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jeudi 18 août 2022

Vinnie TWOPENS « Dès Ciney c’est gagné » 3/3

 


Achet est le théâtre d'âpres duels volatiles, voici que j'assiste à la bataille d'un passereau avec son propre reflet dans un rétroviseur de voiture. Je décolle de la banquette avec la sensation cuisante de marcher sur des lames de couteaux et avance vers un somment en pente douce. Des papillons virevoltent autour de moi, les oiseaux batifolent quand j'arrive à une petite et coquette maçonnerie avec une statue de la vierge. Un bouquet et une bougie me laissent penser que ce lieu est entretenu à tel point qu'il y a même deux chaises. Comme si des grenouilles de bénitier avaient l'habitude de venir ici confortablement se confesser.

 

Hamois apparaît au creux du vallon en face recouvert de tapis jaunes et mauves. D'agréables effluves de corydales et ficaires saluent mon arrivée dans le patelin. Un vieillard somnole derrière sa porte-fenêtre entrouverte au son des croassements lugubres des corneilles qui tournoient dans l'azur. Je franchis encore le Bocq. L'office du Tourisme est fermé et encore une fois le manque d'accès à l'eau potable se fait sentir paradoxalement à la présence de toutes ces rivières, ruisseaux et rus. Obligé d'aller quémander de l'or bleu à l'officine locale. Je m'autorise une halte à la terrasse lumineuse de la Taverne Restaurant Le Tramino pour un coca et une clope qui m'étourdit quelque peu. Des vieux sirotent leur bière au comptoir en taillant le bout de gras, deux quinquagénaires cyclistes arrivent et commandent des Chimay Blanches. Il me reste une douzaine de kilomètres pour atteindre Ciney. Je profite du coup de boost du sucre du soda pour me remettre en route.

Par le ravel à l'emplacement de l'ancienne gare, je longe un wagon-restaurant gastronomique et quitte Hamois sur la pointe des pieds. Les méandres gracieux du Bocq dessinent le paysage en contrebas, je m'éloigne du concert des corvidés ondoyants tandis que les clochent de l'église Saint Pierre et Paul sonnent dans mon dos 14h30. Des mouchettes tourniquent autour de moi, sans doute attirées par mes relents de plus en plus prononcés de transpiration. Des éoliennes sont plantées dans le panorama avec en avant plan des vagues de boue de terre labourée figées par la sécheresse.

Brusque changement de cap à gauche pour décroître vers Emptinne. Ce nom sonne vide à mes oreilles habituées à l'anglais... J'aperçois au sud-ouest par delà le vallon la paroisse caractéristique de Ciney. Ma première rencontre avec le village se fait avec un groupe grisâtre de maisons modernes. Peut-être est-ce pour rester dans le ton des vieux foyers en pierre du pays qui s'étendent autour de l'église au clocher octogonal. Je me sustente d'une mandarine au pied de ce dernier au milieu des chiures de pigeons. Mes épaules sont lasses de mon bagage bien trop pesant et rechignent un peu devant les 6 derniers kilomètres.



Après avoir enjambé une dernière fois le Bocq, j'emprunte quelque peu le ravel en passant par un tunnel sous la Nationale 4.

Des tags grossiers recouvrent ses murs, souvent la médiocre signature d'un raté en quête de reconnaissance. C'est dingue ce besoin de toujours laisser des traces insignifiantes de son passage mais qui gâchent le vagabondage des yeux.
Je l'avais repéré de loin cette grimpette qui gravit l'autre flanc de la cuvette vers un zoning terne faisant la réclame de la Mai­son idéale. Je préfère encore être sdf si telle est LA demeure de rêve.

Tout en philosophant tout haut sur cette variété de crotte de nez qui colle opiniâtrement aux doigts et ayant réussi à m'en débarrasser d'une chiquenaude, je sursaute à l'appel d'une sonnette de vélo.

- Comment ça va ?

Je ne connais pas la locutrice et devant mon air interrogateur elle poursuit:
- ...depuis toute à l'heure ?

Je comprends qu'il s'agit d'une des deux vélocipédistes croisée plus tôt à la taverne hamoisienne.
A ma démarche échinée, elle m'invite au repos chez elle et me propose même de m'emmener à la gare en voiture. Elle acquiesce à mon refus obstiné et comprend mon entêtement à vouloir aller jusqu'au bout m'interrogeant même sur les origines de mon accent suisse (sic).

