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mardi 27 août 2019

Bérangère COURNUT « De pierre et d’os »


Wahou. Voilà le premier mot qui me vient à l’esprit en terminant la lecture de « De pierre et d’os », second ouvrage de Bérangère COURNUT aux très belles éditions du Tripode. 220 pages d’un récit superbe, suivies de quelques clichés qui ont inspirés l’auteure pour l’écriture de son roman. Et pourtant, encore une fois, j’ai failli passer à côté : explications.

Avant de commencer un ouvrage j’ai l’habitude de me repaître de la quatrième de couverture, du fameux résumé, qui me permet d’ordonner mes lectures en fonction de mes envies, de mes besoins du moment. Les quelques lignes lues me ravissent : une jeune femme, inuit, se retrouve séparée de sa famille par une fracture dans la banquise. Mon imagination galope et j’imagine déjà une épopée survivaliste. Manqué. Déception de prime abord, puis une pointe d’agacement : les quatrièmes, de plus en plus, m’induisent en erreur. Heureusement Bérangère COURNUT écrit merveilleusement bien, immersion totale en vue.

La jeune héroïne de ce roman initiatique se nomme Uqsuralik, qui signifie mi-ours, mi-hermine. Réveillée par ses règles que l’on devine être les premières de sa vie, l’adolescente sort de la tente familiale et fait quelques pas dehors en regardant le sang couler. Un grondement, une vibration, la banquise se sépare et chaque morceau part à la dérive : d’un côté l’adolescente, de l’autre un père, une mère et un petit frère. Le père n’a le temps que de jeter à sa fille un petit paquetage fait avec la peau d’un ours, contenant quelques outils. Le brouillard bouche l’espace, bientôt Uqsuralik est seule.

Elle ne se démonte pas, la voilà partie pour retrouver la terre ferme et éventuellement d’autres nomades chez lesquels elle pourra trouver refuge. La jeune fille a la tête froide : cheminant, elle finit par tomber sur une meute de chiens, une femelle et quatre mâles, déjà excités par l’odeur du sang, qui ne songent qu’à se ruer sur Uqsuralik pour la dévorer. La femelle, Ikasuk, la défend et notre héroïne n’hésitera pas à tuer l’un des chiens pour se nourrir car elle a peu de chance lorsqu’elle s’essaie à la chasse.

Ses pas la conduiront vers d’autres êtres vivants, avec lesquels elle traversera la vie, faite de famines parfois, de tabous qu’il faut respecter, d’esprits plus ou moins bienveillants, d’amulettes, de repas qui nous sont complètement étrangers : « Une pâte gluante au milieu de laquelle on distingue de petits os. Il s’agit de mergules enfermés là depuis l’automne dernier (NDLR : plus d’un an) et qui ont pourri, fermenté avec leurs plumes et leurs entrailles ».

C’est donc l’histoire d’une vie, d’Uqsuralik, que nous suivrons toute jeune fille, jusqu’à sa mort, où l’on rencontrera des hommes bons et des hommes mauvais, des femmes exceptionnelles, comme Sauniq par exemple.

En dehors de la magnifique écriture de Bérangère COURNUT, j’ai appris une foule de choses des rituels Inuits, que je ne pouvais même pas imaginer. Les nouveau-nés choisissent eux-mêmes le prénom de leurs ancêtres disparus, tant et si bien que l’enfant de X peut aussi être la mère de X car en prenant le prénom il prend aussi l’âme de la personne décédée. On assiste parfois à des dialogues étranges auxquels il faut s’habituer où certains parents nomment affectueusement leur enfant « petite mère » : il nous appartient d’être attentifs pour ne pas tout mélanger. Ceci n’est qu’un exemple, l’ouvrage regorge d’informations enrichissantes tant sur le plan humain que sur le plan intellectuel. Notons notamment que le récit est émaillé de chants traditionnels où les familles racontent leurs histoires de vie, où l’on récite des poèmes protecteurs ou mystiques.

Ce roman est un roman initiatique où Uqsuralik va devoir apprendre à devenir une femme, un individu autonome et singulier, cet individu mi-ours mi-hermine qui lui confère des pouvoirs particuliers et qui se mêle autant aux hommes et à leur chasse, qu’aux femmes et au tannage des peaux. On s’attache énormément à ce personnage, qui ne doit pas être aussi fictionnel que cela d’ailleurs. Résolument féministe aussi :

« Les femmes puissantes
Encourent d’abord
Tous les dangers »

J’affirme sans peine que notre héroïne, tout comme la majorité des femmes du roman d’ailleurs, n’ont finalement que peu besoin des hommes, c’est une autre société que l’on nous donne à voir, même si l’on constate certaines dérives patriarcales (rien n’est idyllique).

Le Tripode choisit de ne publier qu’un seul livre lors de cette rentrée littéraire : pas besoin d’en publier plusieurs quand on propose un roman d’une telle qualité. Wahou, bis repetita.


(Emilia Sancti)

dimanche 25 août 2019

Gilles ROZIER « Mikado d’enfance »


Mikado d’enfance de Gilles ROZIER s’ouvre sur cette citation de Jean GENET, issue du « Journal du voleur » : « Qu’on sache donc que les faits furent ce que je les dis, mais l’interprétation que j’en tire c’est ce que je suis – devenu. » En début de roman, on s’interroge sur cette phrase chargée de sens, et, dotée d’une impression en .pdf (car j’ai accès à cet ouvrage avant publication officielle), je n’ai aucune quatrième de couverture qui pourrait assouvir ma curiosité à ce sujet, pour cerner les enjeux des 186 pages à venir.

Je me lance dans cette lecture sans avoir pris connaissance de l’auteur, Gilles ROZIER. Ce dernier n’est pas n’importe qui car il est spécialiste du yiddish et de l’hébreu, ce qui est chose peu commune. Intéressant aussi (au moins pour moi), il est isérois et les premières pages du roman me renseignent aussi un peu sur la Résistance organisée dans le Vercors durant la Seconde Guerre Mondiale. Les quelques indices que je vous donne ci-dessus sont importants : il va être question de déportation, d’histoire familiale, de famille juive.

Nous sommes en face d’une autofiction, Gilles ROZIER est à la fois auteur et narrateur. Il nous faudra quelques pages pour en avoir la certitude. L’ouvrage débute sur l’histoire d’un jeune garçon aux yeux bleus, qui préfère jouer à la poupée et à l’élastique avec les filles plutôt que de s’adonner au rugby comme son frère plus âgé a choisi de le faire. Plus discret, plus effacé, il entre au collège et commence à jalouser les amitiés masculines qui se créées. Le fossé se creuse avec ses pairs d’autant plus que son père est à la tête d’une entreprise qui emploie une majorité des parents des camarades qu’il côtoie. Et à la faveur d’une grève dans l’usine qui finit par mourir dans l’œuf, il n’en faut pas davantage pour que Gilles soit un peu plus mis de côté. Il compte une seule amie, Pascale, enfant d’ingénieurs travaillant avec son père, avec laquelle il passe de longs moments à traquer sur l’annuaire (nous sommes en 1975) ses profs, afin de trouver leurs coordonnées, de leur téléphoner et leur servir le fameux « allo allo, y’a d’la merde dans les tuyaux ».

