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dimanche 23 août 2026

A.B. GUTHRIE : « The big sky », série

 


J'ai bien pris connaissance du règlement intérieur du challenge « Quatre saisons de pavés », du blog Au Milieu Des Livres, j'ai bien lu que nous ne devions pas proposer de séries pour participer à ce petit jeu qui consiste à présenter au moins un livre d'au moins 500 pages chaque trimestre (ici c'est le second pour la saison estivale). Mais pour ma défense, je précise que le premier volume de cette immense saga affiche à lui seul 576 pages au compteur, de quoi représenter dignement l'esprit western dans ce beau challenge. Et de déborder amplement, puisque cette chronique en renferme en fait quatre, d'où sa longueur démesurée et le bâillement que vous éprouverez si toutefois vous parvenez à en achever la lecture.

Alfred Bertram Guthrie (1901-1991) dit A.B. Guthrie, né en Indiana et mort dans le Montana, a écrit la série The big sky entre 1947 et 1982, soit sur près d’un demi-siècle. Des six volumes, seuls quatre sont parus en France, tous dans la remarquable collection « L’ouest, le vrai » de Actes sud, créée en 2013 par le non moins remarquable Bertrand Tavernier, afin d’exhumer des romans westerns oubliés et adaptés au cinéma. The big sky version française s’étend sur 1800 pages de 1830 à la fin du XIXe siècle. Nous verrons qu'il n'en est pas ainsi de la version originale.

« La captive aux yeux clairs » 1947 (publié en France en 2014)


1830, Kentucky. Boone Caudill, 17 ans, quitte le domicile familial après une bagarre dans un bar puis une violente altercation avec son père qu’il déteste. Errant, il fait route vers l’ouest avec son ami Jim Deakins du Missouri. Les deux hommes traversent de grandioses paysages déserts mais font aussi de nombreuses rencontres, certaines mauvaises, entraînant moult péripéties. Boone se fait voler le fusil qu’il avait subtilisé à son père après l’échauffourée. Son but premier est de le retrouver et de faire payer celui qui le lui a pris. Lorsqu’il le récupère, Boone est arrêté et jugé alors que Jim part à sa recherche, les deux hommes s’étant perdus de vue. Il le rencontre rapidement, le duo est à nouveau établi.

Après une ellipse, les deux amis sont maintenant partenaires de trappeurs sur un bateau, le Mandan, prêts à tuer des animaux pour en prélever la peau. Sur ce bateau, de nombreux trappeurs, souvent français, dont ce Jourdennais, mais aussi Dick Summers. Ils tiennent captive une jeune indienne Blackfeet, Teal Eye, fille d’un chef, qu’ils traitent plutôt bien, tandis qu’ils font du commerce de peaux, d’alcool, y compris avec les indiens, sympathisent même avec certaines tribus, notamment celle des Rees, les ennemis des Sioux. À Fort Union, une importante transaction financière leur est proposée, mais ils la refusent. S’ensuit une violente attaque indienne suite à la fuite de la jeune Teal Eye, les morts s’entassent bientôt.

1837, le voyage se poursuit à pied. Caudill, Deakins et Summers font la connaissance d’un indien d’apparence infantile qu’ils surnomment pauvre Diable et emmènent avec eux pour de nouvelles péripéties, notamment la chasse aux castors avant de rejoindre le Wyoming. Summers finit par les quitter, les Blackfeet sont victimes de la variole (appelée ici petite vérole) et le seul désir de Caudill est de rejoindre Teal Eye avec laquelle il a entamé une histoire d’amour. Il ne tarde pas à la revoir, elle est enceinte.

1843, Montana. Les deux comparses affublés de leur indien préparent une expédition avec un certain Peabody, la peur du froid les divise quant à la possibilité de la concrétiser. Le but est l’Oregon, au nord, avec la conquête de terres inexploitées. Peu à peu, Boone se rapproche des indiens, de leur mode de vie, de leurs pensées, de leurs coutumes, il devient une sorte d’indien blanc…

« La captive aux yeux clairs » n’est cependant pas qu’un simple western, c’est un imposant roman de près de 600 pages avec d’indéniables et nombreuses forces qui vont bien au-delà de la chevauchée sauvage et vagabonde. La nature, discrète mais pourtant omnisciente, rythme les déplacements. Elle ouvre quasiment chaque chapitre dans une luxuriance à couper le souffle, elle est aussi vivante que les pauvres trappeurs affamés. « Le vent qui soufflait au-dessus des montagnes était chaud. Parfois, il poussait des cris stridents et glaciaux entre les arbres, puis faiblissait et n’était qu’un murmure qui vous obligeait à tendre l’oreille. Dans ces moments-là, en pleine obscurité, Boone entendait l’eau goutter des branches givrées et du replat rocheux qui se dressait juste derrière le campement. Le vent soufflait presque en permanence dans cette région, comprimé par les canyons et se déversant sur les hautes plaines, jusqu’à ce que l’on s’y habitue et cesse d’y faire attention, sauf parfois la nuit quand il se réveillait et, en entendant ce son sauvage et triste, il s’enfonçait un peu plus sous sa couverture et sa peau de bison, en se sentant à l’abri, curieusement, et bien. Peu à peu, le sommeil revenait et le vent devenait comme une rivière qui coulait au rythme de ses rêves ».

Ce premier volume est une leçon de style : sauvage, taquinant le Nature Writing, mais aussi roman psychologique par ses personnages au caractère poussé et fouillé. Il est en partie cinématographique, nous immergeant au cœur des grands espaces où, les yeux fermés, nous sentons le vent sur nous. Roman très littéraire par ces suites de scénettes qui sont comme des images fortes qui se succèdent pour créer un tout cohérent à l’allure de fresque immense, documentée, donc à la portée historique majeure. Guthrie insère même une séquence sur le cannibalisme au cœur d’un hiver insupportable.

Tous les ingrédients d’un bon western sont égrenés, jusqu’à la partie de cartes ! Les premiers trains sillonnent le pays mais nous n’en voyons aucun. C’est également un roman contemplatif par ces paysages grandioses qui parfois écrasent le scénario, rappelant que la nature est plus forte que tout. De ce grand tout, certains survivront, mais la plupart périront.

« La captive aux yeux clairs » est un immense roman foisonnant que l’on ne peut réduire au classique western, tellement ses pages sont riches. Sans le savoir, avec ce roman de 1947, A.B. Guthrie vient d’inventer une marque de fabrique : l’école du Montana. Si cette étiquette est en partie vide de sens, il faut bien reconnaître que beaucoup d’auteurs vont pourtant lui donner ultérieurement un sens et une valeur : Jim Harrison, James Welch, Rick Bass, James Crumley, Thomas McGuane, James Lee Burke (qui signe d’ailleurs la belle préface de l’ouvrage) et tant d’autres. Mais plus rationnellement, ce roman est un livre charnière entre les récits de grands espaces qui s’éloignent de ceux de Jack London pour mettre la nature au cœur du texte dans un sens contemplatif, tout en décrivant ce qui s’y passe dans sa faune, et en donnant quelques pistes biologiques et naturalistes, rapprochant l'exercice de celui de l'un des pionniers, Henry David Thoreau. La place laissée à la culture amérindienne est immense, avec de nombreux focus sur les différents peuples, en une étude ethnologique passionnante, augmentant encore la portée de ce roman qui décidément lance de nombreux thèmes sans en bâcler un seul. L’histoire d’amour, contrairement à ce que laisse suggérer le titre, est loin d’être omniprésente.

Si vous aimez les grandes plaines, les hautes montagnes, les amours contrariées, l’histoire des États-Unis comprenant celle des amérindiens, si vous appréciez les personnages entiers, les moments tendus apaisés par des pages de nature époustouflantes, ruez-vous sur ce roman majeur, d’autant que la postface signée Bertrand Tavernier nous en apprend beaucoup sur le destin cinématographique du livre et de la série ainsi que sur son écho. Ce volume est traduit par Jean Esch.

« On a eu des castors, on a connu un pays libre, on a bien vécu, et tout ce qu’on a fait, on dirait qu’on l’a fait contre nous-mêmes, et que même si on l’avait su, on aurait pas pu faire autrement. On est partis, loin, pour prendre du bon temps, librement, mais c’était forcé que les gens nous suivent ».

« La route de l'ouest » 1949 (publié en France en 2014)


Deux ans après « La captive aux yeux clair », A.B. Guthrie se lance dans la suite de « The big sky ». Nous suivons Dick Summers, une des figures principales du tome précédent, dans le Missouri de 1845. Les fermiers sont pauvres, affamés, fatigués et souvent malades. L'espoir réside en une vie meilleure du côté de l'ouest, notamment vers l'Oregon, appartenant alors à L'Amérique du Nord Britannique. Un convoi nommé « Va pour l'Oregon » se prépare afin que de nombreux habitants puissent voyager ensemble et de fait être plus forts en cas d'attaques indiennes notamment, mais aussi de maladies ou de coups durs, d'accidents. Dick Summers, dont la femme vient de mourir, se décide à rejoindre le convoi, il lui servira de guide, lui qui connaît la route puisque ayant déjà stationné en Oregon (voir « La captive aux yeux clairs »).

