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dimanche 19 juillet 2026

Frantz DUCHAZEAU « Marcel Bascoulard »

 


D'après l'auteur Frantz Duchazeau, cette BD n'est pas une biographie de l'artiste Marcel Bascoulard mais une fiction, même si elle se base sur des faits réels. Pourtant, il est aisé de reconnaître celui qui déambula sa vie durant dans les rues de Bourges, en particulier sur son long et improbable tricycle tassé, s'occupant des chats errants tout en dessinant des monuments de la ville avec un talent hors normes.

Proposant des pistes d'une vie à la fois errante et riche, « Bascoulard » se déploie en noir et blanc, comme toute l’œuvre de Duchazeau, faisant la part belle à de grandioses pleines pages en guise de fresques, l'album n'étant paginé qu'à droite, pages impaires. Mais revenons sur le fond. Parfait autodidacte, Marcel Bascoulard est avant tout un marginal souhaitant vivre par-delà les règles et les convenances. Iconoclaste, autoproclamé misanthrope mais en fait très bon avec ses semblables, il a choisi la solitude, sans doute en 1932 lorsque sa mère a assassiné son père de sang froid.


Planche issue de la BD

Bascoulard est un original. Depuis bien longtemps, il s'habille en femme, et la BD lui étant ici consacré le suit vers la fin de sa vie dans les rues de Bourges ainsi que sur le terrain vague où trône sa maison, c'est-à-dire un vieux fourgon défoncé. Il vivote grâce à des dessins qu'il vend contre une bouchée de pain, notamment ses croquis de grande précision représentant la cathédrale de Bourges. Marcel Bascoulard est un cœur tendre, aussi il aide financièrement un jeune homme à la dérive qui le sollicite tant et plus, pour de plus en plus fortes sommes.

Bascoulard est une « vedette » locale, la Maison de la Culture de Bourges expose une partie de son œuvre contre son gré et il refuse de participer à son vernissage. Ce qu'il veut c'est qu'on le laisse tranquille, pouvoir dessiner, écrire des poèmes, manger froid de temps en temps, mais se laver, jamais. Les gens de la ville le connaissent tous, il ne laisse personne indifférent. Ainsi, son boucher, à qui il a offert plusieurs peintures abstraites, finit par les exposer dans son commerce. Mais d'autres ne l'aiment pas, d'autant que la radio R.T.L. vient pour l'interviewer par le biais de Stéphane Collaro, alors très en vogue. L'exposition rencontre un grand succès, ce dont Bascoulard se fiche éperdument.


Photo prise à la Maison de la BD, 2026

Marcel Bascoulard est un érudit : passionné d'arts, de science et en particulier de zoologie, il ne cesse d'étudier, pour lui-même, pour sa propre culture, c'est en quelque sorte sa relation charnelle, il la qualifie d' « onanisme intellectuel ». Retour sur son passé, la figure de la mère adorée, celle du père détesté, puis la mère tuant son propre mari, partant en maison psychiatrique, « abandonnant » de fait son fils de 13 ans.

Bascoulard est aussi grand amateur de locomotives, engins qu'il croque avec un plaisir évident. Il pratique la photographie, celle de lui-même en des autoportraits dans ses habits de femme, les femmes étant par ailleurs absentes de sa vie. Il dessine des cartes géographiques tout en se refusant à intégrer la société. Vagabond anarchisant, il est heureux comme ça, n'a ni chauffage ni eau ni électricité, n'a jamais froid, il s'adapte selon les saisons. Personnage singulier, haut en couleurs, il semble hanter les rues de Bourges sur son tricycle grinçant et brinquebalant. Il est devenu une figure majeure de la ville, au grand dam de monsieur le maire. Pourtant, le 12 janvier 1978, il est assassiné sur son terrain par le jeune homme à qui il était pourtant venu en aide. Il a 65 ans.

Photo prise à la Maison de la BD, 2026

« Bascoulard » est une BD magistrale. Retraçant le parcours d'un clochard céleste qu'elle restitue par petites touches et se prend même d'affection pour le personnage en le défendant dans les moments de tension. Tendre autant qu'engagée, elle marque par la simplicité de ses propos qui font mouche, avec une pertinence évidente. Marcel Bascoulard y est reconnu à sa juste valeur et sur ses valeurs. Le crayon de Frantz Duchazeau est précis et aussi pertinent que le propos, il rend un hommage vibrant à un homme hors du commun.

Frantz Duchazeau est un spécialiste de la biographie. Il a déjà croqué avec talent (et le plaisir de l'illustrateur sue en chaque page) les « loosers » de la musique noire avec « Le rêve de Meteor Slim » ou « Les derniers jours de Robert Johnson » ou encore « Blackface Banjo », un homme noir évoluant dans le cirque. Ici il redonne vie à un autre looser, enfin plutôt à un être qui a justement parfaitement réussi sa vie en n'adhérant à rien et en brandissant le mot Liberté comme un étendard.

La Maison de la BD de Blois a récemment mis en avant les œuvres de Frantz Duchazeau avec une formidable exposition temporaire en deux parties : l'une sur les figures noires de ses œuvres, l'autre sur celle de Marcel Bascoulard, une profonde réussite. « Marcel bascoulard » est sorti en 2026 chez Sarbacane, peut-être vous faudra-t-il ouvrir celle-ci en priorité si vous n'avez qu'une seule BD à lire pour les mois à venir.


Photo prise à la Maison de la BD, 2026

« Je suis un homme qui s'habille comme une femme, je ne veux pas être une femme ».

https://editions-sarbacane.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 17 mai 2026

Hélène ALDEGUER & Chelsea SZENDI SCHIEDER « Tokyo 68 »

 


La révolte étudiante de Tokyo à la fin des années 1960 est plutôt méconnu en France, l'occasion pour une illustratrice et une scénariste talentueuses de nous entretenir des faits avec une bande dessinée éclairante sur cette page d'histoire reconstituée à partir de souvenirs d'étudiants.

Juin 1960, l'étudiante Kanba Michiko meurt lors d'une manifestation à Tokyo contre le traité de coopération mutuelle entre les États-Unis et le Japon. 1967, université de Todai, Tokyo, la grogne étudiante s’amplifie contre les bases militaires japonaises à la disposition de l'armée étasunienne et servant de piste de décollage aux avions bombardant le Vietnam. Le 8 octobre Yamazaki Hiroaki est tué par la police lors d'une manifestation où plus de 600 personnes sont blessées.