L’annuaire, le fait d’être un filliste, néologisme inventé par son frère pour signifier que Gilles préfère la compagnie de filles et leurs jeux, ce dernier s’engage innocemment dans un jeu qui va déraper. Un jeu malheureux qui cible un enseignant, le prof d’anglais, Monsieur Guez, pas spécialement à l’aise ni avec la matière qu’il enseigne, ni avec sa classe. En fournissant son adresse afin de lui faire parvenir un mystérieux billet dont il ne connaîtra que trop tard le contenu, voilà Gilles convoqué en conseil de discipline avec Pascale et Vincent et Pierre, les deux inséparables que Gilles jalouse secrètement, auteurs du mot qui mettra le feu aux poudres.

L’incident fait remonter un passé douloureux, celui des grands-parents maternels du narrateur, notamment son grand-père « mortendeportation » comme il le dit.

Gilles termine son collège à Vizille (38) avec le poids de son erreur et des jugements des adultes, dans les années 70 la Seconde Guerre Mondiale et ses atrocités étaient encore fraîches dans les mémoires. Après 2 ans de lycée, à la faveur d’une mutation de son père, il part dans le Nord-Pas-De-Calais et choisit de taire sa honte. Puis ce sera Paris, les études supérieures. Et l’orientation professionnelle que je vous décrivais en début de chronique.

C’est au hasard d’un mail que son passé ressurgit brutalement, l’auteur parle d’un trauma passé, un terme lourd et l’on en prend toute la mesure à la lecture de l’ouvrage. Sans prétention aucune mais d’une justesse remarquable, Gilles ROZIER nous livre l’événement le plus marquant de son existence, celui qui a sans doute façonné sa vie et conditionné ses choix futurs. Ce printemps 1975 marque un tournant bien différent de ceux relatés d’ordinaire dans ces romans autofictionnels, autour des premiers émois amoureux ou autres découvertes qui sabordent l’innocence à tout jamais. Là il s’agit véritablement d’un tournant cognitif, si je puis m’exprimer ainsi. C’est toute une histoire familiale qui va construire l’auteur/narrateur et « lévénement » comme il le nomme, permettra à Gilles de prendre toute la mesure du poids de l’héritage familial.

Sans en dire davantage, je retiens la dernière longue phrase du roman avant le point final (que je ne vous citerai donc pas) qui transpire l’honnêteté, voire la rédemption.

A lire en priorité selon moi (vous l’avez compris) en cette rentrée littéraire 2019 marquée, j’insiste, par une très forte hétérogénéité. Aux éditions de l’Antilope, que je ne connaissais pas mais sur lesquelles je vais me pencher de plus près.


(Emilia Sancti)

mardi 20 août 2019

Aurélie CHAMPAGNE « Zébu boy »


La rentrée littéraire est toujours incertaine, souvent beaucoup de déceptions. « Zébu boy » déroge à la règle. Pour son premier roman, Aurélie CHAMPAGNE publie chez Monsieur Toussaint Louverture une vraie pépite.

La première chose que l’on retient de ce roman, c’est qu’il n’est pas facile d’accès. Rien ne nous est donné de la culture malgache, le lecteur va construire lui-même ses propres connaissances au fur et à mesure du roman. Tout d’abord déroutant, cela laisse place à notre imaginaire d’occidentaux naïfs et confère au récit encore plus de mysticisme qu’il n’en contient.

L’action se situe après la Seconde guerre mondiale : Ambila, force de la nature, aussi surnommé Zébu boy rentre vers son pays, Madagascar. Il rentre de la France, la Très Grande France, pour laquelle il a âprement combattu, pour laquelle il a défendu sa vie, pour laquelle il a laissé mourir des frères d’armes dont l’esprit continuera, jusqu’au bout de ces pages, de le hanter.

En 1947, l’insurrection gronde à Madagascar, les malgaches choisissent de se soulever contre les blancs qui les ont dépouillés jusqu’au bout, malgré l’aide apportée pendant la guerre. Sans ressources, dépouillés même de leurs chaussures dont Ambila était si fier, Ambila qui veut arriver dans son hameau en victorieux, en guerrier invincible, Ambila qui s’offre des lunettes dont la correction n’est pas la bonne mais qui lui donnent un air assuré qui ne manquera pas de faire son petit effet.

Avant de rejoindre les siens, il y a Tananarive, et les aodys de Randrianantoandro, l’ombiasy, ces amulettes sacrées auxquelles on prête des pouvoirs différents, en fonction de la manière dont on les a fabriquées. Ces amulettes vont pouvoir protéger les siens de l’envahisseur, ces amulettes vont lui permettre de racheter des zébus. Car Ambila est orphelin : de mère tout d’abord, qui périt lors de sa seconde grossesse et qui se rappelle à Ambila presqu’à chaque page. Puis de père, qui ne l’a jamais abandonné mais qui lui a transmis sa passion pour l’élevage des zébus. Elevage pillé depuis mais que Zébu boy va recréer, grâce à l’argent des amulettes, elles-mêmes achetées avec des dents, et pas les dents de n’importe qui…

De Tananarive à son hameau, les retrouvailles avec Josselin, les amulettes qu’il crée, et qui protègent ses amis, enduites d’une larme de ricin et de Lancôme (oui oui), les Bomba Flèche qui lui permettront de vaincre mais n’enrayeront pas la chute qui se veut inéluctable. C’est David contre Goliath.

Il y aurait beaucoup à raconter mais cela ne rendrait pas hommage à ce roman qui doit se construire lui-même dans la tête du lecteur : des personnages attachants, l’instituteur, l’amoureux éploré, la mère adorée, le singe facétieux et tant d’autres.

Ce roman est une mine d’or : une écriture juste, poétique, voilée d’onirisme et de mysticisme, des connaissances sur Madagascar et le pourquoi du comment d’un moment d’histoire qui ne nous est jamais conté en classe.

Tout juste sorti en librairie, 251 pages de toute beauté.


(Emilia Sancti)

lundi 19 août 2019

Laurent SAGALOVITSCH « Le temps des orphelins »


Il y a toujours un véritable danger à écrire sur la Shoah, la déportation juive durant la Seconde Guerre Mondiale : celui de tomber dans le pathos, qui parfois pousse jusqu’au sensationnalisme le morbide et qui rivalise de stratagèmes souvent pas très fins pour exacerber ce qui est déjà innommable.

Laurent SAGALOVITSCH se lance le défi, un défi peu commun car le point de vue adopté est original. Daniel, jeune rabbin américain, choisit de son plein gré, de s’engager dans l’armée, pour aider les soldats, bénir leur sépulture, les aider, les conseiller : comment faire si les rations ne sont pas casher ? Peut-on les consommer et respecter le judaïsme ? Daniel est là pour libérer les âmes, afin que les combattants se concentrent sur leur grande tâche : la libération de la France puis de l’Allemagne.

Daniel laisse derrière lui sa femme, Ethel, et son nouveau-né, Ruthie, bébé surprise née lorsqu’il arrive à Paris, après le Débarquement. D’ailleurs le récit s’articule autour de deux voix distinctes : les lettres d’Ethel à son mari et le vécu de Daniel, au front. Grande est la naïveté des soldats américains et donc de notre rabbin : les allemands se défendent alors que le IIIè Reich est en pleine débandade, l’armée allemande n’est plus que l’ombre d’elle-même et pourtant, les combats continuent de faire rage et les Alliés subissent des pertes. Mais Daniel est toujours là pour bénir, rassurer, accompagner.