Elle prend congé en me souhaitant du courage pour atteindre ma destination finale par mes propres jambes.




Redescente jusqu'au Ravel, encore !? Je traverse une Nationale pour parcourir un chemin caillouteux le long d'un autre domaine Vivaqua. Je gravis encore une affreuse route sur un étroit accotement, les voitures me frôlant à toute vitesse. Le beffroi cinacien se rapproche toujours plus derrière le triste spectacle d'un entrepôt puant les produits chimiques. Un sentier longe le grillage pour traverser une voie ferrée désaffectée et dans un ultime raidillon, je pénètre enfin la capitale condruzienne. Je rejoins la Place Monseu point de départ et d'arrivée du GR 575/576.
Je n'ai même pas le temps de profiter d'une Ciney sur l'espla­nade car il me reste encore 1 km à avaler pour atteindre la gare m'amenant au total 33,1 km en 9h30 pour cette journée. Je me rabats sur l'épicerie attenante à la station mais elle n'a même pas ce nectar local au frais !

Une honte ! Face à une marée humaine, je gagne les quais clopinant toujours plus et prend le train jusque Namur. Sur place, la correspondance ne tarde pas à me conduire à Huy. En quittant le tortillard j'ai l'impression de devoir parcourir une étendue goudronnée infinie avant de déposer mon postérieur sur un banc devant la gare hutoise. Je résiste à la tentation de m'abreuver au Buffet de la Gare préférant bouquiner une demi-heure avant l'arrivée du dernier bus 126A.


J'ai oublié mon titre de transport et espère me fondre dans la masse à l'ouverture des portes. Mais je suis le seul passager et le chauffeur ne tarde pas à s'enquérir de ma destination.

Goguenard il me laisse prendre place m'avertissant juste que je devrai assumer les conséquences en cas de contrôle.

Quel contrôleur perdrait son temps en ces heures vespérales sur des lignes rarement empruntées et vouées à disparaître ?


Il est 20h00 quand pour finir, je retrouve en boitant la place de Grand Marchin, 32 heures après l'avoir quittée avec au total 59,6 km dans les pattes avant de regagner mes pénates.



Cette double boucle de Grande Randonnée avec ses variantes totalise près de 360 km à travers le Condroz namurois et liégeois. Il m'aura fallu 12 jours en tout pour le parcourir totalement. Probablement moins sexy et fréquenté que le GR 16 par exemple qui voit des hordes de marcheurs envahir les méandres de la Semois à la belle saison. Peut-être peut-on expliquer cela par son accès difficile même avec les transports en commun. Il faut une organisation millimétrée pour se rendre aux points de départ et repartir des arrivées, enchaînant parfois plusieurs bus clairsemés et trains.


Je comprends que les boucles à la journée ou de quelques heures ont la côte, mais parcourir l'entièreté de ces chemins au long cours relèvent un peu du défi...
Pour mieux profiter du calme, doit-on se réjouir du sentiment de déréliction ou s'alarmer du manque d'intérêt croissant pour la marche (quoique la crise du covid ait provoqué un regain de sympathie pour cette activité) ? Déracinée de la Terre, la société devient de plus en plus technologiquement interconnectée. La fonction créant l'organe, bientôt nos jambes disparaîtront au profit de doigts agiles qui glissent sur un écran de smartphone.

 

Vinnie TWOPENS

lavidanche@hotmail.com

- Avril 2022 -



jeudi 4 août 2022

Vinnie TWOPENS « Dès Ciney c’est gagné » 2/3

 


Je ne m'attendais pas à avoir autant de peine dans un acte aussi primitif que celui d'allumer un feu alors que je suis muni d'un briquet. Un emballage de pain et des branches de sapin me servent d'allume-feu, très vite il s'éteint. Je ramasse plus de petit bois et avec l'aide d'encore quelques rameaux de conifère, une belle flamme jaillit de l'obscurité. Un reste de riz et de chili préparé la veille réchauffé dans ma vieille gamelle sur le réchaud me servira de repas. Cette roborative pitance auprès du feu me déglace mal assis sur mon imperméable. Le bois de sapin de mes maigres fagots se consume vite.


