Cet
impressionnant recueil de chroniques de 700 pages représente à lui seul une
partie de l’histoire européenne du XXe siècle, avec cette terrible guerre
civile sans fin qui opposa une part de l’Irlande du Nord au « grand frère »
britannique.
Après
une série de photos pleine page prises sur le vif, dans les rues, majoritairement
dans les 70’s, place au texte, et surtout au contexte. La guerre civile en Irlande
du Nord est d’une extrême complexité. Débutée dès le XIIe siècle, c’est
pourtant au XXe siècle qu’elle connut son apogée, suite à un pacte de 1921.
Le
but de cette présente chronique n’est pas de refaire la guerre, d’analyser les
tenants et aboutissants, d’abord j’en serais fort incapable, d’autre part cela
nuirait à coup sûr à ce livre d’une rare intensité.
Le
déclic moderne des futurs affrontements entre les deux communautés remonte à
1969. Avant 1969, un catholique, du fait de sa confession, n’avait ni le droit
de vote ni le droit de propriété, et ce changement dans les habitudes
indisposait fortement la population protestante d’Irlande du Nord. « Fous furieux, les loyalistes s’organisèrent
pour le vandalisme et investirent les quartiers avec un but : faire peur
et forcer la population à émigrer au Sud ». Il serait en partie faux
de dire que cette guerre civile est uniquement une résultante de deux
antagonismes religieux. Bien sûr il y a de cela, mais pas seulement ! Revenons
sur le livre : en 1977, le jeune journaliste Sorj CHALANDON est envoyé
spécial du côté de Belfast pour le lui aussi tout jeune journal Libération. De
cette date jusqu’aux années 2000, il fait revivre les moments forts de la
guerre civile, en direct, sans recul, et c’est ce qui est passionnant dans ce
livre. Une trentaine d’années de chroniques de la rue, en pleine guerre, et ces
images fortes qui frappent sans cesse.
Dans
ce recueil, nous sommes au cœur du conflit, nous le comprenons mieux sous la
plume de Sorj CHALANDON qui nous présente les entités en jeu (rimant avec
enjeux), la complexité des différentes communautés, entre nationalistes
catholiques radicaux, modérés, protestants traditionalistes ou extrémistes, les
organisations ou partis politiques majeurs, les relations avec les
gouvernements britanniques se succédant, le tout agrémenté de la vie au
quotidien, dans les ghettos d’Irlande du Nord, et ce cauchemar incessant pour
les populations.
CHALANDON
ne commet pas l’erreur de se fanatiser. Bien sûr il est sensible à une cause,
bien sûr intérieurement il semble éprouver plus de tendresse pour l’un camp que
pour l’autre, mais il ne le montre pas, il s’efface, parfois déchantant, se
contentant de décrire l’horrible, l’inconcevable, mais il se doit de rendre vivant
chaque instant, le coucher sur le papier.
L’I.R.A.
(les différentes factions de l’I.R.A. devrait-on dire) et sa frange politique
Sinn Féin sont au cœur du débat, de la tourmente et des événements. Cette
longue suite de chroniques est aussi l’histoire de cette organisation, histoire
minutieusement retracée, les actions à la bombe, les morts ciblées mais aussi
les nombreuses bavures, les dénonciations encouragées par l’adversaire, les
tortures, les militants emprisonnés ou exécutés, les grandes grèves de la faim
des années 80 (entraînant entre autre la mort du député Bobby SANDS dont le
titre de l’ouvrage de CHALANDON est extrait d’une citation). Pas de quartier,
des maisons entières sont brûlées, des innocents assassinés sans sommation,
l’enfer est dans les rues, sur les pavés, des barricades délimitant la vie des
communautés qui ne se mélangent pas.
Actes
de terrorisme revendiqués en autodéfense, mais aussi pièges, aveuglement,
violence quotidienne, tout est réuni pour une explosion, sur cette poudrière
qu’est l’Irlande du Nord, où la lutte armée semble la seule échappatoire, la
seule réponse au destin. Bien sûr par moments les lignes bougent, mais cela semble
tellement dérisoire au vu des inégalités flagrantes, chacun parqué dans ses
couleurs politiques et religieuses, tendant parfois au pur fanatisme.