Les âmes sont en peine à l'idée de quitter définitivement les terres sur lesquelles elles ont grandi et travaillé. Guthrie lui-même semble hésiter dans sa structure, laissant traîner les préparatifs sur de nombreux chapitres, comme s'il avait du mal à extirper ses personnages de leur pays. Mais finalement, le convoi va bien s'ébranler, Tadlock en sera le capitaine. Plus de trois mille kilomètres à parcourir entre montagnes, immenses plaines, caprices de la météo et relations humaines pas toujours aisées.

« La route de l'ouest » n'atteint par l'intensité du fabuleux tome précédent. L'aspect contemplatif est moins prégnant, les paysages moins décrits, l'action se resserrant sur la psychologie des personnages, la chasse aux bisons et quelques fâcheuses rencontres avec les Indiens. Tadlock ne fait pas l'unanimité, des actes d’insubordination se succèdent jusqu'à sa démission. C'est Evans, un proche de Summers, qui devient capitaine. Il tente de ménager la chèvre et le chou tandis que le convoi progresse lentement vers l'ouest et que les enfants s'ennuient malgré quelques séances de jeu bienvenues.

Même si la nature s'immisce moins, il faut bien constater que le roman réserve de beaux tableaux des grandes plaines de l'ouest, celles d'avant la décimation des bisons, en des pages précieuses de Nature Writing. « Il s'avança vers la rivière et son pas fit lever un oiseau qui s'envola devant lui. De près la rivière semblait une large coulée d'encre dont on ne pouvait voir le fond. Au large, les deux îles accrochées au-dessus des eaux comme deux nappes de brume sombre. Evans eut l'illusion de les voir bouger. C'étaient sans doute les bêtes qui se levaient toutes ensemble pour paître ». D'autres belles pages cassant la routine nous attendent sur l'hostilité de la faune, des intempéries, ce sont dans ces moments-là que les protagonistes se mettent le plus à nu, dévoilent leur propre personnalité.

L'Oregon semble alors abandonné du monde, tout comme pourrait l'être le convoi dans lequel les tensions montent d'un octave, deux clans désormais s’affrontant, parfois même physiquement. Pour le jeune Brownie, fils de Evans et fasciné par la figure de Summers, c'est l'apprentissage de la vie et de l'amour, car cette « Route de l'ouest » est un roman d'initiation, y compris pour les adultes, comme prisonniers dans une routine désespérante : « Travail, soucis, poussière, soleil, et la nuit venait, et cela recommençait ». Le convoi se scinde, une partie faisant finalement route pour la Californie alors qu'un micro gouvernement se constitue pour ceux dont le but reste l'Oregon. Le rôle des femmes ne doit pas être sous-estimé, ainsi : « Il y avait en elles une sorte de rudesse farouche, une énergie qu'on n'aurait pas soupçonnée chez elles dans un salon. Il s'ensuivait que petit à petit elles étaient amenées à donner leur avis et les hommes à les écouter et à en tenir compte. L'amour-propre masculin eût-il à en souffrir, aucun de ces hommes ne croirait plus désormais que la femme est un être agréable à regarder à condition qu'elle se taise ».

Le convoi dans lequel ont par ailleurs lieu plusieurs naissances lors de l'interminable voyage parviendra-t-il en Oregon ? C'est tout l'enjeu de ce roman profondément humaniste dont les protagonistes sont merveilleusement dépeints, aucun ne faisant tapisserie, l'auteur s'est appliqué à les rendre humains, émotifs voire sentimentaux. « La route de l'ouest », même s'il est un ton en-dessous de « La captive aux yeux clairs », est un très joli roman lent des grands espaces qui se laisse déguster, les derniers chapitres étant de toute beauté. Guthrie démontre par son audace qu'un roman western simple dans son scénario peut être littéraire et par moments envoûtant. Bertrand Tavernier intervient une fois de plus en fin de volume. C'est Jacques Dilly qui signe cette fois la traduction.

« Dans un si beau pays » 1982 (publié en France en 2017)


Ce volume, troisième de la série dans sa chronologie française, a pourtant été écrit bien après les autres. Il s'intercale dans sa version française entre « La route de l'ouest » et « L'irrésistible ascension de Lat Evans », alors que dans la version originale il clôture la série, en sixième volume (à noter que deux volumes n'ont jamais été traduits en France). Nous y retrouvons avec un immense plaisir Dick Summers, chasseur, guide et chercheur d'or, 45 ans au début de l'action (le scenario s’étend sur plus de deux décennies à partir de 1845). Il parcourt l'ouest des États-Unis avec son ami Higgins et son inséparable violon. Summers fait désormais partie de ces pionniers qui ont défriché le pays, ouvert des pistes, mais tout a changé. Les Blancs veulent le pouvoir, les terres, et accessoirement la disparition des Indiens et des bisons, ils saccagent la nature. Peut-être qu'au fond de lui, Summers ne se sent plus appartenir à sa race, d'autant qu'il retrouve Teal Eye (voir « La captive aux yeux clairs »), l'ancienne femme de son ami Boone Caudill avec lequel il s'est brouillé et qui a fait un enfant, aveugle, Nocansee, à Teal Eye avant de tuer un homme.

Summers se rapproche de Teal Eye, jusqu'à l'épouser et lui faire à son tour un enfant, Lije. Lui et Higgins vivent entre deux cultures : indienne et blanche. Dans leurs errances, ils rencontrent des tas de personnages variés qui donnent du sel supplémentaire au roman, notamment ce Pasteur Potter qui vient convertir les indiens et, derrière sa prétendue bienveillance, ce sera de gré ou de force. Car tous les protagonistes du récit possèdent un caractère bien à eux, ils font vivre l'histoire par leur seule présence. Lorsqu'une silhouette entre en scène, ce n'est jamais pour faire de la figuration mais bien pour donner une épaisseur supplémentaire au texte. Dans ce roman parfois contemplatif, parfois cruel, toujours écrit avec le cœur, il semble ne rien se passer, et pourtant sa richesse est folle, les informations poussées sur le quotidien du cowboy du milieu du XIXe siècle, sans oublier les références historiques, Summers et Higgins se retrouvant projetés au cœur de la guerre de Sécession bien malgré eux, Higgins se liant avec la jeune indienne Little Wing qui voudra revoir les siens, les Shoshones.

Mais Summers a un but : celui de retrouver Boone coûte que coûte, pour parler avec lui, lui faire part de sa folie de naguère. Et en effet, Boone Caudill est aperçu non loin du lieu où se trouve Summers qui, ainsi, va l'attendre...

« Dans un si beau pays » est une suite magnifique et charpentée de « La route de l'ouest », écrite pourtant près de 35 ans plus tard. Guhtrie possède ce talent de peindre des personnages complexes, parfois contradictoires, sans jamais caricaturer, les faisant évoluer dans les grandes plaines et montagnes du Montana, qu'il magnifie par sa plume. Car la série « The big sky » est un hommage très prononcé aux grands espaces, au monde d'avant, englouti. Les êtres et la nature ne font qu'un, même s'ils s'affrontent, c'est toute la beauté de cette saga que la plume littéraire de l'auteur rend magique, un de ces moments où l'on se sent si bien dans des pages, bien que le finale du présent volume soit sombre, âpre et désespéré, c'en est aussi sa puissance, cette faculté à changer radicalement d'ambiance. Comme Summers, Guthrie est un guide. Quant au sort qu'il lui réserve, ainsi qu'à Higgins, Teal Eye et ses enfants, je n'en dévoilerai rien. Mais lisez cette série, elle vaut l'effort à accomplir pour les quatre volumes.

« Dans un si beau pays on ne pouvait qu'être heureux ». Traduction Christine Piot, postface Bertrand Tavernier.

« L'irrésistible ascension de Lat Evans » 1956 (publié en France en 2017)

Roman qui en version française clôt la tétralogie « The big sky », il est en fait le troisième volume qui dans sa version originale comportera 6 tomes (2 restent donc inédits en français). Guthrie nous permet de suivre Lat Evans, fils ambitieux de Brownie Evans et de Mercy McBee, déjà dépeints dans le superbe « La route de l'ouest ». Lat quitte ses parents vers 1880 dans l'Oregon pour rejoindre le Montana avec une équipe de cowboys qui mènent un convoi avec chevaux et 2000 têtes de vaches à livrer.

