur fait preuve d’un sacré coup de pédale pour nous intéresser à sa passion, par le biais du sport bien sûr, mais aussi de l’Histoire et du social dans un assemblage de philosophie cyclopédique. Ainsi surgit la figure de la célèbre Jeannie LONGO, l’occasion pour HERVÉ de rappeler le rapport homme/femme dans ce sport, de dénoncer les attitudes machistes sentant la testostérone, la femme conspuée. Et ces portraits de deux héroïnes oubliées : Alfonsina STRADA et Fiona KOLBINGER, « fantassins de l’impossible », splendides.

Puis vient l’ambiance des courses, les supplications d’exploits d’un public connaisseur mais exigeant. Alors le dopage, les abus, les obligations de faire sauter le chrono, de se surpasser, substances illicites à l’appui. Ceci aussi fait partie du Jeu. En parlant de jeu, l’auteur n’est pas avare en jeux d’écriture, s’amusant avec les mots, les tordant, les entremêlant, avant de replonger dans une certaine introspection, celle que lui permet les heures passées seul sur son vélo.

Olivier HERVÉ n’est pas là pour sprinter, aussi il flâne avec sa plume, aucun désir de résultat, c’est avec tranquillité, calme et sérénité qu’il déroule son texte, ne change pas de braquet, malgré les instants de déroute sur certains cols infranchissables aux noms légendaires. Ce livre hybride et bienvenu est sorti fin 2021 aux éditions Lunatique. Et même si vous n’êtes pas fan de cyclisme, vous pourriez bien vous laisser surprendre par le paysage, et ne pas freiner votre lecture. Un ouvrage dans lequel l’auteur tient fermement le guidon en sachant se mettre en danseuse aux bons moments.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 1 janvier 2023

Coups de cœur Des Livres Rances 2022

 


Avant de vous présenter mes coups de cœur des ouvrages parus (ou réédités) en 2022, je vous dois une petite clarification. Tout d’abord ce choix reste bien sûr subjectif, de par mes lectures et enthousiasmes personnels, mais aussi parce qu’il est impossible de sélectionner des livres préférés parus (et non pas lus) en une année. En effet, j’ai remarqué que nombre d’ouvrages que j’ai fortement appréciés en 2022 avaient été publiés en 2021. Pourtant, par déduction, ils ne figuraient pas au palmarès de 2021, tout comme ils sont absents dans le présent florilège. Il en est de même pour ceux parus cette année et que je ne découvrirai qu’en 2023 ou plus tard encore. Il s’agit donc ici d’une sélection « sur le vif ».

D’autre part, j’aime me lancer des défis. Cette année, le principal était de finir l’intégrale des Maigret de SIMENON (défi relevé, une chronique est d’ailleurs disponible sur le blog), aussi j’ai eu moins de temps pour lire des nouveautés. J’ai en parallèle débuté la succulente série polar western de Craig JOHNSON (travail toujours en cours) et souhaite la parcourir de bout en bout, dans l’ordre, sans pour autant rédiger une chronique à chacun des tomes. Car non, je ne publie pas de chronique après chaque livre lu, loin s’en faut (si vous saviez !), j’opère une sélection. De plus, j’ai tendance à lire de plus en plus d’ouvrages plus ou moins anciens, et pas seulement par mon implication dans la merveilleuse aventure du challenge Les Classiques C’est Fantastique.

Ensuite, je remarque (ce qui vient en écho à ce que je viens d’écrire) que deux des coups de cœur présentés ici furent lus juste avant la date fatidique du 31 décembre. Ils auraient pu l’être après cette date et n’auraient donc pas pu paraître, ni dans cette sélection, ni dans la prochaine de 2023 puisque publiés en 2022, ce qui, j’en conviens, eut été dommage.

