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mercredi 14 février 2024

Svetlana PETRIÏTCHOUK « Finist, le clair faucon »

 


Pour cette brève pièce de théâtre de 2018, l’autrice russe Svetlana PETRIÏTCHOUK a collecté sur Internet des témoignages de femmes russes ayant rejoint le djihad islamique. Ce sont celles qu’elle nomme les Mariouchkas, en référence à un conte russe, conte que parallèlement elle adapte ici pour les besoins de son propos.

Ces femmes anonymes cherchent en priorité la sécurité qu’elles ne ressentent pas en Russie, ainsi que le grand Amour. C’est par le biais des réseaux sociaux qu’elles entrent en communication avec des hommes. Mais ils sont liés à Daech, et leur font miroiter un avenir radieux. Une fois embrigadées, ces femmes sont fières de porter le hidjab et de participer à une refonte de la société. Ce qu’elles ignorent, c’est qu’elles ont quitté un monde ultra-patriarcal pour un autre tout aussi radical. Les modes de passages aux frontières jusqu’en Syrie sont ici abordés par les témoins elles-mêmes

En italiques, des tutoriels truffés d’humour pour devenir une bonne pratiquante, une vraie femme au foyer, soumise et obéissante aux traditions ancestrales. Nous suivons ces femmes sans identité dans leurs pérégrinations, leurs errances, comme dans leurs procès suite à leur capture par les autorités russes. Retour au pays. Saint Augustin s’invite au tribunal.

Ce livre est en quelque sorte découpé en trois parties. La première, qui est presque une introduction à l’action, en est la préface, magistrale, signée Elena GORDIENKO. La deuxième est la pièce de théâtre proprement dite, la troisième, dite « annexes », représentant des compléments de la compagnie théâtrale Soso Daughters « basée sur la transcription de la représentation captée le 31 janvier 2021 à Moscou », et issu là encore d’un travail de recherches de témoignages sur la Toile, et qui réserve quelques surprises.

La préface est une mine d’informations. Entre autres, elle nous apprend les faits suivants : suite à la pièce « Finist, le clair faucon », l’autrice Svetlana PETRIÏTCHOUK ainsi que la metteuse en scène Jénia BERKOVITCH, furent arrêtées puis incarcérées à Moscou en mai 2023 pour apologie du terrorisme par le régime de Vladimir POUTINE, après avoir pourtant reçu un prix prestigieux, Le Masque d’Or, pour les meilleurs costumes et… le meilleur travail dramaturgique ! À ce jour les deux femmes se trouvent toujours en détention provisoire. Je vous joins un article récent de l’affaire paru dans la presse, et signée de la préfacière du présent volume :

https://desk-russie.eu/2024/02/10/des-femmes-prises-au-piege.html

En outre, on peut lire la note suivante dans la même préface : « C’est la première fois, en Russie post-soviétique, que des artistes de théâtre sont mis en cause dans une affaire pénale pour leur œuvre elle-même, et non pas sous d’autres prétextes », c’est dire la gravité des faits. Svetlana PETRIÏTCHOUK est issue du théâtre moscovite Teatr.doc connu pour son engagement au sein de la vie culturelle russe. Cette pièce lucide et politique est à lire, d’autant qu’elle pourrait avoir des conséquences inattendues, et qu’un soutien à de telles artistes s’avère nécessaire contre la Russie actuelle et contre l’injustice en vue de leur libération.

Ce précieux témoignage vient enfin d’être publié aux éditions L’espace d’un Instant en ce début d’année 2024. Terrifiant et édifiant. Des suites dramatiques sont à craindre, il est urgent de se mobiliser, la sévérité déjà reconnue du régime est encore à redouter. Cette pièce (et ses conséquences) serait peut-être passée sous mes radars si L’espace d’un Instant ne s’était pas dressé sur mon passage. Merci encore. Et toujours. J’allais oublier : la pièce est traduite par Antoine NICOLLE et Alexis VADROT, qui nous ont permis de découvrir cette oeuvre forte.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

mercredi 19 juillet 2023

Roger ASSAF « La porte de Fatima »

 


La présente pièce est brève. L’action se déroule près de la porte de Fatima. Plusieurs personnages échangent sur la guerre, sur Israël qui bombarde le Liban. Mais où se situe donc cette porte de Fatima. Avant même que les personnages entrent en scène, l’auteur de cette pièce de 2006 explique : « La ‘Porte de Fatima’ est un ancien passage de la frontière entre le Liban et Israël, aujourd’hui infranchissable. […] Le passage est fermé depuis le retrait israélien du Liban en mai 2000 ».

Zeinab est la fille de Fatima qui la vénère, elle va se marier. Mais alors que se déroule la cérémonie, un bombardement frappe, en simultané. Dialogue sur l’état du Liban, pays en ruines qui paraît en guerre depuis des décennies, avec sans cesse de nouveaux ennemis qui frappent, à cette période c’est Israël. Les personnages dénoncent la non-intervention de l’Occident qui fait le jeu d’Israël tandis qu’un acteur-présentateur, sorte d’invité surprise dans les scènes, informe sur les derniers événements en cours et analyse les réflexions des protagonistes.

Dans ce chaos, le texte, principalement en français (car ici traduit par l’auteur lui-même, qui l’a écrit originellement en arabe libanais) est à de rares reprises rédigé en arabe (sur scène, un écran géant retranscrit les propos) ou en anglais. Pour une si courte pièce, les intervenants sont toutefois nombreux, apparaissant parfois pour une ou deux répliques avant de quitter la scène, alors que le fond se concentre sur les civils qui depuis longtemps paient le prix fort. À ce propos, de nombreux exemples du quotidien sont donnés, les dégâts collatéraux sont considérables et les négociations s’embourbent et semblent impossibles. L’état de pollution du pays est aussi mis en avant : les bombes entraînent un désastre écologique, sur terre comme sur mer.

Cette pièce paraît par certains aspects se créer en direct, sur scène, comme pour ajouter à la confusion au sein du pays. Les acteurs et actrices discutent, remettant en question des dialogues ou des postures imposés par le metteur en scène, tandis que deux actrices s’affrontent, l’une israélienne, l’autre libanaise, sur la politique israélienne et ses conséquences au Liban. « Un rêve qui meurt. C’est terrible ».

Puis vient un texte fragmenté, présenté comme plusieurs lettres de l’auteur à son public, écrites elles aussi en 2006, elles sont une analyse à chaud. C’est « Nous allons bien ». Roger ASSAF égrène avec détermination la situation au Liban, pointe la responsabilité de l’armée française, mais aussi celles des Etats-Unis et de l’O.N.U. Il précise qu’Israël utilise des bombes prohibées sans que l’occident ne semble s’en offusquer. De nombreux enfants meurent chaque jour dans un silence international assourdissant. Et lorsqu’en France par exemple, TF1 décide de couvrir le conflit, c’est pour glorifier Israël, pourtant assaillant.

Mais Roger ASSAF n’est pas désespéré pour autant, tout au plus sonné. Son texte est empli d’espérance, n’est jamais défaitiste malgré le bilan extraordinairement lourd. L’auteur prend bien soin de ne surtout pas confondre sionisme et sémitisme, car il sait que des juifs sont contre cette guerre, qu’ils manifestent contre leur propre pays, alors que le terrorisme se développe. Ce texte est un accablant dossier à charge contre l’État d’Israël et ses soutiens plus ou moins revendiqués. Il n’est pas toujours aisé de bien trouver ses repères dans les tragédies énoncés car, en tant qu’occidentaux, nous ne sommes pas souvent informés, ou mal. Mais nous retenons de cet exercice que la paix est possible.

Bien que vivant en France, Roger ASSAF est né au Liban. Aussi il maîtrise parfaitement son sujet : les guerres au Liban et l’état déplorable du pays, ainsi que l’écho qui en est fait en France. La pièce vient de sortir aux éditions L’espace d’un Instant, à noter que le texte est paru grâce à une campagne de mécénat. La préface de Jean-Claude FALL est, à l’image du livre, d’une grande rage qui préfigure ce qui suit.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

lundi 26 décembre 2022

Sorj CHALANDON « Notre revanche sera le rire de nos enfants »

 


Cet impressionnant recueil de chroniques de 700 pages représente à lui seul une partie de l’histoire européenne du XXe siècle, avec cette terrible guerre civile sans fin qui opposa une part de l’Irlande du Nord au « grand frère » britannique.

