Recherche

Affichage des articles dont le libellé est Balkans. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Balkans. Afficher tous les articles

mercredi 3 janvier 2024

Gergana DIMITROVA & Zdrava KAMENOVA « Cosmos tango & Refuge pour moutons et rêves »

 


Gergana DIMITROVA et Zdrava KAMENOVA sont deux femmes de théâtre bulgares travaillant ensemble depuis plusieurs années sur des pièces à portée politique. Dans les deux textes proposés, leur collaboration est d’une redoutable efficacité. « Cosmos tango », le plus long des deux, fut écrit en 2019 et dépeint un monde à venir mais déjà là en partie. En 2027, une jeune femme chinoise qui rêve souvent d’une fille argentine souhaitant se faire amputer une jambe s’apprête à voyager sur la lune. En fond, le dérèglement climatique, la planète à l’agonie, la mer qui monte sur les côtes argentines. Dans un aquarium, des vers à soie. Qui profitent, grandissent. Pas loin un ordinateur connecté sur le dark web. Et notre spationaute chinoise qui doit être mariée si elle espère partir un jour pour la lune.

« Cosmos tango » est une pièce subtile sur la réussite à tout prix, l’avancée technologique, sur la dépossession de l’existence : assassiner ce qui est vital à notre survie et parallèlement créer des besoins inutiles, pour la compétition, la gloriole, quitte à ce que l’instant soit bref. S’activer au sein d’un rêve de conquête, un rêve consumériste alors que la planète est peut-être en train de crever. Fable écologique originale et puissante, en même temps que texte ayant tous les ingrédients de la science fiction, avec une chute en forme d’effet papillon, « Cosmos tango » est une pièce intelligente qui donne à réfléchir.

Dans « Refuge pour moutons et rêves » pièce plus courte de 2018, une femme morte se remémore un village bulgare en 1913 durant l’une des guerres balkaniques, village qui va passer aux mains des turcs. Un texte où le passé se télescope avec le présent, dans lequel une vache franchit malencontreusement la frontière de l’Union Européenne en 2018 (anecdote authentique qu’il vous faut absolument découvrir !). Et voici que toutes les guerres balkaniques du XXe siècle se font face. Et le progrès, avançant inlassablement, en dépit du bon sens. « Que reste-t-il encore à apprendre puisque toutes les connaissances de l’humanité sont sur Google et que plein de métiers ont pratiquement disparu ? Des millions de logements ont été déclarés insalubres, mais nous ne les quitterons pas, il suffit de se procurer un matelas pure laine de mouton pour dormir, ne serait-ce q’une heure ou deux. Et alors tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes ». L’histoire se répète, bégaie tant et plus. Et l’humain continue, malgré les échecs, dans une totale absurdité à vaincre, on se sait d’ailleurs plus vraiment quoi.

Deux pièces percutantes qui se complètent, et deux autrices talentueuses qui alertent sur l’état de la planète, les guerres et les conquêtes. Superbe livre paru tout récemment aux éditions L’espace d’un Instant, il est traduit du bulgare par Roumiana STANTCHEVA et superbement préfacé par Denitsa EZEKIEVA.

https://parlatges.org/boutique/

(Warren Bismuth)

jeudi 16 février 2023

Dino PEŠUT « Les Érinyes – Filles du désespoir »

 


Quatre courtes vidéos circulent dans un établissement scolaire croate, sur les téléphones portables de lycéens. Quatre séquences, brèves, postées sur WhatsApp, sur lesquelles on peut voir la jeune Marija frappée puis violée. La durée totale de l’enregistrement s’élève à 6 minutes environ. On y voit Marija allongée, entourée de trois garçons nus, malmenée puis victime d’une tentative de fellation forcée.

Dans cette pièce de théâtre du jeune Dino PEŠUT (né en 1990), des lycéens se dévoilent tour à tour, après visionnage des vidéos. Se côtoient cinq élèves en plus de Marija, certains sont homosexuels, certains en dérive sociétale, suicidaires ou accrocs à la came. Les échanges sont francs, nets, parfois violents, dans une langue très orale mais présentée comme de la poésie :

« Cela arrive tout le temps,

Vraiment tout le temps.

Partout.

Une fille revêt une jupe courte

Et c’est de sa faute.

La fille stoïquement doit accepter la main sur la cuisse,

Les taquineries

Et un si petit viol en passant

Quand NON signifie PEUT-ÊTRE.

Car nous avons cela dans la société

Et l’éducation ».

Vient la culpabilisation : n’est-ce pas à cause de l’un des élèves, de plusieurs, qu’un tel drame a pu survenir, alors que se nouent parallèlement des affinités, des amitiés voire des amours entre les protagonistes ? Dans ce texte moderne et sensible, c’est bien la jeunesse croate qui est auscultée, la violence quotidienne dont elle est victime, un monde dans lequel il lui est difficile de trouver sa place, de se projeter. Pièce brève et percutante, elle atteint son apogée en fin de texte lorsque Marija, la jeune victime des prédateurs sexuels, prend la parole.

Entre temps viennent régulièrement sur scène les Érinyes issues de la mythologie grecque, qui donnent leur nom au présent livre. Elles sont trois, comme les violeurs, chignons dressés, jeunes lycéennes issues sans doute de familles chrétiennes, rigoristes et puritaines. Elles voient le mal, non pas où il est, mais dans le comportement des jeunes filles, elles représentent la part conservatrice, intolérante et persécutrice du peuple, celle qui condamne les victimes, celle qui damne l’homosexualité ou le féminisme.

Cette pièce écrite en 2015 aurait initialement dû s’intituler « 4 VIDÉOS – Tragédie lycéenne ». Elle brille par son humanisme, sa lucidité et son espérance cachée sous la désillusion et malgré le titre. Elle vient de sortir aux éditions L’espace d’un Instant, préfacée (avec un bout d’autobiographie énigmatique de l’auteur) par Lada KAŠTELAN, femme de théâtre croate, et traduite par le franco-croate Nicolas RALJEVIĆ. Quant à l’incipit, il est tiré, en anglais, d’une citation de l’immense John CASSAVETES.

« Ça brûle,

Mais ça passera.

Tout passe ».

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

jeudi 12 janvier 2023

Goran STEFANOVSKI « Éloge du contraire »

 


Une fois n’est pas coutume chez l’éditeur L’espace d’un Instant : ce n’est pas une pièce de théâtre mais un essai présenté ici, même si évidemment il sera question de théâtre dans ce recueil de 14 discours et textes prononcés ou parus entre 1995 et 2018.

Goran STEFANOVSKI (1952-2018) fut très profondément marqué par ses racines, par leur porosité surtout. Né Yougoslave, il devient Macédonien à partir de 1991 après l’éclatement de son pays. Il rencontre une anglaise, découvre une autre culture, se rend souvent en Angleterre jusqu’à s’y fixer à la fin des années 90.

Dans ce recueil, l’auteur revient beaucoup sur ce parcours, racontant comment il a pu, grâce à ses rencontres, ses évolutions, ses déménagements, aiguiser sa pensée, celle d’une Europe toute en différences, en complémentarités, mais aussi en clichés, en a priori, une Europe d’une exceptionnelle hétérogénéité.

Cette suite de textes et discours peut se lire comme un semblant d’autobiographie, d’expérience au milieu des autres plus précisément, mais elle est beaucoup plus que cela. C’est aussi et surtout une analyse du territoire des Balkans, historique, politique, social, sociologique. Retour sur les guerres, les alliances, sur tout ce qui a aidé à fonder cet esprit balkanique, comme l’on parle d’âme russe. « Selon un vieil adage populaire des Balkans, il est impossible de naître et de mourir dans le même pays. En l’espace d’une vie, la maison te tombera sur la tête et tu devras la reconstruire. « Toujours la même chose ». C’est inscrit, comme une catastrophe naturelle ».