Les américains arrivent en Allemagne. Première étape, la ville d’Ohrdruf. L’odeur saisit la troupe à la gorge, le rabbin n’est pas épargné : « D’écœurement, je fus pris d’une violente quinte de toux ».

Je m’interroge, quelle est cette ville allemande, et surtout quel fut son rôle durant la Seconde Guerre Mondiale ? Internet fut prompt à me répondre : elle accueillit une annexe du camp de Buchenwald, lui-même localisé à Weimar.

Dans cette annexe, la violence des images est déjà insoutenable : des fantômes autour desquelles les infirmières de La Croix Rouge s’affairent. Daniel ne chôme pas : il n’a pas le temps de bénir une tombe que d’autres morts juifs succombent et il récite les psaumes à la chaîne.

Un petit fantôme fait son apparition, un petit garçon famélique, à la respiration sifflante. Sa description n’est pas sans rappeler toutes les images d’archives que nous avons pu voir : « Il devait avoir quatre ans, peut-être cinq ; Il ne pleurait pas (…) un visage pâle et silencieux (…) un tronc rachitique, les pieds à demi nus (…) les jambes fins et tendues comme des cordes d’arbalète… » Ce petit garçon frappe Daniel qui ne peut se résoudre à l’abandonner, conscient qu’il est abandonné. Il lui promet de retrouver ses parents, et pour cela, il faut s’aventurer à Buchenwald. Je vous passe les détails mais aucun des soldats, ni Daniel ne pourront trouver le sommeil après avoir vu l’ampleur de l’horreur, ce qui vient ébranler la foi du rabbin : « Si de tels hommes hantaient le monde, s’ils parvenaient à entraîner derrière eux tout un pays, tout un peuple et à le conduire dans les fosses putrides de la déréliction la plus absolue, à quoi pouvait donc servir ce dieu que j’avais fait le serment d’aimer et de servir ? A quoi ? ».

A la fois témoin, garant des siens (des juifs), lui-même est mis à mal et malgré les promesses d’un futur meilleur accompagné par sa femme et sa fille, tout vacille autour de lui : c’est l’enfant et sa petite menotte qui se glisse dans sa main qui lui donne la force de poursuivre son but, la raison pour laquelle il a choisi volontairement de s’engager : « C’est l’enfant qui, ce jour-là, m’a donné la force d’avancer ».

« À CHACUN SON DÛ », voilà ce qui figure à l’entrée du camp de Buchenwald, JEDEM DAS SEINE en allemand, cette triste devise est répétée de nombreuses fois et vient ponctuer les allers-retours de Daniel dans le camp.

Le syndrome de stress post-traumatique est décrit dans l’ouvrage, même si c’est assez bref : l’auteur parle un peu de l’après, du retour des soldats et donc de Daniel, qui sera réveillé par des cauchemars et qui pleurera tous ces morts, ces suppliciés qu’il a vus. Cet indicible qui le hantera jusqu’à la fin de sa vie.

Notons un passage à la fin de l’ouvrage de la célèbre Lee MILLER, la photographe de Vogue qui couvre l’avancée des troupes et qui est chargée de photographier tout ce qu’elle peut constater. Cette femme, tellement forte, décrite comme ayant de l’aplomb et de l’audace, de ces femmes de caractère qui veulent en découdre avec la vie, quoi qu’il arrive.

Un roman qui n’est pas gagné d’avance pour les raisons énoncées en début de chronique, je note quand même qu’à chaque fois que l’on se saisit de la déportation et de l’extermination des juifs, quand cela touche au fictionnel, les mots utilisés sont toujours plus raides que dans des témoignages des concerné-es. Laurent SAGALOVITSCH frôle cette limite mais ne la dépasse pas : on perçoit suffisamment de pudeur dans les mots pour éviter ce biais auxquels ont eu recours de nombreux auteur-es qui ont trop joué avec les codes de l’indicible et qui se sont perdus dans la fange. Ici, ce n’est pas le cas, pas du tout.

Le roman ne s’achève pas, tout reste en suspens et pourtant, pas de frustration pour le lecteur tant le dernier événement est parlant, révélateur. « NEIN NEIN NEIN ».

Chez Buchet-Chastel, sorti le 15 août 2019. A lire car change des fictions habituelles sur le sujet (sujet qui a pourtant été plus qu’essoré).


(Emilia Sancti)


samedi 17 août 2019

Sorj CHALANDON « Une joie féroce »


Pour son nouveau roman (estampillé rentrée littéraire 2019 s’il vous plaît ! Et sorti cette semaine), Sorj CHALANDON se met dans la peau d’une femme, Jeanne Hervineau, 39 ans, libraire au passé douloureux, mariée à Matt, homme distant, lui aussi victime d’une vie difficile. Ils ont bien eu un petit Jules, mais handicapé, il est mort à 7 ans. Vie morne et cahoteuse. Seulement, elle va le devenir encore plus le jour où Jeanne apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Elle refuse de prononcer le mot cancer, elle va donc l’appeler son camélia, elle sera la dame au camélia. « J’ai observé mes jambes ballantes, mes pieds nus, le sol carrelé. Je me suis dit que j’étais en guerre. Une vraie. Une bataille où il y aurait des morts. Et que l’ennemi n’était pas à ma porte mais déjà entré. J’étais envahie. Ce salaud bivouaquait dans mon sein ».

Bien décidée à se battre pour sa survie (« Suis-je en train de vivre le début de ma mort ? »), Jeanne, de chimio en consultation, va faire la connaissance de trois femmes dans sa situation : Brigitte la meneuse, Assia et Mélody, toutes trois portant le « crabe » en elles. Mélody vit un drame : sa jeune fille Eva a été kidnappée par son père russe qui exige une rançon de 100 000 euros pour rendre la petite à sa mère. Les quatre dames vont se serrer les coudes, ensemble, devant l’adversité et malgré leurs souffrances respectives : il faut trouver un moyen de recueillir la somme. Elles décident de commettre un hold-up, un vrai, un braquage pur jus.

Mais qu’y a-t-il bien pu se passer dans la tête de CHALANDON ? Lui auteur respectable, écrivain remarquable et journaliste talentueux, lui qui a séduit tant de cœurs de par ses livres touchants et politiques, ses piles sont-elles usées ? En effet, ce roman est un gâchis, on ne croit pas une seconde à ces quatre femmes atteintes d’un cancer, fatiguées et malades, qui entreprennent une mission digne du gang des postiches. Les personnages sont caricaturaux (surtout Matt, j’espère pour lui qu’il n’a pas existé. Si c’est le cas, qu’il se cache !), pas crédibles, le rythme se traîne, l’intrigue est plate et convenue, même si bien sûr le romancier réussit à sortir du foutoir deux ou trois petites phrases. Pas plus.

J’affectionne CHALANDON, ses points de vue, sa plume, son humilité. L’écrivain m’a souvent bouleversé, l’homme m’a enchanté ou ensorcelé. Mais que cherchait-il à dire dans ce roman ? OK, le cancer, OK, le besoin d’argent d’une femme voulant revoir sa fille, OK, le vécu, des vies tumultueuses, OK, une souffrance de tous les instants pour chaque protagoniste de l’histoire. Mais cette dernière est invraisemblable de bout en bout, remâchée, balisée. CHALANDON semble même peiner à certains moments pour trouver ses mots. La chute se veut émouvante, elle est barbante. Le livre accumule les clichés, l’écriture est hésitante. Sous nos yeux déconfits se déroule une mièvre comédie dramatique qui ne parvient pas à captiver. Caricature est bien le mot qui jalonne chacune des pages engourdies. Le grand Sorj semble avoir abandonné le navire, vidé son encrier.

