Jusque
là j’avais fait l’impasse sur l’oeuvre de Panaït ISTRATI (1884-1935), croyez
bien que je le regrette amèrement, je plaide coupable. Romancier roumain,
conteur devrais-je dire, de langue française, qu’il a méticuleusement apprise
en seulement sept ans, écrivain vagabond libertaire ayant connu toutes les
misères et les calomnies, sa vie est une suite de rencontres et d’embûches.
Errant un peu partout dans le monde, débarqué de bateaux en des ports inconnus,
il tente de se suicider en 1921 en se coupant la gorge. Une lettre sur lui et
destinée à Romain ROLLAND va atteindre son récepteur et faire définitivement
basculer la vie d’ISTRATI.
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« Kyra
Kyralina » (1923)

« Kyra
Kyralina » est le premier roman d’ISTRATI,
mais aussi le premier du cycle en quatre tomes « Les récits d’Adrien
Zograffi » (deux autres cycles comprenant ce personnage seront écrits par
la suite). Il est peut-être plus judicieux de le qualifier de conte. Au XIXe
siècle du côté de la Roumanie, L’Adrien en question rencontre Stavro, un homme
ayant souffert, qui va lui décliner non seulement son identité mais son
parcours d’adolescent tourmenté. Frère de Kyra, de quatre ans son aînée, pour
laquelle il voue un amour sans bornes. Et comme toute la famille vit sous le
joug d’un père violent et dément, il racontera comment sa mère sera victime de
violences conjugales, y perdant un œil. D’ailleurs lui et sa sœur subiront
aussi des coups lourds et intensifs. Sa mère tant aimée est bien plus riche que
son père, la violence n’en est que plus régulière, d’autant que la dame, sexuellement
libérée, s’offre de nombreux amants. « Tout
le bonheur a son revers ; la vie même, nous la payons avec la mort… C’est
pour cela qu’il faut la vivre. Vivez-la, mes enfants, selon vos goûts, et de
façon à ne rien regretter, le jour du Jugement dernier ».
Cette
mère va s’évaporer en pleine nature. Stovra et Kyra vont alors être recueillis par
deux oncles, puis Kyra va être forcée de rejoindre un harem. Stovra, alors
appelé Dragomir, va errer dans tout le Moyen-Orient (on voyage beaucoup dans ce
livre) à la recherche de sa sœur disparue et de sa mère peut-être morte. Mais
c’est surtout la Liberté qu’il va tenter de trouver, oui, avec un grand L, car
ce roman est une ode à la liberté absolue. Stovra se considère lui-même comme
un être immoral et malhonnête. Son vagabondage va être émaillé de picaresques
rencontres, souvent philosophiques. Il va connaître la faim, la peur, la prison
après avoir pénétré dans un harem. « L’abjection
humaine était telle qu’on ne pourrait la comparer qu’à elle-même, car seul le
genre humain, de toutes les créatures de la terre, peut se dégrader à ce
point ». Il fera la connaissance d’un sage, Barba Yani, puis sera
déporté.
Malgré
les indices donnés dans cette chronique, le roman est loin d’être sombre ou
triste, car le talent d’ISTRATI est, à la manière des contes orientaux, de
susciter l’humour et la cocasserie. Jamais en panne d’anecdotes flamboyantes,
ISTRATI déroule son scénario avec légèreté et pourtant avec une immense profondeur
philosophique, regardant « sans
cesse dans le gouffre de l’âme humaine ».
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« Oncle
Anghel » (1924)
Cet
oncle Anghel est fâché à peu près avec tout le monde depuis qu’il estime avoir
gâché sa vie. Mauvais mariage avec une très belle femme, morte depuis, qui lui
a donné deux beaux enfants, morts depuis. Il s’est retiré du monde des vivants,
vit en ermite, patibulaire et aigri.