Goran STEFANOVSKI s’emploie avec rigueur à retracer la culture de cette Europe de l’est, cette inconnue totale aux yeux des occidentaux. D’ailleurs, souvent cette Europe de l’est est contée et expliquée par celle de l’ouest, par celle qui croyant pourtant la comprendre, la dépeint selon ses propres yeux, avec ses propres préjugés. Lorsqu’un occidental interroge un habitant des Balkans par exemple, c’est avant tout pour savoir comment cet étranger perçoit l’Occident, comment il se place par rapport à cette Europe-là. STAFANOVSKI dénonce, excédé par ce nombrilisme ouest européen.

Et pour certaines contradictions, qui deviennent pourtant des évidences, il prend exemple sur son propre couple: « Elle est anglaise. Au début elle vivait avec moi en Macédoine, qui faisait partie de la Yougoslavie, où elle était traitée comme expatriée. Avez-vous remarqué que les anglais ne sont jamais des émigrés, mais toujours des expatriés ? Soi-disant « l’anglais reste anglais partout dans le monde ». Soi-disant « quel homme raisonnable voudrait quitter l’Angleterre » ? À présent c’est moi qui vis avec elle en Angleterre, où je suis traité d’« immigré ». Vous noterez, je vous prie, que les Macédoniens à l’étranger ne sont jamais des expatriés, mais seulement des immigrés. Soi-disant, « quel homme raisonnable voudrait rester en macédoine » ? Cela mérite réflexion ! ».

Avec un ton irrévérencieux et offensif, l’auteur déconstruit les préjugés, les idées toutes faites sur la culture de l’est. D’ailleurs, qu’est-ce qui, chez cet homme, intéresse les habitants de l’ouest ? Son parcours d’expatrié de l’est, « émigré » à l’ouest. Ceci il n’en veut pas, il ne désire à aucun prix devenir une mascotte. D’ailleurs, s’appuyant sur le cas d’un touriste des Balkans en direction de l’ouest, il affiche les difficultés, les obstacles : « Si un artiste de mon pays veut visiter la Grande-Bretagne, il doit d’abord trouver quelqu’un qui lui fera parvenir une invitation officielle, puis il doit envoyer à l’ambassade un exemplaire récent de sa feuille de paye, une copie de son contrat de travail, le solde de son compte bancaire, remplir un formulaire de demande de visa, prendre rendez-vous, se rendre au consulat à l’heure précise, pas une minute avant ou après, passer devant un détecteur de métal, laisser les empreintes de ses dix doigts, une photographie biométrique des yeux, attendre d’être appelé par le haut-parleur, déposer les documents, repartir chez lui, attendre pendant une semaine, et prier ». En effet, la Macédoine ne fait toujours pas partie de l’Union Européenne.

STEFANOVSKI dénonce la bureaucratie kafkaïenne, en donne des exemples. Il ne peut s’empêcher, à notre plus grand bonheur, d’intégrer des scènes théâtrales à ses textes ou ses discours, prenant toujours son public à contre-pied, encore une fois, dans sa logique de ne pas interpréter ce que l’on attend de vous, selon vos origines ethniques ou vos convictions. En spécialiste de SHAKESPEARE, il s’appuie sur lui pour étayer certaines de ses thèses.

Son éloge du contraire représente cet arbitre, ce modérateur entre deux courants de pensée antagonistes, ce refus de tout fanatisme, de tout « définitisme ». STEFANOVSKI est lui-même à la fois révolté et empathique, désirant retourner la table mais après l’avoir méticuleusement débarrassée afin de faire le moins de casse possible. Il prend des exemples, littéraires entre autres, mais aussi de l’imaginaire collectif, notamment par cet extrait profond où il déconstruit le mythe du Sceptre d’Ottokar peint par HERGÉ à travers Tintin, mythe accumulant les clichés et les idées fausses. « Déconstruisons. Discutons. Éduquons-nous. Voyons ce qu’il y a derrière le cliché ». STAFANOVSKI revendique haut et fort le dialogue et l’écoute, en grattant le vernis. J’allais presque oublier d’évoquer l’humour dans ces textes, pourtant si présent et ravageur.

En préface de ce palpitant recueil, un texte pointu de Ivan DODOVSKI, traduit du macédonien par Frosa PEJOSKA-BOUCHEREAU, cette dernière signant également une postface concise et précise en guise d’analyse de l’oeuvre de STEFANOVSKI. Quant à la traduction du reste du recueil, elle est due à Maria BEJANOVSKA. Un livre en marge de la ligne éditoriale de l’éditeur, et pourtant totalement complémentaire, sorte de notice, d’outil théorique du reste des livres parus chez L’espace d’un Instant. Il vient tout juste de sortir, il est une pierre à l’édifice, un moteur.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

jeudi 23 juin 2022

Maja PELEVIĆ « Peau d’orange »

 


Cette pièce serbe contemporaine de 2005 est étonnante autant que dérangeante. Découpée en 22 instantanés, elle suit une femme meurtrie et éminemment complexe, dont nous ne connaîtrons jamais l’identité. Dès les premières lignes, le ton est donné :

« Je m’aime tELLEment que je n’ai pas besoin qu’on m’aime.

Je mens.

Je m’aime.

Je mens.

Je m’aime tELLEment.

Je mens.

Je m’aime tELLEment que je m’aime.

Je mens.

Pour m’aimer moi-même.

Je mens.

Pour que je n’aie besoin de personne ».

Une femme évolue au gré de ses envies, de ses fantasmes, du désir de se créer une image. Féminine mais pas féministe. Elle croit pourtant se placer dans une posture toute féministe. Il n’en est rien. Dans son obsession de paraître, dans son sens de l’esthétique, dans une mise en scène constante, dans ce que l’on pourrait appeler son féminisme de salon, elle recherche une identité physique pour attirer les hommes dans ses filets. Elle ne se prive pas de séduire par écrans interposés grâce aux réseaux sociaux, esclave de son apparence et de son corps, qu’elle désirerait autrement, sans cellulite par exemple, cette peau d’orange qui gâche l’aspect glamour. Sa vie est bâtie sur de la superficialité, sur des faux-semblant.

Alors que cette femme apprend qu’elle va être mère, elle s’empresse d’être d’ores et déjà jalouse de son enfant à naître, au cas où ce serait une fille. Elle va parfaire son aspect physique, non selon ses propres critères, mais bien selon ceux des hommes, pour les hameçonner et ainsi se rassurer sur son capital séduction.

« Sois bELLE

sois intelligente

réussis

sois détendue

les hommes aiment les femmes qui prennent soin d’ELLEs

mets du vernis comme ci

maquille-toi comme ça »

Et ainsi va la vie. Elle échange avec d’autres femmes, qui n’ont pas les mêmes buts qu’elle. Cela va en un sens la faire évoluer.

Texte choc qui prend à rebrousse-poil la satisfaction dans le paraître d’une minorité autoproclamée féministe. Comment être soi en détruisant ces stéréotypes, devenir une femme libre sans directive extérieure, sans l’attrait du regard des hommes, sans jouer une partition malsaine, en refusant les postures féminines plus que féministes ? Tel est l’enjeu de cette pièce d’autant plus bouleversante que l’on a soi-même connu une femme telle que celle décrite ici.

Afin d’appuyer sur la notion de genre, l’autrice serbe Maja PELEVIĆ, en tout cas par la traduction proposée par Marie KARAŚ-DELCOURT, si « il » ou « elle » est englobé dans un mot, il est mis en valeur en lettres majuscules. Changer le monde, oui, mais à condition de ne pas d’enferrer dans ses propres clichés.