« C’est l’histoire de quatre femmes. Elles se sont aventurées au plus loin. Jusqu’au plus obscur, au plus dangereux, au plus dément. Ensemble, elle ont détruit le pavillon des cancéreux pour élever une joyeuse citadelle ». Citadelle imprenable, même pour le lectorat.

(Warren Bismuth)

vendredi 16 août 2019

Jana ČERNÁ « Pas dans le cul aujourd’hui »


Dressons tout d’abord un portrait succinct de l’auteure tchèque si vous le permettez. Jana ČERNÁ n’était autre que la fille de Milena JESENSKÁ la muse de KAFKA – qui a notamment traduit ses œuvres en tchèque - à qui il écrira tant de lettres, la Milena au parcours singulier, morte en déportation à Ravensbrück en 1944, amie de Margarete BUBER-NEUMANN qui lui consacrera par ailleurs une biographie. Sa propre fille Jana lui accordera aussi une biographie, disponible chez La Contre Allée, l’éditeur qui a sorti le présent petit livre.

Le récit est une lettre que Jana ČERNÁ écrivit à son ami Egon BONDY, figure, tout comme Jana, de l’underground pragois des décennies 1950 et au-delà. Cette lettre possède un ton rythmé, libéré de tout style, voire agressif. Si la présence de Dieu est indéniable (Jana venait de se mettre à croire de plus en plus farouchement), les thèmes soulevés sont bien plus rationnels et variés. Le raisonnable : « Tout ce que j’ai fait dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État, les préservatifs et la télévision, c’est la poésie stérile qui sert la bonne cause ; pour l’amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j’ai assez de vitalité pour en supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit ».

Le décor est planté, Jana ne va guère s’avérer raisonnable tout au long de cette lettre. Attaques en piqué, tout d’abord contre les poètes – pas contre la poésie -, déjà évoqués plus haut : « Le diable seul sait pourquoi la plupart de ceux qui s’occupent à produire de la poésie s’imaginent qu’elle doit être utile à quelqu’un, qu’ils en arrivent à cette absurdité d’écrire pour des gens dont ils n’ont rien à faire et à qui ils ne payeraient même pas un petit rhum avec leurs honoraires, mais qu’il veulent coûte que coûte gratifier de leur production », puis c’est le tour des philosophes – et non de la philosophie - d’en prendre pour leur grade : « Je ne crois pas et je ne croirai sans doute jamais qu’en philosophie on puisse parvenir où que ce soit à pied sec, en suivant la voie de l’érudition, de l’instruction policée. Bon sang de bonsoir, qu’y a-t-il de plus excitant que la philosophie et qui donc y ferait quoi que soit de bon en éliminant cette excitation orgasmique, ça, je vous le demande ! C’est comme si on voulait se servir de pilules aseptisées et inoffensives pour baiser – sauf que la philosophie n’est pas inoffensive pour la santé et ne peut pas se pratiquer ainsi ».

Arrivent l’amour physique et le désir : « Il est vraiment difficile de faire la part entre l’excitation due à ton corps que je connais si intimement, et celle qui vient de n’importe laquelle de nos discussions ». Vient poindre la relation amoureuse libre de tout carcan, mais Jana se révèle jalouse, peut-être possessive. Antinomie. Elle voit une sécurité dans la confiance, peut-être dans la fidélité. Car cette lettre est avant tout une confession sur les sentiments, les états d’âme, engendrant la culpabilisation (le couple vient-il de se séparer ? Nous pouvons le penser même si aucun indice n’est mis en avant).

Jana se fait maintenant ouvertement sexuelle, emplie de fantasmes, elle déshabille son âme. À ce moment de la lecture de la présente chronique, je vous demanderai instamment d’éloigner vos enfants mineurs de l’écran, ou je ne réponds plus de rien quant à leur possible traumatisme en résultant. Bon, maintenant qu’ils sont neutralisés, poursuivons. En effet, Jana se met à écrire crûment sur le sexe. Quelques pages définitivement pornographiques viennent étayer ses pensées aux 2/3 du récit. Car plus que jamais, Jana désire, recherche l’amour rare car non conforme, non normalisé, loin du missionnaire à la papa. Un exemple parmi la myriade d’images (les enfants sont planqués) : « Que je ne puisse pas livrer tout mon corps à ta dévastation à commencer par mes nichons et ma chatte et jusqu’à mon cul, pour que tu les baises et les rebaises, et puis te forcer, de ma langue artistiquement plongée dans ton cul, à balancer ta sauce, le visage tordu par le spasme ? ».

Le style devient sadien, le fantasme de l’urophilie se profile, je ne le relaierai point par peur des ligues catholiques et/ou conservatrices. Jana seule, alors qu’elle souhaiterait plus que tout être avec Egon : « Je pourrais me tripoter la chatte toute seule, mais je ne veux pas me tripoter la chatte, je te veux toi, je veux tes doigts et non les miens, je veux ta langue et ta bite, mes doigts à moi ne font vraiment pas l’affaire. Ça m’exciterait en vain et ce serait encore pire, c’est déjà assez scabreux comme ça ». Certes.

La pensée devient confuse car trop excitée par l’image du corps, du sexe, de toutes les possibilités de jouer avec l’organe sexuel masculin afin de se faire du bien, de LUI faire du bien, de le voir gicler, partout et en toutes circonstances, maculer le corps féminin. Mais déjà nous parviennent les pensées sur la grâce, l’espoir, les projets, une fin plus douce, comme délivrée de la faim du membre actif et vénéré.

Ce livre plus petit qu’un format poche est sorti en 2014 chez La Contre Allée dans la collection Les Périphériques, il est bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains (y compris onanistes), le titre est à lui seul une mise en garde. Pour le reste, c’est du brut de décoffrage, sans filtres, et quelque part sans illusions. La traduction de Barbora FAURE est jouissive. Rideau.


(Warren Bismuth)

jeudi 15 août 2019

Valentine GOBY « Je me promets d’éclatantes revanches – Une lecture intime de Charlotte Delbo »


Ce livre n’est pas une biographie de Charlotte DELBO – encore que – mais plutôt une analyse de son œuvre par l’excellente Valentine GOBY. L’auteure s’est basée essentiellement sur la trilogie « Auschwitz et après », et dans une moindre mesure sur « Le convoi du 24 janvier », « Spectres mes compagnons » (lettres à Louis JOUVET) et « La mémoire et les jours » ainsi que sur des supports radiophoniques, et sur quelques écrits inédits de DELBO.

Interlude : allez fouiller sur notre blog, vous trouverez des chroniques de la plupart des bouquins de Charlotte DELBO ici évoquée, nous avons créé un cycle.

Ce qui frappe, c’est l’admiration voire la passion que GOBY entretient avec la défunte DELBO. Elle avoue humblement ne l’avoir découverte que récemment (le livre date de 2017), mais s’être tout de suite nourrie de l’univers de DELBO. Elle cherche dans ce récit à « ressusciter » l’auteure de forts témoignages en divers formats sur la vie dans les camps de concentration. GOBY retrace le parcours de DELBO, non avec minutie comme pour une biographie exhaustive, mais en tirant de grands traits, intimistes pourtant, dans un joli texte tout en pudeur.