Dans ce volume âpre, Guthrie s'attarde sur l'atmosphère, il délaisse en partie des descriptions époustouflantes de la nature, dressant un roman peut-être plus personnel. Le parcours de Lat Evans est celui de nombreux ranchers de la fin du XIXe siècle : réussir par le pouvoir et l'argent. Certes, quelques pages de nature sont grandioses et mémorables mais elles ne constituent plus le socle du récit. « Ce pays tout autour, cette étendue de terre géante, cette plaine sur laquelle le bétail s'était déversé depuis les pentes. En dehors de l'Ouest montagneux, elle fleurissait à perte de vue. Plus loin qu'un homme ne pouvait le concevoir, au-delà des buttes bleuies par l'espace, et dans lequel elle flottait, la ligne d'horizon ourlait le ciel. Et presque rien en vue, presque aucun être vivant. Des loups, des coyotes, des renards de prairie, des gauphres, des créatures de ce genre, qui ne comptaient pas. Ici et là, un groupe d'antilopes. Aucun bison pour le moment ». Et pour cause : les Blancs sont en train d'exterminer des bisons, de les rayer de la surface de la terre dans le seul but d'affamer les Indiens.

Lat vit d'ailleurs quelque temps avec des Indiens après avoir été blessé par l'un d'eux, et l'on sent toute la tendresse de l'auteur pour ce peuple, comme dans les volets précédents. La trame principale du roman réside pourtant dans la vengeance, celle que Lat fomente contre un certain Jehu qui lui doit de l'argent. Lat s'entiche d'une prostituée, Callie, beau personnage du roman. Pourtant il se marie avec Joyce, avec qui il a un enfant. Guthrie insiste méticuleusement sur les gestes et actions précis d'un rancher de l'époque et de sa famille. « Voilà le plaisir du cow-boy, se dit Carmichael : des amis, rien à faire que de flemmarder, siroter du whisky, échanger des balivernes, et se taper un petit carton peut-être, sans se soucier de ce qui se passe dehors. Tous ces blablas dans les journaux qui prétendent qu'un homme doit se méfier à cause des Indiens, des débandades, du mauvais temps, des mauvaises rencontres, alors qu'en fait chevaucher seul sur une crête permet au cavalier de peaufiner ses histoires, de les mettre à l'épreuve et de se frotter les mains à l'idée de les raconter ».

Guthrie met en avant la foi chrétienne de Lat, ce dernier finissant par retrouver un ancêtre. Le roman surprend par sa lenteur, son absence de but véritable hormis la fameuse ascension de Lat. Contrairement aux tomes précédents, celui-ci ne propose pas de personnages charismatiques cachant une immense beauté intérieure. Au contraire, les protagonistes de ce quatrième volet, derrière leur opportunisme, sont en partie fats, prétentieux et quelque peu antipathiques. Seules les femmes s'en sortent mieux, laissant percer une pointe de féminisme masqué derrière les propos virilistes des hommes.

Peu à peu, en fin de volume se perçoit comme un profond romantisme, doublé durant quelques pages d'une ambiance de polar. Mais dans l'ensemble, ce récit est dominé par le froid, au propre comme au figuré, par les vents dont le chinook, et bien sûr par la recherche du profit. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est un roman à part dans le cycle, il est peut-être plus mélancolique, en tout cas moins poétique, moins « rêveur » que les précédents. S'il m'a paru moins réussi, c'est en partie parce que je n'ai pas retrouvé les folles descriptions des grands espaces, ni les beaux personnages des volumes précédents. Ni la présence indienne, rassurante dans ce monde de Blancs.

Je l'ai précisé, « L'irrésistible ascension de Lat Evans » est le dernier tome de la série proposée en français. Pourtant il fut le 3e écrit chronologiquement. Le replacer en dernière position n'est pas dû au hasard, puisque dans la chronologie historique, il est bel et bien le dernier, se déroulant dans les années 1880. En tout cas il clôt une somptueuse série, « The big sky », qui peut être vue comme la grande sœur de « Lonesome dove » de Larry McMurtry (commencée en 1985). Ces deux séries sont deux piliers du western, complémentaires et pourtant différentes. Elles valent largement le temps que l'on passe à côté des protagonistes. « L'irrésistible ascension de Lat Evans » ne cherche plus un nouveau monde, peut-être meilleur, son but n'est plus de le créer puisqu'il est advenu, on n'est plus plongés au sein d'un rêve éveillé mais bien dans une réalité qui est parfois loin de ce qu'était le rêve. L'écriture de la tétralogie « The big sky » s'est étendue sur près de 50 ans, il est en de même pour l'action, débutant en 1830, s'achevant après 1880, où le capitalisme moderne a triomphé.

Je ne sais pas si les deux volumes inédits en français (« Arfive » de 1971 et « The last valley » de 1975) verront le jour, tant « L'irrésistible ascension de Lat Evans » semble bien vouloir en terminer avec cette saga. Comme pour chaque volume, les dernier mots reviennent au créateur de la collection L'ouest le vrai, monsieur Bertrand Tavernier himself, qui nous nourrit une fois de plus de sa grande culture western, le propos est comme toujours passionnant. Et c'est ainsi que se terminent les 1800 pages de cette série que j'abandonne à regret. Le présent volume est à nouveau traduit par une personne différente, cette fois par Agathe Neuve.

https://actes-sud.fr/collections/louest-le-vrai

(Warren Bismuth)



dimanche 12 juillet 2026

Alice ZENITER « Frapper l'épopée »

 


Reprenant en partie le plan de son merveilleux « L'art de perdre », Alice Zeniter s'intéresse cette fois-ci à la Nouvelle-Calédonie en mettant en scène (l'autrice écrit aussi pour le théâtre) des personnages qui pourraient être issus de « L'art de perdre », pour des propos là aussi sociaux et engagés tout comme historiques pour la rigueur du travail de fond.

Tass, professeure de français en rupture amoureuse, Calédonienne ayant en partie vécu en métropole, retourne s'installer à Nouméa après 10 ans de vie plus ou moins commune avec Thomas durant lesquels Tass faisait de nombreux allers-retours coûteux et épuisants. Sylviane est une de ses amies et confidentes, 60 ans, propriétaire de l'appartement occupé par Tass. À leurs côtés évoluent quelques figures marquées par leur engagement pour l'indépendance : le vieux Un Ruisseau, celui qui organise des parties de bingo clandestines sur l'île pour en partie financer ses activités politiques, ou encore NEP (« N'Épousera-pas-un-Pauvre ») et FidR (« Fille-de-la-Réussite »).

« Les Blancs ne nous ont pas pris nous terres parce qu'ils en avaient besoin : ils les ont prises pour en faire un bagne ! Ils sont arrivés ici et ils ont dit : c'est un paradis, nous en ferons une colonie pénitentiaire ». De fait, les autochtones vivent de peu, dans la misère, certains dans des squats. Les diverses communautés sociales se côtoient mais ne se mélangent pas. La vie est chère, tout se monnaye. La colonisation a frappé. D'un côté les Blancs, de l'autre les Noirs. Quant à Tass elle se situe un peu entre les deux clans, alors que certains de ses proches comme NEP ou FidR organisent des actions d'« empathie violente » et s'apprêtent à passer à l’action de manière plus visible. En effet, suite à la célèbre poignée de mains de 1988 entre Jean-Marie Djibaou (indépendantiste) et Jacques Lafleur (pro-colonial) entérinant les accords de Matignon pour l’ouverture d'un référendum d'autodétermination, une statue a été édifiée, immortalisant ce moment. Seulement Djibaou (par ailleurs assassiné en 1989) y paraît beaucoup plus petit que Lafleur, ce qui n'est pas du goût des indépendantistes, qui souhaitent affaisser le côté de la statue représentant Lafleur pour rehausser Djibaou.

Car c'est bien toute l'histoire politique et coloniale de la Nouvelle-Calédonie qui passe en accéléré dans ce roman documenté, s'arrêtant sur la période contemporaine, celle de 2022, après trois référendums qui ont évacué l'indépendance. Ici, les Blancs parlent peu de la colonisation, ils semblent gênés aux entournures. La jeunesse noire est paumée, se noyant dans l'alcool, les stupéfiants, s'adonnant à de petits délits, se frottant aux flics. D'autres personnages émaillent le récit : je pense aux jumeaux Pénélope et Célestin (est-elle enceinte ?), qui se sont récemment évaporés.

Alice Zeniter dénonce aussi la colonisation par un prisme original, celui de la biodiversité, avec une possible allégorie subtile, ainsi « Pour qu'une espèce évolue de manière à se défendre contre les prédateurs, il faut un temps si long et si aléatoire que personne ne sait vraiment l'estimer. Depuis leur arrivée, les Européens ont lâché des animaux ici ou là, dans un but ou un autre, il en ont laissé s'échapper des bateaux sans y faire attention, peut-être que d'autres s'étaient glissés dans leurs malles ou leurs tonneaux sans même qu'ils les remarquent. Les bêtes se sont reproduites et elles attaquent la faune endémique qui ne peut pas apprendre assez rapidement à se protéger ou à fuir ». Les pages zoologiques figurent parmi les plus belles séquences du présent récit. Mais patientons, voulez-vous ?