Ce texte est bouleversant, engagé, féministe, il dénonce ce féminisme « bobo » de pacotille, celui qui ne prend en compte que sa propre personne, il est intrigant à tous points de vue. En même temps il fait mal et soulage, et surtout ouvre des voies à des relations vidées de leur dangerosité, de leur machiavélisme. Au risque de me dévoiler en partie - et je m’en excuse - il me faut pourtant préciser qu’il m’a été difficile de le lire de manière neutre et détachée. Aussi je vous invite à le découvrir par vous-mêmes, ne parvenant pas pour ma part à proposer un avis objectif loin d’une expérience personnelle qui m’a marqué pour longtemps, qui m’a taraudé et longuement questionné. C’est toute la magie de la littérature, celle de nous pousser dans nos ultimes retranchements, celle qui touche notre moelle épinière, fait ressurgir des moments pénibles, atroces. Cette pièce fait tellement écho qu’il ne m’est tout simplement pas possible de l’analyser avec recul. Elle me semble pourtant formidable, elle met le doigt sur l’envers du décor, sur cette notion de l’arbitraire, de la séduction à tout crin. Elle vient de paraître aux éditions L’espace d’un Instant et elle va longtemps résonner dans mon âme. La préface est signée Svetislav JOVANOV. Lisez ce texte, offrez-le, il est envoûtant !

« Féministe

Mais non

Je ne suis pas du tout féministe

La signification de ce mot ne m’intéresse vraiment pas du tout

Je peux uniquement dire que dans le cadre de ces mêmes résonances

Je peux trouver ma propre figure construite

Qui ne serait pas une membrane féministe hyper retouchée Retouchée

Par une multitude de programmes vulgaires

Pour le perfectionnement virtuel de corps réel ».

Un texte qui nous parle autant est rare, il faut le recevoir comme un cadeau inestimable.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

lundi 30 mai 2022

Joseph ROTH « Croquis de voyage »

 


Top départ de la saison 3 du challenge « Les classiques c’est fantastique » des blogs Au milieu des livres et Mes pages versicolores, avec ce thème qui fleure bon le voyage : « Tour d’Europe ». Pour honorer le défi, je me suis lancé dans une fort passionnante lecture de « Croquis de voyage » de Joseph ROTH, qui se moule parfaitement dans le thème du mois.

Il est de ces écrivains dont on appréhende la lecture. Précédé par les rumeurs de littérature exigeante, on démarre avec une approche méfiante, non pas envers l’œuvre, mais envers nous-mêmes, inquiets de ne pas être à la hauteur. Peut-être est-ce pour ceci que jamais encore je ne m’étais frotté à Joseph ROTH, et l’opportunité qui m’a été donné ne fut pas vaine, loin de là.

L’écrivain Joseph ROTH a entrepris d’arpenter l’Europe entre 1921 et 1931. Il en rédige des chroniques pour des journaux dont le présent ouvrage est un recueil. Juif né en Galicie en 1894 (à l’époque région de l’Empire Austro-Hongrois, aujourd’hui ukrainienne), ROTH s’est beaucoup déplacé durant son existence. Ici c’est le journaliste qui s’exprime. La première image qu’il nous présente est saisissante, c’est celle de milliers de juifs des pays de l’est fuyant les pogroms en Allemagne pour tenter l’aventure aux Etats-Unis. Nous ne sommes qu’au tout début des années 20 et déjà l’extrême tension antisémite est palpable. Dès le 6 janvier 1924 ROTH souligne « Et dans ces lieux de réunion où l’on ne faisait autrefois que boire du schnaps et s’embrasser, voilà qu’aujourd’hui, sur les murs crasseux, on dessine des croix gammées et des étoiles rouges ». Il disserte sur les conditions ouvrières ou le peuple qu’il découvre dans les trains. Certaines de ses réflexions peuvent aujourd’hui paraître comme pionnières : « Ici, on détruit la terre pour la fertiliser ».

Durant ses voyages, ROTH note ce qui se déroule sous ses yeux : le quotidien des habitants des pays traversés, le paysage, les coutumes et fêtes locales traditionnelles, les mentalités, les préjugés, l’architecture, les vestiges notamment religieux, l’art, mais brosse aussi une réflexion fort subtile sur la géopolitique. Mais ce qui frappe c’est que selon les pays dans lesquels il se trouve il ne retient pas les mêmes images. Si sur l’Allemagne, il évoque pêle-mêle un peu tout ceci, les visites en France (entre 1925 et 1927) sont plus particulièrement axées sur les champs de bataille de la première guerre mondiale, lieux où le tourisme se développe de manière malaisante (c’est le début du tourisme historique de masse).

Puis ces instantanés : « Voici le cimetière, il est rempli de croix de fer, non pas de celles qui sont accrochées sur les poitrines, mais de vraies croix, de celles qui se dressent sur les tertres funéraires. C’est le cimetière allemand de Bovincourt. Ici sont enterrés 40000 soldats inconnus. C’est ici que viennent les survivants à la recherche des disparus. Le gardien, un Français qui va et vient, serre la main de chaque Allemand qui se présente, et lui demande : « Camarade, pourquoi nous sommes-nous donc battus ? ». Sempiternelle question que posent tous les gardiens de cimetières militaires. On devient aisément pacifiste parmi ces 40000 soldats inconnus ». ROTH longe le Rhône en s’autorisant de nombreuses étapes. Dans le sud de la France, il assiste avec dégoût à un spectacle de tauromachie. Il n’est ni avare ni maladroit pour donner son point de vue sur les classes sociales.

Entre 1925 et 1928, ROTH sillonne la Russie, il en retient cet esprit politique, tout semble politique dans ce vaste pays qui a vu naître le bolchevisme quelques années plus tôt. Surprise : il rencontre de nombreux bourgeois, dresse un parallèle avec le régime en place. En 1926 il assiste aux festivités tronquées du neuvième anniversaire de la Révolution d’octobre. Il s’étend sur l’état calamiteux de la culture entièrement contrôlée par l’Etat, superficielle car obéissante à la direction ultra-autoritaire du pays. Il met en exergue la religion, ou plutôt une certaine absence et se fait très critique envers la révolution en cours (il semble être l’un des premiers intellectuels non russes à s’opposer avec violence à la dictature du prolétariat en cours, devançant de peu KAZANTZAKI ou ISTRATI).

En 1927, ROTH se rend successivement en Albanie et en Serbie. Dans le premier pays, là encore la dictature, vicieuse et épouvantable, teintée de corruption alors que les tensions sont fortes entre l‘Albanie et la Yougoslavie. C’est d’ailleurs à Sarajevo qu’il se remémore avec émotion le déclenchement de la première guerre mondiale.

En 1924 voyage dans sa région natale, la Galicie. Plusieurs incursions en Pologne entre 1924 et 1931, il évoque avec tendresse les poètes polonais, sans oublier les instantanés du quotidien qui jalonnent le recueil qui se termine par un voyage en Italie en 1928. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il décide de clore ce compte rendu de voyages par ce pays qui a subi la première expérience fasciste (celle de MUSSOLINI) dès 1922. Là-bas, il n’y voit que dictature, asservissement, corruption (notamment celle de la presse qui lance une propagande gigantesque en faveur du Duce). Le contrôle et l’endoctrinement sont totaux. « La profession de journaliste supposant des dispositions hautement individualistes (ou y contribuant pour le moins), il va de soi qu’il est absolument impossible de l’exercer dans un Etat sous administration fasciste. Il se crée alors une nouvelle sorte de journalistes, de commentateurs de la doctrine et de l’activité fascistes : c’est le journalisme ennuyeux ».

ROTH combattit rudement le fanatisme, lutta contre le fascisme, le nazisme. Il s’enfuit d’Allemagne en 1933 dès l’arrivée de HITLER à la chancellerie du Reich. Censuré, interdit, il arpente à nouveau l’Europe avant de s’éteindre. Lui qui fut un activiste antifasciste, il disparaît en mai 1939, quelques mois avant le début des hostilités de la deuxième guerre mondiale. Il est aisé de faire un parallèle entre Stefan ZWEIG et Joseph ROTH (les deux hommes étaient amis), le dernier étant peut-être une version plus engagée socialement que le premier (ZWEIG se suicide en 1941, deux ans après le décès de ROTH). Célèbre pour son roman « La marche de Radetzky », mais en écrivain prolifique, ROTH laisse une œuvre conséquente. Dans ce « Croquis de voyage », il peut être vu comme un visionnaire ou en tout cas un lanceur d’alerte concernant les premiers pas, d’un côté du fascisme d’Etat et de l’autre du bolchevisme, mais aussi alarmant sur le nazisme alors en pleine expansion. Rien que pour ceci (mais le reste est également fort instructif), cet ouvrage de pourtant 500 pages est digne d’être lu. La brève préface est signée Valérie ZENATTI, la traduction étant assurée par Jean RUFFET.