La mobilisation s'étend inexorablement, les revendications d'abord axées contre une réforme de l'Université s'intensifie ensuite contre le traité de sécurité ente les U.S.A. Et le Japon, ainsi que contre la construction de l'aéroport de Narita et contre la guerre au Vietnam. Un militant pacifiste s'immole devant la maison du premier ministre japonais pour protester contre la guerre au Vietnam. Les manifestants sont de gauche révolutionnaire mais de diverses obédiences, notamment les Zenkyoto, comités de lutte.

Hélène Aldeguer et Chelsea Szendi Schieder choisissent la fiction pour documenter cette période troublée. Par les personnages de Kazuko, Hiromi et Fumiko, elles font revivre cette insurrection étudiante par le biais de figures féminines au cœur d'une société patriarcale. En fond, plusieurs organisations de gauche révolutionnaire en concurrence et compétition, ainsi que l'esquisse de l'organisation Beheiren, collectif pacifiste aidant les soldats étasuniens à déserter au Vietnam. Évocation de la grève contre la présence de la police anti-émeute dans les universités.

« Si quelqu'un a aggravé la situation, c'est bien l'administration de l'université, en punissant unilatéralement des étudiants innocents et en invitant la police sur le campus. […] Je ne veux pas travailler dans une institution de recherche qui soutient la guerre impérialiste à l'étranger et le contrôle autoritaire à l'intérieur ». Certains étudiants finissent par se désolidariser alors que les barricades sont dressées depuis plusieurs mois et que la tension est à son comble. L'histoire ici relatée se clôt volontairement avant les imminentes violences policières. Le récit se termine en 1968 après s'être concentré sur l’université de Todai.

Le trait de la BD est moderne, aux lignes cassantes et nettes, la couleur dominante est le rouge, celui qui motivait la jeunesse japonaise de l'époque. Les pages fourmillent de détails historiques et politiques, nous suivons les trois étudiantes japonaises dans un monde réservé aux hommes, c'est ainsi à la fois un épisode éminemment politique et féministe qui s'offre ici pour amorcer l'histoire d'une révolte radicale, celle d'un peuple contre l'autorité et la guerre, celle de la constitution d'un mouvement au Japon, celui de la libération des femmes.

« Tokyo 68 » est paru fin 2025 chez Libertalia, on en redemande, tant cette BD nous plonge dans un univers nous étant en partie inconnu bien que coïncidant de plein fouet avec les événements de mai 1968 en France.

https://editionslibertalia.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 9 novembre 2025

Johann CHAPOUTOT & Philippe GIRARD « Libres d’obéir »

 


Cette BD de 2025 est l’adaptation du livre documentaire « Libres d’obéir : le management du nazisme à aujourd’hui » de Joahnn Chapoutot, paru en 2020.

Reinhard Höhn (1904-2000) fut un bon nazi, toujours prêt à briller par son statut de chercheur pour le triomphe de la cause, statut de chercheur qu’il conservera toute sa vie. Proches des idées du Führer, il pense comme lui que le pouvoir n’est pas l’Etat et que l’Etat doit disparaître dans sa globalité, car « puisque l’Etat redistribue les richesses, il assure la survie des faibles ». Or dans le IIIe Reich, on n’aime pas particulièrement les faibles. Le but est diriger plutôt que gouverner. 

Ainsi Höhn propose une approche managériale autoritaire avec prescription de méthamphétamines pour améliorer le rendement des ouvriers. Un seul syndicat est autorisé : le Deutsche Arberitsfront. La plume de Johann Chapoutot, épaulée magistralement par le somptueux travail graphique de Philippe Girard, raconte pour ainsi dire trois histoires : celle du nazisme par le prisme du traitement du prolétariat, le destin de Reinhard Höhn en une biographie traçant les grandes lignes de son métier de chercheur, la troisième histoire, enchâssée, étant celle de victimes du management autoritaire contemporain se documentant sur l’origine de ce patronat sévère et destructeur.

Le système nazi se finance en partie par la spoliation des biens juifs réinjectés pour réduire les impôts et augmenter les prestations sociales. Ironie de l’histoire : en 1945, au départ de nombreuses troupes de soldats allemands sur le front, il faut les remplacer pour continuer à faire fonctionner le pays. 15 millions d’étrangers sont recrutés.

Après la guerre, Höhn n’est pas inquiété pour son passé nazi, il crée en 1956 une école de management basée sur l’expérience étasunienne, un management dur, où l’humain est remplacé par la rentabilité. Le salarié devient flexibilité, adaptabilité, performance. Au revoir la vie privée, bonjour l’aliénation ancêtre de ce que l’on appellera plus tard le burn-out. Les entreprises sont dirigées comme des armées même si l’adversaire est invisible, seul le profit compte.

C’est toute cette évolution du management jusqu’au monde actuel que Chapoutot raconte dans cette bande dessinée, formant un miroir avec les employées discutant de nos jours, détruites par leurs conditions de travail, dont l’ancêtre pas si lointain émane du nazisme.

Le travail de Philippe Girard est tous points remarquable : coloré, dynamique, il joue avec les polices de caractère, le type « affiche » pour des slogans présentés comme des publicités. La couleur rouge est très présente et gifle quasiment à chaque page. Car le discours de fond suinte le sang, la maltraitance, la négation des valeurs humaines. Ce n’est pas uniquement le message de Chapoutot qui se lit avec intérêt, mais sa représentation par Philippe Girard qui fait de cette BD un écrin. Car Girard agrémente des slogans de management dans leur langage original : l’allemand. Il sert aussi à rendre la pilule moins amère, l’esthétisme est ici aussi important que le texte.


Derrière la biographie de Reinhard Höhn, derrière une histoire du management nazi, derrière son héritage dans les entreprises de nos jours, c’est une BD qui forme un tout grâce à deux hommes très talentueux qui unissent leur force pour proposer un livre d’une grande valeur artistique comme historique et sociologique. Pour les détails concernant le management toxique, ruez-vous sur ce documentaire, il vaut le coup !

(Warren Bismuth)

dimanche 3 novembre 2024

Raynal PELLICER & TITWANE « Photographes de guerre »

 


Cette BD est une biographie documentaire de deux photographes allemands à la destinée tragique. Je me suis intéressé à ces travaux de manière presque accidentelle : j’ai découvert dans un musée de la BD quelques somptueuses planches originales de la BD en question, et une amie a fait le reste, m’offrant cet album de toute beauté.

