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mercredi 28 mai 2025

Irène GAYRAUD « Passer l’été »

 


Ce n’est que le début le début de l’été, l’un de ces étés du XXIe siècle, et déjà le ciel est scruté car la sécheresse a débuté. Le soleil tape fort, sans rémission, alors que les incendies sévissent au loin. Pas si loin en fait. De plus en plus de feux et de moins en moins d’eau pour les éteindre. Monde fou et paradoxal, d’autant que l’eau, aussi gratuite que l’air, se négocie désormais, s’achète et se vend, mieux : se vole. Car précieuse.

Devant l’incendie, les oiseaux sont paniqués, en perte de repères, les végétaux en manque d’eau, sa rareté semble faire s’éloigner la vie, à pas de plus en plus rapides, mais « d’ici un an ou deux on aura l’habitude ». Et c’est bien tout le nœud du problème. On n’a plus le choix que celui de prendre l’habitude puisque le réchauffement climatique est en marche et qu’il ne pourra reculer. L’image médiatique ou celle d’Epinal de la chaleur et du temps ensoleillé a changé : « Ça y est enfin / cette année les journaux / ont cessé d’illustrer leurs reportages / avec des vidéos d’enfants à demi nus / qui jouent / qui rient / sous les jets d’eau des fontaines. // Maintenant on voit les images / de terres craquelées / de terres calcinées / de sources à sec / de maraîchers en pleurs / parmi leurs plants avortés / de vieillards suffocants dans leur fauteuil / de bébés qu’on endort avec des blocs de glace ».

Alors à quoi bon ? À quoi bon transmettre la richesse de cette nature, le respect qu’il nous faut lui apporter ? À moins que… Malgré les images d’une catastrophe annoncée, malgré la déforestation, les ruisseaux asséchés, le manque d’eau. Irène Gayraud amorce un débat sur les restrictions d’eau, avec quelques privilèges de distribution, à peine voilés, et tandis que dans ce monde désorienté on replante des arbres là où on les avait jadis coupés. Et la nature qui prévient tant et plus, réapparition des pierres de la faim, un signe effrayant. L’eau toujours. Et quand elle arrive enfin, c’est par trombes, trop de pluie d’un coup pour être absorbée par les terres, dans un sinistre ballet de dérèglement climatique.

« Passer l’été » est un poème écologique en vers libres en forme d’alerte sur la catastrophe écologique planétaire en cours. Quand la nature ne parvient plus à se reconstituer, quand elle semble avoir perdu la mesure, il est temps non seulement de constater, mais de dénoncer et de proposer. C’est ce cri de l’énergie du désespoir que pousse la poétesse Irène Gayraud dans un texte resserré, adroitement construit, « emboîté », montrant l’absurdité dans laquelle nous sommes parvenus, dans un monde qui court à sa perte presque « naturellement » tant tout a été fait pour ne pas qu’il survive. Très beau poème paru en 2024 dans la belle collection La sentinelle des éditions La Contre Allée, il représente cette urgence climatique en cours pour que ne se produise pas l’irréparable, même s’il est déjà en cours.

http://www.lacontreallee.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 24 mai 2020

Christos CHRYSSOPOULOS « Terre de colère »


Un roman bref, quelques dizaines de pages, et des dialogues, souvent à deux, en vis-à-vis ou pas. Toutes des situations du quotidien ayant comme thème la colère, la violence.

Des immigrés près d’une gare en hiver, ils attendent puis sont embarqués dans des véhicules comme on embarque des chiens errants. « Toujours silencieux, toujours immobiles, toujours des hommes jeunes, alignés. En rang. À attendre. Leur seul contact avec le monde extérieur est leur téléphone portable ».

Deux employées d’un centre d’appel, un collègue harceleur, réflexions sexistes, dégueulasses, l’homme est convoqué par le directeur général de l’entreprise. Fin de mission.

Des C.R.S. en état de légitime défense malgré la violence gratuite de leur geste – l’assassinat d’un jeune -, coup de feu, comme ça, sans même dire bonjour. En fond, la colère des opprimés immigrés héritée de génération en génération après que les aïeuls aient souffert eux aussi.

Un jeune type met le feu à des papiers sur un moment de colère, tout s’embrase autour de lui. Puis dialogue avec un conseiller pédagogique. Silence puis profond ressentiment du jeune. Pour ses parents, pour sa vie entière. Un mari et sa femme, violences conjugales, malheureusement tellement banales, homme tourmenteur et humiliant, femme réduite à être soumise. Pour éviter le pire.

Deux voyageurs dans un train puis une femme au téléphone. On n’entend que ses propres répliques, elles sont suffisantes, la dispute est violente et le mal profond. Intervention de l’auteur : « La colère dont on souffre le plus n’est pas celle que l’on subit, mais la sienne propre que l’on dirige contre les autres sans pouvoir la maîtriser. Et quand on est dans l’incapacité d’en affronter la cause, la seule solution, alors, est de faire en sorte que l’autre en face y soit sujet à son tour, qu’il soit mis sur le même plan que soi, et que le tort en revienne à chacun tout autant ».

Entre tous ces dialogues présentés comme de très brèves pièces de théâtre, des réflexions de l’auteur sur les raisons ou les éventuelles explications de la colère, de la violence de l’Homme. Dans ces parties l’écriture est posée et fluide, alors que dans les dialogues, les cris et les disputes, elle est empreinte d’une forte oralité prise sur le vif, comme si l’auteur avait lui-même été témoin de tous ces incidents (ce qui est d’ailleurs peut-être le cas). Les échanges sont crus, les mots grossiers frappent dans le bide, dans les mâchoires, sur les fesses de ces femmes persécutées.