Après une série de photos pleine page prises sur le vif, dans les rues, majoritairement dans les 70’s, place au texte, et surtout au contexte. La guerre civile en Irlande du Nord est d’une extrême complexité. Débutée dès le XIIe siècle, c’est pourtant au XXe siècle qu’elle connut son apogée, suite à un pacte de 1921.

Le but de cette présente chronique n’est pas de refaire la guerre, d’analyser les tenants et aboutissants, d’abord j’en serais fort incapable, d’autre part cela nuirait à coup sûr à ce livre d’une rare intensité.

Le déclic moderne des futurs affrontements entre les deux communautés remonte à 1969. Avant 1969, un catholique, du fait de sa confession, n’avait ni le droit de vote ni le droit de propriété, et ce changement dans les habitudes indisposait fortement la population protestante d’Irlande du Nord. « Fous furieux, les loyalistes s’organisèrent pour le vandalisme et investirent les quartiers avec un but : faire peur et forcer la population à émigrer au Sud ». Il serait en partie faux de dire que cette guerre civile est uniquement une résultante de deux antagonismes religieux. Bien sûr il y a de cela, mais pas seulement ! Revenons sur le livre : en 1977, le jeune journaliste Sorj CHALANDON est envoyé spécial du côté de Belfast pour le lui aussi tout jeune journal Libération. De cette date jusqu’aux années 2000, il fait revivre les moments forts de la guerre civile, en direct, sans recul, et c’est ce qui est passionnant dans ce livre. Une trentaine d’années de chroniques de la rue, en pleine guerre, et ces images fortes qui frappent sans cesse.

Dans ce recueil, nous sommes au cœur du conflit, nous le comprenons mieux sous la plume de Sorj CHALANDON qui nous présente les entités en jeu (rimant avec enjeux), la complexité des différentes communautés, entre nationalistes catholiques radicaux, modérés, protestants traditionalistes ou extrémistes, les organisations ou partis politiques majeurs, les relations avec les gouvernements britanniques se succédant, le tout agrémenté de la vie au quotidien, dans les ghettos d’Irlande du Nord, et ce cauchemar incessant pour les populations.

CHALANDON ne commet pas l’erreur de se fanatiser. Bien sûr il est sensible à une cause, bien sûr intérieurement il semble éprouver plus de tendresse pour l’un camp que pour l’autre, mais il ne le montre pas, il s’efface, parfois déchantant, se contentant de décrire l’horrible, l’inconcevable, mais il se doit de rendre vivant chaque instant, le coucher sur le papier.

L’I.R.A. (les différentes factions de l’I.R.A. devrait-on dire) et sa frange politique Sinn Féin sont au cœur du débat, de la tourmente et des événements. Cette longue suite de chroniques est aussi l’histoire de cette organisation, histoire minutieusement retracée, les actions à la bombe, les morts ciblées mais aussi les nombreuses bavures, les dénonciations encouragées par l’adversaire, les tortures, les militants emprisonnés ou exécutés, les grandes grèves de la faim des années 80 (entraînant entre autre la mort du député Bobby SANDS dont le titre de l’ouvrage de CHALANDON est extrait d’une citation). Pas de quartier, des maisons entières sont brûlées, des innocents assassinés sans sommation, l’enfer est dans les rues, sur les pavés, des barricades délimitant la vie des communautés qui ne se mélangent pas.

Actes de terrorisme revendiqués en autodéfense, mais aussi pièges, aveuglement, violence quotidienne, tout est réuni pour une explosion, sur cette poudrière qu’est l’Irlande du Nord, où la lutte armée semble la seule échappatoire, la seule réponse au destin. Bien sûr par moments les lignes bougent, mais cela semble tellement dérisoire au vu des inégalités flagrantes, chacun parqué dans ses couleurs politiques et religieuses, tendant parfois au pur fanatisme.

Dans ce livre, des portraits de combattants de tous les bords, des images fortes, poignantes. Et une partie de l’Histoire qui défile. Mai 1979 Margaret THATCHER est élue première ministre, les relations se tendent encore un peu plus. Puis Jean-Paul II, le pape, le représentant de l’Irlande du Nord catholique, refusant de se rendre à Belfast, ce qui entraîne de nouveaux heurts. Nous ne sommes pas dans le concret, dans la nuance, dans la logique, ainsi un homme est condamné à 963 ans de prison. Tout est déformé, amplifié, la haine surtout, les conditions de détention sont inhumaines, dégradantes, des prisonniers sympathisants ou militants de l’I.R.A. font la grève de l’hygiène, vivent nus dans leurs cachots sous une couverture et refusent de se laver, de se plier aux exigences de la couronne britannique.

À partir de 1981, Bobby SANDS représente la figure du combattant catholique d’Irlande du Nord. SANDS meurt en mai 1981 suite à une grève de la faim de 66 jours. Ils seront ainsi dix militants à succomber en trois mois. Ils avaient entre 23 et 30 ans. Un coup pour rien ? Pas si sûr.

Dans ce recueil, des témoignages, ceux d’inconnus pour la plupart, mais aussi des interviews de chefs de chaque communauté. Partout cette tension extrême dans les propos, cette défiance. Et puis il y a ces balles en plastique tirées par les forces de l’ordre britanniques, et pourtant elles tuent, surtout des enfants, la guerre n’a plus de limite, tout devient abject.

En 1982, les premiers députés républicains sont élus à Belfast-ouest. 1983 est l’année des mouchards, des dénonciations. En 1984, un attentat vise personnellement THATCHER, qui en sort indemne. On dirait que chaque année connaît une spécialité, un chapelet de l’innommable.

Les enterrements de républicains tournent de plus en plus à l’émeute, on se bat dans les cimetières, tout devient absurde, dans une vie rythmée par les barricades érigées entre les différentes communautés que rien ne semble pouvoir réconcilier. D’autant qu’en 1986 un accord anglo-irlandais met à nouveau le feu aux poudres, l’incompréhension est palpable, la volonté d’en découdre aussi. En 1988, Sinn Féin, branche politique de l’I.R.A., est interdite d’antenne, à la télé et sur les ondes (cette interdiction finira par être levée).

Les attentats continuent à être perpétrés dans les années 90, comme si jamais rien ne devait changer : « Et le communiqué publié par les nationalistes soutient, sans autre précision, que les victimes ont été choisies en raison de leur appartenance aux mouvements armés protestants, ces assassinats ne devraient pas manquer d’être ressentis comme l’exacte réplique du terrorisme aveugle pratiqué par les loyalistes ». Le mot est lâché : terrorisme. Aussi, les populations vivent dans la terreur.

Stupéfaction ; le 31 août 1994 l’I.R.A. annonce l’arrêt de ses opérations militaires. Un dialogue semble alors s’amorcer, mais freiné toujours plus par les négociateurs britanniques. Alors l’I.R.A. ressort les armes, un an et demi plus tard, en février 1996. La lutte continue, les négociations se précisent, l’aile catholique ayant mis de l’eau dans son vin, elle en attend de même de la part de la communauté protestante. En 2005 l’I.R.A. s’auto dissout, après une série de bavures.

Le présent recueil ne s’arrête pas là. Pour être tout à fait précis, il publie un ultime article sur le sujet, toujours de Sorj CHALANDON, mais cette fois-ci dans Le Canard Enchaîné, en mai 2022, journal dans lequel il officie depuis son départ de Libération.