 (Warren Bismuth)



jeudi 31 mars 2022

Jovan NIKOLIĆ & Ruždija Russo SEJDOVIĆ « Carrousel pour les tsiganes »

 


Prizren, grande ville du Kosovo. Yashar y tient un café dans lequel surgit tout à coup son frère Outcha qui vient de perdre son travail d’enseignant. Vit également ici leur sœur sourde et muette. Au Kosovo, à la fin de ces années 1990, la situation politique est explosive entre les serbes et les albanais, dans un improbable conflit interethnique. Sur cette terre yougoslave, la loi du sol est régie par la violence, la peur et la corruption.

Yashar et Outcho sont tiraillés. En effet, ils n’appartiennent à aucune de ces ethnies puisqu’ils sont rroms, en quelque sorte apatrides, et qu’il leur est demandé de choisir leur camp. Des disputes éclatent dans le bistrot. Tout ce que veut Yashar, c’est la paix. « Ecoute, ne me mets pas dans cette histoire de combat. Ça, ce n’est pas mon combat, mon frère. Moi je n’ai besoin d’aucune république. Nous les Rroms, on n’est pas intéressés par les républiques. On se volerait juste les uns les autres. Et personne ne nous donnerait un endroit pour notre république. Alors laisse-moi loin du combat et du courage, laisse-moi travailler comme un humain. Excuse-moi, mon frère, moi je n’ai pas ton courage. Je ne peux pas, j’ai peur, il faut que je  soutienne ma famille ».

Les tensions se font palpables, la haine gagne du terrain. Dans cette pièce de théâtre kosovare de 1999 écrite en rromani, le bistrot représente cette terre déchirée que plusieurs peuples veulent s’accaparer. Son propriétaire est la personnification du pacifisme, de celui qui pense que toute terre est bonne, quel que soit son nom ou sa dénomination. Vingt-six scènes brèves viennent mettre en exergue ce conflit complexe, la peur prend peu à peu le dessus, engendre la haine, l’incompréhension, les velléités de domination. Un vol va subitement tout faire basculer.

Ici sont parlées de nombreuses langues, faites des différentes ethnies, mais aussi celle des signes grâce à cette Souada, la sœur sourde et muette, un superbe personnage plein d’empathie et d’abnégation, rendant un équilibre certes précaire par son calme et sa joie de vivre, au milieu d’une guerre.

« Je n’ai jamais eu honte, mais j’ai eu peur quand j’étais jeune, jusqu’à ce que j’obtienne mes diplômes, jusqu’à ce que j’aie lu suffisamment de livres. Les livres m’ont beaucoup soutenu pour me connaître. Qui je suis, et ce que je suis. Et pour aimer, sans avoir peur, la peau que je porte. Aujourd’hui je n’ai pas peur, et je n’ai pas honte d’être un Rrom. Quand je vois ce que font les humains autour de moi, c’est plutôt d’être un humain que j’ai honte ».

La fin de cette pièce sombre et politique est violente et d’une noirceur totale, comme si le Kosovo était abandonné ou ignoré, piétiné. La pièce fut créée en Allemagne en 2000 sous le titre « Kosovo mon amour » puis édité une première fois aux éditions L’espace d’un Instant en 2004. En cette année 2022, une réédition est proposée chez le même éditeur avec ce superbe nouveau titre, pour commémorer la première année du décès du traducteur et préfacier Marcel COURTHIADES auteur d’un travail remarquable.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

lundi 1 novembre 2021

Jeton NEZIRAJ « Bordel Balkans »



Clytemnestre dirige l’hôtel-bar « Balkans Express » quelque part du côté du Kosovo au tout début du XXIe siècle, alors que son mari Agamemnon est parti guerroyer en ex-Yougoslavie. Elle s’est entichée d’un amant, Egisthe, avec lequel elle projette l’assassinat d’Agamemnon lorsqu’il reviendra des champs de bataille.

Ici ce sont surtout les chants de bataille qui sont entonnés, tant la musique, le rythme, les mélodies, la danse mais aussi la signification des textes prennent une part prépondérante. Mais déjà Agamemnon rentre du combat. Mari jadis violent et noceur ainsi que fervent patriote, son retour n’est pas apprécié de Clytemnestre qui finit par concrétiser son projet avec l’aide de son amant au cours d’une fête somptueuse.

Des morts, il va y en avoir d’autres, et non des moindres, ils vont même à leur tour revenir, comme Agamemnon de la guerre, faire coucou sous forme de fantômes déterminés, au milieu d’une atmosphère électrique, tant les tensions sont extrêmes entre divers protagonistes.

« Bordel Balkans » est de ces textes à l’ambiance hybride : réécriture contemporaine de « L’Orestie » du grec ESCHYLE, elle met en scène plusieurs représentations humaines de la société : qu’elle soit imagée par des opportunistes, courtisans, menteurs, malléables, dans un climat à la fois de tragédie grecque (le texte se définit comme une « Tragédie musicale »), de problèmes sociaux actuels (corruption, censure, , etc.), de farce violente côtoyant le fantastique ou le polar et évoquant l’homosexualité, cette réécriture distille une poésie dans laquelle se mêlent des dialogues crus dans une mosaïque saisissante. En fond, l’incapacité de l’Europe face aux drames politiques des Balkans.

« Ça va être une vraie boucherie. Ils vont tuer, ils vont piller ce pays et personne n’osera s’interposer. Nos libérateurs vont nous libérer de la vie tranquille que nous avions. Grâce à eux, nous allons nous sentir étrangers dans notre propre pays ! C’est maintenant que tu vas voir comment ils vont gagner toutes les élections, acheter toutes les propriétés de l’État pour trois fois rien, remporter toutes les adjudications. Ils vont commettre des meurtres et il n’y aura personne pour les condamner. C’est la fin de tout ! ».

Cette pièce est aussi l’occasion pour l’auteur kosovar d’écrire dans les différentes langues utilisées en Albanie et au Kosovo, ce qui servira aussi de postface à la traductrice Anne-Marie BUCQUET pour nous entretenir de ces divers langages ou dialectes.

Entre drame et burlesque, NEZIRAJ, figure emblématique du théâtre balkanique, s’amuse sur la tangente, y compris dans le style d’écriture, déconcertant car tour à tour ordurier, grandiloquent ou poétique. « Un mari a été tué / Mais le demi-mari est encore vivant / Rien ne se termine jamais dans ce pays / Chaque fin est un nouveau commencement / Chaque sang versé annonce un nouveau sang ».

La préface est signée Roland SCHIMMELPFENNIG et traduite de l’allemand par Katharina STALDER, la pièce étant donc traduite avec grand talent par Anne-Marie BUCQUET qui saisit au mieux l’univers singulier de NEZIRAJ. « Bordel Balkans » fut écrite entre 2014 et 2017, elle est pétillante car partant dans tous les sens telle un feu d’artifice, où l’on passe d’un style à l’autre juste en sautant une ligne. Les personnages sont décalés voire loufoques dans des scènes brèves et dynamiques. L’ouvrage vient de sortir aux éditions L’espace d’un Instant.