À lire comme un témoignage écrit dans l’urgence, issu en direct de la brutalité ordinaire, potentiellement présente en tous lieux, à tout moment, inexorable et tellement sous-estimée. La magnifique traduction du grec est signée Anne-Laure BRISAC et donne une identité peut-être encore plus vive à ses dialogues, parfois de sourds. Livre paru dans la très belle collection Fictions d’Europe de chez la Contre Allée en 2015.

http://www.lacontreallee.com/

(Warren Bismuth)


mardi 28 janvier 2020

Amandine DHÉE « À mains nues »


Amandine DHÉE signe, avec cette parution de 2020, un nouvel ouvrage féministe et engagé. Pas si loin de « La Femme brouillon », qui parlait de maternité, « À main nues » décortique la sexualité féminine, dans ce qu’elle a de trivial souvent, mais qui a le mérite d’interroger les représentations communément admises et de mettre en mots, crûment parfois, ce qui reste souvent dissimulé sous le drap blanc de la bienséance.

« Et soudain, ça me manque. Ça me manque d’avoir mal au ventre et jusqu’au bout des doigts pour quelqu’un. » L’exclusivité sexuelle davantage que la fidélité, l’appropriation de son désir et de son plaisir, la réappropriation d’un corps qui se perd au hasard des maternités, et du quotidien qui parfois anesthésie. Mais toujours cette petite musique en toile de fond qui nous rappelle combien nous sommes vivantes, d’abord grâce à nous et grâce à l’autre aussi, qui intervient comme vecteur possible de cet épanouissement.

Amandine DHEE liste, avec la pudeur de l’emploi de la troisième personne du singulier, le parcours commun d’une jeune femme qui découvre son corps, qui s’interroge, qui va rencontrer son premier amour, se mettre en couple. Les désillusions, les contes de fée qui s’écroulent, le retour à la réalité, parfois violent et impromptu « Pourquoi elle part, un si gentil garçon, il ne la trompe pas, il n’est pas violent. Qu’elle le dise tout de suite si le bonheur l’emmerde. Pas nette, cette fille. »

Alors, oui, parfois l’auteure enfonce des portes ouvertes, on tourne les pages et l’on se dit « mais oui, mais bon sang, mais bien sûr voyons. » Le constat néanmoins, c’est qu’au XXIème siècle il est toujours compliqué d’exprimer ce type d’avis, tranché au couteau et pourtant pas si net que cela parfois. De décrire la duplicité des femmes dans leur rapport à ce qu’on leur enseigne, ce qu’elles doivent être, tout en portant l’héritage du combat de leurs ancêtres. Cette culpabilité sans cesse teintée de ce besoin affectif lié à l’autre « Une nuit elle se blottit contre lui. Quelque chose se repose (…) c’est sa peau qui décide. Le lendemain, elle reprend ses esprits. Se souvient qu’elle est une femme libre, mystérieuse et insaisissable. » Trouver l’équilibre, être en accord avec soi-même, respecter l’autre, respecter l’héritage d’un amour qui a fini par disparaître aussi promptement qu’il est arrivé. Un travail de funambule dont l’auteure ne nous livre pas la clé, la formule magique, miracle qui nous permettrait à coup sûr de jouir et de vivre heureuses.

L’ouvrage s’achève sur une jolie note, sur un autre tabou, qui n’est pas que lié à la féminité : la sexualité des personnes âgées. « J’en étais sûre. Le meilleur est à venir. »
136 pages qu’il est bon de lire et de faire tourner autour de soi, afin de se rendre compte que l’on est toutes différentes mais bien souvent semblables dans les questionnements qui entourent notre sexualité et notre rapport au couple, sur notre être au monde dans une société qui reste dramatiquement patriarcale, ce qui fait peser sur les femmes et sur les hommes aussi, une chape de plomb dont on peine à se débarrasser.

Et puis c’est édité à La Contre Allée, gage de qualité.


(Emilia Sancti)

lundi 6 janvier 2020

Jordi SOLER « Ce prince que je fus »


Tout commence vers 1520 lorsqu’au Mexique, Xipaguazin, fille du dernier empereur aztèque Moctezuma II, est enlevée par le capitaine Don Juan de Grau, baron espagnol de Toloríu. 500 ans plus tard, au XXe siècle, tout début des années 60, Federico de Grau Moctezuma se proclame de son Espagne natale le digne descendant de la princesse Xipaguazin, qui soit dit en passant était folle à lier. Une descendance qui ne tombe pas si mal pour le dictateur espagnol FRANCO. Désireux de redorer son blason auprès d’un Mexique qui le déteste et a stoppé toutes relations diplomatiques avec l’Espagne en 1939, il va tenter d’utiliser « Son Altesse Impériale » Federico de Grau pour qu’il lui serve de tremplin. Pour de Grau, c’est aussi une chance inespérée d’affirmer sa descendance, bientôt contestée. Le dictateur et le prince, alors âgé de 23 ans, vont se rencontrer à plusieurs reprises afin d’ouvrir des négociations avec le Mexique. Le peintre Salvador DALI va à cette occasion jouer une petite partition, tuée dans l’œuf.

Le prince va profiter de son titre, festoyer à tout crin, se saouler sans vergogne, menant grande vie. Exubérant (ses tenues scintillantes ne passent pas inaperçues), provocateur, ivrogne, ce prince semble aussi être un mystificateur, son héritage n’est peut-être pas aussi limpide que ce que de Grau veut bien en laisser voir. C’est ce qu’apprend le narrateur, journaliste (Jordi SOLER lui-même) en menant l’enquête, au départ afin de découvrir un possible trésor aztèque enfoui quelque part dans les Pyrénées, ensuite en décidant d’entreprendre une biographie du prince.

Un prince qui va vivre une descente aux enfers, une déchéance proche de l’apocalypse, qui va se saouler à ne plus en pouvoir, après avoir profité allègrement de la rente que lui aurait (vous noterez le conditionnel, voir plus loin) versé le Mexique en tant qu’unique héritier de la princesse Xipaguazin et descendant du dernier empereur aztèque.