Car voilà qu'au cœur du récit intervient ce long et somptueux chapitre de 70 pages : « Avant ». Et le festival peut commencer. À partir des débuts de la colonisation en 1853, ce texte, comme indépendant (veuillez me pardonner cet involontaire jeu de mots), revient sur l'Histoire de la Calédonie. L'île devient une colonie pénitentiaire dès 1863, la répression est totale alors que l'ombre de Louise Michel (qui y fut déportée) plane sans cesse. La fiction entre en jeu avec la biographie carcérale d'un ancêtre de Tass, Arezki qui raconte sa vie au bagne, un peu à la manière des (incontournables) romans de Éric Vuillard. On touche au sublime. Mais ce n'est pas tout : l'autrice elle-même fait son apparition par le biais des plus de 2000 « Arabes » envoyés à la Pénitentiaire, dont des kabyles, possiblement des ancêtres à elle, dans un recoupement avec la propre histoire de Tass. Arezki finira vagabond.

Alice Zeniter informe sans fanatisme, dénonçant les exactions de ceux avec lesquelles les affinités existent pourtant, en l'occurrence les Communards, prêtant main forte au régime de brutalité en combattant une insurrection anticoloniale de 1878. L'autrice revient sur les femmes prisonnières : « La criminalité féminine, dont la répression a envoyé deux mille femmes aux bagnes de Guyane et de la Nouvelle, est une criminalité tragique et défensive : celle-ci a volé pour ne pas mourir de faim, celle-là a vendu son corps pour les mêmes raisons, cette autre a tué un mari ou un amant dangereux. Souvent, elles sont condamnées non pour leur propre crime mais pour complicité ou recel. Concierges et servantes écopent des travaux forcés pour avoir fait le guet lors d'un cambriolage, donné des informations sur un appartement à vider, signalé l'absence des propriétaires. Épouses et maîtresses sont punies simplement pour avoir partagé le logement d'un voleur qui rapportait son butin à domicile ». Car Zeniter n'oublie jamais le combat féministe et utilise l'histoire comme un porte-voix.

Le feu d'artifice s'étend, l'autrice évoquant le réchauffement climatique avec sa pertinence habituelle, nous ne sommes plus dans le même roman, la digression fut longue mais implacable et passionnante, c'est le moment fort d'un texte qui était pourtant déjà solide sans cet interlude, un texte dont l'espace-temps est de seulement une année mais qui impressionne par son ampleur, sa richesse, sa maturité des thèmes en une seconde partie fulgurante qui laisse bouche bée d'admiration. « Frapper l'épopée » est paru en 2024, il fait d'Alice Zeniter l'une des grandes romancières françaises de notre temps.

(Warren Bismuth)


mercredi 8 juillet 2026

Roland SIEGLOFF « La main – Thomas Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur »

 


Thomas Vinçotte (1850-1925) est un sculpteur belge de renom, travaillant pour la Cour du roi Léopold II. En 1914, alors que ce dernier est décédé depuis cinq ans, un concours est lancé : bâtir un monument en son honneur. Et bien sûr, Vinçotte souhaite participer pour remercier une dernière fois celui grâce à qui il a obtenu la célébrité et la gloire.

En 2024, Camille, jeune stagiaire à la télévision belge, s'apprête à réaliser un reportage sur Thomas Vinçotte à l'occasion du centenaire de son décès. Elle a besoin de retracer son parcours professionnel comme ses liens avec le roi Léopold II, celui même qui a privatisé le Congo, en fut propriétaire avant de le vendre à l’État belge.

Voilà le nœud du problème : le Congo. Car les troupes de Léopold II y ont mené grand train, brutalisant, affamant, exécutant la population noire. Le roi a du sang sur les mains, et la main dans sa globalité est malgré elle l’héroïne du présent roman. Car les colons ont coupé des mains noires, des milliers pour punir celles et ceux qui refusaient d'obéir, et ceci le roi ne pouvait pas l'ignorer. C'est soudain la conscience de Vinçotte qui est mise à rude épreuve : comment représenter le roi sur un monument dressé en son honneur, connaissant les exactions et les mutilations au Congo ?

Oui mais. Le problème est exactement similaire pour Camille qui, avec le recul, détient encore plus d’informations que pouvait en avoir Vinçotte à propos du roi et de sa barbarie. Doit-elle à son tour enrober la réalité, la rendre soutenable aux yeux de ses téléspectateurs et ainsi mentir, y compris à elle-même dans le cadre de son travail ?

C'est tout en subtilité que l'allemand Roland Siegloff dose son roman, convoquant des personnages s'élevant contre la brutalité royale en Afrique noire, espérant influencer à deux époques différentes Vinçotte puis Camille dans leur projet d'hommage. Les deux époques se répondent en miroir, chapitres chiffrés pour le passé, lettrés pour le présent.

« Tout le monde sait aujourd'hui ce que Léopold II a fait au Congo. Avec quelle brutalité, quel mépris des hommes blancs ont agi en son nom. Des millions d'hommes sont morts alors parce qu'on les a chassés de leurs terres natales ou tués brutalement. Cet homme a du sang sur les mains ». C'est à partir de ces données que le roman se développe, sautant d'une époque à l'autre sans jamais devenir confus. D'abord, Vinçotte puis Camille réfutent la responsabilité du roi concernant les horreurs au Congo, mais vite, grâce à des détracteurs décortiquant les faits, ils commencent à douter, car Camille, à plus de 100 ans de là doute, écoutant ses proches malgré son hostilité.

Ce qui se joue en ces pages, c'est la question existentielle suivante : « Doit-on séparer l'homme de l'artiste ? ». « Peut-on créer une œuvre avec une entière conviction et transmettre en même temps le germe du doute, peut-il représenter un homme clairvoyant et suggérer son côté obscur ? Son art a toujours exprimé la force et l'évidence, il a laissé aux autres la légèreté, la subtilité. L'allusion n'a jamais été son fort. Mais il pressent que ce pourrait être une façon d'affirmer sa vraie maîtrise ».

Entre déambulations dans Bruxelles pour des présentations d’œuvres de l'artiste controversé et dissertation sur l'art, Roland Siegloff atteint son but, celui de nous captiver par ses propos toujours modérés et pesés, même s’il est évident qu'il place ses pions d'un certain côté de l'échiquier. L'histoire économique de la Belgique est évoquée. Et tout à coup de nos jours, l'un des monuments de Léopold II créés par Vinçotte voit sa main droite amputée. Il pourrait y avoir un fort geste politique derrière. Cette séquence entre en écho avec plusieurs dégradations récentes de statues de Léopold II en Belgique, dénonçant toutes la colonisation belge au Congo. Lorsque l'Histoire rejoint le présent...

Roland Siegloff maîtrise son sujet, jamais il ne nous perd pas, il sait nous guider sans chercher à nous impressionner (un vieux réflexe pourtant souvent usé et abusé par les écrivains soliloquant sur des œuvres d'art, devenant abscons et grotesques de « savoirs », où la grandiloquence tutoie la caricature). Le roman est à la fois pédagogique, engagé tout en laissant place à la réflexion personnelle. Sans fanatisme, il déroule les faits, les pensées, les possibilités comme les probabilités. Il en ressort un roman équilibré et d'un grand intérêt, navigant sans cesse entre la première partie du XXe siècle puis celle du XXIe, les deux se brouillant parfois, semblant ne plus faire qu'une entité commune. Les propos documentés permettent une approche en finesse. Les personnages secondaires sont au moins aussi importants que Vinçotte et Camille puisqu'ils vont influer sur certaines de leurs décisions.

« La main – Vinçotte ou les doutes d'un sculpteur » vient de paraître aux inspirées Le Ver à Soi, il est traduit de l'allemand par Jacques Duvernet. Vous pouvez le commander directement sur le site du Ver à Soie, n’hésitez pas à glisser un billet supplémentaire pour le superbe « Bienvenue à Faubourg Bienveillant » de Luc Fivet. Pour aller plus loin dans le thème, vous pouvez vous reporter à l'excellent roman documenté de Éric Vuillard, « Congo », paru en 2012.

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)

dimanche 5 juillet 2026

James A. McLAUGHLIN « Dans la gueule de l'ours »

 


Rice Moore, biologiste de 34 ans installé dans la réserve naturelle de Turk Mountain dans les Appalaches en Virginie, réserve dont il est le gardien, s'est en fait évadé d'une prison du Mexique. Devenu Rick Morton, il s'occupe aussi de ruches avec un certain Boger. Un ramasseur de champignons vient à sa rencontre et le guide jusqu'au cadavre d'une ourse qui pourrait bien être un crime perpétré par un puissant cartel faisant commerce illégal d'animaux sauvages, notamment de vésicules biliaires d'ours lui servant à financer ses activités de drogues, surtout en direction de la Chine. « C'était déjà arrivé, dans les années 1990. Des gens tuaient les ours pour le marché noir. La mafia s'en est mêlée, elle payait deux mille dollars la vésicule, éliminant le sel biliaire et la vendait aux Chinois qui s'en servent comme d'un médicament ».