Quelques chiffres à présent : en 2022 Des Livres Rances a présenté 102 publications (et environ 630 depuis sa création en août 2017), c’est beaucoup, c’est un travail certes passionnant mais éreintant, de longue haleine, beaucoup de mon temps libre étant employé à la rédaction puis la mise en page des chroniques. Et n’oubliez pas que je suis seul à faire vivre ce blog depuis mi 2020. Aussi j’envisage de mettre un peu la pédale douce pour 2023 : moins de publications, plus de temps consacré à ma petite personne et à mes proches. Mais j’échoue régulièrement dans mes projets, pour preuve le nombre considérable de chroniques déjà prêtes (une dizaine) ou en gestation pour l’année en cours. On ne se refait pas.

Pour terminer, j’ai décidé cette année, en accord avec moi-même, de ne présenter dans cette présente sélection qu’une seule publication par petits éditeurs indépendants. Ce choix fut difficile voire draconien car, par exemple, 2022 fut d’une qualité exceptionnelle pour les éditions L’espace d’un Instant, aussi il ne m’a pas été aisé de ne sélectionner qu’un seul titre parmi les cinq ou six qui auraient largement eus leur place dans ce palmarès. Quant aux plus grosses maisons d’éditions, si elles ne sont pas citées dans mes chroniques, ce n’est pas par censure ou snobisme, c’est juste qu’elles n’ont besoin d’aucune publicité gratuite supplémentaire. Dans cette sélection 2022 se glissent bien entendu quelques parutions de grosses écuries, je ne suis pas allergique à leur existence, mais je ne la relaie pas dans mes billets par simple choix éditorial, bloguesque serait plus approprié. En revanche, elles sont citées dans la présente sélection qui, comme l’an dernier, comporte 15 titres. Restant fidèle à sa volonté de diversité, Des Livres Rances vous propose dans ce choix tout personnel du roman, des nouvelles, du documentaire, du théâtre, de la poésie et de la BD, le tout incluant trois rééditions.

Quoiqu’il en soit, et malgré une imperfection évidente, les coups de cœur de cette année écoulée sont tous des ouvrages qui m’ont accompagnés et fait vibrer, les voici par ordre d’apparition sur Des Livres Rances. Je tiens ici à remercier chaleureusement les maisons d’éditions indépendantes, autrices et auteurs qui me soutiennent et me font confiance par leurs envois de petits bijoux que je peux vous faire partager, toujours avec une grande émotion, je leur suis infiniment redevable, merci pour cette inestimable générosité, sans eux/elles, ce blog n’existerait peut-être plus.

**** Coups de cœur 2022 ***

 

Raymond PENBLANC "L'éternel figurant" Editions Le Réalgar

 


Charlotte MONEGIER "Elle et lui" Editions Lunatique

 


René FREGNI "Minuit dans la ville des songes" Editions Gallimard

 


Joseph ANDRAS "Pour vous combattre" Editions Actes Sud

 


Maja PELEVIC "Peau d'orange" Editions L'espace d'un Instant

 


Karel Capek "La maladie blanche" Editions du Sonneur (Réédition)

 


Alhierd BACHAREVIC "L'art d'être bègue" Editions Le Ver à Soie

 


Doug PEACOCK "Marcher vers l'horizon" Editions Gallmeister (Réédition)

 


Katerina CUPOVA "R.U.R. Le soulèvement des robots" Editions Glénat


 

Collectif "#MeTooThéâtre" Editions Libertalia

 


Alice ZENITER "Toute une moitié du monde" Editions Flammarion

 


Dario FO "Mort accidentelle d'un anarchiste" Editions L'arche (Réédition)

 


Jim HARRISON "Chien Brun L'intégrale" Editions Flammarion

 


Sorj CHALANDON "Notre revanche sera le rire de nos enfants" Black Star (s)éditions

 


Nikos KAVVADIAS "Courants noirs" Editions Signes et Balises

 


Le dessin illustrant ce palmarès est signé LN. Sur ce, prenez soin de vous, c’est un ordre !

 (Warren Bismuth)

lundi 5 décembre 2022

Céline DIDIER « C’était ton vœu »

 


Ce livre hybride est un vibrant hommage à un combattant de l’ombre : Hippolyte THÉVENARD, Résistant contre l’occupant en France durant la deuxième guerre mondiale, déporté… et grand-père de l’autrice Céline DIDIER.