Repu, j'éteins ma frontale et profite du spectacle des étoiles bien visibles loin des villes. Cela faisait un bout de temps que je ne m'étais plus laissé aller à la contemplation de la voie céleste.

N'y connaissant pas grand chose en astronomie, je repère seulement la Grand Ourse mais me délecte quand même de cette multitude de points lumineux de l'infini. Je profite des dernières calories émises par les ultimes braises mourantes tout en bouquinant. Une miction met un point final à la crémation et je me glisse dans mon sac de couchage.


Attentif aux moindres bruits, je n'arrive pas vraiment à trouver le sommeil entre le bêlement lointain d'une chèvre, le vrombissement des avions qui passent au dessus de ma tête toutes les dix minutes et les rares voitures sur la route proche. Ces sons s'espacent de plus en plus à mesure que la nuit avance.

 

J'ai carrément l'impression de ne pas dormir du tout, essayant de trouver une position confortable sur ce sol inégal et quelque peu pentu. Le froid se fait des plus mordants vers la fin de la sorgue et l'empilement de ma garde-robe au complet n'aura pas raison de mes frissons.



A la limite de mes facultés thermiques, l'aube finit par pointer le bout de son nez d'abord avec la mélopée du rouge-queue noir puis du rouge-gorge et du merle. Je me mets à me demander si les oiseaux n'ont jamais froid ? Le piaillement du faisan se joint au concert de l'aurore. Il est maintenant 7h00 et il va falloir donner un grand coup de motivation pour m'extraire des plumes et enfiler mes vêtements humides, chausser mes bottines trempées par la rosée.

 

Grelottant, je fais chauffer un café soluble que j'avale avec deux barres de muesli. La brume rampe à l'horizon lorsque y surgit soudain le soleil. Son ascension pour s'extraire du lointain est fulgurante et déjà ses rayons me parviennent. Malgré tous ces inconforts de la nuit, il n'y a que comme ça, me dis-je, qu'on peut assister au réveil de la nature et presqu'en faire partie.

Je remballe mon sac de couchage et secoue la toile de tente pour lui ôter son collier de perles de condensation. Son re­pliage complet achèvera ma remise à niveau calorifique.

 

A 8h00, le beffroi résonne, mon exode est imminent. J'enjambe quelques plaques de givre qui jouent à cache-cache avec le roi des astres. Brassant les herbes mouillées de mes pas, je rejoins le tracé du GR foulé la veille pendant 1km jusqu'à l'église de Failon. Je m'enfonce dans les brumes du vallon et des bois. La partition du récital avien débutée à l'aube comporte maintenant toutes les portées de l'orchestre, rythmée par les percussions des pics. Je m'avance dans une mise à blanc rendue fantomatique par le brouillard. Tels des corps sur un champ de bataille, des souches jonchent le sol éventré. Arrivé au hameau de La Foulerie et ses longues maisons en grès, je descends encore un peu plus à flan de colline dans le val. Ces sentes foulées jadis par Marie Pirsoul la reine des sorcières, auraient été le théâtre de ses rencontres avec le Diable. Des charmes et sortilèges se dégageraient encore de la ravine, peut-être ai-je croisé le che­min du Diable en voyant un lapin détaler à l'instant ? Version plus pragmatique, elle fut sans doute simplement une femme émancipée du joug patriarcal, une "originale" qui prodiguait des remèdes à base de plantes pour aider les gens.


Elle fut brûlée vive par l'inquisition le 31 mars 1652 il y a presque 370 ans jour pour jour. Des habitants de Failon ont depuis 2012 lavé la mémoire de Marie en la requalifiant de martyre, de grand mère.



Je franchis la Somme et entame l'ascension d'un sentier encaissé. Les premières gouttes de sueur de la journée perlent et me picotent les yeux. Au sommet un rapace m'observe du haut d'un tas de fumier. Des tronçonneuses entonnent au loin leur macabre requiem sylvestre.

Tournant de 90° à droite pour pénétrer sur le tige de l'impressionnante propriété de Ramezée et son château du XVIIIème siècle marquant la limite entre le Condroz et la Famenne.

Un étrange pavillon octogonal dénote au milieu de cette abondante diversité d'essences, de haies taillées avec soin et de pelouses rasées de près. De précis élagages dans ces palissades végétales de thuya laissent parfois entrevoir la vaste bâtisse. De l'autre côté de la drève apparaît au bout du paysage le début des forêts de l'Ardenne nimbé d'évanescents nuages.