GOBY ne comprend pas pourquoi Charlotte DELBO est en quelque sorte restée dans l’ombre alors que les historiens, les enseignants se basent beaucoup aujourd’hui encore sur des figures comme par exemple Primo LEVI pour faire apprendre, comprendre les camps nazis aux jeunes générations. À juste titre, GOBY insiste sur le caractère littéraire des récits de DELBO, sur un style limpide très organisé, sur la force de pouvoir écrire l’impensable après l’avoir soi-même vécu.

Concernant l’aspect plus intime, GOBY revient succinctement sur la forte amitié entre DELBO et JOUVET avant la seconde guerre mondiale (guerre qui marque le basculement de la vie de DELBO) par le biais du théâtre, sur le besoin de Charlotte d’écrire ses souvenirs des camps peu après leur libération (certains rescapés attendront longtemps, d’autres n’écriront jamais), le refus des éditeurs puisque le souvenir collectif est encore trop ardent et que ces récits pourraient choquer.

Acceptation de parution cependant du côté des Éditions de Minuit (en 1970, même si les éditions Gonthier avaient déjà publié le premier volet « Aucun de nous ne reviendra » en 1965) pour publier les écrits, et un Jérôme LINDON, patron de Minuit, très critique sur le style de DELBO, ne se rendant peut-être pas tout à fait compte de la difficulté pour une écrivaine de raconter un tel traumatisme vécu, d’avoir à tous moments côtoyé la mort.

GOBY emprunte beaucoup de phrases tirées de l’œuvre de DELBO, sans les commenter, juste pour que la mémoire ne s’efface pas. Durant ce travail de rédaction, GOBY a vécu en pensée aux côtés de DELBO, en un sens elle a été DELBO, c’est palpable dans ce bouquin. Elle a voulu, au-delà de ce récit, poursuivre l’héritage, en enseignant Charlotte DELBO dans des classes malgré l’hostilité des professeur.e.s, elle se sent investie d’une mission de « passeuse », pour ancrer, encrer dans le souvenir collectif la figure de Charlotte DELBO. Dans ce livre elle y parvient parfaitement, d’autant qu’elle a l’expérience requise de par son livre « Kinderzimmer » dont elle fait référence à plusieurs reprises (un bouquin par ailleurs à lire !).

En 2017, Valentine GOBY constate avec consternation que les livres de Charlotte DELBO ne sont jamais sortis en version poche, ne les rendant pas tout à fait accessibles au grand public, elle en est décontenancée. C’était sans compter sur Les Éditions de Minuit qui ont republié fin 2018 la trilogie « Auschwitz et après », en deux volumes (sur les trois d’origine, les deuxième et troisième tomes étant ici réunis)… Et en version poche.

« Je me promets d’éclatantes revanches » est tiré d’une phrase de Charlotte DELBO dans une lettre adressée à Louis JOUVET en 1946. Le titre est repris pour le présent ouvrage, très utile pour redécouvrir Charlotte DELBO, et peut-être même enfin la connaître par de nouvelles facettes grâce au travail de mémoire de Valentine GOBY. Paru en 2017 aux Éditions L’iconoclaste, un hommage bouleversant tout en finesse.


(Warren Bismuth)

dimanche 11 août 2019

Jim HARRISON « Une heure de jour en moins - Poèmes »


Comme il aimait le rappeler, Jim HARRISON était avant tout un poète. Son tout premier livre, « Plain-chant » (1965), était d’ailleurs un recueil de poésies. Certains extraits en sont proposés ici. Ce bouquin version poche est un florilège de la poésie d’HARRISON qui retrace à peu près toute sa vie puisque puisée entre 1965 et 2010. Plus de 80 poèmes en prose, libres, sans obligation ni rimes ni règles.

Peut-être plus que dans ses autres récits, HARRISON fait ici la part belle à la nature : oiseaux, fleurs, arbres, rivières, plantes, plaines, vent, etc., mais aussi dans un sens plus personnel chiens, pêche.

« Je suis un américain basané qui se demande si
On peut coller la civilisation avec du sang.
Le mot écrit n’est plus compris.
Nous avons des chiens depuis plus longtemps que des gouvernements.
Par millions nous devons aller à Washington
Sans parler mais en aboyant comme des chiens.
Nous devons nous entraîner à aboyer et à l’unisson
Faire un barouf de tous les diables. Le soleil est ambré
Et l’on ouvre les portes bien huilées de l’enfer ».

Ce qui frappe, c’est l’évolution des poèmes en parallèle avec l’évolution, bien sûr de son auteur, mais aussi des Etats-Unis. La modernité est entrée dans les foyers, dans les pensées, la technologie s’est emparée de nos esprits, besoin de retour aux sources, aux racines, celles des arbres, de la nature, de la verdure, du calme, du repos.

« Cette petite bouche liquide en forêt
S’appelle une source mais c’est vraiment
Une bouche liquide gardant tous les secrets
De ce qui s’est passé ici, disant dans le langage
Non grammatical de l’eau que le ciel était jadis plus
Proche et qu’un fragment d’étoile calcinée a fait bouillir son eau ».

Évocation des poètes, des écrivains qui ont compté pour l’auteur, l’ont porté, poussé à écrire. Car dans ce recueil de textes choisis, HARRISON, comme toujours, se raconte, mais peut-être moins gesticulant, plus pudique, plus intimiste. Certes, il n’a pas rangé son humour au placard « C’était un de ces matins où chacun de mes pieds disait merde à l’autre et je remontais le fond d’un canyon d’un pas lent pour éviter de trébucher », mais il le rend moins perceptible que dans ses romans ou ses récits de vie, il le dilue, il semble plus silencieux devant Dame Nature, se sent plus petit, plus mortel. De petites touches surréalistes viennent donner des couleurs. Mais la dominante reste le vert (avec une teinte de blanc) : « En mai la rivière rugit au-delà du mince mur du sommeil, le monde de la neige glisse encore en rigoles le long des pentes imperceptibles ; en août à travers le grillage de la fenêtre auquel insectes et papillons grattent très légèrement, aussi doucement que bruit la rivière ».

En constante contemplation devant tout ce qui bouge, ici HARRISON oublie un temps les grands espaces pour se focaliser sur ce qu’il a sous l’œil, son œil unique, mais aussi dans ses oreilles :

« J’entends les chiens de berger dormir
Dans la poussière, le grincement
Du moulin domine les cris aigus
De trente-trois groupes d’oiseaux en rut.
Les vautours survolent si doucement
Les corrals que l’air n’y fait pas attention.
Dans tous les millénaires, passés ou à venir,
Aucun jour ne se clone ».

Le HARRISON poète est une vraie claque, le climat y est à la fois plus épuré, plus tendre, moins distancié, beaucoup plus intimiste. On sent le cœur qui bat, même quand l’écrivain se fait vieux et courbaturé. Ce choix de textes est parfait car il permet l’action dans le temps et donne un âge approximatif au bonhomme qui les a rédigés. J’ai beaucoup d’affection pour l’homme HARRISON, même si le romancier m’agace parfois. Mais le poète m’a définitivement séduit, qu’il repose en paix. Cette version poche est sortie en juillet 2018, la traduction est comme souvent assurée par Brice MATTHIEUSSENT, elle est belle, tout simplement.