Cette biographie est-elle véritable ? Il est permis d’en douter. Elle semble plutôt jaillie du cerveau en ébullition de l’auteur. Certes, le sinistre FRANCO a bel et bien – et malheureusement - existé, ses relations avec le Mexique furent impossibles, Moctezuma a également existé. Mais qu’en est-il de ce prince expansif ? La question reste posée, la fiction semble toutefois l’emporter. Quoi qu’il en soit, ce récit, documenté ou joliment inventé, est plein de rebondissements, de personnages hauts en couleur, de fêtes à tout casser (orgies psychédéliques dans les années 60). Le prince a également appris quelques tirades d’un film mexicain afin de les ressortir à ses convives pour faire plus figure locale.

Le narrateur dit avoir rencontré de Grau avant sa mort, survenue au tout début du XXIe siècle. Dans ce roman picaresque (plus qu’historique dirons-nous), l’action se déplace du Mexique en Espagne en passant par l’Angleterre, le narrateur, comme de Grau, ayant la bougeotte. Les phrases sont longues, riches et complexes, l’intrigue dense, il n’est pas impossible de se perdre entre deux paragraphes. L’humour, très présent, est particulièrement caustique. Géographiquement mais aussi dans l’espace temps, ce roman donne le tournis. De flashbacks médiévaux aux situations du presque présent en passant par les années 60 et la dictature franquiste, la lecture laisse peu de répit.

Si ce qui est écrit dans ce livre s’avérait réel, nous n’aurions pas affaire à un roman, mais bien à un documentaire, un essai biographique et historique pointu. Oui mais… Il est impossible de séparer le vrai du faux, le narrateur semblant se mettre dans la peau de « son » prince afin de mystifier à son tour le lectorat qui, en fin de compte, ne sait pas sur quel pied danser, manquant de repères. Et si tout était inventé ? Je vous laisse trancher la question et découvrir ce bouquin pour lequel il vous faudra peut-être mettre votre rationalisme de côté afin de le lire comme une vraie épopée fantasmée, sortie de l’imagination fertile d’un auteur qui a, possiblement à son tour, abusé du vin en brick et du whisky dont raffolait le prince. Livre inclassable paru en 2019 chez La Contre Allée, dans la collection la Sentinelle, scrupuleusement traduit par Jean-Marie SAINT-LU.


(Warren Bismuth)

dimanche 22 décembre 2019

DES LIVRES RANCES « Coups de coeur 2019 »


L’heure des bilans ayant sonné sans crier gare, nous nous permettons de vous faire modestement part de nos coups de cœur littéraires pour cette année passée, encore riche en émotions, vous n’y couperez pas ! Voici donc les 10 lauréats de notre blog DES LIVRES RANCES pour 2019, sans ordre particulier. Pourquoi pas 9 ou 11 ? C’est le hasard seul qui nous a fait tomber sur un chiffre rond, sur nos pattes en quelque sorte. Nous n’avons pas pour ambition de vous présenter une liste exhaustive ou démesurée, cependant elle vous guidera peut-être pour vos lectures de 2020. Merci pour votre fidélité, votre intérêt, vos retours, votre amitié. Merci aux éditeurs, éditrices qui continuent à nous montrer leur marque de confiance. 2020 frappe à la porte, nous continuerons à transmettre. Mais pas les microbes.

***** Coups de cœur 2019 d’Emilia Sancti *****

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Julia DECK « Propriété privée » éditions de Minuit



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Bérangère COURNUT « De pierre et d’os » éditions du Tripode



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Aurélie CHAMPAGNE « Zébu boy » éditions Monsieur Toussaint Louverture



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Jean-Claude GRUMBERG « La plus précieuse des marchandises » éditions du Seuil


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***** Coups de cœur 2019 de Warren Bismuth *****

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Ferdinand PEROUTKA « Le nuage et la valse » éditions La Contre Allée



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Éric VUILLARD « la guerre des pauvres » éditions Actes Sud



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Éric PLAMONDON « Oyana » Quidam éditeur



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Ernest CALLENBACH « Écotopia » éditions Rue de l’Échiquier (réédition)



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Erri DE LUCA « Le tour de l’oie » éditions Gallimard



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Collectif « De Tchernobyl à la Crimée » éditions L’Espace d’un Instant



mercredi 18 décembre 2019

Corinna GEPNER « Traduire ou perdre pied »


Dès la première phrase je soupçonne que je serai confortablement installé dans mon élément : « Adolescente, j’ai découvert Dostoïevski avec passion. Ma première rencontre avec lui a été ˝Crime et châtiment˝ ». Ici il sera question du métier de traducteur, couplé avec le destin d’une famille – celle de l’auteure - meurtrie par la guerre.

D’emblée, plusieurs traductions disponibles des premières phrases de « Crime et châtiment » sont recopiées, pour bien mettre le doigt sur la difficulté de traduire, de trouver les bons mots, les bonnes images, qui divergent selon les expressions. C’est la mère de Corinna GEPNER qui lui a donné cette envie de traduire et de partager, d’aller au plus précis, au plus près de l’auteur, de son univers, loin du mot-à-mot poussif et contre-productif, voire illisible. « Je traduits avec dictionnaire, avec des dictionnaires, qui se multiplient, se complètent, parfois se heurtent. Toujours avec dictionnaire. Que souvent j’utilise comme des béquilles qui me rassurent, allant jusqu’à chercher chaque terme, non par ignorance : les termes que je connais. C’est presque un rituel, c’est aussi ce qui déclenche l’écriture, me donne des idées, amène les mots, qui sont parfois si difficiles à venir ».

Corinna GEPNER prend sa profession très au sérieux, elle ne veut surtout pas reproduire une pâle copie décharnée du texte original : « Il serait sans doute faux de croire que l’œuvre ne s’écrit qu’une seule fois. Dans la traduction, elle se réécrit, autrement, et chaque traduction en est une réécriture de plus, qui ne peut ignorer les autres réécritures. L’oeuvre première n’est que l’apparition tangible d’un début d’écriture ».