Dans cette guerre qui a fait plus de 3500 morts, tout fut démultiplié, comme passé aux enchères, la spirale infernale s’est emballée, avant que les principaux adversaires, essoufflés, vieillis, peut-être en partie désenchantés, s’assoient autour d’une table et tentent de réfléchir ensemble. Une guerre civile unique dans son intensité, sa violence et son « jusqu’auboutisme ». Cette mise à nue grâce à ce recueil de chroniques, même si elle nous accompagne durant plusieurs semaines vu l’ampleur de la tâche lectorale, permet une compréhension plus juste. Le style de CHALANDON, tout journalistique, est précis, calme, parfois comme désengagé, alors que l’auteur doit souffrir plus que de raison sur le terrain même. Un livre à se procurer d’urgence malgré le début contextuel assez ardu qui nous enjoindrait dans un premier temps de stopper la lecture. Et puis la plume de CHALANDON passe par là, tout paraît plus simple, moins complexe en tout cas, et il est difficile ensuite de ne pas aller au bout de ce recueil indispensable, sorti très récemment chez Black Star édition.

https://www.hobo-diffusion.com/fssProduit/findByEditeur/editeur/104

(Warren Bismuth)

jeudi 27 octobre 2022

Dario FO « Mort accidentelle d’un anarchiste »

 

Rappelons les faits : décembre 1969, une bombe explose à Milan, Italie, place Piazza Fontana, faisant seize morts. Elle est tout d’abord attribuée aux anarchistes (la fin des années 60 est bouillante sur le front social et les grèves nombreuses en Italie), un vrai coup de filet policier au sein des milieux anarchistes se produit 24 heures après l’attentat terroriste. La vérité est pourtant ailleurs : cette explosion est en fait due à des organisations néofascistes en lien avec le gouvernement conservateur de l’époque, en vue de neutraliser la grogne sociale mais aussi de provoquer un état d’urgence. Ce n’est qu’en 2005, soit 36 ans après les faits, que les milieux anarchistes seront enfin innocentés.

Il n’empêche. En décembre 1969 les arrestations de militants libertaires sont nombreuses, dont celle de Giuseppe PINELLI, cheminot et militant anarchiste. Sa garde à vue ne devait légalement durer que 48 heures, mais elle joue les prolongations 24 heures supplémentaires… Et dérape. Lourdement. Au bout du compte, une défenestration du militant. Version officielle : suicide. Bien sûr il n’en est rien, il s’agit bel et bien d’un assassinat après des violences physiques perpétrées par les représentants de l’ordre. C’est ainsi que débutent les terribles années de plomb en Italie.

Le texte de Dario FO relève du génie littéraire dans cette pièce de théâtre mettant en scène les faits, s’appuyant sur les procès verbaux, sur les déclarations d’époque, bref, documentant au maximum son travail. Mais le coup de bluff est de transformer cette tragédie en farce irrésistible. Dario FO s’en explique dès la préface. Devant le grotesque de la réalité, il était plus que nécessaire de réagir par le grotesque. Mais attention, le fond du texte est on ne peut plus sérieux.

Mais plantons donc le décor de la pièce. Une arrestation, celle du Fou, peu après l’attentat de la Piazza Fontana. Ce Fou, personnage central de l’action, paraît très aux faits des vérités cachées quant à la mort suspecte et récente de Giuseppe PINELLI. Il est interrogé par les autorités, mais grâce à un tour de passe-passe ingénieux, il se glisse tout à coup dans une posture de juge et interroge le préfet ainsi qu’un commissaire chargé de l’enquête, puis est bientôt épaulé par une journaliste cherchant à éclaircir les nombreux flous et contradictions de la version officielle. La suite est jubilatoire, entre situation kafkaïenne, mensonges d’État et démonstrations implacables du « juge », ce texte se savoure avec une rare délectation. Le cocasse côtoie sans filtre le tragique. FO, en grand funambule de la mise en scène déploie un talent hors normes pour rappeler cet épisode dramatique de l’histoire politique italienne.

Plus nous avançons dans le texte, plus il prend une couleur politique et devient un document à charge contre l’État et la police italiens, plus il démontre avec évidence le complot sciemment exercé et orchestré au sommet du pouvoir. « N’oublions pas que notre cheminot était au courant du fait que le groupe anarchiste romain était infiltré par un tas d’espions et d’indicateurs… Il l’avait même dit au danseur. ‘La police et les fascistes se servent de nous pour provoquer les désordres… Il y a dans vos rangs un tas de provocateurs à leur solde… ils vous mènent là où ils veulent… et ça retombera ensuite sur toute la gauche’ ».

Pièce à la fois subversive, politique, dissidente, le tout sous forme de chronique judiciaire, elle fut écrite peu après les faits qu’elle narre. C’est en 1970 que FO prit la plume pour remettre de l’ordre dans la « vérité » officielle. Il lui en coûtera : des représentations de sa pièce seront annulées, la police lancera de fausses alertes d’attentats à la bombe dans les théâtres. Mais rien n’y fera. Ce texte DEVAIT vivre, DEVAIT être porté au-delà des frontières. Aujourd’hui, les éditions L’arche édite pour la troisième fois depuis 1983 ce texte référence, ce brûlot exceptionnel et peut-être inégalé qui, au-delà du fait divers proprement dit (façon de parler), démontre que des dérapages dévastateurs peuvent être sciemment mis en place par les gouvernements afin de provoquer la psychose dans une population. Ici l’exemple est frappant et laisse pantois.

« Le scandale est le meilleur antidote au pire des poisons, qui est la prise de conscience du peuple. Si le peuple prend conscience, nous sommes foutus ! ». Dario FO reçut en 1997 le prestigieux Prix Nobel de littérature.

Il est rare que je cite la dernière phrase d’une œuvre. Pourtant ici, et sans dévoiler la teneur du texte, elle est comme un ultime slogan contestataire profondément universel : « Nous sommes dans la merde jusqu’au cou et c’est bien pour ça que nous marchons la tête haute ! ». C’est peut-être LA pièce de théâtre à lire avant toutes les autres.

https://www.arche-editeur.com/

(Warren Bismuth)

jeudi 14 juillet 2022

Ian DE TOFFOLI « Trilogie du Luxembourg »

 


Trois pièces de théâtre loin du théâtre académique où des personnages échangent des points de vue, se répondent. Ici sont présentés des monologues, des témoignages et une très forte recherche documentaire qui cimente le tout.

« Terres arides » de 2021 plonge dans l’enfer du radicalisme islamiste. Rédigé sous forme de reportage, le texte revient sur le califat de l’ État Islamiste dont l’apogée se situe en 2014 par le nombre de ses combattants, certes en Europe mais plus précisément dans le Grand Duché du Luxembourg. Nous suivons un certain S., portugais du Luxembourg, parti rejoindre l’EI en Syrie, arrêté par les forces kurdes puis incarcéré. Un journaliste luxembourgeois décide de l’interviewer dans sa prison en 2019. Et ce n’est pas une ficiton.

Il n’est pas aisé pour un journaliste d’accomplir son travail d’investigation. Délaissé par sa hiérarchie, il doit seul se démener, chercher des interlocuteurs pour franchir les frontières. S’ensuit une description détaillée des précautions à prendre ainsi que moult informations sur l’appareil administratif international. « À cela s’ajoute la difficulté supplémentaire des relations diplomatiques avec les autorités kurdes, comme l’ONU ne reconnaît pas les territoires autonomes kurdes comme un État légitime. Ce qui signifie, absurdement, que pour demander une extradition d’un prisonnier du Rojava, il faudrait officiellement aborder le régime d’al-Assad. Or, à ce moment-là il n’y a aucun contact entre les États occidentaux et Damas, et on voit mal le gouvernement Syrien faire passer une telle demande au service de renseignement kurde ».

Dans cette guerre totale, l’Occident n’est pas précisément innocent ou victime. Ainsi, l’auteur note l’implication de la cimenterie Lafarge, multinationale française. Il devient difficile de demander l’extradition d’un terroriste amené à être jugé. Or, ne pas juger un terroriste est un affront grave aux familles de victimes. Imbroglio administratif, parcours du combattant, tout ce parcours chaotique est décrit par Ian DE TOFFOLI qui met le doigt sur le rôle des États, qui se lavent parfois les mains sur ce qui pourtant devrait être leur devoir.