Dans ce paysage majestueux, les ruraux ne semblent pas adaptés aux éléments de la nature sauvage. Cette situation vaut pour l'entièreté du récit, c'est aussi l'une des charpentes de ce premier roman de James A. McLaughlin de 2016 publié en France en 2019. L'énigme se fond autour de la nature, même surtout autour des réactions des habitants face à elle. Rice fait la connaissance de Sara Birkeland, la gardienne qui l'a précédé sur son poste. Elle a eu affaire au cartel, fut victime d'une immense violence psychologique et physique.

Parallèlement, l'histoire fait des demi-tours, s'engouffre dans le passé de Rice avant de se ranger, avec des chapitres où il est question de sa relation sulfureuse avec Apryl, une femme proche du cartel des drogues qui a accepté de servir de mule pour soigner sa jeune sœur schizophrène. « Cette nuit-là, tandis qu'ils marchaient dans le canyon à sec, elle lui avait parlé à voix basse du mur prévu tout le long de la frontière entre l'Arizona et le Mexique, puis de son projet de financement d'une étude majeure montrant que ce mur bousillerait la migration transfrontalière d'espèces menacées de gros animaux ». Nous y sommes. Car « Dans la gueule de l'ours » est avant tout un roman contre l'exploitation de la nature, contre les décisions en haut lieu qui ne prennent pas en compte l'état de la biodiversité, pouvant provoquer un possible effondrement d'un maillon de la chaîne. Et c'est là que ce texte se fait puissant, précis, dans son combat contre les ravages infligés à la nature et aux animaux.

Une étude avait été entreprise concernant les divers impacts sur la faune et les migrants par la construction du mur frontalier entre États-Unis et Mexique. Mais soudain, Rice semble quitter les vivants, du moins les êtres humains, se terre dans les bois, confectionnant une tenue camouflage pour être au plus près de la nature, interagir avec elle, la ressentir, vivre en elle. C'est le passage introspectif voire carrément psychédélique d'un roman qui pourtant ne manque pas d'action : bagarres, intimidations, il sue parfois la testostérone mais retombe sur ses pattes, inversant les valeurs. « Dans la gueule de l'ours » est une sorte de western moderne un peu foutraque. Avec 55 chapitres au compteur, il prend son temps pour dérouler son scénario, l'horloge paraissant parfois figée.

Pour un premier roman, c'est avec brio que James McLaughlin s'en tire, même si nous aurions aimé un développement de certaines idées, la plupart étant affleurées sans être fouillées, pouvant même être « oubliées » après avoir été amorcées. Il n'en est pas moins vrai que « Dans la gueule de l'ours » se lit avec délectation, révolte parfois. Que ses pages de Nature Writing sont immensément belles, que de grandes valeurs sont avancées, que les personnages sont réussis. Et que l'on passe un sacré bon moment aux côtés de Rice. Roman traduit par Brice Matthieussent, il est paru en 2019 dans la belle collection Fiction des éditions Rue de l'Échiquier. Depuis, un deuxième roman de l'auteur est paru dans la même collection, « Les aigles de Panther Gap » en 2023, j'y reviendrai sans doute prochainement.

https://www.ruedelechiquier.net/

(Warren Bismuth)

mercredi 1 juillet 2026

Luc FIVET « Bienvenue à Faubourg Bienveillant »

 


Après 27 ans de mariage Arthur et Isabelle Korner quittent définitivement Paris et chamboulent leur avenir professionnel. Un ras-de-bol de la capitale doublé d'une attirance pour un village où la vie semble tellement différente : Faubourg Bienveillant. Dès l'arrivée ils tombent sous le charme : quelques commerces, calme mais surtout ambiance conviviale. Ils font très rapidement connaissance avec certains des habitants, le courant passe.

Arthur souhaite devenir photographe professionnel (élément clé pour la dernière page du livre), déambule dans le village en vue de futurs clichés. Ici, c'est la bonne humeur, on se salue d'un pouce levé ou de doigts en forme de cœur, la bienveillance règne, ce qui change d'Isis, la fille du couple, qui vient parfois leur rendre visite, maussade, autocentrée, hypocondriaque et négative.

Mais déjà pointent au bistrot les sempiternelles discussions à propos des immigrés, que l'on aime pas, par ici, la vieille rengaine et les mêmes faux arguments toujours sortis de nulle part et hors contexte. Puis plus globalement les insinuations, la médisance. Et si Faubourg Bienveillant n'était qu'un vernis qui commence à se craqueler ? Si derrière la politesse ne cachait pas une certaine cupidité et l'exercice du profit ? Pourtant, « entre voisins, il faut bien s'entraider », et Isabelle rejoint des groupes de poterie, de yoga, de bien-être, de randonnées. « Mais tout ça sonnait un peu faux ».

De nombreux vendeurs ambulants pratiquant le porte-à-porte, rendent l'atmosphère de plus en plus pesante. Et chacun expose sa vie privée, en tout cas ce qu'il veut bien en montrer, sans discernement, sans pudeur. À ce stade de lecture, nous comprenons que nous voilà enfermés dans un roman diabolique : Faubourg Bienveillant : FB. Ce village est en effet une allégorie mordante et « vivante » de... Facebook ! Ici, chaque habitant représente une posture sur le célèbre réseau social : les marchands y incarnent la publicité mitraillant les fils d'actualité, puis il y a la voisine qui vous montre chaque jour le plat qu'elle a concocté, sans oublier ce vieux couple proverbial qui cite sans cesse des phrases de personnalités célèbres, phrases tronquées et parfois fausses. Est présent aussi l’indécrottable conspirationniste éclairé, et celui qui-a-un-avis-sur-tout, aussi insupportable que ces congénères, hautain et condescendant.

Derrière l'aspect jubilatoire du style, nonchalant et désinvolte, c'est bien la tristesse d'un monde où la communication, le paraître ont pris la place de l'humanisme, du vivre-ensemble. Mimétisme de la communication, effacement de la personnalité, portraits en trompe l’œil se terminant par des discussions saturées de brouhaha infâme, en une confusion totale où les conversations se perdent, se chevauchent, et que l'auteur Luc Fivet transforme en des séquences théâtrales jubilatoires, où chaque voisin devient un « follower ».

« C'est le mal de notre époque : penser qu'une simple opinion vaut réflexion ». Il en est de même pour le racisme ordinaire, la rumeur, la calomnie, tout ce qui pollue la tranquillité du village et son essence même, le vidant de sa substance initiale, le faisant évoluer en vase clos dans un univers irréel et superficiel dont la fuite est l'apanage dès qu'un sujet un peu brûlant (les migrants par exemple) est mis sur le tapis. La belle solidarité se détricote d'elle-même, la haine reprend ses droits, le mépris, l'entre-soi. L'illusoire, le futile, les courriers anonymes d'insultes règnent en maîtres dans le village, tout comme sur un certain réseau social. Il faut entrer dans les cases de la communauté sous peine d'en être exclu. Luc Fivet restitue avec pétillance et irrévérence les postures « Facebookiennes ».

Si votre activisme est un peu trop prononcé sur Facebook, lisez ce livre ! Petit bijou de cynisme, de lucidité, dénonçant un mal sociétal avec un humour corrosif. Cette petite merveille finissant de manière à la fois tragique et hilarante vient de paraître aux superbes Éditions Le Ver à Soie, ce sera sans nul doute l'un des sommets romanesques de l'année 2026 par sa facétie, son originalité sur fond de crise planétaire et d'égocentrisme. Merci Luc Fivet pour ce roman qui donne à réfléchir tout en s'amusant, sacré challenge !

https://www.leverasoie.com/

(Warren Bismuth)


dimanche 21 juin 2026

Albert LONDRES « Adieu Cayenne ! »

 


1923, le reporter Albert Londres déjà fort célèbre part un mois à Cayenne pour un reportage sur les conditions atroces de détention des forçats sur trois des îles guyanaises, le bagne y existant depuis la fin du XVIIe siècle. C'est durant ce séjour qu'il rencontre l'anarchiste Eugène Dieudonné, déporté et condamné pour sa prétendue participation au braquage de la rue Ordener de Paris en 1911 en compagnie de la Bande à Bonnot.

Après son reportage, Londres apprend que Dieudonné, en fuite pour la troisième fois, est annoncé mort, et pourtant bien vivant, au Brésil. Il part sur ses pas en 1927, le retrouve immédiatement. Pour ce face-à-face, Londres décide de s'effacer entièrement, laissant seul Dieudonné s'exprimer librement, retranscrivant ses propos dans un exercice littéraire se parcourant comme un roman.