Jeton NEZIRAJ traduit par Anne-Marie BUCQUET revient très bientôt chez cet éditeur avec le titre « En cinq saisons : un ennemi du peuple », écrit entre 2014 et 2019. Auteur régulièrement censuré dans nombre de pays sur notre bonne vieille terre, il n’a pas fini d’en dénoncer les injustices avec son brio et sa verve toute personnelle.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

dimanche 3 janvier 2021

Veronika BOUTINOVA « Sursum corda »

 


Cette nouvelle parution du Ver à Soie est plus que poignante, elle est en tous points bouleversante. Elle raconte le parcours d’un couple atypique, « moderne » dans la nouvelle Europe, mais qui a du mal à exister, à résister, justement en partie à cause de l’Europe.

 

Lui c’est Zuka. Il est le narrateur principal du récit. Il habite Belgrade, la ville blanche, actuelle capitale de la Serbie, là où vit encore une partie de sa famille. Pourtant Zuka est né en Yougoslavie, mais il y a eu la guerre. Enfin, LES guerres, celles des années 1990. Au début, Zuka a 13 ans, il ne comprend pas ce qui se passe. Aujourd’hui et malgré le recul, il n’est toujours pas certain de bien comprendre.

 

Zuka vient de Knin, ville alors yougoslave. Oui, mais la guerre. Knin devient croate tout en étant surtout peuplée de serbes, puis proclamation de la République Serbe de Krajina dont la même Knin devient la capitale. « Je suis né en Yougoslavie et un jour on me dit : Tu es né en Croatie mais tu es un Serbe, donc tu dois repartir chez toi ! Chez moi, mais où chez moi ? Où voulait-on m’exiler ? ».

 

Son parcours fait que Zuka est un réfugié Serbo-croate. Ou Croato-serbe, il ne sait plus bien. Et les Serbes sont les mal aimés de l’Histoire. Souvenez-vous l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche en juin 1914 par le jeune extrémiste Gavrilo PRINCIP, un serbe, ce qui déclenche la première guerre mondiale, il y a mieux pour se faire aimer en tant que peuple. Ceci aussi Zuka en parle.

 

Zuka ne comprend plus grand-chose. Ce qu’il sait en revanche, c’est qu’il souhaiterait refuser de grandir, s’affubler du syndrome de Peter Pan. Et il est tombé amoureux de Charlotte, une française habitant à Lille, sur une péniche dont l’emplacement est illégal.

 

Charlotte est intermittente, un peu théâtreuse, un peu alcoolo, un peu camée, un peu tarée, mais c’est une vraie fleur. Elle traîne dans les bars de marginaux, s’envoie des mecs comme ça, par désir, par pulsion. Son amour vrai, elle le réserve à Zuka. Dans ce récit, elle parle en italiques. Avec Zuka, ils forment un couple libre. 2000 kilomètres les séparent, ils se voient peu et pas longtemps, relation épuisante. Et puis il y a, il y avait plus exactement, le chien de Charlotte.

 

Zuka et Charlotte se sont mariés à Lille, mais Zuka ne peut pas demander de papiers pour obtenir la nationalité française. Pour cela il aurait besoin de papiers croates, pays membre de l’Union Européenne. Oui mais « Je ne peux pas avoir de papiers croates, parce que mes parents ne sont pas nés en Croatie. Et les papiers qu’on avait ont été brûlés dans la guerre. Cela signifie-t-il que je suis non-né, que je ne suis personne comme l’Indien dans le Dead man de Jarmush ? Qui est-on ? Des papiers ? Les papiers reflètent-ils ce que nous sommes ? Notre lieu de naissance est-il visible sur notre visage ? Et que dit d’essentiel sur notre essence et notre être, la photo de notre carte d’identité ? Suis-je Serbe de Croatie ou Croate serbe ? Ex-yougoslave ? Un Balkan Boy ? Qu’est-ce qu’on s’en fout, non ?! ».

 

Le couple Charlotte/Zuka est une allégorie des difficultés voire de l’impossibilité de vivre en liberté dans des pays différents au sein de l’Europe, de par les lois, les situations administratives absurdes, couplées avec une Histoire balkanique récente hors contrôle. Et vous obtenez ce cas d’école, ce couple à la dérive. Qui souhaiterait un enfant. Qui souhaiterait vivre à deux puis trois, loin de la réalité, celle qui ne se déchiffre pas.

 

« Imaginez deux populations parlant la même langue, partageant la même sensibilité, et puis la politique de merde est venue mettre des différences « ethniques », a modifié les « mentalités », a gavé les esprits de nationalisme : les uns disaient Les serbes vont vous buter, les autres disaient Les Croates vont vous buter. Une radicalité extrême ».

 

Les migrants que l’on voit tenter de traverser les mers, ce sont aussi eux, ceux qui n’ont plus rien, même pas une nationalité à laquelle se rattacher, ils n’existent plus en tant qu’humains. Et ils sont pourtant refouler aux frontières européennes.

 

Ceci n’est pas une fiction : Charlotte et Zuka existent. Ils se sont entretenus avec Veronika BOUTINOVA qui a retranscrit leurs dires, les a peut-être un peu poétisés. Elle est le relais de leurs voix, de leur dérive, de leur souffrance. Veronika BOUTINOVA a publié plusieurs livres, notamment du théâtre aux éditions L’espace d’un Instant qui sont souvent présentées sur le blog. Je vous reparle d’elle très bientôt.

 

Cette lecture prend aux tripes. Pourtant bref, ce récit nous plonge dans le monde effrayant de l’envers du décor européen. Certaines phrases sont sur une page complète, comme pour être plus percutantes. Comme toujours chez Le Ver à Soie, la présentation est très soignée, vous pouvez même vous découper un marque-pages cartonné dans la couverture ! Cette maison d’édition est assez stupéfiante par sa démarche indépendante ultra militante, car même les formats numériques sont entièrement contrôlés par l’éditrice Virginie SYMANIEC, dans un travail de titan qui ne peut que pousser à encourager et soutenir ce travail de fourmi. Ce récit vient tout juste de paraître dans la collection 100 000 signes.

 

J’oubliais : la péniche de Charlotte, son seul vrai bien, amarré illégalement, porte le nom de Sursum corda, que l’on pourrait traduire, et encore pas si sûr, par Haut les cœurs.

 

https://www.leverasoie.com/

 

(Warren Bismuth)

mardi 1 décembre 2020

Tomislav ZAJEC « Il faudrait sortir le chien »

 


Pièce contemporaine croate de 21 séquences intimistes et seulement trois personnages (qui ne seront jamais réunis), un père et son fils (appelé « L’homme ») ou bien entre ce même fils et son ancienne fiancée. Toutes les séquences se déroulent sous la pluie. Quant au fils, il raconte le passé commun au début de certaines scènes, mais est-il mort depuis ? L’espace-temps est réduit, comme le reste.

Le père, traducteur renommé, a été déçu par le parcours du fils documentaliste, mais le sien propre n’est pas non plus un exemple de triomphe : amoureux en secret d’une femme, il préféra rester avec la sienne, peut-être par habitude, en tout cas par peur de l’inconnu (e ?). Pour l’heure, le père va se voir décerner un prix pour son travail de traducteur...

Dans cet improbable triangle, les relations humaines sont compliquées : père et fils n’ayant jusqu’ici que peu eu l’occasion de dialoguer, ils le font enfin, alors que le père est vieux, père qui aimerait connaître la fiancée du fils, pourtant ils sont séparés, cette ancienne fiancée ayant d’ailleurs des reproches à formuler au fils, et la réciprocité est vraie.

Le fils et son ancienne fiancée se croisent sous un abribus. Il pleut. Nombreuses plages de silence, des silences qui parlent peut-être davantage que les dialogues.

Le père est resté ancré par dépit avec sa propre femme, le fils s’est séparé de sa fiancée par défaut, une fiancée qui a redécouvert l’amour en la personne d’un pilote de ligne mais qui a du mal à admettre l’abandon de l’ancien être aimé, voici une radiographie peu optimiste d’êtres plus ou moins reclus. « Après leur séparation, elle avait trouvé cette place dans le point de vente d’une compagnie aérienne, en face de l’abribus où ils s’étaient tous deux retrouvés. Aujourd’hui encore, le bruit des billets qu’on imprime la laisse rêveuse. Elle fume. Elle fume même lorsqu’elle n’est pas en pause. Elle rêve. Qu’elle s’envole au-dessus des villes, là où les rêves sont possibles, là où les gens sont heureux ».