Un majordome qui se prélasse dans sa mini-jeep absorbé par son smartphone ne fait même pas mine de tourner la tête à mon passage. Sûrement est-il harassé par la masse de travail que demande l'entretien d'un tel espace ?


Tout en m'éloignant de cette nature domptée à travers un boqueteau je m'approche du Chêne au Gibet. Vénérable arbre classé de 5,5 m de circonférence auquel furent pendus quelques brigands du XVIIIème siècle.

Juste après dans une trouée alignée de miradors, je me mets à spéculer sur le gibier qui en cet endroit n'a aucune chance de salut. Quels stratagèmes l'Homme déploie pour satisfaire son goût du sang ! Quelle fierté peut-on tirer d'une pseudo régulation des espèces dites nuisibles quand on nourrit, élève des animaux pour justifier leur abattage ? Un peu comme à la fête foraine où "on repart toujours gagnant".

Plus loin même constat devant ces savants aménagements d'écluses et de chenaux qui alimentent des marais d'aquiculture.



A l'orée de Barvaux en Condroz, comme pour appuyer mes réflexions, rencontre inattendue avec 2 gros sangliers en virée. Un homme leur parle et leur ordonne de rentrer dans l'enclos orné de ferronnerie cynégétique. Je longe une route jusqu'à l'église et un modeste monument aux morts. Une dame sourit en relevant son courrier. Un remboursement qu'elle n'espérait plus ? Des nouvelles de parents éloignés ?

Une voie en asphalte cabossé me mène jusqu'à Porcheresse, charmant village aux maisons en vieilles pierres. Je me gratifie d'une plus longue pause sur un banc près de l'église pour manger une banane et même me faire chauffer un caoua. Après seulement 11,2 km, mes arpions commencent à se faire sonner les cloches. Tendant l'oreille à ce tintinnabule plantaire douloureux, je me maudis d'avoir enfilé hier matin ces vieilles chaussettes de l'armée en laine qui n'adhèrent pas bien aux pieds.

S'ensuit de grandes étendues de labours à perte de vue. Négligeant la variante vers Mozet (j'y reviendrai), je m'engage dans de longues lignes droites rébarbatives parfois égayée par la traversée d'une futaie.

Re-ligne droite avant un beau chemin forestier qui s'élève vers les crêtes. Les champs retournés sont recouverts d'une poudre grisâtre comme du ciment. Dès que je dépose mon sac, j'ai l'impression de m'envoler. Je bifurque devant le bourg de Scoville où je n'aperçois pas d'échelle…

Le village d'Achet se dévoile, un couple d'étourneaux se chamaille, l'accent du "bonjour" sonne déjà dinantais. Je traverse le Bocq pour me reposer sur un banc face à une chic demeure près de l'église pour dîner de tartines. Tiraillé entre la performance et la flânerie, je m'interroge sur la faisabilité d'atteindre Ciney en 3h alors qu'il me reste 16km à parcourir. Je décide que je ne vais pas cavaler et simplement profiter des paysages, du beau temps et peut-être même d'un verre en terrasse si l'occasion se présente.

 

(Vinnie Twopens)




jeudi 21 juillet 2022

Vinnie TWOPENS « Dès Ciney c’est gagné » 1/3

 


Au printemps 2022, l’ami liégeois Vinnie entreprit une randonnée de 59,6 km sur deux jours au cœur de la Belgique. Muni de son sac à dos, d’un carnet et d’un crayon, il a pris des notes. Drôles, historiques, faunistiques, humoristiques, philosophiques, architecturales, sensibles, ses fines observations sont ici retranscrites au plus près du vu et du vécu, et découpées en trois parties qui constituent le premier feuilleton proposé par Des Livres Rances. Après 5 ans d’existence il était temps pour le blog de se lancer dans cette aventure… Ce récit sera diffusé en trois épisodes à lire, dont voici le premier. Gratitude et amitié à l’auteur de ce petit carnet de route ainsi que des photographies présentées !

 

*****

 

Départ peu avant 12h30 de la Place de Grand Marchin où j'ai laissé un véhicule. Le sac d'environ 15 kg sur mon dos ne me semble pas si lourd. Je parcours les 800 mètres sur le tracé classique du GR 575/576 "À travers le Condroz" que j'avais déjà arpenté en novembre passé pour retrouver le point de départ de la variante qui va à Les Avins.