Juillet 1936. Barcelone s’apprête à recevoir les Olympiades populaires, une version antifasciste et pacifiste des Jeux Olympiques de Berlin qui débutent dans quelques jours avec le führer dans les tribunes. Deux photographes allemands, Hans Namuth et Georg Reisner sont désignés par des magazines de poids pour couvrir ces Olympiades prévues à partir du 19 juillet 1936. Or le planning est subitement chamboulé. Arrivés sur place, les deux artistes assistent aux premières heures de la guerre civile espagnole, déclenchée le 18 juillet.

Sympathisants du P.O.U.M., les deux allemands figent les moments à l’aide de photographies prises dans les rues. Certains de ces clichés deviendront célèbres, notamment ceux montrant des militants de la C.N.T. Namuth et Reisner, inséparables, se déplacent à l’intérieur du pays, allant au plus près du combat afin d’en tirer la substantifique moelle qui servira à leurs reportages pour leurs employeurs. En fait d’affrontements sportifs, c’est à des confrontations armées auxquelles ils assistent. Mais ils décident de faire leur boulot du mieux possible, même s’il n’étaient pas venus pour un tel spectacle.

Cette BD est d’un esthétisme redoutable. Des planches en vignettes ou libres (les plus belles) parfois en double page se succèdent pour redonner vie à cette épopée photographique en pleine guerre d’Espagne. Les dessins très peu colorés insistent sur le soleil de la campagne, la moiteur de la ville, ils diffusent une énergie chaleureuse tout en restant proches de l’Histoire et de cette guerre vue par les deux comparses.

« Photographes de guerre » met l’accent sur la difficulté pour des journalistes de couvrir un pays en guerre. Ils risquent la vie à chaque seconde pour informer leur peuple dans une tâche pouvant paraître ingrate, en même temps qu’elle est prodigieusement excitante, les professionnels se trouvant au premier rang d’un renversement de l‘Histoire en marche.

Les deux hommes vont être fortement marqués par ce qu’ils vont voir au cours de cette guerre. Ils vont avoir affaire également aux autorités, je ne vous dévoilerai rien car cette BD est à lire. Des sept mois passés au cœur de la guerre d’Espagne, les deux amis en ont tiré des photographies somptueuses mais aussi des traumatismes. Après cette expérience ils viennent s’installer en France. Mais l’Histoire les poursuit à nouveau. Septembre 1939, la guerre éclate…

Deux hommes dans la tourmente du XXe siècle, c’est ce que montre cette belle BD d’un grand esthétisme dont le scénario est lui-même solide. Une page d’Histoire est contée de manière journalistique pour un rendu d’une grande précision. C’est aussi une manière de nous alerter que le fascisme peut à nouveau venir frapper à notre porte et que l’on ne pourra plus dire que nous ne savions pas. Album sorti en 2023 chez Albin Michel, il est à déguster par petites touches pour bien apprécier les dessins profonds de Titwane.

 (Warren Bismuth)

mercredi 12 avril 2023

Raphaël MEYSSAN : Trilogie « Les damnés de la Commune »

 


Cette trilogie de quelque 450 pages est un tour de force, à la fois visuel et historique, un roman graphique d’une grande originalité puisqu’il revient sur le contexte et les événements de la Commune de Paris (18 mars – 28 mai 1871) non par des dessins, mais par des gravures d’époque, nombreuses et magistrales, soigneusement sélectionnées et découpées. Ces gravures, l’auteur les fait parler, y ajoute de la narration, des dialogues et des extraits de livres choisis pour mieux garder l’esprit de la Commune « en direct ».

Deux personnages centraux sont au cœur de l’action : un mystérieux communard, LAVALETTE (on en saura plus à la fin de la série), ainsi que la jeune Victorine (qui deviendra Victorine BROCHER, les éditions Libertalia ont publié ses souvenirs en 2017, chronique ICI, ce sont ces souvenirs ainsi que quelques extraits de textes inédits qui sont reproduits dans cette trilogie) qui erre dans Paris tout en participant activement au combat.

Le premier volume « À la recherche de Lavalette » s’emploie à faire revivre les mois qui précédent l’insurrection, et se referme sur le 18 mars 1871, lorsque la Commune est proclamée. Le deuxième, « Ceux qui n’étaient rien » relate les événements du 19 mars au 9 mai. Le dernier, « Les orphelins de l’histoire » dépeint la chute de la Commune, la semaine sanglante (21/28 mai 1871) ainsi que les séquelles, les jugements et les déportations des rescapés communards.

Cette trilogie est une immense fresque de la Commune de Paris. À chaque fin de volume, l’auteur propose un plan de Paris (d’époque bien sûr) agrémenté des dates majeures. Il n’oublie pas l’évocation des tentatives de Communes précédentes ou se créant simultanément à celle de Paris en province. Dans ces 450 pages, aucun dessin, juste des gravures du XIXe siècle, mais quelles gravures ! Comme quoi il est possible de produire de l’esthétisme en optant pour la récupération, le recyclage d’illustrations, l’idée est plaisante, et le rendu magistral, d’autant que certaines gravures s’étalent sur deux pages.

Les événements sont découpés en chapitres faisant revivre l’épopée, avec ses protagonistes agitateurs, mais aussi ceux qui la condamnèrent (coucou Émile ZOLA !). C’est à la fois un travail d’archiviste, d’historien (du moins de journaliste) et d’esthétisme, de mise en page. Le résultat est là : bluffant, en accord avec les séquences. Il raconte la Commune de Paris, jour après jour, sans la prendre au dépourvu puisqu’il s’attarde sur les mois qui la précédèrent pour mieux rendre compte des circonstances.

Cette trilogie est parue entre 2018 et 2019 chez Delcourt. La Commune a très exactement 152 ans lorsque j’écris ces lignes, et en ces temps troublés dans le pays de France, il fallait rappeler par le biais de cette chronique que des solutions sont possibles, le peuple est capable du meilleur comme du pire, et ce meilleur est ici mis en lumière dans les pages somptueuses de cette série graphique.

 (Warren Bismuth)



lundi 23 janvier 2023

Allain GLYKOS & ANTONIN « Kazantzaki – 2 – La rumeur du monde 1921-1957 »

 


Suite et fin du diptyque roman graphique consacré à la vie de Nikos KAZANTZAKI, racontée par Allain GLYKOS et illustrée par ANTONIN. Le premier volet publié l’an dernier s’intitulait « Le regard crétois » et survolait les années 1883 à 1919. Ce deuxième tome démarre en 1921 pour s’étendre jusqu’à la mort de l’écrivain crétois en 1957.