« « Tiamat », écrit en 2018 est un long monologue, un soliloque plutôt. Celui d’un homme désenchanté à un tenancier de bar qui jamais ne prendra la parole. Une seule phrase, étouffante, suffocante, dans une mise en page fractionnée. L’homme qui parle dépeint le quartier du bistrot puis se livre. L’argent a rendu le pays cupide, un faste apparent dans un temple de l’hypocrisie et du paraître. Le fric pour seul compagnon fidèle. Pour le reste, chacun pour soi ! Dans un pays comme le Luxembourg, il n’est pas difficile de contourner les lois pour s’enrichir grâce à l’utilisation des sociétés écrans. Forcément, ce privilège crée des vocations, des envies. L’individualisme transformé en égoïsme malsain permet tout.

Dans « Confins », écrit en 2020, Ian DE TOFFOLI creuse encore plus profondément les thèmes pourtant développés dans les deux précédentes pièces. Celle-ci est plus ambitieuse, encore plus aboutie. Dans un avenir proche, dans un autre système solaire, les rescapés de l’apocalypse terrienne font le bilan de la société passée qui s’est en quelque sorte autodétruite. Retour sur le discours de Winston CHURCHILL en 1946, celui qui préfigure la future Europe, cette volonté d’Europe unie et solidaire. En 1950, Robert SCHUMAN peaufine cette idée. L’Histoire avec un grand H s’invite à table : la main d’œuvre étrangère, notamment italienne, employée à bas prix en Europe après la première guerre mondiale afin de reconstruire les pays. Ian DE TOFFOLI dépeint la situation aux « Trois frontières », un coin de terre coincé entre Luxembourg, Belgique et France, où tous les abus sont permis.

Les ouvriers, à majorité étrangers, s’épuisent dans un labeur inhumain, notamment dans la sidérurgie. Mais il faut bien nourrir la famille et éventuellement envoyer de l’argent à ceux restés au pays. Des témoignages précieux viennent donner du corps au récit. Des tragédies surviennent sur les chantiers, qui marquent par leur violence, leur incompréhension : « Il a perdu sa main dans une machine. Clac, cela a fait, un coup sec, puis elle fut écrabouillée par les dents du broyeur. Le sang giclait de son bras et inondait le sol de l’atelier, mais Giuseppe ne hurla pas, non. Il ne pensait même pas au bout d’os pointant de ce moignon qui n’en finissait pas d’inonder l’atelier, non, il pensait à l’alliance qu’il venait de perdre dans la gueule de la machine, cette alliance que les mâchoires d’acier avaient déchiquetée avec sa main, il pensait à ce qu’allait dire sa femme, tout à l’heure, quand elle apprendrait la nouvelle. Elle ne supporterait pas la vue de son bras mutilé ». D’autres drames sont ici déterrés, et non des moindres.

Ces témoignages sont poignants, imbriqués dans un texte documentaire qui renvoie les paroles sans les interpréter, de manière crue, vraie, n’omettant pas d’évoquer les maladies dues au travail, qui se développent. Tout le texte est commenté par les gens du futur, ceux qui ont fui la planète Terre devenue invivable. Ces personnages du futur reviennent sur la charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, cette Europe qui n’a pas tenu ses promesses, notamment en matière d’égalité pour tous. Le texte se fait récit d’anticipation, vertigineux. Et pour le lectorat cette sorte de vision d’un sablier : les immigrés abusés partout, puis resserrement du côté du Grand Duché du Luxembourg, avant de s’amplifier sur la déchéance en cours du monde, de Notre monde. Bien sûr, l’auteur n’oublie pas l’alerte climatique, peut-être le facteur le plus prégnant au milieu de pourtant tant d’autres angoisses devenues vérités.

Cette trilogie fait mal autant qu’elle interroge : documentation soigneusement réinjectée dans trois textes complémentaires qui laissent groggy. Un triptyque désarmant, violent mais indispensable, dans une société où la survie est devenue un quotidien banal. Ce livre fort et puissant vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant qui, en cette année 2022, ont peut-être sorti les textes les plus forts et les plus dérangeants de leur catalogue, mais aussi dans le monde de l‘édition en général, par des récits lucides, historiques, qui ne nous ménagent pas pour nous dépeindre le monde tel qu’il est. Il est par ailleurs rare de croiser des textes de cet éditeur écrits en français, c’est pourtant le cas ici dans cette trilogie éblouissante. À noter que la préface, soignée elle aussi, est signée Jean BOILLOT. Un ouvrage à se procurer de toute urgence, vous voilà au parfum.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

lundi 6 juin 2022

Daniel DE ROULET « L’oiselier »

 


Dans ce court roman de 2021, le suisse Daniel DE ROULET mêle avec brio et de manière jubilatoire l’histoire vraie d’une Suisse militante avec la fiction. Les faits : un certain groupe autonome Bélier se crée dans le Jura Suisse au milieu des années 1970. Des jeunes surtout, prêts à tout pour la reconnaissance du Jura comme 23e canton suisse alors que les plus anciens cherchent à les ramener à la raison. La violence est de mise dans ce pays pourtant si calme et timide : manifestations, action directe, alors que les séparatistes du nord (catholiques) et du sud (protestants) s’entredéchirent.

Parallèlement, en 1977 survient dans l’Allemagne voisine l’enlèvement retentissant du grand patron Hans-Martin SCHLEYER par la Fraction Armée Rouge (4 morts durant l’opération). Retour en Suisse, à la frontière allemande : toujours en 1977 l’aspirant Rudolf FLÜKIGER meurt mystérieusement, suicide à la grenade ! A-t-il été témoin d’un déplacement du corps de SCHLEYER ou victime des Béliers ?

Farceur, à partir de ces faits authentiques, DE ROULET convoque un journaliste, Niklaus MEIENBERG, dont la plume au vitriol ne plaît que modérément aux autorités. Ce MEIENBERG a certes existé et fut bien un journaliste contestataire qui finit par être interdit par son éditeur à partir de 1976. Mais DE ROULET le met ici en scène, l’imaginant enquêter au cœur de ce joyeux merdier sur cette suite nébuleuse d’affaires. Il le fait aller sur les lieux, rencontrer des témoins, tenter de peser le vrai du faux, alors qu’un avion est détourné et que trois activistes de la Fraction Armée Rouge se « suicident » (il n’en est rien bien sûr puisqu’il s’agit d’assassinats). D’ailleurs, tout le monde semble se suicider dans cette histoire ! Ce qui sera le cas de MEIENBERG, mais bien plus tard, en 1993.

« Certains d’entre eux projetaient de nouvelles actions pour aller jusqu’au bout de leurs rêves de république autonome sans dieu ni maître. Le Jura possédait une longue tradition anarchiste dont ils se réclamaient. Il ne s’agissait pas de reconstruire l’Etat, il fallait travailler à s’en passer ». DE ROULET, anarchiste lui-même, raconte ce combat, dans un style journalistique irrévérencieux.

Un pays sans aspérités hormis les montagnes, comme le décrivait le grand écrivain suisse jacques CHESSEX. DE ROULET lui emboîte le pas : « Voilà pourquoi la littérature helvétique a tant de mal à se confronter à la politique. Ses maîtres ou ses sponsors lui soufflent : Circulez il n’y a rien à voir, contentez-vous de nous parler de vos états d’âmes quotidiens ». Pas de vagues surtout. Jamais. Et pourtant, dans ces années 1970 souffle un fort vent de révolte amené par des gauchistes souhaitant en découdre avec le pouvoir, et qui prennent des risques inouïs pour étayer leurs revendications politiques.

Au tout début de 1979, le Jura est reconnu comme canton suisse à part entière. Ce livre nous en montre les étapes, les luttes, la grande Histoire du terrorisme international venant jouer les trouble-fête. Petit roman mais grand par le talent, il est à lire et déguster pour découvrir une page méconnue de l’Histoire suisse. Il est d’ailleurs paru chez un éditeur suisse, La Baconnière.

https://www.editions-baconniere.ch/

 (Warren Bismuth)

dimanche 14 mars 2021

Mikhaïl CHEVELEV « Une suite d’événements »

 


L’action : en 2015 en Russie a lieu une prise d’otages dans l’église d’un village. Si le fait divers est fictif, il n’est bien sûr par sans rappeler cette prise d’otages sanglante survenue en 2004 dans la ville de Beslan en Russie.