Le parcours de ce grand-père catholique courageux puis malheureux est retracé à partir de 1938 mais surtout en pleine guerre, jusqu’à son terme. Ce grand-père est mort bien des années plus tard, le 2 juillet 1989 (il pénétra dans l’enceinte de Dachau la première fois le 2 juillet 1944) alors que Céline DIDIER n’avait que 13 ans, aussi elle a décidé de s’emparer d’une partie de son itinéraire guerrier pour le conter ici.

L’exercice littéraire est une biographie dressée à partir d’un cahier de souvenirs du combattant déporté, mais pas de manière académique, Céline DIDIER ayant choisi la présentation comme pour une longue poésie, quelques mots, retour à ligne, quelques mots, etc. Sans ponctuation ou presque. Quant au style, il n’est pas littéraire, mais plutôt une langue orale, dans l’urgence, celle de témoigner, présentée comme les paroles d’une longue chanson de souvenirs, un slam de rue sans rime ni obligation stylistique.

« Alors on l’écrit cette histoire ?!

Elle en vaut la peine

je le sais

on le sait tous

il faut qu’on la mette noir sur blanc

cette histoire

pour qu’elle ne s’efface pas »

S’appuyant tout d’abord sur les propres écrits d’Hippolyte THÉVENARD, l’écrivaine doit ensuite faire fonctionner sa propre mémoire puis son imagination puisque le cahier se clôt en juillet 1944, à la date de la déportation du prisonnier pour le camp de Dachau. Il y restera jusqu’au 7 mai 1945.

Ouvrier agricole dans sa jeunesse, Hippolyte, né en 1920, s’engage dans l’armée au Maroc en 1939 alors qu’il n’a que 18 ans. Un an plus tard, il revient en France, la guerre est déclarée. Il est fait prisonnier en Allemagne puis libéré en juillet 1941 car soutien de famille.

La trajectoire de ce grand-père est similaire à celle, héroïque également, d’autres résistants, déportés, revenus ou pas. Hippolyte a eu cette « chance » de survivre à Dachau. Mais Céline DIDIER est émue lorsqu’elle découvre les souvenirs de ce grand-père, aussi elle hésite, ne sait pas comment en entreprendre la lecture, l’émotion pouvant lui jouer un sale tour. Elle se lance, décrit méticuleusement ce cahier, de couverture rose, s’en imprègne de chaque détail, comme paralysée par ce qu’elle va découvrir à l’intérieur, retardant le moment, la plongée.

Dans ce texte d’une écriture simple, pédagogique, pouvant parler à toutes et tous, Céline DIDIER présente une biographie, celle de son grand-père, qu’elle lie à la sienne propre, dont les pages s’écrivent bien des décennies plus tard, note les points communs, les coïncidences, prenant pour matière de travail le vieux cahier pudique, sans aucune date indiquée (ce qui rend plus difficile la réalisation du puzzle) écrit visiblement par un modeste, un juste.

« Quand j’ai commencé à me replonger

dans tes souvenirs

j’ai lu des copies

des photocopies

des pages intérieures

de ton cahier

que ma mère m’a envoyées

par courrier

comme si ces pages manuscrites

étaient des lettres qui m’étaient destinées

comme une correspondance

comme des confidences »

Rédaction didactique afin de pouvoir témoigner par personne interposée, biographie de résistant déporté une année, un soldat de la Liberté qui passe soudain d’un nom à un numéro. Du cahier, de courtes phrases en sont extraites, elles figurent en italique. Céline DIDIER fait partager son émotion, visible, sa fierté aussi d’avoir eu un grand-père de cette trempe. Elle lui donne une nouvelle fois la parole (notez ici la ponctuation, de retour lorsque le passé s’exprime) :

« Mes cheveux tombèrent

et la tondeuse passa partout

ensuite, soi-disant pour désinfecter,

on nous passa les parties au « grésil » pur,

ce fut pendant un quart d’heure des brûlures atroces,

pas un ne se roula par terre

la vie de bagnard commençait ».