Dialogues simples mais profonds, très personnels, ils pourraient être sortis d’une pièce de Marguerite DURAS, ils sont épurés, tout comme le décor. Et puis il y a le chien, ce fichu clébard que le fils doit sortir faire pisser, ce chien est le lien entre les trois personnages de la pièce, il en est le quatrième protagoniste et le seul qui vit vraiment, qui a besoin de l’autre. Mais qui pourra le prendre en charge ? Le chien est l’être clé de l’intrigue, il semble bien être le seul à aimer tout le monde (par intérêt ?) même s’il n’apparaît jamais. Pour le reste, chaque personnage rêve mais n’accomplit pas, vit dans l’ombre de ses désirs.

Pièce intérieure et pudique aux dialogues chuchotés, elle nous embarque dans une atmosphère feutrée tout en finesse. Oui mais il faut sortir le chien. Parue en 2017 aux éditions L’espace d’un Instant.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

dimanche 8 novembre 2020

Jeton NEZIRAJ « Vol au-dessus du théâtre du Kosovo… »

 


La case ci-dessus ne permet pas d’écrire le titre de ce livre en entier. En effet, en se fiant à la couverture, il faudrait rajouter le titre de la seconde pièce, « Une pièce de théâtre avec quatre acteurs, avec quelques cochons, vaches, chevaux, avec un Premier ministre, une vache Milka, des inspecteurs locaux et internationaux ».

Ce recueil de deux pièces de théâtre contemporain signées Jeton NEZIRAJ, auteur dramatique kosovar est, comme il nous y a par ailleurs habitué, déboussolant. La première de 2012 met en scène sur 19 séquences une poignée de personnes qui vont devoir jouer une pièce au Théâtre National du Kosovo le jour de l’indépendance du pays. Une pièce dans la pièce donc. Or, la date cette indépendance n’est pas connue, tandis que le technicien du théâtre voudrait en profiter pour réaliser son rêve : construire un avion destiné à faire le tour du monde.

La pièce devrait entre autres reprendre le discours du Premier ministre accompagnant la commémoration de l’indépendance. Or, le discours lui non plus n’est pas connu. Alors que faire ? « Je veux que ce discours soit intégré à la pièce. De cette manière, il fera partie de… Vous savez, ce fameux discours de Martin Luther King ? Ce sont les artistes qui ont rendu ce discours célèbre ».

D’autant que le discours en question semble imminent et que la troupe n’est toujours pas prête pour une pièce qui devra durer deux heures tout de même. Le metteur en scène est de plus en plus nerveux et anxieux, le travail artistique à accomplir semblant irréalisable. Le but de la pièce consiste en effet à décrire un événement qui n’a pas encore eu lieu.

De plus, tout se complique lorsque le secrétaire général du ministère de la culture demande d’apporter au texte de la pièce en préparation des correctifs, biffer des mots ou bouts de phrases, en rajouter. Le metteur en scène est près d’exploser.

Une question s’impose d’elle-même : doit-on inclure le discours du premier ministre dans la pièce puisque l’élu refuse pour l’instant de le prononcer ? « Le jour où la première fois on a joué Guillaume Tell en Allemagne a été proclamé fête nationale. La même chose peut se produire avec cette pièce. On s’en souviendra à chaque commémoration de l’Indépendance. Au fil des ans, les gens ne saurons plus si la pièce a été montée à cause de l’Indépendance ou si l’Indépendance a été proclamée à cause du spectacle ».

Pièce jouée à 100 à l’heure, elle est dissidente et cynique, avec un humour que ne renierait pas le théâtre de l’absurde. Derrière cet imbroglio, c’est bien une pièce engagée politiquement présentée ici, mais traitée de manière hilarante.

La seconde pièce, dont je ne vous ferai pas l’affront de retaper le titre, fut écrite en 2016 et se base sur le même fait historique : l’indépendance du Kosovo. Mais ici de très nombreux acteurs vont se succéder. Acteurs ? Pas toujours, puisque vont notamment parler une vache, un taureau, un cochon, un cheval, un bouc, sans oublier la souris, la brebis et la fameuse vache Milka.

En plus de tout cela viennent un boucher propriétaire d’une boucherie-abattoir, sa femme militante ainsi que plusieurs inspecteurs. Pour les animaux, il y est question de leurs prochaines techniques d’abattage que ne manquera pas d’imposer l’Union européenne. Pour le boucher et sa femme, le but premier est la survie car les nouvelles règles en vigueur pourraient s’annoncer draconiennes et impossibles à tenir sans crever.

La Serbie pourrait ravir la place du Kosovo en sien de l’Union européenne, l’occasion pour les personnages de se questionner sur le départ du Royaume-Uni de cette belle et grande famille européenne.

Une partie de la pièce se découpe comme un roman, sans l’identité des protagonistes qui dialoguent. KAFKA et autre BECKETT ne sont pas loin, ce théâtre de l’absurde joue dans la cour des grands jusqu’à la dernière page en forme de poème : « … Europe, ouvre-nous ta porte / Ne nous laisse pas dehors / Dans ton sein reprends-nous / Car nous en avons assez bavé / Nous avons eu assez peur comme ça / Nous en restons là / Nous y mettons fin, car nous sommes fatigués / Et si jamais la pièce ne vous a pas plu / Allez à Bruxelles, allez vous plaindre / Allez vous plaindre ».

Ces deux pièces viennent de paraître aux éditions L’espace d’un Instant. Traduites de d’albanais par Sébastien GRICOURT et Evelyne NOYGUES, elles valent largement le détour. Le même Jeton NEZIRAJ, qui devient par ailleurs un habitué du blog grâce aux quelques publications sorties chez L’espace d’un Instant, revient très bientôt chez le même éditeur avec « Bordel Balkans » et « Cinq saisons » en un volume.

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

samedi 5 septembre 2020

Jeton NEZIRAJ « Peer Gynt du Kosovo + L’effondrement de la tour Eiffel »

 


Deux pièces en albanais du même auteur kosovar mais écrites à quelques années d’intervalle. « Peer Gynt du Kosovo » fut écrite entre 2013 et 2018. N’ayant pas lu l’œuvre poétique puis théâtrale « Peer Gynt » de Henrik IBSEN, je ne pourrai comparer avec la présente pièce qui en est présentée comme une revisite. Ici, Peer Gynt jeune homme quitte un Kosovo en guerre pour rejoindre la Suède de bien meilleure réputation. Mais il se heurte aux demandes d’asile, aux papiers demandés et à la mauvaise foi des autorités. Il va tenter plusieurs pays vus comme des eldorados, mais toujours ces demandes rejetées, par ailleurs de manière plus ou moins légales, plus ou moins convaincantes, toujours assez arbitrairement.

Peer Gynt va essayer de pénétrer dans une partie des pays d’Europe, y compris estampillés Schengen. Chaque fois le refus s’abat comme un couperet. Un parcours en forme de tragédie et en dents de scie. Oui mais Jeton NEZIRAJ (déjà présenté sur le blog ici) dégaine son humour, corrosif, provocateur, caustique, absurde. Il démine la situation, la rendant grotesque. Il nous fait suivre la vie de Peer Gynt par scènes elliptiques, indépendantes les unes des autres. On le retrouve tout à tour voleur et escroc, proche d’un ami avec lequel il partage la coke, puis entiché de Bella, enceinte, mais qui va le quitter. On le croise en taule ou errant, dans son pays ou tentant le grand voyage vers des frontières infranchissables.