Le journaliste Pavel Volodine, également narrateur, va suivre de près cet acte terroriste en tant que médiateur. En effet, l’un des preneurs d’otages, Vadim, est une vieille connaissance de Pavel, que ce dernier avait fait libérer quelques années auparavant en Tchétchénie. Les négociations entre insurgés et dirigeants politiques vont commencer. La vie de plus de cent otages (dont seize enfants) est en jeu.

La Tchétchénie fut déclarée État indépendant en septembre 1991 avec Djokhar DOUDAÏEV à sa tête. Mais très vite la tension est montée entre différents pays de l’ex U.R.S.S. devenue la Russie de Boris ELTSINE. S’ensuivent une crise financière en 1998 et l’invasion du Daghestan par les séparatistes tchétchènes en 1999.

Bref roman raconté au présent et ponctué de nombreux flash-backs sur l’histoire politique de la Russie et de certains de ses anciens satellites dont la Tchétchénie, il est ambitieux car retrace en moins de 200 pages près de trois décennies après la chute du communisme. Pavel fait ici office d’historien, il décrit avec force détails les tensions, les guerres, la corruption au sein des appareils étatiques, il est sans concession pour les pouvoirs se succédant, tous exerçant sans scrupules les intimidations, le repli sur soi dans un esprit belliqueux.

« Gorbatchev a amnistié la foi en Dieu, on a fêté le millénaire de la christianisation de la Russie avec autant de pompe que si c’était le jubilé de la révolution d’Octobre, le patriarche devenait à vue d’œil une figure influente et indépendante, et bientôt on a commencé à rebâtir la cathédrale du Christ-sauveur à vitesse grand V, on a rendu les monastères et les églises au clergé, des foules aussi denses que pour un match de hockey se sont formées devant les lieux de culte le jour de Pâques, et les dirigeants se sont pointés à leur tour devant l’autel ».

Le monde post-communiste décrit par CHEVELEV (dont c’est le premier roman) n’est guère ragoûtant : pressions rimant avec corruption, religion, consommation (de vodka notamment). Pavel se remémore dans des chapitres brefs balayant des périodes historico-politiques récentes, et comme nous se demande quelles peuvent bien être les motivations et les revendications des preneurs d’otages. Sur ce point précis, l’ouvrage peut être lu comme un polar politique.

Récit froid mais dynamique, journalistique, il met en lumière les dissensions entre des pays proches géographiquement mais éloignés idéologiquement. Il permet de mieux se rendre compte de l’atmosphère délétère entre la Russie et la Tchétchénie, mais pas que. Mikhaïl CHEVELEV possède un évident talent de conteur et dresse un portrait effrayant d’une partie de l’Europe de l’est.

Ce récit est à la fois un coup de cœur et un coup de poing dans le bide. Parfaitement maîtrisé de bout en bout, il soigne particulièrement la chute. Traduit magistralement du russe par Christine ZEYYOUNIAN-BELOTIS, il fait froid dans le dos, il paraît désespéré quant à l’avenir. Il est un texte indispensable et parfaitement lisible sur la géostratégie du côté de la Russie et consorts. La postface de la célèbre autrice Ludmila OULITSKAÏA met en valeur ce récit âpre, violent et lucide qui vient de sortir. Un outil nécessaire pour mieux se représenter les enjeux des pays post-communistes d’Europe de l’est. J’oserais presque écrire que ce roman hautement politique est un régal, mais la pudeur me l’interdit.

(Warren Bismuth)

lundi 4 mars 2019

Éric PLAMONDON « Oyana »


Après son formidable « Taqawan » l’an dernier, Éric PLAMONDON revient en force avec ce titre tout aussi énigmatique. Oyana est une femme, élevée dans le pays basque durant les années où l’organisation E.T.A. est à la manœuvre dans divers attentats politiques. Oyana part vivre à Montréal, après être passée – croit-on – par le Mexique. À Montréal se met en couple avec Xavier, refait sa vie avec lui. Oui mais justement, quelle fut cette vie antérieure ? Oyana a passé son temps à la cacher, à mentir par omission. Alors qu’elle décide de quitter Xavier, elle va ouvrir enfin son cœur et son passé, percer les mystères, écrire plusieurs lettres à Xavier. Elles seront le fil directeur de ce roman.

Le 20 décembre 1973 Oyana voit le jour dans le pays basque. Le même jour survient l’un des attentats les plus spectaculaires de l’E.T.A. : dynamitage pur et simple de Lluis Carrero BLANCO, Président du gouvernement espagnol, numéro deux du pays derrière Francisco FRANCO. Cet attentat est le point de départ d’un acharnement sur les militants de l’E.T.A. durant des décennies et d’un état de guerre quasi permanent.

Revenons à Oyana. Elle quitte Xavier, elle fuit plutôt. Besoin presque incontrôlable de rejoindre sa région natale. En effet, l’E.T.A. vient non seulement de déposer les armes, mais s’est dissoute le 2 mai 2018 (Oyana commence à écrire à Xavier juste après). Bref, E.T.A. n’existe plus, c’est ce qui en quelque sorte motive Oyana : les lettres, le départ précipité, l’envie de revoir son pays basque, sa mère, son père de substitution. Le vrai était un membre actif de l’organisation terroriste, il y a laissé la vie, mais là encore mensonge par omission, mais de la part de ses parents. Elle apprendra bien tard la vérité.

La langue parlée, la régionale, la locale, occupe une place importante dans le récit : « Une langue, c’est un patois qui a gagné la guerre ». Alors la guerre dure et perdure. Sauver ses racines, à tout prix, mais justement à quel prix ? 829 personnes seraient mortes des armes de l’E.T.A. Quant à Oyana, elle aurait « accidentellement » participé à l’un de ces attentats.

Ce roman court et nerveux est composé de pas mal de parties en mosaïque : les lettres d’Oyana à Xavier, des chapitres tout journalistiques sur les faits divers impliquant E.T.A. mais aussi leurs affaires judiciaires, une remontée historique sur les racines de la volonté d’indépendance basque, d’autres chapitres où apparaît Oyana dans la vraie vie, comme des flashbacks, d’autres encore sur la situation historique plus que tendue entre le gouvernement espagnol ou encore l’armée avec E.T.A. Quelques plongées en pleine guerre d’Espagne dès 1936 comme pour dresser un pont entre cette guerre civile et les raisons du combat de l’E.T.A. « Le 6 octobre 1936, pour parer au soulèvement des militaires nationalistes, la république espagnole reconnaît l’autonomie d’Euskadi. Les basques seront ensuite une cible privilégiée pour Franco qui refuse leur indépendance et veut s’emparer de leur importante industrie métallurgique ». Non le combat des nationalistes basques n’a jamais été aveugle.

Les lettres d’Oyana sont bouleversantes, tentent d’expliquer l’inexplicable, de le justifier, les prises de positions, le sentiment de n’avoir jamais été elle–même en exil au Québec. S’adressant à Xavier, elle écrit : « Tu disais souvent à la blague, en parlant de ta vie à Montréal et ta jeunesse dans la ville de Québec : on peut sortir un gars de Québec mais on ne peut pas sortir Québec d’un gars ! Je ne pouvais m’empêcher de ne pas être d’accord. C’était tout l’inverse de ma vie. Je m’étais arrachée de l’intérieur tout ce qui pouvait me lier au pays basque. Je faisais un rejet complet de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à des histoires de régionalisme, nationalisme, isme, isme, isme. Ce n’était pas par conception politique, c’était une expérience personnelle. Tu peux le comprendre maintenant. Je ne pouvais pas me définir par ce type d’appartenance même si j’ai toujours adoré le Québec. Une fois que l’on est arraché à la géographie d’un lieu, on doit s’accrocher à son pays intérieur. C’est en soi que se joue la vraie guerre d’indépendance ».