La première parution d’une traduction de Corinna GEPNER fut celle d’un recueil de KAFKA, rien que ça. Il était dédié au grand-père maternel de la traductrice, le métier se mélangeait déjà à la famille. La famille justement : celle des quatre grands-parents, touchée par la guerre, la déportation. Issus côté maternel de la Prusse orientale, côté paternel de Pologne, on fait mieux comme entrée en matière dans la vie. La grand-mère maternelle parlait français, c’est avec elle que Corinna a appris cette langue, rapidement choyée. Le parcours familial, tragique, égrené au sein même du récit sur la traduction, est un élément supplémentaire dans sa perspective de traductrice.

« Traduire c’est se montrer humble », ne pas chercher à doubler le texte, à le détourner de son sens premier, mais l’aider à revivre, à se remettre en marche, à faire perdurer un héritage. Pour se faire, la traductrice procède de la manière suivante : elle s’interdit de lire le texte une première fois avant de le traduire, elle commence son travail en même temps qu’elle découvre le récit, pour ne pas se sentir influencer par ce qu’elle trouvera plus tard. Elle se refuse également à s’approprier la langue française, à se la rendre comme acquise, même si elle doit être un appui : « Si je ne pense pas ma propre langue comme langue étrangère, je passe à côté de l’essentiel. Ou l’autre langue, celle que je traduis, comme langue maternelle ».

Corinna n’ambitionne pas de révolutionner un texte, elle n’en a d’ailleurs pas la fibre : « Le traducteur souffre d’un désavantage inné : il vient toujours après, il n’est jamais premier, mais toujours second. Viendrait-il d’abord qu’il serait au-dessus de tout soupçon. Si talentueux soit-il, il n’est qu’un mime ». L’humilité, toujours, se recentrer sur le texte original, en respecter l’auteur, mais aussi chaque mot, chaque image, chaque ponctuation dans un travail de longue haleine. Ne pas le déformer.

Ce petit livre est une mine d’informations sur le difficile métier de traducteur, il est écrit tout en poésie, délicatesse et passion. De plus, il est présenté de manière aérée, parfois une seule phrase sur une double page. Ceci en facilite la lecture, les yeux pétillent tout en se reposant. Chaque paragraphe est mis en valeur sur une seule page, souvent la droite, car la gauche est souvent vide. De ce fait, il se lit très vite, mais pourtant sans s’affoler, sans risquer la déchirure pour avoir voulu le terminer à la vitesse de l’éclair afin de parvenir tel un sprinter à la dernière ligne.

Certains textes originaux (de Gesine AUFFENBERG, Hilde DOMIN) sont présentés dans leur langue originale (l’allemand) puis traduits par Corinna GEPNER, là aussi ils occupent une page pleine. Comme pour ses traductions, Corinna met un point d’honneur à écrire humblement, en total respect pour la langue qu’elle utilise. Le résultat est remarquable : un récit fluide, clair, entre littérature et histoire familiale, où les deux se rejoignent en quelque sorte. Paru en cette année 2019 chez la Contre Allée, « traduire ou perdre pied » est une immersion tout en finesse dans le monde de la traduction comme dans celui de la poésie. Ne jamais oublier que c’est grâce au travail de ces linguistes que nous pouvons découvrir des œuvres qui nous seraient inaccessibles sans ce sacerdoce.


(Warren Bismuth)

mercredi 6 novembre 2019

Olga TOKARCZUK « Les enfants verts »


Une fois n’est pas coutume : dès l’annonce du Nobel de Littérature 2018 (mais attribué en 2019, je ne reviendrai pas sur la fameuse affaire du fiasco de 2018) décerné à cette auteure polonaise, j’ai eu envie de fourrer le nez dans ses livres. Et comme l’un d’eux avait été publié en 2016 par La Contre Allée, éditeur dont je me délecte souvent, de surcroît dans l’excellente collection Fictions d’Europe, je me précipitai sur l’œuvre. Grand bien m’en a pris car il s’agit d’une petite merveille, brève mais d’une grande densité.

1656, l’écossais William Davisson, par ailleurs narrateur du récit et botaniste, est appelé pour devenir médecin du roi de Pologne Jean II Casimir. Davisson a déjà officié auparavant comme botaniste du roi de France. Seulement il parvient à destination en plein conflit, deux pays étant en guerre contre la Pologne, à l’ouest la Suède et à l’est la Russie. Le roi Jean II Casimir, mélancolique et dépressif, s’étiole.

Dès son arrivée Davisson est interpellé par les coiffures en vogue chez les pauvres de Varsovie, « touffes, nœuds, nattes hérissées comme la queue d’un castor ». Puis il parcourt les campagnes avec son second Opaliński et le roi dont il prend grand soin. Partout il voit les effets désastreux de la guerre sur les paysages, les populations, et la santé du roi qui décline rapidement et provoque un arrêt du cortège chez le chambellan de Luck. Là-bas, les soldats partent en chasse pour sustenter les troupes, mais reviennent avec un bien étrange butin : deux enfants d’environ 5 ans, aux cheveux hirsutes et surtout… Une peau couleur verte ! D’après Opaliński cette couleur est le résultat de longs temps passés en forêt pour fuir la guerre, se cacher dans la nature, cette nature qui pour le narrateur est « Tout ce qui nous entourait, à l’exception de ce qui est humain, c’est-à-dire de nous et de nos créations ». Le roi se prend de tendresse pour ces deux êtres chétifs et les gâte. La fille est prénommée Ośródka.

À la suite d’une mauvaise chute, Davisson se casse une jambe. Le cortège du roi doit reprendre la route sans son médecin attitré qui aura pour distraction la présence quotidienne des petits enfants verts et sauvages qui vont devoir être baptisés (à Pâques, on n’est jamais assez prudent) car pouvant bien être des représentants du diable, jusqu’en leur chevelure qu’il faudra tondre. Des enfants qui doivent coûte que coûte se faire apprivoiser, de gré ou de force. L’un va en mourir mais son corps va disparaître…

« Un jour, Opaliński demanda à Ośródka s’ils avaient un Dieu.
-         C’est quoi, Dieu ? voulut-elle savoir ».