En prison il lui arrive de s’évader, puis retour à la case départ dans un Kosovo encore et toujours en guerre. Puis le père va mourir. « Voilà, en le regardant mort, c’est le souvenir que tu emporteras de ton père pour toutes les fois où tu penseras à lui. Je n’ai pas eu cette chance moi, voilà mon père mort, mais j’étais au chevet de ma mère quand elle a rendu l’âme. Et désormais, chaque fois que je pense à elle, c’est son visage sans vie que je vois. Sa bouche ouverte, des yeux comme des orbites, sa peau diaphane ».

Etrange pièce structurée en partie comme un roman, avec un court prologue, parfois de longs monologues, des titres de scènes en forme de titres de chapitres, et une fin en épilogue qui sème un peu plus le trouble.

« L’effondrement de la tour Eiffel » a été écrite en 2011. Le ton, même si différent de la pièce précédente, est toujours très caustique. Structure plus complexe, sujet plus épineux puisqu’il s’agit ici des actions terroristes ou violentes de l’Islam radical. Plusieurs histoires se croisent : des Balkans de jadis au Paris d’aujourd’hui, des expériences de vie, des personnages personnifiant une doctrine, une conviction. José le chrétien accusé de terrorisme, Aïcha/Marie la femme qui finira voilée, l’actrice amoureuse d’un terroriste, Habib et Ghalib étant le moteur de cette pièce et représentent la vengeance. Il y a aussi Osman le jeune, un fanatisé qui va douter, ou bien encore un peintre qui portraitise une femme comme il la ressent, sans regard, sans yeux car entièrement voilée.

Cette pièce, tout en étant drôle, mène à des réflexions sociétales majeures, entre autres la liberté de croire, de penser, d’agir, la mixité religieuse, la tolérance, la difficulté entre deux cultures de s’entendre. Très belle pièce, violente mais sans excès, car l’humour fait tout passer, elle est un peu la plaquette de beurre pour ne pas que le fond colle au cul. Car ce fond est dur : « Dix-huit agressions sur des femmes musulmanes en trois mois. Des actes bien réfléchis, des actes fomentés dans vos laboratoires, pour salir la dignité de nos femmes. Vous avez touché le seul talon d’Achille que nous ayons, nous les musulmans ! Pas d’exécutions, pas d’expulsion, pas d’emprisonnement, pire, vous avez choisi de nous déshonorer ! Merveilleuse trouvaille ! C’est ce qu’ils t’ont dit de faire, hein ? Sors dans Paris et arrache les niqabs aux femmes. Les musulmans du monde entier comprendront alors qu’ils ne sont pas désirables en Europe, qu’ils ne sont que les brebis galeuses de l’Europe ».

Déchaînement, colère, mais humour et maniement de l’absurde, comme pour déjouer le mal. Deux excellentes pièces très bien réfléchies, de 80 pages chacune. La seconde est un peu moins proche d’une structure romanesque, mais encore une fois, certains éléments peuvent s’avérer troublants. Le livre vient juste de sortir aux éditions L’Espace d’un Instant, décidément les spécialistes de ce théâtre balkanique en Occident. Merci et respect éternel !

http://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

dimanche 5 avril 2020

Panaït ISTRATI « Les récits d’Adrien Zograffi »



Jusque là j’avais fait l’impasse sur l’oeuvre de Panaït ISTRATI (1884-1935), croyez bien que je le regrette amèrement, je plaide coupable. Romancier roumain, conteur devrais-je dire, de langue française, qu’il a méticuleusement apprise en seulement sept ans, écrivain vagabond libertaire ayant connu toutes les misères et les calomnies, sa vie est une suite de rencontres et d’embûches. Errant un peu partout dans le monde, débarqué de bateaux en des ports inconnus, il tente de se suicider en 1921 en se coupant la gorge. Une lettre sur lui et destinée à Romain ROLLAND va atteindre son récepteur et faire définitivement basculer la vie d’ISTRATI.

*

« Kyra Kyralina » (1923)


« Kyra Kyralina » est le premier  roman d’ISTRATI, mais aussi le premier du cycle en quatre tomes « Les récits d’Adrien Zograffi » (deux autres cycles comprenant ce personnage seront écrits par la suite). Il est peut-être plus judicieux de le qualifier de conte. Au XIXe siècle du côté de la Roumanie, L’Adrien en question rencontre Stavro, un homme ayant souffert, qui va lui décliner non seulement son identité mais son parcours d’adolescent tourmenté. Frère de Kyra, de quatre ans son aînée, pour laquelle il voue un amour sans bornes. Et comme toute la famille vit sous le joug d’un père violent et dément, il racontera comment sa mère sera victime de violences conjugales, y perdant un œil. D’ailleurs lui et sa sœur subiront aussi des coups lourds et intensifs. Sa mère tant aimée est bien plus riche que son père, la violence n’en est que plus régulière, d’autant que la dame, sexuellement libérée, s’offre de nombreux amants. « Tout le bonheur a son revers ; la vie même, nous la payons avec la mort… C’est pour cela qu’il faut la vivre. Vivez-la, mes enfants, selon vos goûts, et de façon à ne rien regretter, le jour du Jugement dernier ».

Cette mère va s’évaporer en pleine nature. Stovra et Kyra vont alors être recueillis par deux oncles, puis Kyra va être forcée de rejoindre un harem. Stovra, alors appelé Dragomir, va errer dans tout le Moyen-Orient (on voyage beaucoup dans ce livre) à la recherche de sa sœur disparue et de sa mère peut-être morte. Mais c’est surtout la Liberté qu’il va tenter de trouver, oui, avec un grand L, car ce roman est une ode à la liberté absolue. Stovra se considère lui-même comme un être immoral et malhonnête. Son vagabondage va être émaillé de picaresques rencontres, souvent philosophiques. Il va connaître la faim, la peur, la prison après avoir pénétré dans un harem. « L’abjection humaine était telle qu’on ne pourrait la comparer qu’à elle-même, car seul le genre humain, de toutes les créatures de la terre, peut se dégrader à ce point ». Il fera la connaissance d’un sage, Barba Yani, puis sera déporté.

Malgré les indices donnés dans cette chronique, le roman est loin d’être sombre ou triste, car le talent d’ISTRATI est, à la manière des contes orientaux, de susciter l’humour et la cocasserie. Jamais en panne d’anecdotes flamboyantes, ISTRATI déroule son scénario avec légèreté et pourtant avec une immense profondeur philosophique, regardant « sans cesse dans le gouffre de l’âme humaine ».

*

« Oncle Anghel » (1924)



Cet oncle Anghel est fâché à peu près avec tout le monde depuis qu’il estime avoir gâché sa vie. Mauvais mariage avec une très belle femme, morte depuis, qui lui a donné deux beaux enfants, morts depuis. Il s’est retiré du monde des vivants, vit en ermite, patibulaire et aigri.

Sa demeure, sorte de maison du bonheur, a brûlé. Mais Anghel fut aussi victime de bandits, de voleurs, de malfaisants, fut physiquement attaqué. Il sait qu’il va bientôt mourir, mais avant de passer l’arme à gauche, il veut s’entretenir avec son neveu Adrien afin de lui conter sa vie, celle d’Anghel, mais aussi celle du propre neveu, celui qui lui sert son alcool, son poison, au moindre coup de sifflet. Anghel a souffert, a connu la déchéance : « Ce qu’on aurait pu considérer comme la délivrance pour lui, la mort, ne vint point, et personne n’a su pourquoi cet homme ne s’était pas tué. Il ne se tua point. Mais il mourut tous les jours, en absorbant sans cesse de petits verres de son eau-de-vie la plus forte. Il devint son meilleur client ». Au dernier souffle de vie arrive Jérémie, fils plus ou moins naturel de Cosma. Lui aussi en a gros sur la patate et a besoin de se délester, de se raconter…

Un monde de vagabonds, de sans grades, de petites gens, d’errants aux costumes miteux, tel est celui d’ISTRATI, il prend forme en Roumanie, le récit oscillant entre roman et conte savoureux aux nombreuses péripéties. Deux des thèmes principaux en sont la croyance (les croyances plutôt) et le reniement absolu de la famille, ce qui en fait un roman à la fois picaresque mais sérieux sur le fond.