En ce préambule de printemps, une petite brise agite mes cheveux alors qu'on frôle les 15°C. Un léger voile nuageux empêche les rayons du soleil de pleinement m'atteindre. L'heure est à la fin de l'apéro dominical tandis que des effluves de barbecues arrivent à mes narines.


Après avoir dépassé le château d'eau, je plonge par un macadamisé vers le Ruisseau de Goesnes que je franchis par une passerelle avant de remonter l'autre versant du vallon. Tout a coup, le sentiment de légèreté de mon barda se mue en fardeau. Je sue par tous les pores malgré l'aide des bâtons de marche alors que le dénivelé n'est pas si fort. Un matériel certes plus coûteux mais moins lourd aurait été le bienvenu. Bonbonne et bec de gaz, gamelle, sac de couchage, tente... Tout existe désormais en extra light, mais contrairement au tarif pratiqué par l'épicier celui du matériel de camping est inversement proportionnel au poids.


Je grimpe d'abord par les bois pour déboucher sur une vaste étendue de champs de colza encore vert pour gagner un vilain hameau moderne Le Poirier.
Brusque virage à gauche pour cheminer en pente douce vers un autre hameau : Beaufays.
Suf­fixe courant en Wallonie, Fays tirerait son nom du latin fagus, fagi signifiant hêtre(s), hêtraie.



C'est là que je suis les berges du Hoyoux vers l'amont. Un Ra­vel épouse désormais cette rivière tortueuse sur l'ancien tracé de la ligne de chemin de fer 126. Aujourd'hui, de rares bus 126A et 126B ont remplacé la ligne ferroviaire desservant (souvent à vide) les villages de la vallée du Hoyoux. Je débouche à Pont de Bonne, carrefour au tourisme désuet des axes Liège-Dinant et Huy - Marche-en-Famenne. Quelques familles y profitent tantôt d'une glace, tantôt d'un verre rafraîchissant en terrasse dans la langueur de l'après midi. Je hâte le pas pour fuir ces masses populeuses pour accéder au vaste domaine Vivaqua qui alimente en eau potable la ville de Bruxelles. Je longe par la route le "Rocher du Vieux-Château" où il semblerait qu'on puisse encore voir des vestiges de fortifications celtes ou condruzes des IIème et Ier siècle avant JC. Je peux admirer les impressionnantes roches d'une ancienne carrière visiblement transformée par le passé en parcours dit d'aventure.

Encore un peu plus en remontant le Hoyoux et ses affluents canalisés à cet endroit, et après avoir un peu cherché le balisage rouge et blanc, j'entame une ascension en zig-zag qui me conduit au Château de Modave.

Etabli au cœur d'une remarquable réserve naturelle de 450 hectares, ce château d'origine médiévale a été complètement restauré au XVIIème siècle à la mode néo-classique. Il est 14h30 et je profite d'un bout de dalle pour me poser face au château et casser la croûte. Beaucoup de promeneurs arpentent les paisibles allées plantées de grands arbres alignés. Je poursuis en longeant les interminables enceintes et chemine de nouveau vers le fond du vallon, franchis le Ruisseau de Pailhe et remonte encore le cours du Hoyoux. Plusieurs faisans gla­pissent en détalant à mon approche. Les magnifiques bosquets qui résonnent au son des ruissellements délicats me mènent jusqu'au charmant Survillers qui semble isolé du monde. Une mamie taille quelques arbustes avec concentration, une adolescente brosse avec tendresse le dos de son cheval. Je franchis la rivière sur une passerelle en béton grignoté en mâchonnant quelques feuilles d'ail des ours.

Après m'être hissé jusqu'au village de Les Avins au passé guerrier je peux admirer quelques vieilles tombes des années 1600. C'est là que se termine la variante de 13,5 km et que je rattrape le cours normal du GR condruzien.
Une fastidieuse ligne droite sur le Ravel m'amène à Petit Avin que je quitte par une brève incursion dans le Bois des Tombes puis à travers champs pour la bourgade de Bouillon homonyme de la cité de Godefroid.