Ébéniste, Dieudonné est un lettré, admirateur de Nietszche et Max Stirner. Anarchiste, il a été condamné à mort sur de fausses déclarations d'un témoin présent sur les lieux du drame de la rue Ordener, où pourtant il ne se trouvait pas. Il fut gracié par le Président Poincaré, qui lui préféra une détention à perpétuité. Détenu à Cayenne, il tente trois fois de s'échapper, la dernière tentative semble la bonne. Ici, Dieudonné énonce avec force détails les circonstances de cette évasion pour le moins rocambolesque alors qu'il vient de passer 15 ans au bagne. L'escapade se déroule en partie en pirogue avec 6 co-détenus, tous ne connaîtront pas la liberté, mais tous se frotteront aux écueils, récifs, marécages, vase de la jungle guyanaise.

« Adieu Cayenne ! » est une nouvelle version (à peu près similaire) de « L'homme qui s'évada ». Dieudonné a 43 ans lorsque Londres le rencontre au Brésil, il a eu le temps de réfléchir à ce qu'il souhaite expliquer à ses compatriotes. Tout d'abord qu'il est innocent de ce qu'on l'accuse puisqu'il était tout simplement absent lors du braquage de la rue Ordener. De plus, il ne connaît les membres de la Bande à Bonnot que très peu, pour les avoir rencontrés à titre individuel dans des réunions politiques, sans que jamais il ne sache qu'ils appartenaient à la Bande des Bandits Tragiques.

Dieudonné dénonce les mouchards en nombre au sein du pénitencier avant de conter son errance d'un mois dans la forêt suite à l'évasion en pirogue, sa capture par les autorités, le rôle de la presse en prenant sa défense et, pour finir, sa libération. D'un récit de vie, de détention puis d'évasion, d'un témoignage, Albert Londres en fait un roman d'aventures épique et puissant, c'est tout l'attrait de ce livre qui se dévore comme on pourrait dévorer « L'île au trésor » de Stevenson. Londres possède ce talent de s'absenter, de conter les autres, de les défendre sans même sembler prendre part au récit, il transforme une anecdote en fresque avec un talent indéniable, apporte un suspense, une vie nouvelle au récit. Il rend Dieudonné émouvant, combatif, altruiste, être formidable victime de la justice française, ardent défenseur de grandes valeurs et anarchiste convaincu. Le Brésil pourrait représenter sa porte de sortie. « Enfin ce fut Rio. C'était tellement joli que je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût des prisons dans un endroit pareil ! ». Car il est repris. Sa tumultueuse aventure s'arrête par sa libération en 1927 avant que l'auteur reprenne brièvement la parole pour annoncer qu'il vient d'obtenir un passeport pour ramener Dieudonné en France, libre, à la suite d'une erreur judiciaire qui aura coûté 15 ans de la vie du forçat, pouvant enfin acheter une valise. « Une valise, on dirait que c'est la liberté qu'on a dans la main ».

C'est d'ailleurs le reportage de Albert Londres qui va directement influencer la décision de gracier Dieudonné, il ne faut ainsi pas sous-estimer sa portée ni le renvoyer aux oubliettes tant il est significatif. Tout comme fut important « Au bagne » en 1923, le reportage débouchant sur de meilleures conditions de vie des détenus de Cayenne. Car Albert Londres (1884-1932) fut un grand humaniste. Considéré comme le père voire le grand-père du journalisme d’investigation, il se mit en danger pour faire éclater certaines vérités jusqu'à sa mort mystérieuse en 1932. Dans un style toujours nerveux et dynamique, il combat sans relâche l'injustice et remporte parfois de formidables victoires, ainsi en est de ces deux reportages à Cayenne puis au Brésil. À une période où les anarchistes étaient sans cesse traqués et condamnés sommairement (c'est la même année que furent exécutés Sacco et Vanzetti aux États-Unis), le rôle de Albert Londres pour rétablir la vérité et fustiger l'injustice fut loin d'être mineur, même s'il faut nuancer la teneur de ses reportages, je pense notamment à la défense du colonialisme dans le texte « En Inde ». Mais je reviendrai sur cet auteur indissociable de la liberté de la presse et du combat journalistique.

(Warren Bismuth)

mercredi 17 juin 2026

Céline RIGHI « Berline »

 


À la fin des années 1960, Fernand, 23 ans, travaille à la mine depuis ses 16 ans dans un village du nord-est de la France. Grièvement blessé et peut-être à l'orée de la mort, enseveli suite à un effondrement ou plutôt à un affaissement du sol au fond de la mine, il se repasse sa vie. « Chaque minute en plus est une minute en moins ».

Le Mario, son ami depuis son enfance, est devenu son collègue et binôme au travail, illuminant le quotidien des travailleurs par sa joie de vivre. Ils ont fait les 400 coups, Fernand et le Mario, pris des cuites mémorables. Mais retour à la mine, car c'est l'un des enjeux de ce très beau premier roman de Céline Righi. La mine qui permet à la région de s'épanouir, de s'enrichir, embauchant de nombreux immigrés italiens. Chez Fernand, on est mineur de père en fils, même si lui aurait préféré être jardinier, travailler sur le sol et non en-dessous.

La figure qui pêche chez Fernand, dans cette famille pauvre et torturée, c'est la mère : autoritaire, violente. Le père s'est soumis, résigné, est devenu taiseux. Enterré dans la mine, Fernand se remémore dans le désordre. L'aîné mort un an avant sa naissance à lui, dans le ventre de la mère qui ne s'en est jamais remise, qui a vrillé depuis... Et est devenue ce qu'elle est. Elle a donné le même prénom à Fernand que celui du frère défunt, comme pour marquer une continuité, comme pour ressusciter le frangin à la place de Fernand, comme pour invisibiliser ce dernier.

Il se rappelle aussi le travail de la mine, le cruel manque de sécurité, se souvient des nombreux accidents graves, dramatiques, alors qu'un oiseau noir semble parler dans sa tête et l'accompagner dans sa tragédie. Le Mario n'est jamais loin dans ses pensées, divertissant le bistrot, ce lieu de sociabilité, où l'on se sent moins seul, moins rien. Parce que Fernand ne s'adore pas, il estime avoir raté sa vie, avoir suivi les conditions maternelles, avoir échoué. Et c'est maintenant qu'il est peut-être presque mort sous un tas de gravats qu'il pense à se révolter.

Au-delà de celui qui piaille dans sa tête, l'oiseau est un « outil » à part entière pour tout mineur, une sonnette d'alarme : « Quand le piaf tombait dans les pommes – ou crevait carrément -, c'était le signal qu'il fallait se tirer. À cause des gaz. Vrai, lui, ça l'aurait tué de voir cette innocence pousser la chansonnette derrière des barreaux et jouer les sentinelles pour les hommes en attendant que les fumées le zigouillent. L'idée qu'on avait fait venir des oiseaux jaunes dans cette nuit-là, tandis que les oiseaux noirs vivaient tranquilles sous le soleil, ça lui était insupportable ».

Céline Righi décrit avec grand talent la vie d'une cité minière, une cité misère plutôt. Elle rend un hommage appuyé au travail d'un bassin minier ainsi qu'à une époque révolue. N'y voyons cependant aucune nostalgie dans un sordide et stérile « c'était mieux avant ». Non, c'était simplement différent. L'écriture de l'autrice est originale: à la fois souple, poétique et moderne, elle est traversée par de nombreux mots ou expressions populaires qui ajustent parfaitement le propos, la période et la classe sociale. En seulement 120 pages, elle nous immerge dans la vie minière mais aussi dans une période à la fois contemporaine et ancienne, comme dans un entre-deux. Récit documenté, qui pourrait être rêche sans cette langue juteuse et bienveillante, dont les dialogues sont ancrés en italiques dans le texte.

Et n'oublions pas le tonton, communiste convaincu qui apparaît à plusieurs reprises. Tous les personnages de ce roman souffrent ou ont souffert, même le Mario qui ne laisse pourtant rien transparaître. Ce récit, sorte de roman prolétarien stylé et élégant, en héritier moderne et renouveau du genre, est beau jusqu'aux remerciements en fin de volume, et bien sûr jusqu'à cette couverture somptueuse.