*

« Présentation des haïdoucs » (1924)


Suite de ces portraits empreints de tendresse et d’émotion. Dans ce tome nous ferons connaissance avec les haïdoucs, des combattants du peuple roumain contre la tyrannie, les riches et les puissants. C’est Floarea Codrilor qui ouvre le bal, cette fille d’une borgne aux trois enfants. Elle est jadis tombée amoureuse de Groza, le capitaine des haïdoucs. Quelques témoins vont se succéder au crachoir : tous expliqueront pourquoi ils sont devenus haïdoucs ou au moins en ont retiré une forte sympathie. Elie le sage, Spilea le moine, Movila le vataf, jusqu’à Jérémie dont le récit finira en apothéose mais sera aussitôt contré, rendant la fin du présent volume quasi dantesque.

Ici les pauvres luttent : contre l’oppresseur, le puissant, mais en poètes, en philosophes justiciers. Les contes persans ne sont pas loin, la doctrine libertaire également. Le narrateur – l’Adrien du titre de la série – est un récipendiaire d’histoires, il écoute et enregistre dans sa mémoire les témoignages, qui dans ce volume savent se faire féministes : « La résistance sincère de la femme est sans effet sur les désirs de l’homme vulgaire. Il ne sait pas où finissent les embarras de la femmelette et où commence le dégoût profond de la dignité féminine. Tout est permis à cette brute qui maîtrise la terre ». ISTRATI est à la fois ancien, moderne et intemporel. La forme est légère et toute en suavité, alors que le fond est grave et révolutionnaire.

*

« Domnitza de Snagov » (1926)


Floarea est devenue la meneuse du peuple haïdouc combattant contre la tyrannie des boïars, la domination des turcs et grecs. Les boïars asservissent les paysans, leurs prennent leurs terres, pillent, réquisitionnent. Les haïdoucs, pourtant plutôt versés dans l’amour de son prochain, s’organisent et décident de lutter. Dans ce dernier volume des récits d’Adrien Zograffi, les haïdoucs se construisent comme un peuple libre, résistant à l’oppresseur, avec des convictions libertaires et pacifistes, face à la violence de l’envahisseur, à la corruption des religieux, allant même jusqu’à recevoir le soutien de napoléon III. Leur vision du monde est moderne, utopique diront certains.

Ce volet est peut-être le plus politique des quatre, sans doute le plus concret sur les aspirations d’un peuple, il résonne d’une modernité assez stupéfiante, tout en gardant ce style de conte ou fable persane. Il se base sur des faits réels, et derrière l’apparente légèreté de ton, c’est bien toute l’Histoire de la Roumanie du XIXe siècle qui défile sous nos yeux, histoire que bien sûr nous occidentaux méconnaissons parfaitement : le rôle des ottomans, des russes, les relations avec les pays limitrophes, etc. Ce dernier volume semble le plus abouti, en tout cas pour la description du peuple haïdouc. Je referme cette série avec regret, mais sans douleur aucune, puisque déjà j’aperçois les pages flamboyantes de la suite de cette saga, le cycle (1926-1930) « La jeunesse d’Adrien Zograffi », là encore quatre volumes la composent : « Codine », « Mikhaïl », « Mes départs » et « le pêcheur d’éponges ». Nous y reviendrons. Hâte ! Et au cas où, les douze romans de la série « Adrien Zograffi » appartiennent au domaine public donc gratuitement disponibles.

(Warren Bismuth)


dimanche 15 septembre 2019

Alexander MANUILOFF « L’État »


Dans la famille Originalité je demande « L’État » ! En effet, comment définir ce court livre ? Mieux vaut laisser la parole au préfacier Tim ETCHELLS : « Décrite non pas comme une pièce de théâtre, mais comme une installation textuelle, l’œuvre à la fois simple et convaincante d’Alexander MANUILOFF, L’État, est composée d’une séquence de soixante-trois déclarations brèves, présentés comme un scénario, que le public lit page après page ; ces déclarations, imprimées séparément et insérées dans une enveloppe individuelle, étant empilées sur une table à laquelle le public a accès. Il n’y a pas d’acteurs en dehors de ceux désignés par le public, en réalité de simples spectateurs qui interprètent spontanément un rôle improvisé dans un drame qu’ils ne connaissent pas à l’avance ».

Vous l’aurez compris, cette pièce de théâtre, pardon, cette installation textuelle requiert une participation active du public qui devient de fait acteur. Une séquence par page, parfois très brève. Et une décision : celle de Plamen GORANOV de s’immoler le 20 février 2013 à Sofia en Bulgarie pour protester contre la corruption et la mafia dans le gouvernement bulgare.

À partir d’un fait divers réel, Alexander MANUILOFF tisse une trame simple avec des mots percutants et précis. Il se met dans la peau de GORANOV la veille de son suicide public. D’un autre côté, il insiste sur les difficultés de présenter la représentation, nombreux étant les facteurs qui peuvent freiner ou même en empêcher la performance. GORANOV donne des pistes sur sa décision tandis que le metteur en scène alerte des barrières sur le spectacle à venir. « La représentation ne peut pas commencer faute d’autorisation officielle. Toute activité en lien avec la représentation doit être immédiatement interrompue », comme un compte à rebours…

Soixante-trois vignettes, soixante-trois séquences pour animer la pièce. Le spectateur doit s’en charger. Seules les première et dernière vignettes doivent rester à leur place initiale, toutes les autres pouvant être lues dans le désordre, un coup de maître de l’auteur offrant tout bonnement une pièce en kit à l’époque du D.I.Y., à reconstituer par le hasard et la main du spectateur, l’idée est lumineuse.

Les monologues imaginés de Plamen GORANOV sont brefs et incisifs : « Je suis Plamen. Et je ne crois pas en la démocratie. Pas en celle qu’on prétend avoir ici, maintenant, en Bulgarie. Ou ailleurs. Quel que soit le candidat pour lequel vous votez, il défendra toujours les intérêts d’une poignée de grandes multinationales et ceux de banques aux origines louches dont les capitaux sont cachés dans des paradis douteux. Je ne me sens pas représenté. Je crois qu’il n’y a personne pour représenter les gens comme moi. Et la plupart des gens qui sont comme moi le savent. Il le savent depuis longtemps et n’ont jamais rien fait pour changer le système ».

Une pièce de théâtre sur la situation en Bulgarie, mais écrite en anglais, que peut bien signifier une pareille décision saugrenue ? Là c’est dans une note de fin de volume qu’il faut se reporter pour obtenir l’éclaircissement : « Depuis 2011, en signe de protestation contre la corruption intellectuelle et la politique culturelle de son pays, Alexander MANUILOFF refuse la publication de ses œuvres en langue bulgare chez un éditeur bulgare ». La langue entre pleinement dans le processus de résistance.

Ici ce sont les éditions L’Espace d’un instant, éditions à but internationaliste, qui viennent de faire paraître cette excellente pièce inclassable, entre monologue d’un condamné par volonté personnelle et l’expression d’un metteur en scène dont le travail pourrait ne jamais voir le jour. L’immolation d’Alexander GORANOV fut le point de départ d’une contestation massive en Bulgarie à partir de 2013, une douzaine d’autres protestataires accompliront par la suite le même geste désespéré. Cette installation textuelle est plutôt intelligente et bien trouvée, sans acteur ni décor, c’est vous qui pilotez et pouvez la mettre en scène comme vous le désirez, n’importe où et à n’importe quelle heure. Et comme le texte est court, le jeu peut se dérouler brièvement. Un bouquin qui fait réfléchir sur les possibilités théâtrales infinies tout en alertant l’opinion publique. Cerise sur le gâteau : il coûte une misère. Vous n’avez désormais aucune excuse. Plus que jamais L’Espace d’un instant est un éditeur de théâtre militant et original, allant chercher les textes plus déroutants pour les proposer au public francophone. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.


(Warren Bismuth)