Il n’est pas souhaitable de dévoiler toute l’intrigue, mais sachez qu’en moins de 150 pages, PLAMONDON nous met sur le flanc : l’écriture est rapide mais tortueuse, l’atmosphère fort bien rendue, le scénario n’est pas une pure invention, il se base sur des faits historiques solides et documentés. Comme dans « Taqawan », le romancier est un peu historien, ouvre des brèches et donne des pistes. PLAMONDON possède un avis, bien sûr, mais avant tout il désire raconter de la manière la plus neutre possible.

Par certains aspects, PLAMONDON me rappelle beaucoup d’illustres auteurs actuels comme Éric VUILLARD ou Joseph ANDRAS : aller au plus près de l’Histoire, la torturer, la malmener pour en tirer la substantifique mœlle, le jus nécessaire, à la seule différence que PLAMONDON transforme cette moelle en roman. Ce « Oyana » est en tous points remarquable voire magistral, il sera sans doute l’un des grands romans de l’année par son rythme vivifiant, son sérieux historique, ses personnages attachants et très réussis. J’ai beau chercher, je ne trouve présentement aucune fausse note. C’est tout simplement un très grand roman, auquel nous souhaitons un parcours aussi près des cimes que son ancêtre « Taqawan » que, soit dit en passant, vous pouvez désormais vous procurer en version poche. L’année en cours pourrait bien s’avérer Plamondonienne. Roman sorti en 2019 chez les toujours excellents Quidam Éditeur. On en redemande.


(Warren Bismuth)

samedi 1 septembre 2018

Boualem SANSAL « Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu »


Dans ce roman qui vient tout juste de sortir, Erlingen est une ville allemande fictive de 12000 âmes où est censé arriver un train ou plusieurs afin d’embarquer toute la population qui court un danger imminent. Ce danger le lecteur ne le connaîtra pas précisément. Cependant SANSAL va tellement le mettre sur la piste qu’il réalisera rapidement qu’il s’agit de l’islamisme fanatique et radicalisé. C’est par des biographies également fictives que SANSAL va faire ressurgir la réalité, d’Allemagne en Angleterre, de la France aux U.S.A. Il va à ce propos se remémorer les massacres des peuples indiens, anéantis par des colons venus d’Europe, colons nettoyant tout sur leur passage afin d’imposer le nouveau monde, compétitif et cruel (allusion au radicalisme actuel, bien sûr). Quant à ce train fantôme, que certains attendent hâtivement, d’autres avec angoisse, il représente bien ceux qui se rendaient à la queue leu leu vers des camps dont le terminus était souvent la chambre à gaz quelque part en Allemagne (déjà) ou en Pologne.

Comme toujours chez SANSAL, ce livre n’est pas qu’un roman, c’est aussi une longue page d’Histoire, une fable démente, un essai philosophique, un pamphlet contre l’islamisme (pas contre l’Islam, SANSAL tient à être clair là-dessus). Cette fois-ci, ce sont également des échanges épistolaires entre une mère et sa fille, sauf que la fille ne lira les lettres de son aïeule qu’une fois cette dernière décédée, et ne lui répondra qu’à ce moment-là.

Chez SANSAL les personnages semblent toujours secondaires, ils ne sont d’ailleurs pas toujours très bien brossés, ils manquent de caractère, de charpente, ils racontent plus qu’ils ne vivent, aussi je ne m’attarderai pas sur eux mais plutôt sur le fond, car si ce roman est totalement dans la lignée de ces précédents par les thèmes, les constats et les cris d’alerte, ici il est fortement imprégné par au moins trois écrivains.

Le premier, et l’aurez peut-être constaté dès le titre du présent roman, est KAFKA et sa « Métamorphose », planant durant tout le récit et véritable question de fond : un être humain peut-il se réveiller un jour métamorphosé, avec de nouveaux principes, un cœur perdu et une haine palpable ? Ce roman est très kafkaïen, beaucoup de questions sont soulevées, peu sont résolues. On ne connaît pas exactement l’ennemi, on ne voit pas comment le combattre : « Le mystère actuel est l’envahisseur. Nous ne savons rien des croyances qui l’animent mais sa façon de se couvrir de hardes, d’être partout et nulle part, de se tapir dans l’ombre et de frapper dans le dos, de savourer ses victoires par des cris aberrants et des transes échevelées, semble dire que sa religion, si c’en est une, s’est construite sur la tradition des peuples chasseurs-cueilleurs et s’exalte de nos jours sur des ruminations propres aux groupes humains qui sont passés de la société archaïque menacée d’extinction à la société de consommation compulsive sans passer par la société de labeur et de production de biens ».

Le deuxième auteur influent est Henry David THOREAU dont les thèses parsèment le roman, on sent bien que SANSAL est pénétré d’une grande admiration pour lui, même s’il convient que THOREAU n’a passé que deux ans protégé des hommes et de leur folie.

Le troisième, et c’est bien moins net, est le Dino BUZZATI du « Désert des tartares », livre dans lequel SANSAL voit la destinée imagée du monde en marche et futur. Il est cité en fin de volume.

Mais chez SANSAL ce n’est pas la douche froide en permanence, d’abord parce que la langue est d’une rare richesse, ensuite parce qu’il sait provoquer des situations cocasses afin d’amener un sourire réparateur voire rédempteur. Et puis il y a ces expressions désuètes qui fleurent bon le parler de naguère. Donc, si ce roman ressemble fort aux précédents de SANSAL, jusqu’à cet islamisme comparé au nazisme qu’il avait déjà fortement évoqué dans « Le village de l’allemand » par exemple, ce « Train d’Erlingen » est à lire, car il est peut-être plus complexe que tous les précédents, notamment par la structure originale en poupée gigogne. Peut-être aussi plus abouti que « 2084 », quoique dans la même lignée.

Vous n’y apprendrez rien de nouveau concernant les convictions et les combats de SANSAL, mais vous passerez un très bon moment aux côtés d’un écrivain érudit et très méticuleux, un auteur hautement engagé qui se fait lanceur d’alerte par sa plume et son militantisme. SANSAL est de ces écrivains indispensables qui savent prendre des risques pour faire éclater la vérité. Laissons-lui la parole afin de clore cette chronique : « Notre funeste erreur face à l’ennemi aura été la colère. Ecrasés par nos peurs et nos angoisses, nous avons cessé de réfléchir et nous sommes laissés gagner par le morbide attrait de la soumission ou celui de la furie destructive. Rabaissés à ce point, nous lui avons cédé le beau rôle du vainqueur magnanime qui, désolé et prêt à aider, regarde le fou trépigner et appeler à la mort ».

(Warren Bismuth)

jeudi 26 juillet 2018

Erwan LARHER « Le livre que je ne voulais pas écrire »


C'est un tour de force qu'accomplit Erwan LARHER dans « Le livre que je ne voulais pas écrire ». Au moins à deux niveaux : nous avons été noyés sous les images choc, suite au 13 novembre 2015, les textes à sensation des meRdias, comme si la course à l'horreur était plus forte que l'histoire humaine qui se déroule en arrière-plan. Erwan LARHER écrit plus tard, au moment où nous sommes abreuvés de préjugés sensationnalistes, les yeux et la tête embrumés par les traces de sang du pavé parisien. Il faut sortir de cela, revenir à l'humain, à l'individu, au groupe, pour tenter de narrer l’inénarrable.

L'auteur se livre beaucoup tout au long de ces pages, plus qu'un documentaire sur la chronologie des événements, Erwan LARHER se met à nu, nous confie ses sentiments, ses ressentis, ses peurs et ses angoisses. Une large part de son œuvre est laissée à ses proches : les chapitres s'emmêlent, entre récit de sa vie passée, retour sur l'horreur et témoignages de ses amis, de sa famille, sur leur point de vue pendant le drame. Et c'est précisément – à mon sens – ce qui fait de cet ouvrage une véritable œuvre : il y a l'impliqué, celui qui est au centre du maelström, qui est un caillou, qui ne bougera pas pour échapper aux regards des bourreaux (que l'on nous présente d'ailleurs, ce qui est fort intéressant car cela recentre le débat : il s'agit d'une histoire d'humains avant d'être une histoire de fanatisme et d'extrémisme), il y a toutes celles, tous ceux qui se sont agités (ou pas), à l'extérieur, entre Facebook, les sites d'infos, la télévision en continu, les numéros d'urgence, la grande chaîne qui s'est formée au-delà du Bataclan. L'auteur l'avoue lui-même : il a été plus que soutenu, il a été porté.