KAZANTZAKI a beaucoup voyagé, rencontré beaucoup d’humains afin de s’abreuver des cultures. On le voit en Autriche, en Allemagne, puis en Italie, en Russie, sur le mont Sinaï, en Espagne, plus loin au Japon ou en Chine. KAZANTZAKI visite des monastères, s’imprègne des idées de ses contemporains.

Aux débuts des années 1920 il fait une rencontre décisive : celle de Éleni qui deviendra sa femme et l’influencera dans sa vie et sa carrière. Puis ce sera une autre figure fondamentale du futur monde de KAZANTZAKI qui s’offrira à lui : celle de l’écrivain roumain Panaït ISTRATI, avec lequel il séjournera en U.R.S.S. pour un voyage empli de désillusions.

Il ne serait pas très judicieux de résumer cette BD, elle retrace la vie de l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, avec ses exploits, ses échecs, ses doutes, sa foi. KAZANTZAKI, outre les liens immenses qu’il entretient avec ses proches, est fasciné par les figures du CHRIST, de LÉNINE et de BOUDDHA. Il faut ajouter plus tardivement celles des « 3 Albert », magnifiquement contées dans cette BD : SCHWEITZER, EINSTEIN et CAMUS. Avec ce dernier, l’admiration est réciproque. CAMUS déclare que ce n’est pas lui qui aurait dû obtenir le Prix Nobel de Littérature en 1957 mais bien KAZANTZAKI. Les deux hommes ne sont d’ailleurs pas très éloignés idéologiquement.

KAZANTZAKI décide de poser ses valises à Égine en Grèce puis à Antibes en France. Ces deux lieux voient l’accouchement des principaux chefs d’œuvre littéraires du crétois, qui se destine enfin à raconter ce qu’il a vu autour de ce monde qu’il a tant parcouru. Son œuvre ne plaît pas à l’Église grecque qui souhaite l’excommunier. KAZANZAKI est critiqué et ostracisé voire détesté. Parallèlement il rédige durant une bonne partie de sa vie son « Odyssée », qu’il réécrit à maintes reprises. Sur sa tombe sont gravés ces mots : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ».

Cette BD est captivante car elle réussit à instiller un parfum de Grèce, de révolution, de poésie, d’antiquité, de spiritualité tout ensemble. Le pari est donc largement gagné, d’autant que la mise en scène de ce qui est un dialogue entre le maître KAZANTZAKI et un jeune disciple permet de restituer le contexte. Les dessins chaleureux, d’un modernisme teinté de traditionalisme, dans une mise en page qui elle est résolument moderne et profondément dynamique, réunissant couleurs vives et froides. Le livre fait tout de même 180 pages (tout comme le premier volume), c’est dire s’il ne bâcle ni la vie, ni les convictions, ni la carrière de Nikos KAZANTZAKI. Ce diptyque est un moyen parfait de découvrir le parcours du grand KAZANTZAKI, de le transmettre avec des moyens actuels aux jeunes générations. Ce second tome vient de sortir chez Cambourakis, il est beau, séduisant, ample et passionnant. Et son but ultime : il donne envie de se replonger dans l’œuvre du crétois (et accessoirement dans celles de CAMUS et ISTRATI, mais là nous touchons à de la gourmandise absolue).

https://www.cambourakis.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 24 novembre 2022

RODOLPHE & MAUCLER « Simenon le roman d’une vie »

 


Comme son titre l’indique, ce roman graphique propose une biographie de Georges SIMENON, de sa jeunesse à Liège jusqu’à son arrivée à Paris et ses premiers succès littéraires.

Enfant, SIMENON dévore les romans classiques malgré l’hostilité évidente de sa mère, femme autoritaire et injuste, lui préférant le cadet, Christian. Père présent et bienveillant, mais effacé par le caractère volcanique de sa femme, catholique pratiquante. Bien vite le jeune Georges est attiré par les femmes, obsession qui le poursuivra toute sa vie.

Tout d’abord enfant de chœur, SIMENON signe ensuite ses premiers contrats professionnels : apprenti pâtissier puis libraire. Mais à chaque fois il est congédié. Le tournant se situe avec ce poste décroché comme journaliste à la gazette de Liège, célèbre quotidien local de tendance catholique. Très vite le jeune Georges apprécie les faits divers et les affaires de meurtres, comme il apprécie la proximité des prostituées, une drogue qui là encore ne le quittera pas.

Il participe à des fêtes arrosées, bien sûr entouré de femmes qu’il désire. Il fait la connaissance de Tigy qui finit par devenir sa femme. Une femme qui doit accepter un ménage à trois ainsi que les écarts sentimentaux et sexuels de son mari, notamment avec Joséphine BAKER.

La mort de son père laisse un vide. Cet homme pourtant si souvent discret et insignifiant lui a permis en un sens de se sentir homme. C’est à cette période qu’il accomplit son service militaire, mais un projet le taraude : écrire des romans. Le premier d’entre eux est rédigé en septembre 1920 et s’intitule « Au pont des arches » (SIMENON a alors 17 ans). Il est publié sous pseudonyme : Georges Sim. De là s’amorce une boulimie d’écriture, près de 200 romans et nouvelles en une dizaine d’années (!), principalement érotiques ou légers, toujours publiés sous divers pseudonymes, dans des journaux et gazettes, avant les années 30. En aparté, notons que sous son vrai nom, SIMENON publiera à peu près autant de romans et nouvelles.

Afin de rencontrer le succès, il s’installe à Paris, où il fréquente les milieux littéraires, ponctue ses affinités de bamboches sévères. En 1929 il achète le bateau « L’ostrogoth » qui va lui permettre de connaître la vie sur l’eau, un autre quotidien, qui par ailleurs va influencer une partie de son œuvre future (il s’imagine en digne héritier de Joseph CONRAD). Lors d’un voyage en Hollande à bord de son bateau, il crée le personnage de Maigret, puis organise à Paris le désormais célèbre bal anthropométrique afin de faire connaître « son » commissaire. C’est sur cette note pleine d’espoir que s’achève la BD.