Ce peuple représenté par Ośródka et son frère peut faire penser de loin aux Cathares, car vivants isolés de tout, en communion avec la nature : « Ils ont aussi leur propre façon de communiquer avec les animaux et, comme ils ne consomment pas de viande et ne pratiquent pas la chasse, les bêtes non seulement sont leurs amies et les aident, mais leur racontent leurs histoires, ce qui est source de sagesse pour le peuple vert et lui procure une meilleure connaissance de la nature ». Leur destin pourrait être rapproché de celui de Kaspar HAUSER ou de Victor l’enfant sauvage immortalisé par TRUFFAUD), des gamins éduqués et « civilisés » de force, tyrannisés par les « puissants ».

Bien sûr ce superbe texte se lit sur plusieurs niveaux. Tout d’abord la forme du conte, très prégnante, le contexte historique (la guerre, les saccages, la folie des hommes) pourrait en être un autre. Car nous avons là non pas une mais plusieurs allégories, un récit pacifiste, athée, débarrassé de maîtres et d’esclaves comme des chimères de la bonne éducation, conte libertaire, écologique et onirique qui, plus profondément, paraît une dénonciation brutale mais toute en saveur du monde actuel. Un vrai bijou à se procurer d’urgence, d’autant que la somme pour l’acquérir est modique, comme d’ailleurs toutes les publications de la collection Fictions d’Europe. Je reviendrai très prochainement vers cette auteure qui a su me domestiquer par sa poésie, sa prose magnifique et sa magie.


(Warren Bismuth)

dimanche 1 septembre 2019

Thomas GIRAUD « Le bruit des tuiles »


Au milieu du XIXe siècle, Victor Considerant (sans accent sur le E, l’homme y tient), adepte des thèses de Charles FOURIÉ, planche sur le projet d’ouvrir une communauté d’inspiration fouriériste, un immense phalanstère libertaire qu’il implantera du côté de Dallas au fin fond du Texas dans des Etats-Unis encore méconnus en France où il vit. La gestation va se faire par étapes, la préparation est ardue, mais Considerant est confiant. Il espère dégoter une quinzaine de compagnons de route pour concrétiser l’affaire. Le terrain est pensé puis repéré, il devra être idéal. Le but de l’expédition est de vivre au plus près de l’autosuffisance dans le respect de chacun et la rotation des tâches, sans hiérarchie, sans dieu ni maître.

La recherche de coopérants sur la base du volontariat va se dérouler par meetings que Victor tient ici et là. Discours huilés, bien préparés, genre d’éloges qui vendent du rêve. « Il se racle la gorge, reprend son discours là où il avait été arrêté, dans la deuxième sous-partie de la deuxième partie, il faut partir de zéro, de rien pour faire le tout, d’un endroit qui soit vierge, où personne ne nous dise ‘vous êtes chez moi voilà comment vous allez faire’, pour que nous puissions construire une société organisée selon une bonne manière, une société librement organisée dans laquelle chacun pourrait vivre dans une harmonie heureuse, avec l’accord affectueux de chacun pour chacun, selon non pas une place mais des places qu’il pourrait occuper au cours de la même journée, de la même vie selon les préceptes de l’attraction passionnée ».

D’une quinzaine de consentants, la petite troupe se voit rapidement lestée d’une trentaine de membres. Considerant aurait désiré moins - le terrain est petit - mais flatté aux entournures, il accepte tout individu qui voudra bien se joindre à la Grande Aventure. Parmi ceux-ci Leroux, usé par le travail à la ferme, déglingué de partout à seulement 26 ans. Il sera celui tapi dans l’ombre, en retrait, taiseux, mais paradoxalement le plus obstiné. Quant au nom de la Communauté, après plusieurs tergiversations Considerant lui choisit Réunion. Avec un accent sur le E ce coup-ci.

Alors que toute cette petite troupe en est encore à peaufiner son projet sur le papier et sur la terre française, les premiers mécontentements jaillissent. Certains protagonistes veulent par exemple avancer la date de départ de plusieurs mois. Même peu enchanté, Considerant se plie à leur bon vouloir. Sa femme Julie restera à quai, au Havre, là où les aventuriers embarquent pour une traversée de trois mois durant laquelle Considerant souffrira d’un solide mal de mer. À l’issue de cet éprouvant voyage, la concératisation de Réunion peut enfin avoir lieu. Elle va tourner court.

Thomas GIRAUD semble particulièrement à l’aise avec les figures de perdants de l’histoire. Après son portrait d’un musicien oublié dans « La ballade silencieuse de Jackson C. Frank » (https://deslivresrances.blogspot.com/2018/06/thomas-giraud-la-ballade-silencieuse-de.html) il réitère avec le parcours de cet apprenti communautaire parti de bases solides pour un projet d’envergure humaine torpillé par l’individualisme, mis en déroute par la hiérarchie se mettant naturellement en place, un hameau mal structuré, mal réfléchi sur le positionnement des bâtiments, des autochtones rugueux voire carrément hostiles (pourtant 1855, date du début du phalanstère, ça ne fait pas si longtemps que les « Américains » ont piqué la place aux Indiens) mais aussi le soleil, le froid, la faim, la soif, la sécheresse et surtout, surtout, une invasion de sauterelles. De criquets pèlerins rectifierait Considerant qui avait donné trois ans pour évaluer l’avancée du projet et faire le bilan. Ce dernier n’est pas fameux. Et pourtant, tous autant qu’il sont, ils y auront cru, même si pour certains les Etats-Unis étaient plus prosaïquement synonymes de vacances plutôt que de Communauté. « Il aurait fallu plus de tout : de terres fertiles, d’hommes pour arracher quelque chose d’un peu sérieux de ces étendues, d’instruments, d’ombres ». Il aurait en effet fallu beaucoup plus pour éviter le premier mort…