Dans
ce livre, des portraits de combattants de tous les bords, des images fortes,
poignantes. Et une partie de l’Histoire qui défile. Mai 1979 Margaret THATCHER
est élue première ministre, les relations se tendent encore un peu plus. Puis
Jean-Paul II, le pape, le représentant de l’Irlande du Nord catholique,
refusant de se rendre à Belfast, ce qui entraîne de nouveaux heurts. Nous ne
sommes pas dans le concret, dans la nuance, dans la logique, ainsi un homme est
condamné à 963 ans de prison. Tout est déformé, amplifié, la haine surtout, les
conditions de détention sont inhumaines, dégradantes, des prisonniers
sympathisants ou militants de l’I.R.A. font la grève de l’hygiène, vivent nus
dans leurs cachots sous une couverture et refusent de se laver, de se plier aux
exigences de la couronne britannique.
À
partir de 1981, Bobby SANDS représente la figure du combattant catholique
d’Irlande du Nord. SANDS meurt en mai 1981 suite à une grève de la faim de 66
jours. Ils seront ainsi dix militants à succomber en trois mois. Ils avaient
entre 23 et 30 ans. Un coup pour rien ? Pas si sûr.
Dans
ce recueil, des témoignages, ceux d’inconnus pour la plupart, mais aussi des
interviews de chefs de chaque communauté. Partout cette tension extrême dans
les propos, cette défiance. Et puis il y a ces balles en plastique tirées par
les forces de l’ordre britanniques, et pourtant elles tuent, surtout des
enfants, la guerre n’a plus de limite, tout devient abject.
En
1982, les premiers députés républicains sont élus à Belfast-ouest. 1983 est
l’année des mouchards, des dénonciations. En 1984, un attentat vise
personnellement THATCHER, qui en sort indemne. On dirait que chaque année
connaît une spécialité, un chapelet de l’innommable.
Les
enterrements de républicains tournent de plus en plus à l’émeute, on se bat
dans les cimetières, tout devient absurde, dans une vie rythmée par les
barricades érigées entre les différentes communautés que rien ne semble pouvoir
réconcilier. D’autant qu’en 1986 un accord anglo-irlandais met à nouveau le feu
aux poudres, l’incompréhension est palpable, la volonté d’en découdre aussi. En
1988, Sinn Féin, branche politique de l’I.R.A., est interdite d’antenne, à la
télé et sur les ondes (cette interdiction finira par être levée).
Les
attentats continuent à être perpétrés dans les années 90, comme si jamais rien
ne devait changer : « Et le
communiqué publié par les nationalistes soutient, sans autre précision, que les
victimes ont été choisies en raison de leur appartenance aux mouvements armés
protestants, ces assassinats ne devraient pas manquer d’être ressentis comme
l’exacte réplique du terrorisme aveugle pratiqué par les loyalistes ».
Le mot est lâché : terrorisme. Aussi, les populations vivent dans la
terreur.
Stupéfaction ;
le 31 août 1994 l’I.R.A. annonce l’arrêt de ses opérations militaires. Un
dialogue semble alors s’amorcer, mais freiné toujours plus par les négociateurs
britanniques. Alors l’I.R.A. ressort les armes, un an et demi plus tard, en
février 1996. La lutte continue, les négociations se précisent, l’aile
catholique ayant mis de l’eau dans son vin, elle en attend de même de la part
de la communauté protestante. En 2005 l’I.R.A. s’auto dissout, après une série
de bavures.
Le
présent recueil ne s’arrête pas là. Pour être tout à fait précis, il publie un
ultime article sur le sujet, toujours de Sorj CHALANDON, mais cette fois-ci
dans Le Canard Enchaîné, en mai 2022, journal dans lequel il officie depuis son
départ de Libération.
Dans
cette guerre qui a fait plus de 3500 morts, tout fut démultiplié, comme passé
aux enchères, la spirale infernale s’est emballée, avant que les principaux
adversaires, essoufflés, vieillis, peut-être en partie désenchantés, s’assoient
autour d’une table et tentent de réfléchir ensemble. Une guerre civile unique
dans son intensité, sa violence et son « jusqu’auboutisme ». Cette
mise à nue grâce à ce recueil de chroniques, même si elle nous accompagne
durant plusieurs semaines vu l’ampleur de la tâche lectorale, permet une
compréhension plus juste. Le style de CHALANDON, tout journalistique, est
précis, calme, parfois comme désengagé, alors que l’auteur doit souffrir plus
que de raison sur le terrain même. Un livre à se procurer d’urgence malgré le début
contextuel assez ardu qui nous enjoindrait dans un premier temps de stopper la
lecture. Et puis la plume de CHALANDON passe par là, tout paraît plus simple,
moins complexe en tout cas, et il est difficile ensuite de ne pas aller au bout
de ce recueil indispensable, sorti très récemment chez Black Star édition.
https://www.hobo-diffusion.com/fssProduit/findByEditeur/editeur/104
(Warren Bismuth)