(Warren Bismuth)

lundi 5 août 2019

Jean-Marc LE BIHAN « Mes chansons »


Jean-Marc vient de s’éteindre à l’âge de 66 ans. L’éternel révolté, chanteur de rue, chanteur des rues, faisant la manche notamment dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon, l’homme écorché vif, aux textes trempés dans le vitriol, mais aussi dans la lavande amère, est parti le 3 août 2019. Comme ce blog est consacré à la littérature, aux livres, je désirais ici rendre hommage au chanteur libertaire avec ce recueil de textes qu’il a su mettre en musique, lui ce baroudeur, cet éclopé de la vie, souffrant de 1000 maux dans son cœur, son âme puis son corps.

Jean-Marc LE BIHAN restera comme l’un de ces géants de la chanson française, celle qui a un message à faire passer, qu’il soit social, politique ou simplement d’amour. Artisan sans nuances, transpirant sa rébellion jusqu’à son large front, sueur mouillant ses yeux expressifs de grand enfant désabusé. Mon regret sera de ne jamais l’avoir vu jouer en concert. Mais il reste les enregistrements, nombreux (plus de dix albums), même s’ils ne sont pas faciles à dégoter de nos jours. Puis bien sûr ses textes sans fioritures, touchant en une phrase son sujet. LE BIHAN n’a cessé de chanter, dans les salles et dans les rues, sur le bitume, à la fête de l’Huma, comme l’artisan inépuisable qu’il était, refusant la gloire et ses simagrées.

Sa longue silhouette fine, son visage émacié aux joues creusées par le temps, sa voix devenue éraillée par l’érosion de la vie, ses textes personnels venus d’un solitaire aimant le peuple, d’un homme qui se décrivait comme un chat de gouttière.

Dans ce livre assez difficile à trouver de nos jours, sorti en 2004 aux éditions Épistoles basées en Haute-Loire, une préface de l’auteur-compositeur écrivain Pierre-Éric DROIN, puis une de Marc SIMOND, auteur-compositeur et interprète. Place au maestro Jean-Marc lui-même, qui noircit brièvement deux pages, comme par pudeur. « Au royaume des hommes devenus masochistes, cette frontière errante sans frontière, sans papiers, dérange l’ordre établi. Nous sommes tous des errants. Il n’y a pas d’élus. Les races ne sont que les vêtements du corps, la pensée mise en tendresse est de toutes les couleurs, elle ne se soumet pas à la connerie universelle, au troupeau. La pensée est poésie, elle voyage sans drapeau, sans pays ».


Place au poète. 27 textes de toutes périodes de sa longue et cahoteuse carrière, certains très longs, comme des pamphlets envoyés à coups de poings et de frondes dans les bides des puissants, des tyrans. Ces textes sont empreints de toute l’atmosphère du poète, son obsession de la mort, de la vieillesse, l’enfance qu’il n’aurait jamais voulu quitter, puis ce père imposant :

« Je voudrais traverser la terre, tenir ta main et la serrer,
Foutre en l’air toutes les frontières qui nous empêchent de nous toucher.
Je voudrais te parler sans cesse pour mieux t’entendre et t’écouter,
Réhabiter à ton adresse, ne plus jamais te voir pleurer.
J’voudrais faire le con à la messe, tirer le diable par la queue,
Redire des mensonges à confesse et me refoutre du Bon Dieu »


Père prenant une place prépondérante chez un LE BIHAN qui sait aussi parler aux femmes, aux opprimés, aux petites gens, aux vagabonds, aux moins que rien. À tous ceux-ci il leur offre son empathie, sa compassion, son humanisme, ses vers, son coeur. Dans son désespoir peut transparaître une courte lueur qui le fait avancer. Il parle d’avortements, nie la religion, se considère comme fou, évoque le quotidien vu et entendu « Les bistrots sont le corbillard du peuple ». Il use de néologismes sans jamais en abuser, il pleure, il crie, les larmes et la révolte semblent être son carburant. Des pensées fortes sur la vie « La vie est une guerre qui se fait sans héros », la mort, les souvenirs. Le dernier texte « Lettre enfantine » destiné à son père est peut-être le plus déchirant de tous.

LE BIHAN se raconte, ne se trompe pas sur son compte :

« Au pavillon des cœurs sensibles
Les humains se donnent la main
Ils ont atteint la même cible
Ils sont sur le même chemin.
Les gens ne comprendront jamais
Que quand l’amour t’est interdit
Tu préfères mourir en secret
Fermer ta porte sans faire de bruit ».

Le recueil s’était ouvert sur « La misère et la mort », texte très puissant, le plus beau étant peut-être ce « Des gens sans importance », long et douloureux.

La douleur, encore et toujours, la mort qui avance à pas feutrés :

« Nous sommes des milliers, nous serons des milliards,
Fatigués, entassés dans le même corbillard,
Criant ‘chacun pour soi’ et piétinant les autres,
L’argent, ce vieux bourgeois, se conduit en apôtre ».

Il est sensible à la nature, à sa destruction inéluctable (l’humain, toujours) :

« Purin nacré de poissons pourriture
Une odeur de crevé vous prend jusqu’à la moelle
À la contempler on la sent sans nature
C’est un chiotte public, et non plus une étoile ! »

Les envies impossibles, toujours imagées (d’ailleurs le livre est émaillé de photographies et de dessins), et la lucidité qui s’empare de son âme :

« Jusqu’au fond de mes tripes et jusqu’au fond des choses,
Et quitte à me tromper et me tromper encore,
Je suis ce que je suis et ne suis pas grand’chose
Jusqu’au bout de la vie et jusqu’après la mort »

Chapeau l’artiste et merci pour tout. Que tu puisses reposer enfin en paix.


(Warren Bismuth)

« De Tchernobyl à la Crimée – Panorama des écritures théâtrales contemporaines d’Ukraine », sous la direction de Dominique DOLMIEU et Neda NEJDANA


La palme de la fouille la plus littérairement spéléologique de la décennie sera sans conteste attribuée à ce véritable pavé de quelque 520 pages. En un seul volume sont ici regroupées pas moins de neuf pièces de théâtre ukrainiennes contemporaines écrites entre 1995 et 2014, pas toutes en ukrainien dans la langue originale d’ailleurs. Nous y reviendrons. En tout cas, c’est bien l’Ukraine qui est l’héroïne de ses pièces. Sans revenir en détail sur chacune d’elle, nous allons en sortir les éléments principaux, puisque certains se recoupent d’une pièce à l’autre. Pour ceux dont nous disposons, les pièces furent traduites en français entre 2014 et 2018, donc sont nouvellement implantées en France, certaines y ayant par ailleurs déjà été jouées.