Les couleurs surannées des illustrations de Christian MAUCLER portent cette biographie de manière éclatante. Quant au texte de RODOLPHE, il est simple et concis, sans jamais se perdre dans des détails superflus, il va droit au but afin de faire partager cette tranche de vie, laissant l’écrivain en devenir à l’aube de ses 30 ans. Les fans de SIMENON y trouveront largement leur compte. Cette BD vient de sortir aux éditions Philéas, elle est à déguster tranquillement, près d’une source de chaleur.

https://www.editis.com/maisons/phileas-2/

 (Warren Bismuth)

jeudi 20 octobre 2022

Albert CAMUS en bande dessinée

 


Plusieurs romans graphiques rendent hommage à l’œuvre de Albert CAMUS ou à son parcours. L’illustrateur Jacques FERRANDEZ, né à Alger, à lui seul, a commis pas moins de trois BD, adaptations d’une nouvelle et deux romans de CAMUS.

 


« L’hôte » est une nouvelle originellement présente dans le recueil « L’exil et le royaume » de CAMUS. FERRANDEZ lui redonne vie en 2009 dans une BD sobre et émouvante. Un instituteur français se voit confier un algérien potentiellement dangereux, combattant contre l’Etat colonisateur. Il doit le mener à une ville afin de le placer sous l’autorité des forces françaises. L’atmosphère se tend, l’instituteur se prenant d’affection pour le rebelle, cet hôte réalisant que son geste pourrait être fatal à l’algérien. FERRANDEZ croque magnifiquement ces moments par des dessins réalistes, ensoleillés, précis. Des fresques paysagères viennent décorer une partie du haut de certaines pages dans un décor aride pouvant faire penser à ceux décrits par GIONO du fond de sa Provence.

 


Le plus célèbre roman de CAMUS, « L’étranger », est ici ressuscité en 2013, toujours grâce au travail méticuleux de FERRANDEZ. Le personnage de Meursault y est scruté, à partir du décès de sa mère. Ce roman de retombée mondiale est illustré respectueusement, en prenant soin de ne pas en déformer les propos. L’admiration de FERRANDEZ pour son aîné est évidente, palpable. Il prend le temps pour reproduire cette histoire, n’en perd pas une miette, le résultat est à la hauteur, couleurs chaleureuses pour les scènes en extérieur, plus feutré dans les huis clos

 


« Le premier homme » de 2017 » est une adaptation du roman inachevé de CAMUS, celui dont on retrouve les brouillons dans la voiture où l’écrivain a trouvé la mort en janvier 1960. Là encore des couleurs chaudes pour évoquer la jeunesse de Jacques Cormery, le double de CAMUS, la silhouette écrasante et autoritaire de la grand-mère, la complicité affichée avec la mère. La figure de l’instituteur de CAMUS, celui qui en quelque sorte a influencé le parcours à venir du jeune Albert, est mise en avant. Roman graphique ambitieux de 180 pages qui colle au mieux avec le texte original.

 


Enfin, une longue biographie illustrée, parue en 2013 et sobrement intitulée « CAMUS entre justice et mère », est contée par José LENZINI et mise en images par Laurent GNONI. Des dessins soignés, modernes, là encore de couleur chaude, viennent compléter un long texte revenant sur les épisodes marquant du philosophe écrivain, avec en toile de fond l’attribution du Prix Nobel de littérature en 1957 et le célèbre discours de Stockholm. Retour sur la grand-mère autoritaire, la misère dans une enfance algérienne, l’instituteur de la providence, Monsieur GERMAIN, qui vit en CAMUS un élément particulièrement doué de ses élèves. Mais aussi le football, les histoires de cœur (dont celle avec SARTRE), les positions difficiles à tenir durant la guerre d’Algérie, précédant la fin tragique. Biographie ambitieuse faisant revivre le parcours hors du commun d’un des grands écrivains du XXe siècle.

Quatre albums pour mieux connaître l’œuvre et l’homme, qui peuvent se lire comme une série de quatre épisodes. Les fans devraient s’y retrouver.

 (Warren Bismuth)

jeudi 8 septembre 2022

Kateřina ČUPOVA « R.U.R. Le soulèvement des robots »

 


À l’origine une pièce de théâtre choc, visionnaire et révolutionnaire de l’écrivain tchèque Karel ČAPEK en 1920. 2022, adaptation en bande dessinée par la tchèque Kateřina ČUPOVA.

Inutile de revenir sur la célèbre anecdote : lorsque ČAPEK écrit « R.U.R. » (pour Rossum’s Universal Robots »), il invente le mot « robot », « robota » signifiant « travail forcé » en tchèque (en fait c’est plus précisément son frère qui le lui souffle à l’oreille). Il imagine une société futuriste où l’homme, après avoir créé de ses propres mains des machines pouvant travailler à sa place, des outils sophistiqués de forme humaine, devient non seulement dépendant de son invention mais ne la contrôle plus et devient envahi et menacé d’extinction.

Les robots ont si bien été créés sur le modèle de l’humain qu’ils se parent de sentiments et d’émotions : ils veulent conquérir le monde et asservir l’homme son créateur. Texte drôlissime en même temps qu’effrayant, écrit – je le rappelle – près de 30 ans avant « 1984 » d’ORWELL (pourtant considéré comme l’une des bases premières de la science fiction sociétale visionnaire), « R.U.R. » est un exemple de perfection, même pour un lectorat rétif au format théâtral. Derrière ce scénario se cache le monstre du totalitarisme, ČAPEK alerte le monde sur le basculement politique à venir dans un texte d’une profonde intelligence et d’une immense inventivité.

Kateřina ČUPOVA s’empare du sujet pour un roman graphique qui reste dans l’esprit de la pièce : drôle, engagé, il n’est certes plus possible de lancer une alerte sur un fait majeur datant d’il y a un siècle, mais ce fait, elle le transmet, à la manière de son lointain compatriote, elle montre que ce texte est d’une implacable lucidité en même temps que d’une troublante actualité, la bête non seulement bouge encore mais reprend du service et même le pouvoir ici et là.

Les dessins peuvent rebuter au premier abord : couleurs chaleureuses sur fond simpliste, un peu enfantin, peu détaillé, avec peu d’expressions de visages notamment. Mais une fois ce fond domestiqué, les bulles puissantes nous rappellent parfaitement cette pièce indispensable, en ravive le message : rendre une société aseptisée, créer des robots esclaves pour libérer l’homme, qui pourtant devient à son tour esclave de son invention (ça a quand même tendance à nous rappeler de nombreuses situations de notre société actuelle). Désirer un perfectionnement par étapes, jusqu’à la folie, la prise d’un pouvoir tout puissant précédant de peu l’anéantissement.

« R.U.R. » est peut-être l’invention de la littérature de science fiction visionnaire, de mise en garde en un message diablement politique. Texte charnière au même titre que « Nous » du russe ZAMIATINE, il préfigure la société en gestation avec une remarquable acuité. Il ne peut être passé sous silence.