« Berline » est paru aux belles éditions du Sonneur en 2022, et pour un premier roman il est pour le moins remarquable. Céline Righi a remis le couvert chez le même éditeur en 2024 pour « Les choses de la nuit », et revient prochainement, en septembre pour son troisième et nouveau roman, « la chambre fougère », toujours chez le Sonneur, autant dire que nous seront en alerte maximale !

https://www.editionsdusonneur.com/

(Warren Bismuth)

mercredi 10 juin 2026

Pauline PEYRADE « L'âge de détruire »

 


Normandie, sur une île, une mère et sa fille Elsa, 7 ans, issues d'une famille modeste, emménagent et deviennent pour la première fois propriétaires. Duo vivant en vase clos avec la possession en étendard, Elsa finit pourtant par sympathiser avec une élève de sa classe, Issa. Mais tout ne va pas se dérouler comme prévu, d'autant que la mère veille, étouffe sa fille, l'humilie dans une relation toxique qui l'éclabousse, devient mimétisme. « Je deviens jalouse, comme si je convoitais un objet précieux, un trésor à l'air libre. Je tiens au creux de ma main un grain de sable que j'ai peur de voir s'envoler. Je découvre d'autres amplitudes en moi, les immensités de la joie, les balbutiements du désespoir. Des images me viennent qui ne sont pas les bonnes. L'embrasser sur la bouche, la prendre dans mes bras. Ce n'est pas ça, Issa et moi. Ce n'est pas une route qui va quelque part. C'est un champ de hautes herbes qui s'étend sur des kilomètres ».

Elsa deviendrait-elle étouffante, omniprésente envers Issa en une seule soirée comme sa mère l'est avec elle en permanence ? Issa est sentie comme une protection, un repère, un talisman, un paratonnerre contre la mère. Pourtant elle va disparaître de la vie d'Elsa. Notons ici la quasi absence de l'Homme durant le récit. Quelques figures masculines insignifiantes croisées furtivement. Pour le reste place aux femmes. Et à la grand-mère chez qui Elsa et maman vont passer Noël pour le meilleur et pour le pire. Là encore, la violence s'abat entre quatre murs, sans témoin. La grand-mère est aux portes de la mort.

Dans une seconde partie, Elsa est devenue adulte, a pris son envol, coupé le cordon ombilical, vit seule, sans fréquentation. Elle continue à voir sa mère dans une relation déséquilibrée, toxique, de dominante à dominée, de résignation, de soumission. Avant d'atteindre l'âge de déraison, l'âge de détruire...

Dans ce premier et bref roman dérangeant, Pauline Peyrade abuse du « Je » dans une autofiction toute française : jamais elle ne s'intéresse au dehors, seule la relation avec la mère, la filiation l'intéressent, c'est ce qui rend ce roman malsain, nous donnant l'impression d'être témoins obligés d'un drame familial sans qu'à aucun moment on ne trouve un repère à partager avec ce couple, on se sent prisonnier d'elles, dans le sens où le lectorat n'existe pas, puisqu'elles deux seulement évoluent dans un exténuant vase clos. Dans une écriture sèche, l'autrice se dévoile, peut-être sans pudeur, encore une particularité du roman français. Du monde extérieur, nous ne saurons rien, ne récolterons aucun indice. Pourtant, le récit se lit d'une traite, on a à la fois hâte de connaître la suite et d'en terminer pour se sentir libéré. C'est tout le paradoxe de ce roman paru en 2023 aux éditions de Minuit qui a obtenu le Goncourt du premier roman la même année, il est autant repoussant qu'addictif, et nous voilà penchant pour la catégorie « voyeurs ». L'inceste n'est pas loin, il est d'ailleurs brièvement décrit. Il y a bien sûr du Marguerite Duras dans cette exposition de mère à fille, du Simenon dans la trame. Depuis, Pauline Peyrade a sorti « Les habitantes », toujours chez Minuit, je ne serais pas étonné de le tenter, et accessoirement de vous en reparler.

https://leseditionsdeminuit.fr/

(Warren Bismuth)

dimanche 7 juin 2026

Eric VUILLARD «Conquistadors »

 


1532 : Francisco Pizarre, mercenaire espagnol illettré et brutal, part à la conquête du Pérou, rien que ça. Fort de centaines d'hommes ainsi que de trois frères, il traverse la cordillère des Andes, se déplace à pied, à cheval ou par bateau. L'objectif est la conquête totale, la chute de l'empire Inca, qui succombe en 1533. Mais avant cela vont se dérouler de nombreux faits.

Eric Vuillard met les bouchées doubles. Dans ce roman-documentaire, il relate avec une précision extrême la conquête du Pérou par l'armée espagnole de Charles Quint, ne laissant aucun brin d'herbe de côté. Dans un long souffle épique, sa plume vive et méticuleuse est trempée dans le sang. D'un côté les indiens, les incas, les indigènes, les autochtones, de l'autre les colons, les conquérants, ces conquistadors prêts à tout pour devenir propriétaires des terres.

Tout d'abord l'armée règne sur l'île de Puna, mais bientôt son influence s'étend, d'autant qu'un certain Hernando de Soto vient en renfort avec ses nombreux hommes tout en réclamant la place d'adjoint. Pizarre fonde Piura, arrive au pied de la cordillère des Andes. Nous assistons stupéfaits à l'irrémédiable progression de l'armée à cheval, à ses avancées mètre après mètre, une armée en partie ravitaillée par les indiens, devenus esclaves. Le but est la capture de l'empereur Inca Atahualpa. Pour cela, il faudra lutter, tuer, comme lors de cet affrontement sanglant à Caxamarca.

Vuillard s'immisce malicieusement dans la tête des principaux protagonistes, distille leur pensée, la réinvente. Nous faisons connaissance avec Valverde, prêtre dominicain, venu ici pour christianiser les sauvages, restant froid devant les milliers de morts dans le récit d'une épopée empreinte de mythologie et qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de la littérature antique grecque.

« Les Espagnols avaient conquis un empire, un monde. L'excitation céda le pas à une sorte d'angoisse fiévreuse. Qu'allaient-ils faire à présent ? Qu'allaient-ils devenir ? Allaient-ils exploiter des mines ? planter du maïs ? vendre des esclaves ? Après avoir tendu la main et récolté une pluie d'or, pourraient-ils encore vivre comme des humains ? Il ne leur restait qu'une chose à faire, sans doute. Une fois les richesses pillées et le pays tenu dès le premier geste sous le joug, il ne leur restait qu'un acte à accomplir. Il leur restait à s'entretuer. Et ils le firent ».

Nous assistons, disais-je. À une guerre sans merci, jusqu'à la mort de Atahualpa. La papauté joue son rôle dans une conversion forcée des esprits. Les terres sont réparties. Mal, jugent certains. Donc la guerre continue, même si les belligérants sont cette fois-ci de même patrie. Les espagnols se tuent, se torturent entre eux, obsédés par l'or et les sols qui paraît-il en regorgent. Quant aux Incas, ils « ne connaissent pas le trafic, la monnaie, les échanges ». Les rescapés assistent désormais au massacre, eux qui ne sont plus rien. Pedro de Alvarado, gouverneur du Guatemala, entre en scène, mais pas longtemps. Les combats s'éternisent, dans la neige, la boue ou la glace alors qu'est créée Lima. La violence est quotidienne et partout.

L'armée, toujours plus affamée, s'attaque au Chili (Santiago sera fondée en 1541). Les négociations entre Pizarre et Almagro, un autre espagnol, sont âpres pour se partager les terres péruviennes et leurs richesses. Mais qui sortira vainqueur ? D'autant que la mort semble s'inviter à table moins que raisonnablement...

« Mais Pizarre, lui, voulait tout. Il ne prétendait pas mériter telle ou telle part, il posait son épée en travers de la balance. Il ne se contenterait pas d'un lopin, serait-ce de la taille de l'Espagne. Tout ce qu'il était possible de posséder, il le voulait. Et il le voulait tellement que ç'en faisait pâlir les autres, comme s'ils avaient honte de ne pas assez désirer ces choses qu'ils réclamaient. Pizarre ne voulait pas régner sur le monde, non, il n'était pas fou, il voulait seulement tout ce qu'il pouvait avoir, c'est-à-dire le Pérou entier et l'ensemble de ses trésors. Il était impossible de le partager, impossible de le diviser sans le corrompre. On partage un gâteau, pas un fruit ».

Ce livre est charnière dans l’œuvre d'Eric Vuillard. Son quatrième, il est pourtant celui qui inaugure le nouveau style, la nouvelle mission de l'auteur : décortiquer un épisode majeur de l'Histoire du Monde jusqu'à traquer la moindre poussière. Et dénoncer. Il l'écrit en 2009. Suivront huit récits à ce jour, qui tous prennent en tenaille une date, l'essore jusqu'à plus soif, et tous sont profondément documentés, tous essentiels. Mais « Conquistadors », le plus long – près de 400 pages -, est aussi le plus ardu. Peut-être parce que l'épisode conté est vieux de près de cinq siècles, peut-être parce qu'il est loin des préoccupations historiques de l'Occident européen. Peut-être tout simplement parce qu'il croule littéralement sous les informations. L'écriture est moins resserrée que désormais, Vuillard étale tant et plus, passe à la loupe chaque coin caché de l'Histoire, c'est à la fois vertigineux et impressionnant. Je ne prétends pas avoir tout assimilé de ce texte long et exigeant, mais l'embarquement dans cette curieuse machine à remonter le temps est un voyage fort plaisant et formateur. Je ne saurais que vous conseiller de sauter le pas, même s'il vous faudra casque, genouillères, protège-tibias et tout élément susceptible de protéger votre chute lors de cette lecture d'un livre ô combien abouti et minutieux pour ne pas dire maniaque.