Sa
demeure, sorte de maison du bonheur, a brûlé. Mais Anghel fut aussi victime de
bandits, de voleurs, de malfaisants, fut physiquement attaqué. Il sait qu’il va
bientôt mourir, mais avant de passer l’arme à gauche, il veut s’entretenir avec
son neveu Adrien afin de lui conter sa vie, celle d’Anghel, mais aussi celle du
propre neveu, celui qui lui sert son alcool, son poison, au moindre coup de
sifflet. Anghel a souffert, a connu la déchéance : « Ce qu’on aurait pu considérer comme la
délivrance pour lui, la mort, ne vint point, et personne n’a su pourquoi cet
homme ne s’était pas tué. Il ne se tua point. Mais il mourut tous les jours, en
absorbant sans cesse de petits verres de son eau-de-vie la plus forte. Il
devint son meilleur client ». Au dernier souffle de vie arrive
Jérémie, fils plus ou moins naturel de Cosma. Lui aussi en a gros sur la patate
et a besoin de se délester, de se raconter…
Un
monde de vagabonds, de sans grades, de petites gens, d’errants aux costumes
miteux, tel est celui d’ISTRATI, il prend forme en Roumanie, le récit oscillant
entre roman et conte savoureux aux nombreuses péripéties. Deux des thèmes
principaux en sont la croyance (les croyances plutôt) et le reniement absolu de
la famille, ce qui en fait un roman à la fois picaresque mais sérieux sur le
fond.
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« Présentation
des haïdoucs » (1924)
Suite
de ces portraits empreints de tendresse et d’émotion. Dans ce tome nous ferons
connaissance avec les haïdoucs, des combattants du peuple roumain contre la
tyrannie, les riches et les puissants. C’est Floarea Codrilor qui ouvre le bal,
cette fille d’une borgne aux trois enfants. Elle est jadis tombée amoureuse de
Groza, le capitaine des haïdoucs. Quelques témoins vont se succéder au
crachoir : tous expliqueront pourquoi ils sont devenus haïdoucs ou au
moins en ont retiré une forte sympathie. Elie le sage, Spilea le moine, Movila
le vataf, jusqu’à Jérémie dont le récit finira en apothéose mais sera aussitôt
contré, rendant la fin du présent volume quasi dantesque.
Ici
les pauvres luttent : contre l’oppresseur, le puissant, mais en poètes, en
philosophes justiciers. Les contes persans ne sont pas loin, la doctrine
libertaire également. Le narrateur – l’Adrien du titre de la série – est
un récipendiaire d’histoires, il écoute et enregistre dans sa mémoire les
témoignages, qui dans ce volume savent se faire féministes : « La résistance sincère de la femme est sans
effet sur les désirs de l’homme vulgaire. Il ne sait pas où finissent les
embarras de la femmelette et où commence le dégoût profond de la dignité
féminine. Tout est permis à cette brute qui maîtrise la terre ».
ISTRATI est à la fois ancien, moderne et intemporel. La forme est légère et
toute en suavité, alors que le fond est grave et révolutionnaire.
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« Domnitza
de Snagov » (1926)
Floarea
est devenue la meneuse du peuple haïdouc combattant contre la tyrannie des
boïars, la domination des turcs et grecs. Les boïars asservissent les paysans,
leurs prennent leurs terres, pillent, réquisitionnent. Les haïdoucs, pourtant
plutôt versés dans l’amour de son prochain, s’organisent et décident de lutter.
Dans ce dernier volume des récits d’Adrien Zograffi, les haïdoucs se
construisent comme un peuple libre, résistant à l’oppresseur, avec des
convictions libertaires et pacifistes, face à la violence de l’envahisseur, à
la corruption des religieux, allant même jusqu’à recevoir le soutien de napoléon
III. Leur vision du monde est moderne, utopique diront certains.
Ce
volet est peut-être le plus politique des quatre, sans doute le plus concret
sur les aspirations d’un peuple, il résonne d’une modernité assez stupéfiante,
tout en gardant ce style de conte ou fable persane. Il se base sur des faits
réels, et derrière l’apparente légèreté de ton, c’est bien toute l’Histoire de
la Roumanie du XIXe siècle qui défile sous nos yeux, histoire que bien sûr nous
occidentaux méconnaissons parfaitement : le rôle des ottomans, des russes,
les relations avec les pays limitrophes, etc. Ce dernier volume semble le plus
abouti, en tout cas pour la description du peuple haïdouc. Je referme cette
série avec regret, mais sans douleur aucune, puisque déjà j’aperçois les pages
flamboyantes de la suite de cette saga, le cycle (1926-1930) « La jeunesse
d’Adrien Zograffi », là encore quatre volumes la composent :
« Codine », « Mikhaïl », « Mes départs » et « le
pêcheur d’éponges ». Nous y reviendrons. Hâte ! Et au cas où, les
douze romans de la série « Adrien Zograffi » appartiennent au domaine
public donc gratuitement disponibles.
(Warren Bismuth)