Ce témoignage, ce récit de vie et de mort est aussi très intéressant car il fait la part belle à l'après. On traite trop peu de l'après, comme si le simple fait d'avoir réchappé vivant à l'enfer permettait aux individus de clore ce chapitre et de continuer leur vie. Que nenni, ce serait trop simple. Il y a les séquelles physiques (la douleur de la balle, les soins interminables, l'hospitalisation, le questionnement quasi obsessionnel sur le retour possible de la virilité), mais aussi les séquelles psychologiques. Pendant longtemps, à travers les pages, l'auteur est dans le déni. Non, il ne fait pas de cauchemars, il ne rejoue pas la scène, il plaisante, rigole et s'entoure de ses ami-es, de sa famille, et semble passer à travers. Jusqu'au moment où il se rend compte que la douleur est tenace, qu'elle ne passe pas. Le trauma se joue aussi à travers la somatisation, et c'est là qu'interviennent les individus méritants qui peuplent les hôpitaux, les cabinets privés, qui questionnent l'être jusqu'à extraire le mal de la chair. Il y a d'ailleurs un très beau plaidoyer pour le personnel hospitalier, les petites mains qui réparent les corps et les âmes.

Erwan LARHER met un point d'honneur à contextualiser l'événement, pourquoi est-il allé à ce concert notamment, avec un retour sur son enfance et son adolescence, pourquoi y est-il allé seul. Véritablement, l'auteur donne à voir les mécanismes de défense qui lui permettent d'avancer de la meilleure manière qui soit : humour et rationalisation.

Loin des récits chocs et autres témoignages macabres, voyeuristes primaires, passez votre chemin. Ici on est dans le vrai, dans l'humain et la note qui reste en bouche après avoir refermé le roman c'est l'espoir. L'espoir et la joie. Le thème de base n'est pas tant cette soirée au Bataclan que l'humain, dans son essence, face aux violentes aspérités que la vie nous balance injustement en pleine face, sans qu'on s'y attende, sans qu'on ait pu le pressentir.

Je vous engage donc vivement à lire « Le livre que je ne voulais pas écrire », sorti aux éditions Quidam en 2017. Quant à moi je vais aller fouiner dans la bibliographie d'Erwan LARHER dont le style m'a beaucoup touchée.

Et je vous engage aussi à regarder le très poignant documentaire réalisé par Netflix , « 13 novembre : Fluctuat Nec Mergitur ».


(Émilia Sancti)

samedi 5 mai 2018

Mahir GUVEN « Grand frère »


Cette chronique existe grâce à un SMS, un samedi matin d'avril.

« Et des 4 finalistes du Goncourt premier roman, j'en connais aucun. C'est généralement un très bon livre qui gagne. »

Et comme, moi non plus je n'en connaissais aucun, je me suis connectée et j'ai cherché. Enthousiaste, sur quatre auteur-es nominé-es, trois sont des femmes. Chouette. Je fouine, je cherche, je me dis que je les lirais bien tous, histoire de me faire une idée de la sélection pour ce prix. Un seul est disponible sur le bassin de bib que je fréquente, c'est « Grand frère », de Mahir GUVEN. Ça tombe bien, c'est celui qui me disait le plus. Je réserve, je suis deuxième sur liste d'attente. Nous sommes le 7 avril. Le sésame arrive entre mes mains le 26 avril. Je patiente encore un peu, je dois terminer mon ouvrage en cours. Le 4 mai la nouvelle tombe, le Goncourt du premier roman est attribué à Mahir GUVEN, je suis en pleine lecture, à 30 pages de la fin. Autant dire que je suis JOIE, car ce bouquin est à la fois un coup de cœur et un coup de poing, un peu sec, dans ma face. C'est pour ce genre de rencontre que j'écume les gazettes littéraires et les sites Internet, et que je parcours les allées des bibliothèques iséroises.

Un grand frère présuppose un petit frère. Une fratrie, un daron et une daronne. Au dessus de tout ça il y a encore les vieilles, la bretonne et la syrienne. La famille est mixte, franco-syrienne, le daron est syrien, il fait tout comme une mère, la cuisine, pour ses fils qu'il réunit chaque vendredi. Il se dit communiste, est chauffeur de taxi et critique ouvertement les choix de l'aîné qui préfère tafer avec l'ennemi et qui reçoit ses courses directement sur son smartphone. La maman est décédée trop tôt en laissant un trou béant dans le cœur et dans la vie des trois hommes. La vieille du bled a fini en maison de retraite, un secret que l'on garde soigneusement : ça le fait pas trop que d'autres s'occupent des anciens, en général, la fin de vie, c'est une affaire de famille.

Le narrateur, c'est le grand frère, le rhey, qui fait de la maille en faisant le chauflard, pour une plateforme célèbre. Il aime les zouz, le gazon bien que ce soit haram. Du chichon il en a fait passer, avant de se faire serrer par les h'nouch. Depuis il joue ponctuellement les balances auprès du keuf, Le Gwen, histoire de pouvoir continuer à arpenter tranquillement le tiéquar, sans passer par la case zonz.

Le petit frère, il est parti, il n'a jamais fait les mêmes choix que les autres. Ça a commencé avec le foot, inséparables avec le grand frère. Mais il a été attiré par la mosquée, par le discours de la mamie syrienne, arrivée en France pour échapper à la guerre, et qui l'initie à la religion musulmane. Le grand frère, il s'en balek, il va pas à la squem. Le petit frère finit par abandonner le foot et se met à lire. Le Coran. Quand le grand fricote avec la teuteuh, le petit choisit de faire des études, il devient infirmier. Deux parcours différents et pourtant un lien qui jamais ne s'efface.

Le petit il veut servir, il veut aider, il veut sauver. Sa décision est prise, il retournera au Cham, par le biais d'une association. Il va rejoindre un hôpital de fortune pour être formé sur le tas. D'infirmier il devient médecin et s'improvise chirurgien. Seul, il gère la clinique, et se confronte nécessairement de près à la guerre, aux armes, aux grenades traficotées qui sont transportées dans une glacière parce qu'au dessus de 35 degrés, elles explosent. Aux drone bricolés qui transportent des charges explosives. Aux bombes. Humaines.

Dans sa banlieue le grand frère ne pipe mot mais n'en pense pas moins : le petit frère, en Syrie, il fait n'importe quoi. Le père est triste, les tablées ont disparu. 3 ans qu'il est parti faire l'infirmier, jouer à la guerre, finalement personne ne sait.

Un jour il revient. Sauf que quand on revient du Cham, c'est pas par hasard.

À couper le souffle. Les chapitres alternent entre le point de vue du grand frère, qui parle de sa vie quotidienne, de sa famille, ses amours et ses galères. Et qui gère le retour du petit, sans savoir vraiment comment ni pourquoi il est revenu. C'est qu'il est mutique sur la question le gamin. L'aîné n'a qu'une seule obsession, sauver son frère. Aux lendemains des attentas du 13 novembre, la France est en guerre contre les Taqqiyah, ceux qui rentrent du bled, formés à se faire sauter à n'importe quel moment et qui se dissimulent derrière l'apparence de citoyens lambda. La prison lui pend au nez, pour complicité, quel que soit l'engagement du cadet d'ailleurs. Même l'étiquette humanitaire ne le sauvera pas : il est allé en Syrie, il a mis un pied en enfer, ça ne peut pas être anodin.

Les chapitres consacrés au petit frère sont plus rares. Il nous parle de son retour en Syrie, sur la terre de ses ancêtres paternels, de son émotion. De la guerre et des horreurs qui vont de pair. De son engagement, de sa mission même, à sauver les autres. Et puis la glissade, lente mais inexorable, avant, enfin, son retour en France.