BD épaisse – plus de 200 pages – qui se lit à la fois tranquillement et en s’interrogeant sur le message qu’elle renferme, celui de Karel ČAPEK, humain parmi les humains, combattant l’autoritarisme jusqu’à son dernier souffle. Roman graphique conseillé pour les générations futures, au même titre que le texte original, pour éveiller les consciences, facile d’accès de par son universalité et son intemporalité. Cette BD vient de sortir chez Glénat, elle peut par exemple très bien s’offrir, pour une réflexion poussée en même temps que de l’amusement devant certaines scènes burlesques.

https://www.glenat.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 7 juillet 2022

Madeleine RIFFAUD : Deux ouvrages à découvrir

 


La vie de Madeleine RIFFAUD fut une suite d’aventures rocambolesques en version politisée. Engagée très jeune dans la Résistance du côté de Grenoble, elle échappe de peu à la déportation (mais pas aux tortures). Après la guerre, elle couvre en partie la guerre d’Indochine puis celle d’Algérie alors que cette dernière prend fin. Madeleine couvre plus tard la guerre du Viêt Nam sur place, est proche du parti communiste, ou d’hommes comme par exemple Paul ELUARD et plus tard HÔ CHI MINH.

Si Madeleine RIFFAUD a beaucoup publié jadis, entre récits de vie, reportages, chroniques, poèmes, etc., elle est plus silencieuse aujourd’hui. Mais son parcours intéresse, questionne, fascine. Aussi, depuis quelques années, des éditeurs s’intéressent à elle, et plusieurs ouvrages paraissent ou sont réédités. Madeleine RIFFAUD a vécu une vie d’engagement unique et trépidante qui ne devait pas rester sous silence. En 2001 paraît un recueil de poèmes chez Tirésias. 20 ans plus tard les éditions belges Dupuis sortent une bande dessinée fort ambitieuse : retracer sous forme de triptyque la vie de Madeleine RIFFAUD. En août 2021 sort le premier volume :

BERTAIL / MORVAN / RIFFAUD « Madeleine, résistante – Volume 1 : La rose dégoupillée »

Le premier tome de cette BD d’envergure vaut le coup d’œil pour plusieurs raisons : il revient sur les premières années de la combattante Madeleine RIFFAUD, jusque 1942, au moment où elle s’engage dans la Résistance du côté de Grenoble. Fille de la Somme, ses terres natales sont marquées par la guerre, la première, des corps continuent de l’alimenter. Jeune fille déjà passionnée, elle suit sa famille en vacances (grâce au Front Populaire en 1936) dans un village de Corrèze… Oradour-Sur-Glane ! Ils rendent visite à des amis dont la machine à coudre deviendra tristement célèbre : c’est en effet celle qui est toujours visible sur place, dans les ruines d’Oradour, suite au massacre perpétré en juin 1944 par la division nazie Das Reich. Le hasard est parfois troublant…

Grâce aux dessins réalistes de couleur bleue (dans la plupart des ouvrages consacrés aujourd’hui à Madeleine RIFFAUD, le bleu est dominant, comme s’il représentait une « marque de fabrique »), le récit est fluide, agréable. Les premières amours de Madeleine sont mises en scène, mais sans guimauve, ou du moins pas longtemps, son quotidien au cœur de la seconde guerre mondiale prend rapidement le dessus : elle rêve de s’engager dans la Résistance. Parallèlement surgissent les premiers traumatismes, notamment ce viol à répétition en pleine guerre.

 


La tuberculose est identifiée chez Madeleine, elle va passer un peu plus de deux mois merveilleux au sanatorium de Saint Hilaire du Touvet, tout près de Grenoble. Elle en revient plus rageuse que jamais, décidée à combattre l’ennemi nazi.

Ce premier volume est tout ce qu’il y a d’intéressant, nous permettant de suivre l’évolution de la jeune Madeleine, sa politisation, sa volonté farouche de lutter contre l’occupant. Parallèlement nous découvrons une jeune femme amoureuse, féministe, sensible et malchanceuse. Deux autres volets sont prévus, ils sont attendus de pied ferme, d’autant que le présent tome se clôt en 1942, Madeleine n’a alors que 18 ans et tant d’aventures à connaître, elle prend le pseudonyme de Rainer, en hommage au poète Rainer Maria RILKE…

https://www.dupuis.com/

Madeleine RIFFAUD « La folie du jasmin »


Cette Madeleine engagée, la voici, par le biais de cette sélection de poèmes divers écrits entre 1947 et 1990, soit presque une vie d’écriture. Ce qui frappe c’est la prépondérance de la guerre, des guerres plutôt. Lorsque l’une se termine, une autre se présente. Les trois premiers poèmes sont un hommage appuyé à de fortes figures Vietnamiennes, puis vient l’Algérie, celle en sang, en pleine guerre civile, des figures là aussi, des situations dramatiques, inextricables, ces mots qui claquent au vent et au soleil :

« Mouloud a cueilli des piquants

Au figuier qui lui sert d’abri.

Un Algérien vieux de quatre ans

Sait qu’il doit défendre sa vie.

 

Mouloud a orné sa maison

D’un diamant de verre cassé

- Si c’est plus beau chez le colon

Moi j’ai l’étoile, au ciel brisé.

 

Mouloud autour de sa maison

A dressé, en rempart, des pierres,

Bien plus solide est la prison

Où ils ont enfermé son père ».

De la mélancolie, peut-être une dose de nostalgie, des images qui renvoient à des atrocités, mais aussi à de fines gouttes de bonheur. Au détour d’une phrase, l’indicible, la torture, à peine évoquée mais d’une puissance remarquable :

« La première fois qu’il vit

De près

Une baignoire

Fut le dernier jour de sa vie ».