Thomas GIRAUD se fait plaisir, la langue est poétique, froide ou drôle, toujours au plus près du détail, très rigoriste. Il avait entamé sa carrière littéraire par la superbe biographie romancée de la jeunesse d’Élisée RECLUS « Élisée avant les ruisseaux et les montagnes » en 2016 (https://deslivresrances.blogspot.com/2018/10/thomas-giraud-elisee-avant-les.html), sa plume a encore évolué depuis, son texte est encore plus beau, il rend presque glorieuse une épopée désastreuse, comme pour ne pas oublier qu’avant et depuis, d’autres communautés ont réussi leur pari, ont existé et survécu. Il a choisi de dépeindre celle qui peut-être accumulait toutes les tares pour justement ne pas aboutir, les premières erreurs s’installant avant même la mise en œuvre du projet Réunion qui survivra une poignée d’années, cahin-caha. Le fond est plein d’aventures palpitantes (et accessoirement des exemples à ne pas suivre), la forme est ronde et stylée, ciselée avec de longues phrases documentées qui touchent leur cible. Ce livre est encore un excellent cru de La Contre Allée, il restera comme un moment fort – y compris le titre fort bien senti - de la rentrée Littéraire 2019.


(Warren Bismuth)

vendredi 16 août 2019

Jana ČERNÁ « Pas dans le cul aujourd’hui »


Dressons tout d’abord un portrait succinct de l’auteure tchèque si vous le permettez. Jana ČERNÁ n’était autre que la fille de Milena JESENSKÁ la muse de KAFKA – qui a notamment traduit ses œuvres en tchèque - à qui il écrira tant de lettres, la Milena au parcours singulier, morte en déportation à Ravensbrück en 1944, amie de Margarete BUBER-NEUMANN qui lui consacrera par ailleurs une biographie. Sa propre fille Jana lui accordera aussi une biographie, disponible chez La Contre Allée, l’éditeur qui a sorti le présent petit livre.

Le récit est une lettre que Jana ČERNÁ écrivit à son ami Egon BONDY, figure, tout comme Jana, de l’underground pragois des décennies 1950 et au-delà. Cette lettre possède un ton rythmé, libéré de tout style, voire agressif. Si la présence de Dieu est indéniable (Jana venait de se mettre à croire de plus en plus farouchement), les thèmes soulevés sont bien plus rationnels et variés. Le raisonnable : « Tout ce que j’ai fait dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État, les préservatifs et la télévision, c’est la poésie stérile qui sert la bonne cause ; pour l’amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j’ai assez de vitalité pour en supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit ».

Le décor est planté, Jana ne va guère s’avérer raisonnable tout au long de cette lettre. Attaques en piqué, tout d’abord contre les poètes – pas contre la poésie -, déjà évoqués plus haut : « Le diable seul sait pourquoi la plupart de ceux qui s’occupent à produire de la poésie s’imaginent qu’elle doit être utile à quelqu’un, qu’ils en arrivent à cette absurdité d’écrire pour des gens dont ils n’ont rien à faire et à qui ils ne payeraient même pas un petit rhum avec leurs honoraires, mais qu’il veulent coûte que coûte gratifier de leur production », puis c’est le tour des philosophes – et non de la philosophie - d’en prendre pour leur grade : « Je ne crois pas et je ne croirai sans doute jamais qu’en philosophie on puisse parvenir où que ce soit à pied sec, en suivant la voie de l’érudition, de l’instruction policée. Bon sang de bonsoir, qu’y a-t-il de plus excitant que la philosophie et qui donc y ferait quoi que soit de bon en éliminant cette excitation orgasmique, ça, je vous le demande ! C’est comme si on voulait se servir de pilules aseptisées et inoffensives pour baiser – sauf que la philosophie n’est pas inoffensive pour la santé et ne peut pas se pratiquer ainsi ».

Arrivent l’amour physique et le désir : « Il est vraiment difficile de faire la part entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions ». Vient poindre la relation amoureuse libre de tout carcan, mais Jana se révèle jalouse, peut-être possessive. Antinomie. Elle voit une sécurité dans la confiance, peut-être dans la fidélité. Car cette lettre est avant tout une confession sur les sentiments, les états d’âme, engendrant la culpabilisation (le couple vient-il de se séparer ? Nous pouvons le penser même si aucun indice n’est mis en avant).

Jana se fait maintenant ouvertement sexuelle, emplie de fantasmes, elle déshabille son âme. À ce moment de la lecture de la présente chronique, je vous demanderai instamment d’éloigner vos enfants mineurs de l’écran, ou je ne réponds plus de rien quant à leur possible traumatisme en résultant. Bon, maintenant qu’ils sont neutralisés, poursuivons. En effet, Jana se met à écrire crûment sur le sexe. Quelques pages définitivement pornographiques viennent étayer ses pensées aux 2/3 du récit. Car plus que jamais, Jana désire, recherche l’amour rare car non conforme, non normalisé, loin du missionnaire à la papa. Un exemple parmi la myriade d’images (les enfants sont planqués) : « Que je ne puisse pas livrer tout mon corps à ta dévastation à commencer par mes nichons et ma chatte et jusqu’à mon cul, pour que tu les baises et les rebaises, et puis te forcer, de ma langue artistiquement plongée dans ton cul, à balancer ta sauce, le visage tordu par le spasme ? ».

Le style devient sadien, le fantasme de l’urophilie se profile, je ne le relaierai point par peur des ligues catholiques et/ou conservatrices. Jana seule, alors qu’elle souhaiterait plus que tout être avec Egon : « Je pourrais me tripoter la chatte toute seule, mais je ne veux pas me tripoter la chatte, je te veux toi, je veux tes doigts et non les miens, je veux ta langue et ta bite, mes doigts à moi ne font vraiment pas l’affaire. Ça m’exciterait en vain et ce serait encore pire, c’est déjà assez scabreux comme ça ». Certes.

La pensée devient confuse car trop excitée par l’image du corps, du sexe, de toutes les possibilités de jouer avec l’organe sexuel masculin afin de se faire du bien, de LUI faire du bien, de le voir gicler, partout et en toutes circonstances, maculer le corps féminin. Mais déjà nous parviennent les pensées sur la grâce, l’espoir, les projets, une fin plus douce, comme délivrée de la faim du membre actif et vénéré.