La fin du roman lèvera toutes les ambiguïtés possibles, c'est une histoire à la fois belle et dure d'un amour fraternel qui ne faiblira pas, même compte tenu des circonstances. C'est un autre regard sur les motivations, les projets de vie de ces gamins qui grandissent dans les cités, contrôlés par les flics, et qui sont souvent tirés vers le haut par des parents inquiets, prêts à vendre leur chemise pour qu'ils sortent d'un engrenage, voire qu'ils n'y entrent pas. Le dernier chapitre, l'épilogue, nous donne un aperçu du pourquoi et du comment de ce livre.

Je sors de cette oeuvre profondément émue tant on ressent l'implication de l'auteur, à travers les mots, les sentiments du grand frère. Concernant le vocabulaire d'ailleurs, grand bravo à l'auteur qui a utilisé le jargon bien particulier des gamins des cités, mélange de verlan et emprunts fréquents à des langues telles que l'arabe et le gitan. Tout au long de cette chronique je fais d'ailleurs exprès d'en utiliser le plus possible (en italique) : pour savoir de quoi je parle précisément, il faut aller regarder le glossaire à la fin du livre. Achetez-le, empruntez-le, peu importe mais surtout lisez-le. C'est aux Éditions Philippe Rey. Et encore un immense bravo à Mahir GUVEN : ce Goncourt, il est amplement mérité.
(Émilia Sancti)

lundi 19 février 2018

Dumitru CRUDU, Nicoleta ESINENCU & Mihai FUSU « Le septième kafana »


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La Moldavie n’est pas un pays né de l’imaginaire d’HERGÉ pour les aventures de Tintin, non la Moldavie existe, coincée entre la Roumanie et l’Ukraine. C’est aussi accessoirement le pays le plus pauvre d’Europe. Aussi, des femmes, cherchant à nourrir leur famille, à la faire vivre plus ou moins dignement, partent à l’étranger en espérant y trouver du travail, souvent en Europe de l’ouest. Là-bas ce sont pourtant les réseaux mafieux qui s’occupent d’elles et les vendent. Oui, les vendent ! Là-bas elles sont non seulement prostituées de force, mais frappées, violées, torturées, droguées, voire assassinées. Celles qui survivent ne voient pas le fruit de leur labeur, il est empoché directement par leurs macs, souvent albanais. Elles ne viennent pas toutes de Moldavie, certaines débarquent de Roumanie, d’Albanie, de Bulgarie, d’Ukraine et même de Russie. Si elles s’échappent, ces mêmes réseaux les retrouvent pour les revendre, certaines seront vendues jusque dix-huit fois ! Cette pièce de théâtre contemporain donne la parole à celles qui sont revenues de l’enfer, ces femmes esclaves, vendues, prostituées et bien pire. Elle sont six et racontent à tour de rôle l’horreur vécue. D’autres personnages apparaissent, pour les écouter, mais aussi commenter. Les témoignages sont parfois à la limite du soutenable (car ce qui est mis en scène s’appuie sur de vrais témoignages, ce qui rend le récit encore plus poignant, plus pesant), ils sont directs, crus, sans tabou. Les kafana ? Ce sont les bordels, les maisons closes, les lieux de débauche sexuelle dans lesquels sont prisonnières ces femmes innocentes. La préface et la postface sont faites d’informations sur les raisons de cet esclavagisme, la situation politique, sociale, mais sont aussi parsemées de chiffres vertigineux, incluant les prix de vente modiques de ses femmes perdues. Je vous préviens, il vaut mieux lire cette pièce avec un estomac pas trop plein, la postface est particulièrement déchirante sur leurs conditions de vie et le peu de réactions d’organismes publics. C’est aussi l’état pitoyable des Balkans qui est évoqué, sans oublier la mainmise de certains politiciens complices de cette barbarie. Ce témoignage est court, moins de 85 pages, mais il est suffisant pour rendre compte d’une ignominie absolue. Les trois auteur.e.s sont moldaves, ont fait leurs classes dans le théâtre notamment, et livrent ici un document brut de décoffrage sur leur pays. J’oserais presque incérer un pictogramme pour prévenir que les âmes sensibles doivent s’abstenir. Mais non, il faut lire ce témoignage, ne serait-ce que pour connaître une situation extrême, s’informer et se dire que la race humaine peut être décidément complètement dégueulasse. Si vous suivez ce blog régulièrement, vous aurez compris que ce pavé dans la mare est sorti aux Éditions L’ESPACE D’UN INSTANT, éditeur théâtral mais aussi relais entre les peuples. Ce bouquin date de 2005, vous pouvez sans doute encore vous le procurer à l’adresse ci-dessous. Préparez-vous quand même un tantinet psychologiquement, à moins que vous n’ayez un cœur de pierre, ce dont je me permets tout de même de douter…


(Warren Bismuth)

lundi 29 janvier 2018

ZEROCALCARE « Kobane Calling »


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Cette BD italienne plutôt épaisse est à la fois un carnet de voyage, un récit de guerre, un travail géopolitique, un recueil de témoignages et une fable humoristique. L’auteur, ici scénariste et dessinateur, ZEROCALCARE, qui a par ailleurs fait ses classes dans la scène punk et alternative italienne au tout début de la décennie 1990 (ce « Kobane Calling » est un hommage au « London calling » de THE CLASH), est allé au cœur de la guerre au Moyen-Orient, pour voir concrètement ce qui s’y passe exactement. Son but : rejoindre cet espace de liberté au Kurdistan autour de la ville de Kobané. Sur la carte, une fine langue syrienne située à la fois sur les frontières turque et irakienne, c’est-à-dire là même où Daech possède des bases et une puissance influente. Je vous fais l’impasse sur les nombreuses péripéties, les anecdotes racontées au fil de ce récit, des histoires diverses, drôles ou émouvantes, décalées ou révoltantes. ZEROCALCARE, au-delà de son voyage, tient à nous informer, nous faire réagir à la situation sur place. Les kurdes de Kobané ont fait fuir les armées de Daech sans aucun appui, ils sont même plutôt mal vus en Syrie, en Turquie et en Irak. EL ASSAD ne les aime pas, ERDOGAN non plus, les religieux pas plus. C’est donc isolés que les kurdes (aidés cependant par le P.K.K.), notamment les Y.P.G., pourchassent l’État Islamique. La BD décrit cette lutte jusqu’en 2015, c’est-à-dire figeant le combat à cette date. Attention, beaucoup de choses se sont passées depuis et il nous faudra nous informer ailleurs pour connaître la suite. Je ne souhaite pas entrer dans les détails sur la forme de la BD car elle est en tous points surprenante : du noir et blanc aux dessins à la fois précis et faussement naïfs, des visages semblant tout droit échappés de mangas, une mise en page pouvant paraître chaotique (sans doute l’influence du punk…), et surtout des dialogues originaux ! Dialogues entre jeunes, avec la langue qui va avec, celle de la rue, mais aussi celle des jeunes « branchés », le tout mixé avec des mots ou expressions typiquement romains (l’auteur est un romain pur jus). L’humour vient égayer les moments tragiques, l’odeur de cadavres, ZEROCALCARE sait manier le burlesque, le loufoque, rendant le récit moins étouffant. Mais il laisse aussi parler les témoins du quotidien : biographies expresses de combattant.e.s, interviews minutes. C’est donc une BD qui parle avec une fausse légèreté de l’un des plus importants conflits de ces dernières décennies, comme pour désacraliser la guerre, dédramatiser l’horreur. En près de 300 pages, l’auteur nous fait comprendre cette lutte, n’oublie pas que les femmes kurdes jouent un rôle prépondérant contre Daech, il sait les mettre en avant (elles représentent 40 % des Y.P.G.). À lire la déclaration des régions autonomes du Rojava, on croirait avoir à faire à un tract libertaire, anarcho-collectiviste. Les choses sont en train de bouger très vite par là-bas, c’est à la fois encourageant, excitant et inquiétant lorsqu’on voit l’isolement des troupes kurdes. En tout cas, cette BD a été traduite en France 2016 aux Éditions CAMBOURAKIS, et je vous conseille d’aller faire un tour dans ses pages, en plus d’y rire vous y apprendrez des tas de choses qui vous serviront lorsque vous assisterez par médias interposés aux suites de cette guerre sans fin.

(Warren Bismuth)