Le texte se termine par l’analyse de deux photographies prises en 1945, quelques semaines après le retour des camps de son grand-père. L’autrice les fait parler, les chérit comme un don inestimable et en cadeau nous les offre à la toute fin de l’ouvrage. Le titre de ce livre est une réponse au grand-père qui, par le style de ce cahier, souhaitait sans aucun doute qu’il puisse être découvert et lu, expliqué et analysé. C’est ce que fait sa petite-fille, par petites touches, dans ce texte qui vient de paraître aux captivantes éditions Lunatique que je tiens à remercier au passage. Le catalogue vaut franchement la peine de s’y attarder.

« t’es qu’un prisonnier

un prisonnier qui se tape douze longues heures

de travail forcé tous les jours

mais ça ne compte pas ça

ça compte pour du beurre

du beurre si seulement…

un luxe impensable

tu ne sais même pas

si tu en reverras un jour la couleur »

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 17 mars 2022

Charlotte MONÉGIER « Elle et lui »

 


Ce pourrait être un vrai couple constitué, cette femme et cet homme qui échangent, ce pourrait être une sorte de fusion immobile, sous une couette, bien lovés, loin des bruits. Mais non.

Deux êtres. Ils s’aiment. Mais son cœur à lui est pris. Par une autre. Dans une longue poésie, Charlotte MONÉGIER tisse ce cocon d’amour, avec ses trous, ses fuites, ses fantasmes non assouvis. Cet amour est un voyage, qu’importe le moyen pourvu qu’on ait l’ivresse : des bateaux qui déchirent la mer, des gares qui attendent les trains, pour des voyages qui se voudraient toujours plus lointains. Retour dans les grandes métropoles avec l’évocation du métro. À ce titre l’autrice reprend ses ingrédients dilués dans « Voyage(s) », les renforcent.

Ce livre est sous-titré dialogue poétique. Quand parle la femme ? Quand s’exprime l’homme ? Parfois c’est l’imagination qui décide, d’autres fois la conjugaison. Ce texte sent la nostalgie, la mélancolie, une période révolue de l’amour. Des mots reviennent, comme aimantant tous les autres : peau, lèvres, corps, pour un amour non consommé, mais le sera-t-il ?

Des images claquent, s’imposent :

« J’étais encore jeune homme

Ma mère et mon père étaient partis

Vendre des larmes au marché

Ils sont faiseurs de larmes

À leur contact souvent je coule

J’en ai profité pour me promener

Une voiture m’a pris

Pour me laisser à Houlgate

J’ai marché jusqu’aux Vaches Noires

Ces roches aiguisées

Dangereuses et altières

Qui dominent le sable et l’immensité de la mer »

Poésie libre, en vers qui le sont tout autant, rimant ou non, à la ponctuation avare comme pour rendre la lecture attentive. Pourrait être intemporelle si la technologie, certes furtive, par le biais des moyens de transports ne venait pas donner quelques indices. Ce dialogue pourrait être intimiste dans un absolu huis clos si une narration ne venait pas l’interrompre, servant de métronome, d’arbitre.

« Je cours après mon souffle, la jeunesse qui ne part pas

Et ce petit je ne sais quoi

Qui fait tomber mon cœur lorsqu’il entend ta voix

Je cours comme ça, dans l’ascenseur

Un peu coincée, la tête ailleurs

Je cours car je ne veux plus marcher

Je cours pour avancer

Et parfois dans mon dos

Surgissent les traces d’autrefois »

 

L’érotisme vient faire de très discrètes visites derrière un voile pudique. L’essentiel est ailleurs, dans des mouvements simples, répétés, qui font apparaître les sentiments.

Ce petit livre dont la couverture de Stanislas VARIN-BERNIER (2020) est par ailleurs un ravissement, vient de sortir aux éditions Lunatique. Parallèlement, Charlotte MONÉGIER fait paraître un roman « Nulle part ailleurs sur la terre » aux éditions Livres Sans Frontières.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 24 février 2022

Myriam OH (OULD-HAMOUDA) « Ce n’est pas ce que tu n’as pas dit, mais la manière dont tu t’es tu »

 


Dans cette poésie en vers libres, c’est également librement que Myriam OH s’exprime, sans tabou, sans faux-semblants, envoie d’un jet d’une encre coupée au vitriol son sens de la vie.