Par une longue montée au milieu des terres desséchées, j'accède à un étrange monticule incongru nommé La Pyramide d'où je peux admirer un panorama à 360° sur le Condroz et même le début des Ardennes. Peu après, je longe la désagréable N983 jusqu'à Verlée d'où le Hoyoux jaillit en sa forme embryonnaire. Il y a une boutique avec un antique distributeur de soda mais qui est bien sûr fermée le dimanche. "Tous essentiels" peut-on lire sur la vitrine. Bifurcation à droite pour grimper vers le hameau de Buzin puis à travers champs jusqu'à une potale et un carrefour à cinq branches.

J'ai déjà pas mal parcouru les sentiers de randonnée de Belgique, partout où je passe de façon si éphémère, il faut le dire, j'ai comme l'impression d'être chez moi que ce soit dans les environs de mon domicile ou dans un cadre plus lointain. Cette solitude apaisante me fait prendre mes aises dans la campagne. Loin de moi tout sentiment nationaliste ou territorialiste car pour moi la notion de frontière est bien souvent une aberration. Croire que la Nature n'attend que moi pour se dévoiler serait bien présomptueux, je ne crois pas que la Nature ait une conscience. Je me dis que j'ai simplement la chance de passer au bon moment au bon endroit comme un intrus temporaire dans cette grande indifférence.


J'arrive enfin à Failon, terme de la première journée de marche. L'angoisse du manque d'eau me fait trotter vers l'église et son cimetière. Victoire ! J'aperçois un robinet, mais je déchante rapidement me rendant compte qu'il n'est pas fonctionnel... Je sonne à quelques portes qui restent désespérément closes. La cinquième tentative est la bonne puisque je repars avec ma bouteille de 2 litres remplie. Je suis paré pour la soirée et la nuit et même le début de la prochaine journée. Je marche encore 1 km vers le bivouac tout encoquillé repéré par hasard sur la map. J'aurai donc parcouru au total 26,5km en en +/- 6h30. Cet abri artistique fait partie d'une boucle à travers la région appelée "Sentier d'art" qui permet de parcourir 141 km en 6 étapes avec bivouacs autorisés.



Rien n'indique son emplacement, aussi dois-je fouiner dans ce bois de résineux jalonné de ronces et de jeunes pousses où se dessine vaguement une sente. Soudain, j'aperçois du mouvement face à moi devant le profil du cabanon expérimental. Je compte 2 êtres humains ayant visiblement déjà pris possession des lieux. Faut dire qu'il est presque 19h00, le ciel adopte une déclinaison crépusculaire de teintes orangées. Le passage à l'heure d'été de la nuit précédente apporte un sursis à la nuit. Peut-être s'agit-il des cyclistes qui m'ont dépassé sur la petite route vers Failon, un matelas de sol sur leur porte-bagages ?


Je ne le saurai jamais puisque fuyant la confrontation, je rebrousse chemin à la recherche d'un coin tranquille. Un chevreuil bondit dans les taillis à mon retour dans une petite clairière. Vu la sècheresse présente, il ne serait pas prudent d'établir mon campement à cet endroit garni de sapins et de petits bois secs et d'y faire un feu.

Je m'extrais de la sylve pour déplier ma tente à la limite de celle-ci avec un pré presque plat. Quelqu'un d'autre a vraisemblablement déjà fait une flambée ici vu le petit cratère dans l'herbe.

 

Je fais une réserve de bois tandis le soleil disparaît totalement de l'horizon. La fraîcheur ne tarde pas à m'envelopper de ses tentacules, je mets un vêtement sec et accumule les couches. Prairies aux alentours et village de Failon en ligne de mire, j'aperçois les phares des voitures qui se croisent sur la N 938 tressaillant au moindre bruit suspect. Mes cordes vocales vibrent à l'appel de ma chérie au son des vicissitudes de la journée.

 

Un message aussi pour donner des nouvelles à mes parents, mais il me faut économiser la batterie de mon téléphone vieux et déficient. La batterie de secours avec le câble de recharge facétieux ne parviendra à faire remonter la batterie qu'à 80%. En randonnée je ne me sers pas trop d'internet trop gourmand en énergie, sauf quand vraiment j'ai un doute sur le tracé du parcours, mais je fais des photos avec ce condensé de technologie. C'est aussi un choix de ne pas être connecté au monde durant ces moments d'évasion.

 

(Vinnie Twopens)