Nous tenons un nid d’informations foisonnantes sur la culture et l’histoire ukrainiennes, un fourmillement de renseignements. Car le théâtre peut aussi se rendre utile à cela : une manière détournée d’alerter le lectorat. En effet l’Histoire de l’Ukraine est d’une rare complexité, d’une rare violence. Ici la direction de l’ouvrage a choisi une valse à quatre temps très judicieuse, voyons-en le contenu :

- La catastrophe du siècle

Ce chapitre comporte deux pièces : « Au début et à la fin des temps » de Pavlo ARIE et « Les fugitifs égarés » de Neda NEJDANA (par ailleurs codirectrice du présent recueil). On peut aisément rapprocher ces deux pièces puisqu’elles traitent chacune à sa façon de la même tragédie, l’une des plus grandes catastrophes civiles du XXe siècle : l’accident nucléaire de la centrale de Tchernobyl (prononcer Tchornobyl en Ukrainien) en avril 1986, qui a marqué les mémoires et les façons de vivre pour les populations les plus exposées, entre quitter sa terre natale pour toujours en laissant tout sur place, ou rester dans une zone hautement radioactive et interdite, au péril quotidien de sa vie, et malgré l’interdiction des autorités. Deux pièces qui entrent dans cette zone interdite, qui évoquent les liquidateurs (le personnel appelé sur les lieux du drame juste après l’accident), irradiés, comme la terre, les sols, la nature dans son entier et bien sûr les habitants. On enterre les morts ? Cercueil de zinc (le cadavre est trop radioactif). Quant aux enfants : Mort-nés, malades, handicapés à vie. La radioactivité s’engouffre partout, comme une contagion, par ses rayons inéluctables. L’isolement, le refus des popes, l’humour noir comme dernière bouffée d’air avant le désespoir total. Les suicides ne se comptent plus. La seconde pièce est plus onirique, certes, mais pas moins sombre que la première sur le fond. Les deux sont une parfaite réussite.

- Au temps des changements

Trois pièces dans ce chapitre : « Hymne de la jeunesse démocratique » de Serhiy JADAN, « Miel sauvage » d’Oleh MYKOLAÏTCHOUK et « En direct » d’Oleksandr IRVANETS. L’Ukraine d’aujourd’hui. Dans la première pièce : le business, la corruption, le pognon facilement et salement gagné, le projet d’ouverture d’un club gay avec en prétexte brandi la liberté pour tous. Pour les sentiments on repassera : « La tendresse, c’est comme le pétrole russe : il y en aura pour tout le monde, mais pas pour longtemps ». Une farce tragique. « On sent qu’on est un pays européen. Et pas un camp stalinien où on persécute un homme parce qu’il a l’outrecuidance d’être lui-même, différent de la matière grise ». À voir… De nombreux personnages sont mis en scène dans cette pièce complexe et politique.

La deuxième pièce est présentée comme le monologue agonisant d’une femme enceinte qui en profite pour dénoncer les conditions d’avortement en Ukraine, les lois, les médias qui appuient le choix des autorités en relayant de fausses informations qui poussent à la culpabilisation. Et puis il y a l’envie subite de miel sauvage, celui qui rappelle la grand-mère en des temps lointains, comme pour se persuader que c’était mieux avant. Là aussi à voir…

La troisième est une pièce télévisuelle, une télé-réalité où plusieurs intervenants (chacun représentant une frange du peuple ukrainien) vont débattre à propos du « multiplundisme » (rien que ça !). La plus absurde de toutes les pièces, presque burlesque, mais un fond très critique, très social. Mais d’abord, qu’est-ce que le multiplundisme ? Patience, vous l’apprendrez à la toute dernière ligne.

- Maïdan, une révolution

Chapitre présenté par deux pièces sur fond de révolution ukrainienne dite du Maïdan en 2014 suite au refus de l’Ukraine de passer un accord avec l’Union européenne, entraînant de violents heurts dans le pays. « Le labyrinthe » d’Oleksandr VITER, ou la rencontre inopportune dans un fourgon de police entre divers personnages représentant, chacun à sa façon, le peuple ukrainien de souche ou pas (un ancien enseignant, un journaliste – français -, un étudiant, une pute, un flic). Les discussions sur les forces de l’ordre sont acérées et animées, mais en fait ces cris, ces tirs, ces tremblements, que se passe-t-il à l’extérieur ?

« En détail » de Dmytro TERNOVYI n’est pas traduite de l’ukrainien mais du russe. Elle met en scène des autochtones confrontés à des migrants, à l’administration ukrainienne. Que représente le visa de groupe ? Est-il plus ou moins liberticide que le visa individuel ? La place et la force de la répression. Autant de questions et bien plus que le lectorat devra se poser dans cette pièce assez complexe où les personnages semblent jaillir de nulle part.

- À l’intérieur et au-delà du monde

Deux pièces illustrent ce chapitre. La première, « Arzy, l’étrange tatare » de Rinat BEKTASHEV, est à elle seule une pièce de collection (et sans aucun jeu de mots à déplorer s’il vous plaît !). En effet, c’est le tout premier texte du tatar de Crimée jamais traduit en français, une grande première historique. Nous y croiserons Ali-Baba au beau milieu d’une histoire d’amour intense mais impossible, le ton est très poétique, onirique, proche de contes orientaux. Ali-Baba et sa bande enlèvent une magnifique femme juste avant son mariage. C’est sans doute la plus intemporelle de toutes les pièces de ce recueil.

« L’évangile selon Lucifer » d’Anna BAGRIANA regarde du côté de la mythologie avec un ton également biblique, et parcourt une partie du XXe siècle ukrainien, de la destination vers le goulag de Vorkouta sur ordres de STALINE en 1943, en passant par quelques esprits malins et la révolte antiautoritaire, toute l’Ukraine est peut-être là : « Et même lorsque le destin m’a poussé contre un Ukrainien qui s’était retrouvé dans le camp des rouges, je ne suis pas allé contre mon frère. Je ne l’ai pas touché, je ne l’ai pas tué, car chaque Ukrainien est mon frère. J’ai marché seulement contre l’ennemi, l’envahisseur étranger, qui cherchait à imposer sa domination sur moi, sur toi, sur mes frères ukrainiens, et sur tout notre peuple, qui voulait tous nous détruire, faire de nous un troupeau inconscient et stupide, nous empoisonner par l’indifférence et nous éclabousser du sang des héros, en jetant dans la boue leurs noms sacrés. C’est seulement contre un tel ennemi que j’ai marché. Et je suis devenu plus féroce qu’une bête, j’étais brutal et impitoyable. Mais même alors, maman, ne crois pas que je devenais le diable ».

Pour la codirectrice Neda NEJDANA en préface (très instructive !), ce puissant recueil est une anthologie, la première dans sa catégorie. Dominique DOLMIEU, co-directeur, préfère le terme de panorama. Tous deux éclairent de manière intelligente et accessible l’histoire de l’Ukraine, ce proche pays inconnu. Tout comme ces neuf pièces historico-politiques qui mouillent la chemise pour parler du Holodomor (famine des ukrainiens orchestrée par STALINE en 1932/1933), de ce pays multiethnique et polyglotte de moins de 30 ans (indépendant depuis 1991) malgré pourtant une culture de plus de 7000 ans, qui a beaucoup souffert, entre archaïsme et modernité forcée, dont le peuple s’est battu dans les années 1940 à la fois contre HITLER et STALINE.