(Warren Bismuth)

dimanche 31 mai 2026

Richard FORD « Une saison ardente »

 


Été 1960 dans le Montana, la famille Brinson vient de s'y installer. Le père Jerry, 39 ans prof de golf bientôt licencié, la mère Jeanne, 37 ans, tous deux ne s'aiment pas, ou plutôt ne s'aiment plus. Car ils viennent d'aménager dans cet État, à Great Falls, et ils se sentent seuls, isolés et abandonnés du monde. Le témoin de ce couple qui se déchire est Joe, leur fils de 16 ans, timide et effacé, taiseux, aussi sensible que maladroit.

Sur les montagnes, des feux gigantesques sévissent, détruisent tout sur leur passage. Et si c'était l'occasion rêvée pour Jerry de se refaire la cerise, peut-être impressionner Jeanne ? Il se porte volontaire pour aller éteindre les feux tandis que Jeanne cherche (et semble avoir trouvé) un travail. Parallèlement, elle délaisse Joe et s'entiche d'un homme de 55 ans, Warren Miller, ancien soldat blessé à la jambe.

« Une saison ardente » est une mince tranche de vie, trois jours dans celle d'un couple dysfonctionnel avec un enfant en pleine découverte de l'existence. Car c'est un roman d'apprentissage, pour Joe bien sûr, mais aussi pour ses parents qui découvrent la solitude à deux, puis loin l'un de l'autre. Huis clos intimiste tout en retenue, ce bref roman est celui d'une génération étasunienne désorientée devant les drames de la nature, qui lui rappellent ses drames à elle. Nul doute que Richard Ford emprunte à son aîné Raymond Carver qui lui aussi a dépeint le quotidien de couples boiteux du Montana avec grand talent.

« Une saison ardente » est profondément malaisant. Car Jeanne se lie avec Warren sous les yeux de son fils, s’enivre, se donne en spectacle, délaisse son jeune ado, cherche à faire mal. Joe est paumé mais garde la tête sur les épaules, son père lui manque, il se place de son côté, contre l'espèce de folie passagère de la mère, en un sens trop heureuse que son mari soit parti lutter contre le feu afin de la laisser libre et entreprenante. Quant aux incendies, « ça attire les gens. Ils n'ont aucune envie que ça finisse », et Jeanne moins que quiconque puisque l'embrasement éloignant Jerry pour un temps, elle va pouvoir se consacrer à Warren, peut-être envisager un avenir commun, voire sacrifier le jeune Joe.

Les incendies de forêts ? « Ils avaient du bon car ils régénéraient l'endroit même qu'ils avaient brûlé ; quant aux êtres humains, d'après ma mère, eux aussi pouvaient parfois en bénéficier car, face à quelque chose d'aussi incontrôlable et démesuré, vous vous sentiez bien petit et vous rendez mieux compte de votre position dans le monde ». Ce feu de forêt sera-t-il le déclencheur d'une tragédie, d'un renouveau ? Telle est la trame de ce roman mettant peu de personnages en scène, dans un scenario très resserré, une histoire simple, particulièrement Simenonienne avec toutefois une forme et un décor différents. Jusqu'à la dernière page, il paraît évident que la trame aurait pu appartenir à Simenon qui a maintes fois mis en scène des couples défectueux tentant l'aventure au gré des circonstances, qui a tant scruté les détails, les émotions, la psychologie des personnages. Et ce roman de 1990 de Richard Ford n'en manque pas, de psychologie !

Ce roman met mal à l'aise car nous voilà témoins d'une Jeanne pathétique devant son fils, comme échappée d'un film de John Cassavetes, on croit même parfois entrevoir la géniale Gena Rowlands. Le lectorat représente le quatrième personnage de cette étrange trinité entre une mère, son amant et son fils, au gré de l'absence impromptue du mari, alors que la neige, celle qui éteindra tout, peut-être même les ardeurs, se fait attendre.

« Une saison ardente » est une belle réussite de roman minimaliste, malsain et épuré jusque dans les dialogues. Les protagonistes sont crédibles, vivants et hélas très humains par leurs travers, leurs vices et leur égoïsme. La mère violente devient incontrôlable. Quant à Jerry, le mari, va-t-il finir par revenir ? Car la force du roman est l'action dans l'attente. Il semble que l'absence du père dure une éternité alors qu'elle ne s'étend que sur une période de trois jours, trois jours qui pourraient fort tout faire basculer dans ce couple. Paru en 1991 aux éditions de l'Olivier, « Une saison ardente » est traduit par Marie-Odile Fortier-Masek.

(Warren Bismuth)

mercredi 27 mai 2026

Alain DENIZET « Nuit blanche »

 


Désiré Kaboré, jeune burkinabé de 22 ans, arrive un matin de décembre dans Paris, sans papiers. Il doit rejoindre son cousin Alphonse à Pantin qui s'est proposé de l'aider et lui assurer un avenir. Conseiller informatique, Alphonse est à Paris depuis 20 ans. Désiré doit traverser la capitale française, à pied... et il neige ! Le jeune africain découvre cette substance froide qui glisse sous les semelles. Sa traversée de Paris pourrait se compliquer.

Les chapitres alternent entre Koudougou dans le Burkina Faso, les racines de Désiré, et Paris, qu'il explore. Brillant à l'école, il n'a pu pourtant trouver son bonheur dans son pays, d'autant que l'État Islamique y sévit de plus en plus. Il veut devenir un Benguisse (un africain vivant en France). Truffée de policiers, de publicités et de boutiques aux noms prestigieux, la ville de Paris l'impressionne. Ainsi il déambule dans le froid, s'arrête, savoure ou se révolte. Il est venu chercher la paix après les tensions en expansion dans son pays. « L'insécurité chronique régnait au nord du Burkina Faso où sévissaient bandits et groupes terroristes islamistes. Les gens fuyaient vers les grandes villes, plus sûres, Ouagadougou s'était ainsi gonflée de centaines de milliers de réfugiés ».

Désiré n'a plus de père, aime sa famille qu'il appelle d'ailleurs à partir de son portable alors même qu'il marche dans Paris. Mais son trajet est aussi prétexte à une introspection sur son passé récent, notamment son voyage de neuf mois depuis sa terre natale pour échouer à Paris : pensée pour Abdou, son ami d'infortune rencontré en Libye et actuellement coincé à Vintimille en Italie, pays que Désiré a lui aussi vu, passage obligé des grandes migrations africaines. Pensées pour des amours de passage devant lesquelles Désiré ne sait plus trop comment se placer. Alain Denizet en profite pour expliquer simplement et pédagogiquement les nombreuses étapes d'un migrant, les écueils et les quelques joies, en insistant sur la dangerosité d'une telle décision, celle de partir, l'aventure pouvant se muer en drame profond.

Désiré découvre aussi la France par les chaînes info qui se projettent dans les bars (où il fait chaud) ou dans les vitrines. Les actualités lui paraissent bien futiles à côté de la situation électrique au Burkina Faso et à ce qu'il a vécu depuis son départ. « Du Burkina, il n'avait pas été question. Cent morts, n'était-ce ni suffisant ni assez désespérant ? Malaise et incompréhension le disputaient à l'amertume : sur les chaînes du Burkina, la situation de la France était commentée et analysée ». L'auteur revient sur le quotidien en Afrique noire par les images de Désiré qui sont peut-être les siennes propres puisque Alain Denizet a enseigné huit ans au Niger et au Burkina Faso.

Ce roman humaniste suivant au plus près le parcours de Désiré s'étend sur une seule journée, c'est aussi le premier de l'auteur. Désiré va-t-il rallier Pantin et serrer Alphonse dans ses bras ? C'est toute la question de ce roman dont l'écriture simple est fluide et précise. Désiré incarne cette jeunesse d'Afrique noire fuyant la guerre, espérant trouver un avenir meilleur en France et qui prend des risques inconsidérés pour l'atteindre. La neige est un personnage à part entière et détient des clés cruciales, tout comme le téléphone portable de Désiré. Par la sobriété du style et le vocabulaire choisi, « Nuit blanche » pourrait parler aux jeunes générations comme aux plus anciennes. Un autre intérêt : le roman est parcouru d'expressions et phrases provenant d'Afrique noire qui donnent au récit de la vérité, du vécu, de l'authenticité. Il vient de paraître chez Ella Éditions d'Eure-et-Loire, Alain Denizet étant par ailleurs spécialiste de l'histoire de la Beauce et de l'Eure-et-Loire.

https://www.ella-editions.com/

(Warren Bismuth)