Ce recueil paru en 2001 aux éditions Tirésias est un petit bijou de poésie engagée, contestataire, pleine du cri de révolte d’une femme rare. Aujourd’hui, en 2022, Madeleine RIFFAUD vit toujours, à près de 100 ans elle n’en est que plus précieuse pour témoigner d’une vie exceptionnelle, celle de tous les combats. Son récit de vie « Les linges de la nuit » eut un évident succès. Il se pourrait fort que je vous le présente dans une prochaine chronique.

http://editionstiresias.com/

 (Warren Bismuth)

lundi 13 décembre 2021

Erri de LUCA, Paolo CASTALDI & Cosimo Damiano DAMATO « L’heure H – Pour ne plus jamais baisser la tête »

 


Cette bande dessinée, la première scénarisée en partie par Erri de LUCA, est à la fois un hommage et un souvenir. Hommage à la lutte des classes en Italie durant les années de plomb des 60 et 70’s, hommage aux grèves, à l’action directe dans un pays au cœur du tourbillon social. Souvenir de ces luttes d’un temps ancien, souvenir de l’organe en partie médiatique Lutta continua, journal militant sans concession qui était ce lien entre les ouvriers notamment (de LUCA y était un membre à part entière), le tout dans la bouillonnante ville de Tarente, région des Pouilles, Italie. Lutta continua était en partie financé par les ventes de toiles de peintres offertes par les auteurs. Ici c’est l’usine de sidérurgie de Tarente qui est au cœur de l’action, avec cette lutte syndicale menée notamment par Sara et Sebastiano alors que la production générale se tourne vers la quantité plutôt que la qualité et que les conditions de sécurité se dégradent manifestement.

Les dessins de Cosimo Damiano DAMATO, simples et épurés (comme l’est l’écriture d’Erri de LUCA) sont des aquarelles, parfois pleine page. Quant au texte, au message plutôt, il est celui de la combativité, de la lutte contre le capitalisme, pour la sécurité au travail, contre les cadences inhumaines que des centaines d’ouvriers ont payé de leur vie sur les dix dernières années (dans les 60’s et 70’s), notamment cette fois de trop, un mort, avec un verdict accusant la négligence des prolétaires, alors que c’était bien la sécurité seule qui était en cause, son absence plutôt. Les syndicats freinent des quatre fers quand les actions se succèdent dans tout le pays...

La résistance s’organise : «  Nous ouvriers nous devons inciter à l’embauche. Travailler moins et travailler tous ! ». 1975, préparations de tracts, combat pour la semaine des 35 heures. La pêche était l’une des grosses activités industrielles de Tarente, mais l’usine locale a pollué les eaux, impactant de plein fouet l’activité piscicole. Les grèves dans l’entreprise sont perlées avec des arrêts de travail de quinze minutes sur les chaînes de production, parfois même de simples ralentissements de cadence. « Au lieu de faire les grèves habituelles devant les portes en y laissant leur salaire, les ouvriers ont inventé les arrêts d’un quart d’heure sur la chaîne de montage ». Et puis il y a la motivation insufflée par l’ailleurs, celle se déroulant au Vietnam par exemple, avec le petit Poucet en passe de manger l’ogre, ou bien encore la Révolution des œillets au Portugal. Puis bref retour sur l’Italie fasciste, il n’y a pas si longtemps en fin de compte, cette Italie dont l’héritage est ces années de plomb.

Cette bande dessinée très aérée est à la fois historique, humaniste et sans concession, elle est une approche originale et pas du tout déformée ni fantasmée de l’œuvre d’Erri de LUCA, militant infatigable qui fut au cœur de ces révoltes des années 70 quand il était lui-même ouvrier. Avec pudeur, modestie, passion et rigueur, il revient sur ces années de lutte sans merci. La BD se lit un peu comme un « vrai » livre d’Erri de LUCA : lentement pour bien profiter de chaque mot, de chaque tournure de phrase, de chaque image. Elle dépeint ce temps presque révolu où l’ouvrier décidait qu’il n’avait plus rien à perdre et s’organisait en conséquence. Ce récit est clairement un appel à la rébellion ainsi qu’un document historique sur la lutte en noir et rouge. « Notre victoire ne se mesurera pas au nombre d’ennemis tués, mais au nombre de ceux qui s’uniront à nous ».

Dans plusieurs de ses ouvrages, de LUCA a déjà plus ou moins longuement fait état de Lutta continua, de la lutte sociale des 70’s en Italie (je pense notamment à « Impossible », mais pas seulement). Ici, des dessins sont ajoutés, donnant une certaine forme au message, dans des tons grisâtres comme la morosité de cette décennie mortifère.

« L'heure H » est sortie cet été chez Futuropolis, elle me semble un très bon marchepied pour découvrir le message politico-social de de LUCA, mais elle est aussi une pièce à part de cette œuvre riche même si elle peut facilement s’imbriquer dans le tiroir estampillé « autobiographie » de l’auteur.

https://www.futuropolis.fr/

(Warren Bismuth)

samedi 11 décembre 2021

Allain GLYKOS & ANTONIN « Kazantzaki – 1 – Le regard crétois 1883-1919 »

 


Dans cette BD foisonnante, Allain GLYKOS et ANTONIN s’emparent littéralement à bras le corps du parcours de l’auteur crétois Nikos KAZANTZAKI (1883-1957) et lui redonne vie dans une fresque majestueuse. Par ordre chronologique minutieusement suivi, le duo va créer délicatement et sûrement une passerelle en forme d’héritage entre un écrivain célèbre et un jeune homme à l’ascendance un peu similaire qui s’en va l’interviewer par-delà la mort.

KAZANTZAKI est né en Crète en 1883 à Candie (= Megalo Kastro = Heraklion selon les époques) de deux familles fort dissemblables : côté père des corsaires, des chefs de guerre, côté mère de discrets paysans. La figure du père est écrasante : homme puissant, taiseux, froid, il a inspiré le personnage du capétan Michel pour le roman « La liberté et la mort ». En Crète, depuis deux millénaires jusqu’en fin de XIXe siecle, l’indépendance de l’île peut se résumer à moins de 100 ans. Pour le reste, l’île fut sous diverses dominations, occupations, notamment celle des Turques durant 267 années consécutives. C’est en partie ce qui va construire le destin de la famille KAZANTZAKI.

Dans des pages richement colorées, de pastel à rouge vif en passant par le noir le plus opaque, les dessins parfois en forme de fresques s’étalent pleine page en plusieurs petites parties se rejoignant, se complétant dans une atmosphère chaleureuse, résolument moderne dans un décor pourtant passéiste, en passant par les successions de vignettes. C’est l’une des grandes forces visuelles de cette œuvre, mêler le passé au présent de manière cohérente et esthétiquement marquante.

Mais retour sur le fond : des images fortes sont gardées en mémoire, comme ce canari, propriété du tout jeune Nikos KAZANTZAKI qui le libère ponctuellement de sa cage dans sa chambre, canari qui se pose au sommet d’un globe terrestre, sur un pôle, et de là naît l’imagination du futur romancier poète. Ce jeune Nikos affecté par la violence de ses instituteurs, une violence qui semble présente sur toute l’île, et sans doute par-delà les mers. Mais ceci, il ne l’apprendra que plus trad.