Myriam OH évoque avec ses mots, durs, frappants, violents, la solitude (volontaire ou subie), la fin de l’insouciance, le devoir d’être soi, de ne pas condamner nos échecs, mais au contraire d’en faire une force. La force est le maître mot de ce texte, même si celui de la liberté lui tient la dragée haute. L’une comme l’autre sont particulièrement difficiles à acquérir. Alors Myriam OH crie sa révolte, sa personne, son identité, avec sa voix puissante, celle de la marginalité.

Ne pas vivre en autarcie mais se méfier de l’influence qu’autrui peut exercer sur soi, ne pas le laisser pénétrer dans notre jardin secret, ne pas le laisser écraser nos fleurs et nos rêves. La revendication de cette poésie féministe contemporaine et résolument moderne est multiple et toujours écorchée vive. Ne jamais placer le physique d’une personne comme choix prioritaire à une relation, mais bien rejeter la chimère de la beauté extérieure, superficialité qui ignore tout des épreuves passées, des traces qui marquent au fer rouge.

L’important est de garder son regard d’enfant pour ne pas sombrer, ne pas devenir aussi étiolé qu’un adulte perdu dans sa routine peu enviable, ne pas s’offusquer cependant des marques du temps sur le corps, tout en se battant contre la réussite, celle des « autres », cette définition subjective et hypocrite (ce qui me rappelle cette phrase de Samuel BECKETT « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux »).

Ce n’est qu’en marge d’une société stéréotypée que des êtres s’affirment. Myriam OH est de ce bois-là, prenant les bons principes à rebrousse-poil, révoltée baissant la garde mais seulement pour l’amour vrai et pur, celui qui ne doit pas déborder du cadre intime, celui qui ne doit ni être partagé ni même évoqué. De cet amour, des leçons sont néanmoins à tirer : accepter ses propres fautes, ses propres erreurs, ses propres échecs. Redistribuer équitablement le rôle de la femme dans une société gangrenée par le patriarcat.

Dans ces textes chargés d’adrénaline, la fragilité devient force dans un monde rendant pourtant difficile le simple fait de vivre avec soi-même et son ombre encombrante. Le monde désiré d’ailleurs n’existe pas, il est fantasmé car le vrai est cruel et le temps ravageur. Pourtant :

« On ne peut pas en vouloir au temps

de jaunir un peu les murs

d’effacer les visages les sourires

d’instants qu’on pensait immortels

comme ils trônaient dans le salon

Mais le temps n’épargne rien

et on ne peut pas lui en vouloir

si ce matin la photographie est fatiguée

de porter ces visages ces sourires

qui ne nous ressemblent plus

On ne peut pas en vouloir au temps

de craqueler les peintures

d’estomper les encres

qui nous ont émus aux larmes

un beau matin

où la pluie ne cognait pas

aux vitres du passé »

Les mots, les phrases de Myriam OH frappent les tympans, navigant sur un océan dystopique aux écumes de doutes et d’angoisses, mais sur lequel il faut avancer vaille que vaille malgré les récifs, avec un corps constamment en mouvement pour atteindre de meilleurs ailleurs.

Quelques illustrations signées pascal GARY agrémentent le propos, un propos dont la colonne vertébrale, le slogan, pourrait bien être SOIS TOI !

« Crie-moi qu’on va se le faire

ce putain de monde qui nous ressemble

ce soir j’y arrive pas »

Poésie violente, drapeau féministe au vent, souvent désenchantée mais oeuvrant parfois aux confins de l’utopie, elle est un bilan de notre monde, de nos sensations, de nos rêves échoués au sein de celui-ci, elle est un hurlement sauvage, jamais apprivoisé, une réflexion en marge, ample, qui tend vers l’absolu de la liberté, avec souffrance et éclat. Paru en 2021 aux décidément toujours superbes éditions Lunatique.

https://www.editions-lunatique.com/

(Warren Bismuth)