Ce livre plus petit qu’un format poche est sorti en 2014 chez La Contre Allée dans la collection Les Périphériques, il est bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains (y compris onanistes), le titre est à lui seul une mise en garde. Pour le reste, c’est du brut de décoffrage, sans filtres, et quelque part sans illusions. La traduction de Barbora FAURE est jouissive. Rideau.


(Warren Bismuth)

dimanche 30 juin 2019

Ferdinand PEROUTKA « Le nuage et la valse »


Après lecture de ce véritable document, que dis-je, de ce véritable monument, il est difficile de ne pas se demander comment un tel roman de 1976 ait dû attendre 2019 pour être traduit et édité en France ? Car par ce « Le nuage et la valse », 568 pages bien remplies, PEROUTKA entre à coup sûr dans la cour des grands.

Ce récit est une vertigineuse fresque de la Tchécoslovaquie durant la seconde guerre mondiale. Les personnages sont légion, les fictionnels côtoyant les figures historiques. En fait, c’est plutôt juste avant la guerre que prend forme ce livre, précisément en mars 1939, lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée nazie d’HITLER, tout juste un an après l’Anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne). Mais le résumer à cela serait aussi le trahir : le premier chapitre est bien mis en scène en 1910 (ou 1911 précise l’auteur) à Vienne, tout comme le second, dès 1899 en Autriche. Les traits du personnage décrit sont ceux d’Adolf HITLER. On croit connaître la suite. Encore que…

Puis c’est la période de la redoutable occupation. Il y a Novotný, banquier, arrêté par erreur comme ennemi du régime, en fait il s’agit de l’homonyme d’un militant anti-fasciste. Il ira cependant en camp, en Allemagne. « … Ils venaient de faire leur entrée dans un monde dont ils n’avaient sûrement pas idée, qu’ils allaient devoir être très prudents, et que du matin au soir il leur faudrait avoir des yeux derrière la tête. Ils vont avoir du mal à s’habituer, comme tous ceux qui sont arrivés avant eux. Ils connaîtront entre autres la faim et le froid et le sentiment d’être abandonnés. Il leur faudra à tout prix éviter de comparer leur vie présente avec leur vie d’avant, et d’oublier le passé. C’est indispensable, même si ça les rend très malheureux. Ils vont détester ce qu’ils verront, mais désormais, ce sera leur vie. Ils seront furieux à l’idée que chez eux, on les a oubliés – c’est pourtant bel et bien ce qui va se passer ». Le docteur Pokorný, entre en résistance malgré les risques encourus. Il y a aussi Kraus, celui qui espère ne pas pouvoir être inquiété. Pensez donc ! Il est certes juif, mais marié à une allemande chrétienne. Et blonde de surcroît. Cela devrait valoir tous les laissez-passer du monde. Ces trois types sont le fil directeur du roman, afin de bien s’imprégner du destin tchécoslovaque durant (et juste avant) la seconde guerre mondiale : les prisonniers en camps, les résistants sur le terrain, et les insouciants, déambulant sans crainte dans les rues d’un Prague anéanti sur fond du « Beau Danube bleu » de STRAUSS (la fameuse « Valse » du titre). Nous observons, impuissants, tout au long du récit, à l’évolution de plus en plus drastique et délirante des lois anti-juives, se succédant de manière effrayante à un rythme de métronome non grippé.

Un fait assez parlant : lorsque l’action se déplace du côté des soldats russes en prise eux aussi avec l’armée nazie, les références littéraires se mettent soudainement à pleuvoir comme des bombes. On peut en conclure que PEROUTKA était influencé par la grande littérature russe, ce qui semble par ailleurs évident à la lecture de ce somptueux ouvrage digne de ses ancêtres russes, qui a su en retirer à la fois le jus et le squelette.

Prague : en quelque sorte personnage central du roman. Prague qui change de visage au cours de la guerre, mais qui conserve son âme. Il n’est pas interdit d’y voir les descriptions urbaines de KAFKA. Par ailleurs certains personnages un brin grotesques pourraient avoir leur place dans un bouquin du grand Franz. Mais avant tout, l’aspect documentaire et colossal peut, par le plan et le développement, être rangé près de « Guerre et paix «  de TOLSTOÏ ou « Pour une juste cause » et « Vie et destin » de Vassili GROSSMAN (tous trois déjà chroniqués en nos pages). Car derrière la fiction perce continuellement l’Histoire : les stratégies militaires, les batailles, les pactes, les chefs guerriers, les seconds couteaux. Mais la fiction reprend ses droits avec ses amours, les femmes frivoles, le peuple désabusé, l’espoir copulant incessamment avec la désillusion et le désenchantement.

Portrait d’HITLER brossé sans concession, mais aussi silhouettes de Sophie SCHOLL et son frangin Hans, tous deux membres actifs du collectif de résistance allemande « La rose Blanche ». Le récit est truffé d’anecdotes du Prague de tous les jours en temps de guerre, des conditions de vie, de survie surtout. Il décrit sans jamais tomber dans le pathos ni le misérabilisme. Il prend part, bien sûr. Contre l’occupant, contre la folie d’HITLER, de ses généraux et de son Reich. Malgré la matière poisseuse - les souffrances d’un peuple, d’individus, les exactions, les assassinats, les camps - jamais le livre ne circule en territoire étouffant. Il est sombre, oui, empreint d’un résolue noirceur, mais il n’use pas de superlatifs dérangeants ou grossiers, il reste dans une sorte de descriptif historique, ignorants les cris et les pleurs, mettant même parfois de côté les émotions pour coller au plus juste.

S’il est question du tourbillon de Prague et de la Tchécoslovaquie, l’auteur n’oublie pas de préciser la situation au même moment, dans les mêmes douleurs, en Autriche comme en Pologne, ces trois pays limitrophes de l’Allemagne unie, du côté des frontières est : « On a des nouvelles de Pologne (…) on a déjà interdit aux Polonais de marcher sur les trottoirs, ils doivent marcher sur la chaussée, et ils ont l’obligation de saluer les Allemands. Il n’y a plus un seul polonais qui soit autorisé à faire des études. Et on les fusille en masse ».