Ici c’est toute la première partie de vie de Nikos KAZANTZAKI qui est contée, avec passion et volonté évidente de partage. Le jeune homme questionneur apparaissant sur chaque page minuscule médaillon aux côtés de KAZANTZAKI, vignette constituant le fil rouge de cette BD imprégnée de la lutte incessante entre la Crète et la Turquie notamment par le biais de cet échange voluptueux et plein de saveur.

« Sois le bienvenu, malheur, si tu viens seul ». Des phrases fortes viennent ponctuer cette magistrale biographie. Et l’on constate que l’œuvre romanesque de KAZANTZAKI est loin d’être fictive, tant les éléments tirés de sa propre vie y sont légion, ne serait-ce que ses personnages, dont cet Alexis Zorba. Qui a existé, certes sous un prénom différent.

La Crète paraît ne jamais avoir été épargnée par les turpitudes. Les occupations étrangères successives faisant suite à des tremblements de terre, même le sol semble s’être ligué contre l’avenir de la Crète. Quant à Nikos, il rencontre l’amour, ça se passera plus ou moins bien, il commence à voyager, à Athènes d’abord à partir de 1902 pour ses études de Droit (c’est là qu’il rédige son premier roman « Le lys et le serpent » sous le pseudo de Karma Nirvami), à Paris ensuite afin de poursuivre lesdites études. Il y suit les cours d’Henri BERGSON dont la pensée philosophique est un choc pour le jeune Nikos, comme le sera peu après celle de NIETZSCHE pour lequel il dirige ses pas en Suisse, un besoin de voir par lui-même et de s’imprégner des lieux où a vécu le philosophe, sur lequel il écrira une thèse. La curiosité, compagne d’une vie. Puis ce sera la visite aux moines de l’île de Naxos. Nouveau choc.

Dans cette BD, le fantôme post-mortem de KAZANTZAKI se livre, parle de ses convictions, des rencontres décisives qui influenceront sa vie à jamais, ses désillusions, ses espoirs, la religion bien sûr : « On raconte qu’à ma naissance, la sage-femme qui m’a mis au monde a dit qu’un jour je deviendrai un évêque. L’idée me plaisait. Mais plus tard, quand j’ai vu ce que faisaient les évêques, j’ai changé d’avis ». KAZANTZAKI se fait philosophe, entre sagesse et révolte.

Et le combat presque fratricide quoique ennemi entre Crète et Turquie, et plus généralement cette situation géopolitique de la Grèce, position provoquant les tempêtes historiques : « De nouvelles forces montent de l’Orient et de l’Occident. La Grèce, entre ces deux poussées, devient une fois de plus le lieu du remous ».

KAZANTZAKI participe à la première guerre balkanique de 1912, il en est brièvement fait état dans cette BD copieuse au travail de titan. L’entretien s’achève en 1919, alors que KAZANTZAKI commence à posséder quelque puissant bagage pour affronter les vicissitudes de la vie. Mais soyons patients : un second tome sur la suite de cette existence en forme d’épopée est prévu, il sera ardu de patienter après ce premier volume de plus de 200 pages époustouflantes, emplies de détails documentaires entre vie intime et destin universel. C’est paru en 2021 aux éditions Cambourakis et c’est très chaudement recommandé.

https://www.cambourakis.com

(Warren Bismuth)



vendredi 4 décembre 2020

Jacques BAUJARD et Simon GÉLIOT « Codine – D’après la nouvelle de Panaït Istrati »

 


Quelle belle idée qu’une adaptation en BD du « Codine » de Panaït ISTRATI, peut-être son roman (ou nouvelle) le plus connu, issu du deuxième cycle de son héros en même temps que son double Adrien Zograffi, inaugurant « La jeunesse d’Adrien Zograffi », somptueuse série où viendront ensuite les titres « Mikhaïl », « Mes départs » et « Le pêcheur d’éponges », déjà présenté ici.

Adrien vagabonde comme à son habitude dans la Camorofca, le quartier miséreux de la petite ville de Braïla en Roumanie, lorsqu’il fait la connaissance de Codine, ancien détenu, homme sulfureux au passé mystérieux. Une très forte amitié va naître entre les deux hommes, unis à la vie à la mort. Adrien n’a qu’une douzaine d’année, mais curieux de la vie en général, il va se laisser guider par son aîné.

Codine, cet homme au parcours tumultueux, va apprendre la vie de la rue à Adrien, les bagarres, l’alcool, comme les errances. Les deux compères vont devenir inséparables, pour le meilleur et pour le pire…

Cette BD de 2018 est une adaptation fidèle des aventures du jeune Adrien. Codine est représenté tel que l’on s’attend à le rencontrer : sorte de Lennie échappé du roman « Des souris et des hommes » de STEINBECK (Le héros d’ISTRATI voit par ailleurs le jour 10 ans avant celui de STEINBECK), homme brutal au coeur d’or, qui ne réalise pas toujours sa force physique. Il lui en cuira au pauvre Codine !

Les dessins, dans un ton marron qui colle avec la période de l’action, sont à la fois minimalistes, épurés et grouillant de petits détails. Beaucoup de scènes se déroulant la nuit, place au bleu marine.

Codine est un personnage clé de l’oeuvre d’ISTRATI (avec Mikhaïl), la fin de ce tome, fidèle au roman, nous fait monter les larmes aux yeux et crier à l’injustice. Cette figure fort bien dépeinte par ISTRATI est ici encore imposante et généreuse, impressionnante et fragile, grandiose et humble, elle ne peut que toucher le coeur en profondeur.

Jacques BAUJARD, auteur du présent scénario, avait déjà sévi pour réhabiliter l’œuvre d’ISTRATI, puisqu’il fut l’auteur de la magnifique biographie « Panaït Istrati, l’amitié vagabonde » parue en 2015 et récemment présentée sur le blog.

ISTRATI est l’un de ces auteurs que l’on n’oublie pas, de ceux qui écrient avec leurs tripes, leur sang et leur cœur, ces libertaires magnifiques libérés des dogmes et obligations, mais tissant une œuvre dont Liberté est le maître mot. Cet hommage en dessins est une manière originale de découvrir ISTRATI, c’est sorti en 2018 chez La Boîte à Bulles.

https://www.la-boite-a-bulles.com/

(Warren Bismuth)