Bien sûr, dans ces pièces l’héritage de l’Ukrainien Nikolaï GOGOL se fait sentir, devient palpable, mais modernisé, politisé, historisé, l’absurde toujours en arrière-plan, parfois sur un léger fond de ce mysticisme cher à GOGOL. Un théâtre qui n’oublie pas ses racines mais qui est parvenu à les digérer au plus près, au plus fin, pour en recracher une originalité, emplie de poésie, d’onirisme, de croyances, de mystique, mais aussi de révolte, l’histoire d’un pays meurtri, d’un peuple déboussolé. Chaque pièce fait ressentir cette espèce d’urgence à sortir d’une impasse malgré l’absence de solutions. Toute cette découverte pour nous occidentaux n’aurait pu voir le jour sans l’alliance internationale de structures comme Eurodram (réseau européen de traduction théâtrale), la Maison d’Europe et d’Orient (spécialiste et soutien des cultures d’Europe de l’est en particulier mais aussi d’Asie) et les formidables éditions L’espace d’un instant que nous avons l’habitude de vous présenter en ces pages pour leur travail solide, original et sérieux. Ici comme toujours, peut-être encore plus que d’habitude, la ligne est splendide, politique, internationaliste, les minorités silencieuses ou oubliées s’invitent à table, et cela permet de déguster dans le même repas fromage ET dessert.

Ce volume est imposant en tous sens, de par son poids, son nombre de pages, le contenu aussi captivant que méconnu par nos contrées occidentales, la qualité des textes, des mises en scène, la variété des sujets. Mais ce projet est aussi un magistral travail collectif. Outre les organisations et protagonistes déjà cités, il ne faudrait pas oublier les indispensables traducteurices (Iulia NOSAR, Aleksi NORTYL, Estelle DELAVENNAT, Iryna DMYTRYCHYN,Tatiana SIROTCHOUK, Bleuenn ISAMBARD, Shirin MELIKOFF, Ömer ÖZEL, Maxime DESCHANET), mais aussi toutes celles et tous ceux qui ont traduit en d’autres langues ces textes originaux, les ont mis en scène un peu partout dans le monde afin de permettre le partage de cette culture, de cette histoire singulière, comme pour ouvrir une première porte qui forcément en entraînera d’autres sur lesquelles il faudra faire pivoter la poignée afin d’y découvrir d’autres trésors. L’investissement financier de la présente anthologie pour le lectorat semble bien mince au vu de la somme des informations, de la qualité du style. Un livre soigné à tous égards, à conserver bien au chaud (ou au frais, ça dépendra des saisons), mais surtout, à ne pas oublier de faire tourner quand vous entendrez le mot « Ukraine ». Sorti en 2019 aux excellentes éditions L’espace d’un instant. Vous pouvez d’ores et déjà préparer vos cadeaux de noël, d’autant que la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture vient de sucrer les subsides qu’elle versait à la Maison d’Europe et d’Orient, sale coup…

https://www.sildav.org/editions-lespace-dun-instant/presentation

(Warren Bismuth)

Howard FAST « La dernière frontière »


Ôtons respectueusement nos stetsons devant ce petit bijou. « La dernière frontière » est le western parfait : aucune fausse note, aucune virgule mal placée, aucun accent oublié. Le scénario est très bref voire rustique : en 1878 la fuite d’une bande de Cheyennes de leur « Territoire » (lire leur réserve) de l’Oklahoma où ils étaient parqués, pour retrouver leur liberté et leurs terres ancestrales toujours plus au nord, plus de 1500 kilomètres plus haut. 300 bonhommes et bonnes femmes, enfants, plus les chevaux, les chariots, la poussière, ça doit se voir. Et pourtant, la tribu semble comme évaporée. Les soldats du gouvernement États-unien sont chargés de les ramener coûte que coûte dans leur réserve.

Une fois le décor planté, il faut quand même ajouter pas mal d’ingrédients : des personnages rudes et expressifs, des paysages somptueux, des soldats tiraillés entre le bien et le mal, des Indiens plus pugnaces que prévu, la forte chaleur puis la neige. Et puis le style d’écriture : pourtant simple il est envoûtant de bout en bout car charpenté, puissant et imagé. Aucun des dialogues n’est superflu.

L’action s’étend entre juillet et décembre 1878, sauf pour le dernier chapitre qui empiètera sur 1879. Dans ce roman, c’est bien la résistance indienne qui est mise en avant, des Indiens dépossédés de leurs terres puis prisonniers en plein air par des blancs cupides pour lesquels seul le développement d’une civilisation compte (celle qui ne respecte plus la Terre, la nature, celle qui saccage égoïstement). Des Indiens qui vont aller jusqu’au bout de leurs forces. Lors du moment peut-être le plus tendu du récit, les soldats blancs sont 12000 pour capturer quelque 300 Indiens, une démesure ! Les milices blanches se forment, à leurs têtes quelques fanatiques engagés pour cramer du peau rouge après l’avoir affamé, notamment cette tribu des « Dog Soldiers » en fuite. « Je n’en ai jamais vu un seul, jamais parlé à un seul, sauf à ce Métis, Micky. Mais ils barrent la route au progrès. Comme les hors-la-loi. Le progrès ne doit jamais être stoppé ». À méditer…

Et les médias qui s’en mêlent, et l’armée des blancs qui leur demande d’étouffer l’affaire car l’humiliation est trop forte, les Indiens étant toujours introuvables. Dans leur évasion, ni tuerie, ni destructions, ni incendies volontaires, mais bien un respect de la nature et de l’humain que les blancs ne comprennent pas. Quant aux soldats, ils piétinent, n’avancent pas ou peu, font des demi-tours, s’empêtrent et se questionnent devant l’agilité, la dextérité sans bornes des Indiens. « À cheval, les Cheyennes étaient des démons, à peine humains, tout en spirales et tourbillons, aussi difficiles à atteindre que des oiseaux en plein vol, combatifs comme des loups féroces si leur tribu était menacée, ou se dérobant avec aisance face aux lourds chevaux gris ».

Puis est évoqué le fou Buffalo Bill décimant des millions de bisons par intérêt, sans même utiliser leur chair, seul la peau l’intéresse. Les bisons sont la nourriture première des Indiens, donc l’extinction des premiers entraîne la famine des seconds. Mais au fait « Pourquoi vous ne parleriez pas des milliers d’hommes qui vivent paisiblement dans leurs réserves ? Expliquez comment le gouvernement essaie de créer pour eux de nouvelles conditions de vie et de les civiliser en l’espace d’une génération. Pourquoi ne jamais dire un mot sur les Indiens jusqu’au jour où un engrenage se grippe ? Il s’agit d’une grosse machine. Vous croyez que de tels mécanismes pourraient tourner sans jamais la moindre panne ? ».

Howard FAST était communiste et humaniste, il dépeint ici son propre ressenti, celui d’un homme accablé par tant de folie humaine. Il prend ouvertement position politiquement, historiquement, le récit est très documenté, très précis. Car tout ce qui est raconté dans ce livre est la vérité, tout s’est effectivement déroulé, les bras nous en tombent. Un seul des protagonistes du roman n’a pas existé, il est là pour témoigner des atrocités commises par les seuls blancs.

Ce petit chef d’œuvre est paru en 1941 avant d’être traduit en français. Il sera magistralement adapté au cinéma par John FORD en 1964 sous le titre « Les Cheyennes » (l’une des plus grandes réussites du réalisateur, et même si Howard FAST n’est pas crédité au générique, un oubli très regrettable). Cette « Dernière frontière » est l’un des joyaux du roman western, il a bien sûr été retraduit (par Catherine de PALAMINI) et réédité en 2018 en poche par Gallmeister, les ténors des grands espaces. Ce bouquin est une magistrale chevauchée dans les Etats-Unis du XIXe siècle, du sud au nord, pour des souvenirs en pagaille. Incontournable dans le genre.

https://www.gallmeister.fr/

(Warren Bismuth)