La petite histoire sait rejoindre habilement la grande, par des anecdotes subtiles : « À juste titre, le point d’exclamation est en train de disparaître de la littérature. C’est Hitler qui a discrédité le point d’exclamation, il l’utilisait à tout bout de champ, oralement ou par écrit, on ne va tout de même pas l’imiter. En plus, on le sait, les certitudes n’existent pas, chacun voit les choses à sa manière, pas besoin de point d’exclamation ».

Il n’est pas aisé (ni vraiment souhaitable, je vous le confesse bien volontiers) de se défaire de ce roman. Malgré son caractère robuste qui peut impressionner dans un premier temps, il se parcourt, non pas aisément (ce n’est pas précisément un guide Michelin) mais de manière fluide et continue, les passerelles dressées étant nombreuses entre les diverses actions et périodes variées. Pourtant sorti tout récemment, il fait déjà figure d’un des romans historiques majeurs du XXe siècle car charpenté jusqu’à la moelle et brillamment documenté. La préface trace quelques traits rapides sur l’auteur méconnu, ce Ferdinand PEROUKTA (1895-1978) dont ce « Nuage et la valse » semble avoir été rédigé peu avant sa mort. Il fera date, d’autant qu’il est paru chez les éditions La Contre Allée, l’un de nos éditeurs et fournisseurs de chevet en nourritures célestes. Rien que pour ceci, pour le risque que La Contre Allée a su prendre, bouleversant ses habitudes (« Pour accueillir et vous donner à lire dans les meilleures conditions les quelques 972 645 signes qui composent cette œuvre monumentale dans tous les sens du terme, nous avons bouleversé la maquette habituelle et augmenté le format de ce 76e titre au catalogue »), mais aussi pour la qualité remarquable de ce roman, il vous faut vous jeter dessus comme si vous étiez pris d’une subite boulimie. Il est pour finir un élément nécessaire pour se familiariser avec la très riche littérature tchèque et restera comme l’un des événements de 2019. On en reparlera dans longtemps, j’en suis convaincu. Et je le défendrai becs et ongles jusqu’à épuisement.


(Warren Bismuth)

dimanche 28 avril 2019

Maylis de KERANGAL « Kiruna »


Un site minier de premier ordre au cœur de ce récit : celui de la société suédoise LKAB implanté à Kiruna (ville sortie du sol pour la mine), un site de tous les records : plus grande mine de fer au monde, ville la plus septentrionale de Suède, elle en est aussi la plus grande Commune en surface, minerai le plus pur du monde, plus grand réseau routier souterrain au monde (400 kilomètres de galeries).

Le tableau est gigantesque : 1700 employés dans des mines creusées jusqu’à 1365 mètres sous terre, ce qui a fragilisé le sol dont des parties menacent de s’effondrer. Aussi il a été décidé de construire une nouvelle ville à quelques kilomètres, plus sécurisée, un Kiruna II, afin que les salariés de cet énorme site restent sur place, leur exode serait catastrophique pour l’économie locale et nationale. Alors il va se constituer un chantier dans le chantier, un projet démesuré au sein d’un site démesuré dans une région où l’imaginaire collectif voit plutôt un ciel calme et sans aspérités : la Laponie.

Oui, tous les chiffres donnent le vertige en ce lieu : « LKAB. Soit 1,1 milliard de tonnes de minerai extraites en 115 ans, la mine ayant été ouverte en 1899. Ou encore 25,5 millions de tonnes de minerai extraites en 2013 – l’équivalent d’une tour Eiffel par jour aime-t-on dire ici ».

Maylis de KERANGAL s’est rendue en Suède (pour la première fois de sa vie), à Kiruna. Elle est guidée par Lars, employé de la LKAB au département de la communauté de la mine. Il va lui expliquer en détails l’histoire de cette mine, souterraine depuis 1965, mais construite dès la toute fin du XIXe siècle, engendrant violence, alcool, mal-être dans la ville et sur site, un site qui bien sûr a attiré les voyous, pour des trafics en tout genre. L’histoire de Kiruna n’est pas de tout repos. Maylis de KERANGAL la compare au Klondike, cette région immortalisée par jack LONDON où des néophytes se découvrant une âme de chercheurs d’or partaient faire fortune avec deux trois outils inadaptés, pour nourrir les familles. La mine de Kiruna s’est installée au moment même où le Klondike déclinait, même s’il n’y a aucun rapport.

L’auteure note les témoignages de divers employés de la mine, de femmes surtout, qui ont dû jouer des coudes pour faire leur place dans un métier d’hommes, violent et sans pitié. Portrait d’Alice, cadre française, qui a tenté sa chance, a rencontré un homme, ça l’aide à tenir. « De fait, à Kiruna comme ailleurs, la relation des femmes à la mine peut se lire comme une longue descente, comme l’histoire de la conquête lente, progressive d’un espace interdit. L’accès au monde souterrain leur fut longtemps défendu, les employer « au fond » étant tout simplement illégal ».

Voilà, il va falloir déplacer la ville, 20000 habitants à reloger, chantier monstrueux en cours. Entre fascination et épouvante pour une société humaine sans limites. Récemment, des migrants érythréens ont débarqué à Kiruna, dans le froid piquant dont a par ailleurs souffert l’auteure, ils seront peut-être fort utiles à la reconstruction dans ce monde où les jours puis les nuits n’en finissent pas.

Un récit court, dense et charpenté, dans lequel fleurissent force détails historiques ou techniques. Maylis de KERANGAL réussit parfaitement son coup : intéresser le lectorat sur un site méconnu en Hexagone, mais aussi défi littéraire car ce texte est tout simplement beau et fort bien écrit, il se lit comme on boit du petit lait, d’un trait. C’est à la fois crémeux et digeste, paru tout récemment (début 2019) aux toujours inspirées éditions de La Contre Allée.


(Warren Bismuth)